
Six livres m’ont accompagnée durant le mois d’avril : trois essais passionnants, une pièce de théâtre et deux romans.
-« Trois jours pour la joie » m’a permis de découvrir le talentueux Olivier Bruneau qui explore ici les injonctions au bonheur de notre société ;
-« Les miettes » de Lukas Bäfuss, formidable et terrible roman sur le déterminisme social durant les années de plomb en Italie ;
-« The mousetrap » d’Agatha Christie, j’ai déjà eu le plaisir de voir la pièce deux fois en français et je vais très prochainement la voir au St Martin’s theatre de Londres, on ne se lasse pas de Lady Agatha !
-« Inventer sa chambre à soi » où Chantal Thomas évoque trois écrivaines et leur conquête d’un espace personnel pour créer : Virginia Woolf, Colette et Patti Smith ;
-« Le château de mes sœurs » qui est une enquête riche et stimulante de Blanche Leridon sur les fratries féminines ;
-« Le parfum des années » qui est un nouvel opus de la collection « Ma nuit au musée » où Evelyne Bloch-Dano choisit de passer une nuit dans la Villa du Temps retrouvé à Cabourg que je rêve de visiter.
Côté cinéma, j’ai vu sept films dont voici mes préférés :

1993, au Nigéria, Remi, 10 ans, et Akinola, 8 ans, sont seuls chez eux. Leur mère est institutrice et leur père est souvent absent. Les deux frères jouent, se disputent, s’ennuient. Leur père arrive à l’improviste et il emmène ses enfants avec lui à Lagos où il travaille. Remi et Akinola vont découvrir une ville en pleine ébullition.
Akinola Davies Jr et son frère Wale ont écrit le scénario de ce film en partie autobiographique. Pour les deux enfants, cette journée avec leur père sera unique. Ils découvrent une grande ville, eux qui vivent près d’une forêt tropicale. Le bruit, la foule, nous découvrons Lagos à hauteur d’enfants, avec leur dévorante curiosité. Durant la journée, ils vont également découvrir des facettes cachées de leur père. Ils ne saisissent pas tout mais observent intensément. Au fur et à mesure de la journée, une tension s’installe. Le père attend une paie toujours différée et les résultats de l’élection présidentielle se font attendre. Moshood Abiola semble avoir été largement élu mais les militaires sont de plus en plus présents dans les rues de la ville. Le père est un partisan d’Abiola. Le portrait du père est très réussi, c’est un homme charismatique, protecteur et mystérieux. Il y a de très beaux moments d’intimité, de complicité entre les trois membres de cette famille. La fin, surprenante, est totalement bouleversante.

A l’adolescence, John Davidson développe un syndrome de Gilles de la Tourette, une maladie caractérisée par de forts tics moteurs et vocaux qui peuvent être des insultes. Dans les années 80, cette maladie neurologique n’est presque pas connue et John en subit les conséquences : scolarité chaotique, tabassage brutal après une insulte mal comprise, abandon du père et incompréhension de sa mère. Fort heureusement, il rencontre également des personnes empathiques comme Dottie, une infirmière en psychiatrie qui va l’accompagner tout au long de sa vie et l’aider à accepter sa maladie.
« Plus fort que moi » (« I swear » en v.o.) est le récit de la vie de John Davidson, un écossais qui participa à une meilleure connaissance et compréhension du syndrome de la Tourette. Il fut d’ailleurs décoré de l’ordre de l’empire britannique par Elizabeth II en 2019. Cette scène ouvre le film et en donne le ton puisque John ne peut s’empêcher de crier « Fuck the Queen ! ». Le film de Kirk Jones va osciller entre humour et émotion sans jamais tomber dans la mièvrerie. John est regardé avec bienveillance, sympathie et sans moquerie. Certaines scènes sont vraiment marquantes comme celle où John rencontre une jeune femme, atteinte de la même maladie, leur conversation commence par une incroyable série d’insultes ! Le parcours de notre héros est remarquable, édifiant (la fin appuie un peu trop sur cela) et la performance de Robert Aramayo est extraordinaire. Une comédie sociale réussie comme les anglais savent en réaliser.
Et sinon :
- « Les filles du ciel » de Bérangère McNeese : Héloïse, presque 16 ans, a fugué de son foyer pour mineurs. Mallorie, qui l’a aidée à ne pas se faire prendre par le vigile du supermarché après un vol, lui propose de venir habiter avec elle. Dans l’appartement, il y a aussi Mona, une ancienne toxico devenue caissière de supermarché, Jenna qui travaille en boite de nuit avec Mallorie et le bébé de cette dernière. Chacune met l’argent gagné dans le pot commun. Dans cette petite communauté, la sororité passe avant tout et tout le monde. Mais Héloïse va découvrir que les règles du groupe peuvent être oppressantes et intrusives. L’actrice Bérangère McNeese réalise ici son premier film qui est un concentré d’énergie et de rage. Les quatre filles ont soif d’indépendance, surtout loin des hommes. La réalisatrice porte un regard plein de tendresse sur son gang de filles. Et les quatre héroïnes sont bien évidemment attachantes : la gouailleuse Mallorie (Shirel Nataf découverte dans l’excellent « Ma frère »), la solide Jenna (Yowa-Angélys Tshikaya), la fragile Mona (Mona Berard) et la toute jeune et déterminé Héloïse (Héloïse Volle), quatre actrices formidables au naturel déconcertant.
- « Romeria » de Carla Sion : Marina a 18 ans, elle est orpheline et pour avoir accès à une bourse d’études, elle doit obtenir un document d’état civil qu’elle n’a pas. La famille de son père doit la reconnaître officiellement. Elle se rend donc en Galice, à Vigo, pour rencontrer la famille de son père qu’elle n’a jamais connu. Marina y est accueillie plus ou moins chaleureusement. Le souvenir de son père, mort du sida, a laissé une empreinte douloureuse sur ses proches. « Romeria » fait des aller-retours entre le présent de Marina et le journal intime de sa mère en 1983. Leur histoire raconte celle de l’Espagne. Après la dictature, la Movida fut un incroyable élan de libération et de vitalité. Mais ce fut également une période synonyme de drogues. Le film rappelle ce que furent les débuts de l’épidémie de sida et la honte qui les accompagna. Marina découvre beaucoup de choses sur son père et les conditions de son décès. La famille bourgeoise de celui-ci est experte en non-dits pour protéger sa réputation. « Romeria » est vibrant de sensations, de soleil et de vent et il est porté par la jeune Llucia Garcia, lumineuse et infiniment touchante.
- « La femme de » de David Roux : A la mort de sa mère, Antoine souhaite emménager dans la demeure familiale à Angers pour que son père, impotent, ne reste pas seul. Marianne, son épouse, refuse mais qu’importe son avis. Ne travaillant pas, elle pourra bien s’occuper de son odieux beau-père qui la sonne littéralement pour oui ou pour un non. Marianne commence à étouffer dans cette grande demeure bourgeoise où elle devient de plus en plus invisible pour son entourage. « La femme de » évoque bien entendu l’univers de Claude Chabrol qui observait avec acuité les travers de la bourgeoisie. Insidieusement, la personnalité de Marianne est effacée par l’autorité de son mari, par ses devoirs d’épouse et de mère. Elle se doit d’être toujours disponible, tirée à quatre épingles et obéissante. Ses enfants semblent également faire peu de cas d’elle, sa fille adolescente ira même jusqu’à dire au lycée qu’elle est morte. Le réveil de Marianne viendra de son passé. Pour incarner cette femme entravée, Mélanie Thierry est admirable, elle incarne à la perfection la mélancolie de Marianne et son envie de partir.
- « La corde au cou » de Gus Van Sant : Tony Kiritsis est totalement ruiné et il en veut tout particulièrement à la société de crédit avec qui il a traité ses affaires. Il estime être victime d’une injustice et il décide de kidnapper le directeur de cette société. Ce dernier étant en train de se la couler douce en Floride, Tony enlève son fils qui travaille là. Il a imaginé un système pour tenir son otage : un fil de fer est placé autour de son cou et il est relié à la gâchette d’un fusil à canon scié. Les médias américains vont suivre en direct le kidnapping et son dénouement. Gus Van Sant s’inspire ici d’un véritable fait divers de 1977, le générique de fin montre des images de l’époque. Le réalisateur fait le portrait d’un homme désespéré, ayant tout perdu et dont la colère le pousse à commettre un acte fou. Sa violence n’est pas sans faire écho à ce qui se passe aujourd’hui aux Etats-Unis. L’ultralibéralisme écrase toujours les plus fragiles. Tony Kiritsis, interprété par Bill Skarsgard, est un personnage pour lequel on ressent de l’empathie malgré ses agissements. Il en est de même pour sa victime (Dacre Montgomery) qui se fait copieusement rabaisser par son père (Al Pacino) qui n’a pas l’intention d’interrompre ses vacances pour lui venir en aide. Gus Van Sant nous revient donc en pleine forme avec ce film sur la révolte d’un homme déclassé socialement.
- « Nous l’orchestre » de Philippe Béziat : Philippe Béziat nous plonge au cœur de l’Orchestre de Paris dirigé, pour la plupart des œuvres interprétées, par le jeune et dynamique chef d’orchestre finlandais Klaus Mäkelä. Une immersion totale permise grâce à de nombreux micros répartis dans la grande salle de la Philharmonie nous permettant ainsi de nous mettre à la place des musiciens. Ils sont d’ailleurs interrogés individuellement sur l’écoute d’un passage musical, sur leur choix de jouer dans un orchestre. Certains y ont fait toute leur carrière, d’autres ne seront que de passage. Le document fait la part belle aux répétitions, aux concerts et souligne l’incroyable sens du collectif de ces cent vingt musiciens. Mais le réalisateur n’enjolive pas non plus la vie du groupe, il y a aussi des disputes, des rivalités, des antipathies comme sur n’importe quel lieu de travail. Malgré cela, l’harmonie se fait une fois sur scène, la musique surpasse et transcende tout. Passionnant et intelligemment mis en scène, ce documentaire nous permet de découvrir l’envers du décor des concerts de l’Orchestre de Paris.
De bonnes idées