Le tram de Noël de Giosuè Calaciura

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« Il agitait ses petites mains parfaites, travaux de nature bien faits, des mains dont les paumes rosées semblables à des fruits à peine épluchés contrastaient avec la peau noire comme le noir de cette nuit, encore luisante des liquides de la naissance, encore souillée des résidus du placenta et du cordon coupé avec la hâte de la fuite un peu au-dessus de la hernie ombilicale. Ils seraient nombreux à dire que c’était le trait particulier – le signe – qui le rendait différent de tout autre nouveau-né abandonné dans les transports publics. »  C’est ainsi que s’ouvre le conte de Noël de Giosuè Calaciura qui se déroule entièrement dans le tram n°14. Autour de cet enfant abandonné va se reconstituer une crèche de paumés, de laisser pour compte, de personnes au bord du gouffre. Tous vont prendre le tram ce soir-là et chacun aura droit à un portrait détaillé : le veuf qui n’a pas les moyens de se payer une prostituée et lui offre un repas à la place, Filippo le domestique philippin dont la patronne a changé le prénom par commodité, le vendeur de parapluie dans ses chaussures trop étroites, le magicien qui perd la mémoire, William l’adolescent sans papier qui dort dans une ruine et s’épuise toute la journée dans des travaux ingrats, etc… Giosuè Calaciura  rend hommage à Charles Dickens et ses contes de Noël dans son livre. Et comme l’auteur victorien, ce sont les petites gens à l’humanité blessée qui l’intéressent et qui montent dans son tram. Il leur offre une lueur d’espoir avec ce nouveau-né, des moments suspendus dans leur quotidien misérable. Enfin, comme Dickens, Calaciura distille de la magie, du fantastique dans son conte, dans cette nuit pas comme les autres. Le mélange entre le réalisme des portraits des voyageurs et la fantaisie de cette nuit de Noël fonctionne parfaitement.

Il faut également souligner la beauté des illustrations de Gérard DuBois qui accompagnent le texte. Les personnages sont plongés dans l’ombre, dans le noir et cela souligne bien leur position sociale : ils sont les invisibles, ceux qui restent en marge d’une société qui les broie.

« Le tram de Noël » est un conte émouvant, humaniste et qui scintille de la magie de ce jour si particulier.

Traduction Lise Chapuis

Ce genre de petites choses de Claire Keegan

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A l’approche de Noël de 1985, à New Ross en Irlande, Bill Furlong fait le plein de commandes puisqu’il est propriétaire du dépôt de bois et de charbon. Il a travaillé dur pour en arriver là et il continue à faire lui-même les livraisons. C’est lors de l’une d’elle que le cours de sa vie va être modifier. Bill se rend au couvent du Bon Pasteur qui enferme un collège technique pour filles et une blanchisserie. Dans une chapelle, il croise des jeunes filles s’acharnant à nettoyer le sol. L’une d’elles interpelle Bill et lui demande de l’emmener à la rivière pour qu’elle puisse s’y noyer. Une scène qu’il ne parvient pas à oublier.

Claire Keegan se fait rare en littérature et chacun de ses livres n’en est que plus précieux. « Ce genre de petites choses » l’est sans conteste tant ce texte est ciselé, précis, sans un mot ou une virgule de trop. Claire Keegan évoque un thème que l’on retrouve régulièrement dans la littérature ou le cinéma irlandais, celui des blanchisseries de Magdalene (si vous ne l’avez pas vu, je vous conseille le formidable film de Peter Mullan « The Magdalene sisters » sorti en 2002). Les filles-mères y étaient exploitées et maltraitées. Bill, qui mène une vie paisible avec sa femme Eileen et leurs cinq filles, ne peut oublier ce qu’il a vu au couvent. Cette épisode le replonge dans ses propres racines. Sa mère l’a eu à l’âge de 16 ans et elle n’a pas été envoyée dans un couvent grâce à la bienveillance de la femme chez qui elle travaillait. Que serait devenu Bill sans cette personne ? Et si cela arrivait à l’une de ses filles ? La scène du couvent se transforme en cas de conscience et fait ressortir toute l’humanité de Bill. Pourtant agir n’est pas si simple, la société et sa propre femme le mettent en garde contre le poids incommensurable de l’Eglise sur leur petite ville. Ce qui est très intéressant dans ce roman, c’est le choix du regard masculin de Bill sur la situation de ces jeunes filles et qui nous offre un nouvel éclairage.

« Ce genre de petites choses » s’attache, avec justesse et une écriture limpide, au chemin d’un homme ordinaire placé devant un choix difficile qui peut bouleverser sa vie. Un roman bref et remarquable.

Traduction Jacqueline Odin

Les belles années de Mademoiselle Brodie de Muriel Spark

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Dans les années 30 à Édimbourg, Mlle Brodie est enseignante à l’école de filles Marcia-Blaine. Elle fascine autant qu’elle est détestée. Elle exerce son charisme sur un groupe de jeunes filles qui forment son clan. Mlle Brodie a fait de ses élèves ses confidentes : elle leur parle de son amour tué pendant la guerre, de ses vacances en Italie, de son bel âge qui représente l’apogée de sa vie. Mais les méthodes d’enseignement de Mlle Brodie ne sont pas du goût de tout le monde et la directrice de Marcia Blaine aimerait se débarrasser de cette personnalité dérangeante (d’autant plus que Mlle Brodie est en admiration devant Mussolini…). Pourtant, la chute de Mlle Brodie ne viendra pas de sa hiérarchie.

« Les belles années de Mademoiselle Brodie » est un livre bien étrange, à l’image de son personnage central. L’influence de Mlle Brodie sur ses élèves ne sert pas à élever leurs esprits mais bien à se mettre en valeur. Elle est tyrannique, égoïste mais également parfaitement ridicule. C’est une vieille fille, pleine de lubies dont l’heure de gloire est déjà passée. Mlle Brodie est réellement un personnage singulier, assez unique dans la littérature. D’ailleurs, le roman de Muriel Spark a été adapté en pièce de théâtre et en film avec Maggie Smith dans le rôle titre.

Malgré ce personnage fort, je me suis plutôt ennuyée à la lecture de ce roman. Pourtant, j’ai beaucoup apprécié la manière dont Muriel Spark mêle le présent et l’avenir de Mlle Brodie et des filles de son clan. C’est une manière originale et très habile de mener sa narration. De même, il y a de l’humour, de l’ironie dans le ton du livre mais cela n’a pas réussi non plus à maintenir mon attention.

Malgré certaines qualités, je n’ai pas été convaincue par « Les belles années de Mademoiselle Brodie ». Mon premier rendez-vous avec Muriel Spark est malheureusement raté.

Traduction Léo Dilé

Basse naissance de Kerry Hudson

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« Basse naissance » est le récit poignant de l’enfance de Kerry Hudson et de l’écriture douloureuse du livre. L’auteure va revenir sur les traces de son enfance durant un an, allant de villes en villes, d’Aberdeen à Canterbury, en passant par Airdrie, Coatbridge ou Great Yarmouth. Kerry Hudson n’a qu’une seule et unique photo d’elle enfant et elle n’a plus aucun contact avec sa famille. Son enfance est un trou noir. Retourner sur les lieux où elle a vécu lui permet de recouvrer la mémoire, de dissiper les nombreuses angoisses qui l’assaillent sans cesse.

L’enfance de Kerry Hudson baigne dans la pauvreté, le dénuement le plus total. Sa mère l’a eu à 20 ans ; son père, un américain bientôt diagnostiqué schizophrène, disparaîtra rapidement et ne reviendra que sporadiquement. La grand-mère est une femme dure, qui a travaillé dans les conserveries de poisson d’Aberdeen, elle ne fait aucun cadeau à sa fille. Cette dernière quitte la ville, fuit sa mère avec son bébé. A partir de là, le duo ira de ville en ville, de logement social en logement social. La mère espère à chaque fois un nouveau départ. S’ajoutent à cela l’alcool, le chômage, la violence sociale et Kerry se retrouve placée dans des familles d’accueil à plusieurs reprises. Elle grandit comme une mauvaise herbe et elle aurait pu très mal finir.

L’auteure ne se contente pas de faire le récit de cette enfance douloureuse. Les chapitres où elle raconte sa démarche d’écriture sont passionnants. Non seulement, ils nous montrent le chemin parcouru, l’épreuve que ce livre représente pour son auteure mais également le fait que « Basse naissance » est un acte libérateur, une façon d’oublier enfin la honte brûlante d’être pauvre. Kerry Hudson y décrit aussi la pauvreté au Royaume-Uni aujourd’hui. Et le constat est vraiment loin d’être réjouissant. Les endroits où elle a vécu en sont toujours au même point, leurs habitants s’y débattent toujours pour survivre et lutter contre le mépris des autres

« Basse naissance » n’est pas un règlement de compte, Kerry Hudson y est d’une grande justesse et d’une parfaite honnêteté envers ses proches et elle-même. Ce témoignage sur la pauvreté est frappant et émouvant.

Traduction Florence Lévy-Paoloni

Hérésies glorieuses de Lisa McInerney

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A Cork, Ryan Cusack, 15 ans, s’ennuie ferme au lycée. En dehors de l’école, il passe son temps avec sa petite amie, Karine, et il deale pour se faire de l’argent. Ryan ne sait pas trop ce qu’il va faire de sa vie dans une Irlande en perdition. « De toute façon, qu’est-ce qu’on pouvait lui enseigner ? Le pays était niqué. S’il devait prendre la voie la plus sage, il avait le choix entre l’aéroport et la file d’attente du chômage. » Une chose est sûre, il ne veut pas ressembler à son père, Tony, alcoolique, violent et petit malfrat sans envergure. Le roi des magouilles à Cork, c’est Jimmy Phelan. Il domine la ville et fait régner la terreur. Mais tout va basculer quand Jimmy ramène à Cork sa mère, Maureen. Cette dernière va provoquer une série de catastrophes et Jimmy va embaucher Tony pour faire le ménage.

« Hérésies glorieuses » est le premier roman de Lisa McInerney et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est prometteur. Elle nous plonge dans une Irlande désespérée, sans aucun avenir après la crise de 2008. Le désespoir, la violence sociale sont le quotidien des habitants de Cork. Il ne leur reste que les trafics ou l’addiction (drogue et/ou alcool). C’est également une Irlande où le poids de l’église catholique est encore écrasant. Les filles-mères sont celles qui subissent le plus la réprobation de la morale catholique. Elles sont ici représentées par Maureen et Georgie. La première a clairement acceptée de revenir à Cork pour se venger de ce que l’Irlande lui a fait subir et pour sa vie gâchée (elle a du abandonner son fils et fuir son pays).

Lisa McInermey entrecroise avec brio les destins de ses personnages. Chacun est particulièrement bien caractérisés, chacun a une voix, une histoire. Le personnage de Ryan est sans aucun doute le plus touchant. Le jeune homme est intelligent, doué pour le piano mais son milieu social décidera de son destin.

La grande noirceur du livre et des destins des personnages est servie par une écriture crue, réaliste mais également empathique. Jamais Lisa McInerney ne juge ses personnages, elle nous plonge à leurs côtés avec force et énergie.

« Hérésies glorieuses » est un formidable premier roman, un portrait sombre et décapant d’une Irlande désespérée.

Traduction Catherine Richard-Mas

Merci aux éditions de la Table Ronde pour la découverte de cette plume.

Moi, Jean Gabin de Goliarda Sapienza

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Goliarda vit à Catane en Sicile et plus précisément dans le quartier de la Civita où se croisent petits trafiquants, prostituées et gens honnêtes. Un tourbillon de vie, de bruits, de passion qui accompagne la jeune Goliarda qui ne va pas à l’école. Ses parents ne veulent pas qu’elle soit embrigadée par les fascistes. Pour occuper ses journées, l’enfant va au cinéma et en voyant « Pépé le Moko », elle tombe sous le charme de Jean Gabin. Mieux, elle veut être Jean Gabin.

« Moi, Jean Gabin » est un bijou de vitalité et d’insoumission. Goliarda Sapienza écrivit son texte dans les dernières années de sa vie et on sent une infinie tendresse pour cette enfance hors du commun et pour le quartier de la Civita. Nous sommes dans les années 30, la Sicile est gangrénée par la mafia et les fascistes. Les parents de Goliarda sont communistes, anarchistes et ils élèvent leurs enfants avec des idées politiques très fermes. Les frères de Goliarda se font parfois arrêtés. Ce sont d’ailleurs eux qui élèvent la petite fille et notamment le formidable Ivanoe capable de lui expliquer Voltaire comme la puberté. Goliarda est une enfant curieuse, vive, rêveuse et idéaliste (elle est consciente très jeune de l’injustice sociale). Ce texte rend d’ailleurs hommage aux rêves que l’on nourrit pendant l’enfance. « Se tenir toujours accroché au rêve, et défier jusqu’à la mort pour ne jamais le perdre. » Son rêve de devenir Jean Gabin est le fil conducteur de ce texte où nous la suivons pas à pas, où elle virevolte dans les ruelles « taillées dans la lave » à la rencontre d’amis, de membre de sa famille, d’habitants du quartier.

« Moi, Jean Gabin » c’est aussi une langue magnifique qui rend si bien la pulsation de la vie, le bouillonnement de la Civita et la beauté singulière de la Sicile : « Elle est comme ça, mon île, après ces courts orages qui hurlent à perdre haleine comme un adieu à la belle saison ( comprenons-nous bien, chez nous la belle saison est l’hiver où au moins on respire et on sent moins la puanteur), le grand soleil gravit la dernière marche du ciel et s’installe à nouveau sur son trône, d’où, immobile et dardant ses feux, il s’amuse à écraser tout le monde et toute chose sur la grande carcasse millénaire et rugueuse, surgie du chaos en un endroit perdu de la mer, éloignée de toute chose humaine. « 

« Moi, Jean Gabin » est un livre joyeux, tendre, incarné racontant l’enfance atypique et libertaire de Goliarda Sapienza dans une langue somptueuse et particulièrement évocatrice.

Le lièvre d’Amérique de Mireille Gagné

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Diane vit pour et par son travail. Elle veut être la meilleure, la plus performante, la dernière à partir le soir. Lorsqu’une employée commence à la concurrencer, Diane ne le supporte pas. Il lui faut réagir rapidement. Elle prend une décision radicale : elle va se faire opérer pour améliorer ses performances. Mais cette modification génétique va avoir des effets surprenants et inattendus.

« Le lièvre d’Amérique » de Mireille Gagné est un texte court à la construction très structurée. L’auteure organise son roman par sections dans lesquelles on retrouve : les caractéristiques du lièvre d’Amérique, Diane après l’opération, Diane quinze ans plus tôt sur l’Isle-aux-Grues, Diane avant l’opération. Ce dispositif est vraiment intéressant et pertinent. Chaque chapitre a un ton et un style différents. La Diane d’avant et d’après l’opération nous est présentée à la troisième personne alors que celle de l’Isle-aux-Grues s’exprime à la première personne. On sent alors très bien que Diane s’est perdue, s’est oubliée. Les pages sur son quotidien avant l’opération sont également formidables. Il s’agit d’une succession d’actions, de ressentis sans ponctuation. Là aussi, la forme du texte exprime parfaitement le fait que Diane est une workaholic qui court à sa perte en se noyant dans le travail.

Mais « Le lièvre d’Amérique » n’est pas qu’une brillante construction narrative. Le fond de l’histoire est également réussi. Le roman de Mireille Gagné est une fable animalière, une ode magnifique à la nature. Le cheminement psychologique et physique de Diane va la ramener à l’Isle-aux-Grues. Les paysages y sont sauvages, les éléments s’y déchaînent. La beauté de l’endroit éblouit Eugène, nouvellement arrivé alors que Diane, adolescente, ne rêve que de s’en évader. Mais l’appel de la nature, du lièvre d’Amérique sonne toujours à l’oreille de ceux qui se sont égarés, qui ont nié leurs origines.

Conte humaniste, « Le lièvre d’Amérique » nous offre une lecture singulière de part sa construction inventive et qui varie les styles. Mireille Gagné nous plonge avec délice dans un univers magique et merveilleux. Etes-vous prêt à suivre le lièvre d’Amérique ?

Je suis la bête d’Andrea Donaera

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Domenico Trevi, dit Mimi, est fou de douleur. Son fils de 15 ans, Michele, s’est suicidé en se jetant par la fenêtre. Mimi veut venger sa mort, faire couler le sang. Car Mimi n’est pas n’importe qui, il est à la tête de la Sacra Corona Unita, la mafia des Pouilles. Sa colère, sa rage vont s’abattre sur Nicole, une adolescente qui avait rejeté les avances de Michele et lui avait brisé le cœur. Ni la femme de Mimi, ni sa fille Arianna n’arriveront à l’apaiser. Mimi fait enlever Nicole et il la séquestre dans une maison éloignée en attendant de décider de son sort. Le jeune Veli est chargé de sa surveillance.

« Je suis la bête » est le premier roman d’Andrea Donaera, un roman percutant et puissant. Le fond et la forme sont parfaitement maîtrisés. Le cœur du roman est le délitement d’une famille, celle de Mimi, qui va nous mener jusqu’au drame. « Je suis la bête » a la noirceur et la fatalité des tragédies grecques. La tension est présente tout le long du roman, tout comme la violence que Mimi distille au fil des pages. Chaque chapitre donne le point de vue de chacun des personnages. Chacun y expose ses peurs, ses rages, ses pulsions violentes. Et l’emprise terrifiante de Mimi est visible sur chacun.

La langue d’Andrea Donaera nous fait pénétrer dans la psyché de tous les personnages, les voix sont parfaitement distinctes, les personnages sont tous incarnés. L’écriture est brute, gutturale, crue et nous prend aux tripes. Andrea Donaera rend son récit hypnotique en utilisant des répétitions, comme celle du mot basta qui revient sans cesse dans la bouche de Mimi et scande le texte. De plus, le début et la fin du roman se font écho, se répondent pour clore la boucle. La langue d’Andrea Donaera est souvent proche de l’oralité et cela est du au fait que « Je suis la bête » fut au départ un texte théâtral. Une langue, qui pour toutes ces raisons, est proprement saisissante.

« Je suis la bête » marque la naissance d’un écrivain, d’une nouvelle voix de la littérature italienne, une voix importante qui manie la langue avec brio.

Traduction Lise Caillat

La maison dans l’impasse de Maria Messina

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Nicoletta vit chez sa sœur Antonietta et son mari Don Lucio. Ce dernier est administrateur de biens du baron Rossi. Il prête également de l’argent à des particuliers. C’est ce qu’il fit avec son futur beau-père, mauvais en affaires. En remerciement de son aide, la famille n’eut pas d’hésitation lorsqu’il demanda la main d’Antonietta. Le couple partit avec Nicoletta, la cadette, puisque la jeune épouse ne voulait pas rester seule dans sa nouvelle maison. Nicoletta ne devait rester qu’un mois mais la situation finit par devenir définitive tant son aide est précieuse. Il faut dire qu’elle permet à Don Lucio d’économiser le salaire d’une femme de ménage. Les deux sœurs vivent quasiment en recluse dans la maison et se consacrent entièrement aux enfants du couple et au bien-être de Don Lucio qui règne en maître sur tout sa famille.

Maria Messina (1887-1944) est une écrivaine sicilienne dont l’œuvre tomba dans l’oubli pendant la guerre. Elle fut fort heureusement redécouverte dans les années 80 par Leonardo Sciascia et traduite en français pour Actes Sud. Aujourd’hui, ce sont les éditions Cambourakis qui nous permettent de découvrir ce texte court et touchant.

« La maison dans l’impasse » nous plonge dans la Sicile du début du 20ème siècle, dans une société très fortement patriarcale. Don Lucio est un tyran domestique, un être égoïste qui fait régner la peur dans son foyer. Les deux sœurs ne sortent pas de chez elles, leur quotidien est monotone, réglé par les horaires imposés par les désirs de Don Lucio. C’est une prison consentie, Antonietta et Nicoletta s’interdisent de sortir (elles ne le feront qu’une seule fois dans le roman et leurs tenues démodées leur attireront des moqueries). L’atmosphère de ce quasi huis-clos est étouffante, pesante. La solitude, l’incommunicabilité qui s’installent entre les deux sœurs, vont aigrir les cœurs et les âmes jusqu’au drame.

La condition des femmes dans cette société traditionaliste est évidemment désastreuse. Elles sont totalement soumises aux hommes, à leurs désirs et leurs volontés. Elles ne sont utiles qu’à entretenir le foyer et à faire naître les enfants. A la naissance de son 3ème enfant, Antonietta se fait la réflexion suivante : « Mais comme elle contemplait les poings roses et fermés, elle eut pitié de l’intruse. « Si au moins c’était un garçon, se dit-elle. Son sort serait plus facile. Les femmes sont sont nées pour servir et pour souffrir. Et rien d’autre. » » Les enfants doivent également se plier aux exigences du père, comme Alessio, son fils aîné, l’apprendra dans la douleur.

« La maison dans l’impasse » nous montre, dans une langue magnifique, l’enfermement physique et mental dans lequel se trouvaient les femmes siciliennes des années 1900. Un roman court, mélancolique, percutant et toujours indispensable.

 

La porte de Magda Szabo

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« J’ai vécu avec courage, j’espère mourir de même, avec courage et sans mentir, mais pour cela, il faut que je dise : c’est moi qui ai tué Emerence. Je voulais la sauver, non la détruire, mais cela n’y change rien. » La narratrice de cette confession est une écrivaine, tout comme son mari. Pour l’aider dans les tâches du quotidien, elle embauche Emerence Szeredas qui est concierge dans un immeuble voisin. Enfin, il faudrait plutôt dire qu’Emerence choisit de travailler pour eux tant la vieille femme ne se laisse pas apprivoiser facilement. C’est un fort caractère qui revendique sa liberté et n’en fait qu’à sa guise. Emerence est également un être mystérieux qui ne laisse personne pénétrer dans son logement. Une relation tumultueuse et passionnée va naître entre la narratrice et Emerence.

Au travers du portrait de la narratrice, on reconnaît Magda Szabo (1917-2007). Écrivaine hongroise, elle a souffert du régime communiste qui s’est mis en place après la 2nd guerre mondiale. Comme la narratrice, elle était protestante, n’a pas eu d’enfants (ce que lui reproche Emerence) pour des raisons politiques et elle reçut en 1959 le prix Attila-Jozsef. L’histoire de la Hongrie est la toile de fond de « La porte ». Emerence a traversé les deux guerres mondiales, différents régimes politiques et de nombreux envahisseurs. D’ailleurs, elle n’appartient à aucun camp sauf à celui de la générosité. Emerence fut capable d’aider une famille juive comme de cacher un soldat allemand.

Mais le cœur du livre, c’est l’étrange et étonnante relation qui lie les deux femmes. Tout les oppose  : la narratrice est une intellectuelle, Emerence sait à peine lire, l’une est jeune l’autre âgée et elles viennent de milieux sociaux différents. Leur relation est électrique, elle provoque de terribles tempêtes. Chacune des deux femmes est orgueilleuse et ne veut pas céder à l’autre. La narratrice mettra du temps à comprendre le caractère entier et farouche d’Emerence. Ce qui va les lier au départ, c’est un chien, Viola. Il appartient à la narratrice mais n’aimera et ne respectera que la vieille domestique. Ce que nous décrit finement Magda Szabo, c’est la relation de dépendance qui se crée entre les deux femmes : une confiance, un amour quasi-filial que même la mort ne pourra détruire.

« La porte », qui a reçu le Prix Femina étranger en 2003, est le récit singulier et intrigant de la relation entre une écrivaine et sa domestique. Une histoire d’amitié pleine de bruit et de fureur à Budapest, une histoire d’amour entre deux femmes que tout oppose.