Bilan livresque et cinéma de juin

Peu de livres lus en ce mois de juin mais toutes m’ont séduite, ce qui n’est déjà pas mal ! A commencer par « La sorcière de Londres » de Nina Six qui est aussi originale et fantastique que les romans de Stella Benson dont elle parle. J’ai ensuite retrouvé avec un immense plaisir Margaret Kennedy et sa « Pièce montée ». J’ai ensuite découvert la plume poétique de Elizabeth Myers et son très singulier roman « Feuilles dans l’eau ». J’ai également lu une austenerie française de qualité et pleine de charme : « Chère Jane » de Béatrice Egémar. Enfin, j’ai terminé le mois avec un roman que je souhaite lire depuis longtemps « Une femme disparaît » d’Ethel Lina White qui a inspiré Alfred Hitchcock.

Côté cinéma, j’ai vu cinq films dont voici mes préférés :

Lucien est un frêle jeune homme, rêveur et gay ce que ne supporte pas sa conservatrice de mère. Cette dernière est d’ailleurs une ministre autoritaire et intransigeante. Son fils lui cache son immense adoration pour Jim Parfait, une icône de la scène gay aux abdos saillants et aux nombreux followers. Une nuit, Lucien fait le mur pour enfin rencontrer son idole. Il assiste, médusé, à la chute de Jim Parfait. Il est en effet atteint d’une nouvelle maladie : l’hétérose. Après avoir commencé à perdre ses abdos un par un, il’embrasse une femme en boîte de nuit. Lucien va alors aider Jim Parfait à trouver l’origine de cette maladie pour tenter de l’éradiquer.

« Jim Queen » est un dessin-animé pour adultes, cru, trash et hilarant. L’humour corrosif vise aussi bien les hétéros que les homos, personne n’est épargné et c’est ce qui rend le film si réussi. Lucien imaginait un monde LGBT+ tolérant, inclusif et il découvre malheureusement des clans, des chapelles qui ne s’apprécient guère. Mais le jeune homme changera les choses et son parcours, inventif et totalement réjouissant, lui permettra de s’assumer notamment face à sa mère pleine de haine. Je n’avais pas autant ri au cinéma depuis longtemps et je vous laisse découvrir le clou du spectacle où intervient la voix de Philippe Katherine.

 

Trieste, Fredika, une jeune suédoise de 17 ans, intègre une classe de terminale dans un lycée technique. C’est l’unique fille et ses camarades seront particulièrement lourds et pénibles (ils vont jusqu’à voler ses vêtements pendant qu’elle prend sa douche après le sport). Petit à petit, elle trouve sa place dans un trio d’amis : Antero, le poète, Mitis, le protecteur et Pasini, le provocateur. Fredika devient l’une des leurs, partage tout avec eux mais l’amitié peut-elle réellement perdurer entre ces quatre amis ?

« Une année italienne » saisit un moment suspendu dans la vie de ses jeunes gens. L’adolescence s’achève et l’âge adulte leur ouvre les bras. C’est le moment des choix pour l’avenir, des cuites entre potes, du jeu « action ou vérité ». Le film capte à merveille l’énergie du quatuor, leur légèreté, leur touchante complicité. Mais il est également emprunt de mélancolie. Rien ne dure et les tendres sentiments vont bientôt perturber la belle harmonie du groupe. Les quatre interprètes ont été parfaitement choisis, ils ne sont pas professionnels mais j’espère avoir l’occasion de les revoir sur grand écran (notamment Stella Wendrich qui incarne la lumineuse et déterminée Fred). Et puis il y a la ville de Trieste où a grandi la réalisatrice et qu’elle magnifie tout au long du film. La bande son est également impeccable. « Une année italienne » est un enchantement.

Et sinon :

  • « The plague » de Charlie Polinger : Ben passe l’été dans un camp sportif où il ne connait personne. Il se rapproche du groupe de Jake, un jeune garçon charismatique et manipulateur. Il monte ses copains contre Eli, un gamin étrange et solitaire, dévoré par un eczéma purulant. Jake le surnomme « the plague » (la peste) et lance la rumeur sur une possible contagion. « The plague » est le premier film de Charlie Polinger où il observe avec justesse des adolescents de 12-13 ans en pleine poussée d’hormones. La pression du groupe, le harcèlement, la cruauté, les prémices de la masculinité, la honte, le désir, les garçons doivent affronter tout cela et trouver leur personnalité. Ben, sociable et gentil, aura beaucoup de mal à le faire entre sa volonté de s’intégrer et celle de défendre Eli. Les jeunes interprètes sont très impressionnants. La mise en scène de Charlie Polinger évoque Kubrick avec des images, une atmosphère singulières et inquiétantes.

 

  • « The Christophers » de Steven Soderberg : Lori Butler est une artiste peintre qui gagne sa dans vie dans un foodtruck. Elle est contactée par les enfants de Julian Sklar qui a connu son heure de gloire et dont les œuvres restent mythiques. Ils veulent que Lori achève une série de tableaux intitulés les « Christophers » qui sont des portraits de l’ancien amant de Julian. Remisés au grenier, ils vaudraient une fortune une fois achevés. Mais Julian et ses enfants ne sont pas en bons termes et Lori devra se faire passer pour une assistante et opérer en douce. Des faux-semblants, des retournements de situation, des arnaques, tout ce qui plait à Steven Soderberg. Le film tourne autour de l’affrontement entre Lori et Julian, qui s’étaient déjà rencontrés auparavant ce dont Julian ne se souvient plus. Il y a un petit côté « Limier » dans ce nouveau Soderberg qui ne cesse de surprendre par la diversité de son travail. Il est bien entendu question de la propriété intellectuelle, de notoriété, de ce qu’est un artiste. Le duo d’acteurs est impeccable : Ian McKellen et Michaela Coel.

 

  • « Father » de Tereza Nvotovà : Début de journée ordinaire dans la famille de Michal, il rentre de son footing, se prépare à aller travailler pendant que sa femme s’occupe de leur fille. Aujourd’hui, c’est Michal qui déposera la petite Dominika à la crèche, ce qu’il fait avant de garer sa voiture sur le parking de son entreprise. Sauf que cet évènement n’a pas eu lieu, la petite n’a jamais été déposée à la crèche, elle est restée dans la voiture par une journée caniculaire. La réalisatrice Tereza Nvotovà réalise un film saisissant qui s’inspire de plusieurs faits divers. La question qui se pose ici est celle d’un dysfonctionnement neuronal, une absence nommée « syndrome du bébé oublié ». Michal n’est pas un père indigne, il aime sa fille et il tente de comprendre ce qui a pu se passer sans pour autant se dédouaner. Sa douleur est terrible à voir, la réalisatrice le suit pas à pas du début à la fin. Le cauchemar est filmé avec beaucoup de précision et d’empathie pour Michal.

« Chère Jane Austen » de Béatrice Egémar

1814, Anne Spencer, âgée de 17 ans, se rend à Guildford, un petit village du Surrey, pour venir en aide à sa cousine Jenny. Elle vient en effet d’accoucher de son troisième enfant. David, le mari sympathique et volubile de Jenny, offre à celle-ci « Orgueil et préjugés ». La jeune femme n’est pas une grande lectrice contrairement à Anne qui va le dévorer avec délice. Son enthousiasme l’emmènera à écrire à Jane Austen. Parallèlement à sa découverte de l’œuvre de l’autrice, notre héroïne fait la connaissance de la petite communauté de Guildford : Lady Caroline qui se prend d’amitié pour Anne, son neveu Mr Clarke qui a le charme ténébreux de Mr Darcy, le discret William et sa charmante sœur Charlotte, le sémillant capitaine Gloover. Un bal, un pique-nique vont ravir la jeune Anne. Mais le pasteur Nicolls décède soudainement ce qui intrigue terriblement Lady Caroline et Anne.

« Chère Jane Austen » est une austenerie réussie qui est également un cosy mystery. Béatrice Egémar a eu la bonne idée de faire de Jane Austen un personnage secondaire de son roman. Elle apparait au travers de ses livres lus par Anne et des lettres qu’elles échangent. L’intrigue est bien construite, la plume de Béatrice Egémar est élégante, pleine d’esprit et parfaitement en phase avec l’époque Régence. Les personnages sont attachants et surtout Anne d’un naturel et d’une franchise désarmants. Son amour de la littérature et de Jane Austen en particulier est réjouissant.

« Chère Jane Austen » est un hommage délicieux et tout à fait convaincant à l’autrice de « Raison et sentiments ».

Jane Austen, une vie entre les pages d’Isabel Greenberg et Janine Barchas

« Jane Austen, une vie entre les pages » est une biographie romancée écrite par Janine Barchas, une spécialiste de l’autrice, et illustrée par Isabel Greenberg qui avait auparavant publié « Glass Town : the imaginary world of the Brontës » malheureusement jamais traduit en français. Comme le précise la note au lecteur qui ouvre ce récit graphique, l’intrigue oscille entre imagination et une solide documentation (les deux sont d’ailleurs très bien détaillées dans le précieux glossaire en fin de volume).

Trois parties illustrent la vie de Jane Austen. La première couvre la période allant de 1796 à 1797 et s’ouvre sur une scène imaginée par Janine Barchas où notre jeune autrice visite la galerie Shakespeare de John Boydell à Londres. L’évènement est plausible puisqu’elle se trouvait dans cette ville à cette époque et il souligne l’admiration de Jane Austen pour le barde de Stratford qui est bien présent dans ses romans.

La deuxième partie englobe les années 1801 à 1809. Ce sont des années difficiles pour la famille Austen puisque George Austen décède en 1805 en laissant son épouse et ses filles sans pension. Jane et Cassandra sont toutes deux célibataires, une situation bien précaire et qui laisse peu de temps pour écrire.

La troisième partie va de 1809 à 1817 date à laquelle Jane Austen s’éteint à l’âge de 41 ans. Mme Austen et ses filles s’installent dans le cottage de Chawton dans le Hampshire mis à disposition par Edward Austen. Elles connaissent ainsi une stabilité financière et les romans de Jane vont enfin être publiés. Le récit s’achève très joliment sur la notoriété de l’autrice après sa mort.

« Jane Austen , une vie entre les pages » montre bien les liens entre la vie quotidienne de l’autrice et son œuvre. Le livre regorge de clins d’œil aux romans, aux adaptations et aux objets du quotidien qui ont été conservés. Les dialogues sont particulièrement réussis et savoureux. Les dessins d’Isobel Greenberg sont un peu naïfs, très graphiques et j’ai beaucoup aimé le choix de différencier par la couleur le quotidien de Jane Austen et son imagination.

Ce roman graphique s’adresse aussi bien à ceux qui veulent découvrir la vie de Jane Austen, qu’à ceux qui la connaissent déjà. J’ai pris un grand plaisir à lire ce portrait tendre et plein d’esprit de l’autrice.

Traduction Sarah Tardy

 

Feuilles dans l’eau d’Elizabeth Myers

Laura Valley a grandi dans une ville modeste du nord de l’Angleterre. Elle se remémore ses jeunes années et la ruelle sordide où elle vivait avec ses frères et sœur. Le père n’arrive pas à conserver un travail et joue aux courses le peu qu’il a gagné. La mère fait le ménage dans la boutique de son frère. Plus que la pauvreté, c’est la violence et la cruauté de sa mère qui ont marqué l’enfance de Laura, Anda, Robert et Steve. Chacun tente à sa façon d’échapper à la brutalité de ce foyer. Anda va rapidement quitter la maison. Robert se plonge dans des livres sur l’Antiquité. Laura s’évade grâce à l’observation préciser du monde qui l’entoure notamment la nature. « Toute mon âme participait à la vie intense et tranquille qui l’entourait, se fondant en elle, oubliant l’irréalité de tous les jours dans la vigoureuse réalité des moutons, des arbres, du gel et de la nouvelle lune qui se levait avec une charmante hardiesse au-dessus d’un lointain taillis. » Steve, quant à lui, n’arrive pas à être indifférent face aux railleries, aux brimades de sa mère ce qui le plongera toute sa vie dans un profond désespoir.

« Feuilles dans l’eau » a été publié en 1943 et c’est un étonnant mélange de réalisme et d’onirisme. Elizabeth Myers décrit parfaitement les traumatismes subis par les quatre enfants. La mère, manipulatrice et égoïste, ne cesse de les rabaisser et de les priver d’espoir. L’autrice décrit tout au long du roman le mécanisme de survie mis en place par Laura qui est un personnage très original. Chaque jour est à ses yeux le premier et son émerveillement ne faiblit jamais. Elle décèle de la magie, du mystère dans chaque chose, même les plus ordinaires. Sa contemplation du monde la console du manque de tendresse de sa mère. Le roman est également celui d’une relation fraternelle puissante. Laura sera toujours un soutien sans faille pour son frère Steve.

« Feuilles dans l’eau » est un roman très touchant porté par une écriture poétique, sensible et saisissante. Une très belle découverte.

Traduction Georges-Michel Bovay

 

Pièce montée de Margaret Kennedy

Melissa Hallam et Lucy Carmichael sont amies depuis leurs études à Oxford. Leur parfaite complicité les rend redoutables auprès des garçons désarçonnés par tant de charme. Lors d’une soirée où Melissa ne peut aller, Lucy rencontre l’explorateur Patrick Reilly. Il est plus âgé, séduisant et sa vie trépidante enchante la jeune femme. Le mariage est rapidement planifié. Mais celui-ci n’aura pas lieu. Lucy se retrouve seule devant l’autel. Pour fuir la pitié qu’elle lit dans les yeux de ceux qui l’entourent, elle prend un poste d’enseignante à l’Institut artistique de Ravonsbridge. Il fut fondé par Matthew Millwood, un industriel philanthrope, afin de proposer un programme artistique à sa ville et notamment à ses ouvriers. Depuis sa disparition, l’Institut est géré par un Comité dirigé par sa veuve, l’impressionnante Lady Frances. La vocation artistique du lieu n’empêche pas les rivalités et les mesquineries comme va rapidement le découvrir Lucy.

« Pièce montée », publié en 1951, est un roman savoureux, réjouissant où Margaret Kennedy fait le portrait d’une jeune femme qui va devoir se reconstruire après une immense déception amoureuse. Lucy va se réinventer à l’Institut par le travail et la confiance qu’on lui porte. Elle devient ainsi co-directrice de la classe de théâtre et met en scène un mémorable « Hamlet ». Elle se renforce grâce aux contacts avec les autres professeurs, apprend malgré les conflits au sein de l’institution. Lucy est un personnage lumineux, qui réussit à dépasser son désenchantement et sait s’entourer d’amis sincères comme sa chère Melissa qui sera un soutien sans faille.

Dans ce roman, qui devient l’un de mes préférés de l’autrice, Margaret Kennedy aime à surprendre son lecteur. Le livre s’ouvre sur la pétillante Melissa qui aurait pu être l’héroïne du roman. Lucy nous est présentée par son récit à son fiancé et n’arrive que plus tard. De même, le roman commence par un mariage, là où s’achèvent ceux de Jane Austen, très présente dans « Pièce montée » (un Mr Darcy se cache à Ravensbridge…), et notre héroïne se retrouve en marge au risque de finir vieille fille. Une destinée finalement assez inhabituelle !

« Pièce montée » est le récit plein de finesse et d’humour mordant d’une renaissance, d’une reconquête par Lucy de sa vie, de sa capacité à être heureuse.

Traduction Denise Van Moppès et Zoé Gindre

La sorcière de Londres de Nina Six

Londres, 1918, Stella Benson, de constitution fragile, se voit couper les vivres par sa mère. Elle va donc se consacrer plus sérieusement à l’écriture. Elle se met à écrire un nouveau roman mettant en scène Sarah Brown, une employée de bureau qui travaille pour un comité de bienfaisance mais elle s’ennuie. Sa vie va changer grâce à une demande d’aide alimentaire d’une Miss Watkins qui se déclare magicienne. Elle tient également une auberge nommée « Vivre seule » où des femmes peuvent  trouver refuge.

Stella Benson (1892-1933) était une romancière, poétesse, nouvelliste, militante féministe proche des suffragettes et amie de Virginia Woolf. Elle est méconnue en France malgré la publication aux éditions Cambourakis de deux de ses romans : « La vie seule » dont s’est inspirée Nina Six, et « Voici la fin ». J’ai lu ces deux livres où s’entremêlent la réalité et l’imaginaire et qui peuvent désarçonner le lecteur.

Après de nombreuses recherches aux États-Unis et en Angleterre, Nina Six a choisi de mélanger l’écriture de « La vie seule » et l’intrigue de celle-ci. Pour le texte de sa bande dessinée, elle s’est inspirée du roman bien-sûr mais aussi des poèmes et des passages de journaux intimes de Stella Benson. Le choix narratif de Nina Six est très pertinent puisque les intrigues de l’autrice anglaise se nourrissent de sa propre vie. Elle quitte l’Angleterre en 1918 et son héroïne Sarah Brown également. Ses engagements politiques y sont également très présents et notamment la question de la place des femmes. Dans « La vie seule », Sarah Brown va conquérir son indépendance grâce à sa rencontre avec une sorcière. Nina Six a su conserver cette thématique : les femmes s’interrogent sur leur rôle dans la société une fois les hommes rentrés, elles apprécient de rentrer tard le soir sans se faire embêter et une phrase résonne tout particulièrement aujourd’hui : « Les hommes ne comprennent jamais quand on leur dit non. »

Nina Six rend les passages entre réalité et fiction parfaitement fluides et les identifie par des couleurs pastels ou vives. L’ensemble est très joliment construit, très créatif et fantaisiste comme les romans de Stella Benson.

Avec « La sorcière de Londres », Nina Six adapte avec talent le travail de Stella Benson et souligne à quel point l’œuvre et la vie de l’autrice était intimement liées.

Mr Rochester et autres histoires de Frances Towers

« Mr Rochester et autres histoires » (en vo « Tea with Mr Rochester » qui est le titre d’une nouvelle) a été publié en 1948 et est composé de dix nouvelles. Le ton du recueil est celui de la comédie romantique au charme désuet mais aussi intemporel. La guerre et ses conséquences ne sont pas très présentes même si la destinée de l’héroïne de « Le petit saule » est bouleversée par cet évènement historique. Frances Towers nous présente des situations quotidiennes avec une certaine légèreté mais également beaucoup d’humour et d’ironie.

La place des femmes est au cœur des nouvelles. Elles sont souvent seules et indépendantes chez Frances Towers. Dans « L’élue », Lucy et Florence, ne trouvant pas de maris, décident d’emménager ensemble dans un cottage à la campagne. Même chose pour « Tante Essie » qui n’a ni mari ni enfant par choix. Ce sont souvent des femmes à l’imagination débordante, fertile comme dans « Un thé avec Mr Rochester » où la jeune Prissy projette son amour pour le roman de Charlotte Brontë sur un ami de ses tantes (« Les hauts de Hurlevent » est également mentionné dans une autre nouvelle ce qui montre l’appétence de l’autrice pour le romantismes des Brontë).

Le sort des femmes n’est toutefois pas toujours enviable et Frances Towers montre bien qu’elles sont soumises au rôle que la société leur impose, ce que leur féconde imagination permet d’oublier par moment. Elles doivent parfois travailler comme la narratrice de « Don Juan et le lys » qui n’a pas assez de charme, selon sa mère, pour trouver un mari ! Les femmes sont souvent comparées à des fleurs : Tante Athéna est une rose-thé jaune, Miss Pinsett un zinnia et Julia une tulipe perroquet ! Cela peut sembler poétique mais ici l’autrice insiste sur le fait que les femmes sont souvent envisagées comme des objets, elles sont passives. Une pointe de fantastique se glisse parfois dans l’univers très réaliste, précisément décrit, de Frances Towers. C’est le cas dans ma nouvelle préférée « Lucinda » qui se déroule dans une famille fantasque à l’humour très piquant.

« Mr Rochester et autres histoires » est un recueil délicieux, la plume de Frances Towers est ciselée et rend parfaitement compte des intérieurs, des atmosphères, au combien anglais, où évoluent ses personnages.

Traduction par le collectif Vertigo

M comme meurtre ? d’Anthony Horowitz

Un matin de printemps, Diana Cowper se rend sur Fulham Road dans un magasin de pompes funèbres. Aucun de ses proches n’est décédé, c’est son propre enterrement qu’elle souhaite organiser. Six heures après ce rendez-vous, Diana Cowper est retrouvée morte chez elle. Peu de temps après, l’écrivain Anthony Horowitz est contacté par un ancien policier avec qui il avait collaboré sur une série. Daniel Hawthorne est parfois sollicité par ses anciens collègues dans des affaires épineuses. Il a été appelée pour le meurtre de Diana Cowper et il souhaite qu’Anthony Horowitz le suive dans son enquête et écrive sur lui. L’auteur hésite beaucoup car il travaille sur la prochaine adaptation des aventures de Tintin par Steven Spielberg et parce que Hawthorne est un personnage assez déplaisant. Mais l’histoire de Diana Cowper est extrêmement tentante et l’écrivain finit par se laisser convaincre.

Voilà bien longtemps que je tourne autour des romans d’Anthony Horowitz et notamment « Comptine mortelle » dont j’ai vu depuis l’adaptation. L’écrivain a en effet tout pour me plaire, il a été scénariste pour des épisodes de « Hercule Poirot », de « Midsomer murders » et il a écrit des suites aux aventures de Sherlock Holmes et de James Bond (il envie d’ailleurs à Ian Fleming l’excellence de ses titres de romans car il peine à en trouver un pour ce roman-ci). Anthony Horowitz est un écrivain particulièrement malicieux et facétieux. Il revisite, dans « M comme meurtre ? » (« The word is murder » en vo), le genre du whodunnit qu’il affectionne en devenant lui-même le docteur Watson. Tout au long du roman, il s’amuse à mélanger la réalité et la fiction, à dévoiler des éléments sur sa vie privée sans que le lecteur sache s’il invente ou non. Ce qui est intéressant, c’est que son roman parle de son processus d’écriture, de ses questionnements durant la rédaction de son texte. Au fil de l’enquête et des chamailleries avec Hawthorne, Anthony Horowitz semble écrire son roman sous nos yeux ce qui est totalement réjouissant. En bon anglais qu’il est, il fait également preuve de beaucoup d’autodérision et d’une bonne dose d’humour.

Ma première lecture d’Anthony Horowitz fut tout à fait concluante. « M comme meurtre ? » est le premier roman d’une série de six à ce jour et le deuxième volume va paraitre en octobre en France.

Traduction Julie Sibony

The mousetrap d’Agatha Christie

Mollie et Giles Ralston ouvrent une pension de famille à Monkswell Manor. Le jour de l’ouverture, il neige énormément. La radio annonce qu’un meurtre a eu lieu à Londres au 74 Culver Street. Les différents pensionnaires arrivent petit à petit et sont rapidement bloqués par la neige dans cette demeure isolée : le volubile Christopher Wren, l’acariâtre Mrs Boyle, le fiable et solide Major Metcalf et la discrète Miss Casewell. Arrivé soudainement, Mr. Paravicini dit avoir coincé sa voiture dans une congère. Le lendemain de l’ouverture de la pension, la police contacte les Ralston pour les informer que le sergent Trotter allait venir à Monkswell Manor sans préciser la raison de sa venue. Lorsque celui-ci arrive à ski, le téléphone de la pension a été coupé.

« Three blind mice » fut écrit par Agatha Christie à la demande de la reine Mary, épouse de George V, pour son 80ème anniversaire. L’histoire fut diffusée à la radio par la BBC en 1947. Agatha Christie rédigea ensuite une nouvelle portant le même titre publiée en 1948 (on la trouve en français dans le recueil « Trois souris »). Quand il fut question de l’adapter en pièce de théâtre, il fallut changer le titre car une autre pièce le portait déjà. « Three blind mice » devint alors « The mousetrap » et fut jouée pour la première fois à Londres le 25 novembre 1952. A l’instar de « La cantatrice chauve » au théâtre de la Huchette, la pièce d’Agatha Christie n’a cessé d’être jouée depuis sa création. J’ai eu le plaisir de la voir trois fois dont une  au St Martin’s theatre pour sa 30 555ème représentation ! Même en connaissant la fin (que le spectateur a l’interdiction de dévoiler), c’est un régal d’assister à une représentation tant la pièce comporte les ingrédients qui ont fait le succès de Lady Agatha.

Le nom de la pièce est parfaitement trouvé puisque les personnages sont bel et bien pris au piège par la neige dans la pension (Cyril Hare en fera de même dans « Meurtre à l’anglaise »). Le huis clos est bien évidemment propice à la montée de la tension. Comme dans « Ils étaient dix », une comptine joue un rôle essentiel et est souvent sifflée, jouée durant la pièce. Autre ressort important chez Agatha Christie, tous les personnages sont suspects et chacun finit par envisager l’autre avec méfiance (même au sein du couple Ralston). Enfin, « The mousetrap » n’est pas dénuée d’humour ce qui ne gâche rien.

Si vous en avez l’occasion, je ne peux que vous conseiller d’aller voir l’unique pièce de théâtre d’Agatha Christie. Lire la nouvelle est également intéressant puisqu’elle diffère légèrement et qu’elle donne des détails supplémentaires sur le passé des personnages.

 

Nos héritages d’Anna Hope

Philip Brooke vient de mourir  laissant à sa fille aînée, Frannie, son manoir de style néo-grec, 400 hectares de terre et un portrait de son ancêtre réalisé par Joshua Reynolds. Toute la famille se réunit pour les obsèques, même si le patriarche n’est guère regretté. Mari volage, il abandonna femme et enfants pour vivre à New York pendant de nombreuses années avec sa maitresse. Son épouse, Grace, décide, dès son décès, de quitter la somptueuse demeure où elle s’est sentie si seule. Milo et Isa, les benjamins de la fratrie, ont fui le domaine dès qu’ils ont pu. Frannie en avait fait de même mais depuis une dizaine d’années elle était revenue pour mener un projet écologique. Celui-ci consiste à réensauvager les terres de la propriété et cela fonctionne puisque des espèces reviennent s’y installer. Mais une invitée surprise aux funérailles va tout bouleverser.

Étonnamment, je n’avais encore jamais lu Anna Hope et je suis ravie de m’être décidée à la découvrir avec « Nos héritages » qui aborde des thèmes très intéressants : la transmission aux générations futures d’un héritage matériel ou immatériel, le passé colonial de l’Angleterre, l’enclosure qui permit aux riches de s’approprier des terres au détriment des populations les plus pauvres (dans le roman, il a fallu déplacer un village entier pour constituer le domaine des Brooke), etc … Certaines choses progressent positivement puisque Frannie est la première femme de sa lignée à hériter. Mais entre le passé peu glorieux de sa famille et le réchauffement climatique, la jeune femme peine à conserver son enthousiasme. Durant les jours qui précèdent l’enterrement, Anna Hope offre à chacun de ses personnages l’occasion d’exprimer ses rancœurs, ses désirs, ses souvenirs douloureux, ses aspirations. J’avoue avoir une tendresse particulière pour Ned, ami de Philip et de Grace, installé dans la forêt et d’une sagesse, d’une humanité remarquables.

« Nos héritages », roman choral parfaitement construit, questionne la transmission, le passé empoisonné de certaines grandes propriétés anglaises et comment affronter la culpabilité qui l’accompagne.

Traduction Marguerite Capelle