La trajectoire des confettis de Marie-Eve Thuot

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Xavier est barman et se voit commander des cerveaux par une excentrique cliente qui va rapidement l’obséder. Son frère aîné Zach s’épanouit dans un mariage très libre avec Charlie. Tandis que que leur frère cadet, Louis, change de copine tous les six mois et inscrit ses relations dans un schéma immuable. Leur père, Matthew, a quitté leur mère, Alice, en 1984 après l’avoir mise enceinte en même temps que sa maîtresse. Alice pourra se consoler dans les bras de Jacques, amoureux d’elle depuis toujours.

« La trajectoire des confettis » est une fresque ambitieuse qui entrelace les destinées de nombreux personnages. Marie-Eve Thuot nous fait voyager dans le temps, allant de 1899 à 2026. Les époques, les personnages se mélangent dans les différents chapitres sans que le lecteur ne soit jamais perdu. Chacun est tout de suite bien dessiné, bien décrit et les liens familiaux sont très clairement établis au fil des pages. Ils sont attachants ; leurs doutes, leurs failles, leurs réussites nous donnent envie de les suivre sur 600 pages. Le tourbillon d’évènements qui émaillent leurs vies est un régal à lire.

Marie-Eve Thuot aborde dans son roman les relations amoureuses, la sexualité avec des cas extrêmes : Zach qui a une vie sexuelle débordante et Xavier qui est abstinent depuis plusieurs années. L’autrice aborde beaucoup de situations, plus ou moins tabou et montre ainsi l’évolution des mœurs, les limites imposées par la société au fil des années. La situation des femmes est très présente avec la question de la maternité, de l’avortement, de la liberté sexuelle. Mais le roman ne laisse pas de côté d’autres thématiques actuelles et notamment celle de l’environnement et de l’extinction possible de l’espère humaine.

« La trajectoire des confettis » est un maelstrom de vie, une riche et ambitieuse galerie de personnages complexes et attachants, tout cela raconté avec intelligence et fluidité. Un premier roman enthousiasmant dont la construction très travaillée et aboutie m’a émerveillée.

La déesse des mouches à feu de Geneviève Pettersen

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1995, Chicoutimi-Nord, les parents de Catherine ne cessent de se déchirer jusqu’à finir par divorcer. L’adolescente va devoir apprendre à évoluer entre des parents incapables de se parler sans hurler, sans briser des objets. Pour son quatorzième anniversaire, sa mère lui offre « Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée ». En manque de repère, Catherine se plonge dans ce témoignage et fait de Christiane un modèle. Avec sa bande de copains, dans les centres commerciaux et dans une cabane en forêt, elle va se frotter à l’alcool, à la drogue, au sexe, aux brûlures de la jalousie et d’un cœur brisé.

« La déesse des mouches à feu » est le premier roman de Geneviève Pettersen et il a connu un franc succès au Québec. Une adaptation au cinéma est d’ailleurs sorti récemment en France. Le roman est l’illustration d’une adolescence difficile dans les années 90 au Québec. Les références culturelles, musicales surtout, sont bien présentes et permettent de nous replonger dans cette décennie. Le texte s’approche d’un journal intime, c’est assez décousu et souvent répétitif. L’auteur multiplie les scènes où les adolescents se retrouvent, écoutent de la musique, se droguent, découvrent le sexe. L’intrigue est également très ancrée dans un territoire. Et celui-ci commence par la langue et c’est sans doute là que le roman est original pour nous lecteurs français. Geneviève Pettersen écrit en québecois, celui de Chicoutimi. Même si la lecture n’est pas toujours évidente ( un glossaire se trouve à la fin du livre), c’est la lecture de cette langue qui m’a le plus intéressée. Le vocabulaire, aussi imagé que vulgaire, est souvent très cocasse.

« La déesse des mouches à feu » est le récit d’une adolescence paumée, sous le signe du grunge, au fin fond du Québec. Même si l’auteur rend bien compte d’une époque, le roman ne m’a pas vraiment emballée.

Les ombres filantes de Christian Guay-Poliquin

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Dans la forêt, un homme seul marche pour rejoindre le camp de chasse où ses oncles et tantes se sont réfugiés après la grande panne électrique. Il reste sur ses gardes, tente de passer inaperçu pour éviter des rencontres qui pourraient se révéler dangereuses. « Depuis la panne, le sol ne tremble plus sous les chargements de bois des semi-remorques, mais il y a encore beaucoup de circulation en forêt. Il y a ceux et celles qui se sont réfugiés dans leurs chalets ou leurs camps de chasse. Aussi ceux et celles qui tentent de s’établir quelque part, loin des agglomérations et des routes nationales. Partout, les gens se méfient, les gens calculent, les gens sont armés. » Un jour, sa route croise celle d’un étrange jeune garçon. Celui-ci se joint à lui sans lui raconter son passé. L’homme et l’enfant traverseront la forêt et d’autres contrées sauvages pour trouver un refuge.

« Les ombres filantes » s’inscrit dans la droite ligne des précédents romans de Christian Guay-Poliquin. Même si les trois romans peuvent se lire indépendamment les uns des autres, on retrouve ici le même narrateur que dans « Le fil des kilomètres » et « Le poids de la neige ». Après avoir essayé de rejoindre son père mourant, avoir eu un accident qui l’immobilisa longtemps, le narrateur essaie de trouver une forme de stabilité en rejoignant sa famille. La première partie du roman n’est pas sans évoquer « La route » de Cormac McCarthy. L’homme et l’enfant doivent survivre dans un monde devenu hostile après une catastrophe dont on sait peu de choses. La tension de la narration naît de cette situation, de l’angoisse liée aux autres et de leurs possibles intentions malveillantes. Mais la forêt y joue également un rôle fondamental. Elle est à la fois un lieu familier, protecteur mais aussi un lieu inquiétant, menaçant. Christian Guay-Poliquin sait parfaitement jouer sur ces deux aspects et nous offre de magnifiques descriptions de cet environnement.

« Les ombres filantes » permet surtout de questionner les liens familiaux. Ceux qui sont naturels, évidents, s’avèreront finalement difficiles, complexes. Le cœur de l’intrigue est bien entendu cette relation imprévue entre le narrateur et le jeune garçon. Ce qui se noue entre eux au fil des pages est fort et touchant. Rien ne l’explique, l’homme ne sait presque rien sur cet enfant, un mystère se dégage de lui mais cela n’empêche pas l’affection de naître et de grandir.

Avec « Les ombres filantes », Christian Guay-Poliquin nous montre à nouveau sa capacité à maitriser son intrigue, à créer une atmosphère inquiétante et étouffante. La fin du roman est véritablement saisissante.

Shuggie Bain de Douglas Stuart

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Glasgow dans les années 80, Agnès Bain vit chez ses parents avec ses trois enfants et son mari Shug, chauffeur de taxi. Sous Thatcher, le taux de chômage explose en Écosse, les usines et les mines ferment les unes après les autres. Dans cette vie de misère, Agnès se sent à l’étroit. « L’appartement dans une tour qu’elle partageait encore avec sa mère et son père s’enfonça en elle. Tout dans la pièce lui semblait si petit, si bas de plafond et étouffant, du jour de paie au jour du Seigneur, une vie à crédit où rien ne vous appartenait jamais réellement. » Quand Shug annonce à Agnès leur déménagement dans une maison individuelle, l’espoir renaît. Mais il sera de bien courte durée : Shug abandonne Agnès dans une maison très éloignée du centre ville, auprès d’une mine désaffectée. Elle sombre alors dans l’alcool pour oublier ses désillusions. Elle s’isole de plus en plus et fait fuir tout son entourage. Le seul qui ne la lâche pas, c’est Shuggie, son tout jeune fils qui aime sa mère de façon inconditionnelle.

« Shuggie Bain » est le premier roman de Douglas Stuart et il a obtenu le Booker Prize l’année dernière. Ce roman est bouleversant et il l’est d’autant plus lorsque l’on sait qu’il est en partie autobiographique. Le roman porte sur le lien indéfectible entre Shuggie et Agnès. Le jeune garçon accompagne toujours sa mère avec une infinie tendresse. Malgré ses addictions, il ne la juge pas. Il l’est lui-même par ses voisins, ses camarades de classe qui le trouvent étrange, trop efféminé. Shuggie doit donc se battre pour lui et pour protéger sa mère.

Avec réalisme mais sans misérabilisme, Douglas Stuart décrit le naufrage progressif d’Agnès, déçue par la vie et par les hommes. « Shuggie Bain » est un hommage aux femmes de la classe ouvrière, à leur force et à leur courage. Agnès est un personnage flamboyant, fière, soignant son allure comme son intérieur. Elle rêvait d’une autre vie, loin de la grisaille et de la pauvreté qui l’engluent jour après jour. Terriblement maltraitée par les hommes qui ont croisé sa route, Agnès ne sera pas sauvé par l’amour infini de Shuggie qui ne peut stopper la spirale de tristesse dans laquelle elle s’enfonce.

Douglas Stuart fait une entrée marquante dans la littérature avec ce roman saisissant qui dépeint un intense amour filial et la destinée tragique d’une femme malmenée par la vie.

Traduction Charles Bonnot

Un vie étincelante d’Irmgard Keun

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« Je suis à Berlin. Depuis quelques jours. Après une nuit de voyage et avec quatre-vingt-dix marks en poche. Il va falloir que je vive avec ça jusqu’à ce que se présente à moi une source quelconque de revenus. C’est du sensationnel que je viens de vivre. Berlin s’est posée sur moi comme une courtepointe ornée de fleurs couleur de flamme. L’Ouest est très distingué, avec une quantité considérable de lumières -comme des pierres fabuleuses, hors de prix, serties dans des chatons estampillés. Une vraie débauche d’enseignes lumineuses. Un scintillement, tout autour de moi. » S’ennuyant dans sa ville de province, Doris décide de rejoindre Berlin où elle pourra assouvir son ambition : être actrice. Nous sommes en 1931 et la jeune femme va côtoyer des artistes, des mondains, mais également ceux que la crise a jetés à la rue. La vie étincelante recherchée par Doris ne sera pas si facile à atteindre.

Je découvre grâce aux éditions du Typhon la plume d’Irmgard Keun, romancière ayant vécu  à la même époque que son héroïne. Ce qui frappe d’emblée, c’est la liberté de ton de ce texte, la modernité de la langue. Le récit de la vie de Doris est un véritable tourbillon. Elle n’a peur de rien, ni de personne. Elle enchaine les conquêtes par altruisme, par ambition et surtout parce qu’elle laisse s’exprimer son désir. Pour les  années 30, le texte d’Irmgard Keun devait être provocant, insolent (il l’est toujours d’ailleurs !). Derrière l’humour de Doris, sa soif de vivre, on sent un certain désespoir. La crise de 29 a eu des répercussions terribles en Allemagne, le pays est exsangue. Et comme le rappelle l’introduction, la période fut difficile pour les femmes qui avaient réussi à obtenir des droits durant les années 20. C’est aussi pour son émancipation que se débat Doris.

« Une vie étincelante » est un roman intense, plein de fougue et d’une liberté totale qui nous surprend encore aujourd’hui.

Traduction Dominique Autrand.

8 heures et 35 minutes de Fotini Tsalikoglou

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8 heures et 35 minutes est la durée du vol qui emmène Jonathan de New York à Athènes. Il se rend en Grèce pour la première fois de sa vie alors que sa famille en est originaire. Ce sont ses grands-parents qui ont immigré aux États-Unis avant la seconde guerre mondiale. Le temps du voyage, Jonathan va interroger ses souvenirs, ses origines et les nombreux secrets qui hantent sa famille. « Je suis né et j’ai grandi à New York. Je ne connais ni le nom ni le visage de mon père. Deux ans après moi, ma sœur est née. Je ne sais pas qui est son père. Notre mère ne nous dit pas la vérité. Ses mensonges sont nombreux, mais moins que les choses qui se perdent dans le silence. » Pourquoi la mère de Jonathan a-t-elle subitement changé de nom ? Pourquoi a-t-elle ensuite sombré lentement dans l’alcoolisme ?

« 8 heures et 35 minutes » est le premier roman traduit en français de Fotini Tsalikoglou et elle évoque avec beaucoup de sensibilité la trajectoire de cette famille grecque. Le roman est le monologue intérieur de Jonathan, qui parfois se transforme en dialogue avec sa sœur qui n’a pas pu l’accompagner dans ce voyage vers leurs origines. Par petites touches, par bribes, la vérité se dévoile, faite de terribles traumatismes et de trop pesants non-dits. « 8 heures et 35 minutes » est également un roman sur l’exil, le déracinement et l’impossibilité à réussir ensuite à trouver sa place. Pour la famille de Jonathan, tout commence dans le port de Smyrne en septembre 1922 au moment de la Grande Catastrophe. Un premier drame qui en appellera d’autres et dont l’ombre pèsera sur plusieurs générations.

« 8 heures et 35 minutes » est un texte court mais chargé en émotions, en silences qui empoisonnent l’histoire d’une famille issue de la diaspora grecque.

Traduction Clara Villain

Le saut d’Aaron de Magdalena Platzova

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Une équipe de tournage israélienne est venue à Prague pour réaliser un documentaire sur la peintre Berta Altmann qui est morte à Auschwitz. Pour reconstituer le parcours de cette femme, les réalisateurs vont interroger Kristyna qui était l’amie de Berta. Sa petite-fille, Milena, va servir d’interprète à l’équipe et la guider dans la ville. Le tournage va raviver les souvenirs de Kristyna et des secrets qu’elle a longtemps tus.

Le roman de Magdalena Platzova est inspiré du destin tragique de Friedl Dicker-Brandeis. Celle-ci fut élève de l’école du Bauhaus à Weimar dès son ouverture. Elle fut ensuite enseignante et précurseur de l’art thérapie. Elle donna d’ailleurs des cours de dessin aux enfants enfermés comme elle dans le camp de Terezin. Elle fit partie du dernier convoi que les allemands firent partir de ce camp vers celui d’Auschwitz. L’ancrage historique du roman m’a beaucoup intéressée. La vie de Berta traverse une période extrêmement trouble et tourmentée pour l’Europe Centrale. Berta est née à Vienne, elle a également vécu à Prague, à Berlin. L’entre-deux-guerres fut source de révolutions positives (la proclamation de la République en Autriche par exemple) et d’évènements sombres qui menèrent à la seconde guerre mondiale. Le bouillonnement artistique et intellectuel de l’époque est également très bien retranscrit. J’ai notamment beaucoup apprécié la partie concernant le Bauhaus fondé par Walter Gropius.

Au cœur de ces bouleversement, Berta Altman est un personnage passionnant, complexe et touchant. Une femme libre, indépendante  mais qui est restée prisonnière de ses relations avec ses amants. Elle fut toujours à l’avant-garde sans réussir à concrétiser son talent. C’est finalement dans l’enseignement qu’elle s’est réalisée.

L’intrigue du roman fait des allers-retours entre le présent et le passé, nous proposant trois portraits de femmes. Le personnage de Kristyna m’a intéressée car j’ai senti qu’elle avait des révélations à nous apporter sur la vie de Berta. En revanche, j’ai été moins convaincue par Milena qui m’a paru être en trop dans le roman.

« Le saut d’Aaron » rend un très bel hommage au destin de Friedl Dicker-Brandeis et nous plonge dans l’entre-deux-guerre, en plein bouleversement historique et artistique.

Traduction Barbora Faure

Le dernier été en ville de Gianfranco Calligarich

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Installé à Rome depuis quelques années, Leo Gazzara vit en dilettante : « J’allais tous les jours voir la mer. Un livre en poche, je prenais le métro pour Ostie et passais une bonne partie de la journée à lire dans une petite trattoria sur la plage. Puis je rentrais en ville et allais flâner du côté de la Place Navone où je m’étais fait des amis, des gens qui erraient comme moi, essentiellement des intellectuels aux têtes de réfugiés et aux yeux pleins d’attente. »  Leo passe de bar en bar, de chambre d’hôtel en chambre d’hôtel et travaille sporadiquement au Corriere dello sport. Sa vie de dandy aurait pu se poursuivre ainsi mais le soir de ses trente ans, il croise la route de la renversante Arianna. Leo en tombe désespérément amoureux et tente de suivre les va-et-vient de cette beauté évanescente.

« Le dernier été en ville » a été publié en 1973 et il est devenu un roman culte en Italie. Cela n’est pas surprenant au vu de la qualité du texte qui n’avait encore jamais été traduit en France. Le roman oscille entre la légèreté et une ambiance crépusculaire. L’intrigue se déroule à la fin des années 60 et s’ouvre l’été. L’insouciance enivre aussi vite que l’alcool. Et pourtant, Leo traine une mélancolie existentielle. Né pendant la guerre, il cherche sa place et un sens à sa vie. Il est presque un personnage fitzgeraldien qui se brûle les ailes aux lumières de la fête. Le roman de Gianfranco Calligarich est d’ailleurs émaillé de nombreuses références littéraires : « Lord Jim », « Martin Eden », Dylan Thomas, Hemingway et surtout Marcel Proust. Leo lit des passages de « Du côté de chez Swann » à Arianna qui promène le livre dans sa voiture.

L’écriture du roman est extrêmement visuelle, elle nous plonge dans les ruelles, les places de Rome, la plage d’Ostie. Les déambulations de Leo dans la ville évoque inévitablement « La dolce vità » de Fellini. Et comme dans les films du réalisateur, Rome n’est pas qu’un décor. La ville, magnétique et incandescente en été, se prête si bien aux flâneries, elle absorbe ceux qui s’y promènent avant qu’ils se lassent d’elle.

« Le dernier été en ville » est une merveille où l’insouciance et le désenchantement se mélangent, où un jeune homme s’abandonne et se perd dans le tumulte des fontaines romaines.

Traduction Laura Brignon

Milkman d’Anna Burns

Irlande du Nord, années 70, la narratrice a 18 ans, elle est issue d’une famille de douze enfants et elle est qualifiée de « sœur du milieu ». Un qualificatif qui lui vient de son père, maintenant décédé, qui éprouvait des difficultés à se rappeler des prénoms de tous ses enfants. La jeune femme travaille, fait du jogging, lit en marchant et fait tout pour rester invisible durant cette époque si troublée. Mais ses stratégies pour rester à l’écart, à l’abri ne fonctionnent pas, bien au contraire. Elle est vue dans le voisinage comme une  » dépasseuse-de-bornes » et à ce titre elle va attirer l’attention et les commérages. Ceux-ci vont partir d’une rencontre avec Laitier (qui n’est pas du tout laitier), un paramilitaire important qui s’intéresse à elle. La rumeur va alors s’amplifier de manière démesurée.

« Milkman » m’intriguait depuis que ce roman a remporté le Man Booker Prize en 2018 et il me tardait de le découvrir. Et le roman d’Anna Burns est à la hauteur de mes attentes. Sa forme narrative originale est exigeante pour le lecteur. Le texte, écrit à la première personne du singulier, est le flot de pensées de la narratrice. Il n’y a pas de paragraphe, pas de respiration pour le lecteur. Les idées de la narratrice se déclinent en nombreuses digressions qui toutes apportent quelque chose au récit. Le texte est extrêmement dense, presque étouffant. Mais la forme est en adéquation le fond puisqu’il est ici question de violence et de harcèlement.

La violence est d’abord politique. Anna Burns est née en 1962 à Belfast, elle retranscrit donc parfaitement le conflit d’Irlande du Nord : les paramilitaires, la police d’État, les écoutes, les morts violentes, le couvre-feu, etc… La suspicion, la paranoïa dominent dans cette société qui fonctionne par quartiers comme de petits villages. Tout le monde connaît la vie des autres et s’en mêle à coups de rumeurs qui ne font qu’accroître la peur ambiante. Rajoutez à cela le poids de la religion, du patriarcat et vous comprendrez mieux pourquoi notre jeune héroïne tente de passer inaperçue. Malheureusement pour elle, sa jeunesse et sa beauté retiennent l’attention du Laitier. Et comme elle a scrupuleusement rendu l’atmosphère de terribles tensions de cette époque, Anna Burns montre avec justesse les mécanismes du harcèlement. Les rumeurs s’immiscent petit à petit dans le cerveau de la narratrice. L’étau se resserre, le Laitier sait endormir sa proie par le langage, par sa présence insistante et tenace. La jeune femme exprime un engourdissement de sa pensée, elle finit par ne plus pouvoir prendre du recul. Elle s’enferme de plus en plus et ne trouve d’appui nulle part. Son récit est proprement saisissant.

« Milkman » est un livre unique dont la lecture est un peu déconcertante au début mais qui s’avère très riche et d’une étourdissante maîtrise narrative.

Traduction Jakula Alikavazovic

Fragiles serments de Molly Keane

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La luxueuse demeure de Silverue, située entre mer et montagne en Irlande, est en effervescence  : Lady Bird et son mari Julian attendent le retour de leur fils aîné John. Officiellement, il revient d’un voyage à l’étranger mais en réalité, il séjournait en maison de repos pour soigner sa dépression. Sont également présents pour accueillir John, sa sœur Sheena qui découvre le bonheur des premiers émois amoureux, et son frère Mark qui, a sept ans, est aussi affectueux que cruel. Lady Bird, qui adore son fils aîné, est nerveuse et elle a invité son amie Eliza à Silverue pour la soutenir. Malgré cela, l’équilibre familial reste fragile et Lady Bird va avoir beaucoup de mal à sauver les apparences.

« Fragiles serments » était le premier roman de Molly Keane que je lisais et j’ai eu  quelques difficultés à rentrer dans l’histoire. L’auteure prend son temps pour installer son cadre et ses personnages. Et ce sont bien eux qui sont au cœur du roman. L’auteure nous offre une belle galerie de personnages, ils sont assez nombreux et d’ailleurs le titre original est « Full house ». L’ironie grinçante de l’auteure ne les épargne pas. Lady Bird est une coquette, écervelée qui veut se faire passer pour la sœur de son fils aîné. Julian, quant à lui, ne s’intéresse qu’à sa femme, ses enfants passent après !  Les pauvres vont avoir beaucoup de mal à trouver leur équilibre et encore plus à être heureux. Et malgré les efforts de Lady Bird pour maintenir l’illusion  d’une famille unie, les failles, les secrets enfouis vont bientôt gâcher le tableau d’ensemble. Le roman familial se transforme en satire cruelle de la haute société anglo-irlandaise. Et c’est vraiment quand le ton de Molly Keane se fait mordant qu’elle me plaît le plus (la pauvre gouvernante du petit dernier de la famille en fait les frais entre son envie de frissons romantiques et sa pilosité excessive). Les portraits des personnages sont vraiment réussis, incisifs et sans concession. L’intrigue aurait sans doute pu être un peu raccourcie mais elle est émaillée de très belles et poétiques descriptions de la nature irlandaise.

Même si le début du roman est un peu lent, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire « Fragiles serments » notamment grâce au ton caustique de Molly Keane qui me donne envie de la lire à nouveau.

Traduction Cécile Arnaud