Basse naissance de Kerry Hudson

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« Basse naissance » est le récit poignant de l’enfance de Kerry Hudson et de l’écriture douloureuse du livre. L’auteure va revenir sur les traces de son enfance durant un an, allant de villes en villes, d’Aberdeen à Canterbury, en passant par Airdrie, Coatbridge ou Great Yarmouth. Kerry Hudson n’a qu’une seule et unique photo d’elle enfant et elle n’a plus aucun contact avec sa famille. Son enfance est un trou noir. Retourner sur les lieux où elle a vécu lui permet de recouvrer la mémoire, de dissiper les nombreuses angoisses qui l’assaillent sans cesse.

L’enfance de Kerry Hudson baigne dans la pauvreté, le dénuement le plus total. Sa mère l’a eu à 20 ans ; son père, un américain bientôt diagnostiqué schizophrène, disparaîtra rapidement et ne reviendra que sporadiquement. La grand-mère est une femme dure, qui a travaillé dans les conserveries de poisson d’Aberdeen, elle ne fait aucun cadeau à sa fille. Cette dernière quitte la ville, fuit sa mère avec son bébé. A partir de là, le duo ira de ville en ville, de logement social en logement social. La mère espère à chaque fois un nouveau départ. S’ajoutent à cela l’alcool, le chômage, la violence sociale et Kerry se retrouve placée dans des familles d’accueil à plusieurs reprises. Elle grandit comme une mauvaise herbe et elle aurait pu très mal finir.

L’auteure ne se contente pas de faire le récit de cette enfance douloureuse. Les chapitres où elle raconte sa démarche d’écriture sont passionnants. Non seulement, ils nous montrent le chemin parcouru, l’épreuve que ce livre représente pour son auteure mais également le fait que « Basse naissance » est un acte libérateur, une façon d’oublier enfin la honte brûlante d’être pauvre. Kerry Hudson y décrit aussi la pauvreté au Royaume-Uni aujourd’hui. Et le constat est vraiment loin d’être réjouissant. Les endroits où elle a vécu en sont toujours au même point, leurs habitants s’y débattent toujours pour survivre et lutter contre le mépris des autres

« Basse naissance » n’est pas un règlement de compte, Kerry Hudson y est d’une grande justesse et d’une parfaite honnêteté envers ses proches et elle-même. Ce témoignage sur la pauvreté est frappant et émouvant.

Traduction Florence Lévy-Paoloni

Hérésies glorieuses de Lisa McInerney

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A Cork, Ryan Cusack, 15 ans, s’ennuie ferme au lycée. En dehors de l’école, il passe son temps avec sa petite amie, Karine, et il deale pour se faire de l’argent. Ryan ne sait pas trop ce qu’il va faire de sa vie dans une Irlande en perdition. « De toute façon, qu’est-ce qu’on pouvait lui enseigner ? Le pays était niqué. S’il devait prendre la voie la plus sage, il avait le choix entre l’aéroport et la file d’attente du chômage. » Une chose est sûre, il ne veut pas ressembler à son père, Tony, alcoolique, violent et petit malfrat sans envergure. Le roi des magouilles à Cork, c’est Jimmy Phelan. Il domine la ville et fait régner la terreur. Mais tout va basculer quand Jimmy ramène à Cork sa mère, Maureen. Cette dernière va provoquer une série de catastrophes et Jimmy va embaucher Tony pour faire le ménage.

« Hérésies glorieuses » est le premier roman de Lisa McInerney et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est prometteur. Elle nous plonge dans une Irlande désespérée, sans aucun avenir après la crise de 2008. Le désespoir, la violence sociale sont le quotidien des habitants de Cork. Il ne leur reste que les trafics ou l’addiction (drogue et/ou alcool). C’est également une Irlande où le poids de l’église catholique est encore écrasant. Les filles-mères sont celles qui subissent le plus la réprobation de la morale catholique. Elles sont ici représentées par Maureen et Georgie. La première a clairement acceptée de revenir à Cork pour se venger de ce que l’Irlande lui a fait subir et pour sa vie gâchée (elle a du abandonner son fils et fuir son pays).

Lisa McInermey entrecroise avec brio les destins de ses personnages. Chacun est particulièrement bien caractérisés, chacun a une voix, une histoire. Le personnage de Ryan est sans aucun doute le plus touchant. Le jeune homme est intelligent, doué pour le piano mais son milieu social décidera de son destin.

La grande noirceur du livre et des destins des personnages est servie par une écriture crue, réaliste mais également empathique. Jamais Lisa McInerney ne juge ses personnages, elle nous plonge à leurs côtés avec force et énergie.

« Hérésies glorieuses » est un formidable premier roman, un portrait sombre et décapant d’une Irlande désespérée.

Traduction Catherine Richard-Mas

Merci aux éditions de la Table Ronde pour la découverte de cette plume.

Moi, Jean Gabin de Goliarda Sapienza

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Goliarda vit à Catane en Sicile et plus précisément dans le quartier de la Civita où se croisent petits trafiquants, prostituées et gens honnêtes. Un tourbillon de vie, de bruits, de passion qui accompagne la jeune Goliarda qui ne va pas à l’école. Ses parents ne veulent pas qu’elle soit embrigadée par les fascistes. Pour occuper ses journées, l’enfant va au cinéma et en voyant « Pépé le Moko », elle tombe sous le charme de Jean Gabin. Mieux, elle veut être Jean Gabin.

« Moi, Jean Gabin » est un bijou de vitalité et d’insoumission. Goliarda Sapienza écrivit son texte dans les dernières années de sa vie et on sent une infinie tendresse pour cette enfance hors du commun et pour le quartier de la Civita. Nous sommes dans les années 30, la Sicile est gangrénée par la mafia et les fascistes. Les parents de Goliarda sont communistes, anarchistes et ils élèvent leurs enfants avec des idées politiques très fermes. Les frères de Goliarda se font parfois arrêtés. Ce sont d’ailleurs eux qui élèvent la petite fille et notamment le formidable Ivanoe capable de lui expliquer Voltaire comme la puberté. Goliarda est une enfant curieuse, vive, rêveuse et idéaliste (elle est consciente très jeune de l’injustice sociale). Ce texte rend d’ailleurs hommage aux rêves que l’on nourrit pendant l’enfance. « Se tenir toujours accroché au rêve, et défier jusqu’à la mort pour ne jamais le perdre. » Son rêve de devenir Jean Gabin est le fil conducteur de ce texte où nous la suivons pas à pas, où elle virevolte dans les ruelles « taillées dans la lave » à la rencontre d’amis, de membre de sa famille, d’habitants du quartier.

« Moi, Jean Gabin » c’est aussi une langue magnifique qui rend si bien la pulsation de la vie, le bouillonnement de la Civita et la beauté singulière de la Sicile : « Elle est comme ça, mon île, après ces courts orages qui hurlent à perdre haleine comme un adieu à la belle saison ( comprenons-nous bien, chez nous la belle saison est l’hiver où au moins on respire et on sent moins la puanteur), le grand soleil gravit la dernière marche du ciel et s’installe à nouveau sur son trône, d’où, immobile et dardant ses feux, il s’amuse à écraser tout le monde et toute chose sur la grande carcasse millénaire et rugueuse, surgie du chaos en un endroit perdu de la mer, éloignée de toute chose humaine. « 

« Moi, Jean Gabin » est un livre joyeux, tendre, incarné racontant l’enfance atypique et libertaire de Goliarda Sapienza dans une langue somptueuse et particulièrement évocatrice.

Le lièvre d’Amérique de Mireille Gagné

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Diane vit pour et par son travail. Elle veut être la meilleure, la plus performante, la dernière à partir le soir. Lorsqu’une employée commence à la concurrencer, Diane ne le supporte pas. Il lui faut réagir rapidement. Elle prend une décision radicale : elle va se faire opérer pour améliorer ses performances. Mais cette modification génétique va avoir des effets surprenants et inattendus.

« Le lièvre d’Amérique » de Mireille Gagné est un texte court à la construction très structurée. L’auteure organise son roman par sections dans lesquelles on retrouve : les caractéristiques du lièvre d’Amérique, Diane après l’opération, Diane quinze ans plus tôt sur l’Isle-aux-Grues, Diane avant l’opération. Ce dispositif est vraiment intéressant et pertinent. Chaque chapitre a un ton et un style différents. La Diane d’avant et d’après l’opération nous est présentée à la troisième personne alors que celle de l’Isle-aux-Grues s’exprime à la première personne. On sent alors très bien que Diane s’est perdue, s’est oubliée. Les pages sur son quotidien avant l’opération sont également formidables. Il s’agit d’une succession d’actions, de ressentis sans ponctuation. Là aussi, la forme du texte exprime parfaitement le fait que Diane est une workaholic qui court à sa perte en se noyant dans le travail.

Mais « Le lièvre d’Amérique » n’est pas qu’une brillante construction narrative. Le fond de l’histoire est également réussi. Le roman de Mireille Gagné est une fable animalière, une ode magnifique à la nature. Le cheminement psychologique et physique de Diane va la ramener à l’Isle-aux-Grues. Les paysages y sont sauvages, les éléments s’y déchaînent. La beauté de l’endroit éblouit Eugène, nouvellement arrivé alors que Diane, adolescente, ne rêve que de s’en évader. Mais l’appel de la nature, du lièvre d’Amérique sonne toujours à l’oreille de ceux qui se sont égarés, qui ont nié leurs origines.

Conte humaniste, « Le lièvre d’Amérique » nous offre une lecture singulière de part sa construction inventive et qui varie les styles. Mireille Gagné nous plonge avec délice dans un univers magique et merveilleux. Etes-vous prêt à suivre le lièvre d’Amérique ?

Je suis la bête d’Andrea Donaera

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Domenico Trevi, dit Mimi, est fou de douleur. Son fils de 15 ans, Michele, s’est suicidé en se jetant par la fenêtre. Mimi veut venger sa mort, faire couler le sang. Car Mimi n’est pas n’importe qui, il est à la tête de la Sacra Corona Unita, la mafia des Pouilles. Sa colère, sa rage vont s’abattre sur Nicole, une adolescente qui avait rejeté les avances de Michele et lui avait brisé le cœur. Ni la femme de Mimi, ni sa fille Arianna n’arriveront à l’apaiser. Mimi fait enlever Nicole et il la séquestre dans une maison éloignée en attendant de décider de son sort. Le jeune Veli est chargé de sa surveillance.

« Je suis la bête » est le premier roman d’Andrea Donaera, un roman percutant et puissant. Le fond et la forme sont parfaitement maîtrisés. Le cœur du roman est le délitement d’une famille, celle de Mimi, qui va nous mener jusqu’au drame. « Je suis la bête » a la noirceur et la fatalité des tragédies grecques. La tension est présente tout le long du roman, tout comme la violence que Mimi distille au fil des pages. Chaque chapitre donne le point de vue de chacun des personnages. Chacun y expose ses peurs, ses rages, ses pulsions violentes. Et l’emprise terrifiante de Mimi est visible sur chacun.

La langue d’Andrea Donaera nous fait pénétrer dans la psyché de tous les personnages, les voix sont parfaitement distinctes, les personnages sont tous incarnés. L’écriture est brute, gutturale, crue et nous prend aux tripes. Andrea Donaera rend son récit hypnotique en utilisant des répétitions, comme celle du mot basta qui revient sans cesse dans la bouche de Mimi et scande le texte. De plus, le début et la fin du roman se font écho, se répondent pour clore la boucle. La langue d’Andrea Donaera est souvent proche de l’oralité et cela est du au fait que « Je suis la bête » fut au départ un texte théâtral. Une langue, qui pour toutes ces raisons, est proprement saisissante.

« Je suis la bête » marque la naissance d’un écrivain, d’une nouvelle voix de la littérature italienne, une voix importante qui manie la langue avec brio.

Traduction Lise Caillat

La maison dans l’impasse de Maria Messina

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Nicoletta vit chez sa sœur Antonietta et son mari Don Lucio. Ce dernier est administrateur de biens du baron Rossi. Il prête également de l’argent à des particuliers. C’est ce qu’il fit avec son futur beau-père, mauvais en affaires. En remerciement de son aide, la famille n’eut pas d’hésitation lorsqu’il demanda la main d’Antonietta. Le couple partit avec Nicoletta, la cadette, puisque la jeune épouse ne voulait pas rester seule dans sa nouvelle maison. Nicoletta ne devait rester qu’un mois mais la situation finit par devenir définitive tant son aide est précieuse. Il faut dire qu’elle permet à Don Lucio d’économiser le salaire d’une femme de ménage. Les deux sœurs vivent quasiment en recluse dans la maison et se consacrent entièrement aux enfants du couple et au bien-être de Don Lucio qui règne en maître sur tout sa famille.

Maria Messina (1887-1944) est une écrivaine sicilienne dont l’œuvre tomba dans l’oubli pendant la guerre. Elle fut fort heureusement redécouverte dans les années 80 par Leonardo Sciascia et traduite en français pour Actes Sud. Aujourd’hui, ce sont les éditions Cambourakis qui nous permettent de découvrir ce texte court et touchant.

« La maison dans l’impasse » nous plonge dans la Sicile du début du 20ème siècle, dans une société très fortement patriarcale. Don Lucio est un tyran domestique, un être égoïste qui fait régner la peur dans son foyer. Les deux sœurs ne sortent pas de chez elles, leur quotidien est monotone, réglé par les horaires imposés par les désirs de Don Lucio. C’est une prison consentie, Antonietta et Nicoletta s’interdisent de sortir (elles ne le feront qu’une seule fois dans le roman et leurs tenues démodées leur attireront des moqueries). L’atmosphère de ce quasi huis-clos est étouffante, pesante. La solitude, l’incommunicabilité qui s’installent entre les deux sœurs, vont aigrir les cœurs et les âmes jusqu’au drame.

La condition des femmes dans cette société traditionaliste est évidemment désastreuse. Elles sont totalement soumises aux hommes, à leurs désirs et leurs volontés. Elles ne sont utiles qu’à entretenir le foyer et à faire naître les enfants. A la naissance de son 3ème enfant, Antonietta se fait la réflexion suivante : « Mais comme elle contemplait les poings roses et fermés, elle eut pitié de l’intruse. « Si au moins c’était un garçon, se dit-elle. Son sort serait plus facile. Les femmes sont sont nées pour servir et pour souffrir. Et rien d’autre. » » Les enfants doivent également se plier aux exigences du père, comme Alessio, son fils aîné, l’apprendra dans la douleur.

« La maison dans l’impasse » nous montre, dans une langue magnifique, l’enfermement physique et mental dans lequel se trouvaient les femmes siciliennes des années 1900. Un roman court, mélancolique, percutant et toujours indispensable.

 

La porte de Magda Szabo

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« J’ai vécu avec courage, j’espère mourir de même, avec courage et sans mentir, mais pour cela, il faut que je dise : c’est moi qui ai tué Emerence. Je voulais la sauver, non la détruire, mais cela n’y change rien. » La narratrice de cette confession est une écrivaine, tout comme son mari. Pour l’aider dans les tâches du quotidien, elle embauche Emerence Szeredas qui est concierge dans un immeuble voisin. Enfin, il faudrait plutôt dire qu’Emerence choisit de travailler pour eux tant la vieille femme ne se laisse pas apprivoiser facilement. C’est un fort caractère qui revendique sa liberté et n’en fait qu’à sa guise. Emerence est également un être mystérieux qui ne laisse personne pénétrer dans son logement. Une relation tumultueuse et passionnée va naître entre la narratrice et Emerence.

Au travers du portrait de la narratrice, on reconnaît Magda Szabo (1917-2007). Écrivaine hongroise, elle a souffert du régime communiste qui s’est mis en place après la 2nd guerre mondiale. Comme la narratrice, elle était protestante, n’a pas eu d’enfants (ce que lui reproche Emerence) pour des raisons politiques et elle reçut en 1959 le prix Attila-Jozsef. L’histoire de la Hongrie est la toile de fond de « La porte ». Emerence a traversé les deux guerres mondiales, différents régimes politiques et de nombreux envahisseurs. D’ailleurs, elle n’appartient à aucun camp sauf à celui de la générosité. Emerence fut capable d’aider une famille juive comme de cacher un soldat allemand.

Mais le cœur du livre, c’est l’étrange et étonnante relation qui lie les deux femmes. Tout les oppose  : la narratrice est une intellectuelle, Emerence sait à peine lire, l’une est jeune l’autre âgée et elles viennent de milieux sociaux différents. Leur relation est électrique, elle provoque de terribles tempêtes. Chacune des deux femmes est orgueilleuse et ne veut pas céder à l’autre. La narratrice mettra du temps à comprendre le caractère entier et farouche d’Emerence. Ce qui va les lier au départ, c’est un chien, Viola. Il appartient à la narratrice mais n’aimera et ne respectera que la vieille domestique. Ce que nous décrit finement Magda Szabo, c’est la relation de dépendance qui se crée entre les deux femmes : une confiance, un amour quasi-filial que même la mort ne pourra détruire.

« La porte », qui a reçu le Prix Femina étranger en 2003, est le récit singulier et intrigant de la relation entre une écrivaine et sa domestique. Une histoire d’amitié pleine de bruit et de fureur à Budapest, une histoire d’amour entre deux femmes que tout oppose.

 

Le livre d’un été de Tove Jansson

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La jeune Sophie vient de perdre sa mère. Comme chaque année, elle passe ses vacances d’été sur une île du golfe de Finlande avec sa grand-mère et son père. Pendant que ce dernier part pêcher, Sophie et sa grand-mère se promènent, inventent des mondes, discutent sur les grandes et petites choses de la vie.

« Le livre d’un été » de Tove Jansson est constitué de courts chapitres qui sont chacun des scènes indépendantes. L’été de Sophie est émaillé de nombreuses activités et d’évènements : la fête de la St jean, la visite d’une île voisine récemment achetée par un architecte, une nuit passée sous une tente à l’extérieur, la venue d’une amie, sa peur nouvelle des insectes, etc… Le père reste une silhouette à l’arrière de ce qui est le cœur du livre : la relation entre Sophie et sa grand-mère. Cette dernière est facétieuse, pleine d’imagination (elle sculpte dans des branches d’étranges animaux, elle reconstitue Venise avec des boites d’allumettes). Sophie est très curieuse, elle pose de très nombreuses questions à son aïeule. Celle-ci lui répond de manière fantasque et parfois sérieusement !

La nature tient une place essentielle durant l’été sur cette île finnoise. Elle est sauvage, luxuriante, indomptable. Ce sont les mouvements de la nature qui rythment le quotidien de la famille. « Il faisait très chaud, tout était silencieux et désolé. La maison était comme un long animal tapi, et les hirondelles noires tournoyaient au-dessus d’elle avec des cris perçants comme des couteaux dans l’air. Sophie fit le tour du rivage et, finalement, se retrouva à son point de départ. Il n’y avait rien d’autre sur l’île que des rochers, des genévriers, des cailloux ronds et lisses, du sable et des touffes d’herbe sèche. Le ciel et la mer étaient voilés par cette brume jaune plus intense que le soleil et qui faisait mal aux yeux. Les vagues s’élançaient en longs rouleaux vers la côte, et éclataient en brisants sur le rivage. La houle était très forte. »

« Le livre d’un été » est un roman d’apprentissage, de transmission entre une grand-mère et sa petite-fille. Un livre qui rend hommage à la fantaisie de l’enfance, au passage des saisons, du temps et à la force de la nature.

Sara ou l’émancipation de Carl Love Almqvist

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A bord du Yngve Frey au départ de Stockholm, Sara Videbeck se retrouve à voyager seule car sa tante a manqué l’embarquement. Depuis le pont, un beau sergent a vu la scène se dérouler et son regard est aimanté par Sara. « Un détail avait attiré son attention : au moment du départ, elle portait une coiffe de dame en toile de Cambrai, qu’elle avait retirée peu après et remplacée par un fichu de soie comme ceux que portent les femmes de plus modeste condition. Se posait alors une question : cette passagère était-elle une jeune fille du peuple ou une bourgeoise ? Et que ce soit l’une ou l’autre, pour quelle raison avait-elle changé de couvre-chef ? » Le sergent, Albert, mettra tout en œuvre pour approcher et faire connaissance avec Sara. Le mystère l’entourant ne se dissipera d’ailleurs pas après la rencontre tant la jeune femme est étonnante et indépendante.

« Sara ou l’émancipation » a été publié en 1838 et il fit scandale dans une Suède protestante et conservatrice. Il est aujourd’hui considéré comme un classique. Ce court roman est le récit d’une rencontre le temps d’un voyage. Nous partons de Stockholm en bateau pour rejoindre Lidköping où vivent Sara et sa mère. Durant ce laps de temps, nous faisons connaissance avec une jeune femme déterminée, réfléchie et d’une indépendance surprenante pour l’époque. Sara s’est déplacée à Stockholm pour affaires. Depuis le décès de son père, elle dirige seule sa boutique de maître-verrier. Elle peut le faire tant que sa mère est en vie mais Sara a déjà imaginé la suite : une petite boutique, la vente de sa recette de mastic, la location de pièces dans sa maison. Tout cela lui permettra de rester indépendante financièrement. Et elle y tient, pendant le voyage, elle tient toujours à payer sa part quand Albert l’invite à déjeuner ou lorsqu’ils partagent une calèche. Ses idées sont bien arrêtées et rien ne peut l’en faire changer. Il en est de même sur le fait d’avoir un mari, Sara ne voit pas l’intérêt de s’enfermer dans le mariage et de se priver de liberté. L’amour n’en a pas besoin, pas plus que d’une vie commune ! « A mon avis, on ne devrait jamais s’installer ensemble : ceux qui s’aiment sont plus enclins à s’agacer mutuellement, à se fâcher et à finalement se détruire, que ceux qui ne comptent pas l’un sur l’autre et voient les choses avec du recul.  » Il faudra bien le temps du voyage à Albert pour comprendre cet être singulier à l’esprit vif.

Avec une plume élégante, Carl Jonas Love Almqvist dresse le portrait d’une femme autonome et déterminée à le rester même si l’amour croise son chemin. Il fait, dans son roman, l’éloge de l’union libre et de l’émancipation de femmes.

Sonietchka de Ludmila Oulitskaïa

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« Pendant vingt années, de sept à vingt sept ans, Sonietchka avait lu presque sans discontinuer. Elle tombait en lecture comme on tombe en syncope, ne reprenant ses esprits qu’à la dernière page du livre. » Sonia est une enfant solitaire qui se réfugie entièrement dans la lecture. Comme une suite logique à sa passion, elle obtient un diplôme de bibliothécaire. C’est lors d’une de ses journées de travail à la bibliothèque, qu’elle rencontre Robert Victorovitch, un peintre plus âgé qu’elle. Deux jours plus tard, Robert revient à la bibliothèque avec un cadeau pour Sonia : « Le portrait est magnifique, le visage de la femme noble et délicat, un visage d’une autre époque. Son visage à elle, Sonietchka. » Le tableau est un cadeau de mariage, Robert veut épouser Sonia. Surprise, elle accepte néanmoins. Et c’est ainsi que la vie va peu à peu éloigner Sonietchka des livres.

« Sonietchka » est un court roman de Ludmila Oulitskaïa et pourtant il contient toute la vie de son héroïne. Dans une langue belle et concise, l’auteure décrit  le destin d’une femme à travers la deuxième guerre mondiale, le mariage, la maternité. Une femme issue d’un milieu modeste, sans grande beauté ni force de caractère mais qui traverse la vie avec une bienveillance paisible. Sonia s’éveille à la vie lentement, s’émerveille de ce qu’elle découvre au-travers et avec son mari. La vie l’accapare, l’emporte totalement, ce qu’elle a lu ou rêvé devient concret. Et elle découvre que la vie est loin d’être toujours heureuse : « L’existence de Sonia changea si totalement, si profondément qu’on eût dit que sa vie d’avant avait renversé son cours, emportant avec elle tout ce monde des livres qu’elle avait tant aimé, pour laisser à la place les inimaginables fardeaux d’une existence précaire, de la misère, du froid et des soucis quotidiens pour la petite Tania et Robert, qui tombaient malades à tour de rôle. » Sonia accepte les épreuves de la vie avec abnégation très russe, une douceur infinie qui la rend particulièrement lumineuse. Ludmila Oulitskaïa nous offre un personnage étonnant qui semble ne pas avoir de prise sur sa vie et laisse advenir chaque chose sans révolte, sans colère.

Malgré la brièveté de son livre, Ludmila Oulitskaïa brosse à merveille le portrait d’une femme, grande lectrice, au travers des affres de l’Histoire et du quotidien. Un personnage qui se révèle attachant, lumineux et dont la passion des livres ne s’éteindra jamais.

Une lecture commune avec ma chère Lou.