Bilan livresque et cinéma d’octobre

En faisant le bilan de mes lectures du mois d’octobre, je me rends compte qu’il a été placé sous les signes des autrices françaises et étrangères avec des univers très variés :

– « La dernière des Wilberforce » m’a permis de retrouver Julia Kerninon dont j’apprécie le travail depuis longtemps et qui cette fois nous offre un thriller psychologique plutôt réussi sur une presqu’île ;

– « Les grues volent vers le sud » fut une merveille découverte où Lisa Ridzén aborde avec délicatesse et tendresse la fin de vie d’un homme qui ne veut pas être séparé de son chien ;

– « Le voyage à Paimpol » nous raconte la fugue d’une femme mariée qui étouffe entre son travail à l’usine et ses tâches domestiques, l’écriture vive et juste de Dorothée Letessier m’a totalement embarquée ;

– « West » est le deuxième roman de Carys Davies que je lis et qui confirme mon envie de tout lire de cette autrice ;

– « Je » de Lilia Hassaine est une réécriture de « Jane Eyre » qui ne m’a pas complétement convaincue.

Côté cinéma, j’ai vu 11 films dont voici mes préférés :

Henry Marre a dilapidé l’argent de sa femme et il essaie désespérément de se placer dans l’administration du gouvernement de Vichy. Il ne ménage pas sa peine en participant à des soirées, en forçant les portes des ministères en zone libre et en laissant son livre « Notre salut » un peu partout. Cela finit par payer puisqu’il est embauché au Commissariat à la lutte contre le chômage et il prend la direction de l’antenne de Limoges. Le voilà installé derrière un beau bureau où il pourra mettre en œuvre ses idées sur la rationalisation du travail. Pendant ce temps, sa femme Paulette est restée à Paris avec leurs trois enfants en attendant de pouvoir rejoindre son mari et retrouver une vie plus confortable.

Il y a tant à dire sur le film remarquable d’Emmanuel Marre qui m’a hantée durant plusieurs jours après la séance de cinéma. « Notre salut » est un film historique mais la reconstitution des années 1940-44 n’est jamais appuyée. Bien au contraire, Emmanuel Marre fait le choix de la modernité pour souligner l’actualité de ce qu’il nous montre. La réalisation en caméra embarquée, la musique (Pop Corn, Alphaville, « Life is life » qui accompagne des images glaçantes), le langage du management (les propos sur les chômeurs sont toujours les mêmes) et les dialogues improvisés contribuent à l’effacement des codes du film historique. Il y a aussi des idées brillantes de mise en scène comme celle des coups de projecteur sur les personnages comme s’ils étaient pris dans les phares d’une voiture, aveuglés totalement. Henri Marre est de ceux que ne voient pas ou ne veulent pas voir. L’arrière-grand-père du réalisateur était un pétainiste convaincu, un arriviste sans envergure, un fonctionnaire obéissant et veule. L’homme verra la débâcle de Pétain ainsi que celle de son couple. L’histoire de Paulette et Henri est illustrée par les belles et littéraires lettres qu’ils échangent. Bien entendu, il faut également souligner la fascinante performance de Swann Arlaud qui incarne parfaitement cet homme sans charisme. Et il ne faut pas oublier la remarquable Sandrine Blancke dans le rôle de Paulette. « Notre salut » est un film admirable, sûrement l’un des meilleurs de l’année 2026.

 

Christophe, 11 ans, penche dangereusement. Il n’y peut rien mais tout le monde pense qu’il fait l’andouille. Sur les photos de classe, il sort systématiquement du cadre. Il se fait disputer à l’école comme à la maison où ses parents agriculteurs ont d’autres soucis à gérer. Le problème devenant récurrent et dramatique, Christophe passe enfin des radios et sa scoliose est enfin visible pour tous. Le traitement ne vas pas beaucoup plaire au jeune garçon puisqu’il va devoir porter un corset jour et nuit.

Ce dessin-animé est une pure merveille visuelle puisque les dessins sont réalisés à l’aquarelle. Le film aborde plusieurs sujets graves. Il y a celui de l’adolescence et des premiers émois amoureux en plein cœur de la Beauce. Dans les années 80, la campagne propose peu d’occupations aux jeunes gens qui vivotent entre l’arrêt de bus et la piscine. L’adolescence de Christophe se complique avec le port du corset qui le stigmatise. Mais l’imagination peut améliorer le quotidien et lorsqu’il est en colère, Christophe imagine que le monde chavire à l’instar de sa colonne vertébrale. Ces scènes sont particulièrement réjouissantes surtout quand le héros veut venger son père. Car « Le corset » évoque aussi la situation des agriculteurs à qui qu’il a été conseillé de passer à l’agriculture intensive des céréales. Ce qui ici sera une catastrophe. Enfin, il y a la musique qui permet de s’évader : Christophe apprend à jouer de l’orgue à l’église et son père écoute avec émotion « Comme un ouragan » de Stéphanie de Monaco. Toute une époque ! Infiniment poétique, plein de tendresse pour ses personnages, « Le corset » est un régal.

 

Une classe de terminale part en voyage scolaire à Naples et Pompéi. Leur professeur de latin, Mme Mercier, les accompagne. Entre découverte de la ville, visite de la Villa des Mystères, les escapades nocturnes, le voyage est mouvementé : les adolescents se charrient, se rapprochent et s’interrogent sur leur avenir. James et Toni sont inséparables, le premier est le beau gosse de la classe à qui personne ne peut résister alors que le second est tourmenté et turbulent. Il a également un penchant pour son meilleur ami. Un troisième personnage va peu à peu s’infiltrer dans ce duo. Suzanne est une jeune femme intelligente, sensible et taciturne qui peine à nouer des amitiés.

Dans « La gravida », Marine Altan filme merveilleusement bien ce moment de bascule entre l’adolescence et l’âge adulte. Sous le soleil de Naples, c’est un tourbillon d’émotions, de désir qui emportent nos adolescents. Dans notre trio de héros, Toni est sans aucun doute le plus touchant. Sous ses airs nonchalants, il est en quête de ses origines car sa grand-mère, morte avant sa naissance, est originaire de Naples. Des photos de la villa, où elle était bonne, accompagnent le jeune homme dans son voyage. On devine rapidement que sa situation familiale est instable et douloureuse. De toute la classe, Toni est le seul a ne pas savoir ce qu’il fera après le bac. Tous les jeunes acteurs du film sont d’une grande justesse, tout comme leur professeur qui oscille entre enthousiasme et profonde lassitude. La belle escapade aura malheureusement des airs de tragédie antique et on quitte cette classe de terminale le cœur serré.

Et sinon :

  • « Les roches rouges » de Bruno Dumont : Geo, 5 ans, et ses copains passent leurs journées à crapahuter sur les roches rouges de leur coin de méditerranée, à plonger du haut des falaises et parfois à piquer dans les voitures ouvertes des touristes. Ce jeune garçon énergique va bientôt tomber sous le charme d’Eve qui appartient à une autre bande venue des quartiers huppés. Au milieu de ces paysages sublimes, inondés de lumière, Bruno Dumont rejoue « Roméo et Juliette » en miniature. Le naturel, la grâce des enfants sont sidérants avec en tête Kaylon Lancel qui est éblouissant. Les adultes sont quasiment absents comme si les enfants étaient seuls au monde et le réinventaient.

 

  • « Raison et sentiments » de Georgia Oakley : Difficile de rivaliser avec l’adaptation d’Ang Lee mais le film de Georgia Oakley a beaucoup d’atouts: sa mise en scène élégante, l’importance de la nature, une ambiance mélancolique et un casting de qualité. Daisy Edgar-Jones (Elinor) et George McKay (Edward Ferrars) forment un couple parfait, pudique et sensible. Herbert Nordrum est également à la hauteur en colonel Brandon. Malheureusement le couple Marianne/ Willoughy est inconsistant et leur passion est peu crédible (Frank Dilane n’a que peu de scènes pour faire exister son personnage). Cette adaptation n’en reste pas moins très plaisante à regarder.

 

  • « Butterfly jam » de Kantemir Balagov : New Jersey, Pyteh, 16 ans, vit seul avec son père Azik issu de la diaspora Tcherkesse. Le premier est un prometteur champion de lutte, le second est chef dans le restaurant de sa sœur. Pour Pyteh, son père manque d’ambition. « Butterfly jam » est un récit d’apprentissage entre profonde tendresse et violence brutale. Les héros évoluent dans une ambiance de masculinité exacerbé que Pyteh voudrait déconstruire. Le réalisateur introduit des scènes fantaisistes (le Pélican ou la présence de Monica Bellucci) qui illuminent la noirceur de l’intrigue. Barry Keoghan est encore une fois d’une rare intensité.

 

  • « Rose » de Markus Schleinzer : Un soldat prussien revient de la guerre de Trente ans et récupère la ferme abandonnée qu’il a reçu en héritage. Il fait prospérer son exploitation, se marie, devient père. Une réussite trop éclatante qui attise les jalousies. On le pense imposteur mais la vérité sera encore plus terrible car le soldat est en réalité une femme. Inspiré de faits réels, le film magnifie le talent de Sandra Hüller qui livre ici une performance impressionnante. Le personnage de Rose est extrêmement touchant, elle explique, dans un monologue devant le juge, que porter des pantalons signifiait qu’elle était libre.

 

  • « Irish travellers » d’Alexander Murphy : Dans un mobile home en bord de route du comté de Tipperary vit la famille O’Reilly. Ils sont dix dans cet espace étroit et rongé par la rouille. Le père, Patrick, est descendant de travellers, des nomades aujourd’hui sédentarisés. Le réalisateur les suit au fil des saisons. Les difficultés matérielles sont importantes ; le père, dépressif, est fragile et il a régulièrement à faire avec la justice. Malgré cela, la famille est incroyablement unie, les enfants s’épanouissent dans la nature alentour et avec leurs animaux (des lévriers et des chevaux). La famille O’Reilly est attachante, bouleversante et on espère qu’ils pourront longtemps continuer à vivre comme ils le souhaitent.

 

  • « Shaun le mouton : la bêêête d’Halloween » de Steve Cox et Matthew Walker : le mouton le plus drôle et le plus futé des studios Aardman est de retour pour notre plus grand plaisir ! Cette fois, l’intrigue nous plonge dans l’ambiance d’Halloween avec un terrifiant Big Foot. Comme toujours, les rebondissements s’enchainent, les clins d’œil aux cinéphiles aussi, de quoi satisfaire les grands comme les petits !

 

  • « The social reckoning » d’Aaron Sorkin : Seize ans après « The social network », Aaron Sorkin revient sur le sujet de Facebook et de Mark Zuckerberg. Il s’inspire d’une série d’articles publiés par le Wall Street Journal en 2021. La lanceuse d’alerte Frances Haugen a détaillé la manière dont les algorithmes entrainaient la radicalisation des utilisateurs. Le film est un dossier enquête comme les américains savent si bien les faire : rythmé, aux dialogues ciselés et au casting impeccable (Jeremy Strong est un glaçant Zuckerberg). « The social reckoning » est efficace et inquiétant quant au pouvoir des réseaux sociaux à façonner nos esprits et nos convictions.

 

  • « L’espèce explosive » de Sarah Arnold : Felda, un gendarme corse, est muté dans les Ardennes. Dépressif, il peine à s’intégrer jusqu’à ce qu’un conflit entre agriculteurs et chasseurs dégénèrent. Ce premier film est totalement décalé, frappadingue et est un petit cousin du « P’tit Quinquin » de Bruno Dumont. Les dialogues sont savoureux, piquants, les situations improbables et extravagantes. Les casting, seconds rôles compris, est particulièrement réussi.

 

Bilan livresque et cinéma de septembre

 

Déjà septembre s’achève, il est donc temps de revenir sur mes lectures du mois :

-« Le bureau des audacieuses », Mélanie Adler dresse le formidable portrait d’une femme inspirante et courageuse : la journaliste Séverine

-« Signora Sarfatti » m’a permis de découvrir un personnage très singulier de l’histoire italienne ainsi que la plume poétique et élégante de Serge Airoldi ;

-« A voix haute » est le deuxième roman de Polina Panassenko. Tout aussi réussi que le premier, il nous montre une Russie qui n’a pas fini de régler ses comptes avec le passé ;

-« Dans la tête de Sherlock Holmes-Le cauchemar de Loch Leathan », cette bande-dessinée est toujours aussi foisonnante et inventive mais il s’agit ici d’une histoire en deux parties et je vais avoir du mal à attendre la suite ;

-« Un marché noir », autre deuxième roman parfaitement réussi, cette fois Bérénice Pichat s’intéresse aux zones grises où évoluaient les mercantis ;

-« A la chaîne » où Eli Cranor poursuit sa route dans le roman noir avec cette fois une thématique plus sociale ;

-« Diables blancs », ce roman de James Robert Baker est totalement déjanté et halluciné et c’est réjouissant à lire !

Côté cinéma, j’ai vu 5 films dont voici mes préférés:

Un couple se dispute après une soirée. Les chamailleries se prolongent, semblent anodines. Pourtant Antonio quitte vraiment Marta après des années de vie commune. Cette professeur de sport doit réapprendre à vivre seule, à s’occuper d’elle. Du temps pour elle, elle ne va pas en avoir beaucoup car rapidement une maladie se déclare, un cancer qui change totalement sa façon d’envisager la vie.

Isabel Coixet s’est inspirée de l’autobiographie de Michela Murgia, atteinte d’un cancer du sein et décédée en 2023. Malgré son sujet dramatique, « Trois adieux » est un film lumineux, infiniment délicat. Marta, au tempérament réservé et sérieux, s’ouvre enfin au monde et aux autres. La murmuration des étourneaux dans le ciel de Rome, trois bols en promotion qui redonnent le goût de cuisiner, une silhouette en carton de chanteur de K-pop qui aide à briser la solitude, un collègue plein de charme, Marta s’accroche à ses instants suspendus, harmonieux. Et elle n’oublie pas les autres : sa sœur fantasque ou deux élèves en pleine crise d’adolescence. Alba Rohrwacher prête sa grâce, sa délicatesse à Marta. Elle est solaire et bouleversante. Il me faut préciser qu’Isabel Coixet n’appuie jamais sur le pathos, elle se consacre à la beauté du monde et sa redécouverte par Marta.

 

« Adieu monde cruel » de Félix de Givry : Une course-poursuite en pleine nuit dans les rues de Lisieux. Otto fuit des camardes de collège qui le harcèlent. Il est tellement au bout du rouleau qu’il prévoit de se suicider. Il rédige une lettre d’adieux qu’il photocopie pour l’envoyer à tous les élèves de sa classe. Otto décide de se jeter dans les eaux tumultueuses d’une rivière. Mais son heure n’était pas venue et le jeune garçon s’en sort. Les lettres ont été postées, Otto ne peut pas faire marche arrière sous peine d’humiliation, il choisit donc de se cacher. Au bout de quelques temps, il est recueilli par Léna qui va l’héberger dans une chambre de l’hôtel de sa mère.

Le premier film de Félix de Givry est une douce et tendre histoire de retour à la vie. Les deux adolescents vont vivre dans une bulle pendant quelques jours, quelques semaines loin de la souffrance, loin des adultes. Ensemble, ils apprivoisent la vie, les premiers émois et peuvent envisager la suite. Félix de Givry filme avec beaucoup de délicatesse ses jeunes formidables acteurs : Jane Beever et Milo Machado Graner (l’enfant de « Anatomie d’une chute »). Lumineux, « Adieu monde cruel » n’est pas sans évoquer François Truffaut et ses « Quatre cents coups ». Petit clin d’œil à la nouvelle vague, la voix off, qui nous raconte l’histoire de Léna et Otto, est celle de François Lebrun, inoubliable actrice de « La maman et la putain ».

Et sinon :

  • « L’inconnue » d’Arthur Harari : David Zimmerman, un photographe solitaire, se laisse entrainer dans une fête par des amis. Durant la nuit, il fait l’amour avec une inconnue. Lorsqu’il se réveille, il est dans le corps de la jeune femme qui se prénomme Eva. Il se met à sa recherche grâce au portefeuille qui se trouve dans la poche de son manteau dans l’espoir de réintégrer son propre corps. Arthur Harari a ici imaginé un ovni cinématographique. Il nous plonge dans un cauchemar kafkaien. Une fois le point de départ fantastique accepté, le réalisateur s’attache au quotidien, au réel des personnages confrontés à une situation déstabilisante. Leurs réactions semblent parfaitement logiques en pareilles circonstances. L’atmosphère de « L’inconnue » est sombre, poisseuse, inquiétante. Léa Seydoux et Niels Schneider sont méconnaissables. Elle, est loin du glamour, aucun maquillage sur son visage totalement opaque. Lui, est d’une maigreur effrayante comme proche de la disparition. D’ailleurs, David photographie des lieux, des rues, des immeubles et vérifie ce qui a changé avec des clichés anciens. « L’inconnue » est une œuvre déroutante, singulière et captivante.

 

  • « La vie d’une femme » de Charline Bourgeois-Tacquet : Gabrielle mène sa vie tambour battant. Elle est chirurgienne maxillo-faciale et cheffe de service dans un hôpital parisien. Son emploi du temps est surchargé mais elle arrive également à intervenir en Ukraine et à s’occuper de sa mère atteinte de démence. Gabrielle a choisi de ne pas avoir d’enfant et son mari la compare à Robocoop. Le centre du film est le personnage de Gabrielle, une femme solide, énergique, droite et brillante. Si le récit n’était que celui-là, le parcours sans faute d’une chirurgienne, il n’aurait pas beaucoup d’intérêt. Au fil du temps, Gabrielle nous montre ses failles : sa mère qui s’est peu occupée de ses enfants, son adjoint et ami qui quitte l’hôpital sans la prévenir, le manque de moyens à l’hôpital et son coup de cœur pour une écrivaine venue la regarder travailler pour un roman. Gabrielle est un personnage plus complexe, plus sensible et fragile qu’il n’y parait au départ. Son aplomb, sa détermination ne suffisent pas toujours. Son aventure avec l’écrivaine, qui l’emmène dans les montagnes italiennes auprès d’Erri de Luca, est une soupape, un moment de respiration dans son quotidien beaucoup trop stressant. Gabrielle est incarnée par Léa Drucker, parfaite comme à son habitude, dans ce rôle intense.

 

  • « Fjord » de Cristian Mungiu : Mihai Gheorghiu, un ingénieur roumain, s’installe en Norvège avec sa femme Lisbet, originaire de ce pays, et leurs cinq enfants. Leur intégration se déroule à merveille, chacun est apprécié dans son travail : lui comme informaticien, elle comme aide-soignante dans un Ehpad. les deux aînés trouvent rapidement une amie sincère. les choses se gâtent lorsqu’une enseignante découvre des bleus sur le corps de la fille aînée du couple. Une enquête sociale est alors initiée. En attendant les conclusions, les cinq enfants sont enlevés à leurs parents et placés dans des familles d’accueil. Cristian Mungiu cherchait à montrer dans son dernier film, l’impossible communication entre deux mondes totalement opposés. Il y a d’un côté une famille roumaine extrêmement croyante, rigoriste dans ses méthodes d’éducation et de l’autre côté un pays scandinave progressiste mais qui au nom de l’intérêt supérieur de l’enfant place une famille dans un terrible et sévère engrenage. Aucune des deux parties n’est épargnée par le réalisateur, les torts et l’incompréhension sont partagés et chaque partie tombe dans l’excès. Le récit est tendu, efficace mais il s’avère également un peu trop long (2h26).

 

Bilan livresque et cinéma de juillet

Six romans m’ont accompagnée pendant le mois de juillet :

-« Emma M. Lion, volume 1 » de Beth Brower, quoi de mieux que de débuter le mois avec cette petite merveille à l’humour piquant ?

-« Mariage fantôme » qui m’a permis de retrouver la plume délicate et sensible de David Park,

-« Le visage de nuit » où Cécile Coulon nous replonge dans un conte gothique au Fond du puits avec un personnage principal bouleversant,

-« Les invisibles », le talent de R.J. Ellory est encore à l’œuvre dans ce roman noir, très noir,

-« Emma M. Lion, volume 2 », impossible de résister très longtemps à la délicieuse héroïne de Beth Brower,

-« Été », la nouvelle traduction de Julie Wolkenstein m’a donné envie de relire ce grand roman d’Edith Wharton.

 

Côté cinéma, j’ai vu six films dont voici mon préféré :

Dans trois heures aura lieu la première de « Macbeth » mis en scène par Nina. C’est également sa première en tant que metteuse en scène. Le moins que l’on puisse dire, c’est que tout ne va pas se dérouler comme prévu. Tout commence à l’entrée des artistes où Nina a oublié son badge et manque de se faire mettre à la porte par un gardien zélé. Puis, elle découvre que sa Lady Macbeth est coincée à Brest en raison d’une grève des transports. Ses acteurs ne vont pas beaucoup l’aider non plus : Macbeth est égocentrique et mesquin, une sorcière ne comprend rien à la pièce, le prince fantôme a de multiples superstitions et une actrice se détend en fumant un joint à la cantine. Le lever de rideau sur le « Macbeth » de Nina aura-t-il bien lieu ?

Attention, régal absolu ! La comédie de Martin Darondeau et Bertrand Usclat est hilarante, les dialogues sont ciselés et piquants, le tempo virevoltant. Le film se moque gentiment des acteurs du français tout en montrant l’envers du décor et l’incroyable travail que nécessite une pièce de théâtre. Tous les acteurs viennent évidement de la Comédie française (même Eric Ruff, l’ancien directeur, est présent pour un amusant clin d’œil) : Laurent Stocker parfait en cabotin, Marina Hands, Julien Frison, Adeline d’Hermy, Guillaume Gallienne, le formidable et drôlissime Christian Hecq et la délicieuse et irrésistible Pauline Clément. Tous ont l’air de follement s’amuser et c’est contagieux.

Et sinon :

  • « In waves » de Phuong Mai Nguyen : En 2019 sortait le roman graphique de AJ Dungo où il racontait sa découverte du surf grâce à Kristen dont il était amoureux. Malheureusement, la jeune femme tomba gravement malade et mourut à 24 ans d’un cancer des os. L’histoire bouleversante de ce jeune couple est parfaitement retranscrite sur grand écran avec la même sensibilité et la même pudeur. Ce douloureux récit d’apprentissage est magnifié par les couleurs vives et chatoyantes de Phuong Mai Nguyen ce qui change du choix chromatique de la BD où les pages se déclinaient en bleu. L’histoire de AJ Dungo et Kristen, qui survit à travers l’art, est toujours infiniment touchante.

 

  • « The last viking » d’Anders Thomas Jensen : Avant de partir en prison pour braquage, Manfred confie son butin à son frère Anker. Il doit l’enterrer près de leur maison d’enfance dans les bois. Après quinze ans derrière les barreaux, Manfred retrouve son cadet qui se prend pour John Lennon et ne supporte pas qu’on l’appelle Anker. La chasse au trésor ne sera pas aussi simple qu’il l’avait imaginé. « The last viking » commence comme comme une comédie noire, déjantée et grinçante. Les deux frères croisent sur leur route des personnages tous plus loufoques les uns que les autres et ils donnent un côté absurde à cette histoire. Mais Anders Thomas Jensen nous entraine sur un tout autre terrain et il sera question de famille, de traumas, de maltraitance. L’intrigue se concentre alors sur le lien fraternel et devient infiniment touchant. Mads Mikkelsen montre un visage inédit avec ce personnage vulnérable, lunaire et profondément blessé.

 

  • « La chaleur » de Stéphane Demoustier : Marouane, 17 ans, passe des vacances en famille dans un camping des Landes. Il est timide, garde son tee-shirt et ses claquettes-chaussettes où qu’il soit et est peu loquace. Tout le contraire de son pote Noé qui parle sans cesse et est venu pour draguer. Lors d’une soirée, une altercation avec un garçon populaire finit en drame. Il passe accidentellement au-dessus d’une balustrade et décède. Marouane panique et décide d’enterrer le corps dans le sable. « La chaleur » est le récit du calvaire de Marouane, oppressé par la culpabilité. Il erre dans les allées du camping où tout le monde s’amuse et désespère de partir un jour alors que ses parents ne cessent de retarder leur départ. On ressent à chaque instant le cauchemar vécu par Marouane, renforcé par la mère du garçon disparu qui lui pose beaucoup de question. Le jeune homme doit prendre un choix crucial qui changera le cours de sa vie. Stéphane Demoustier est décidément un cinéaste passionnant et surprenant qui rend toujours parfaitement compte de la psyché de ses personnages.

 

  • « Des minions et des monstres » de Pierre Coffin : Après avoir cherché le plus méchant des méchants, les minions se retrouvent à Hollywood à la fin des années 20. Ils sont engagés pour un film et rencontrent un certain succès. Malheureusement, lorsque le cinéma devient parlant, le baragouinage des minions est rédhibitoire. James, l’artiste de la bande, va alors tenter de réaliser son propre film. Cet opus de la saga des minions n’est pas le plus réussi. L’intrigue manque de rythme et part un peu dans tous les sens. En revanche, tout ce qui tourne autour du cinéma est très réussi. Les minions se retrouvent dans les premiers films du cinéma comme « L’arrivée d’un train en gare de la Ciotat » ou « L’arroseur arrosé ». Ils croisent Charlie Chaplin, Buster Keaton, Harold Lloyd, rejouent « Citizen Kane ». Ces références sont un bel hommage au cinéma.

 

  • « Comète » d’Elie Wajeman : Une comète traverse le ciel de Paris ce qui fait naître la curiosité de ses habitants. Ils sont dix huit à évoluer dans le nouveau film d’Elie Wajeman. Il y a Albert, soulagé de revoir un ami à sa sortie de l’hôpital psychiatrique, Anna qui retrouve son père après de longues années d’absence, une journaliste en pleine séparation, une troupe de théâtre répétant du Tchekov, etc … Les scènes couvrent plusieurs genres : polar, comédie, love story, etc … Les récits s’enchainent avec rythme et les personnages finissent pour se croiser. Certaines histoires ont un goût de trop peu mais les acteurs semblent beaucoup s’amuser.

Bilan livresque et cinéma de juin

Peu de livres lus en ce mois de juin mais toutes m’ont séduite, ce qui n’est déjà pas mal ! A commencer par « La sorcière de Londres » de Nina Six qui est aussi originale et fantastique que les romans de Stella Benson dont elle parle. J’ai ensuite retrouvé avec un immense plaisir Margaret Kennedy et sa « Pièce montée ». J’ai ensuite découvert la plume poétique de Elizabeth Myers et son très singulier roman « Feuilles dans l’eau ». J’ai également lu une austenerie française de qualité et pleine de charme : « Chère Jane » de Béatrice Egémar. Enfin, j’ai terminé le mois avec un roman que je souhaite lire depuis longtemps « Une femme disparaît » d’Ethel Lina White qui a inspiré Alfred Hitchcock.

Côté cinéma, j’ai vu cinq films dont voici mes préférés :

Lucien est un frêle jeune homme, rêveur et gay ce que ne supporte pas sa conservatrice de mère. Cette dernière est d’ailleurs une ministre autoritaire et intransigeante. Son fils lui cache son immense adoration pour Jim Parfait, une icône de la scène gay aux abdos saillants et aux nombreux followers. Une nuit, Lucien fait le mur pour enfin rencontrer son idole. Il assiste, médusé, à la chute de Jim Parfait. Il est en effet atteint d’une nouvelle maladie : l’hétérose. Après avoir commencé à perdre ses abdos un par un, il’embrasse une femme en boîte de nuit. Lucien va alors aider Jim Parfait à trouver l’origine de cette maladie pour tenter de l’éradiquer.

« Jim Queen » est un dessin-animé pour adultes, cru, trash et hilarant. L’humour corrosif vise aussi bien les hétéros que les homos, personne n’est épargné et c’est ce qui rend le film si réussi. Lucien imaginait un monde LGBT+ tolérant, inclusif et il découvre malheureusement des clans, des chapelles qui ne s’apprécient guère. Mais le jeune homme changera les choses et son parcours, inventif et totalement réjouissant, lui permettra de s’assumer notamment face à sa mère pleine de haine. Je n’avais pas autant ri au cinéma depuis longtemps et je vous laisse découvrir le clou du spectacle où intervient la voix de Philippe Katherine.

 

Trieste, Fredika, une jeune suédoise de 17 ans, intègre une classe de terminale dans un lycée technique. C’est l’unique fille et ses camarades seront particulièrement lourds et pénibles (ils vont jusqu’à voler ses vêtements pendant qu’elle prend sa douche après le sport). Petit à petit, elle trouve sa place dans un trio d’amis : Antero, le poète, Mitis, le protecteur et Pasini, le provocateur. Fredika devient l’une des leurs, partage tout avec eux mais l’amitié peut-elle réellement perdurer entre ces quatre amis ?

« Une année italienne » saisit un moment suspendu dans la vie de ses jeunes gens. L’adolescence s’achève et l’âge adulte leur ouvre les bras. C’est le moment des choix pour l’avenir, des cuites entre potes, du jeu « action ou vérité ». Le film capte à merveille l’énergie du quatuor, leur légèreté, leur touchante complicité. Mais il est également emprunt de mélancolie. Rien ne dure et les tendres sentiments vont bientôt perturber la belle harmonie du groupe. Les quatre interprètes ont été parfaitement choisis, ils ne sont pas professionnels mais j’espère avoir l’occasion de les revoir sur grand écran (notamment Stella Wendrich qui incarne la lumineuse et déterminée Fred). Et puis il y a la ville de Trieste où a grandi la réalisatrice et qu’elle magnifie tout au long du film. La bande son est également impeccable. « Une année italienne » est un enchantement.

Et sinon :

  • « The plague » de Charlie Polinger : Ben passe l’été dans un camp sportif où il ne connait personne. Il se rapproche du groupe de Jake, un jeune garçon charismatique et manipulateur. Il monte ses copains contre Eli, un gamin étrange et solitaire, dévoré par un eczéma purulant. Jake le surnomme « the plague » (la peste) et lance la rumeur sur une possible contagion. « The plague » est le premier film de Charlie Polinger où il observe avec justesse des adolescents de 12-13 ans en pleine poussée d’hormones. La pression du groupe, le harcèlement, la cruauté, les prémices de la masculinité, la honte, le désir, les garçons doivent affronter tout cela et trouver leur personnalité. Ben, sociable et gentil, aura beaucoup de mal à le faire entre sa volonté de s’intégrer et celle de défendre Eli. Les jeunes interprètes sont très impressionnants. La mise en scène de Charlie Polinger évoque Kubrick avec des images, une atmosphère singulières et inquiétantes.

 

  • « The Christophers » de Steven Soderberg : Lori Butler est une artiste peintre qui gagne sa dans vie dans un foodtruck. Elle est contactée par les enfants de Julian Sklar qui a connu son heure de gloire et dont les œuvres restent mythiques. Ils veulent que Lori achève une série de tableaux intitulés les « Christophers » qui sont des portraits de l’ancien amant de Julian. Remisés au grenier, ils vaudraient une fortune une fois achevés. Mais Julian et ses enfants ne sont pas en bons termes et Lori devra se faire passer pour une assistante et opérer en douce. Des faux-semblants, des retournements de situation, des arnaques, tout ce qui plait à Steven Soderberg. Le film tourne autour de l’affrontement entre Lori et Julian, qui s’étaient déjà rencontrés auparavant ce dont Julian ne se souvient plus. Il y a un petit côté « Limier » dans ce nouveau Soderberg qui ne cesse de surprendre par la diversité de son travail. Il est bien entendu question de la propriété intellectuelle, de notoriété, de ce qu’est un artiste. Le duo d’acteurs est impeccable : Ian McKellen et Michaela Coel.

 

  • « Father » de Tereza Nvotovà : Début de journée ordinaire dans la famille de Michal, il rentre de son footing, se prépare à aller travailler pendant que sa femme s’occupe de leur fille. Aujourd’hui, c’est Michal qui déposera la petite Dominika à la crèche, ce qu’il fait avant de garer sa voiture sur le parking de son entreprise. Sauf que cet évènement n’a pas eu lieu, la petite n’a jamais été déposée à la crèche, elle est restée dans la voiture par une journée caniculaire. La réalisatrice Tereza Nvotovà réalise un film saisissant qui s’inspire de plusieurs faits divers. La question qui se pose ici est celle d’un dysfonctionnement neuronal, une absence nommée « syndrome du bébé oublié ». Michal n’est pas un père indigne, il aime sa fille et il tente de comprendre ce qui a pu se passer sans pour autant se dédouaner. Sa douleur est terrible à voir, la réalisatrice le suit pas à pas du début à la fin. Le cauchemar est filmé avec beaucoup de précision et d’empathie pour Michal.

Bilan livresque et cinéma de mai

Le mois de mai fut très satisfaisant en terme de lectures. Des romans, des essais, des nouvelles que j’ai beaucoup appréciés :

-Débuter le mois de mai avec Marco Martella est forcément une excellente idée et je me suis régalée à parcourir les allées de son « Jardin perdu » ;

-Après avoir aimé son adaptation par Valérie Donzelli, j’ai découvert la plume élégante de Franck Courtès dans son récit autobiographique « A pied d’œuvre » ;

-J’avais découvert Victoria Benedictsson dans le recueil « Hiver au féminin » et j’ai approfondi ma découverte dans « Dispute et autres nouvelles » ;

-Après « Inventer sa chambre à soi », j’ai retrouvé Chantal Thomas au bord de la Méditerranée pour de savoureux et lumineux portraits de femmes ;

-« Nos héritages » m’a permis de découvrir enfin Anna Hope et je vous en reparle très vite puisqu’il fait partie de mes lectures pour le mois anglais ;

-« Une histoire silencieuse » d’Alexandra Boilard-Lefebvre m’a beaucoup touché car il raconte le destin brisé de la grand-mère de l’autrice dans le Québec des années 60 ;

-Autre « il était temps que je le découvre », j’ai lu le dernier roman sorti en France du facétieux Anthony Horowitz intitulé « M comme meurtre ? » ;

-Enfin, je suis actuellement plongée dans « Mr Rochester et autres histoires » de Frances Towes qui m’enchante totalement.

Et côté cinéma, j’ai vu 7 films dont voici mes préférés :

Lucile, photographe parisienne, doit interrompre une séance photo avec Benoit Hamon pour répondre à son frère Paul. Sa mère, Colette, est mourante. Elle rejoint donc la maison familiale où l’attendent ses parents, son frère et sa nièce. Lucile, stressée par son travail et la maladie de sa mère, n’arrive pas à communiquer avec ses proches, s’agace, hurle. Il faut dire que ses parents sont singuliers. Son père fait l’autruche et ne gère rien. Colette refuse sa fin prochaine et elle engueule sa faille d’être venue la voir. Elle veut se lever à tout prix pour ouvrir sa boutique. Et Lucile n’est pas au bout de ses peines puisqu’elle découvre que Colette est couverte de dettes et qu’elle a usurpé l’identité de sa fille pour faire un emprunt.

Le premier film de Catherine Cosme, en partie autobiographique, est un mélange parfait d’émotion, de fantaisie et d’humour. Une famille qui peine à communiquer, une maison foutraque, des voisins qui réclament le paiement des dettes de Colette, un huissier qui essaie de faire l’inventaire des biens familiaux, une petite fille qui joue avec les perruques de sa grand-mère, ça virevolte, ça bouillonne, ça vibre à chaque plan. Le long-métrage montre l’éloignement entre Lucile, trop occupée par sa carrière, et sa mère, trop pudique pour exprimer ses problèmes. Mais il souligne également qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire au travers d’une séance photo d’une extrême tendresse. « Sauvons les meubles » doit beaucoup aussi à ses acteurs notamment Vimala Pons, pétulante, enragée et Guilaine Londez, revêche et fière. Le film est gracieux, élégant dans sa manière de traiter un sujet si douloureux et d’une grande justesse dans le rire comme dans la tristesse.

Paris, 1928, Suzanne travaille dans une fête foraine, elle est l’attraction principale de « Venus electrificata ». Son patron harangue les hommes qui vont connaître l’extase grâce à un baiser de la jeune femme (et surtout grâce à l’électricité qui passe dans un dispositif conducteur). Outre les brûlures sur ses mains, la jeune femme en a marre de se faire exploiter. Son destin va changer suite à un quiproquo. Prise pour une voyante, dont la roulotte est voisine de la sienne, Suzanne accepte de rentrer en contact avec la femme défunte d’Antoine, un artiste peintre désespéré. L’imposture fonctionne trop bien et le veuf éploré veut revoir Suzanne. Voilà une occasion en or pour s’échapper de la fête foraine, d’autant plus que l’ami galeriste d’Antoine l’encourage puisqu’il s’est remis à peindre suite aux séances de spiritisme.

Pierre Salvadori nous offre avec sa « Vénus électrique » une délicieuse comédie romantique portée par des acteurs à l’énergie communicative : Anaïs Demoustier, Pio Marmaï, Vimala Pons et Gilles Lellouche. Le réalisateur fait la part belle à ses deux héroïnes : Suzanne prête à tout pour se sortir de la misère et qui va apprendre à faire confiance et à ouvrir son cœur, Irène, la femme défunte d’Antoine, que l’on découvre au travers de son journal intime. C’est l’une des belles idées du film d’offrir une place à la disparue qui s’avère avoir beaucoup contribué au succès d’Antoine. Une femme audacieuse, inspirante, lumineuse qui va à merveille à la formidable Vimala Pons. Comme toujours chez Pierre Salvadori, les personnages sont minutieusement croqués et ils ont bien souvent des failles et des faiblesses. L’aventure de Suzanne est rocambolesque, pétillante, palpitante et c’est un régal.

 

Et sinon :

  • « Sorda » d’Eva Libertad : Angela est sourde, elle est potière et vit en couple avec Hector qui est entendant. Leur couple est solaire, harmonieux. Lui signe toujours pour ne jamais exclure sa compagne et il s’intègre parfaitement dans le groupe d’amis malentendants d’Angela. Cet accord parfait va être remis en cause par l’arrivée d’un bébé. Celui-ci souffrira-t-il du même handicap que sa mère ? Eva Libertad réalise un magnifique et touchant long métrage inspiré de l’expérience de sa sœur sourde, Miriam Garlo qui interprète Angela. Le handicap invisible de l’héroïne et les difficultés qu’elle rencontre sont parfaitement posés : aller au parc avec sa fille, la récupérer à la crèche alors que toutes les personnages autour sont entendantes. Angela se met petit à petit en retrait, elle se sent exclue du monde où évolue son enfant (d’ailleurs il faut attendre deux mois pour savoir si l’enfant est entendant ou non). Hector (Alvaro Cervantes), si prévenant, devient moins attentif tant il est accaparé par son nouveau rôle de père. Les deux acteurs sont remarquables de subtilité et de nuances. Et la fin du film est très marquante puisqu’il nous plonge dans l’univers auditif d’Angela.

 

  • « Les fleurs du manguiers » d’Akio Fujimoto : Au Bangladesh, dans un camp de réfugiés, Somira, 9 ans, son frère Shafi, 4 ans, jouent pendant que leur tante prépare leurs affaires pour un très long périple. Comme de très nombreux Rohingyas, ils doivent fuir les persécutions. Tous les trois doivent rejoindre la Malaisie où une partie de leur famille les attend. Le cinéaste japonais Akio Fujimoto est sensible au sort du peuple rohingyas et il nous montre  jour après jour ce que ses personnages doivent endurer durant leur exode : traversée maritime périlleuse, tirs des garde-côtes, poursuite à travers la jungle, passeurs brutaux, la faim et la soif. Le film nous fait partager ce périple à hauteur d’enfants, de manière réaliste avec une caméra embarquée qui ne lâche pas Somira et Shafi. On ne peut qu’admirer le courage et l’abnégation de cette jeune fille, prête à tout pour protéger son petit frère. Malgré la violence de ce qu’ils vivent, les deux enfants trouvent encore la force de jouer et ils croisent également des adultes bienveillants prêts à les aider. Même si le réalisateur n’appuie jamais sur la pathos, la fin est absolument déchirante.

 

  • « L’être aimé » de Rodrigo Sorogoyen : Esteban est un réalisateur réputé. Il s’apprête à tourner son nouveau film « Desierto ». Pour ce faire, il revient vivre en Espagne après des années passées à New York. Pour le rôle féminin principal, il a pensé à Emilia, une actrice de second plan, qui s’avère être sa fille. Les deux ne se sont pas vus depuis treize ans et le jeune femme ne garde pas de très bons souvenirs de son père bien souvent alcoolisé et drogué. « L’être aimé » n’a pas la puissance de « As bestas », l’extraordinaire film précédent de Rodrigo Sorogoyen. Mais cette impossible réconciliation entre un père et sa fille nous offre deux scènes saisissantes, deux scènes se déroulant à table. La première ouvre le film. Esteban invite sa fille à déjeuner pour lui proposer le rôle. La scène se déroule en champ-contrechamp durant la conversation. Sorogoyen resserre de plus en plus son cadrage sur les visages pour arriver à de gros plans. La scène est étouffante et souligne le malaise entre le père et sa fille. Autre repas qui cette fois se situe pendant le tournage de « Desierto ». Les acteurs, tôt le matin, doivent manger un plat à base de cabillaud. Un acteur peine à avaler correctement son repas, s’ensuit une explosion sidérante de rage d’Esteban qui montre toute la violence de son autorité et sa toxicité. Dans le rôle d’Esteban, Javier Bardem est exceptionnel et montre encore une fois l’immensité de son talent.

 

  • « Vivaldi et moi » de Damiano Michieletto : Venise 1716, Cecilia, 20 ans, a grandi à l’orphelinat, l’Ospedale delle Pietà, où elle a appris à jouer du violon. Les jeunes femmes jouent dans des églises, chez des aristocrates en étant toujours masquées. Leur excellence est appréciée et elle rapporte surtout de l’argent à l’orphelinat. Mais l’essentiel des revenus vient des mariages des orphelines avec des hommes fortunés et plus âgés. L’arrivée d’un nouveau maître de musique va changer la vie de Cecilia puisqu’il s’agit d’Antonio Vivaldi. « Vivaldi et moi » (« Primavera » en vo) n’est pas un biopic sur Vivaldi mais le récit d’une émancipation grâce à la musique. Cecilia est transcendée par ce qu’elle joue, par la passion insufflée par le maître. Les jeunes filles ne peuvent plus exercer leur art après le mariage, un véritable tiraillement pour Cecilia. La mise en scène, les décors sont somptueux et la musique de Vivaldi est particulièrement mise en valeur. Damiano Michieletto est un grand metteur en scène d’opéra et cela se sent dans son premier film.

 

  • « Histoires parallèles » d’Ashgar Farhadi : Adam, jeune sans-abri, voit une pickpocket dans le métro voler le portefeuille d’une femme. Il se précipite pour rattraper la voleuse et rend son bien à Céline. En remerciement, elle emmène le jeune homme chez sa tante, écrivaine, afin qu’il l’aide à vider son appartement contre rémunération. Sylvie est en train d’écrire un roman s’inspirant de la vie de ses voisins d’en face qu’elle espionne à la longue-vue. Voilà de quoi intriguer Adam. Le cinéaste iranien construit un récit gigogne où la réalité et la fiction s’imbriquent et s’influencent mutuellement. Le casting du film fait rêver : Isabelle Huppert, Adam Bessa, Virginie Efira, Vincent Cassel, Pierre Niney et un petit cameo, très drôle, de Catherine Deneuve. Rien à reprocher aux acteurs qui jouent parfaitement leur partition mais le film tourne rapidement à vide. Les 2h19 m’ont semblé bien longues.

Bilan livresque et cinéma d’avril

Six livres m’ont accompagnée durant le mois d’avril : trois essais passionnants, une pièce de théâtre et deux romans.

-« Trois jours pour la joie » m’a permis de découvrir le talentueux Olivier Bruneau qui explore ici les injonctions au bonheur de notre société ;

-« Les miettes » de Lukas Bäfuss, formidable et terrible roman sur le déterminisme social durant les années de plomb en Italie ;

-« The mousetrap » d’Agatha Christie, j’ai déjà eu le plaisir de voir la pièce deux fois en français et je vais très prochainement la voir au St Martin’s theatre de Londres, on ne se lasse pas de Lady Agatha !

-« Inventer sa chambre à soi » où Chantal Thomas évoque trois écrivaines et leur conquête d’un espace personnel pour créer : Virginia Woolf, Colette et Patti Smith ;

-« Le château de mes sœurs » qui est une enquête riche et stimulante de Blanche Leridon sur les fratries féminines ;

-« Le parfum des années » qui est un nouvel opus de la collection « Ma nuit au musée » où Evelyne Bloch-Dano choisit de passer une nuit dans la Villa du Temps retrouvé à Cabourg que je rêve de visiter.

Côté cinéma, j’ai vu sept films dont voici mes préférés :

1993, au Nigéria, Remi, 10 ans, et Akinola, 8 ans, sont seuls chez eux. Leur mère est institutrice et leur père est souvent absent. Les deux frères jouent, se disputent, s’ennuient. Leur père arrive à l’improviste et il emmène ses enfants avec lui à Lagos où il travaille. Remi et Akinola vont découvrir une ville en pleine ébullition.

Akinola Davies Jr et son frère Wale ont écrit le scénario de ce film en partie autobiographique. Pour les deux enfants, cette journée avec leur père sera unique. Ils découvrent une grande ville, eux qui vivent près d’une forêt tropicale. Le bruit, la foule, nous découvrons Lagos à hauteur d’enfants, avec leur dévorante curiosité. Durant la journée, ils vont également découvrir des facettes cachées de leur père. Ils ne saisissent pas tout mais observent intensément. Au fur et à mesure de la journée, une tension s’installe. Le père attend une paie toujours différée et les résultats de l’élection présidentielle se font attendre. Moshood Abiola semble avoir été largement élu mais les militaires sont de plus en plus présents dans les rues de la ville. Le père est un partisan d’Abiola. Le portrait du père est très réussi, c’est un homme charismatique, protecteur et mystérieux. Il y a de très beaux moments d’intimité, de complicité  entre les trois membres de cette famille. La fin, surprenante, est totalement bouleversante.

A l’adolescence, John Davidson développe un syndrome de Gilles de la Tourette, une maladie caractérisée par de forts tics moteurs et vocaux qui peuvent être des insultes. Dans les années 80, cette maladie neurologique n’est presque pas connue et John en subit les conséquences : scolarité chaotique, tabassage brutal après une insulte mal comprise, abandon du père et incompréhension de sa mère. Fort heureusement, il rencontre également des personnes empathiques comme Dottie, une infirmière en psychiatrie qui va l’accompagner tout au long de sa vie et l’aider à accepter sa maladie.
« Plus fort que moi » (« I swear » en v.o.) est le récit de la vie de John Davidson, un écossais qui participa à une meilleure connaissance et compréhension du syndrome de la Tourette. Il fut d’ailleurs décoré de l’ordre de l’empire britannique par Elizabeth II en 2019. Cette scène ouvre le film et en donne le ton puisque John ne peut s’empêcher de crier « Fuck the Queen ! ». Le film de Kirk Jones va osciller entre humour et émotion sans jamais tomber dans la mièvrerie. John est regardé avec bienveillance, sympathie et sans moquerie. Certaines scènes sont vraiment marquantes comme celle où John rencontre une jeune femme, atteinte de la même maladie, leur conversation commence par une incroyable série d’insultes ! Le parcours de notre héros est remarquable, édifiant (la fin appuie un peu trop sur cela) et la performance de Robert Aramayo est extraordinaire. Une comédie sociale réussie comme les anglais savent en réaliser.

Et sinon :

  • « Les filles du ciel » de Bérangère McNeese : Héloïse, presque 16 ans, a fugué de son foyer pour mineurs. Mallorie, qui l’a aidée à ne pas se faire prendre par le vigile du supermarché après un vol, lui propose de venir habiter avec elle. Dans l’appartement, il y a aussi Mona, une ancienne toxico devenue caissière de supermarché, Jenna qui travaille en boite de nuit avec Mallorie et le bébé de cette dernière. Chacune met l’argent gagné dans le pot commun. Dans cette petite communauté, la sororité passe avant tout et tout le monde. Mais Héloïse va découvrir que les règles du groupe peuvent être oppressantes et intrusives. L’actrice Bérangère McNeese réalise ici son premier film qui est un concentré d’énergie et de rage. Les quatre filles ont soif d’indépendance, surtout loin des hommes. La réalisatrice porte un regard plein de tendresse sur son gang de filles. Et les quatre héroïnes sont bien évidemment attachantes : la gouailleuse Mallorie (Shirel Nataf découverte dans l’excellent « Ma frère »), la solide Jenna (Yowa-Angélys Tshikaya), la fragile Mona (Mona Berard) et la toute jeune et déterminé Héloïse (Héloïse Volle), quatre actrices formidables au naturel déconcertant.

 

  • « Romeria » de Carla Sion : Marina a 18 ans, elle est orpheline et pour avoir accès à une bourse d’études, elle doit obtenir un document d’état civil qu’elle n’a pas. La famille de son père doit la reconnaître officiellement. Elle se rend donc en Galice, à Vigo, pour rencontrer la famille de son père qu’elle n’a jamais connu. Marina y est accueillie plus ou moins chaleureusement. Le souvenir de son père, mort du sida, a laissé une empreinte douloureuse sur ses proches. « Romeria » fait des aller-retours entre le présent de Marina et le journal intime de sa mère en 1983. Leur histoire raconte celle de l’Espagne. Après la dictature, la Movida fut un incroyable élan de libération et de vitalité. Mais ce fut également une période synonyme de drogues. Le film rappelle ce que furent les débuts de l’épidémie de sida et la honte qui les accompagna. Marina découvre beaucoup de choses sur son père et les conditions de son décès. La famille bourgeoise de celui-ci est experte en non-dits pour protéger sa réputation. « Romeria » est vibrant de sensations, de soleil et de vent et il est porté par la jeune Llucia Garcia, lumineuse et infiniment touchante.

 

  • « La femme de » de David Roux : A la mort de sa mère, Antoine souhaite emménager dans la demeure familiale à Angers pour que son père, impotent, ne reste pas seul. Marianne, son épouse, refuse mais qu’importe son avis. Ne travaillant pas, elle pourra bien s’occuper de son odieux beau-père qui la sonne littéralement pour oui ou pour un non. Marianne commence à étouffer dans cette grande demeure bourgeoise où elle devient de plus en plus invisible pour son entourage. « La femme de » évoque bien entendu l’univers de Claude Chabrol qui observait avec acuité les travers de la bourgeoisie. Insidieusement, la personnalité de Marianne est effacée par l’autorité de son mari, par ses devoirs d’épouse et de mère. Elle se doit d’être toujours disponible, tirée à quatre épingles et obéissante. Ses enfants semblent également faire peu de cas d’elle, sa fille adolescente ira même jusqu’à dire au lycée qu’elle est morte. Le réveil de Marianne viendra de son passé. Pour incarner cette femme entravée, Mélanie Thierry est admirable, elle incarne à la perfection la mélancolie de Marianne et son envie de partir.

 

  • « La corde au cou » de Gus Van Sant : Tony Kiritsis est totalement ruiné et il en veut tout particulièrement à la société de crédit avec qui il a traité ses affaires. Il estime être victime d’une injustice et il décide de kidnapper le directeur de cette société. Ce dernier étant en train de se la couler douce en Floride, Tony enlève son fils qui travaille là. Il a imaginé un système pour tenir son otage : un fil de fer est placé autour de son cou et il est relié à la gâchette d’un fusil à canon scié. Les médias américains vont suivre en direct le kidnapping et son dénouement. Gus Van Sant s’inspire ici d’un véritable fait divers de 1977, le générique de fin montre des images de l’époque. Le réalisateur fait le portrait d’un homme désespéré, ayant tout perdu et dont la colère le pousse à commettre un acte fou. Sa violence n’est pas sans faire écho à ce qui se passe aujourd’hui aux Etats-Unis. L’ultralibéralisme écrase toujours les plus fragiles. Tony Kiritsis, interprété par Bill Skarsgard, est un personnage pour lequel on ressent de l’empathie malgré ses agissements. Il en est de même pour  sa victime (Dacre Montgomery) qui se fait copieusement rabaisser par son père (Al Pacino) qui n’a pas l’intention d’interrompre ses vacances pour lui venir en aide. Gus Van Sant nous revient donc en pleine forme avec ce film sur la révolte d’un homme déclassé socialement.

 

  • « Nous l’orchestre » de Philippe Béziat : Philippe Béziat nous plonge au cœur de l’Orchestre de Paris dirigé, pour la plupart des œuvres interprétées, par le jeune et dynamique chef d’orchestre finlandais Klaus Mäkelä. Une immersion totale permise grâce à de nombreux micros répartis dans la grande salle de la Philharmonie nous permettant ainsi de nous mettre à la place des musiciens. Ils sont d’ailleurs interrogés individuellement sur l’écoute d’un passage musical, sur leur choix de jouer dans un orchestre. Certains y ont fait toute leur carrière, d’autres ne seront que de passage. Le document fait la part belle aux répétitions, aux concerts et souligne l’incroyable sens du collectif de ces cent vingt musiciens. Mais le réalisateur n’enjolive pas non plus la vie du groupe, il y a aussi des disputes, des rivalités, des antipathies comme sur n’importe quel lieu de travail. Malgré cela, l’harmonie se fait une fois sur scène, la musique surpasse et transcende tout. Passionnant et intelligemment mis en scène, ce documentaire nous permet de découvrir l’envers du décor des concerts de l’Orchestre de Paris.

Bilan livresque et cinéma de mars

J’ai pu lire huit livres durant le mois de mars avec des découvertes et des confirmations :

-« Le parlement de l’eau » de Wendy Delorme dont l’univers original ne cesse de me surprendre ;

-« La nuit retrouvée » qui allie les talents de Lola Lafon et Pénéloppe Bagieu pour nous raconter un secret familial ;

– « Les fantômes de Shearwater, ma deuxième lecture de Charlotte McConaghy confirme tout le bien que je pense de son travail ;

– « Les habitantes » qui m’a permis de découvrir la plume très poétique de Pauline Peyrade ;

– « Les années souterraines » d’Hugo Lindenberg que je retrouve après avoir adoré son premier roman « Un jour ce sera vide » ;

– « Le livre de Sève » où Charlotte Monsarrat nous propose une belle fable écologique sur la sororité ;

– « Kes » de Barry Hines, un roman social cruel et déchirant qui fut adapté par Ken Loach ;

– « La voie » de Gabriel Tallent que je n’ai pas fini au moment où j’écris ses mots mais je suis très curieuse de voir ce que l’écrivain américain a à nous proposer après le très puissant « My absolute Darling ».

Durant le mois de mars, je suis allée voir sept films dont voici mes préférés :

Scolarisée dans un établissement catholique depuis l’enfance, Ainara, 17 ans, annonce à sa famille qu’elle souhaite entamer une période de « discernement » en vue d’entrer dans les ordres. Les réactions sont très contrastées. Son père, assez absent, semble peu affecté et s’intéresse surtout au coût du projet. Sa grand-mère est très peinée de voir sa petite-fille rentrée dans un ordre cloîtré. Sa tante, athée, est farouchement opposée au projet et demande à sa nièce de différer sa décision pour découvrir un peu plus le monde. Elle pense que la perte de sa mère à un jeune âge a créé une vulnérabilité chez la jeune femme.

J’ai découvert Alauda Ruiz de Azuà grâce à sa formidable série « Querer » (diffusée sur Arte). Elle s’intéresse ici encore à la famille et à son équilibre précaire. Le choix d’Ainara modifie profondément les relations entre les différents personnages. Les conflits, les oppositions resurgissent et clivent les adultes. Le film ne juge pas Ainara et sa foi. Les raisons de son choix, alors qu’elle a des amis, sort, boit, ne sont pas le cœur de l’intrigue contrairement à ce que cela provoque sur ses proches. Alauda Ruiz de Azuà dissèque les liens familiaux avec beaucoup de nuance et de subtilité.

1910, Kentucky, le jeune Lionel a l’oreille absolue et est synesthésique. Devenu adulte, il quitte la ferme de ses parents pour le conservatoire de Boston. Un soir, au pub, il fait la connaissance d’un étudiant en composition, David, qui se passionne pour les chansons folkloriques. Coup de foudre entre les deux hommes qui sera contrarié par la première guerre mondiale.

« Le son des souvenirs » est un très beau mélo qui a l’élégance de ceux de Douglas Sirk. L’histoire d’amour entre Lionel et David est faite de pudeur, de délicatesse et bien évidemment de discrétion. Pas besoin d’effusion excessive pour sentir la profondeur de cet amour que Lionel ne pourra jamais oublier. Encore une fois Paul Mescal et Josh O’Connor sont parfaits et bouleversants. Le réalisateur nous offre également de très beaux moments lors des enregistrements de chansons traditionnelles dans le Maine imprégnées de mélancolie.

Et sinon:

  • « Rue Malaga » de Maryam Touzani : Maria Angeles, 79 ans, coule des jours heureux rue Malaga à Tanger où elle vit depuis toujours. Tous les commerçants la connaissent et apprécient sa joie de vivre. La visite de sa fille Clara va tout chambouler puisqu’elle veut vendre l’appartement de sa mère. Elle a des difficultés financières depuis son divorce et elle souhaite que sa mère vive avec elle à Madrid. Pour Maria Angeles, il est hors de question de quitter Tanger. « Rue Malaga » est une comédie réjouissante qui nous donne le grand plaisir de revoir Carmen Maura sur grand écran. Le rôle de Maria Angeles lui va comme un gant, le personnage est solaire, espiègle et plein de ressources. La réalisatrice nous offre de très belles scènes romantiques avec la rencontre de son héroïne avec un antiquaire gentleman. La rue Malaga est l’un des personnages du film : populaire, gouailleuse, l’entraide et la débrouille y sont les maîtres mots. Le film de Maryam Touzani est joyeux malgré l’avenir incertain de Maria Angeles dans sa rue adorée, il a autant de charme que son actrice principale.

 

  • « Le testament d’Ann Lee » de Mona Fastvold : Manchester, fin XVIIIème siècle, Ann Lee rejoint la communauté des shakers, un groupe dissident de l’Église anglicane. Leurs rassemblements sont surprenants : ils s’agitent, hurlent pour rentrer en transe et évacuer leurs péchés. Après avoir perdu ses quatre enfants en bas âge, Ann Lee envisage un nouveau modèle de société basée sur l’abstinence et l’égalité entre femmes et hommes. Pour fonder sa nouvelle communauté, elle décide de quitter l’Angleterre pour les États-Unis. An Lee a bien existé et c’est dans le comté d’Albany qu’elle avait choisi de s’installer. Son histoire est méconnue et surprenante. Le film rend parfaitement le côté atypique de la communauté qu’elle a fondée et les images sont absolument splendides et saisissantes. Amanda Seyfried livre une performance éblouissante, elle habite son personnage avec une incroyable intensité. Le destin d’Ann Lee est insolite et le film de Mona Fastvold, entre comédie musicale et récit historique, l’est également.

 

  • « Les rayons et les ombres » de Xavier Giannoli : Jean Luchaire est journaliste et un militant pacifiste. Avec son ami Otto Abetz, il appelle au rapprochement franco-allemand après la première guerre mondiale. Mais, quand la deuxième guerre mondiale éclate, Abetz se rapproche du parti nazi et devient ambassadeur du IIIème Reich à Paris. Luchaire, par vénalité, va suivre son ami et entrainer dans sa chute sa fille Corinne, promise à une belle carrière d’actrice. A travers son film, Xavier Giannoli nous parle de sa crainte de voir la presse tomber dans les mains d’industriels ou de politiciens et ainsi perdre son indépendance. Ce fut le cas durant la collaboration et le journal de Jean Luchaire (1901-1946), « Nouveaux temps », se fera la voix des nazis par le biais d’Abetz. Le film de Giannoli est une fresque spectaculaire qui évoque par moments « Les damnés » de Visconti. Il aurait sans doute gagné à être un peu plus court, la déchéance morale et physique de Jean et Corinne Luchaire est par moments répétitive. Jean Dujardin est absolument parfait dans ce rôle trouble mais la grande révélation du film, c’est Nastya Golubeva qui est tour à tour insolente, naïve, fragile et perdue.

 

  • « Alter ego » de Nicolas Charlet et Bruno Lavaine : Alex et sa femme vivent avec leur fils dans une zone pavillonnaire de province. La maison mitoyenne à la sienne est acheté par Axel et sa sublime épouse. Alors que le couple emménage, Alex découvre que son voisin est son sosie parfait mais avec des cheveux. Mais personne à part lui ne semble s’en rendre compte. La jalousie d’Alex envers Axel va tourner à l’obsession. Je me souviens de « Message à caractère informatif » diffusé sur Canal + où Nicolas et Bruno exerçaient déjà leur sens de l’absurde. Ils le poussent ici très loin, épaulés par un Laurent Lafitte au sommet de son art. Il réussit à rendre les deux personnages distincts, comme en témoigne une scène d’anthologie où Alex et Axel se querellent et se battent. On retrouve la Cogip, entreprise mystérieuse où se déroulait les épisodes de leur série télévisée, dirigée par une Zabou Breitman sur-enthousiaste et moustachue ! C’est drôle, rythmé et totalement délirant.

 

  • « Jumpers » de Daniel Chong : Depuis sa plus tendre enfance, Mabel défend ardemment les animaux et la nature.  Elle se bat contre le maire et son projet de rocade qui va détruire le lac où elle venait avec sa grand-mère. Grâce à une prouesse technologique, l’esprit de Mabel est projeté dans un robot castor plus vrai que nature. En comprenant les animaux, elle espère réussir à sauver son petit coin de nature préféré. Les aventures de Mabel et de ses amis sont particulièrement réussies et rythmées ! Les références cinématographiques sont jubilatoires : Les oiseaux, Les dents de la mer, etc… Et George, le roi des castors, est le mammifère le plus épatant de tout l’univers ! Les studios Pixar reviennent donc en force avec ce dessin animé écolo et enjoué.

Bilan livresque et cinéma de février

Un petit mois de février avec seulement cinq lectures mais qui furent toutes de qualité :

-« Les fantômes de Rome » de Joseph O’Connor aussi addictif et prenant que « Dans la maison de mon père », premier volet d’une trilogie consacrée à un groupe de résistants siégeant au Vatican ;

– « Prélude à la goutte d’eau » de Rémi David qui fut une excellente découverte et une dystopie aux thèmes variés ;

-« Ecarlate », l’unique texte publié de Christine Pawlowska réédité par les Editions du sous-sol et qui est un texte incandescent sur le passage à l’âge adulte ;

-« Renard 8 » de George Sanders qui est une tendre fable sur notre impact sur la nature et ses habitants ;

-« La vie entière » de Timothée de Fombelle, texte poignant d’une jeune résistante qui attend son chef de réseau un soir de 1944.

Côté cinéma, j’ai vu sept films durant le mois de février dont voici mes préférés :

Paul s’est séparé de sa femme. Celle-ci et leurs deux enfants partent vivre au Canada tandis que lui change radicalement de vie. Il arrête son métier de photographe pour se consacrer totalement à l’écriture. De beaux succès d’estime ne lui rapportent pas assez d’argent pour payer un loyer. Paul s’inscrit donc sur une appli de jobbing aux enchères inversées. Moins le jobber demande et plus il a de chance d’être choisi. Il enchaine les petites missions : montage de meuble, tonte de pelouse, chauffeur, etc… Et pendant qu’il s’épuise dans des boulots mal payés, son éditrice lui met la pression et attend son « grand roman ».

Après avoir adapté « L’amour et les forêts » d’Eric Reinhardt, Valérie Donzelli récidive avec le livre de Franck Courtès. L’écrivain y racontait ses années de galère et le déclassement social qu’il avait choisi au nom de sa passion pour l’écriture. Le film montre bien la difficulté des proches de Paul à comprendre son choix de vivre dans la pauvreté (c’est le cas notamment de son père, incarné par André Marcon, profondément inquiet pour son fils). L’histoire de Paul interroge la place de l’artiste dans la société mais surtout elle montre un monde du travail qui marche sur la tête. Le travail des jobbers est bradé, ils sont totalement exploités, méprisés. Bastien Bouillon incarne Paul avec sobriété et profondeur, il porte le film de bout en bout. On admire la force de Paul, son abnégation, sa détermination sans faille à se consacrer à son art. Le film de Valérie Donzelli est bouleversant.

 

Sprite, un jeune homme vivant à Chelles, est pris dans un paradoxe : il faut le permis pour trouver du travail et il lui faut du travail pour payer son permis. Il finit par en trouver dans une start-up spécialisée dans le nettoyage et le rangement de maison après une fête. Ce qui signifie un travail de nuit et donc une galère sans fin dans les transports en commun.

Martin Jauvat réalise et joue dans son film au ton singulier et loufoque. Le passage à l’âge adulte de Sprite est irrésistiblement drôle. Il a 25 ans mais semble encore adolescent : il vit à nouveau chez ses parents , porte des tee-shirts improbables et peine à dragueur une fille. Sprite n’a pas très envie de grandir mais il faut dire qu’il n’est pas aidé par son entourage : son beau-frère n’est pas très impliqué dans son travail et se déplace en trottinette, sa monitrice d’auto-école est totalement décalée et porte un jogging rose en permanence, le patron de sa start-up sourit sans cesse et est surexcité en permanence. La galerie de personnages secondaires est absolument géniale et sont incarnés par des acteurs qui semblent beaucoup s’amuser : William Lebghil, Emmanuelle Bercot, Sébastien Chassagne et dans le rôle des parents lassés par leur grand adolescent Géraldine Pailhas et Michel Hazanavicius. Une comédie pop et fraiche !

 

Et sinon :

  • « Orwell : 2+2=5 » de Raoul Peck : En 1946, Eric Arthur Blair, alias George Orwell, s’installe dans une ferme sur l’ile de Jura en Ecosse. Au calme, il va écrire son dernier roman « 1984 ». Le documentaire de Raoul Peck s’appuie sur le livre mais également sur les journaux des dernières années de vie de George Orwell pour rappeler ce qu’est le totalitarisme. Les époques, les pays évoqués sont variés, on passe de Franco à Poutine, d’Orban à Pinochet et des images d’archives montrent de nombreuses villes détruites par des bombardements (Londres, Berlin, Gaza, Kiev, etc…). Les mots de l’écrivain alliés aux images donnent un documentaire édifiant et saisissant. Raoul Peck consacre également une partie à la novlangue qui est utilisée chaque jour pour distordre, masquer la réalité. De très belles archives de la famille Orwell figurent dans le film ainsi que des extraits des adaptations de « 1984 » et d’autres films qui viennent étayer le propos. Les mots de George Orwell restent infiniment nécessaires.

 

  • « Urchin » de Harris Dickinson : Mike vit dans la rue, fait la manche, se bat avec un autre SDF et finit en prison pour avoir volé et frappé un homme qui tentait de l’aider. A sa sortie, il veut croire en une nouvelle chance. Il trouve un travail dans un restaurant, a une place dans un foyer et éprouve du plaisir à vivre cette vie plus normale. Mais ses démons ne sont jamais bien loin. L’acteur Harris Dickinson réalise ici son premier film qui se situe entre Ken Loach et Mike Leigh. Il suit Mike à la trace et nous montre un personnage déconcertant : enfantin et violent mais surtout attachant. Frank Dillone lui prête ses traits et sa performance est formidable. Harris Dickinson ancre son récit dans une réalité grise, âpre, dure mais il y insère des séquences oniriques qui font la singularité de son film.

 

  • « The mastermind » de Kelly Reichardt : Malgré ses études en art et sa reconversion dans la menuiserie, James Blaine Mooney ne travaille pas, il se laisse vivre au grand dam de son juge de père. Notre homme imagine le vol de quatre tableaux de l’artiste Arthur Dove au musée des Beaux-Arts de sa ville de Framingham dans le Massachusetts. Il va se faire aider par plusieurs petits truands et bien entendu rien ne se déroulera comme prévu. La réalisatrice Kelly Reichardt revisite ici le film de cambriolage et place son intrigue dans les années 70. Tout le début du film est très réussi, le naufrage du casse est assez désopilant (la fenêtre arrière du break que l’on descend à la manivelle pour y mettre les tableaux volés en est un bon exemple). La suite est celle de la fuite de Mike qui se révèle aussi navrante que le caractère de notre anti-héros (il ment à sa femme, soutire de l’argent à sa mère, laisse seuls ses deux fils pendant le casse). Cette partie est plus lente, peut-être un peu longue mais la fin est à la hauteur du début du film. Josh O’Connor réussit encore une fois à m’épater en incarnant parfaitement cet homme sans consistance, égoïste et charmeur.

 

  • « Maigret et le mort amoureux » de Pascal Bonitzer : Un ambassadeur à la retraite est retrouvé mort dans sa bibliothèque par sa gouvernante. Le meurtre touchant les hautes sphères de l’Etat, la PJ envoie le commissaire Maigret pour mener l’enquête. Autour de la victime gravitent, outre la gouvernante Jacotte, le neveu antiquaire et la princesse de Vuynes qui a entretenu une correspondance amoureuse pendant des dizaines d’années avec le défunt. Pascal Bonitzer a choisi de placer son intrigue dans les années 2000, avant l’arrivée des smartphones qui modifient profondément les enquêtes. Malgré ce choix, on retrouve ce qui symbolise le commissaire de Simenon : la pipe, le chapeau et l’indispensable Mme Maigret ! Le réalisateur a choisi de grandes pointures du théâtre pour incarner ses personnages : Anne Alvaro pour la mystérieuse Jacotte, Dominique Reymond en amoureuse platonique, Micha Lescot en neveu ambigu et Denis Podalydès tout à fait convainquant dans les habits de Maigret. Les amoureux de Maigret apprécieront cette adaptation élégante qui conserve l’esprit des romans.

 

  • « Marty Supreme » de Josh Safdie : Marty Mauser travaille dans le magasin de chaussures de son oncle où son bagout fait des merveilles auprès des clientes. Mais Marty rêve d’un destin bien différent. Il veut être le champion du monde de ping pong de l’année 1952.Il est certain d’y arriver et rien, ni personne ne pourront l’arrêter. Le jeune homme enchaine les magouilles et les mensonges à une vitesse folle et le film suit son rythme. Les rebondissements, les chutes, les réussites se suivent sans temps morts mais avec quelques longueurs. Malgré ses nombreux défauts, Marty n’est jamais antipathique, sa force de persuasion et sa passion absolue pour son sport le rendent attachant. Timothée Chalamet virevolte, avec une increvable énergie, de plan en plan.

Bilan livresque et cinéma de janvier

Je débute l’année 2026 avec neuf livres :

-l’ambitieuse fresque de Jayne Anne Phillips, « Les sentinelles », qui nous montre une Amérique chaotique après la Guerre de Sécession,

-« Ballet shoes » de Noel Streatfield, un classique de la littérature jeunesse que je découvre enfin,

-« Fun home » où Alison Bechdel parle de son père et de son destin tragique,

-« Rebecca de SunnyBrook » de Kate Douglas Wiggin, autre classique de la littérature jeunesse qui a enfin été traduit en français,

-« Au douzième coup de minuit » qui m’a permis de découvrir Maud Silver, le personnage fétiche de Patricia Wentworth,

-« Nourrices » de Séverine Cresson qui met en valeur des femmes peu présentes dans la littérature,

-« Dans la maison de ma grand-mère » d’Alice Melvin, un album jeunesse plein de charme et de tendresse,

-« La maison à la petite porte rouge » de Grace Easton aux dessins somptueux,

-« Le berger de l’Avent » de Gunnar Gunnarsson qui dormait dans ma pal depuis bien trop longtemps !

Durant ce premier mois de l’année, j’ai vu huit films dont voici mes préférés :

Shaï et Djeneba, 20 ans, sont amies depuis l’enfance. La seconde a été embauchée comme animatrice pour une colonie de vacances. Shaï va tout faire pour suivre sa copine et fuir la surveillance incessante de son frère. Les deux jeunes femmes partent donc dans la Drôme avec une ribambelle d’enfants venus, comme elles, du 19ème arrondissement de Paris.

Lise Akoka et Romane Gueret nous offrent un film savoureux, extrêmement drôle et sensible. Les enfants sont extraordinaires et leur sens de la répartie est désopilant. Leur utilisation du langage est réjouissante. Il est de même pour Djeneba et Shaï au débit de mitraillettes ! Fanta Kebe et Shirel Nataf incarnent les deux amies, ce qu’elles sont dans la vie depuis le collège et elles ont participé à la série « Tu préfères ? » de Lisa Akoka et Romane Gueret. « Ma frère » n’est pas qu’un film solaire et joyeux, les réalisatrices n’oublient pas les réalités sociales de ses enfants venus d’un milieu populaire. Les deux amies ne sont pas épargnées. Djeneba doit se débrouiller avec une mère absente et qui ne répond pas à ses appels. Tandis que Shaï doit voir son amoureux en cachette parce qu’il a une religion différente de la sienne. Toute cette petite troupe est menée par une directrice de colonie àla patience infinie et empathique, interprétée par la formidable Amel Bent. Une tchatche irrésistible, de l’humour et de la tendresse, « Ma frère » est un film kiffant !

Le film de Mascha Schlinski se déroule dans un lieu unique, une ferme de l’Altmark, région rurale du nord de l’Allemagne. Dans cette maison, nous découvrons par bribes les histoires de quatre filles : la petite Alma dans les années 1910, Erika durant la seconde guerre mondiale, Angelika dans les années 80 où la région fait partie de la RDA et Lenka de nos jours. Leurs vies s’entremêlent, leurs liens sont plus ou moins clairs. La violence, la mort sont très présentes dans le film. L’apparente normalité des familles, les moments joyeux cachent mal les souffrances et les deuils. La narration ne se fait pas de façon linéaire mais la réalisatrice créé des images puissantes, marquantes qui dessinent les destinées des jeunes filles : une photo de famille avec une enfant morte, une jeune femme qui entre dans la rivière pour ne jamais en ressortir, un garçon amputé pour éviter la mobilisation. Mascha Schilinski installe un malaise qui est renforcé par la bande son. A travers les époques, on entend une musique sourde, des grésillements, des grondements. « Les échos du passé » a reçu le prix du jury ex-aequo avec « Sirat » d’Oliver Laxe au dernier festival de Cannes  et cela me semble très cohérent. Même si les films, leurs mises en scène sont très différents, ils ont en commun un côté organique et ce sont de véritables expériences sensorielles pour le spectateur. Des deux films, il me restera des images fortes et saisissantes. Etant donné, le choix narratif déconstruit de Mascha Schlinski, il faut lâcher prise pour apprécier « Les échos du passé » et se laisser immerger dans les mystères et les secrets de cette ferme de l’Altmark.

 

Et sinon :

  • « Hamnet » de Chloé Zhao : Le film de Chloé Zhao est inspiré du roman éponyme de Maggie O’Farrell qui a participé à l’écriture du scénario. La jeunesse de William Shakespeare étant peu documentée, l’intrigue nous montre la rencontre d’un jeune homme (qui ne sera nommé qu’après 1h30), fils de gantier et précepteur, et d’une jeune femme prénommée Agnès. Cette dernière passe beaucoup de temps en forêt où elle prélève des plantes pour ses décoctions et où elle fait voler son faucon. Agnès est fascinante et mystérieuse. Elle finit par céder au charme de William, l’épouse et lui donne trois enfants. Bientôt, Shakespeare laisse sa famille à Stratford-upon-Avon pour tenter sa chance sur les planches à Londres. La réussite du dramaturge n’est pas montrée, le sujet du film est ailleurs même s’il s’achève au Globe (la scène, magnifique dans le roman, est un peu ratée dans le film par excès de sentimentalisme). L’action se déroule principalement dans le foyer des Shakespeare. La famille, le deuil mais aussi la puissance cathartique de l’art sont au cœur du film. La fougueuse Jessie Buckley incarne avec force et sensibilité Agnès et le non moins talentueux Paul Mescal prête ses traits à Shakespeare. Et la photo du film est somptueuse.

 

  • « Grand ciel » d’Akihiro Hata : Vincent travaille sur le chantier du quartier éco-responsable Grand Ciel. Il espère que son contrat sera prolongé pour offrir une vie meilleure à sa compagne et à son beau-fils. Avec une équipe de quatre autres ouvriers, il est chargé de descendre dans les sous-sol de la grande tour où des fissures sont apparues. Le lendemain, l’un des ouvriers manque à l’appel et Saïd, qui fait partie de l’équipe, décide de le chercher et de signaler les manquements au code du travail de la direction. Vincent a peur de perdre son poste. Akihiro Hata réalise un film social mâtiné de fantastique venu de ses origines japonaises. La dureté du travail sur les chantiers, la précarité, la compétition pour monter en grade, les sans-papiers exploités, le réalisateur montre tous ces aspects de manière très réaliste. Mais peu à peu, l’étrange s’installe et les visites au sous-sol sont de plus en plus inquiétantes. L’ensemble fonctionne parfaitement, le mystère ne fait qu’appuyer le propos social. Damien Bonnard et Samir Guesmi sont, comme toujours, excellents.

 

  • « Arco » d’Ugo Bienvenu : Vers l’an 3000, Arco vit avec ses parents et sa sœur dans un maison plantée au milieu des nuages. Les jardins sont luxuriants, les maisons ont un design doux et arrondi. A cette époque, il est possible de voyager dans le passé grâce à une cape arc-en-ciel. Mais Arco est encore trop jeune pour voyager dans le temps. Une nuit, il dérobe la cape de sa sœur  pour aller voir des dinosaures. Malheureusement, Arco tombe du ciel en 2075. Heureusement pour lui, c’est Iris, une jeune fille, qui le trouve et va l’aider à retourner chez lui. Habituellement les dystopies nous présentent un avenir sombre, un monde au bord de la catastrophe. « Arco » prend le parti de l’optimisme en nous montrant un futur radieux et lumineux en 3000. Le temps d’Iris, où les tempêtes et les incendies se multiplient, est présenté comme une étape transitoire dans l’histoire de l’humanité. Le film est plein de jolies trouvailles (comme le robot sensible qui habite avec Iris), les personnages sont très attachants et les dessins splendides.

 

  • « L’affaire Bojarski » de Jean-Paul Salomé : Jan Bojarski était un ingénieur polonais venu en France pendant la deuxième guerre mondiale. En l’absence d’état civil, il ne pourra jamais déposer les brevets de ses brillantes inventions. Sa revanche, il l’obtint grâce à la fausse-monnaie. Pendant des années, il fabriqua avec minutie, patience et maniaquerie des faux-billets parfaits qui mirent la police en déroute. Sa femme, ses enfants ne se doutèrent de rien. La vie de Jan Bojarski , si romanesque, méritait que l’on s’y intéresse. Il fut surnommer le « Cézanne de la fausse-monnaie » et ses billets sont aujourd’hui vendus à Drouot. « L’affaire Bojarski » de Jean-Paul Salomé prend des allures de film noir classique avec des rebondissements, quelques fusillades (Bojarski fit partie brièvement du gang des tractions avant). Mais ce qui intéresse réellement le réalisateur c’est la personnalité de son anti-héros, formidablement interprété par Reda Kateb, à la fois discret, brillant, pugnace et orgueilleux. Son besoin désespéré de reconnaissance va l’amener à jouer au chat et à la souris avec un commissaire de police (Bastien Bouillon) lui aussi très déterminé. Leur confrontation fait partie du charme du film.

 

  • « Le chant des forêts » de Vincent Munier : Il y a quatre ans, Vincent Munier nous entraînait avec Sylvain Tesson à la recherche de la panthère des neiges dans les hauts plateaux du Tibet. Cette fois, il nous emmène chez lui, dans les forêts vosgiennes, avec son père et son fils. « Le chant des forêts » est en effet l’histoire d’une transmission familiale, celle de l’affût et de l’amour de la nature. Les deux ainés racontent la beauté des rencontres avec un animal, la tristesse d’en voir certains quitter la forêt vosgienne en raison du réchauffement climatique (comme le grand tétras, oiseau fétiche du grand-père). Vincent Munier magnifie les paysages, rend chaque apparition sauvage magique et le lien entre les trois hommes est fort et tendre.

 

  • « Father mother sister brother » de Jim Jarmusch : Dans son dernier film, Jim Jarmusch explore les liens familiaux en trois histoires indépendantes (même si des motifs reviennent comme une montre Rolex ou des skateurs) et se déroulant dans différents pays. La première histoire est sans aucun doute la plus réussie et la plus drôle avec Tom Waits en père indigne d’Adam Driver et Sarah Greene. Mon intérêt s’est étiolé au fil des histoires et le film m’a laissé sur ma faim.

 

Bilan 2025

 

L’heure du bilan de l’année a sonné ! Comme chaque année, je reviens sur mes lectures et films préférés. Il a été fort difficile de choisir parmi mes 107 lectures de 2025 mais voici mes classements pour les romans, pour les BD et albums :

1- « Ida ou le délire » d’Hélène Bessette : sans conteste la lecture qui m’a le plus marquée cette année. Une écriture singulière, intense qui nous raconte la vie d’une domestique méprisée par ceux qui l’emploient.

2-  » Terres promises » de Bénédicte Dupré la Tour : mon année littéraire commençait très forte avec ce remarquable premier roman totalement maîtrisé qui nous entraîne dans un far-west aussi réelque fantasmé.

3- « L’histoire de Mother Naked » de Glen James Brown : son premier roman « Ironopolis » figurait dans mon classement des meilleures lectures de 2024. Glen James Brown ne m’a pas déçue avec son second texte jubilatoire, réjouissant qui porte la voix de l’irrévérencieux ménestrel Mother Naked.

4- « Les sœurs Field » de Dorothy Whipple : j’attendais depuis longtemps de découvrir cette autrice anglaise et ce roman fut à la hauteur de l’attente. Dorothy Whipple parle avec beaucoup de modernité de sororité et de domination masculine.

5- « Perit déjeuner chez les Nikolidès » de Rumer Godden : encore une autrice que je voulais découvrir depuis longtemps et j’ai été totalement happée par ce roman superbement écrit dont l’atmosphère indienne est saisissante. 

Impossible de ne pas citer également le très touchant texte d’Adèle Yon « Mon vrai nom est Élisabeth », l’extraordinaire et tragique amitié de « Juno et Legs » imaginée par Karl Geary, le captivant et terrifiant « Baignades » d’Andrée A. Michaud, l’élégance et la modernité d’Elizabeth von Arnim dans « Love » et la très enlevée fresque sociale de Michelle Gallen dans « Du fil à retordre ».

J’ai choisi cette année quatre BD ou albums  :

1- « Deux filles nues » de Luz : la narration extrêmement originale et pertinente vaut en soi le détour mais le propos est également traité avec beaucoup d’intelligence et de finesse. Du Grand art.

2- « Jane Austen, une vie entre les pages » de Janine Barchas et Isabel Greenberg : cette biographie graphique de Jane Austen est une réussite tant sur le fond que sur la forme. Mélange de documentation et de spéculation, le récit est vivant, pétillant et poignant. 

4- « Hiver » de Fanny Ducassé : le nouvel album de Fanny Ducassé est absolument délicieux  et il regorge de trouvailles originales et poétiques. Les dessins sont sublimes  et merveilleux.

5- « Multicolore » de Léa Maupetit : j’apprécie depuis longtemps le travail d’illustratrice de Léa Maupetit qui a,  cette fois, également écrit les textes de cet album passionnant et  instructif sur la couleur.

Comme pour les livres, j’ai choisi cinq films coups de cœur pour illustrer mon année 2025 :

1- « Sirât » d’Oliver Laxe : le film sidérant d’Oliver Laxe est une incroyable expérience sensorielle qui nous entraîne dans les confins du désert marocain avec une bande de marginaux déglingués.

2- « Partir un jour » d’Amélie Bonnin : le charme irrésistible de ce film tient au choix de ses acteurs tous formidables, aux parties chantées qui rehaussent les sentiments, à la délicatesse avec laquelle la réalisatrice aborde la nostalgie de l’enfance, la relation parents- enfants.

3- « Mémoires d’un escargot » d’Adam Elliot : ce film d’animation s’adresse aux adultes et retrace la vie déchirante de Grace Pudel qui aime passionnément les escargots. C’est bouleversant, cocasse, singulier, une merveille !

4- « L’étranger » de François Ozon : le défi d’adapter le roman d’Albert Camus était de taille mais il est relevé haut la main par François Ozon qui a su rester fidèle à l’œuvre tout en s’en affranchissant. Le noir et blanc, la performance de Benjamin Voisin, les choix de mise en scène font de ce film une réussite éclatante. 

5- « Amélie et la métaphysique des tubes » de Liane-Cho Han et Mailys Vallade : l’enfance d’Amélie Nottomb au Japon est un régal de poésie, de fantaisie et un éblouissement visuel qui rappelle l’univers de Miyazaki.

Je souhaite également citer le bouleversant film de Walter Salles »Je suis toujours là », le saisissant « On vous croit » de Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys, le magnifique « Tu ne mentiras point » de Tim Mielants avec un remarquable Cillian Murphy (ne l’est-il pas toujours ?), l’étonnante et originale histoire d’amour  de « L’amour au présent » de John Crowley et l’infiniment touchant dernier film de Romane Bohringer « Dites-lui que je l’aime ».

Il ne me reste plus que vous souhaiter une très belle, enrichissante et joyeuse année 2026 !