Voyage en territoire inconnu de David Park

Park

A quelques jours de Noël, l’Irlande et la Grande-Bretagne sont recouvertes d’une épaisse couche de neige. Les aéroports sont fermés ce qui empêche Luke, étudiant à Sunderland, de rejoindre sa famille dans la banlieue de Belfast. Son père, Tom, décide d’aller le chercher en voiture. Sa femme Lorna et sa fille Lily lui préparent des sandwichs, un thermos de thé et une pile de CD pour l’accompagner durant son voyage. Le trajet vers Luke sera pour Tom l’occasion de revenir sur sa vie, sur ses erreurs et son rôle de père.

David Park est l’auteur de onze romans mais « Voyage en territoire inconnu » est le premier a être traduit en français. Étant donné la beauté de ce texte, j’espère qu’il ne sera pas le dernier. A l’image du voyage de Tom, le roman se met en place lentement. Il prend la forme d’un long monologue introspectif où Tom revient sur certains moments-clés de sa vie : sa rencontre avec Lorna, son père atteint de la maladie de Parkinson, la naissance de son premier enfant, sa dépression. Le texte se teinte rapidement de culpabilité, de remords et Tom semble cherche un pardon, une rédemption sans que l’on sache vraiment pourquoi. Un malaise, un vide s’insinuent dans ses réminiscences qui ne s’éclaireront qu’au fil des pages. Une montée en puissance des émotions qui rend la fin du roman extrêmement poignante.

Écrit avec une infinie pudeur, « Voyage en territoire inconnu » est l’introspection d’un homme tourmenté, hanté par des souvenirs douloureux. Ce récit intime et saisissant m’a bouleversée.

Traduction Cécile Arnaud

L’avenir de Catherine Leroux

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Fort Detroit n’est plus que ruines, maisons abandonnées ou brûlées. La faillite a eu raison d’elle et de nombreux habitants ont choisi de la quitter. Gloria, elle, est venue s’y installer ; elle vit dans la maison jaune, celle où sa fille Judith a été assassinée, celle que ses petites filles Cassandra et Mathilda ont déserté. Gloria est venue pour les retrouver, pour comprendre ce qui s’est passé et peut-être réussir à faire son deuil.

« L’avenir » de Catherine Leroux est une brillante uchronie. L’autrice québécoise imagine un double de Detroit . Mais cette ville imaginaire reste très proche socialement de la réalité : la faillite, la désertion des habitants, l’abandon de pans entiers de la ville, la violence qui accroit la pauvreté et une nature qui peu à peu reprend ses droits. « Constamment surveillées, restaurées, rajeunies, les autres villes entretiennent la fable de l’immuabilité : les constructions humaines sont éternelles. A Fort Detroit, ce mythe n’existe plus. L’impermanence des objets, leur fragilité face aux éléments crève les yeux. La chaussée disparait par morceaux, les trottoirs se désagrègent. Les troncs dénudés qui soutiennent les fils électriques se couvrent d’une vie nouvelle qui grimpe et se greffe au bois poreux. Les maisons sont éventrées, écartelées par le feu et l’abandon. La nature revient les posséder ; elles se laissent dévorer. » La ville est au cœur du roman, elle en est quasiment le personnage principal. Ce lieu décrépit, déserté, mangé par les flammes et les plantes, dessine et décide des destins des personnages.

Pour aller avec cette ville imaginaire, Catherine Leroux invente une langue. Fort Detroit est restée une ville francophone et ses habitants y parlent un mélange de québécois, de français et d’américain. Cela est très sensible dans les dialogues notamment des enfants et leur emploi des temps de conjugaison. Je tiens à préciser que cela ne pose aucun problème de compréhension et que la lecture reste parfaitement fluide.

Au cœur de cette ville et de cette langue, se nichent des personnages extraordinaires qui réinventent leur quotidien. Il y a la communauté des adultes : Gloria, tétanisée par le drame croise la route de la dynamique Eunice et du calme et posé Salomon. Ces derniers vont obliger Gloria à réagir, à se remettre en mouvement. Et puis, il y a la communauté des enfants perdus, abandonnés qui ont trouvé refuge dans un parc et reviennent à la vie sauvage. Les deux communautés s’affrontent, se défient mais tentent également de s’apprivoiser. Tous ont des parcours douloureux qui nous les rendent infiniment touchants.

« L’avenir » est un roman d’une grande richesse de part son travail sur la langue et les thèmes abordés. Sombre en ce qui concerne le constat social et écologique du monde, Catherine Leroux nous offre malgré tout une vision lumineuse de l’avenir grâce à l’entraide, la solidarité qui lient ses personnages.

Madame Mohr a disparu de Maryla Szymiczkowa

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Cracovie 1893, Zofia Turbotynska est mariée à un professeur d’université et elle essaie de gagner sa place dans la haute société de la ville. Ambitieuse et audacieuse, elle choisit donc de s’engager pour une cause caritative : les soins apportés aux malades et aux pauvres. C’est ainsi qu’elle fréquente la Maison Helcel qui est tenue par les sœurs de la charité. Lors de l’une de ses visites, une résidente, Mme Mohr, semble introuvable. Finalement, la vieille dame sera retrouvée morte dans le grenier. Crise cardiaque…mais Zofia, grand lectrice d’Edgar A. Poe, pressent que ce décès n’est pas naturel. Elle décide de mener l’enquête.

« Madame Mohr a disparu » est le premier volume d’une série qui doit aller de 1893 à 1946, nous montrant ainsi l’évolution de la ville de Cracovie. La reconstitution de l’époque est d’ailleurs l’un des points forts du roman. En 1893, Cracovie est une ville provinciale qui fait partie de l’empire austro-hongrois et de nombreuses nationalités, langues et religions s’y côtoient. Maryla Szymiczkowa (qui est en fait un duo constitué de Jacek Dehnel, romancier, et Piotr Tarczynski, historien) insère de véritables évènements et personnalités dans l’intrigue.

Ce roman policier historique est marqué par un ton ironique et satirique, ce qui le rend particulièrement réjouissant. Que ce soient les réparties bien senties de Zofia, ou les auteurs qui se moquent de leur héroïne, j’ai passé un excellent moment entre les pages de ce roman. Zofia est un personnage très réussi, aussi attachante qu’agaçante par sa pingrerie et son besoin de réussite sociale. L’appartenance à une classe sociale est essentielle dans la Cracovie de cette fin du XIXème siècle et tout le roman tourne autour de l’idée d’ascension sociale.

« Madame Mohr a disparu » est un cosy crime historique savoureux, bien construit, plein d’ironie et qui nous propose un personnage principal haut en couleurs.

Traduction Marie Furman-Bouvard

Madame Hayat de Ahmet Altan

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Après le décès de son père, Fazil doit devenir boursier afin de poursuivre ses études de lettres et il emménage dans une modeste pension. Il y croise des personnes très diverses et attachantes : Gülsum le travesti, un journaliste surnommé le Poète, la petite Tevhide et son père, Mogambo qui vend des sacs à la sauvette. Pour gagner un peu d’argent, Fazil fait de la figuration dans une émission de variétés. C’est là qu’il rencontre la voluptueuse Mme Hayat dont il s’éprend. « Madame Hayat m’avait fait entrer dans sa vie avec la même simplicité naturelle, la même douceur harmonieuse avec laquelle elle offrait son corps, et je m’y étais installé sans rencontrer le moindre obstacle. » Fazil va également faire la connaissance d’une jeune étudiante, Sila, qui partage son amour de la littérature. Elle a connu le même déclassement social que lui. Les deux jeunes gens ne peuvent que se comprendre et s’accorder. Mais la sérieuse Sila peut-elle faire oublier la joyeuse légèreté de Mme Hayat ?

Ahmet Altan, écrivain et journaliste, a écrit son roman durant ses quatre années d’emprisonnement. « Madame Hayat » est bien entendu un roman d’apprentissage et un roman d’amour. Mais il est surtout un roman engagé, une ode à la liberté. L’histoire de Fazil se déroule pendant que la peur s’impose à tous en Turquie. Les arrestations arbitraires se multiplient, le gouvernement règne par la terreur. Mme Hayat, par sa joie de vivre et son caractère flamboyant, résiste à la situation. Elle célèbre le moment présent, la volupté et la désinvolture éloignent la peur. Et l’amour devient le dernier lieu de liberté. L’auteur célèbre également celle offerte par les mots et le courage de ceux qui osent prendre la plume pour la défendre.

« Madame Hayat » nous offre de belles réflexions sur le cliché et le hasard, un portrait éblouissant de femme et un hommage vibrant à ceux qui résistent pour rester libre.

Traduction Julien Lapeyre de Cabanes

Sauvagines de Gabrielle Filteau-Chiba

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Raphaëlle Robichaud est garde-forestière dans le Kamouraska. Elle y vit dans une caravane, seule avec sa chienne Coyote. Quand cette dernière disparait, Raphaëlle part à sa recherche dans la forêt et elle la retrouve prisonnière d’un piège de braconnier. Toute la zone, où elle a découvert sa chienne, est jonchée de cadavres d’animaux, de cages et de pièges. Raphaëlle décide de mettre ce braconnier hors d’état de nuire.

« Sauvagines » est le deuxième volume de la trilogie de Gabrielle Filteau-Chiba. Comme dans « Encabanée », l’action du roman se déroule dans la région sauvage du Kamouraska et a pour thématique la sauvegarde de la faune et de la flore. Nous retrouvons également Anouk, l’héroïne du premier roman et j’ai beaucoup apprécié son retour et la relation qu’elle noue avec Raphaëlle. A la solitude volontaire de « Encabanée » répond ici une belle sororité, une lumière naissant de la présence de l’autre. « Sauvagines » est un roman résolument féministe. Le braconnier n’est pas violent qu’avec les animaux, il l’est également avec les femmes ce qui ne fait que renforcer la détermination de Raphaëlle à le retrouver.

La tonalité du roman concernant la défense de la faune et de la flore est globalement pessimiste. Raphaëlle est totalement désabusée face à certaines décisions prises par le gouvernement canadien. « Je croyais que mon travail au Ministère serait valorisant, donnerait un sens aux heures sur mon talon de paye. Je m’imaginais parcourir des kilomètres infinis de forêt et de parcs comme en mission. Enrichir mon savoir. Je suis agente de protection de la faune, mais au fond, je ne protège pas les chassés. Non, je suis un pion du gouvernement sur un échiquier trop grand pour moi. » 

Malgré quelques longueurs sur la fin, j’ai apprécié de retrouver l’univers de Gabrielle Filteau-Chiba, sa plume vive et son engagement écoféministe.

Tout ce que nous allons savoir de Donal Ryan

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Melody Shee est enceinte de douze semaines. Mais son mari, Pat, n’est pas le père. Lorsqu’il l’apprend, il quitte immédiatement son domicile. Melody ne lui avoue pas tout, le père est un jeune homme de 17 ans, qui fait partie des gens du voyage et à qui elle apprenait à lire. Le désespoir, la colère vont gagner Melody. Elle est hantée par le souvenir de sa mère et de sa meilleure amie défuntes, par ses violentes disputes avec Pat qui ont gangréné leur mariage. Même la bienveillance de son père n’arrive pas à la sortir de cette spirale de pensées négatives. Les choses vont commencer à changer après la rencontre de Melody avec Mary, qui fait également partie de la communauté des gens du voyage.

« Tout ce que nous allons savoir » est un roman à l’ambiance sombre, pesante. Melody écrit son journal de grossesse et elle y retranscrit sa rage, sa culpabilité, le poids de sa solitude depuis le départ de son mari. Elle est rongée par son passé qui a dès le départ empoisonné ses relations avec Pat, son mariage n’avait aucune chance de durer. Elle n’est d’ailleurs pas très aimable Melody, elle repousse brutalement tout ce qui pourrait la rendre heureuse. A travers la vie de Melody, mais aussi celle de Mary, Donal Ryan souligne la difficulté d’être une femme mariée sans enfant dans une petite ville irlandaise puritaine. Les jugements sont vite rendus et bizarrement, tout est toujours de la faute des femmes. La colère de Melody n’en est que plus compréhensible et sa douleur touche le lecteur.

« Tout ce que nous allons savoir » est un portrait de femme puissant, saisissant, habité par la détresse mais qui nous offre une fin lumineuse.

Traduction Marie Hermet

Autobiographie, mémoires d’une recluse d’Elisavet Moutzan-Martinengou

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Elisavet Moutzan-Martinengou (1801-1832) est probablement la première écrivaine de la Grèce moderne. Mais ses nombreux écrits furent négligés, non publiés avant de disparaître définitivement dans un tremblement de terre en 1953. Le seul texte, qui nous soit parvenu, est son autobiographie publiée par son fils en 1881. Il fit des coupes dans le texte, c’est pourquoi celui-ci ne commence que lorsque Elisavet a 8 ans. C’est à partir de cet âge que s’applique pour elle une tradition rétrograde de l’île de Zakyntos où elle est née. Pour protéger l’honneur des jeunes filles, ces dernières sont enfermées chez elle et ne sortent même pas pour aller à l’église. A cette époque, la réclusion des femmes est seulement appliquée par quelques familles aristocratiques. Et comme si l’enfermement ne suffisait pas, seul le père leur adresse la parole, les autres hommes de la famille ne le font quasiment jamais.

Bien évidemment, les femmes ont un accès très limité à l’éducation. Mais Elisavet a soif de connaissance, les livres deviennent son refuge. Des religieux complètent ce que sa mère avait commencé à lui apprendre. Elisavet a des capacités hors norme : elle apprend l’italien, le grec ancien, traduit des textes d’une langue à l’autre, écrit des fables, des tragédies. Ce que montre son autobiographie, c’est que Elisavet Moutzan-Martinengou a rapidement conscience de son talent. Elle réfléchit au devenir de ses œuvres, s’interroge sur la possibilité de les faire publier.

Elisavet veut poursuivre son travail et elle rejette totalement l’idée du mariage. C’est pourquoi elle demande à entrer dans un monastère, ce que son père refuse. Elle a du subir le sort de toutes les femmes de l’île : un mariage arrangé auquel elle ne survivra pas puisqu’elle meurt après avoir donné naissance à son premier enfant.

L’autobiographie d’Elisavet Moutzan-Martinengou est un texte un peu austère, comme l’aura été la vie de son autrice. Mais c’est un témoignage unique sur une jeune fille recluse, habitée par l’écriture, à l’esprit vif et remarquablement consciente du triste sort réservé aux femmes.

Traduction Lucile Arnoux-Farnoux

Encabanée de Gabrielle Filteau-Chiba

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Anouk décide de quitter Montréal pour s’installer dans une cabane rustique au Kamouraska. « J’ai aimé cet endroit dès que j’y ai trempé les orteils. La rivière et la cabane au creux d’une forêt tranquille. Je pouvais posséder toute une forêt pour le prix d’un appartement en ville ! Toute cette terre, cette eau, ce bois et une cachette secrète pour une si maigre somme…alors j’ai fait le saut. » Dans cette nature sauvage et rude, Anouk apprend les bases de la survie et les tâches quotidiennes occupent tout son temps : couper du bois, faire fondre la neige pour avoir de l’eau, alimenter le feu de cheminée, surveiller les animaux sauvages, etc… Pour les moments de doute, la jeune femme est venue accompagner de quelques livres notamment de poésie. Heureuse de vivre loin du chaos, du brouhaha de la ville, Anouk ne regrette que la présence d’un compagnon à ses côtés.

Gabrielle Filteau-Chiba s’est inspirée de sa propre expérience puisqu’en 2013, elle s’est elle-même encabanée. Le texte est court et se présente comme un journal de bord de sa vie retirée du monde. « Encabanée » est le premier volet d’une trilogie engagée pour la défense de la nature. L’autrice parle du bonheur d’un retour à la frugalité, de la liberté retrouvée, du silence apaisant et la beauté des paysages. « Il y avait aussi ce silence qui laissait place la nuit à la chorale d’animaux sauvages et au bruissement des feuilles de peupliers faux-trembles. Des milliards d’étoiles et un bout de chandelle pour seul éclairage. Les plus belles saisons de ma vie ont commencé ici, à créer en ce lieu un îlot propre à mes valeurs. Simplicité, autonomie, respect de la nature. Le temps de méditer sur ce qui compte vraiment. Le temps que la symphonie des prédateurs la nuit, laisse la place à l’émerveillement. » Gabrielle Filteau-Chiba n’idéalise pas non plus ce qu’elle a vécu. Les difficultés, la rudesse des conditions climatiques ne sont pas occultées dans le texte.

« Encabanée » est le récit d’un retrait du monde, un isolement volontaire au cœur de la nature sauvage. Gabrielle Filteau-Chiba, comme son personnage Anouk, est allée au bout de son engagement écologique et nous fait partager son expérience dans un texte fort et sincère.

Une arche de lumière de Dermot Bolger

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« A 46 ans, la plupart des femmes mariées choisissaient le compromis amer de la sécurité, se retiraient derrière un mur protecteur de fumée de cigarettes, de silence et de piété. Même dans les unions les plus dénuées d’amour, elle avait vu des femmes s’accrocher tristement aux conventions et à la respectabilité apparente, comme elle l’avait fait avant que ses enfants deviennent grands. »  En ce jour de Pâques 1949, commence la nouvelle vie d’Eva Fitzgerald. Après plus de vingt ans de mariage, elle reprend sa liberté, même si le divorce est impossible en Irlande à cette époque. Avec peu de moyens, elle se construit une vie unique et singulière : elle ouvre un atelier de peintures pour enfants à Dublin, s’essaie à l’écriture en Espagne, visite Tanger, le Kenya, soutient son fils en revenant à Londres avant de s’installer dans une caravane au fin fond de la campagne irlandaise. Cette dernière habitation est appelée L’arche par la petite-fille d’Eva parce qu’elle accueille animaux et humains ayant besoin de réconfort.

Dermot Bolger nous offre un formidable roman et rend hommage à une femme qu’il a côtoyée et qui lui a donné le courage de persévérer dans l’écriture. Eva est une figure hors-norme, qui va à l’encontre de ce que la société irlandaise attend d’une femme mariée qui vient de la haute société. Sa mère lui avait dit le jour de son mariage. « Quoique la vie te réserve, promets-moi de te battre bec et ongles pour le droit au bonheur. » Et malgré les tragédies qui émaillent sa vie, elle s’accroche à ce précepte et aux plaisirs simples de la vie.

Comment ne pas s’attacher à ce personnage fascinant, épris de liberté absolue et d’une générosité exemplaire ? Son engagement, son empathie, son écoute me font regretter de ne pas avoir pu la rencontrer et partager avec elle une tasse de thé.

Dans « Toute la famille sur la jetée du paradis », Dermot Bolger racontait l’histoire d’une famille d’aristocrates protestants, celle d’Eva Fitzgerald. Après avoir refermé « Une arche de lumière », je n’ai qu’une envie : retrouver cet incroyable personnage et la délicatesse de l’écriture de Dermot Bolger.

Les lanceurs de feu de Jan Carson

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Belfast, été 2014, des incendies volontaires embrasent la ville. Les autorités paniquent, n’arrivent pas à circonscrire ce mouvement violent. Ces Grands Feux sont d’autant plus inquiétants que la parade orangiste du 12 juillet arrive à grand pas. « Entre le soleil et le foot, on estime en général que le Douze de cette année sera particulièrement superbe. La plupart espèrent que les Grands Feux ne vont pas se mettre en travers de leurs réjouissances. D’autres gardent une vieille tendresse pour la violence. Ils ne cracheraient pas sur une bonne petite émeute, si l’occasion se présentait. Ils regardent les nouvelles chaque soir, en espérant que tout cela va germer à temps pour le grand jour. » Dans ce Belfast chaotique, deux pères sont rongés d’inquiétude pour leur progéniture qu’ils pensent promis à la violence, à la destruction.

« Les lanceurs de feu » de Jan Carson est un roman très singulier. L’autrice mélange des pages très réalistes avec un côté fantastique. La partie plus réelle concerne Sammy Agnew, ancien paramilitaire loyaliste, qui a échappé à la prison une fois la paix signée. Mais la violence le rattrape en la personne de son fils Mark. L’autre veine du roman est pris en charge par Jonathan Murray, médecin, effacé, incapable de vivre pleinement sa vie après une enfance solitaire. Il réussit néanmoins à avoir une relation avec une créature mythique qui lui donnera une petite fille. Celle-ci risque de déclencher le chaos et Jonathan ne sait pas comment faire pour l’éviter.

J’avoue avoir un peu moins accroché à la partie surnaturelle. Malgré ce petit bémol, le roman reste fascinant, étrange. Il explore la paternité, l’héritage que l’on laisse à ses enfants entre nature et culture, la culpabilité. Jan Carson signe également de sublimes pages sur sa ville, Belfast. Elle dresse le portrait d’une ville fébrile, toujours sur la qui-vive, intranquille malgré le traité de paix. La violence des ainés pèse toujours sur les épaules des plus jeunes.

« Les lanceurs de feu » de Jan Carson est un roman intrigant, un peu déstabilisant mais d’une grande originalité et inventivité.