Mathilde ne dit rien de Tristan Saule

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Mathilde est travailleuse sociale au conseil général. Depuis qu’elle s’est installée dans le quartier défavorisé de la place Carrée, elle ne cesse d’aider, de conseiller ses voisins. Et pourtant, Mathilde n’a pas vraiment d’amis. Elle ne se dévoile pas facilement, reste secrète et stoïque en toute circonstance. La personne la plus proche de Mathilde est sa collègue Sophie. Mais, même elle, ne sait que peu de choses de son passé. L’unique confidence de Mathilde portera sur sa peur de voir le soleil s’éteindre sans que l’humanité ne le sache puisque sa lumière met 8 mn à nous parvenir. La discrétion, la réserve de Mathilde cachent-elles quelque chose ?

« Mathilde ne dit rien » de Tristan Saule (alias Grégoire Courtois) est un thriller social, un roman noir, tendu comme je les aime. C’est également le premier volet d’un projet singulier, celui de publier un roman par an autour de l’un des habitants de cette fameuse Place Carrée. Dans cette première chronique, qui se déroule en sept jours, nous découvrons donc Mathilde. Le roman s’ouvre sur une scène qui donne le ton : l’inquiétude et la tension saisissent d’emblée le lecteur. Impossible ensuite de lâcher ce livre que j’ai lu d’une traite ! Mathilde nous apparaît mystérieuse, inquiétante avant que nous découvrions sa vie gâchée, sacrifiée et le poids de la douleur qui la met à distance de la vie.

Je préfère prévenir, il y a peu de lumière, de lueur d’espoir dans le roman de Tristan Saule. La chance, la réussite ne sont pas pour les habitants de la Place Carrée. Le seul qui réussisse à balayer le pessimisme ambiant, c’est le jeune Idriss, fils des voisins de Mathilde et j’espère que nous le retrouverons au tome suivant. Tristan Saule nous plonge littéralement dans la vie de ce quartier et de ses habitants. Sa reconstitution extrêmement minutieuse donne de l’épaisseur, de la réalité à chaque scène. Les micro-évènements de la vie (prendre un dessert ou non, aller au marché pour la meilleure pâte de curry, les bisbilles entre collègues de bureau) apportent de la justesse et aident à dessiner l’image du quartier de la Place Carrée.

Ce premier volet des Chroniques de la Place Carrée de Tristan Saule est une réussite totale, un roman noir captivant qui ne laisse que peu de place à la lumière. J’ai vraiment hâte de retrouver certains personnages et de connaître leur évolution.

Borgo vecchio de Giosuè Calaciura

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Dans le quartier de Borgo Vecchio à Palerme, se côtoient Mimmo et Cristofaro, des amis inséparables, Totò, le voleur au grand cœur, Carmela, la prostituée qui élève seule sa petite fille prénommée Céleste, Nanà, le cheval de course acheté par le père de Mimmo. Tout un microcosme, une société qui ne peut s’échapper des ruelles étroites, des places sales et des appartements décrépis. Un quartier où la misère est la norme et où le destin promet toujours d’être sombre.

« Borgo Vecchio » a l’intensité du soleil de Palerme en plein été, c’est une tragédie antique où la fin brutale est inévitable. En 155 pages, Giosuè Calaciura décrit tout ce qui est au cœur de notre humanité :  le lumineux (l’amitié indéfectible, l’amour maternel, la joie) et le vil (violence, trahison, jalousie, arnaques). Comme dans « Le tram de Noël », l’auteur s’intéresse à ceux qui souffrent, à ceux qui tutoient la misère, la pauvreté et la brutalité du monde jour après jour. Ses personnages sont infiniment touchants et attachants, on aimerait que l’espoir éclaire enfin leurs vies.

La plume de Giosuè Calaciura est une splendeur. Elle réussit à allier le trivial, le truculent, le grotesque et le dramatique avec une grande force d’évocation. Certains passages sont d’une poésie, d’une intensité extraordinaire. La scène du parfum du pain qui s’infiltre dans tout le quartier est de celle que l’on ne peut oublier ; de même que celle de l’enchaînement de cris d’animaux qui alerte les habitants de l’arrivée de la police. Cette écriture inventive, puissante est un véritable enchantement auquel je vous invite à succomber à votre tour.

« Borgo Vecchio » est un roman éblouissant, un bijou d’humanisme aussi sublime que douloureux. Mais qu’attendez-vous pour courir en librairie pour vous le procurer ?

Traduction Lise Chapuis

Mr Wilder & me de Jonathan Coe

A 57 ans, Calista, compositrice de musique de film, sait que sa carrière est derrière elle. Ce sentiment est accentué par le fait que l’une de ses filles, Ariane, va quitter la maison pour s’installer en Australie. Son autre fille, Francesca, est enceinte et s’interroge sur son avenir. Calista tente de continuer à travailler en composant une suite de musique de chambre intitulée « Billy ». celle-ci lui rappelle un épisode décisif de sa jeunesse. En juillet 1976, Cal quitte sa Grèce natale pour un périple aux États-Unis. A 21 ans, elle part seule avec un sac à dos. Durant son voyage, elle rencontre une autre jeune femme nommée Gill. A Los Angeles, cette dernière lui propose de l’accompagner à un dîner avec un ami de son père. C’est ainsi que le chemin de Cal va croiser celui de Billy Wilder et de son ami scénariste Iz Diamond.

Un nouveau livre de Jonathan Coe est toujours un évènement pour moi et celui-ci ne déroge pas à la règle d’autant plus qu’il parle de cinéma. Son roman d’apprentissage oscille entre légèreté, humour et gravité. Jonathan Coe nous amène sur les lieux du tournage de « Fedora » : Corfou, l’île de Lefkada, Munich, Paris. Calista est au départ engagée comme interprète grecque mais elle restera auprès du réalisateur américain jusqu’à la dernière scène du film. La jeune femme ne connaît rien au cinéma lorsqu’elle rencontre Wilder à Los Angeles, elle apprendra ensuite des passages entiers de dictionnaires pour donner son avis sur des films qu’elle n’a jamais vus !

« Fedora » arrive à la fin de la carrière de Billy Wilder. Comme Cal au début du roman, il sait que son travail n’intéresse plus. Le crépuscule de la vie artistique du réalisateur n’est d’ailleurs pas s’en rappeler l’un de ses plus grands films : « Sunset boulevard ». Wilder voit arriver la nouvelle génération de réalisateurs : Coppola, Scorsese, Spielberg, « the kids with beards » comme il les surnomme ! Il ne comprend pas leur cinéma, même s’il reconnaît leur talent. Pour lui, le cinéma doit donner de la joie, apporter une étincelle dans le regard des spectateurs et non montrer à quel point la vie est laide. Malgré ses propos doux-amer sur le nouvel Hollywood, Wilder n’en oublie jamais son humour narquois, ironique (Al Pacino en fera les frais lors d’un repas à Munich…). « Les dents de la mer » ayant rencontré un immense succès, Wilder imagine Fedora se faire attaquer par des requins afin de convaincre les producteurs de financer son film !

Finalement, Billy Wilder ne prend qu’une seule chose au sérieux dans sa vie : le cinéma. Jonathan Coe montre un homme qui ne pense qu’à raconter des histoires, à divertir le spectateur. Et cette nécessité chez lui s’expliquera par une scène bouleversante au cœur du roman. Jonathan Coe adopte alors la forme d’un scénario ce qui renforce le côté cinématographique de ce roman qui est également brillamment construit.

« Mr Wilder & me » est un hommage élégant, délicat et pétillant à l’un des cinéastes les plus passionnants d’Hollywood. Ce nouveau roman de Jonathan Coe est emprunt de nostalgie, de mélancolie mais aussi d’humour et d’un charme indéniable. Ce régal de lecture vous donnera bien évidemment une furieuse envie de voir ou revoir la filmographie entière de Billy Wilder.

La maison des hollandais de Ann Patchett

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Maeve et Danny Conroy ont grandi dans la maison des hollandais. Cette majestueuse et grandiose demeure fut construite en 1922 par les VanHoebeek qui avaient fait fortune dans le commerce de cigarettes avant d’être ruinés par la crise de 1929. Le père de Maeve et Conroy acheta la maison en 1946 pour faire une surprise à sa femme. Cadeau qu’elle appréciera très modérément puisqu’elle la quitta du jour au lendemain sans explication. Le lien entre les deux enfants se resserre alors pour devenir inextricable. Des employées dévouées et bienveillantes s’occupent des deux enfants pendant que le père travaille et consolide sa fortune faite dans l’immobilier. Ce dernier demande un jour de venir au salon où il leur présente Andrea, jeune veuve, mère de deux filles. L’arrivée de cette femme va bouleverser à jamais la vie de Maeve et Danny.

J’ai ouvert « La maison des hollandais » avec un mélange d’excitation et d’appréhension, le dernier roman d’Ann Patchett serait-il à la hauteur du formidable « Orange amère » ? La réponse est oui, mille fois oui. L’auteure reprend des thématiques déjà présentes dans son précédent roman. Nous sommes ici également dans une chronique familiale qui va se déployer dans le temps. Comme dans « Orange amère », Ann Patchett choisit un récit non linéaire : le narrateur, Danny, fait des aller-retours entre le passé et le présent sans que nous ne soyons jamais perdu. Le récit se déroule avec une extraordinaire fluidité. Le point de départ du livre est l’arrivée dans la famille Conroy d’Andrea. Comme dans son précédent roman, l’arrivée d’une personne extérieure à la famille va totalement en bouleverser l’équilibre. Il est l’évènement traumatique qui va décider de la vie de Maeve et Danny. Ce point de rupture va être un point de cristallisation du passé vers lequel les deux personnages centraux vont sans cesse se retourner. Les personnages sont vraiment l’un des points forts du roman. Immédiatement, j’ai éprouvé de l’empathie, de la sympathie pour Maeve et Danny. Le lien indéfectible qui existe entre eux est magnifique. D’ailleurs, au travers de son récit, Danny souhaite avant tout raconter l’histoire de sa sœur, lui rendre hommage. Et ils sont tous les deux formidablement bien entourés, tous les personnages secondaires sont incarnés : Pluche, la nounou qui réapparait des années plus tard, Sandy et Jocelyn, les sœurs d’une loyauté sans faille, le père distant et pudique, Andrea, la marâtre de conte de fée, M. Otterson, le discret et fidèle patron de Maeve. Tous contribuent à faire vibrer le lecteur au fil des pages.

Il ne faut pas oublier de mentionner l’un des personnages centraux, si ce n’est le principal, la maison. A la façon du Menderley de « Rebecca », la maison des hollandais influence le destin des personnages. Son histoire est fascinante. Lorsque le père l’achète, tous les effets des VanHoebeek sont encore dedans. Les Conroy vont vivre dans les meubles des anciens propriétaires, avec leurs portraits accrochés aux murs. Seule appropriation des lieux par la famille Conroy : le magnifique portrait de Maeve qui a été imaginé par Noah Saterstrom pour la couverture du livre. La maison des hollandais est très minutieusement décrite, elle est aussi luxueuse qu’oppressante, elle semble tour à tour porteuse de malédiction et lieu protecteur car lieu des souvenirs d’enfance. Le rapport de Maeve et Danny avec cette maison est très finement analysé.

Cela semblait difficile mais « La maison des hollandais » m’a encore plus enchantée que « Orange amère ». C’est avec grâce et élégance qu’Ann Patchett nous fait le récit de la vie de Maeve et Danny, deux personnages infiniment attachants.

Traduction Hélène Frappat

Béatrice de Joris Mertens

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Béatrice plonge tous les matins dans la foule des inconnus qui, comme elle, se rendent à leur travail. Elle travaille aux galeries La Brouette où elle vend des gants. Ce matin-là, sa routine est perturbée par la vue d’un sac rouge abandonné dans la gare. Béatrice est intriguée par ce sac et finit par s’en saisir lorsqu’elle s’aperçoit le lendemain soir qu’il est toujours présent dans la gare. Le mystérieux sac contient un album de photos, celui d’un couple ayant vécu dans les années folles.

« Béatrice » de Joris Mertens est un album magnifique esthétiquement et très émouvant. L’album ne comporte aucun dialogue, aucune didascalie, tout est dit au travers des dessins. Joris Mertens joue avec les couleurs : une prédominance de rouge et de teintes mordorées marquent le début de l’histoire avant de basculer dans un beau noir et blanc. Les compositions des pages sont très cinématographiques. Joris Mertens nous offre des dessins sur deux ou une page, des plans larges, des gros plans. Chaque case est extrêmement soignée, composée dans ses moindres détails.

L’intrigue de « Béatrice » est empreinte de nostalgie, Joris Mertens nous propose une plongée dans le passé. A travers les déambulations de Béatrice, il nous montre l’évolution de la ville à travers les époques. Cette Bande-dessinée est également l’occasion de parler de l’ultra-moderne solitude. Béatrice ne semble pas malheureuse mais nous la sentons perdue au milieu de la foule. Et Joris Mertens lui fait lire « Bonjour tristesse » comme pour nous signifier son état d’esprit. Béatrice n’hésite d’ailleurs pas à se jeter dans des recherches autour de l’album photos et à passer un pacte faustien pour changer de vie.

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« Béatrice » est une bande-dessinée magnifique alliant une mise en page cinématographique, un sens du cadrage élaboré, à une intrigue d’une poésie folle. Un vrai coup de cœur !

Fille, femme, autre de Bernardine Evaristo

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« Fille, femme, autre » est le huitième roman de Bernardine Evaristo et le premier publié en France. L’auteure a remporté en 2019 le Booker Prize aux côtés de Margaret Atwood. Ce roman est extrêmement ambitieux dans sa narration et dans son écriture, il a d’ailleurs fallu cinq ans à Bernardine Evaristo pour l’écrire.

Il est composé de douze portraits de femmes, presque toutes noires, que l’on croise peu en littérature. Chaque chapitre est dédié à une femme dont la vie nous est racontée (les deux derniers chapitres sont différents et nous offrent une conclusion originale, une apothéose aux portraits de femmes). Chaque chapitre pourrait être une nouvelle mais la construction du roman est extrêmement travaillée et minutieuse. Nous nous rendons compte rapidement que ses douze femmes ont des liens entre elles, parfois il s’agit de liens familiaux. Certains personnages secondaires dans un chapitre deviennent personnages principaux dans le suivant. Le panel de femmes choisies par l’auteure est très riche et propose un éventail de situations sociales, mais aussi de générations. Yazz, la plus jeune, a 19 ans alors que Hattie en a 93. Nous faisons la connaissance également de Amma, la mère de Yazz, qui est actrice et dramaturge, Carole, qui est vice-présidente d’une banque, Bummi, sa mère, qui est femme de ménage, Peneloppe qui est enseignante, etc… Les portraits de ces femmes permettent d’aborder de nombreuses thématiques comme le racisme, l’acceptation de soi, les origines, le patriarcat et le féminisme, le genre, l’amour. « Fille, femme, autre » est un roman foisonnant qui entrelace les personnages et les thèmes sans nous perdre. Et tout cela en nous permettant une grande empathie avec ces femmes, certains destins sont bouleversants.

Enfin, il faut aborder la forme particulière de l’écriture de Bernardine Evaristo. Elle n’utilise que très peu la ponctuation, il n’y a pas non plus de majuscule pour ouvrir les phrases. Le fait d’aller à la ligne rythme le texte et remplace la ponctuation. Ce style est proche de l’oralité et il rend compte des flux de conscience de nos femmes. S’il peut dérouter certains lecteurs, j’avoue l’avoir totalement oublié au fur et à mesure de ma lecture.

Roman choral, « Fille, femme, autre » prend de l’ampleur au fur et à mesure de la lecture et il m’a bluffée par son extraordinaire construction, la variété des destinées décrites et la liberté de son écriture.

Traduction Françoise Adelstain

A rude épreuve de Elizabeth Jane Howard

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Septembre 1939, l’Angleterre entre en guerre. Toute la famille Cazalet est réunie à Home Place, la demeure familiale dans le Sussex,  où elle apprend la sombre nouvelle. Sybil, Villy et Zoé, les belles-sœurs, s’y sont installées avec leurs enfants. Hugh Cazalet retourne à Londres pour s’occuper de l’entreprise familiale tandis que ses frères, Edward et Rupert, s’engagent dans l’armée. Leur sœur, Rachel, rapatrie à Home Place son institution de charité. La vie s’organise malgré les raids aériens allemands qui s’intensifient au fil des semaines.

Après la lecture de « Étés anglais », j’attendais avec impatience de découvrir la suite de la saga des Cazalet. L’insouciance des étés 37 et 38 est bel et bien terminée. L’atmosphère de ce tome 2 est beaucoup plus sombre, beaucoup plus dramatique à bien des égards. Les destinées personnelles de la famille Cazalet s’entremêlent à l’Histoire, au conflit mondial et c’est l’une des grandes réussites du roman.

Comme dans le premier tome, Elizabeth Jane Howard brasse de nombreux personnages (les Cazalet, leurs domestiques, la famille de la sœur de Villy, Miss Milliment la préceptrice, Syd l’amie de Rachel) avec fluidité et aisance. Entre les chapitres consacrés à la famille, l’auteure choisit de focaliser son récit sur trois cousines : Louise, Clary et Polly. Elles sont adolescentes ou en sortent tout juste (Louise a 18 ans) et sont confrontées à la violence de la guerre, l’absence, la peur et l’incertitude des lendemains. Leurs caractères s’affirment. Louise quitte son école d’arts ménagers pour poursuivre son rêve d’être actrice. Clary est déterminée à devenir écrivain, elle observe et se nourrit de tout ce qui l’entoure. Son caractère est brusque, franc et elle ne se préoccupe pas des apparences. Polly devient au contraire plus coquette, plus féminine. Elle reste toujours aussi généreuse et attentive aux autres. Polly est vraiment un personnage magnifique, sa compréhension des autres est remarquable et la rend extrêmement attachante. Les trois jeunes filles vont connaître des épreuves qui vont les faire grandir en accéléré et tout cela se mélange aux tourments de l’adolescence. Un autre personnage m’a beaucoup touchée dans ce volume, c’est celui de Christopher, le neveu de Villy. Antimilitariste, il assume et affirme ses convictions avec courage dans cette période difficile.

« A rude épreuve » confirme l’ambition de cette fresque familiale écrite d’une plume élégante et précise. La grande acuité et la profondeur psychologique d’Elizabeth Jane Howard permettent une très forte empathie et, comme dans le premier tome, on peine à quitter cette famille si attachante.

Traduction Cécile Arnaud

Étés anglais de Elizabeth Jane Howard

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« Étés anglais » est le premier tome d’une saga familiale qui en comprend cinq, écrite entre 1990 et 2013 par Elizabeth Jane Howard. Ce volume nous présente deux étés de l’entre-deux-guerres dans la propriété des Cazalets, Home Place, dans Sussex. Trois générations s’y retrouvent : William, dit le Brig et sa femme alias la Duche, attendent l’arrivée de leurs trois fils Hugh, Edward et Rupert accompagnés de leurs épouses et de leurs enfants, Rachel, leur fille célibataire, vit avec eux. Un bataillon de domestiques les entoure et les accompagne de Londres à Home Place.

Les étés 1937 et 1938 sont légers, insouciants (« The light years » est le titre en vo), les journées des Cazalets s’écoulent entre pique-nique, tennis, baignade, lecture et les différents repas. Mais ce que souligne parfaitement le premier volet de The Cazalet Chroniques, c’est qu’il s’agit d’un moment charnière, d’une époque au bord du basculement. L’ombre de la première guerre mondiale plane sur les Cazalets : Edward et Hugh en sont revenus, ce dernier y a perdu une main et y a gagné de terribles migraines. Il est le seul à pressentir l’arrivée d’une autre guerre mondiale qui va balayer l’ordre établi. La position des femmes souligne également cet entre-deux. La Duche et ses brus vivent  selon les règles de l’époque victorienne, elles sont des épouses à qui incombent la bonne tenue du foyer, l’éducation des enfants. Rachel, en tant que célibataire, se doit de sacrifier sa vie au confort de ses parents. Mais les petites-filles se montrent déjà plus ambitieuses, plus indépendantes comme Louise et Polly qui veulent avoir un véritable métier.

Mais le cœur du roman, ce sont les portraits des différents protagonistes. L’auteure nous offre une fantastique galerie de personnages (les Cazalets et les domestiques) présentés avec empathie, une grande profondeur psychologique et une subtile élégance. Chacun a une véritable épaisseur, chacun prend vie dans les pages de « Étés anglais ». J’ai tout particulièrement apprécié les portraits des enfants qui sont très réussis. Leur fantaisie, leur créativité mais également leur lucidité m’ont séduite. Tout sonne juste dans ce roman. Et sous l’alanguissement et l’harmonie de l’été, couvent les rancœurs, les mensonges, les regrets et bien pire encore.

Le premier tome s’achève au moment des accords de Munich et je suis impatiente de savoir ce que le destin réserve aux Cazalets et de retrouver la plume fluide, vive, précise de Elizabeth Jane Howard.

Traduction Anouk Neuhoff

La maison dans l’impasse de Maria Messina

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Nicoletta vit chez sa sœur Antonietta et son mari Don Lucio. Ce dernier est administrateur de biens du baron Rossi. Il prête également de l’argent à des particuliers. C’est ce qu’il fit avec son futur beau-père, mauvais en affaires. En remerciement de son aide, la famille n’eut pas d’hésitation lorsqu’il demanda la main d’Antonietta. Le couple partit avec Nicoletta, la cadette, puisque la jeune épouse ne voulait pas rester seule dans sa nouvelle maison. Nicoletta ne devait rester qu’un mois mais la situation finit par devenir définitive tant son aide est précieuse. Il faut dire qu’elle permet à Don Lucio d’économiser le salaire d’une femme de ménage. Les deux sœurs vivent quasiment en recluse dans la maison et se consacrent entièrement aux enfants du couple et au bien-être de Don Lucio qui règne en maître sur tout sa famille.

Maria Messina (1887-1944) est une écrivaine sicilienne dont l’œuvre tomba dans l’oubli pendant la guerre. Elle fut fort heureusement redécouverte dans les années 80 par Leonardo Sciascia et traduite en français pour Actes Sud. Aujourd’hui, ce sont les éditions Cambourakis qui nous permettent de découvrir ce texte court et touchant.

« La maison dans l’impasse » nous plonge dans la Sicile du début du 20ème siècle, dans une société très fortement patriarcale. Don Lucio est un tyran domestique, un être égoïste qui fait régner la peur dans son foyer. Les deux sœurs ne sortent pas de chez elles, leur quotidien est monotone, réglé par les horaires imposés par les désirs de Don Lucio. C’est une prison consentie, Antonietta et Nicoletta s’interdisent de sortir (elles ne le feront qu’une seule fois dans le roman et leurs tenues démodées leur attireront des moqueries). L’atmosphère de ce quasi huis-clos est étouffante, pesante. La solitude, l’incommunicabilité qui s’installent entre les deux sœurs, vont aigrir les cœurs et les âmes jusqu’au drame.

La condition des femmes dans cette société traditionaliste est évidemment désastreuse. Elles sont totalement soumises aux hommes, à leurs désirs et leurs volontés. Elles ne sont utiles qu’à entretenir le foyer et à faire naître les enfants. A la naissance de son 3ème enfant, Antonietta se fait la réflexion suivante : « Mais comme elle contemplait les poings roses et fermés, elle eut pitié de l’intruse. « Si au moins c’était un garçon, se dit-elle. Son sort serait plus facile. Les femmes sont sont nées pour servir et pour souffrir. Et rien d’autre. » » Les enfants doivent également se plier aux exigences du père, comme Alessio, son fils aîné, l’apprendra dans la douleur.

« La maison dans l’impasse » nous montre, dans une langue magnifique, l’enfermement physique et mental dans lequel se trouvaient les femmes siciliennes des années 1900. Un roman court, mélancolique, percutant et toujours indispensable.

 

Le cœur de l’Angleterre de Jonathan Coe

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Benjamin Trotter a 50 ans, il vient d’enterrer sa mère et a décidé de se rapprocher de son père, Colin, qui vit toujours près de Birmingham. Benjamin a revendu son appartement londonien pour acheter un ancien moulin sur les rives de Severn. Il espère pouvoir y achever le roman qu’il a commencé lorsqu’il était étudiant à Oxford. Lois, sa sœur, travaille comme bibliothécaire dans une ville où ne réside pas son mari. Deux foyers qui sont le résultat d’un terrible traumatisme datant des années 70 et dont Lois ne s’est jamais remise. Sa fille, Sophie, jeune enseignante en histoire de l’art, va rencontrer un moniteur d’auto-école, Ian, après plusieurs déceptions amoureuses. Elle décidera de l’épouser même s’ils n’ont pas grand chose en commun. La famille Trotter est en même mutation comme l’Angleterre.

Quel grand plaisir de retrouver les personnages de « Bienvenue au club » et « Le cercle fermé » ! Dans sa trilogie, Jonathan Coe étudie, analyse avec acuité et ironie l’Angleterre à trois moments : le basculement de l’Etat-providence vers l’élection de Thatcher, les années Blair et le Brexit. « Le cœur de l’Angleterre » débute en avril 2010 et s’achève en septembre 2018. De nombreux évènements sont présents dans le roman et interrogent les origines du Brexit et l’identité anglaise. Les causes sont multiples : les émeutes de 2011, la désindustrialisation du nord du pays ( une scène très émouvante nous montre Benjamin et son père visiter les ruines de l’usine où ce dernier travaillait), des hommes politiques carriéristes et jouant avec la destinée de leurs concitoyens (on voit bien que le référendum n’est qu’un pari pour David Cameron et que Boris Johnson n’a absolument aucune conviction politique, il suit l’air du temps), l’assassinat de Jo Cox. La fracture est bel et bien là, l’immigration est déjà un bouc-émissaire et le discours d’Enoch Powell de 1968n est évoqué à plusieurs reprises (contre l’immigration). Même les JO de Londres et sa cérémonie d’ouverture qui condense toute la culture anglaise, ne réussissent pas à redonner de l’unité au pays (la description de la cérémonie est un des grands moments du roman). Finalement, le Brexit était prévisible et il a suffi d’une idée stupide de David Cameron pour que la fracture du pays soit actée.

Même si le fond politique est essentiel, les personnages ne sont absolument pas secondaires. Nous suivons la famille Trotter depuis les années 70, nous avons vu les membres de la famille grandir, vieillir et ils sont devenus comme des amis que l’on prend plaisir à revoir. Il est tout à fait possible de lire « Le cœur de l’Angleterre » sans avoir lu les deux derniers romans mais il est évident que leurs histoires ont encore plus de profondeur lorsqu’on les connaît déjà. Benjamin reste le cœur du roman, celui autour de qui gravitent les autres personnages (sa famille, ses vieux amis Doug et Philip). « Le cœur de l’Angleterre » parle aussi du passage du temps, des souvenirs et de la mélancolie qui les accompagne. Au fil des pages, c’est le désabusement qui domine, la difficulté toujours forte à construire des relations humaines pérennes. Benjamin revit beaucoup ses souvenirs d’enfance et d’adolescence. La fin amène néanmoins une belle note lumineuse.

« Le cœur de l’Angleterre » est un véritable bonheur de lecture, Jonathan Coe est toujours excellent lorsqu’il analyse, radiographie son pays. Un roman intelligent, grinçant, drôle et terriblement émouvant.