L’eau rouge de Jurica Pavicic

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Croatie, le 23 septembre 1989, Silva, 17 ans, quitte la maison de ses parents pour aller à une soirée. Elle n’en reviendra jamais. L’enquête sur sa disparition commence dès le lendemain et est menée par l’inspecteur Gorki Sain. Des zones d’ombre apparaissent dans la vie de Silva ce qui laisse perplexe ses parents Vesna et Jakov et son frère jumeau Mate. Les recherches se poursuivent sur plusieurs années sans donner de résultats probants. Quand le régime de Tito tombe, la disparition de Silva s’évanouit dans les soubresauts de l’Histoire.

« L’eau rouge » est un roman au rythme lent comme l’attente de la famille de Silva. De 1989 à 2017, Mate va transformer sa vie en quête, pendant que son père baissera lentement les bras et que sa mère patientera obstinément. Trois décennies pendant lesquelles Mate traversera l’Europe à suivre des pistes plus ou moins solides. En l’absence de corps, la famille ne peut faire son deuil et oublier Silva. Ne pas savoir les mine et c’est également le cas de l’inspecteur Gorki Sain qui sera toujours hanté par cette affaire. La narration du roman alterne entre les points de vue des différents protagonistes et nous offre une intrigue parfaitement construite et maîtrisée.

Comme dans « La femme du deuxième étage », Jurica Pavicic inscrit son intrigue dans l’Histoire de son pays. La disparition de Silva est le miroir de celle de la Yougoslavie. Durant les trois décennies de recherches, le monde change : le mur de Berlin tombe, la Yougoslavie se déchire, la Croatie devient un état et le tourisme de masse commence à l’envahir. L’auteur mêle avec intelligence le chaos intime de la famille de Silva avec celui du pays.

« L’eau rouge » était le premier roman de Jurica Pavicic que je découvrais après la lecture de son deuxième roman. Celui-ci m’a semblé plus tendu, plus réussi. Tout le roman est habité par l’absence de Silva, par l’érosion des liens familiaux et sociétaux.

Traduction Olivier Lannuzel

Le magicien de Colm Toibin

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J’avais découvert Colm Toibin avec sa biographie romancée de Henry James « Le maître ». J’étais donc ravie de retrouver l’auteur irlandais dans le même exercice. « Le magicien », surnom donné à Thomas Mann par ses enfants, est une fresque familiale couvrant la vie de l’auteur de « La montagne magique » de 1891 à Lübeck à 1950 à Los Angeles. Colm Toibin passe assez rapidement sur l’enfance et la jeunesse de Thomas Mann, de nombreux drames émaillent sa vie, et il se concentre sur la période de la seconde guerre mondiale. Ce choix m’a semblé pertinent et c’est ce qui m’intéressait le plus dans la vie de l’écrivain allemand. Durant la première guerre mondiale, Thomas Mann était un nationaliste, un va-t-en-guerre. Même s’il n’a jamais soutenu le parti national-socialiste, il a mis du temps à le dénoncer publiquement. Et c’est cette hésitation qui m’intéressait chez lui, notamment au regard des positions très fortes de ses deux aînés Erika et Klaus.

Colm Toibin n’édulcore pas son portrait de Thomas Mann. Il nous livre un portrait lucide, celui d’un homme qui ne fut ni un héros ni un antihéros mais avant tout un écrivain. En attendant 1930 pour dénoncer le régime nazi, il retarde le moment où ses livres seront interdits à la vente. Lui, qui est supposé incarner la quintessence de l’âme allemande, n’a pas su voir ce qui arrivait à son pays. « Rien ne l’avait préparé à devoir fuir son propre pays. Il n’avait pas su déchiffrer les signes avant-coureurs. Il avait échoué à comprendre l’Allemagne, ce lieu-là même qui était censé être gravé dans son âme. » Thomas Mann est d’ailleurs montré comme un homme en retrait, absent au monde et aux siens. Son rapport à ses enfants est extrêmement conflictuel. La littérature passe toujours avant eux. Colm Toibin ne cache pas non plus le penchant de Thomas Mann pour les jeunes hommes mais également son besoin de respectabilité. C’est pourquoi il épouse Katia dont la famille est bourgeoise et cultivée. Cette biographie la montre comme le personnage central de la famille et Colm Toibin souligne sa vive intelligence.

En plus du portrait de la famille Mann, Colm Toibin explique à plusieurs reprises la genèse, le point de départ des principaux romans de l’écrivain allemand. On voit à quel point il observe ce qui l’entoure, il réutilise ce qu’il vit, ce qu’il ressent pour nourrir ses œuvres de fiction, ce qui lui sera reproché par ses enfants.

« Le magicien » est le résultat d’impressionnantes recherches de la part de Colm Toibin. Malgré quelques longueurs, le portrait de Thomas Mann et de sa famille est captivant et fascinant.

Traduction Anna Gibson

La femme du deuxième étage de Jurica Pavicic

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« Le monde n’est qu’une suite rectiligne de dominos mettant à bas d’autres dominos, eux-mêmes abattant les suivants, sans autre alternative. Ils tombent les uns après les autres, dans un corridor à sens unique, sans fenêtre ni bifurcation possible. » Le premier domino à tomber dans la vie de Bruna est une soirée où son amie Suzana l’entraîne. Elle y fait la connaissance de Frane qui veut devenir marin. Rapidement les liens se tissent pour aboutir à un mariage. Le couple emménage alors au deuxième étage de la maison édifiée par les parents de Frane. Au premier étage vit Anka, sa mère. Frane part de longs mois en mer, laissant sa jeune épouse en tête-à-tête avec sa mère. Deux ans après l’emménagement du couple, Bruna purge une peine de prison pour l’assassinat de Anka.

Les faits nous sont connus dès les premières pages, Jurica Pavicic désamorce d’emblée le possible côté thriller de son roman. ce n’est pas le crime qui l’intéresse mais ce qui a mené Bruna à le commettre. « La femme du deuxième étage » est le récit d’une vie gâchée mais également de la banalité du crime. La narration alterne entre la vie de Bruna en prison et son quotidien avant et après le crime. La jeune femme se voulait libre, rêvait sa vie avec son mari. Mais rien de ce qu’elle espérait n’est arrivé. Bruna en vient à envier la vie de sa mère, mille fois plus légère et insouciante que la sienne.

Le ton du roman est froid, presque morose et profondément mélancolique. Il reflète le quotidien répétitif de Bruna qui ne cesse d’imaginer la vie qu’elle aurait pu avoir si elle n’était pas allée à cette soirée avec Suzana. L’histoire de Bruna se déroule avec en toile de fond une Croatie en pleine mutation, entre séquelles du communisme et tourisme de masse.

Dans un roman très sombre, Jurica Pavicic décortique l’engrenage qui peut mener une femme ordinaire au crime. J’ai beaucoup apprécié la construction du roman et son ton nostalgique. Il me reste maintenant à découvrir « L’eau rouge », le précédent roman de l’auteur, dont j’ai entendu beaucoup de bien.

Traduction Olivier Lannuzel

Beautiful world, where are you de Sally Rooney

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Alice, une jeune écrivaine à succès, est venue s’installer dans l’ancien presbytère d’un village du nord-ouest de l’Irlande. Par l’intermédiaire de Tinder, elle fait la connaissance de Félix qui est manutentionnaire dans un entrepôt. Alice se remet d’une dépression et elle reprend contact avec sa meilleure amie Eileen. Celle-ci réside à Dublin où elle est assistante éditoriale dans une revue littéraire. Elle vient de vivre une rupture douloureuse et se rapproche de Simon, un ami d’enfance amoureux d’elle depuis des années.

Le récit des vies des deux jeunes femmes se fait en alternance avec les emails qu’elles s’écrivent. Au travers de leurs échanges épistolaires, elles abordent des thèmes variés comme la politique, la déliquescence du monde, la religion, la maternité, l’art et bien entendu leurs difficultés intimes et amoureuses. Comme dans ses deux précédents romans, Sally Rooney nous montre le malaise d’une génération, son désabusement face au monde qu’on leur a laissé. « C’est malheureux qu’on soit toutes les deux nées au moment où le monde prenait fin. Après ça, il n’y avait plus aucune chance ni pour la planète ni pour nous. Mais peut-être que ce n’est que la fin d’une civilisation, la nôtre, et qu’une autre lui succédera à un moment. Dans ce cas, nous sommes dans la dernière pièce éclairée avant les ténèbres, pour témoigner. » Mais ce sont finalement les relations amoureuses et amicales qui préoccupent avant tout nos quatre personnages puisqu’ils leur semblent que seules ces relations valent la peine. Elles les malmènent, les font souffrir, les font se questionner profondément mais elles restent leur seule réponse face au chaos du monde.

Comme pour les deux précédents romans, je suis restée à distance des personnages tout en ayant plaisir à lire la prose de Sally Rooney. Les échanges d’emails entre les deux jeunes femmes sont un peu trop intellectualisés, ils finissent par relever plus de la pose que d’un échange naturel. A la fin du roman, je me suis sentie plus proche d’eux, probablement parce que la correspondance entre Alice et Eileen s’interrompt. Leurs caractères, leurs motivations se dévoilent plus dans les derniers chapitre notamment grâce à Félix, qui est le personnage qui m’a le plus convaincue.

Des trois romans de Sally Rooney, « Où es-tu monde admirable » est celui qui m’a le plus séduite même si l’empathie avec les personnages n’est toujours pas pleinement au rendez-vous.

Bass rock

Bass rock

Dans l’Ecosse du XVIIIème siècle, Sarah, 14 ans, est accusée de sorcellerie. Le pasteur du village la sauve mais il est obligé de fuir avec sa famille.

Ruth épouse un veuf, vétéran de la seconde guerre mondiale. Ils s’installent, avec les deux fils de ce dernier, en Ecosse, près de la côte. Son mari est très pris par son travail et laisse souvent son épouse seule.

Dans les années 2000, Viviane, quadragénaire perdue depuis la mort de son père, se charge de faire l’inventaire de la maison de son aïeule Mme Hamilton.

J’ai été séduite par l’atmosphère du dernier roman d’Evie Wyld, dont je découvre le travail à cette occasion. Elle a un petit côté gothique, ensorcelant avec un fantôme de jeune femme, un renard qui apparaît mystérieusement. Les paysages sauvages de la côté écossaise ne font que renforcer cet aspect du roman.

L’autrice construit habilement son roman en entrelaçant les époques et les destins des trois femmes. La vie de Viviane éclaire tout particulièrement celle de Ruth. Evie Wyld choisit des femmes fragilisées, tourmentées, cherchant leur place alors qu’elles ne peuvent correspondre aux attentes de la société, de leurs proches (mariage, maternité, féminité). A travers leurs histoires, l’autrice nous propose une variation sur les violences faites aux femmes, sur les féminicides. A travers les époques, les désirs des hommes, leur volonté de soumettre les femmes sont malheureusement une constante. Ruth et Viviane sont deux personnages particulièrement émouvants qui ne seront pas que des victimes du patriarcat, elles incarneront également la solidarité entre femmes.

« Bass rock » fut une belle découverte, l’intrigue et l’écriture subtile d’Evie Wyld m’ont conquise.

Traduction Mireille Vignol

Voyage en territoire inconnu de David Park

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A quelques jours de Noël, l’Irlande et la Grande-Bretagne sont recouvertes d’une épaisse couche de neige. Les aéroports sont fermés ce qui empêche Luke, étudiant à Sunderland, de rejoindre sa famille dans la banlieue de Belfast. Son père, Tom, décide d’aller le chercher en voiture. Sa femme Lorna et sa fille Lily lui préparent des sandwichs, un thermos de thé et une pile de CD pour l’accompagner durant son voyage. Le trajet vers Luke sera pour Tom l’occasion de revenir sur sa vie, sur ses erreurs et son rôle de père.

David Park est l’auteur de onze romans mais « Voyage en territoire inconnu » est le premier a être traduit en français. Étant donné la beauté de ce texte, j’espère qu’il ne sera pas le dernier. A l’image du voyage de Tom, le roman se met en place lentement. Il prend la forme d’un long monologue introspectif où Tom revient sur certains moments-clés de sa vie : sa rencontre avec Lorna, son père atteint de la maladie de Parkinson, la naissance de son premier enfant, sa dépression. Le texte se teinte rapidement de culpabilité, de remords et Tom semble cherche un pardon, une rédemption sans que l’on sache vraiment pourquoi. Un malaise, un vide s’insinuent dans ses réminiscences qui ne s’éclaireront qu’au fil des pages. Une montée en puissance des émotions qui rend la fin du roman extrêmement poignante.

Écrit avec une infinie pudeur, « Voyage en territoire inconnu » est l’introspection d’un homme tourmenté, hanté par des souvenirs douloureux. Ce récit intime et saisissant m’a bouleversée.

Traduction Cécile Arnaud

L’avenir de Catherine Leroux

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Fort Detroit n’est plus que ruines, maisons abandonnées ou brûlées. La faillite a eu raison d’elle et de nombreux habitants ont choisi de la quitter. Gloria, elle, est venue s’y installer ; elle vit dans la maison jaune, celle où sa fille Judith a été assassinée, celle que ses petites filles Cassandra et Mathilda ont déserté. Gloria est venue pour les retrouver, pour comprendre ce qui s’est passé et peut-être réussir à faire son deuil.

« L’avenir » de Catherine Leroux est une brillante uchronie. L’autrice québécoise imagine un double de Detroit . Mais cette ville imaginaire reste très proche socialement de la réalité : la faillite, la désertion des habitants, l’abandon de pans entiers de la ville, la violence qui accroit la pauvreté et une nature qui peu à peu reprend ses droits. « Constamment surveillées, restaurées, rajeunies, les autres villes entretiennent la fable de l’immuabilité : les constructions humaines sont éternelles. A Fort Detroit, ce mythe n’existe plus. L’impermanence des objets, leur fragilité face aux éléments crève les yeux. La chaussée disparait par morceaux, les trottoirs se désagrègent. Les troncs dénudés qui soutiennent les fils électriques se couvrent d’une vie nouvelle qui grimpe et se greffe au bois poreux. Les maisons sont éventrées, écartelées par le feu et l’abandon. La nature revient les posséder ; elles se laissent dévorer. » La ville est au cœur du roman, elle en est quasiment le personnage principal. Ce lieu décrépit, déserté, mangé par les flammes et les plantes, dessine et décide des destins des personnages.

Pour aller avec cette ville imaginaire, Catherine Leroux invente une langue. Fort Detroit est restée une ville francophone et ses habitants y parlent un mélange de québécois, de français et d’américain. Cela est très sensible dans les dialogues notamment des enfants et leur emploi des temps de conjugaison. Je tiens à préciser que cela ne pose aucun problème de compréhension et que la lecture reste parfaitement fluide.

Au cœur de cette ville et de cette langue, se nichent des personnages extraordinaires qui réinventent leur quotidien. Il y a la communauté des adultes : Gloria, tétanisée par le drame croise la route de la dynamique Eunice et du calme et posé Salomon. Ces derniers vont obliger Gloria à réagir, à se remettre en mouvement. Et puis, il y a la communauté des enfants perdus, abandonnés qui ont trouvé refuge dans un parc et reviennent à la vie sauvage. Les deux communautés s’affrontent, se défient mais tentent également de s’apprivoiser. Tous ont des parcours douloureux qui nous les rendent infiniment touchants.

« L’avenir » est un roman d’une grande richesse de part son travail sur la langue et les thèmes abordés. Sombre en ce qui concerne le constat social et écologique du monde, Catherine Leroux nous offre malgré tout une vision lumineuse de l’avenir grâce à l’entraide, la solidarité qui lient ses personnages.

Madame Mohr a disparu de Maryla Szymiczkowa

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Cracovie 1893, Zofia Turbotynska est mariée à un professeur d’université et elle essaie de gagner sa place dans la haute société de la ville. Ambitieuse et audacieuse, elle choisit donc de s’engager pour une cause caritative : les soins apportés aux malades et aux pauvres. C’est ainsi qu’elle fréquente la Maison Helcel qui est tenue par les sœurs de la charité. Lors de l’une de ses visites, une résidente, Mme Mohr, semble introuvable. Finalement, la vieille dame sera retrouvée morte dans le grenier. Crise cardiaque…mais Zofia, grand lectrice d’Edgar A. Poe, pressent que ce décès n’est pas naturel. Elle décide de mener l’enquête.

« Madame Mohr a disparu » est le premier volume d’une série qui doit aller de 1893 à 1946, nous montrant ainsi l’évolution de la ville de Cracovie. La reconstitution de l’époque est d’ailleurs l’un des points forts du roman. En 1893, Cracovie est une ville provinciale qui fait partie de l’empire austro-hongrois et de nombreuses nationalités, langues et religions s’y côtoient. Maryla Szymiczkowa (qui est en fait un duo constitué de Jacek Dehnel, romancier, et Piotr Tarczynski, historien) insère de véritables évènements et personnalités dans l’intrigue.

Ce roman policier historique est marqué par un ton ironique et satirique, ce qui le rend particulièrement réjouissant. Que ce soient les réparties bien senties de Zofia, ou les auteurs qui se moquent de leur héroïne, j’ai passé un excellent moment entre les pages de ce roman. Zofia est un personnage très réussi, aussi attachante qu’agaçante par sa pingrerie et son besoin de réussite sociale. L’appartenance à une classe sociale est essentielle dans la Cracovie de cette fin du XIXème siècle et tout le roman tourne autour de l’idée d’ascension sociale.

« Madame Mohr a disparu » est un cosy crime historique savoureux, bien construit, plein d’ironie et qui nous propose un personnage principal haut en couleurs.

Traduction Marie Furman-Bouvard

Madame Hayat de Ahmet Altan

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Après le décès de son père, Fazil doit devenir boursier afin de poursuivre ses études de lettres et il emménage dans une modeste pension. Il y croise des personnes très diverses et attachantes : Gülsum le travesti, un journaliste surnommé le Poète, la petite Tevhide et son père, Mogambo qui vend des sacs à la sauvette. Pour gagner un peu d’argent, Fazil fait de la figuration dans une émission de variétés. C’est là qu’il rencontre la voluptueuse Mme Hayat dont il s’éprend. « Madame Hayat m’avait fait entrer dans sa vie avec la même simplicité naturelle, la même douceur harmonieuse avec laquelle elle offrait son corps, et je m’y étais installé sans rencontrer le moindre obstacle. » Fazil va également faire la connaissance d’une jeune étudiante, Sila, qui partage son amour de la littérature. Elle a connu le même déclassement social que lui. Les deux jeunes gens ne peuvent que se comprendre et s’accorder. Mais la sérieuse Sila peut-elle faire oublier la joyeuse légèreté de Mme Hayat ?

Ahmet Altan, écrivain et journaliste, a écrit son roman durant ses quatre années d’emprisonnement. « Madame Hayat » est bien entendu un roman d’apprentissage et un roman d’amour. Mais il est surtout un roman engagé, une ode à la liberté. L’histoire de Fazil se déroule pendant que la peur s’impose à tous en Turquie. Les arrestations arbitraires se multiplient, le gouvernement règne par la terreur. Mme Hayat, par sa joie de vivre et son caractère flamboyant, résiste à la situation. Elle célèbre le moment présent, la volupté et la désinvolture éloignent la peur. Et l’amour devient le dernier lieu de liberté. L’auteur célèbre également celle offerte par les mots et le courage de ceux qui osent prendre la plume pour la défendre.

« Madame Hayat » nous offre de belles réflexions sur le cliché et le hasard, un portrait éblouissant de femme et un hommage vibrant à ceux qui résistent pour rester libre.

Traduction Julien Lapeyre de Cabanes

Sauvagines de Gabrielle Filteau-Chiba

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Raphaëlle Robichaud est garde-forestière dans le Kamouraska. Elle y vit dans une caravane, seule avec sa chienne Coyote. Quand cette dernière disparait, Raphaëlle part à sa recherche dans la forêt et elle la retrouve prisonnière d’un piège de braconnier. Toute la zone, où elle a découvert sa chienne, est jonchée de cadavres d’animaux, de cages et de pièges. Raphaëlle décide de mettre ce braconnier hors d’état de nuire.

« Sauvagines » est le deuxième volume de la trilogie de Gabrielle Filteau-Chiba. Comme dans « Encabanée », l’action du roman se déroule dans la région sauvage du Kamouraska et a pour thématique la sauvegarde de la faune et de la flore. Nous retrouvons également Anouk, l’héroïne du premier roman et j’ai beaucoup apprécié son retour et la relation qu’elle noue avec Raphaëlle. A la solitude volontaire de « Encabanée » répond ici une belle sororité, une lumière naissant de la présence de l’autre. « Sauvagines » est un roman résolument féministe. Le braconnier n’est pas violent qu’avec les animaux, il l’est également avec les femmes ce qui ne fait que renforcer la détermination de Raphaëlle à le retrouver.

La tonalité du roman concernant la défense de la faune et de la flore est globalement pessimiste. Raphaëlle est totalement désabusée face à certaines décisions prises par le gouvernement canadien. « Je croyais que mon travail au Ministère serait valorisant, donnerait un sens aux heures sur mon talon de paye. Je m’imaginais parcourir des kilomètres infinis de forêt et de parcs comme en mission. Enrichir mon savoir. Je suis agente de protection de la faune, mais au fond, je ne protège pas les chassés. Non, je suis un pion du gouvernement sur un échiquier trop grand pour moi. » 

Malgré quelques longueurs sur la fin, j’ai apprécié de retrouver l’univers de Gabrielle Filteau-Chiba, sa plume vive et son engagement écoféministe.