La sirène, le marchand et la courtisane de Imogen Hermes Gowar

La sirène

A Deptford en 1785, Jonah Hancock est un marchand qui vit de manière austère. Veuf, il mène son commerce sérieusement et sans extravagance. Mais M. Hancock est actuellement très inquiet. L’un de ses navires, la Calliope, n’est pas revenu à la date prévue et il n’a aucune nouvelle de son capitaine. Ce dernier finit par réapparaitre un soir de septembre. Il a vendu la Calliope et revient avec une bien étrange marchandise : une sirène. Le sage M. Hancock est au départ effaré par cette transaction qui met en péril sa réputation. Néanmoins, il finit par accepter d’exposer sa chimère :  l’engouement est immédiat et va mener M. Hancock jusqu’à Londres et à un monde qui lui était inconnu.

« La sirène, le marchand et la courtisane » est le premier roman d’Imogen Hermes Gowar qui se déroule dans l’Angleterre géorgienne et elle y distille une pointe de conte. La reconstitution historique est l’un des points forts du roman. L’auteure nous plonge dans les bas-fonds comme dans la haute société avec beaucoup de facilité. Les descriptions des mœurs de l’époque, notamment le monde des courtisanes, sont crédibles et semblent bien documentées.

Imogen Hermes Gowar nous propose une belle galerie de personnages qui, sans la sirène, n’auraient jamais eu l’occasion de se croiser. La créature n’est d’ailleurs pas un prétexte et j’ai trouvé que l’auteure utilisait bien son idée de départ. La sirène est le fil rouge de l’intrigue et des nombreux rebondissements qui interviennent dans la vie de M. Hancock. La lecture est plaisante, fluide mais le roman m’a semblé un peu trop long. L’auteure a voulu abordé beaucoup de sujets dans son livre et certains ne me paraissent pas aboutis (l’histoire de Polly, la jeune courtisane noire notamment).

« La sirène, le marchand et la courtisane » est un divertissement de qualité, l’idée de la sirène est bien exploitée mais le roman aurait sans doute gagné à être un peu élagué.

Merci aux éditions Belfond pour cette lecture.

Traduction Maxime Berrée

8 heures et 35 minutes de Fotini Tsalikoglou

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8 heures et 35 minutes est la durée du vol qui emmène Jonathan de New York à Athènes. Il se rend en Grèce pour la première fois de sa vie alors que sa famille en est originaire. Ce sont ses grands-parents qui ont immigré aux États-Unis avant la seconde guerre mondiale. Le temps du voyage, Jonathan va interroger ses souvenirs, ses origines et les nombreux secrets qui hantent sa famille. « Je suis né et j’ai grandi à New York. Je ne connais ni le nom ni le visage de mon père. Deux ans après moi, ma sœur est née. Je ne sais pas qui est son père. Notre mère ne nous dit pas la vérité. Ses mensonges sont nombreux, mais moins que les choses qui se perdent dans le silence. » Pourquoi la mère de Jonathan a-t-elle subitement changé de nom ? Pourquoi a-t-elle ensuite sombré lentement dans l’alcoolisme ?

« 8 heures et 35 minutes » est le premier roman traduit en français de Fotini Tsalikoglou et elle évoque avec beaucoup de sensibilité la trajectoire de cette famille grecque. Le roman est le monologue intérieur de Jonathan, qui parfois se transforme en dialogue avec sa sœur qui n’a pas pu l’accompagner dans ce voyage vers leurs origines. Par petites touches, par bribes, la vérité se dévoile, faite de terribles traumatismes et de trop pesants non-dits. « 8 heures et 35 minutes » est également un roman sur l’exil, le déracinement et l’impossibilité à réussir ensuite à trouver sa place. Pour la famille de Jonathan, tout commence dans le port de Smyrne en septembre 1922 au moment de la Grande Catastrophe. Un premier drame qui en appellera d’autres et dont l’ombre pèsera sur plusieurs générations.

« 8 heures et 35 minutes » est un texte court mais chargé en émotions, en silences qui empoisonnent l’histoire d’une famille issue de la diaspora grecque.

Traduction Clara Villain

De feu et d’or de Jacqueline Woodson

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Melody a 16 ans et ce soir, une fête est organisée pour célébrer son passage à l’âge adulte. Ses amis, ses parents, Iris et Aubrey, ses grands-parents maternelles, Sabe et Po’Boy, sont présents et la regardent descendre l’escalier sur la musique de Prince. Melody porte une robe blanche qui a le même âge qu’elle. Ce vêtement aurait dû être porté par sa mère lors de sa fête de 16ème anniversaire. Mais celle-ci fut annulée, Iris était alors enceinte.

« De feu et d’or » est le deuxième roman pour adultes de Jacqueline Woodson, qui a été récompensée à plusieurs reprises pour ses romans jeunesse (« Brown girl dreaming » a obtenu le National Book Award et c’est une merveille). Dans ce roman, chaque membre de la famille aura la parole à tour de rôle constituant ainsi une mosaïque de souvenirs. Jacqueline Woodson procède par petites touches et nous offre le portrait impressionniste d’une famille afro-américaine de la classe moyenne. Leur histoire, faite de lutte, d’incompréhension et de liens indéfectibles, s’inscrit dans celle plus vaste des États-Unis. Deux évènements encadrent le récit : le massacre de Tulsa de 1921 et les attentats du 11 septembre. Le premier marque profondément l’histoire des afro-américains, ce traumatisme perdure de génération en génération. Le second frappe les américains, qu’ils soient noirs ou blancs. Entre ces deux dates, Jacqueline Woodson aborde en peu de pages un grand nombre de sujets : la question de l’héritage et ce que l’on laisse à ses enfants, l’émancipation des femmes, le racisme, la classe sociale, les liens familiaux.

Lorsque j’avais lu « Un autre Brooklyn », qui était également composé de bribes de souvenirs et d’instants de vie, j’avais trouvé que les personnages manquaient de profondeur et que l’on ne réussissait pas à s’y attacher. Dans « De feu et d’or », le problème n’existe plus, l’empathie avec les différents personnages est très forte. A tel point que l’on quitte à regret Melody et sa famille en refermant le roman.

Dans un style fluide aux phrases courts, Jacqueline Woodson retrace, avec beaucoup de délicatesse et un sens aigu de l’ellipse, l’histoire d’une famille afro-américaine. Et ce qui domine, c’est l’amour qui demeure au fil des ans et malgré les tragédies.

Traduction Sylvie Schneiter

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Le saut d’Aaron de Magdalena Platzova

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Une équipe de tournage israélienne est venue à Prague pour réaliser un documentaire sur la peintre Berta Altmann qui est morte à Auschwitz. Pour reconstituer le parcours de cette femme, les réalisateurs vont interroger Kristyna qui était l’amie de Berta. Sa petite-fille, Milena, va servir d’interprète à l’équipe et la guider dans la ville. Le tournage va raviver les souvenirs de Kristyna et des secrets qu’elle a longtemps tus.

Le roman de Magdalena Platzova est inspiré du destin tragique de Friedl Dicker-Brandeis. Celle-ci fut élève de l’école du Bauhaus à Weimar dès son ouverture. Elle fut ensuite enseignante et précurseur de l’art thérapie. Elle donna d’ailleurs des cours de dessin aux enfants enfermés comme elle dans le camp de Terezin. Elle fit partie du dernier convoi que les allemands firent partir de ce camp vers celui d’Auschwitz. L’ancrage historique du roman m’a beaucoup intéressée. La vie de Berta traverse une période extrêmement trouble et tourmentée pour l’Europe Centrale. Berta est née à Vienne, elle a également vécu à Prague, à Berlin. L’entre-deux-guerres fut source de révolutions positives (la proclamation de la République en Autriche par exemple) et d’évènements sombres qui menèrent à la seconde guerre mondiale. Le bouillonnement artistique et intellectuel de l’époque est également très bien retranscrit. J’ai notamment beaucoup apprécié la partie concernant le Bauhaus fondé par Walter Gropius.

Au cœur de ces bouleversement, Berta Altman est un personnage passionnant, complexe et touchant. Une femme libre, indépendante  mais qui est restée prisonnière de ses relations avec ses amants. Elle fut toujours à l’avant-garde sans réussir à concrétiser son talent. C’est finalement dans l’enseignement qu’elle s’est réalisée.

L’intrigue du roman fait des allers-retours entre le présent et le passé, nous proposant trois portraits de femmes. Le personnage de Kristyna m’a intéressée car j’ai senti qu’elle avait des révélations à nous apporter sur la vie de Berta. En revanche, j’ai été moins convaincue par Milena qui m’a paru être en trop dans le roman.

« Le saut d’Aaron » rend un très bel hommage au destin de Friedl Dicker-Brandeis et nous plonge dans l’entre-deux-guerre, en plein bouleversement historique et artistique.

Traduction Barbora Faure

Jeune femme au luth de Katharine Weber

« Elle est belle. Rien au monde, absolument rien, n’est plus intéressant à étudier qu’un visage. Son regard me fascine, m’aimante, me tient prisonnière.

Il fait froid, sombre, humide. Pourquoi suis-je ici ? Pour quoi faire ? Dans ces journées si courtes de janvier, la campagne entière, avec ses moutons, ses cochons, ses vaches semble plongée dans un désespoir hivernal. Le vent coupant, glacé, souffle jusque dans mes os. Je me demande par moments si j’arriverai un jour à me réchauffer. » 

Patricia Dolan, historienne de l’art de 41 ans vivant à New York, se retrouve dans un cottage irlandais isolé. Ce séjour, elle le doit à Michael O’Driscoll, un lointain cousin rencontré récemment. Il la séduit, l’envoûte presque et Patricia est alors prête à tout pour ce jeune homme qui la sort de sa torpeur mélancolique. Elle va aller jusqu’à participer à un crime.

L’intrigue du très beau roman de Katharine Weber frappe par sa singularité et son originalité. L’auteure y mêle des réflexions sur l’art, sur sa place dans nos sociétés à l’histoire de l’Irlande du Nord que le père de Patricia lui racontait pour qu’elle n’oublie pas ses racines. L’ensemble donne un roman noir, un thriller qui s’ouvre sur des considérations contemplatives sur le quotidien dans une Irlande rurale et sauvage. Katharine Weber fait progresser lentement, finement la tension narrative de son histoire. C’est par le journal intime rédigé par Patricia que toute l’intrigue se dévoile à nous. Celui-ci rajoute une note intimiste et sentimentale à « Jeune femme au luth ». Sa protagoniste nous parle de sa vie marquée par des absences, des drames, une tristesse profonde qui va s’éteindre avec Michael O’Driscoll. L’amour, la sensualité vont enflammer à nouveau l’âme de Patricia pour mieux la perdre. Le journal nous donne accès à ses pensées profondes et sa psychologie est particulièrement poussée pour nous la rendre attachante.

Avec une écriture d’une élégante simplicité, Katharine Weber nous emmène dans l’Irlande rurale où se noue une intrigue intime et politique. Une merveilleuse découverte.

Traduction Moea Durieux

Maison tanière de Pauline Delabroy-Allard

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Pauline Delabroy-Allard, auteure du remarquable « Ça raconte Sarah », se réfugie seule durant deux étés dans la maison d’amis. A l’été 2017, elle y reste trois semaines durant lesquelles elle allie l’écoute d’un disque vinyle à l’écriture d’un poème. Une photo accompagne l’ensemble.

A l’été 2019, la situation de l’auteure a changé, son premier roman est un grand succès et elle a besoin de se reposer dans sa maison tanière. Elle s’allonge donc tous les matins, prend une photo du plafond de la pièce où elle se trouve et écrit un poème.

Ce recueil de poésie est un petit bijou mêlant joie, nostalgie et sensualité. Pauline Delabroy-Allard y parle des plaisirs simples de la vie, de la répétition heureuse de ses journées d’été teintées d’indolence. Seuls la musique très éclectique des vinyles, les animaux de passage et les bruits de la maison accompagnent ces moments contemplatifs.

Les textes se teintent également de mélancolie, les souvenirs de l’enfance, de l’adolescence affluent. Des thèmes plus graves émergent comme le manque de l’autre et de son corps, la maladie, la mort.

L’ensemble est intime, tendre, solaire et solitaire. La maison tanière, refuge qui protège du fracas du monde, est le creuset de splendides textes (Pauline Delabroy-Allard y a écrit une partie de « Ça raconte Sarah ») où l’émotion affleure sans cesse et nous touche immanquablement.

Bilan livresque et cinéma d’août

Le mois d’août m’a offert un beau mélange de style, les premiers titres de la rentrée littéraires ont côtoyé des livres qui étaient depuis plus longtemps dans ma pal. Je vous reparle de certaines de ces lectures rapidement. Ce qui est certain c’est qu’entre « Les bourgeois de Calais », « Memorial drive », « 8 heures et 35 minutes » et « Le saut d’Aaron », cette rentrée littéraire commence vraiment très, très bien ! J’espère qu’elle me réserve encore de très belles surprises.

Mes coups de cœur cinématographiques du mois d’août sont les suivants :

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Milla est une jeune adolescente australienne qui se bat contre un cancer. Elle est surprotégée par ses parents : son père, psychiatre, marche sur des œufs, sa mère, pianiste, se gave de calmants pour réussir à affronter la situation. C’est donc avec beaucoup d’appréhension qu’ils voient débarquer dans leur vie Moses. Milla l’a rencontré sur un quai de gare et s’en est immédiatement entiché. Le jeune homme, junkie, n’a plus de foyer et déboule comme un chien fou dans la vie calme (en apparence) et bourgeoise de cette famille.

« Milla » est un film magnifique, lumineux malgré le drame qui s’y déroule. La réalisatrice, Shannon Murphy, ne tombe jamais dans le sentimentalisme, le tire-larmes facile. C’est avec beaucoup de délicatesse qu’elle filme les derniers jours de Milla. Celle-ci veut vivre ce que vivent tous les adolescents : les premiers émois amoureux avec ce qu’ils ont de douloureux, l’émancipation de ses parents en imposant ses propres choix, découvrir sa féminité. Milla est un personnage infiniment attachant, elle ne gâche pas ce qu’il lui reste à vivre et continue à s’émerveiller de ce qui l’entoure. Elle est le lien entre tous les êtres fracassés qui sont à ses côtés et l’aiment maladroitement. Eliza Scanden incarne Milla et il faut saluer sa performance si merveilleusement juste. Le film de Shannon Murphy est évidemment bouleversant. Mais il est également émaillé de nombreux moments de joie : une journée à la plage, un premier baiser, un joyeux repas avec ceux que l’on aime et finalement ce sont instants-là qu’il faut retenir.

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Pays basque, 1609, le juge Rosteguy de Lancre est venue arrêter et interroger des sorcières. Celles-ci sont de jeunes tisserandes dont les fiancés, les pères ou les frères sont partis pêcher à Terre-Neuve. Les jeunes femmes, injustement emprisonnées, savent que les marins reviendront à la pleine lune et qu’ils sont les seuls à pouvoir les sauver. L’une d’elles, Ana, va se dénoncer comme la seule sorcière du groupe et promet au juge de lui raconter le sabbat. Son long récit doit leur permettre de gagner du temps.

« Les sorcières d’Akelarre » est un film fascinant, envoûtant comme le chant scandé par les jeunes filles enfermées. Il reconstitue parfaitement la tyrannie des hommes, de la religion sur les femmes qui sortent des sentiers battus, comme ses tisserandes qui aiment chanter et danser dans la forêt. Le regard concupiscent des hommes les enferme, les juge. Les mots également : durant l’interrogatoire, le juge, cultivé, joue avec eux et fait dévier les propos d’Ana. Les jeunes femmes, fortes et libres, vont se retrouver peu à peu piégées. Le personnage d’Ana célèbre l’imaginaire à travers ses récits au juge, il est son seul échappatoire face au désir brûlant des hommes et leurs croyances absurdes. « Les sorcières d’Akelarre » est un film qui résonne toujours avec notre actualité et qui rend hommage à celles qui vécurent l’enfer pour satisfaire le besoin de domination des hommes.

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Samad, policier teigneux, cherche à démanteler un réseau de trafic de drogue. Il remonte lentement les différents maillons de la chaine pour arriver à coincer la tête du réseau. Mais dans un pays qui compte 6,5 millions de toxicomane, sa quête de justice n’est-elle pas veine ?

« La loi de Téhéran » de Saeed Roustayi est un coup de poing qui nous montre la tragique réalité de l’Iran. Samad nous entraîne dans les bas-fonds de la ville où s’entassent des toxicos dans des cylindres de béton. Rapidement, on comprend que c’est la misère qu’ils fuient tous au moyen de la drogue. Et le pire, c’est que le caïd à la tête du réseau est dans le même cas. Difficile de détester cet homme qui s’est lancé dans le trafic pour sortir sa famille de la pauvreté. Et que dire de la justice iranienne ? Que vous soyez en possession de 5 gr ou de 10 kg de drogue, c’est la peine de mort qui vous attend. Alors autant faire les choses en grand comme l’explique le caïd. Une justice où d’accusateur, on peut devenir accusé en un claquement de doigts, comme le découvrira Samad. La réalité montrée par le film est terrifiante, implacable et d’une noirceur sans fin. Je n’ai pas le souvenir d’avoir déjà vu un film montrant ce visage de l’Iran, celui d’une misère sociale endémique et désespérante.

Une femme, scénariste pour la t.v., aime à inventer des histoires après avoir fait l’amour avec son mari. Celui-ci est acteur et metteur en scène de théâtre. Le couple semble heureux et amoureux malgré une terrible épreuve qu’ils ont du surmonter. Pourtant, le mari surprend sa femme, au lit avec un autre homme. Il ne dit rien, repart. Il n’aura jamais l’occasion d’en parler avec elle puisque peu de temps après il la retrouve morte dans leur appartement.

Le prologue du film dure 40 mn avant que le générique ne commence et nous présente le couple. Après celui-ci, nous retrouvons le mari qui doit mettre en scène « Oncle Vania » à Hiroshima avec des acteurs de différentes nationalités. L’une des très belles idées du film, c’est qu’une actrice en langue des signes est engagée pour la pièce. Les moments où elle joue sont d’une grâce infinie. Le silence a une place très importante dans le film de Ryusuke Hamaguchi, la parole est rare et rend les mots prononcés d’autant plus précieux. « Drive my car » met en présence deux personnes qui n’ont pas réussi à faire leur deuil, qui se sont laissées submerger par la tristesse. Le metteur en scène et sa chauffeuse vont s’apprivoiser, s’écouter tout au long de leurs trajets en voiture. D’autres destinées se mêleront aux leurs, d’autres paroles se libèreront. Le lent cheminement des personnages est emprunt de tristesse, d’une douce mélancolie qui finit par mener à l’apaisement, à une possible reconstruction. « Drive my car » dure trois heures et nous offre des images magnifiques, une méditation sur le deuil, le passé et tout cela entremêlé avec les mots de Tchekov.

Et sinon :

  • « A l’abordage » de Guillaume Brac : Edouard, jeune homme de bonne famille, attend deux jeunes femmes pour un co-voiturage vers le sud et les vacances. Surprise, ce sont Félix et Chérif qui débarquent et vont accompagner Edouard durant le voyage. Félix veut retrouver dans la Drôme une jeune femme avec qui il a passé la nuit précédente à Paris. Il a emmené avec lui son pote Chérif. Tous les trois vont se retrouver coincés dans un camping suite à un problème de voiture. « A l’abordage » est une comédie solaire, au charme irrésistible où se mélangent les classes sociales et les couleurs de peau. Nos trois jeunes hommes vont se trouver un point commun qui les réunit au-delà de leurs nombreuses différences : ils sont des galériens de la drague. Guillaume Brac suit avec beaucoup de tendresse et d’empathie les mésaventures des trois camarades. Une amitié, au départ totalement improbable, se noue autour d’une bagarre dans l’eau. Les trois comédiens savent rendre leurs personnages attachants : Salif Cissé, Edouard Sulpice, Eric Nantchouang sont très prometteurs. « A l’abordage » est une comédie tout en subtilité, en fraîcheur et en truculence.
  • « De bas étage » de Yassine Qnia : Mehdi gagne sa vie en perçant des coffres. Des petits casses sans envergure qui lui permettent tout juste de vivre. L’argent qu’il a mis de côté au fil des ans est parti dans une maison en ALgérie pour la retraite de sa mère. Mais, finalement, celle-ci préfère rester en France obligeant ainsi son fils à habiter avec elle. Cette situation a fait fuir la petite amie de Mehdi, Sarah, qui est également retournée vivre chez ses parents avec leur fils. Mais Mehdi ne compte pas en rester là. Yassine Qnia montre le quotidien de Mehdi et Sarah avec beaucoup de réalisme. Tous les deux se débattent avec leur quotidien et les difficultés financières. Le couple, qui semble toujours amoureux, est dans une impasse. Sarah a trouvé un emploi dans un salon de coiffure, son train-train quotidien semble méprisable aux yeux de Mehdi, tout comme l’est l’argent des casses aux yeux de Sarah. Le réalisateur nous offre deux beaux portraits de jeunes gens paumés, parfaitement incarnés par Soufiane Guerrab et Souheila Yacoub. Les proches de Mehdi changent, évoluent, y arrivera-t-il ? C’est la question que l’on se pose à la fin du film toujours juste de Yassine Qnia.
  • « Louloute » de Hubert Viel : Louise est professeur d’histoire-géo et a tendance à s’endormir n’importe où. Elle semble un peu perdue et fantasque. Parmi les nouveaux professeurs, elle retrouve son amoureux de l’école primaire. Ses retrouvailles ne font qu’accentuer la tendance de Louise à se replonger dans ses souvenirs. Elle se revoit à 10 ans dans la ferme familiale en Normandie où son père élevait des vaches laitières. Le film d’Hubert Viel fait donc des allers-retours entre la vie d’adulte et l’enfance de Louise. Nous voilà replongés à la find es années 80 dans une famille de trois enfants où les chamailleries ne cachent pas l’amour fraternel. Louise est rêveuse, très attachée à son père et à son travail à la ferme. Elle s’imagine reprenant l’exploitation avec son frère et sa mère. Derrière cette douce évocation de l’enfance, se cache une difficile réalité, celle de l’agriculture face à la montée du libéralisme. Même si les parents tentent de le cacher aux enfants, les difficultés s’accumulent de plus en plus. Le passé hante quotidiennement Louise et on finit par comprendre pourquoi. « Louloute » est un film touchant, très tendre avec ses personnages.
  • « Passion simple » de Danielle Arbid : « A partir du mois de septembre l’année dernière, je n’ai rien fait d’autre qu’attendre un homme : qu’il me téléphone et qu’il vienne chez moi. » La suite du film sera l’illustration de cette phrase qui l’ouvre. Hélène est suspendue au désir de son amant russe, marié et qui travaille pour le consulat de Russie à Paris. Devenue obsessionnelle, cette passion simple va peu à peu vampiriser la vie personnelle et professionnelle d’Hélène. Le film de Danielle Arbid est l’adaptation du livre éponyme d’Annie Ernaux que je n’ai pas lu. Ce que j’ai trouvé le plus réussi dans le film, c’est qu’il rend parfaitement compte de l’attente qui ronge l’héroïne, les effets dévastateurs de cette passion dévorante. Et les scènes de sexe vont dans ce sens, elles ont crues, au plus près des corps, des souffles sans être véritablement sensuelles. Hélène est incarnée par la formidable Laëtitia Dosch qui porte le film sur ses épaules. Elle perd pied et nous touche.
  • « Bergman island » de Mia Hansen-Love : Chris et son mari, Tony, sont auteurs-réalisateurs. Tous les deux s’installent le temps d’un été sur l’île de Farö où vivait Bergman et où il a tourné certains de ses films. Chris et Tony doivent chacun écrire un scénario de film durant leur séjour. Tony est également invité sur l’île pour donner une master-class. Il a du succès, trouve l’inspiration aisément alors que Chris peine devant la page blanche. Cette situation finit par créer une tension, une distance dans le couple. Je vous rassure tout de suite, pas besoin d’être spécialiste de Bergman pour apprécier le film de Mia Hansen-Love, même si son ombre plane dessus. L’île de Farö, dont les paysages sont absolument splendides, est presque devenue une sorte de parce d’attraction bergmanien, ce dont s’amuse beaucoup la réalisatrice. Il est ici question d’amour, de couple et ce grâce à celui de Chris et Tony mais également grâce à celui qui sort de l’imagination de Chris. Mia Hansen-Love enchâsse un deuxième récit dans son intrigue de départ, celui du film de Chris et de son tournage. Les deux histoires de couple se font écho, se développent en parallèle devant nos yeux. La construction est habilement menée et questionne également la création et la cruauté de ceux qui se consacrent entièrement à elle.

Vue sur le port d’Elizabeth Taylor

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Bertram Hemingway, ancien officier de la Royal Navy, est venu passer quelque temps dans un petit port du Sud de l’Angleterre. Il s’essaie à la peinture et fait connaissance avec les habitants de cette petit ville, autrefois station balnéaire en vue. Bertram croise le chemin de Mrs Wilson, une veuve qui gère un poussiéreux musée de cire, la paralysée Mrs Bracey qui empêche ses deux filles de profiter de la vie, Mr Palister le propriétaire du pub, Beth Cazodon romancière et femme du médecin et sa meilleure amie Tory Foyle, divorcée et s’ennuyant. Bertram n’est d’ailleurs pas insensible aux charmes de cette dernière, ce qui modifie quelque peu le but de son séjour en bord de mer.

Dans « Vue sur le port », Elizabeth Taylor nous propose de découvrir la vie d’une petite communauté et pour ce faire, elle passe d’un personnage à un autre tout au long du roman. Il n’y a pas réellement de personnage principal, chacun a une place dans la ville et dans le roman. L’auteure nous offre une galerie de personnages très variés en âge et en position sociale. Ce qui est très appréciable, c’est que tous les personnages sont approfondis, il ne s’agit pas de silhouettes animant le port, mais bien de protagonistes construits, aux psychologies détaillées.

Ce petit port de pêche a connu son heure de gloire, mais aujourd’hui la désaffection des touristes rend la vie terne et morose. Les différents personnages semblent tous souffrir d’une profonde solitude. Le ton du roman est désabusé, même les plus jeunes ne sont pas enthousiasmés par l’avenir. Comme le dit Tory : « Tout est plutôt amer. » Finalement, la seule qui réussit à s’extraire de cette chape de tristesse, c’est la romancière Beth. On lui reproche de se servir de la vie des autres pour ses livres, d’être distante, son mari pense qu’écrire est une lubie passagère. Mais Beth est protégée par son imaginaire, par sa bulle créatrice qui lui permet de s’extraire du monde et de ses contingences matérielles. Un personnage que l’on peut juger trop aveugle mais qui est bien la seule à faire ce lui plait vraiment.

Avec beaucoup d’ironie et de sarcasmes, Elizabeth Taylor décrit le quotidien d’une petite communauté en bord de mer. Une chronique plus profonde qu’il n’y paraît aux personnages attachants.

Traduction Geneviève Doze

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Les bourgeois de Calais de Michel Bernard

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Omer Dewavrin, notaire et maire de Calais, a réussi à faire adopter par le conseil municipal son projet de monument en hommage aux six notables qui se livrèrent en 1347 au roi d’Angleterre afin de sauver leurs concitoyens après le terrible siège de la ville. Le maire doit maintenant trouver un sculpteur pour réaliser cette œuvre. C’est pourquoi il rend visite à Auguste Rodin dont un peintre calaisien lui a parlé. A 44 ans, l’artiste cherche encore à asseoir sa réputation mais il séduit rapidement Omer Dewavrin : « Il s’échauffait en discourant. Le sculpteur laconique, maladroit, presque frustre tout à l’heure, ramassait ses vues dans des formules saisissantes, concrètes et inspirées. Le monument devrait rapprocher les hommes d’aujourd’hui de ceux d’hier. L’hommage rendu au sacrifice des bourgeois n’aurait force de vérité et d’exemple que si les spectateurs pouvaient s’identifier à eux. C’est ce que lui, Auguste Rodin, voulait faire, donner une âme au bronze, et que le bronze soit une âme pour les yeux et les mains qui les caresseraient. » La rencontre des deux hommes marque la naissance d’une des sculptures les plus remarquables de l’artiste et d’une sincère amitié.

Après avoir beaucoup aimé « Les deux remords de Claude Monet », j’ai été enchantée de retrouver l’écriture ciselée de Michel Bernard. L’auteur excelle à nouveau à rendre l’atmosphère de l’époque, d’un Paris en pleine transformation et du bouillonnement artistique de cette fin de siècle (on y retrouve Claude Monet avec un joli clin d’œil de l’auteur à son roman précédent). La réalisation des « Bourgeois de Calais » prend des allures d’épopée, il faudra dix ans à Rodin pour livrer sa sculpture, inaugurée en 1895 alors qu’elle devait l’être pour le centenaire de la Révolution. Entre réticences face à la singularité de la maquette, une crise financière, une épidémie de choléra, des retards de l’artiste, il aura fallu beaucoup de ténacité à Omer Dewavrin pour arriver au bout de son projet ! « Les bourgeois de Calais » est aussi l’occasion pour Michel Bernard de dresser deux beaux portraits : Omer Dewavrin, intègre, pratique, solide, aimant sa ville et les plaisirs simples de la vie ; Auguste Rodin, artiste génial, ogre charismatique, débordant d’idées et d’énergie.

C’est la correspondance des deux hommes (et de Léontine Dewavrin, la femme du maire) qui a inspiré ce roman délicat et passionnant à Michel Bernard et qui nous permet de découvrir les coulisses de la création de ce saisissant monument.

Merci aux éditions de la Table Ronde pour cette lecture.

Mathilde ne dit rien de Tristan Saule

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Mathilde est travailleuse sociale au conseil général. Depuis qu’elle s’est installée dans le quartier défavorisé de la place Carrée, elle ne cesse d’aider, de conseiller ses voisins. Et pourtant, Mathilde n’a pas vraiment d’amis. Elle ne se dévoile pas facilement, reste secrète et stoïque en toute circonstance. La personne la plus proche de Mathilde est sa collègue Sophie. Mais, même elle, ne sait que peu de choses de son passé. L’unique confidence de Mathilde portera sur sa peur de voir le soleil s’éteindre sans que l’humanité ne le sache puisque sa lumière met 8 mn à nous parvenir. La discrétion, la réserve de Mathilde cachent-elles quelque chose ?

« Mathilde ne dit rien » de Tristan Saule (alias Grégoire Courtois) est un thriller social, un roman noir, tendu comme je les aime. C’est également le premier volet d’un projet singulier, celui de publier un roman par an autour de l’un des habitants de cette fameuse Place Carrée. Dans cette première chronique, qui se déroule en sept jours, nous découvrons donc Mathilde. Le roman s’ouvre sur une scène qui donne le ton : l’inquiétude et la tension saisissent d’emblée le lecteur. Impossible ensuite de lâcher ce livre que j’ai lu d’une traite ! Mathilde nous apparaît mystérieuse, inquiétante avant que nous découvrions sa vie gâchée, sacrifiée et le poids de la douleur qui la met à distance de la vie.

Je préfère prévenir, il y a peu de lumière, de lueur d’espoir dans le roman de Tristan Saule. La chance, la réussite ne sont pas pour les habitants de la Place Carrée. Le seul qui réussisse à balayer le pessimisme ambiant, c’est le jeune Idriss, fils des voisins de Mathilde et j’espère que nous le retrouverons au tome suivant. Tristan Saule nous plonge littéralement dans la vie de ce quartier et de ses habitants. Sa reconstitution extrêmement minutieuse donne de l’épaisseur, de la réalité à chaque scène. Les micro-évènements de la vie (prendre un dessert ou non, aller au marché pour la meilleure pâte de curry, les bisbilles entre collègues de bureau) apportent de la justesse et aident à dessiner l’image du quartier de la Place Carrée.

Ce premier volet des Chroniques de la Place Carrée de Tristan Saule est une réussite totale, un roman noir captivant qui ne laisse que peu de place à la lumière. J’ai vraiment hâte de retrouver certains personnages et de connaître leur évolution.