Dans la maison de ma grand-mère d’Alice Melvin/La maison à la petite porte rouge de Grace Easton

La jeune Alice rend visite à sa grand-mère. Elle la cherche de pièce en pièce nous révélant  ses objets préférés : la vache en porcelaine qui sert de pichet à lait, le fauteuil à bascule, la mappemonde, la lampe chat, le grenier où sont entreposés les jouets de sa grand-mère.

L’album d’Alice Melvin est un très bel et tendre hommage à sa grand-mère. La maison est joyeuse, colorée, le jardin d’hiver luxuriant. Elle fourmille de détails : de jolis papiers peints fleuris ou rayés, des objets précieux, de belles tasses, des chiens Staffordshire. L’album comporte de nombreuses portes découpées qui laissent entrevoir la pièce suivante, une page se déplie en hauteur pour nous montrer le grenier, ce qui rend l’album très ludique. Les dessins sont d’une grande délicatesse, la maison de la grand-mère a un charme suranné assez irrésistible, un vrai régal !

Olivia se sent seule dans sa maison à la petite porte rouge. Au fond du jardin, dans un arbre, Souriceau aimerait avoir quelqu’un à qui parler. La neige, qui a recouvert tout le paysage, va les rapprocher mais elle va également détruire la maison du petit rongeur. Olivia va l’aider à retrouver une demeure. Est-ce que ça sera la théière, la pendule ou une chaussure ?

Quelle merveille que cet album de Grace Easton ! Comme dans l’album d’Alice Melvin, il y a de nombreux rabats nous révélant de délicieuses surprises (et une petite araignée qui se glisse partout !). Les dessins sont absolument splendides, doux et délicats. Les intérieurs sont chaleureux et cosy, les paysages sont enneigés et apaisants. J’ai adoré cet album sur l’importance de l’amitié qui regorge de jolies trouvailles.

 

 

 

Bilan livresque et cinéma de janvier

Je débute l’année 2026 avec neuf livres :

-l’ambitieuse fresque de Jayne Anne Phillips, « Les sentinelles », qui nous montre une Amérique chaotique après la Guerre de Sécession,

-« Ballet shoes » de Noel Streatfield, un classique de la littérature jeunesse que je découvre enfin,

-« Fun home » où Alison Bechdel parle de son père et de son destin tragique,

-« Rebecca de SunnyBrook » de Kate Douglas Wiggin, autre classique de la littérature jeunesse qui a enfin été traduit en français,

-« Au douzième coup de minuit » qui m’a permis de découvrir Maud Silver, le personnage fétiche de Patricia Wentworth,

-« Nourrices » de Séverine Cresson qui met en valeur des femmes peu présentes dans la littérature,

-« Dans la maison de ma grand-mère » d’Alice Melvin, un album jeunesse plein de charme et de tendresse,

-« La maison à la petite porte rouge » de Grace Easton aux dessins somptueux,

-« Le berger de l’Avent » de Gunnar Gunnarsson qui dormait dans ma pal depuis bien trop longtemps !

Durant ce premier mois de l’année, j’ai vu huit films dont voici mes préférés :

Shaï et Djeneba, 20 ans, sont amies depuis l’enfance. La seconde a été embauchée comme animatrice pour une colonie de vacances. Shaï va tout faire pour suivre sa copine et fuir la surveillance incessante de son frère. Les deux jeunes femmes partent donc dans la Drôme avec une ribambelle d’enfants venus, comme elles, du 19ème arrondissement de Paris.

Lise Akoka et Romane Gueret nous offrent un film savoureux, extrêmement drôle et sensible. Les enfants sont extraordinaires et leur sens de la répartie est désopilant. Leur utilisation du langage est réjouissante. Il est de même pour Djeneba et Shaï au débit de mitraillettes ! Fanta Kebe et Shirel Nataf incarnent les deux amies, ce qu’elles sont dans la vie depuis le collège et elles ont participé à la série « Tu préfères ? » de Lisa Akoka et Romane Gueret. « Ma frère » n’est pas qu’un film solaire et joyeux, les réalisatrices n’oublient pas les réalités sociales de ses enfants venus d’un milieu populaire. Les deux amies ne sont pas épargnées. Djeneba doit se débrouiller avec une mère absente et qui ne répond pas à ses appels. Tandis que Shaï doit voir son amoureux en cachette parce qu’il a une religion différente de la sienne. Toute cette petite troupe est menée par une directrice de colonie àla patience infinie et empathique, interprétée par la formidable Amel Bent. Une tchatche irrésistible, de l’humour et de la tendresse, « Ma frère » est un film kiffant !

Le film de Mascha Schlinski se déroule dans un lieu unique, une ferme de l’Altmark, région rurale du nord de l’Allemagne. Dans cette maison, nous découvrons par bribes les histoires de quatre filles : la petite Alma dans les années 1910, Erika durant la seconde guerre mondiale, Angelika dans les années 80 où la région fait partie de la RDA et Lenka de nos jours. Leurs vies s’entremêlent, leurs liens sont plus ou moins clairs. La violence, la mort sont très présentes dans le film. L’apparente normalité des familles, les moments joyeux cachent mal les souffrances et les deuils. La narration ne se fait pas de façon linéaire mais la réalisatrice créé des images puissantes, marquantes qui dessinent les destinées des jeunes filles : une photo de famille avec une enfant morte, une jeune femme qui entre dans la rivière pour ne jamais en ressortir, un garçon amputé pour éviter la mobilisation. Mascha Schilinski installe un malaise qui est renforcé par la bande son. A travers les époques, on entend une musique sourde, des grésillements, des grondements. « Les échos du passé » a reçu le prix du jury ex-aequo avec « Sirat » d’Oliver Laxe au dernier festival de Cannes  et cela me semble très cohérent. Même si les films, leurs mises en scène sont très différents, ils ont en commun un côté organique et ce sont de véritables expériences sensorielles pour le spectateur. Des deux films, il me restera des images fortes et saisissantes. Etant donné, le choix narratif déconstruit de Mascha Schlinski, il faut lâcher prise pour apprécier « Les échos du passé » et se laisser immerger dans les mystères et les secrets de cette ferme de l’Altmark.

 

Et sinon :

  • « Hamnet » de Chloé Zhao : Le film de Chloé Zhao est inspiré du roman éponyme de Maggie O’Farrell qui a participé à l’écriture du scénario. La jeunesse de William Shakespeare étant peu documentée, l’intrigue nous montre la rencontre d’un jeune homme (qui ne sera nommé qu’après 1h30), fils de gantier et précepteur, et d’une jeune femme prénommée Agnès. Cette dernière passe beaucoup de temps en forêt où elle prélève des plantes pour ses décoctions et où elle fait voler son faucon. Agnès est fascinante et mystérieuse. Elle finit par céder au charme de William, l’épouse et lui donne trois enfants. Bientôt, Shakespeare laisse sa famille à Stratford-upon-Avon pour tenter sa chance sur les planches à Londres. La réussite du dramaturge n’est pas montrée, le sujet du film est ailleurs même s’il s’achève au Globe (la scène, magnifique dans le roman, est un peu ratée dans le film par excès de sentimentalisme). L’action se déroule principalement dans le foyer des Shakespeare. La famille, le deuil mais aussi la puissance cathartique de l’art sont au cœur du film. La fougueuse Jessie Buckley incarne avec force et sensibilité Agnès et le non moins talentueux Paul Mescal prête ses traits à Shakespeare. Et la photo du film est somptueuse.

 

  • « Grand ciel » d’Akihiro Hata : Vincent travaille sur le chantier du quartier éco-responsable Grand Ciel. Il espère que son contrat sera prolongé pour offrir une vie meilleure à sa compagne et à son beau-fils. Avec une équipe de quatre autres ouvriers, il est chargé de descendre dans les sous-sol de la grande tour où des fissures sont apparues. Le lendemain, l’un des ouvriers manque à l’appel et Saïd, qui fait partie de l’équipe, décide de le chercher et de signaler les manquements au code du travail de la direction. Vincent a peur de perdre son poste. Akihiro Hata réalise un film social mâtiné de fantastique venu de ses origines japonaises. La dureté du travail sur les chantiers, la précarité, la compétition pour monter en grade, les sans-papiers exploités, le réalisateur montre tous ces aspects de manière très réaliste. Mais peu à peu, l’étrange s’installe et les visites au sous-sol sont de plus en plus inquiétantes. L’ensemble fonctionne parfaitement, le mystère ne fait qu’appuyer le propos social. Damien Bonnard et Samir Guesmi sont, comme toujours, excellents.

 

  • « Arco » d’Ugo Bienvenu : Vers l’an 3000, Arco vit avec ses parents et sa sœur dans un maison plantée au milieu des nuages. Les jardins sont luxuriants, les maisons ont un design doux et arrondi. A cette époque, il est possible de voyager dans le passé grâce à une cape arc-en-ciel. Mais Arco est encore trop jeune pour voyager dans le temps. Une nuit, il dérobe la cape de sa sœur  pour aller voir des dinosaures. Malheureusement, Arco tombe du ciel en 2075. Heureusement pour lui, c’est Iris, une jeune fille, qui le trouve et va l’aider à retourner chez lui. Habituellement les dystopies nous présentent un avenir sombre, un monde au bord de la catastrophe. « Arco » prend le parti de l’optimisme en nous montrant un futur radieux et lumineux en 3000. Le temps d’Iris, où les tempêtes et les incendies se multiplient, est présenté comme une étape transitoire dans l’histoire de l’humanité. Le film est plein de jolies trouvailles (comme le robot sensible qui habite avec Iris), les personnages sont très attachants et les dessins splendides.

 

  • « L’affaire Bojarski » de Jean-Paul Salomé : Jan Bojarski était un ingénieur polonais venu en France pendant la deuxième guerre mondiale. En l’absence d’état civil, il ne pourra jamais déposer les brevets de ses brillantes inventions. Sa revanche, il l’obtint grâce à la fausse-monnaie. Pendant des années, il fabriqua avec minutie, patience et maniaquerie des faux-billets parfaits qui mirent la police en déroute. Sa femme, ses enfants ne se doutèrent de rien. La vie de Jan Bojarski , si romanesque, méritait que l’on s’y intéresse. Il fut surnommer le « Cézanne de la fausse-monnaie » et ses billets sont aujourd’hui vendus à Drouot. « L’affaire Bojarski » de Jean-Paul Salomé prend des allures de film noir classique avec des rebondissements, quelques fusillades (Bojarski fit partie brièvement du gang des tractions avant). Mais ce qui intéresse réellement le réalisateur c’est la personnalité de son anti-héros, formidablement interprété par Reda Kateb, à la fois discret, brillant, pugnace et orgueilleux. Son besoin désespéré de reconnaissance va l’amener à jouer au chat et à la souris avec un commissaire de police (Bastien Bouillon) lui aussi très déterminé. Leur confrontation fait partie du charme du film.

 

  • « Le chant des forêts » de Vincent Munier : Il y a quatre ans, Vincent Munier nous entraînait avec Sylvain Tesson à la recherche de la panthère des neiges dans les hauts plateaux du Tibet. Cette fois, il nous emmène chez lui, dans les forêts vosgiennes, avec son père et son fils. « Le chant des forêts » est en effet l’histoire d’une transmission familiale, celle de l’affût et de l’amour de la nature. Les deux ainés racontent la beauté des rencontres avec un animal, la tristesse d’en voir certains quitter la forêt vosgienne en raison du réchauffement climatique (comme le grand tétras, oiseau fétiche du grand-père). Vincent Munier magnifie les paysages, rend chaque apparition sauvage magique et le lien entre les trois hommes est fort et tendre.

 

  • « Father mother sister brother » de Jim Jarmusch : Dans son dernier film, Jim Jarmusch explore les liens familiaux en trois histoires indépendantes (même si des motifs reviennent comme une montre Rolex ou des skateurs) et se déroulant dans différents pays. La première histoire est sans aucun doute la plus réussie et la plus drôle avec Tom Waits en père indigne d’Adam Driver et Sarah Greene. Mon intérêt s’est étiolé au fil des histoires et le film m’a laissé sur ma faim.

 

Au douzième coup de minuit de Patricia Wentworth

Le 31 décembre 1941, James Paradine réunit toute sa famille à River House, sa magnifique demeure tenue par sa sœur Grace. Ce réveillon va se révéler moins festif que prévu. James Paradine, riche industriel dans l’armement, va annoncer durant le repas qu’un membre de sa famille l’a trahi et que cette personne a jusqu’à minuit pour venir se dénoncer dans son bureau. La stupeur gagne l’assemblée et plusieurs convives décident de rentrer chez eux avant minuit. Le lendemain matin, Lane, le majordome, découvre que M. Paradine n’a pas dormi dans sa chambre. Il se rend dans son bureau, découvre la porte vitrée donnant sur la terrasse entrouverte. En contre-bas, Lane aperçoit une forme immobile. Il s’agit du corps sans vie de James Paradine.

Etonnamment, je n’avais encore jamais lu d’enquête de Maud Silver alors que j’apprécie les cosy mysteries et en particulier ceux d’Agatha Christie. Maud Silver, ancienne préceptrice devenue détective privée, n’est pas sans rappeler Miss Marple. Les deux personnages naissent à la même époque : Miss Marple apparaît brièvement dans des nouvelles en 1927 et Miss Silver en 1928 dans « Le masque gris ». Beaucoup de similitudes les rapprochent :  ce sont deux vieilles dames, discrètes, inoffensives en apparence mais possédant un sens aigu de l’observation. Maud Silver est également la championne du tricot qu’elle pratique tout au long du roman !

Le charme désuet et le cadre très anglais du roman m’ont bien évidemment séduite. Et j’ai également apprécié la construction du roman. Patricia Wentworth prend le temps d’installer son intrigue et de nous faire connaître chaque protagoniste. La découverte du corps de James Paradine n’intervient qu’à la page 76 et Maud Silver ne fait son entrée en scène qu’à la page 119. Elle n’est donc présente que durant la moitié du roman ce qui me semble être original et inhabituel.

Rien de révolutionnaire dans « Au douzième coup de minuit » mais une lecture douillette, agréable et la découverte d’un nouveau personnage de détective privé à l’anglaise.

Traduction Anne-Marie Carrière

 

Les sentinelles de Jayne Anne Phillips

1874, Virginie Occidentale, une carriole s’arrête devant l’asile d’aliénés de Trans-Allegheny. Un homme y dépose une femme, Eliza, épuisée, rendue muette par les épreuves traversées, et sa fille, ConaLee, âgée de 12 ans. Avant de disparaître, l’homme leur demande de ne pas révéler leurs véritables identités et de se faire passer pour une dame de qualité et sa bonne. A l’intérieur de cette institution, le docteur Story mène une méthode thérapeutique innovante appelée « le traitement moral » basée sur l’écoute, les promenades dans le parc et des activités. La guerre de Sécession a ravagé l’état qui se trouve à la frontière entre le nord et le sud. Eliza a vu son mari s’engager, la laissant seule avec un bébé dans une maison isolée. La violence ne l’a pas épargnée.

« Les sentinelles » est un roman choral qui navigue entre 1874 et 1864. Le récit de Jayne Anne Phillips est très documenté, des photos et des documents d’époque émaillent le texte. La guerre de Sécession est au cœur du roman, la scène de la bataille de Wilderness est saisissante. L’autrice y parle des traumatismes de la guerre, qu’ils soient physiques ou mentaux et de leur possible guérison. La construction est habilement menée, même si elle est parfois un peu complexe à suivre. Les personnages féminins, ConaLee, Eliza et leur voisine Dearbha, sont incroyablement émouvantes et résilientes. Il en est de même pour O’Shea, le gardien de nuit de l’asile, devenu amnésique suite à une grave blessure à la tête.

« Les sentinelles » a obtenu le prix Pulitzer en 2024, ce qui est mérité au vu de l’ambition narrative de Jayne Anne Phillips et de l’empathie que l’on ressent pour ses personnages.

Traduction Marc Amfreville

White city de Dominic Nolan

Le 21 mai 1952 a lieu le braquage d’un fourgon postal au coin d’Oxford Street. Sept hommes et deux voitures ont suffi pour l’un des plus important cambriolage de l’histoire britannique : 28 700 livres sterling en espèces étaient dans le camion. La police et la presse sont en ébullition. Personne ne sait qui a fait le coup. Pourtant, deux pères de famille manquent à l’appel. Reggie Rowe, venu de la Jamaïque, a laissé sa fille Addie s’occuper de sa petite sœur Nees et de leur mère alcoolique. Claire Martin se retrouve seule avec son fils et sa fille. Pour trouver du travail, elle s’adresse à Teddy Nunn, dit « Mother », le bras droit du parrain Billy Hill.

Dans « Vine Street », Dominic Nolan nous plongeait dans le Londres du Blitz à la poursuite d’un tueur en série. Cette fois, nous sommes juste après la guerre dans une ville faites de ruines, de taudis et de terrains vagues. L’argent manque pour reconstruire. Les familles les plus pauvres s’abritent dans des caravanes ou dans les préfabriqués en tôle installés par les Américains huit ans plus tôt. Comme dans son précédent roman, l’auteur excelle à rendre l’atmosphère de Londres dans les années 50 qui est totalement délabrée et en proie à une criminalité grandissante. De nombreux gangsters vont profiter de la situation en blanchissant leur argent grâce aux nouvelles constructions immobilières. Dominic Nolan montre aussi la montée de l’extrême droite et du racisme. Il clôt son roman sur un évènement marquant : les violents affrontements de 1958 à Notting Hill. Dans ce quartier, ce sont installés de nombreux Caraïbéens que le gouvernement a fait venir en Angleterre. Les Teddy Boys décident de s’en prendre à eux en scandant « Keep britain white ». Entre le vol du fourgon postal et les émeutes, Dominic Nolan mêle différents fils narratifs qui tous convergent vers un final haletant.

Ma deuxième lecture de Dominic Nolan confirme tout le bien que je pense de lui et de ces romans noirs historiques parfaitement construits et documentés.

Traduction David Fauquemberg

Les sept cadrans d’Agatha Christie

A Chimneys, propriété louée par Sir Oswald Coote et son épouse, une joyeuse bande de jeunes gens a  été invitée. Certains se sont connus à l’université, d’autres travaillent ensemble au Foreign Office. L’un des invités, Gerry Wade, a pris l’habitude, agaçante aux yeux de Lady Coote, de descendre extrêmement tard pour le petit déjeuner. Pour lui faire une blague, les autres visiteurs décident d’acheter huit réveils qu’ils placent sous le lit de Gerry. Pourtant, le lendemain midi, le jeune homme n’est toujours pas levé. Et pour cause, il est mort dans son lit durant la nuit. Sur la cheminée sont alignés sept réveils…

« Les sept cadrans » a été publié en 1929, quatre ans après « Le secret de Chimneys ». Les deux romans ont des intrigues indépendantes mais on y retrouve certains personnages comme le superintendant Battle qui apparaitra dans cinq romans d’Agatha Christie. La romancière a ici écrit un roman d’espionnage classique des années 30 (Alfred Hitchcock en a également adapté à la même époque avec par exemple « Les 39 marches » tiré du roman de John Buchan ou « L’agent secret » adapté de Joseph Conrad). Dans « Les sept cadrans », il est question d’une mystérieuse société secrète, d’une invention qui ne doit surtout pas tomber dans les mains de l’ennemi mais tout ça  sur un ton assez léger et amusé. Ce qui est intéressant dans ce roman, c’est que l’enquête est menée tambour battant par une jeune femme audacieuse et téméraire. Bundle est la fille du propriétaire de Chimneys et c’est un tourbillon d’énergie, à l’opposé de son père, Lord Caterham, qui vit paisiblement à l’écart de l’agitation du monde.

« Les sept cadrans » oscille entre roman d’espionnage et comédie (romantique par moments, il faut marier Bundle !). Un roman d’Agatha Christie très divertissant.

Traduction Alexis Champon

La maison haute de Jessie Greengrass

« Et tout ce temps, dehors, ce qu’elle seule parvenait à regarder en face : les printemps précoces et les étés trop longs, les hivers soudains, imprévisibles, qui venaient de nulle part avec leur lot d’inondations, de glace ou de vent, ou qui ne venaient pas, laissant les jours succéder aux jours dans une humidité poisseuses, les feuilles pourrir sur les arbres et les oiseaux chanter en décembre et nicher plutôt que de migrer, si bien que, lorsque enfin la neige tombait, ils gelaient sur les branches et mouraient. »  Francesca est une activiste écologiste qui continue à alerter le monde alors que les catastrophes se multiplient, laissant seuls son jeune fils Pauly et sa belle-fille adolescente Caro. Lors d’un voyage périlleux aux USA, le père des enfants leur demande de quitter leur appartement pour rejoindre leur maison près de la mer dans le Suffolk. C’est là que Caro découvre toute l’anticipation de Francesca : la maison sur les hauteurs est remplie de vivres, de vêtements et équipée d’un générateur. Sa belle-mère a également engagé une jeune femme, Sally, et son grand-père pour les épauler.

La narration de « La maison haute » tisse les récits de trois personnages : Sally, Caro et Pauly. Tous trois vont devoir apprendre à vivre ensemble, à survivre malgré un monde qui s’effondre autour d’eux, malgré la peur, la rage ou la culpabilité qui peuvent les habiter. Le formidable roman de Jessie Greengrass m’a beaucoup fait penser à « Migrations » de Charlotte McConaghy. Dans les deux romans, il ne s’agit plus de combattre le réchauffement climatique mais bien d’y survivre. Malgré l’âpreté de la situation, l’espoir est bien présent. L’héroïne de « Migrations » s’accroche à la persistance des sternes arctiques. Ici, il renaît grâce aux liens qui se nouent entre les personnages, le soin que chacun porte à l’autre. Des moments de joie peuvent encore exister au milieu des tempêtes et des inondations : un pique-nique sur la plage, un repas de Noël avec le pasteur, l’observation de deux aigrettes.

« La maison haute » est un roman empreint, paradoxalement, de douceur, d’espoir et d’humanité. Les personnages sont infiniment touchants et l’amour qui les unit l’est tout autant.

Traduction Sarah Gurcel

La correspondante de Virginia Evans

Depuis 1948, Sybil Van Antwerp envoie des lettres à ses amis, sa famille, des écrivains dont elle apprécie l’œuvre, le fils d’un ami, des administrations, etc… Aujourd’hui à la retraite après une carrière dans le droit, elle continue inlassablement à écrire chaque jour même si sa vue commence à décliner, ce qu’elle cache à ses enfants.

Le premier roman de Virginia Evans est composé des lettres écrites ou reçues par Sybil et le tout forme un portrait pointilliste de cette vieille dame au caractère bien trempé. L’autrice manie parfaitement l’ellipse en ne mettant pas forcément les réponses aux différents courriers.  Cette correspondance nous permet de découvrir une femme ayant eu une carrière riche dans laquelle elle s’est beaucoup impliquée, qui s’est éloignée de ses enfants et adore partager ses lectures avec sa meilleure amie. Certains échanges ne m’ont pas semblé très utiles (comme celles où elle souhaite s’inscrire à des cours à l’université) et donnent le sentiment que l’autrice s’éparpille. Sybil est un personnage peu sympathique au début, elle a son franc-parler mais sa correspondance nous révèlera ses failles, ses souffrances et sa capacité à changer, à reconnaître ses erreurs. In fine, l’histoire de Sybil m’a touchée.

La forme épistolaire du roman, l’attachement de son héroïne à l’art de la correspondance, la fluidité de son écriture rendent le roman de Virginia Evans très plaisant à lire.

Traduction Leïla Colombier

Laura de Vera Caspary

New York début des années 40, le corps sans vie de Laura Hunt est retrouvé dans son appartement par sa femme de ménage. Elle a été tuée d’un coup de fusil en plein visage. Mark McPherson est chargé de cette enquête. Il rencontre les proches de la victime : Waldo Lydecker, écrivain et mentor de Laura, Shelby Carpenter, avec qui elle devait se marier le lendemain de sa mort. A force de les côtoyer, de fouiller son appartement, McPherson a l’impression de l’avoir connue. « Il avait appris à connaître Laura, non pas avec sa seule intelligence mais aussi avec tous ses sens. Ses doigts avaient touché des étoffes qui avaient connu le contact de son corps, ses oreilles avaient entendu le frou-frou de ses vêtements de soie, son nez avait humé les différents arômes, si entêtants, de ses parfums. » Mais qui était réellement Laura Hunt ?

« Laura » a été écrit en 1943 par Vera Caspary et adapté l’année suivante par Otto Preminger avec la sublime Gene Tierney dans le rôle titre. L’autrice a construit son roman de manière polyphonique avec quatre narrateurs : Waldo, Shelby, Mark et Laura elle-même. Chacun des trois hommes livre sa version, sa vision de la jeune femme. Alors qu’elle était indépendante (une publicitaire talentueuse et renommée), les hommes, qui la croisent, projettent sur elle leurs fantasmes, leurs désirs, leurs besoins de possession. Laura est une toile blanche et sa personnalité nous semble mouvante au fur et à mesure des témoignages. Muse, amie, épouse, objet de collection pour Waldo, idéal féminin, Laura endosse tous ses rôles sans le vouloir. Toute l’originalité du roman tient dans cette construction polyphonique, dans l’appropriation par chaque homme du personnage féminin pourtant émancipé.

« Laura » est un formidable et passionnant roman noir évoquant également les changements dans le statut des femmes dans la société américaine.

Traduction Jacques Papy

Bilan 2025

 

L’heure du bilan de l’année a sonné ! Comme chaque année, je reviens sur mes lectures et films préférés. Il a été fort difficile de choisir parmi mes 107 lectures de 2025 mais voici mes classements pour les romans, pour les BD et albums :

1- « Ida ou le délire » d’Hélène Bessette : sans conteste la lecture qui m’a le plus marquée cette année. Une écriture singulière, intense qui nous raconte la vie d’une domestique méprisée par ceux qui l’emploient.

2-  » Terres promises » de Bénédicte Dupré la Tour : mon année littéraire commençait très forte avec ce remarquable premier roman totalement maîtrisé qui nous entraîne dans un far-west aussi réelque fantasmé.

3- « L’histoire de Mother Naked » de Glen James Brown : son premier roman « Ironopolis » figurait dans mon classement des meilleures lectures de 2024. Glen James Brown ne m’a pas déçue avec son second texte jubilatoire, réjouissant qui porte la voix de l’irrévérencieux ménestrel Mother Naked.

4- « Les sœurs Field » de Dorothy Whipple : j’attendais depuis longtemps de découvrir cette autrice anglaise et ce roman fut à la hauteur de l’attente. Dorothy Whipple parle avec beaucoup de modernité de sororité et de domination masculine.

5- « Perit déjeuner chez les Nikolidès » de Rumer Godden : encore une autrice que je voulais découvrir depuis longtemps et j’ai été totalement happée par ce roman superbement écrit dont l’atmosphère indienne est saisissante. 

Impossible de ne pas citer également le très touchant texte d’Adèle Yon « Mon vrai nom est Élisabeth », l’extraordinaire et tragique amitié de « Juno et Legs » imaginée par Karl Geary, le captivant et terrifiant « Baignades » d’Andrée A. Michaud, l’élégance et la modernité d’Elizabeth von Arnim dans « Love » et la très enlevée fresque sociale de Michelle Gallen dans « Du fil à retordre ».

J’ai choisi cette année quatre BD ou albums  :

1- « Deux filles nues » de Luz : la narration extrêmement originale et pertinente vaut en soi le détour mais le propos est également traité avec beaucoup d’intelligence et de finesse. Du Grand art.

2- « Jane Austen, une vie entre les pages » de Janine Barchas et Isabel Greenberg : cette biographie graphique de Jane Austen est une réussite tant sur le fond que sur la forme. Mélange de documentation et de spéculation, le récit est vivant, pétillant et poignant. 

4- « Hiver » de Fanny Ducassé : le nouvel album de Fanny Ducassé est absolument délicieux  et il regorge de trouvailles originales et poétiques. Les dessins sont sublimes  et merveilleux.

5- « Multicolore » de Léa Maupetit : j’apprécie depuis longtemps le travail d’illustratrice de Léa Maupetit qui a,  cette fois, également écrit les textes de cet album passionnant et  instructif sur la couleur.

Comme pour les livres, j’ai choisi cinq films coups de cœur pour illustrer mon année 2025 :

1- « Sirât » d’Oliver Laxe : le film sidérant d’Oliver Laxe est une incroyable expérience sensorielle qui nous entraîne dans les confins du désert marocain avec une bande de marginaux déglingués.

2- « Partir un jour » d’Amélie Bonnin : le charme irrésistible de ce film tient au choix de ses acteurs tous formidables, aux parties chantées qui rehaussent les sentiments, à la délicatesse avec laquelle la réalisatrice aborde la nostalgie de l’enfance, la relation parents- enfants.

3- « Mémoires d’un escargot » d’Adam Elliot : ce film d’animation s’adresse aux adultes et retrace la vie déchirante de Grace Pudel qui aime passionnément les escargots. C’est bouleversant, cocasse, singulier, une merveille !

4- « L’étranger » de François Ozon : le défi d’adapter le roman d’Albert Camus était de taille mais il est relevé haut la main par François Ozon qui a su rester fidèle à l’œuvre tout en s’en affranchissant. Le noir et blanc, la performance de Benjamin Voisin, les choix de mise en scène font de ce film une réussite éclatante. 

5- « Amélie et la métaphysique des tubes » de Liane-Cho Han et Mailys Vallade : l’enfance d’Amélie Nottomb au Japon est un régal de poésie, de fantaisie et un éblouissement visuel qui rappelle l’univers de Miyazaki.

Je souhaite également citer le bouleversant film de Walter Salles »Je suis toujours là », le saisissant « On vous croit » de Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys, le magnifique « Tu ne mentiras point » de Tim Mielants avec un remarquable Cillian Murphy (ne l’est-il pas toujours ?), l’étonnante et originale histoire d’amour  de « L’amour au présent » de John Crowley et l’infiniment touchant dernier film de Romane Bohringer « Dites-lui que je l’aime ».

Il ne me reste plus que vous souhaiter une très belle, enrichissante et joyeuse année 2026 !