Alma, le vent se lève de Timothée de Fombelle

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1786, Alma vit dans une vallée d’Afrique protégée avec ses parents et ses deux frères. La jeune fille a réussi à apprivoiser un cheval, arrivé dans leur vallée, elle le nomme Brouillard. Elle le montre à son jeune frère Lam. Mais la présence du cheval prouve qu’un monde existe en dehors de la vallée et Lam voudrait s’y aventurer. Au même moment, à Lisbonne, le jeune Joseph Mars monte clandestinement sur le bateau du terrible commandant Gardel. La douce Amélie est un navire de traite. Mais Joseph n’est pas là pour ça, il est à la recherche d’un immense trésor. Le bateau porte ce nom en hommage à Amélie Bassac, la fille de son propriétaire. Elle vit à La Rochelle et elle surveille les manigances du comptable de son père, M. Saint-Ange.

Timothée de Fombelle est décidément un conteur hors-pair. J’ai été happée par l’intrigue de « Alma, le vent se lève » comme je l’avais été par « Vango« . Le point commun entre ces deux romans est un souffle romanesque d’une ampleur remarquable. A la suite d’Alma, Joseph et Amélie, l’auteur nous entraîne dans un roman d’aventures aux nombreux rebondissements. Mais « Alma » n’est pas qu’un roman d’aventures, il s’agit également d’un récit initiatique pour nos trois jeunes héros et d’une fresque historique parfaitement documentée. Le jeune lecteur comprendra, grâce au livre, ce qu’était le commerce triangulaire et le sort indigne réservé aux esclaves.

Mais Timothée de Fombelle n’oublie jamais le romanesque et ne sacrifie à aucun moment ses personnages. Ceux-ci sont tous incroyablement vivants, incarnés et les rôles secondaires sont aussi attachants que nos trois jeunes héros. Certaines scènes marqueront les lecteurs pour toujours et je pense notamment au chant de la mère d’Alma sur La douce Amélie qui est déchirant. beaucoup de mystères, de secrets entourent les personnages de Timothée de Fombelle et une partie nous est ici dévoilée. Car « Alma » n’a qu’un seul et unique défaut, il s’agit d’une trilogie et il va être difficile d’attendre la suite

Encore une fois, Timothée de Fombelle m’a totalement ensorcelée et je n’ai qu’une hâte, retrouver Alma, cette jeune fille libre et fière de ses origines. Les mots de l’auteur sont accompagnés des très belles illustrations de François Place.

Un colosse de Pascal Dessaint

« Nous ne sommes pas dans la tête de l’homme. Nous ne pouvons qu’imaginer. Même aujourd’hui, il existe rarement chose comparable. Se mettre dans la tête d’un tel personnage fera courir le risque de l’exagération. Il convient de garder la mesure. Mais nous avons affaire à un phénomène, pas de doute. Un phénomène, c’est cela ! » Ce phénomène se nomme Jean-Pierre Mazas, il est né en 1847 dans le Sud-Ouest de la France et à 23 ans, il mesurait 2,20 m. De part sa taille extraordinaire, il eut un destin qui l’était tout autant. D’humble métayer, il devint lutteur à l’époque  où ce sport était un véritable spectacle et les sportifs des gloires locales. Jean-Pierre Mazas devient alors « le géant de Monstastruc », il domine sans partage la lutte durant plusieurs années. Sa santé déclinant (sa grande taille était dû à l’agromégalie), il devient monstre de foire avant de servir d’objet d’étude à Edouard Brissaud, médecin disciple de Charcot.

La destinée singulière de Jean-Pierre Mazas a longtemps habité Pascal Dessaint qui a découvert dans les années 80 un moulage de son pied (taille 54 !) au musée du Vieux Toulouse. Historien de formation, Pascal Dessaint part sur les traces du géant dans les archives, sur internet. Et son livre est également le récit de cette enquête dans les sources. L’auteur recherche dans ses pages un équilibre entre la vérité historique et le romanesque. On sent une volonté de respecter l’homme que fut Jean-Pierre Mazas, sa vie et ses douleurs. « Un colosse » est également la parfaite évocation d’une époque, d’une société et l’auteur y rend un bel hommage aux paysans, toujours sous le joug de propriétaires terriens et qui se ruinaient la santé pour eux.

« Un colosse » est un livre hybride, entre roman et documentaire sur la vie hors-norme de Jean-Pierre Mazas à qui Pascal Dessaint rend hommage avec empathie et humanité.

Severa de Maria Messina

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Dans une petite ville près de Bologne vit modestement la famille Santi qui compte trois enfants : l’ambitieuse et froide Severa, l’effacée Myriam et le jeune Pierino. Contrairement à sa cadette, Severa refuse d’accepter le piètre sort qui l’attend : « (…) Parce que je le forcerai, ce destin ! Je ne me laisserai pas écraser comme toi, comme maman, comme beaucoup de femmes que je connais et qui ne me font pas pitié : au contraire, elles me mettent en rage, parce que chacun de nous a le destin qu’il mérite. » Grâce à sa volonté sans faille, Severa va réussir à s’extraire de son milieu social mais le prix de son ascension sera lourd à payer.

Après avoir adoré « La maison dans l’impasse », j’ai été ravie de retrouver la plume subtile de Maria Messina. « Severa » a été écrit en 1928 et il fut le dernier roman de son auteure, atteinte de sclérose en plaques. « La maison dans l’impasse » et « Severa » ont des points communs. Au centre des deux livres, se trouvent deux sœurs qui vont s’éloigner et qui ne se comprennent pas. Severa, l’aînée, est antipathique tant elle est orgueilleuse et méprisante envers sa famille. La douce et humble Myriam s’efface devant le caractère de sa sœur mais elle sera une femme courageuse quand sa famille en aura besoin.

Comme dans « La maison dans l’impasse », le sort des femmes est le thème principal du roman. Elles n’ont pas leur destin entre leurs mains. Et Severa refuse de se résigner, de courber l’échine. Mais le roman de Maria Messina est extrêmement pessimiste. « Severa » est le récit d’une chute, d’une rébellion contre l’ordre établi qui échoue. Le mépris de classe ne s’efface pas si facilement. L’histoire de Severa se teinte d’une profonde amertume et d’une terrible solitude.

« Severa » nous raconte avec lucidité, le destin cruel d’une femme voulant échapper à son milieu social et refusant la médiocrité du sort réservé aux femmes. Comme « La maison dans l’impasse », « Severa » est un roman resserré, épuré et qui brille par son intensité.

Traduction Marguerite Pozzoli

Radium girls de Cy

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Orange, New Jersey, 1918, Katherine, Mollie, Albina, Quinta et Edna travaillent dans une usine de fabrication de montres. Leur travail consiste à peindre les chiffres du cadran avec une peinture luminescente. La technique à acquérir est simple et tient en trois mots : lip, dip, paint (lisser le pinceau entre ses lèvres, le plonger dans la peinture et peindre). Les ouvrières de l’usine sont surnommées les « ghost girls », la matière luminescente de la peinture s’incruste sur elles et elles deviennent elles-mêmes phosphorescentes dans le noir. Elles s’en amusent, appliquent de la peinture sur leurs ongles lorsqu’elles sortent dans des speakeasy (d’ailleurs, si vous souhaitez savoir à quoi ressemblaient les ghost girls, placez votre BD dans le noir).  La période est à l’innocence, à la légèreté. Mais quand certaines ouvrières tombent gravement malade, l’horizon s’assombrit. Peu à peu, il semble que cela soit lié à la peinture utilisée dans l’usine et qui est fabriquée avec du radium.

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Je n’avais jamais entendu parler du destin tragique de ses ouvrières sacrifiées sur l’autel de la modernité. Le radium est alors une substance révolutionnaire qui était même utilisée dans des cosmétiques. Même si elle se savaient condamnées, les jeunes femmes ont intenté un procès à leur entreprise et elles ont réussi à faire changer le droit du travail et à offrir plus de protection aux ouvriers américains. Cy leur rend un très bel hommage et les sort de l’oubli grâce à son splendide album.

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Le dessin est réalisé aux crayons de couleur principalement dans un camaïeu violet et vert (couleur du radium). Le trait est sobre, vif, rendant parfaitement bien les différentes ambiances de l’histoire. On passe d’images lumineuses, riantes (la soirée au speakeasy, la journée en bord de mer) à la noirceur de la maladie et de la mort.

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Je vous conseille grandement la lecture de « Radium girls » afin que ces jeunes femmes pétillantes ne soient pas oubliées et pour profiter de la délicatesse des dessins de Cy.

Avant les diamants de Dominique Maisons

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1953, l’industrie cinématographique hollywoodienne fait rêver le monde entier avec des stars comme Marilyn Monroe, Clark Gable, Errol Flynn, Kirk Douglas, John Wayne ou Hedy Lamarr considérée comme la plus belle femme du monde. Mais l’envers du décor est beaucoup moins glamour. Entre le code Hayes qui impose un retour à la moralité et le sénateur McCarthy qui traque les communistes, les films se font sous contraintes d’autant plus que l’argent vient principalement de la mafia. Dans ce panier de crabes, le producteur Larkin Moffat cherche désespérément à sortir son épingle du jeu. Et pour cela, il est véritablement prêt à tout. La chance de sa carrière va prendre une forme étonnante puisque c’est l’armée qui va lui proposer de réaliser le film qui va le rendre célèbre. Mais les deux millions de dollars, qui vont permettre de réaliser ce film de propagande pour l’armée, viennent de J. Dragna, un parrain sur le déclin…

Si vous appréciez les films noirs comme « Assurance sur la mort », « Le facteur sonne toujours deux fois » ou « Le grand sommeil », vous allez vous régaler à lire le roman de Dominique Maisons. L’ambiance du roman est particulièrement bien rendue entre paillettes, drogue, fêtes insensées (celle d’Errol Flynn est extraordinaire) et moralisme exacerbé. Le système hollywoodien, grand pourvoyeur de rêve, est totalement pourri de l’intérieur. Et la manière dont sont traitées les femmes, Hedy Lamarr peut en témoigner, est plus que glaçante. L’auteur n’oublie pas non plus de nous montrer les quartiers sordides où s’entassent les noirs, certains d’entre eux sont d’anciens soldats que l’on a bien vite écartés de la société qu’ils avaient pourtant défendue sur le front. En plus de cinq cents pages, l’auteur combine un portrait sans fard d’Hollywood à une intrigue extrêmement maîtrisée. De nombreux personnages se côtoient, se croisent, s’aiment, se haïssent et tous convergent vers le climax du livre : une fin aussi grandiose que sidérante. 

« Avant les diamants » est un roman noir efficace, parfaitement construit et documenté sur le Hollywood des 50’s. Un énorme plaisir de lecture.

Bilan livresque et cinéma de juin

Juin

Le mois de juin fut placé sous le signe des dix ans de notre mois anglais et encore une fois vos participations nous ont fait chaud au cœur. Alors un grand merci à tous les participants et mes co-organisatrices du tonnerre : Lou et Cryssilda. Si vous souhaitez continuer à nous accompagner dans nos lectures anglaises, le challenge « A year in England » se poursuit jusqu’à la fin de l’année. En dehors des lectures pour le mois anglais dont j’ai déjà pu vous parler, j’ai eu le plaisir de lire deux BD/romans jeunesse : « Lettres d’amour de 0 à 10 » de Susie Morgenstern et Thomas Baas et « Le plus bel hôtel du monde » de Gwenaëlle Barussaud et Lucie Durbiano. Je vous reparle très vite de la formidable bande-dessinée de Cy « Radium girl », de l’incroyable destinée du « Colosse » de Pascal Dessaint et de la révolution écologique dont parle Pierre Ducrozet dans « Le grand vertige ».

Le cinéma m’a énormément manqué durant les différents confinements et je me suis bien rattrapée ce mois-ci puisque j’ai vu dix films ! Et je vais commencer par mes coups de cœur :

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Mikaël est médecin de nuit, il parcourt Paris dans son break et enfoncé dans sa veste de cuir noir. Il est convoqué par l’assurance maladie qui lui reproche de prescrire trop de subutex. Mikaël aime certes aider les toxicos mais il est surtout coincé dans un trafic d’ordonnance pour aider son cousin pharmacien. Durant une nuit, il va essayer de remettre de l’ordre dans sa vie.

Le film d’Elie Wajeman est un formidable et captivant film noir. L’excellente idée est de ramasser son intrigue sur une seule et unique nuit ce qui génère beaucoup de tension. On voit Mikaël se débattre entre le bien et le mal, entre ses convictions et son affection profonde pour son cousin. Elie Wajeman nous montre également les patients du médecin : l’anxiété, la solitude dues à la nuit sont son quotidien. Les consultations sont des bulles d’humanité dans la noirceur du récit. Je ne suis pas toujours convaincue par les prestations de Vincent Macaigne mais là je suis éblouie par son incarnation de Mikaël; tout en puissance physique et en tourments. « Médecin de nuit » est un film noir maîtrisé, compact avec un Vincent Macaigne saisissant.

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Après le décès de son mari, Virginie décide de transformer son exploitation agricole. Des chèvres, elle passe aux sauterelles dont elle tire de la farine hyper-protéinée pour l’alimentation d’autres animaux. Virginie doit travailler énormément pour se faire connaître et produire assez de farine pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses deux enfants. Elle gère seule sa vie professionnelle et sa vie personnelle et les difficultés se multiplient jusqu’à ce qu’elle trouve un moyen de doper la reproduction des sauterelles.

Le premier film de Just Philippot est une réussite : tendu, horrifique, maîtrisé de bout en bout. Il commence de manière réaliste, on suit le quotidien âpre de Virginie : son courage à vouloir poursuivre son travail comme ses déconvenues. Mais dès le départ, l’ambiance distille de l’anxiété et on sent que les choses ne vont pas tourner comme l’espère Virginie. L’excellente idée de Just Philippot est d’avoir choisi les sauterelles, un insecte qui n’inquiète personne et pourtant il réussit à les rendre de plus en plus menaçantes. L’angoisse, la violence augmentent au fil de l’intrigue et l’étau se resserre impitoyablement sur l’héroïne. Les personnages sont très attachants, notamment Virginie incarnée avec densité par Suliane Brahim. « La nuée » est un formidable film, original et surprenant.

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Fern vivait à Empire, ville du Nevada balayée par la récession. L’usine de plâtre qui faisait vivre toute la ville a fermé et le lieu s’est totalement vidé de ses habitants jusqu’à disparaitre. Fern, qui est veuve, n’a alors d’autres choix que de prendre la route. De petits boulots en petits boulots, elle parcourt l’Amérique. Et elle est loin d’être seule à avoir adopté ce mode de vie nomade. Par goût ou par nécessité, ils sont nombreux à se croiser dans les vastes paysages américains.

J’avais beaucoup aimé « The rider », le précédent film de Chloé Zhao et je retrouve son art de filmer des western modernes. Ici, les nomades, pour la plupart âgés, sont de nouveaux pionniers qui sillonnent le territoire et s’inventent un nouveau mode de vie. Une communauté (bien réelle car la quasi totalité des acteurs sont non-professionnels) s’est créée, se retrouve une fois par an et se donne des conseils sur la vie nomade, les boulots saisonniers. Chloé Zhao nous montre une Amérique alternative, celle des déclassés, comme Fern, qui tentent de survivre. Le film se déploie avec lenteur, s’attarde sur le quotidien de Fern : ses difficultés, sa mélancolie, sa douceur. Frances McDormand habite avec naturel, évidence ce personnage qui n’a pas été épargné par la rudesse du monde. Elle nous bouleverse comme tous les autres personnages aux destins singuliers.

Et sinon :

  • « Balloon » de Pema Tseden : Drolkar et son mari Dargye vivent sur les hauts plateaux du Tibet avec leurs trois enfants et le père de Dargye. La petite famille élève des brebis. Les deux jeunes garçons s’amusent un jour avec des ballons qu’ils ont trouvé dans la chambre de leurs parents. Le problème est qu’il s’agit en réalité des derniers préservatifs de leurs parents. Les autorités chinoises n’autorisent que trois enfants aux paysans tibétains et Drolkar a beaucoup de difficulté à trouver des préservatifs. Leur utilisation est mal vu dans la communauté et le planning familial est bien loin. Le réalisateur Pema Tseden nous propose presque un documentaire sur la vie de cette famille tibétaine. On suit  les personnages dans leurs différentes activités, dans les rituels bouddhistes au fil des jours. « Balloon » est en cela un film très intéressant et les magnifiques paysages des hauts plateaux ne font que renforcer notre plaisir de spectateur. Mais le film est bien plus qu’un documentaire. Le réalisateur choisit un angle féministe en se focalisant sur le destin de Drolkar et sa sœur qui est devenue nonne suite à une déception amoureuse. Toutes les deux sont des femmes fortes, courageuses qui sont prêtes à beaucoup de sacrifices pour affirmer leurs convictions ou leurs droits. Un très beau film poétique et réaliste.
  • « Vaurien » de Peter Dourountzis : Djé vit à la marge. Il n’a pas d’argent, pas de logement. Grâce à son charme, il trouve des petits boulots à droite à gauche, il se fait héberge par des personnes rencontrées le jour même. Ce sont surtout les femmes qu’il cherche à séduire. Mais sous le sourire narquois se cache un prédateur impitoyable. Le premier long-métrage de Peter Dourountzis est un thriller efficace, troublant et féministe. Le réalisateur fait tout d’abord le choix de ne jamais montrer la violence qu’exerce Djé sur les femmes. Ce qu’il montre en revanche parfaitement, c’est le malaise créé par Djé et le sentiment d’être une proie (la première scène dans le train où il s’impose face à une jeune femme, son regard insistant dans un bus). Mais il y aussi des femmes fortes dans le film, des femmes qui résistent et se défendent contre le machisme. La scène dans un bar où Ophélie Bau finit par plonger un tampon hygiénique dans le verre de rouge d’un client est explosive et réjouissante. Pour incarner ce monstre froid et séduisant, il fallait tout le talent de Pierre Deladonchamps qui est encore une fois exceptionnel. « Vaurien » est un thriller réaliste et féministe avec un personnage central glaçant. 
  • « Les deux Alfred » de Bruno Podalydès : Alexandre doit absolument trouver un travail. Chômeur de longue durée, il a été mis à l’épreuve par sa femme après un petit écart. Elle l’a laissé seul avec leurs deux enfants, il doit donc réussir à tout gérer. Il réussit à décrocher un travail de « reacting process » dans une boîte nommée The box. L’ambiance y semble décontractée mais le patron n’embauche que des salariés sans enfant. Alexandre va devoir se débrouiller pour cacher l’existence des siens. Il sera aider par Arcimboldo, rencontré à la crèche, qui enchaîne les petits boulots farfelus (il recharge les drones livreurs tombés en panne sur le trottoir, il remplace ses clients dans les manifs, il revend des stocks de montres connectées). Depuis « Versailles-rive-gauche », je prends toujours un grand plaisir à retrouver l’univers de Bruno Podalydès. Ce dernier opus m’a fait penser à ce moyen métrage : on y retrouve les acteurs fétiches du réalisateur (son frère Denis naturellement, Michel Vuillermoz, Isabelle Candelier, Jean-Noël Brouté, Philippe Uchan) et sa fantaisie débridée. Cette dernière est au service d’une douce critique de notre société ultralibérale et de ses absurdités. Comme toujours, Bruno Podalydès distille beaucoup de poésie dans son film, ses personnages sont lunaires et ils ont conservés une part d’enfance en eux. En plus d’Alexandre (Denis) et Arcimboldo (Bruno), un troisième personnage vient se rajouter, il s’agit de Séverine (Sandrine Kiberlain), qui est chief prospect officer. Brusque, sèche, elle s’avèrera aussi paumée qu’Alexandre dans cette modernité trop connectée ! « Les deux Alfred » est un film drolatique, tendre au casting parfait qui parle de fraternité et de solidarité.
  • « Playlist » de Nine Antico : Sophie a 28 ans, elle est dessinatrice mais sans formation, elle peine à trouver du travail. Elle est également à la recherche du grand amour. Les deux s’avèrent très compliqués. Nine Antico, autrice de bande-dessinée, a choisi le noir et blanc pour nous raconter les difficultés de Sophie. Ce qui n’est pas sans rappeler la Nouvelle Vague d’autant plus que le ton du film est très naturel et réaliste. Ce récit d’apprentissage est semé d’embûches et de personnages aussi fantaisistes que comiques. Entre un patron cyclothymique qui balance des objets sur les bureaux de ses employés, un jeune vendeur de matelas qui ne veux pas faire l’amour ou la meilleure amie de Sophie, actrice en devenir, qui transforme une formation de secouriste en drame déchirant, Sophie est bien entourée ! « Playlist » est un film plein de charme, léger, servi par Sara Forestier et Laëtitia Dosch, toutes deux formidables.
  • « Des hommes » de Lucas Belvaux : Feu-de-bois, un homme solitaire, tient à participer à la fête d’anniversaire de sa sœur Solange. Mais, à part elle, personne ne souhaite voir Feu-de-bois, revenu violent et raciste de la guerre d’Algérie vingt ans plus tôt. La fête tourne bien évidemment au vinaigre et Rabut doit sortir son cousin de la salle. Feu-de-bois va alors s’enfoncer encore un peu plus dans la violence. Le dernier film de Lucas Belvaux est tiré du roman éponyme de Laurent Mauvignier que j’avais beaucoup aimé. On retrouve dans le film la complexité de Feu-de-bois et de Rabut, les deux cousins envoyés ensemble en Algérie. Le premier ne s’est jamais remis de ce qu’il a vu là-bas. Et à son retour, il n’a jamais pu en parler, se libérer. Rabut, quant à lui, n’arrive plus à comprendre son cousin mais il continue à chercher sa part d’humanité. Lucas Belvaux, comme dans le roman, fait des aller-retours entre le présent et la période de la guerre. Et c’est sans conteste cette deuxième partie qui est la plus réussie dans le film. La tension, l’émotion sont palpables et les deux comédiens (Yoann Zimmer et Edouard Sulpice) n’ont rien à envier à leurs prestigieux aînés (Gérard Depardieu et Jean-Pierre Darroussin). « Des hommes » ne m’a pas entièrement convaincue mais la partie algérienne du film vaut vraiment la peine d’être vue.
  • « Petite maman » de Céline Sciamma : Nelly, 8 ans, vient de perdre sa grand-mère. Elle vient vivre dans la maison de celle-ci avec ses parents afin de la vider. Sa mère s’enferme dans son chagrin et finit par quitter la maison de son enfance. En se promenant dans les bois, Nelly rencontre une autre petite fille qui lui ressemble énormément. Nelly comprend rapidement que cette petite fille est en réalité sa mère à l’âge de 8 ans. Céline Sciamma met en scène un conte sans mettre en scène aucune magie. Le croisement temporel se déroule dans un décor réaliste et la forêt fait office de porte sur le passé. L’idée est jolie, les deux petites filles sont filles uniques et semblent par moment bien seules. Leur amitié, leur ressemblance les unissent, les renforcent. Et ce lien consolidé perdurera entre la mère et la fille une fois le sortilège terminé. Même si j’ai trouvé charmant le dernier film de Céline Sciamma, il n’a ni la force, ni la poésie de « Portrait de la jeune fille en feu » que j’avais adoré.
  • « Le discours » de Laurent Tirard : Sonia a mis sa relation avec Adrien en pause. Et cela dure depuis trente huit jours au grand désespoir de ce dernier. Cela ne va pas s’arranger pour lui lorsque le petit ami de sa sœur lui demande, lors d’un repas de famille, s’il pourrait faire un discours lors de leur mariage. Un véritable cauchemar pour Adrien et s’ajoute à cela le fait que Sonia n’a toujours pas répondu au sms qu’il lui a envoyé à 17h26. Voilà un film que je me réjouissais de voir tant j’ai aimé le roman de Fabrice Caro dont il est tiré. Hélas, trois fois hélas, j’en suis ressortie fort déçue. Rien à reprocher aux acteurs, Benjamin Lavernhe en tête, qui sont tous très bien. Mais la réalisation manque de trouvailles visuelles, de fantaisie pour rendre le côté décalé et hilarant du livre. Le film n’est pas non plus assez rythmé pour nous captiver sur la longueur. En clair : lisez le roman de Fabrice Caro plutôt que de voir son adaptation !

Concours Presses de la Cité

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Le Mois anglais est terminé, mais nous avons le plaisir de continuer à vous gâter, d’autant plus que nous passons l’année avec vous pour fêter les 10 ans de notre challenge !

Et pour souffler ces dix bougies, nous avons la chance d’être accompagnées cette année encore par les Presses de la Cité, que nous remercions vivement !

Après « La Prisonnière du temps » ou encore « La Fabrique des Poupées », nous avons le plaisir de mettre en jeu 2 exemplaires du « Voleur de Curiosités », dont voici le résumé :

Londres, 1863. Bridie Devine, détective spécialisée dans les cas délicats, fait face à l’affaire la plus complexe et la plus insolite de toute sa carrière. Christabel Berwick, l’héritière d’un baronet, a été kidnappée. Mais Christabel n’est pas une enfant ordinaire. Son existence a été cachée aux yeux de tous et ses étranges talents semblent effrayer son entourage autant qu’ils attirent l’attention des collectionneurs de curiosités.
Ne ménageant pas ses efforts pour retrouver l’enfant, Bridie entre dans un monde de chirurgiens déments et de saltimbanques mercenaires. Aidée dans sa quête par le fantôme tatoué d’un boxeur mélancolique qu’elle seule peut voir et par une femme de chambre à la carrure impressionnante, la jeune femme suit pas à pas les traces laissées par les ravisseurs, s’exposant ainsi à un passé qu’elle a tenté d’oublier.

Résurrectionniste, chimiste excentrique, créature aquatique légendaire : autant de personnages qui hantent les pages de ce roman lyrique et gothique où le spectacle est roi, mais qui fait la part belle à une enquête digne des plus grandes énigmes policières.

Comment fonctionne le concours ?

Nous vous proposons un concours sur nos blogs, et un autre sur le compte Instagram officiel du Mois anglais, @ayearinengland2021, géré par les trois créatrices du mois. Si vous suivez le challenge uniquement sur le groupe Facebook, vous pouvez tout à fait participer via nos blogs.

Pour participer et tenter de gagner un exemplaire sur nos blogs, c’est tout simple ! On vous propose de:

  • nous indiquer votre période historique favorite
  • nous dire quel(s) titre(s) des éditions des Presses de la Cité vous recommanderiez à une personne qui souhaiterait découvrir leur catalogue
  • bien nous préciser votre blog et / ou pseudo, pour que nous puissions vous reconnaître, notamment si vous n’avez pas de blog.

Il faudra avoir rempli ces trois conditions pour valider votre participation.

Ce concours est ouvert jusqu’au 10 juillet. Les gagnant.e.s seront désigné.e.s par tirage au sort.

Bonne chances à tous et à toutes !

Et nous remercions encore chaleureusement les Presses de la Cité qui nous accompagnent une nouvelle fois pour cet anniversaire qui nous tient à cœur !

Trouve-moi d’André Aciman

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Samuel rencontre dans un train une jeune femme nommé Miranda avec qui il engage une discussion qui va se prolonger même après leur arrivée à Rome. Elio fait la connaissance de Michel après un concert dans une église à Paris. Leur intérêt réciproque pour la musique va les rapprocher. Oliver organise, dans son appartement new yorkais, une soirée pour fêter son départ. Il y invite notamment deux personnes qui l’intriguent : Erica et Paul.

Si vous êtes familier de l’œuvre d’André Aciman, ces prénoms vous sont forcément familiers. L’auteur reprend ici les personnages de « Call me by your name » mais ceux qui espèrent une suite à ce fabuleux roman vont être déçus. J’ai trouvé que « Trouve-moi » se rapprochait plus des « Variations sentimentales » que de « Call me by your name ». Les histoires de Samuel, Elio et Oliver sont indépendantes les unes des autres et forment des chapitres distincts. Bien entendu, les histoires des uns influent sur celles des autres puisque les personnages sont liés. Mais chaque chapitre pourrait parfaitement se lire comme une nouvelle. Ils portent tous des titres en rapport avec la musique (tempo, cadence, capriccio et da capo) comme s’ils étaient une variation autour de celle-ci.

Comme toujours André Aciman aime mêler l’art à ses histoires. Ici la musique prend une place prépondérante en raison des titres de chapitre et du métier d’Elio. Le dernier temps du livre ne pouvait d’ailleurs pas trouver meilleur titre que da capo, je vous laisse découvrir pourquoi.

Comme dans « Call me by your name » ou « Les variations sentimentales », André Aciman excelle à parler du désir naissant et qui flamboie. Ses différentes histoires sont empruntes de sensualité, d’une infinie tendresse également. Mais j’ai surtout trouvé que l’auteur nous parlait du temps. Il y a bien entendu la mélancolie des moments passés et des fantômes qui continuent à hanter les personnages. Samuel et son fils Elio se promènent dans Rome en passant par leurs endroits « vigiles », des lieux qui leur évoquent des souvenirs. Elio et Michel vont partir à la recherche de la jeunesse du père de ce dernier. Et la grande histoire d’amour d’Elio et Oliver ne cesse de revenir et d’habiter les esprits des uns et des autres.

Mais le rapport au temps n’est pas que nostalgique. Deux des couples de « Trouve-moi » sont composés d’une personne jeune et d’un homme d’âge mûr. Leur histoire d’amour est inespérée, inattendue. André Aciman semble nous dire qu’il ne faut jamais désespérer de la vie et qu’elle peut nous offrir des cadeaux à tout âge.

Même si « Trouve-moi » ne peut égaler l’éblouissement que fut pour moi « Call me by your name », je n’ai pas boudé mon plaisir et j’ai apprécié mes retrouvailles avec Samuel, Elio et Oliver.

Traduction Anne Damour

Merci Netgalley pour cette lecture.

Le jardin secret de Frances H. Burnett

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Mary Lennox a grandi en Inde où de multiples serviteurs s’occupaient d’elle. Elle voyait très peu sa mère qui préférait les soirées et les cocktails à l’éducation de sa fille. A la mort de ses parents suite à une épidémie de choléra, Mary est envoyée à Misselthwaite dans le Yorkshire pour vivre dans le grand manoir de son oncle. C’est une petite fille rétive, amère et malingre que découvrent les domestiques du manoir. La vie ne semble d’ailleurs toujours pas sourire à Mary : son oncle est absent, il n’y a pas de gouvernante pour prendre soin d’elle et la lande est d’une tristesse infinie. Martha, une jeune servante, va pourtant réussir à éveiller la curiosité de Mary en lui parlant de la beauté des paysages environnants et de son frère Dickon qui apprivoise les animaux sauvages.

« Le jardin secret » est un classique de la littérature jeunesse anglaise. Frances H. Burnett y raconte la renaissance de Mary mais également de son cousin Colin et du fameux jardin secret. L’histoire est extrêmement positive et même si l’intrigue ne présente pas de surprises, la lecture en est très plaisante. Cela tient aux trois personnages principaux qui sont très attachants et plutôt atypiques : Mary et son passé en Inde, Dickon qui parle le langage des rouge-gorges, Colin qui ne sort jamais de son lit et se pense mourant. Tous les trois redécouvriront les plaisirs de l’enfance et du printemps en se côtoyant.

Les descriptions de la nature sont proprement merveilleuses. Frances H. Burnett excelle à décrire la nature, les floraisons qui explosent au printemps. Elle sait insuffler de la magie dans ses mots. « Le long des murs, sur le sol, sur les vrilles oscillant au vent, le long des troncs, le long des branches, le merveilleux voile de verdure s’était couvert d’une myriade de minuscules feuilles naissantes. Partout, dans l’herbe, dans les charmilles, éclataient des touches de blancheur, mêlées d’or et de pourpre. Les arbres s’étaient parés de fleurs rose pâle, et il régnait un tel silence qu’on aurait pu entendre un frémissement d’ailes…Puis les chants flûtés recommencèrent, mille bourdonnements d’abeilles résonnèrent. »

« Le jardin secret » est un délicieux roman jeunesse dont se dégage beaucoup de douceur et de fraîcheur.

Traduction Antoine Lermuzeaux

10 ans du mois anglais

Connexion de Kae Tempest

« Connexion » a été écrit durant le confinement par Kae Tempest et il s’agit de son premier texte de non fiction. Le texte est hybride, il débute comme un essai et nous emmène petit à petit vers l’autobiographie. Le constat de départ est le manque de connexion entre les êtres humains malgré (ou à cause) les nombreux réseaux sociaux et moyens de communication. L’apathie générale n’aide pas à créer du lien. « L’ordre établi compte sur ton apathie. Tu es là pour consommer. Tu n’as aucune autre utilité aux yeux de ceux qui gouvernent. Tu n’es rien. Tu graisses les rouages d’une machine qui s’appuie sur ta complicité et ta malléabilité fervente. » Le système capitaliste est basé sur la consommation à l’excès, la compétition pour atteindre un statut social enviable. Pour Kae Tempest, le seul remède possible à cette situation est la création, la créativité qui sont source d’empathie et balaient les différences. « Se plonger dans l’histoire d’autres personnes, cela cultive l’empathie. » Cette dernière est, pour Kae Tempest, la plus grande réussite de l’espèce humaine.

Ce constat permet à l’auteur(e) d’examiner son cas personnel. Elle explique la manière dont la scène (poésie et musique) lui permet de se transcender. Mais elle est en même temps source de déséquilibre pour elle : « La scène squatte ma tête. Je ne peux pas m’empêcher de comparer tout ce que je vis à l’expérience de la scène, de la musique live. Je souffre de dépression, d’angoisse, de crises de panique. Parfois les activités les plus banales du quotidien me dépassent. » Sa frénésie de scène dévore le reste de sa vie, l’excitation qu’elle engendre rend le reste bien terne. Kae Tempest tente de trouver un équilibre dans sa vie, elle explique son cheminement vers une forme d’apaisement. Ce qu’elle cherche avant tout, c’est de se réconcilier avec elle-même pour lui permettre de se lier aux autres. Cette partie biographique du texte est livrée avec franchise, lucidité et à aucun moment Kae Tempest  ne s’apitoie sur elle-même.

J’avais été emballée par la lecture du premier roman de Kae Tempest « Écoute la ville tomber » et je le suis tout autant par ce texte percutant, lucide et qui est, au final, un bel hommage à la puissance de la création.

Traduction Madeleine Nasalik