La trajectoire des confettis de Marie-Eve Thuot

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Xavier est barman et se voit commander des cerveaux par une excentrique cliente qui va rapidement l’obséder. Son frère aîné Zach s’épanouit dans un mariage très libre avec Charlie. Tandis que que leur frère cadet, Louis, change de copine tous les six mois et inscrit ses relations dans un schéma immuable. Leur père, Matthew, a quitté leur mère, Alice, en 1984 après l’avoir mise enceinte en même temps que sa maîtresse. Alice pourra se consoler dans les bras de Jacques, amoureux d’elle depuis toujours.

« La trajectoire des confettis » est une fresque ambitieuse qui entrelace les destinées de nombreux personnages. Marie-Eve Thuot nous fait voyager dans le temps, allant de 1899 à 2026. Les époques, les personnages se mélangent dans les différents chapitres sans que le lecteur ne soit jamais perdu. Chacun est tout de suite bien dessiné, bien décrit et les liens familiaux sont très clairement établis au fil des pages. Ils sont attachants ; leurs doutes, leurs failles, leurs réussites nous donnent envie de les suivre sur 600 pages. Le tourbillon d’évènements qui émaillent leurs vies est un régal à lire.

Marie-Eve Thuot aborde dans son roman les relations amoureuses, la sexualité avec des cas extrêmes : Zach qui a une vie sexuelle débordante et Xavier qui est abstinent depuis plusieurs années. L’autrice aborde beaucoup de situations, plus ou moins tabou et montre ainsi l’évolution des mœurs, les limites imposées par la société au fil des années. La situation des femmes est très présente avec la question de la maternité, de l’avortement, de la liberté sexuelle. Mais le roman ne laisse pas de côté d’autres thématiques actuelles et notamment celle de l’environnement et de l’extinction possible de l’espère humaine.

« La trajectoire des confettis » est un maelstrom de vie, une riche et ambitieuse galerie de personnages complexes et attachants, tout cela raconté avec intelligence et fluidité. Un premier roman enthousiasmant dont la construction très travaillée et aboutie m’a émerveillée.

Dans la tête de Sherlock Holmes : l’affaire du ticket scandaleux – tome 2 de Cyril Liéron et Benoit Dahan

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Dans ce deuxième tome, nous reprenons le fil rouge de l’enquête menée par Sherlock Holmes  et son fidèle acolyte le Dr Watson. Cette affaire avait débuté par la découverte d’un homme totalement désorienté dans les rues de Londres. Le Dr Fowler se trouvait en chemise de nuit, avec une clavicule cassée, sans aucun souvenir de ce qui l’avait amené là. Son unique souvenir était d’avoir participé à un spectacle chinois. La suite de l’affaire du ticket scandaleux nous entraine au Foreign Office pour rencontrer Mycroft, sur les docks londoniens, au Royal Albert Hall et tout ça aux pas de course !

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Quel immense plaisir de retrouver l’univers créé par Benoit Dahan et Cyril Liéron ! Les deux tomes de cette bande-dessinée sont une totale réussite et un ravissement pour les yeux de ses lecteurs. On retrouve ce qui faisait la force du premier tome : l’inventivité dans la constitution des planches, la forme des cases les constituant, le fil rouge qui court de page en page symbolisant la pensée de Holmes, les jeux de transparence d’une page à l’autre, la matérialisation du fonctionnement du cerveau du détective sous forme d’une demeure à plusieurs étages. C’est brillant, étourdissant dans le fourmillement de détails dans chaque planche.

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Et l’enquête, qui je le rappelle est inédite, est passionnante, vivante et elle revient sur des épisodes peu glorieux de l’histoire européenne. En plus d’être addictive, elle fait réfléchir, que demander de plus ?

Le tome 2 de « L’affaire du ticket scandaleux » confirme l’exceptionnelle qualité de cette bande-dessinée. L’inventivité de Benoit Dahan et Cyril Liéron est absolument réjouissante.

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Alma, l’enchanteuse de Timothée de Fombelle

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Au début du deuxième tome de la trilogie de Timothée de Fombelle, nos trois jeunes héros se croisent dans une auberge de St Domingue. Après la mort de son père, Amélie Bassac est venue pour voir ses plantations de canne à sucre des Terres Rouges. Alma et Joseph Mars ont réussi à s’échapper de La Douce Amélie et accompagne le pirate Luc de Lerne, toujours en quête du fabuleux trésor des Bassac. Mais Alma n’a toujours qu’une seule idée en tête : retrouver son petit frère Lam qui a quitté leur vallée d’Afrique. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que sa mère et son frère aîné ont également du quitter leur paisible environnement. Alma a réussi à savoir sur quel bateau Lam s’est retrouvé et il se dirigerait vers la Louisiane.

Quel immense plaisir de retrouver les personnages de Timothée de Fombelle et de se plonger pendant des heures dans son univers. Le deuxième tome nous réserve à nouveau de très nombreux rebondissements, nous suivons les personnages en Amérique, en Angleterre, en France et en Australie. Tout s’enchaîne de manière fluide et haletante. Encore une fois, il faut saluer le formidable talent de conteur de l’auteur. Chez d’autres, certaines coïncidences pourraient paraitre excessives mais ce n’est jamais le cas avec Timothée de Fombelle où l’intrigue est formidablement bien construite. En revanche, je vous préviens, il joue sans cesse avec nos nerfs ! On espère des retrouvailles, on les frôle à plusieurs reprises mais il faudra attendre le tome 3 pour espérer qu’Alma retrouve les membres de sa famille.

Si le roman est aussi solide, c’est aussi parce que l’on sent que l’auteur s’est parfaitement documenté sur la période historique, la traite des esclaves et les prémisses de l’abolition. On croise dans les pages de « Alma, l’enchanteuse », Thomas Clarkson et Granville Sharp qui consacrèrent leur vie à combattre l’esclavage, Jean-François de La Pérouse avant que ses vaisseaux L’Astrolabe et La Boussole ne disparaissent et nous pénétrons dans les entrailles de la cour de Louis XVI à Versailles où tout va bientôt basculer.

« Alma, l’enchanteuse » est un tourbillon d’évènements, d’émotions où l’on croise et recroise de nombreux personnages et qui vous emportera au cœur des aventures d’Alma et des siens. L’attente va être très très longue jusqu’en 2023 où sera publié le dernier tome.

La fille qu’on appelle de Tanguy Viel

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Laura fait une déposition au commissariat, elle explique ce qui lui est arrivée depuis qu’elle a choisi de revenir vivre dans la ville de son enfance. Adolescente, une carrière de mannequin s’était offerte à elle mais cette opportunité s’est peu à peu éteintela  au gré des photos de plus en plus dénudées. C’est auprès de son père, Max, que Laura a souhaité revenir. Lui, l’ancien boxeur aujourd’hui devenu chauffeur du maire, va essayer d’aider sa fille et ce faisant il va la mettre en difficulté. Max demande au maire, Quentin Le Bars, s’il pourrait intervenir pour que sa fille ait un logement.

Depuis vingt ans et la parution de « L’absolue perfection du crime », je me délecte de chaque roman de Tanguy Viel. Cette fois encore, je n’ai pas été déçue et j’ai retrouvé ce qui me plaît énormément chez lui. « La fille qu’on appelle » est un roman noir social qui aborde le thème de l’emprise, de domination, du rapport de force entre classes sociales. Comme le dit Laura, dans un monde normal (« Un monde où chacun reste à sa place. »), elle n’aurait jamais dû croiser la route de Quentin Le Bars. Mais la fatalité finit toujours par prendre au piège les personnages de Tanguy Viel  et elle les accule dans les cordes. L’ordre social est inébranlable et ceux qui ont le pouvoir finissent toujours par écraser ceux qui ne l’ont pas. L’atmosphère de ville de province, l’engrenage implacable dans lequel se trouve les personnages, évoquent les films de Chabrol comme les romans de Simenon.

La nouveauté est le point de vue par lequel Tanguy Viel nous raconte l’histoire de Laura et de Max. Jusqu’à présent, ses romans se déclinaient à la première personne du singulier alors qu’ici l’auteur utilise un narrateur extérieur. Ce dernier connait chaque recoin de l’âme des personnages, chaque soubresaut de leur conscience. Les liens, les interactions entre eux sont décrits avec une incroyable acuité qui donne de la densité, de la profondeur à chaque personnage.

Ce qui fait également la force de Tanguy Viel, c’est son écriture, toujours d’une concision remarquable et ici d’une grande virtuosité. Il manie les métaphores avec talent pour souligner, appuyer une situation mais également pour générer des images dans l’esprit de son lecteur. Les métaphores autour de la mer sont notamment très présentes. Grise, opaque, elle ouvre les horizons tout en submergeant totalement les personnages.

Dans « La fille qu’on appelle », Tanguy Viel se montre une nouvelle fois virtuose dans la construction et l’écriture de son roman. Avec empathie, il décrit le destin broyé de Max et Laura, victimes des jeux de pouvoir et de classes sociales.

Mathilde ne dit rien de Tristan Saule

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Mathilde est travailleuse sociale au conseil général. Depuis qu’elle s’est installée dans le quartier défavorisé de la place Carrée, elle ne cesse d’aider, de conseiller ses voisins. Et pourtant, Mathilde n’a pas vraiment d’amis. Elle ne se dévoile pas facilement, reste secrète et stoïque en toute circonstance. La personne la plus proche de Mathilde est sa collègue Sophie. Mais, même elle, ne sait que peu de choses de son passé. L’unique confidence de Mathilde portera sur sa peur de voir le soleil s’éteindre sans que l’humanité ne le sache puisque sa lumière met 8 mn à nous parvenir. La discrétion, la réserve de Mathilde cachent-elles quelque chose ?

« Mathilde ne dit rien » de Tristan Saule (alias Grégoire Courtois) est un thriller social, un roman noir, tendu comme je les aime. C’est également le premier volet d’un projet singulier, celui de publier un roman par an autour de l’un des habitants de cette fameuse Place Carrée. Dans cette première chronique, qui se déroule en sept jours, nous découvrons donc Mathilde. Le roman s’ouvre sur une scène qui donne le ton : l’inquiétude et la tension saisissent d’emblée le lecteur. Impossible ensuite de lâcher ce livre que j’ai lu d’une traite ! Mathilde nous apparaît mystérieuse, inquiétante avant que nous découvrions sa vie gâchée, sacrifiée et le poids de la douleur qui la met à distance de la vie.

Je préfère prévenir, il y a peu de lumière, de lueur d’espoir dans le roman de Tristan Saule. La chance, la réussite ne sont pas pour les habitants de la Place Carrée. Le seul qui réussisse à balayer le pessimisme ambiant, c’est le jeune Idriss, fils des voisins de Mathilde et j’espère que nous le retrouverons au tome suivant. Tristan Saule nous plonge littéralement dans la vie de ce quartier et de ses habitants. Sa reconstitution extrêmement minutieuse donne de l’épaisseur, de la réalité à chaque scène. Les micro-évènements de la vie (prendre un dessert ou non, aller au marché pour la meilleure pâte de curry, les bisbilles entre collègues de bureau) apportent de la justesse et aident à dessiner l’image du quartier de la Place Carrée.

Ce premier volet des Chroniques de la Place Carrée de Tristan Saule est une réussite totale, un roman noir captivant qui ne laisse que peu de place à la lumière. J’ai vraiment hâte de retrouver certains personnages et de connaître leur évolution.

Borgo vecchio de Giosuè Calaciura

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Dans le quartier de Borgo Vecchio à Palerme, se côtoient Mimmo et Cristofaro, des amis inséparables, Totò, le voleur au grand cœur, Carmela, la prostituée qui élève seule sa petite fille prénommée Céleste, Nanà, le cheval de course acheté par le père de Mimmo. Tout un microcosme, une société qui ne peut s’échapper des ruelles étroites, des places sales et des appartements décrépis. Un quartier où la misère est la norme et où le destin promet toujours d’être sombre.

« Borgo Vecchio » a l’intensité du soleil de Palerme en plein été, c’est une tragédie antique où la fin brutale est inévitable. En 155 pages, Giosuè Calaciura décrit tout ce qui est au cœur de notre humanité :  le lumineux (l’amitié indéfectible, l’amour maternel, la joie) et le vil (violence, trahison, jalousie, arnaques). Comme dans « Le tram de Noël », l’auteur s’intéresse à ceux qui souffrent, à ceux qui tutoient la misère, la pauvreté et la brutalité du monde jour après jour. Ses personnages sont infiniment touchants et attachants, on aimerait que l’espoir éclaire enfin leurs vies.

La plume de Giosuè Calaciura est une splendeur. Elle réussit à allier le trivial, le truculent, le grotesque et le dramatique avec une grande force d’évocation. Certains passages sont d’une poésie, d’une intensité extraordinaire. La scène du parfum du pain qui s’infiltre dans tout le quartier est de celle que l’on ne peut oublier ; de même que celle de l’enchaînement de cris d’animaux qui alerte les habitants de l’arrivée de la police. Cette écriture inventive, puissante est un véritable enchantement auquel je vous invite à succomber à votre tour.

« Borgo Vecchio » est un roman éblouissant, un bijou d’humanisme aussi sublime que douloureux. Mais qu’attendez-vous pour courir en librairie pour vous le procurer ?

Traduction Lise Chapuis

Mr Wilder & me de Jonathan Coe

A 57 ans, Calista, compositrice de musique de film, sait que sa carrière est derrière elle. Ce sentiment est accentué par le fait que l’une de ses filles, Ariane, va quitter la maison pour s’installer en Australie. Son autre fille, Francesca, est enceinte et s’interroge sur son avenir. Calista tente de continuer à travailler en composant une suite de musique de chambre intitulée « Billy ». celle-ci lui rappelle un épisode décisif de sa jeunesse. En juillet 1976, Cal quitte sa Grèce natale pour un périple aux États-Unis. A 21 ans, elle part seule avec un sac à dos. Durant son voyage, elle rencontre une autre jeune femme nommée Gill. A Los Angeles, cette dernière lui propose de l’accompagner à un dîner avec un ami de son père. C’est ainsi que le chemin de Cal va croiser celui de Billy Wilder et de son ami scénariste Iz Diamond.

Un nouveau livre de Jonathan Coe est toujours un évènement pour moi et celui-ci ne déroge pas à la règle d’autant plus qu’il parle de cinéma. Son roman d’apprentissage oscille entre légèreté, humour et gravité. Jonathan Coe nous amène sur les lieux du tournage de « Fedora » : Corfou, l’île de Lefkada, Munich, Paris. Calista est au départ engagée comme interprète grecque mais elle restera auprès du réalisateur américain jusqu’à la dernière scène du film. La jeune femme ne connaît rien au cinéma lorsqu’elle rencontre Wilder à Los Angeles, elle apprendra ensuite des passages entiers de dictionnaires pour donner son avis sur des films qu’elle n’a jamais vus !

« Fedora » arrive à la fin de la carrière de Billy Wilder. Comme Cal au début du roman, il sait que son travail n’intéresse plus. Le crépuscule de la vie artistique du réalisateur n’est d’ailleurs pas s’en rappeler l’un de ses plus grands films : « Sunset boulevard ». Wilder voit arriver la nouvelle génération de réalisateurs : Coppola, Scorsese, Spielberg, « the kids with beards » comme il les surnomme ! Il ne comprend pas leur cinéma, même s’il reconnaît leur talent. Pour lui, le cinéma doit donner de la joie, apporter une étincelle dans le regard des spectateurs et non montrer à quel point la vie est laide. Malgré ses propos doux-amer sur le nouvel Hollywood, Wilder n’en oublie jamais son humour narquois, ironique (Al Pacino en fera les frais lors d’un repas à Munich…). « Les dents de la mer » ayant rencontré un immense succès, Wilder imagine Fedora se faire attaquer par des requins afin de convaincre les producteurs de financer son film !

Finalement, Billy Wilder ne prend qu’une seule chose au sérieux dans sa vie : le cinéma. Jonathan Coe montre un homme qui ne pense qu’à raconter des histoires, à divertir le spectateur. Et cette nécessité chez lui s’expliquera par une scène bouleversante au cœur du roman. Jonathan Coe adopte alors la forme d’un scénario ce qui renforce le côté cinématographique de ce roman qui est également brillamment construit.

« Mr Wilder & me » est un hommage élégant, délicat et pétillant à l’un des cinéastes les plus passionnants d’Hollywood. Ce nouveau roman de Jonathan Coe est emprunt de nostalgie, de mélancolie mais aussi d’humour et d’un charme indéniable. Ce régal de lecture vous donnera bien évidemment une furieuse envie de voir ou revoir la filmographie entière de Billy Wilder.

La maison des hollandais de Ann Patchett

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Maeve et Danny Conroy ont grandi dans la maison des hollandais. Cette majestueuse et grandiose demeure fut construite en 1922 par les VanHoebeek qui avaient fait fortune dans le commerce de cigarettes avant d’être ruinés par la crise de 1929. Le père de Maeve et Conroy acheta la maison en 1946 pour faire une surprise à sa femme. Cadeau qu’elle appréciera très modérément puisqu’elle la quitta du jour au lendemain sans explication. Le lien entre les deux enfants se resserre alors pour devenir inextricable. Des employées dévouées et bienveillantes s’occupent des deux enfants pendant que le père travaille et consolide sa fortune faite dans l’immobilier. Ce dernier demande un jour de venir au salon où il leur présente Andrea, jeune veuve, mère de deux filles. L’arrivée de cette femme va bouleverser à jamais la vie de Maeve et Danny.

J’ai ouvert « La maison des hollandais » avec un mélange d’excitation et d’appréhension, le dernier roman d’Ann Patchett serait-il à la hauteur du formidable « Orange amère » ? La réponse est oui, mille fois oui. L’auteure reprend des thématiques déjà présentes dans son précédent roman. Nous sommes ici également dans une chronique familiale qui va se déployer dans le temps. Comme dans « Orange amère », Ann Patchett choisit un récit non linéaire : le narrateur, Danny, fait des aller-retours entre le passé et le présent sans que nous ne soyons jamais perdu. Le récit se déroule avec une extraordinaire fluidité. Le point de départ du livre est l’arrivée dans la famille Conroy d’Andrea. Comme dans son précédent roman, l’arrivée d’une personne extérieure à la famille va totalement en bouleverser l’équilibre. Il est l’évènement traumatique qui va décider de la vie de Maeve et Danny. Ce point de rupture va être un point de cristallisation du passé vers lequel les deux personnages centraux vont sans cesse se retourner. Les personnages sont vraiment l’un des points forts du roman. Immédiatement, j’ai éprouvé de l’empathie, de la sympathie pour Maeve et Danny. Le lien indéfectible qui existe entre eux est magnifique. D’ailleurs, au travers de son récit, Danny souhaite avant tout raconter l’histoire de sa sœur, lui rendre hommage. Et ils sont tous les deux formidablement bien entourés, tous les personnages secondaires sont incarnés : Pluche, la nounou qui réapparait des années plus tard, Sandy et Jocelyn, les sœurs d’une loyauté sans faille, le père distant et pudique, Andrea, la marâtre de conte de fée, M. Otterson, le discret et fidèle patron de Maeve. Tous contribuent à faire vibrer le lecteur au fil des pages.

Il ne faut pas oublier de mentionner l’un des personnages centraux, si ce n’est le principal, la maison. A la façon du Menderley de « Rebecca », la maison des hollandais influence le destin des personnages. Son histoire est fascinante. Lorsque le père l’achète, tous les effets des VanHoebeek sont encore dedans. Les Conroy vont vivre dans les meubles des anciens propriétaires, avec leurs portraits accrochés aux murs. Seule appropriation des lieux par la famille Conroy : le magnifique portrait de Maeve qui a été imaginé par Noah Saterstrom pour la couverture du livre. La maison des hollandais est très minutieusement décrite, elle est aussi luxueuse qu’oppressante, elle semble tour à tour porteuse de malédiction et lieu protecteur car lieu des souvenirs d’enfance. Le rapport de Maeve et Danny avec cette maison est très finement analysé.

Cela semblait difficile mais « La maison des hollandais » m’a encore plus enchantée que « Orange amère ». C’est avec grâce et élégance qu’Ann Patchett nous fait le récit de la vie de Maeve et Danny, deux personnages infiniment attachants.

Traduction Hélène Frappat

Béatrice de Joris Mertens

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Béatrice plonge tous les matins dans la foule des inconnus qui, comme elle, se rendent à leur travail. Elle travaille aux galeries La Brouette où elle vend des gants. Ce matin-là, sa routine est perturbée par la vue d’un sac rouge abandonné dans la gare. Béatrice est intriguée par ce sac et finit par s’en saisir lorsqu’elle s’aperçoit le lendemain soir qu’il est toujours présent dans la gare. Le mystérieux sac contient un album de photos, celui d’un couple ayant vécu dans les années folles.

« Béatrice » de Joris Mertens est un album magnifique esthétiquement et très émouvant. L’album ne comporte aucun dialogue, aucune didascalie, tout est dit au travers des dessins. Joris Mertens joue avec les couleurs : une prédominance de rouge et de teintes mordorées marquent le début de l’histoire avant de basculer dans un beau noir et blanc. Les compositions des pages sont très cinématographiques. Joris Mertens nous offre des dessins sur deux ou une page, des plans larges, des gros plans. Chaque case est extrêmement soignée, composée dans ses moindres détails.

L’intrigue de « Béatrice » est empreinte de nostalgie, Joris Mertens nous propose une plongée dans le passé. A travers les déambulations de Béatrice, il nous montre l’évolution de la ville à travers les époques. Cette Bande-dessinée est également l’occasion de parler de l’ultra-moderne solitude. Béatrice ne semble pas malheureuse mais nous la sentons perdue au milieu de la foule. Et Joris Mertens lui fait lire « Bonjour tristesse » comme pour nous signifier son état d’esprit. Béatrice n’hésite d’ailleurs pas à se jeter dans des recherches autour de l’album photos et à passer un pacte faustien pour changer de vie.

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« Béatrice » est une bande-dessinée magnifique alliant une mise en page cinématographique, un sens du cadrage élaboré, à une intrigue d’une poésie folle. Un vrai coup de cœur !

Fille, femme, autre de Bernardine Evaristo

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« Fille, femme, autre » est le huitième roman de Bernardine Evaristo et le premier publié en France. L’auteure a remporté en 2019 le Booker Prize aux côtés de Margaret Atwood. Ce roman est extrêmement ambitieux dans sa narration et dans son écriture, il a d’ailleurs fallu cinq ans à Bernardine Evaristo pour l’écrire.

Il est composé de douze portraits de femmes, presque toutes noires, que l’on croise peu en littérature. Chaque chapitre est dédié à une femme dont la vie nous est racontée (les deux derniers chapitres sont différents et nous offrent une conclusion originale, une apothéose aux portraits de femmes). Chaque chapitre pourrait être une nouvelle mais la construction du roman est extrêmement travaillée et minutieuse. Nous nous rendons compte rapidement que ses douze femmes ont des liens entre elles, parfois il s’agit de liens familiaux. Certains personnages secondaires dans un chapitre deviennent personnages principaux dans le suivant. Le panel de femmes choisies par l’auteure est très riche et propose un éventail de situations sociales, mais aussi de générations. Yazz, la plus jeune, a 19 ans alors que Hattie en a 93. Nous faisons la connaissance également de Amma, la mère de Yazz, qui est actrice et dramaturge, Carole, qui est vice-présidente d’une banque, Bummi, sa mère, qui est femme de ménage, Peneloppe qui est enseignante, etc… Les portraits de ces femmes permettent d’aborder de nombreuses thématiques comme le racisme, l’acceptation de soi, les origines, le patriarcat et le féminisme, le genre, l’amour. « Fille, femme, autre » est un roman foisonnant qui entrelace les personnages et les thèmes sans nous perdre. Et tout cela en nous permettant une grande empathie avec ces femmes, certains destins sont bouleversants.

Enfin, il faut aborder la forme particulière de l’écriture de Bernardine Evaristo. Elle n’utilise que très peu la ponctuation, il n’y a pas non plus de majuscule pour ouvrir les phrases. Le fait d’aller à la ligne rythme le texte et remplace la ponctuation. Ce style est proche de l’oralité et il rend compte des flux de conscience de nos femmes. S’il peut dérouter certains lecteurs, j’avoue l’avoir totalement oublié au fur et à mesure de ma lecture.

Roman choral, « Fille, femme, autre » prend de l’ampleur au fur et à mesure de la lecture et il m’a bluffée par son extraordinaire construction, la variété des destinées décrites et la liberté de son écriture.

Traduction Françoise Adelstain