Les liaisons dangereuses selon Fragonard d’Anne de Marnhac

Frago

Lorsque Louis Gabriel de Véri décida de donner un pendant à « L’adoration des bergers », peint quelques années auparavant par Jean-Honoré Fragonard, il eut la folle audace de choisir « Le verrou » parmi les dessins proposés par le peintre. Une œuvre licencieuse, profane pour compléter une œuvre sacrée, pleine de la tendresse de Marie pour son enfant, voilà qui a de quoi surprendre mais le commandaitaire voit dans chacun des tableaux  une émotion puissante. « Le verrou » est effectivement plus qu’une scène de séduction. « Il y a quelque chose de très puissant, une énergie, une force. Une ambiguïté aussi : quelle est la part de consentement, de ravissement, de fausse résistance, de feinte, d’abandon ? Que raconte cette scène qui hésite entre le jeu et la joute ? »

Fragonard a 45 ans lorsqu’il peint « Le verrou », un chef-d’œuvre de mouvement qui saisit un instant fugitif et indécis. Anne de Marnhac remet le tableau dans son contexte historique et culturel. La carrière de Fragonard est intimement lié au règne de Louis XV. Même si elle débuta de façon académique dans les ateliers de Chardin, de Boucher puis se poursuivit avec le Grand Prix de l’Académie Royale, l’Académie de France à Rome et l’Académie royale à Paris, les œuvres du peintre sont immanquablement associées au libertinage. La mort de Louis XV a entraîné un changement de mœurs et balayé la légèreté et les polissonneries. L’amour pur est dorénavant glorifié comme le montre « La nouvelle Héloïse » de Rousseau.

Anne de Marnhac nous raconte également la postérité de l’œuvre après le décès de son propriétaire, son succès sous forme de gravure malgré l’austérité grandissante et comment Fragonard fut protégé par David durant la période de la Révolution qui ne goûtait guère les mœurs corrompues de l’Ancien Régime. Ce qui est touchant dans l’histoire du Verrou, c’est que, malgré les soubresauts de l’Histoire et des mœurs, il a retrouvé son pendant sur les murs du musée du Louvre.

« Quatre ans avant la publication des « Liaisons dangereuses », le tableau de Fragonard avait donc déjà incarné cela : la puissance de l’élan spontané contre la volonté rationalisante, l’impétuosité du désir contre le calcul cynique, le moment de vertige, l’incertitude sur ce qui advient. Fragonard l’avait exprimé dans un merveilleux mouvement d’envol et d’étreinte des personnages, dans la subtile chorégraphie des corps, dans la beauté de visages saisis par le ravissement. » On ne saurait mieux décrire le tableau de Jean-Honoré Fragonard.

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