Les visés de Thomas Gosselin et Giacomo Nanni

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Richard est marié et le couple attend son premier enfant. C’est au volant de leur voiture qu’il dévoile à sa femme l’un de ses rêves. Il a imaginé qu’il était dans la peau du tueur du président Kennedy, Lee Harvey Oswald. Sa femme en plaisante. Mais Richard se comporte par moments de manière très étrange et morbide. Il écrit toutes ses pensées dans un cahier que sa mère trouve. La lecture de celui-ci la glace puisque son fils s’imagine en sniper tirant sur la foule. Il se défend en lui expliquant qu’il écrit un roman mais le doute persiste, d’autant que Richard a parfois des réactions violentes.

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La bande-dessinée de Thomas Gosselin et Giacomo Nanni s’inspire de l’histoire de Charles J. Whitman (1941_1966) qui perpétra l’un des premiers assassinat de masse aux Etats-Unis. Le 1er août 1966, il tua 16 personnes et en blessa 32 à Austin avant d’être tué par la police. La bande-dessiné tente d’expliquer la survenue d’un tel acte et étudie la psychologie de ce personnage. L’individu est clairement dérangé dès les premières pages qui le montrent dans son quotidien. Il semble sans cesse contenir des pulsions violentes (on le voit notamment avec la scène de la course en voiture plusieurs fois repoussée). Ses cauchemars, son carnet soulignent la morbidité et ses penchants suicidaires puisqu’il sait que ses actes le mèneront à une mort violente. « Toute cette vie passée sur les routes, à l’horizontale…Il faudra que je meure à la verticale pour être sûr de voir la différence. » C’est bien évidemment un personnage antipathique malgré une enfance elle-même marquée par la violence. Il est d’autant plus détestable qu’il se cherche des excuses en imaginant que ses actes sont uniquement le fruit d’une tumeur au cerveau. Gosselin et Nanni montrent également la facilité déconcertante pour nous avec laquelle on peut se produire des armes aux Etats-Unis. Ce qui est encore plus affligeant est de constater le nombre d’assassinats de masse qui ont été perpétrés depuis ce 1er août 1966.

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Le choix graphique est au départ surprenant. Le dessin est très coloré, très naïf ou grossier pour ce qui est des visages, la trame est faite de gros grains. Mais les cadrages, la mise en page sont intéressants et j’ai beaucoup aimé la manière dont Giacomo Nanni utilisaient les ombres chinoises sur la fin du volume. Malgré cela, je suis restée trop à distance de l’histoire et j’ai trouvé la fin très abrupte.

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« Les visés » présentent des qualités indéniables de mise en scène et de tentative de compréhension du passage à l’acte d’un fou. Néanmoins, je suis restée très extérieure à l’histoire qui m’était racontée et je n’ai donc pas été totalement convaincue par cette bande-dessinée.

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Qui a tué l’homme-homard ? de J.M. Erre

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Margoujols est un petit village reculé dans les hauteurs du Gévaudan qui abrite les rescapés du cirque de Balthazar Britiescu. Il arriva en 1945 en Lozère et était un cirque de freaks : femme à barbe, homme-éléphant, nain, colosse, sœurs siamoises. Et un homme-homard nommé Joseph Zimm, solitaire et acariâtre, un homme qui savait se faire détester par l’ensemble des villageois : « Terrible handicap qui avait dû valoir à Joseph de multiples moqueries dans sans enfance, sans doute l’effroi des femmes, peut-être le rejet de tous ? Mais alors, pourraient s’exclamer certaines âmes charitables, ce terrible état n’expliquerait-il point son tempérament farouche ? C’est possible. Précisons néanmoins que Joseph était moins rejeté pour sa difformité que parce qu’il était raciste, misogyne, homophobe, pervers et supporter du PSG. » Et Joseph Zimm est justement retrouvé mort. L’enquête est confié à l’adjudant Pascalini et son stagiaire Babiloune. Pour mieux appréhender la population locale, les deux gendarmes sont épaulés par la fille du maire : Julie de Creyssels, jeune femme tétraplégique.

Quel immense plaisir de retrouver J.M. Erre ! C’est sans aucun doute l’auteur qui me fait le plus rire (la première place se joue entre lui et Donald Westlake version Dortmunder), j’adhère totalement à son humour noir et politiquement incorrect. Et cela commence avec Julie, narratrice décapante et attachante. Elle est la première à se moquer d’elle-même et de son handicap. Elle prend un malin plaisir à tourner les autres en ridicule : lorsque quelqu’un marche à ses côtés, elle accélère lentement la vitesse de son fauteuil roulant pour que la personne finisse totalement essoufflée ! Mais Julie est également redoutablement intelligente et la mort de Joseph Zimm va lui permettre de mettre du piment dans son morne quotidien.

Le récit de J.M. Erre est parfaitement réjouissant et toujours aussi farfelu ! Margoujols abrite notamment le comité de réhabilitation de la bête du Gévaudan, l’association des éleveurs d’autruches du Gévaudan, la bibliothèque Maître Capello et un café polyfonctionnel (bar-tabac-épicerie-poste-cabinet de psychothérapie de groupe-café-PMU-boucherie-pompes funèbres) sur la place de la mairie. Margoujols est aussi la ville la plus câblée de toute la France ! Les habitants sont donc très actifs sur les réseaux sociaux. Ils sont également très au courant des procédures policières puisqu’ils passent leur temps à regarder des séries policières. Le pauvre Pascalini va avoir du fil à retordre  avec cette bande d’olibrius. L’enquête permet à J.M Erre de nourrir son récit de références et il s’amuse avec les clichés du genre. Il en profite également pour fustiger quelques-uns de nos travers contemporains.

« Qui a tué l’homme-homard ? » est un très bon cru de la cuvée J.M. Erre, la lecture est tellement réjouissante que l’on est triste de quitter Margoujols et sa bande de freaks.

 

 

 

Par-delà nos corps de Bérangère Cournut

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Else a 20 ans lorsqu’elle croise le chemin de Werner Heller, un peintre et poète allemand. Else est déjà mariée mais Werner et elle vont s’aimer passionnément. La première guerre mondiale éclate, le mari et l’amant sont envoyés au front, chacun devant défendre sa partie respective. En septembre 1914, Werner adresse une lettre à Else. Celle-ci ne lui répond pas immédiatement. Elle vient d’apprendre le décès de son époux sur le champ de bataille. Après cette lettre, Else n’aura plus jamais de nouvelles de Werner et ne saura pas ce qu’il lui est arrivé. Vingt cinq plus tard, elle se décide à prendre la plume pour enfin lui répondre, pour comprendre ce qui les unissait si fortement et lui raconter sa vie depuis cette lettre de 1914.

« Le temps a passé, j’essaie de vous relire encore une fois sur papier jauni, pour cerner plus clairement ce qu’était cette Grande Absence qui nous reliait. Il me semble qu’à travers nos échanges, vous et moi n’avons cessé de parler d’autre chose que nous-même. Comme si notre rencontre s’était produite au-delà de nos personnes, comme si notre propre vie ne nous appartenait pas. » 

Le court texte de Bérengère Cournut est d’une grande poésie. Il nous transporte au cœur de l’histoire d’amour de Else et Werner, une histoire intemporelle et éternelle. Malgré la brièveté de leur histoire, elle reste graver dans le corps et l’esprit d’Else. Elle est au centre de tout mais elle ne l’a pas empêché de poursuivre sa vie. Elle a traversé beaucoup de tourments : la mort de son mari, la disparition de son amant, la première guerre mondiale où elle s’est engagée en tant qu’infirmière dans différents pays. Elle a rencontré dans ses pérégrinations son deuxième mari, le père de ses deux fils nés douloureusement pendant la guerre. Else est une femme forte, solide portée par les éléments, la nature. Elle ressent intensément chaque chose ; la mer comme la forêt l’habitent aux moments de ses grossesses. Elle semble célébrer la vie malgré les difficultés.

Malgré la beauté du texte, j’ai un petit bémol dont n’est absolument pas responsable Bérangère Cournut. Son texte est une réponse à celui de Pierre Cendors publié en 2017 aux éditions Le tripode et intitulé « Minuit en mon silence ». Ce texte est la lettre de Werner à une jeune femme rencontrée à Paris juste avant la guerre. Bérengère Cournut a donné corps à cette jeune femme et l’idée est très belle. Mais je en connaissais pas et n’ai pas lu le texte de Pierre Cendors. Et à certains moments du texte, j’ai senti qu’il me manquait quelque chose, que certaines clefs me manquaient pour profiter pleinement de la réponse d’Else.

« Par-delà nos corps » est un texte extrêmement poétique sur une femme libre, habitée par un amour puissant. Si vous souhaitez lire ce texte, je vous conseille de commencer par celui de Pierre Cendors auquel celui-ci répond. Je regrette de ne pas l’avoir fait moi-même afin de profiter plus pleinement de ma lecture.

Les derniers jours de Stefan Zweig de Laurent Seksik

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Avec « Les derniers jours de Stefan Zweig », Laurent Seksik écrit une biographie romancée des six derniers mois de la vie de l’écrivain autrichien. Zweig quitte son pays en 1934, quatre ans avant l’Anschluss, sur une prémonition du drame qui allait advenir. « Il était parti en 1934, après que la police autrichienne eut perquisitionné sa maison à la recherche d’une cache d’armes – des armes chez le chantre du pacifisme ! » Après un détour par Londres et un séjour à New York où la bureaucratie vient à bout de sa patience, l’écrivain et sa deuxième femme Lotte s’installent au Brézil. A l’automne 1941, le couple s’installe dans une maison à Pétropolis. Un endroit où Lotte pourra respirer, elle dont l’asthme ne cesse de s’aggraver et où Stefan pourra terminer son autobiographie « Le monde d’hier ». Il compte également se lancer dans l’écriture de son grand oeuvre : la biographie de Balzac.

Mais le cœur n’y est plus. Laurent Seksik montre parfaitement bien à quel point la mélancolie ronge le cœur et l’âme de Stefan Zweig. La MittelEuropa a disparu définitivement, la Vienne intellectuelle et cosmopolite a été balayée par le nazisme. « Ce temps-là ne reviendra pas. Jamais plus les flâneries sur le pont Elizabeth, les marches sur la Grande Allée du Prater, l’état des dorures du palais Schönbrunn, ni le long déploiement du soleil rougeoyant sur les rives du Danube. La nuit était tombée pour toujours. » Plus de patrie, de maison vers laquelle retourner, Zweig a perdu ses repères et son idéal de vie humaniste. Il repense sans cesse à sa propriété de Salzbourg, aux livres qu’il a du y laisser, aux amis qui y venaient en visite : Rilke, Schnitzler, Romain Rolland, Thomas Mann, Toscanini ou Joseph Roth. La présence de Lotte n’y change rien. Elle, qui se pense toujours en concurrence avec Friderike la première femme de l’écrivain, ne peut prendre le dessus sur le désespoir de son mari. Elle va plutôt rejoindre son état d’esprit au fil des mauvaises nouvelles venues d’Europe. Zweig pense à tous ses amis qui ont choisi le suicide plutôt que de tomber dans les mains des nazis : Walter Benjamin, Ernst Weiss, Erwin Rieger et d’autres. Et Joseph Roth qui se tue en noyant son désespoir dans trop d’alcool. Il est également rongé par la honte d’avoir abandonné son pays, il se sent lâche par rapport à ceux qui sont restés sur place pour lutter contre l’envahisseur allemand. Stefan Zweig et sa femme choisirent de se suicider ensemble avec du véronal le 22 février 1942.

Parfaitement documenté, avec une écriture fluide, Laurent Seksik redonne chair à Stefan  Zweig et à sa femme Lotte. Il souligne bien à quel point la fin de la MittelEuropa a brisé l’écrivain autrichien. Si vous êtes intéressé par le sujet, je vous conseille le formidable film de Maria Schrader qui commence au moment de l’arrivée de Zweig au Brésil.

Moi ce que j’aime, c’est les monstres d’Emil Ferris

Dans les années 60 à Chicago, Karen Reyes, 10 ans, vit avec son frère et sa mère au sous-sol d’un immeuble. Ils vivent dans un quartier pauvre dans l’Uptown. En raison de son origine sociale, Karen a été rejetée par sa meilleure amie. A l’école, les garçons lui cherchent des noises. Pour fuir cette réalité, Karen regarde des films d’horreur, lit des magasines sur le même thème. Elle se prend même pour l’un d’entre eux puisqu’elle pense être un loup-garou. Elle consigne sa vie dans un journal intime dessiné. Un drame survient dans l’immeuble de Karen. La voisine du dessus, Anka Silverberg, est retrouvée morte chez elle, une balle dans le cœur. La police conclut à un suicide mais Karen n’est pas de cet avis. Elle enfile un imper et un feutre et débute une enquête.

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« Moi ce que j’aime, c’est les monstres » est une oeuvre hors-norme de par sa taille (plus de 800 pages en deux volumes), de par son histoire et de par sa forme. Le destin d’Emil Ferris bascule à 40 ans après une piqûre de moustique. Elle attrape la fièvre du Nil qui la laisse paralysée. Mais cette illustratrice s’acharne, se scotchant un stylo dans la main pour continuer à dessiner. Elle s’inscrit au Chicago Art Institute et réussit, après six ans de travail, à terminer ce roman graphique inclassable.

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L’histoire de Karen Reyes mêle plusieurs lignes narratives : l’enquête policière, l’intime, l’Histoire. L’enquête de Karen nous entraîne dans les quartiers pauvres de Chicago, nous emmène à la rencontre des déshérités et des laisser-pour-comptes. Comme avec les films d’horreur, l’enquête permet à Karen de sortir de sa vie morose. Sa mère est atteinte d’un cancer en phase terminale. Karen commence, à 10 ans, à sentir les prémices de l’adolescence et se sent différente des autres jeunes filles. Se voir en loup-garou est aussi une manière d’extérioriser cette différence. Heureusement, Karen n’est pas seule pour affronter tout ça, elle a son grand-frère Deeze. Grand séducteur, il est malgré tout très présent, il emmène notamment sa sœur au musée. Il lui apprend à rentrer dans les tableaux ce qui donne des pages sublimes dans la BD.  Pendant que Karen grandit, le président Kennedy se fait assassiner et bientôt c’est le tour du révérend Martin Luther King. Une époque trouble qui montre à Karen la noirceur du monde qu’elle va retrouver dans le témoignage enregistré par Anka. Allemande d’origine juive, elle y raconte son enfance brisée, sa vie d’adulte marquée par l’étoile jaune et la déportation.

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Le récit d’Emil Ferris est foisonnant, prenant des directions étonnantes. Les dessins, le texte couvrent entièrement chaque page. Le dessin peut être d’une précision incroyable, hyperréaliste mais également il peut se rapprocher de l’esquisse avec un tracé très rapide. Emil Ferris joue également sur les couleurs  et le noir et blanc. Tout cela donne une oeuvre vivante, bouillonnante et dense.

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« Moi ce que j’aime, c’est les monstres » est un roman graphique sur l’acceptation de soi et la différence. C’est une oeuvre remarquable d’une grande puissance visuelle et qu’il faut lire absolument.

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Edith & Oliver de Michèle Forbes

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Belfast, 1906, Edith croise la route d’Oliver Fleck, illusionniste. Ils passent une soirée arrosée ensemble et ne se quittent plus. Edith accompagne au piano les numéros de son mari dans les différents music-halls de sa tournée. Mais elle tombe rapidement enceinte et accouche de jumeaux : Agna et Archie. Elle doit donc rester à la maison pendant qu’Oliver part en tournée. Oliver fourmille d’idées nouvelles et rêve d’un spectacle en solo. Malheureusement, aucun directeur de music-hall ne veut le voir en haut de l’affiche. Oliver continue donc ses petites tournées, dort dans des chambres de plus en plus minables et son amertume grandit au fil des jours.

Je découvre Michèle Forbes avec son deuxième roman et j’ai beaucoup apprécié ma lecture. La facture du roman est classique, l’écriture est fluide et poétique. Le récit se fait par flash-backs. Il s’ouvre en effet en 1922 sur la jetée de Dun Laoghaire où Edith et sa fille vont embarquer pour se rendre à Holyhead, au nord du Pays de Galles. Le chapitre suivant nous ramène en 1905 à Belfast. De même, l’enfance de Oliver sera évoquée par des retours en arrière. Michèle Forbes utilise également l’ellipse, c’est le cas dans la scène d’ouverture du chapitre 2, le lendemain de la rencontre d’Edith et Oliver. Une scène extrêmement bien construite, enlevée et originale puisque l’on n’assiste pas à la rencontre des deux protagonistes.

« Edith & Oliver » est avant tout le récit d’une chute, celle d’Oliver. Il est habité par une véritable fièvre de la scène, par un orgueil démesuré qui l’aveuglent totalement. Oliver est persuadé d’être le plus talentueux des illusionnistes et veut le montrer au monde. Son enfance douloureuse, la réussite sociale de son frère Edwin renforcent en lui cet foi inébranlable en son destin. Sa chute sera cruelle et inexorable. Michèle Forbes, que j’ai eu la chance de rencontrer, compare la chute d’Oliver à celle de « Jude l’obscur » de Thomas Hardy, une  même foi absolue en leur réussite les habite.

Face à Oliver, Edith est un roc qui fait tout son possible pour maintenir sa famille à flot. Femme active qui travaille, ce qui n’est pas le sort de toutes les femmes à l’époque, elle se sacrifie pour élever sa famille. Autre personnage fort du roman, Agna qui est finalement celle qui sera la plus résistante, celle sur qui Edith pour s’appuyer à la fin. Ce personnage mutique, d’une sagesse infinie, est extrêmement attachant et Michèle Forbes a d’ailleurs très envie de le reprendre dans un autre roman.

« Edith & Oliver » est également l’occasion pour Michèle Forbes de parler d’un sujet qui lui tient à cœur, les coulisses du spectacle. Elle est elle-même actrice de théâtre et son grand-père dirigeait un music-hall. Elle montre avec beaucoup de réalisme les conditions extrêmement difficiles de ces artistes du bas de l’affiche qui vivent dans des conditions misérables. Le cinéma commence à apparaître et aggrave la situation de ces petits artistes qui courent le cachet.

« Edith & Oliver » est à la fois une histoire d’amour passionnée et dramatique et le récit de la vie des artistes de music-hall à l’époque edwardienne. La plume de Michèle Forbes est très évocatrice et elle nous plonge totalement dans son univers.

Merci aux éditions Quai Voltaire pour cette découverte.

Bilan livresque et cinéma de février

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Le mois de février a passé bien vite mais j’ai quand même réussi à dénicher un coup de cœur : « Moi ce que j’aime, c’est les monstres » de Emil Ferris dont je vous reparle la semaine prochaine. Je vous reparle également très vite de « Edith & Oliver », le deuxième roman de l’irlandaise Michèle Forbes qui parle de la déchéance d’un homme de spectacle. J’ai découvert, grâce au Picabo River Book Club, la romancière américaine Robin MacArthur avec son premier roman « Les femmes de Heart Spring Mountain », un roman féministe et écologique. Le livre de Elizabeth Quinn, « La nuit se lève », est aussi touchant qu’érudit, aussi élégant qu’humoristique, parfaitement en adéquation avec l’image que je peux avoir de la journaliste d’Arte. Cette semaine, j’ai participé à la première édition de « Livres et Parlotte », une rencontre autour des livres organisée par Charlotte. La thématique de cette première rencontre était « Quand les écrivains deviennent personnages de roman » et le livre choisi était « Les derniers jours de Stefan Zweig » de Laurent Seksik et je reviendrai sur ma lecture très prochainement. Pour terminer le mois de février, je poursuis ma lecture des Rougon-Macquart dans l’ordre avec le n°14 « L’œuvre » qui fut une relecture aussi enthousiasmante que la première fois.

Et côté cinéma, mes deux films préférés du mois :

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Angèle est architecte, elle veut repenser l’urbanisme, ouvrir les villes sur la mixité et l’échange. Lorsqu’elle se fait virer du cabinet où elle travaille, elle est obligée de retourner habiter chez son père. Ses parents étaient des militants de gauche et Angèle a continué leur engagement. Son père, maoïste, est resté fidèle à ses idéaux alors que sa mère a baissé les bras et est partie vivre à la campagne loin de tout. Perpétuellement en colère, Angèle voudrait obliger tous les gens qu’elle croise à changer de vie et de modèle économique.

« Ce qui me reste de la révolution » est une comédie enlevée, rythmée et pleine de verve. Le personnage d’Angèle montre le désarroi de sa génération et le poids de mai 68. Les idéaux d’Angèle semblent totalement anachroniques. Elle les assène, les martèle et semble s’y raccrocher comme à une bouée de sauvetage. Sans travail, sans illusion sur l’amour, Angèle fait partie d’une génération désenchantée qui évolue dans un climat social difficile. A force de conviction, Angèle finit par entrainer certaines personnes avec elle et tente de réenchanter le quotidien. La deuxième partie du film est plus apaisée. Angèle retrouve sa mère qui propose finalement une autre voie possible au chaos ambiant. La troupe d’acteurs est formidable d’énergie et quel bonheur de revoir Mireille Perrier sur grand écran !

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Tony Lip est videur dans une boîte de nuit. Quand celle-ci ferme, il se retrouve dans l’obligation de trouver un nouveau travail. Il essaie de glaner quelques dollars à droite à gauche (en participant à des concours du plus grand nombre de hot-dogs avalés par exemple) mais cela ne suffit pas à nourrir sa famille. Il entend  parler d’un poste de chauffeur pour un chanteur qui doit faire une tournée dans le Sud. Le poste comprend aussi le rôle de garde du corps, le chanteur est en effet noir, il s’agit de Don Shirley. Le périple s’avère plus compliquée que ce que Tony avait prévu.

Il est surprenant de trouver Peter Farrelly dans un autre registre que l’humour un peu gras des films réalisés avec son frère. Mais il a bien fait car son premier film en solo est réussi et il s’inspire d’une amitié véritable. L’histoire, qui inverse les clichés puisqu’un blanc conduit un noir, pouvait glisser dangereusement vers le pathos dégoulinant. A part la dernière scène, il n’en est rien. Peter Farrelly joue sur les positions sociales et intellectuelles des deux personnages. Le greenbook était le livre permettant aux noirs de voyager pendant la ségrégation et de trouver des établissements acceptant de les accueillir. Don Shirley est un homme cultivé aux goûts extrêmement raffinés alors que Tony Lip est un beauf intéressé uniquement par la nourriture. Le greenbook les oblige à inverser les positions : Tony dort dans les hôtels décents pendant que Don dort dans des bouges. Ce qui est bien entendu intéressant, c’est le lent rapprochement de ces deux êtres opposés. Chacun apprend au fil du voyage  à faire un pas vers l’autre jusqu’à devenir de véritables amis. Les deux acteurs, Viggo Mortensen et Mahershala Ali, sont vraiment au top et l’alchimie entre les deux fonctionnent parfaitement. Le film n’est pas un manifeste mais il rappelle ce qu’était la ségrégation, ce qui n’est pas inutile dans les États-Unis d’aujourd’hui. « Greenbook » est un film drôle, touchant qui rend un bel hommage à l’amitié de Tony Lip et Don Shirley.

Et sinon :

  • « La favorite » de Yorgos Lanthimos : Sur le trône d’Angleterre règne Anne, une femme fragile et instable. Le royaume est en guerre contre la France et des décisions doivent être prises. C’est donc la favorite de la reine, Lady Sarah Churchill, qui gouverne à sa place. Une nouvelle servante, Abigail, arrive au château et elle obtient la protection de Lady Sarah. Malheureusement pour cette dernière, Abigail est extrêmement ambitieuse et elle veut retrouver un statut social qu’elle a perdu. Elle va donc tout mettre en œuvre pour prendre la place de Lady Sarah. Le film de Yorgos Lanthimos est étonnant et extrêmement original. Sa cour d’Angleterre est vue sous l’angle de la caricature, du grotesque et de l’outrance. Les courtisans sont tous parfaitement ridicules, ils sont à l’image de leur reine qui est parfaitement pathétique. Ce qui intéresse le cinéaste, c’est bien-sûr la relation entre les trois femmes entre pouvoir et séduction. Les deux courtisanes sont prêtes à tous les coups bas pour arriver à leurs fins, elles sont toutes les deux aussi perfides qu’intelligentes. Ces trois personnages de femmes sont tenus par trois actrices d’exception : Emma Stone dans le rôle de la fausse ingénue, Rachel Weisz dans celui de la redoutable et splendide Lady Sarah, Olivia Colman dans celui de la reine dépressive et boitant en raison d’une attaque de goutte. Excessif, trop baroque à mon goût pour être un coup de cœur, « La favorite » reste un objet cinématographique surprenant et détonnant, les trois actrices valent à elles seules le déplacement.

 

  • « Une intime conviction » de Antoine Raimbault : Jacques Viguier est acquitté du meurtre de sa femme Suzanne. Mais le parquet fait appel et un nouveau procès doit avoir lieu. Une femme, Nora, se passionne totalement pour cette histoire. Elle croit Jacques Viguier innocent et veut à tout prix le sauver. Elle veut pour lui le meilleur avocat et réussit à convaincre Mr Dupont Moretti de le défendre pendant le second procès. Le film s’inspire largement de faits réels même si le personnage de Nora est inventé. Antoine Raimbault réalise un véritable thriller et pas seulement un film de procès. Nora travaille pour la défense en écoutant l’enregistrement de coups de fil passés à l’époque de la disparition de l’épouse de Jacques dont le corps n’a jamais été retrouvé. L’enquête est nerveuse et rythmée, la procédure judiciaire française parfaitement montrée. Ce que j’ai trouvé extrêmement intéressant, c’est la plaidoirie finale de Dupont-Moretti qui explique aux jurés ce que doit être l’intime conviction. C’est un grand moment d’éloquence et d’humanisme. Outre cela, ce film est une magnifique  démonstration des talents de Marina Foïs et Olivier Gourmet (décidément toujours excellent) et de Laurent Lucas que j’ai eu grand plaisir à retrouver sur grand écran.

 

  • « Minuscules 2 » de Thomas Szabo et Hélène Giraud : En 2013, nous avions fait connaissance d’une bande d’insectes fort sympathiques avec « La vallée des fourmis perdues ». On retrouve la coccinelle fétiche du 1er volet, elle a fondé une famille dont un enfant aventureux. Il l’est tellement qu’il se retrouve prisonnier d’un carton qui part en direction de la Guadeloupe ! La solidarité se met en place parmi les insectes pour retrouver la petite coccinelle. Comme dans le premier film, Thomas Szabo et Hélène Giraud mélangent les prises de vue réelles aux images de synthèse. Le résultat est toujours aussi parfait. Pas de paroles, la bande-son se réduit à des bruitages dont certains sont devenus iconiques : le « chant » de la victoire de la coccinelle lorsqu’elle bat un ennemi à la course, les antennes de la fourmi qui taponne sa copine coccinelle. L’aventure est rythmée, drôle et touchante. Les adultes et les enfants pourront trouver des clins d’œil à d’autres films d’animation comme « Là-haut ». Cette nouvelle aventure n’est donc en rien décevante et c’est un plaisir de retrouver nos amis insectes.

 

  • « Deux fils » de Félix Moati : Joseph vient de perdre son frère aîné, il se sent alors totalement perdu et décide d’abandonner son cabinet de psychiatre. Il veut devenir écrivain et sa maîtresse lui dit qu’il écrit comme Tolstoï. Joachim, le fils aîné de Joseph, est en pleine déprime post rupture et il n’avance pas dans sa thèse de psychiatrie. Yvan, son frère cadet, ne sait plus quoi faire devant ses figures tutélaires qui s’écroulent. Il sèche les cours, se met à boire et à fumer. Félix Moati réalise son premier film. Ce dernier évoque le souffle frais de la Nouvelle Vague et des films de Woody Allen où l’on parle beaucoup et où le ridicule de tue pas. Les trois hommes du film sont totalement à la dérive, ils ne semblent plus capables de se rattacher à quoique ce soit. C’est ce chaos, ce passage à vide que filme Félix Moati. Cela peut sembler foutraque mais il nous montre un beau lien familial entre les trois personnages qui s’épaulent quoiqu’il arrive. Félix Moati montre également très bien Paris et sa vie quotidienne loin des cartes postales pour touristes. Benoît Poelvoorde, Vincent Lacoste sont parfaits et on découvre Mathieu Capella qu’il faudra suivre tant il montre de talent.