Bilan livresque et cinéma de mai

Le mois de mai fut très satisfaisant en terme de lectures. Des romans, des essais, des nouvelles que j’ai beaucoup appréciés :

-Débuter le mois de mai avec Marco Martella est forcément une excellente idée et je me suis régalée à parcourir les allées de son « Jardin perdu » ;

-Après avoir aimé son adaptation par Valérie Donzelli, j’ai découvert la plume élégante de Franck Courtès dans son récit autobiographique « A pied d’œuvre » ;

-J’avais découvert Victoria Benedictsson dans le recueil « Hiver au féminin » et j’ai approfondi ma découverte dans « Dispute et autres nouvelles » ;

-Après « Inventer sa chambre à soi », j’ai retrouvé Chantal Thomas au bord de la Méditerranée pour de savoureux et lumineux portraits de femmes ;

-« Nos héritages » m’a permis de découvrir enfin Anna Hope et je vous en reparle très vite puisqu’il fait partie de mes lectures pour le mois anglais ;

-« Une histoire silencieuse » d’Alexandra Boilard-Lefebvre m’a beaucoup touché car il raconte le destin brisé de la grand-mère de l’autrice dans le Québec des années 60 ;

-Autre « il était temps que je le découvre », j’ai lu le dernier roman sorti en France du facétieux Anthony Horowitz intitulé « M comme meurtre ? » ;

-Enfin, je suis actuellement plongée dans « Mr Rochester et autres histoires » de Frances Towes qui m’enchante totalement.

Et côté cinéma, j’ai vu 7 films dont voici mes préférés :

Lucile, photographe parisienne, doit interrompre une séance photo avec Benoit Hamon pour répondre à son frère Paul. Sa mère, Colette, est mourante. Elle rejoint donc la maison familiale où l’attendent ses parents, son frère et sa nièce. Lucile, stressée par son travail et la maladie de sa mère, n’arrive pas à communiquer avec ses proches, s’agace, hurle. Il faut dire que ses parents sont singuliers. Son père fait l’autruche et ne gère rien. Colette refuse sa fin prochaine et elle engueule sa faille d’être venue la voir. Elle veut se lever à tout prix pour ouvrir sa boutique. Et Lucile n’est pas au bout de ses peines puisqu’elle découvre que Colette est couverte de dettes et qu’elle a usurpé l’identité de sa fille pour faire un emprunt.

Le premier film de Catherine Cosme, en partie autobiographique, est un mélange parfait d’émotion, de fantaisie et d’humour. Une famille qui peine à communiquer, une maison foutraque, des voisins qui réclament le paiement des dettes de Colette, un huissier qui essaie de faire l’inventaire des biens familiaux, une petite fille qui joue avec les perruques de sa grand-mère, ça virevolte, ça bouillonne, ça vibre à chaque plan. Le long-métrage montre l’éloignement entre Lucile, trop occupée par sa carrière, et sa mère, trop pudique pour exprimer ses problèmes. Mais il souligne également qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire au travers d’une séance photo d’une extrême tendresse. « Sauvons les meubles » doit beaucoup aussi à ses acteurs notamment Vimala Pons, pétulante, enragée et Guilaine Londez, revêche et fière. Le film est gracieux, élégant dans sa manière de traiter un sujet si douloureux et d’une grande justesse dans le rire comme dans la tristesse.

Paris, 1928, Suzanne travaille dans une fête foraine, elle est l’attraction principale de « Venus electrificata ». Son patron harangue les hommes qui vont connaître l’extase grâce à un baiser de la jeune femme (et surtout grâce à l’électricité qui passe dans un dispositif conducteur). Outre les brûlures sur ses mains, la jeune femme en a marre de se faire exploiter. Son destin va changer suite à un quiproquo. Prise pour une voyante, dont la roulotte est voisine de la sienne, Suzanne accepte de rentrer en contact avec la femme défunte d’Antoine, un artiste peintre désespéré. L’imposture fonctionne trop bien et le veuf éploré veut revoir Suzanne. Voilà une occasion en or pour s’échapper de la fête foraine, d’autant plus que l’ami galeriste d’Antoine l’encourage puisqu’il s’est remis à peindre suite aux séances de spiritisme.

Pierre Salvadori nous offre avec sa « Vénus électrique » une délicieuse comédie romantique portée par des acteurs à l’énergie communicative : Anaïs Demoustier, Pio Marmaï, Vimala Pons et Gilles Lellouche. Le réalisateur fait la part belle à ses deux héroïnes : Suzanne prête à tout pour se sortir de la misère et qui va apprendre à faire confiance et à ouvrir son cœur, Irène, la femme défunte d’Antoine, que l’on découvre au travers de son journal intime. C’est l’une des belles idées du film d’offrir une place à la disparue qui s’avère avoir beaucoup contribué au succès d’Antoine. Une femme audacieuse, inspirante, lumineuse qui va à merveille à la formidable Vimala Pons. Comme toujours chez Pierre Salvadori, les personnages sont minutieusement croqués et ils ont bien souvent des failles et des faiblesses. L’aventure de Suzanne est rocambolesque, pétillante, palpitante et c’est un régal.

 

Et sinon :

  • « Sorda » d’Eva Libertad : Angela est sourde, elle est potière et vit en couple avec Hector qui est entendant. Leur couple est solaire, harmonieux. Lui signe toujours pour ne jamais exclure sa compagne et il s’intègre parfaitement dans le groupe d’amis malentendants d’Angela. Cet accord parfait va être remis en cause par l’arrivée d’un bébé. Celui-ci souffrira-t-il du même handicap que sa mère ? Eva Libertad réalise un magnifique et touchant long métrage inspiré de l’expérience de sa sœur sourde, Miriam Garlo qui interprète Angela. Le handicap invisible de l’héroïne et les difficultés qu’elle rencontre sont parfaitement posés : aller au parc avec sa fille, la récupérer à la crèche alors que toutes les personnages autour sont entendantes. Angela se met petit à petit en retrait, elle se sent exclue du monde où évolue son enfant (d’ailleurs il faut attendre deux mois pour savoir si l’enfant est entendant ou non). Hector (Alvaro Cervantes), si prévenant, devient moins attentif tant il est accaparé par son nouveau rôle de père. Les deux acteurs sont remarquables de subtilité et de nuances. Et la fin du film est très marquante puisqu’il nous plonge dans l’univers auditif d’Angela.

 

  • « Les fleurs du manguiers » d’Akio Fujimoto : Au Bangladesh, dans un camp de réfugiés, Somira, 9 ans, son frère Shafi, 4 ans, jouent pendant que leur tante prépare leurs affaires pour un très long périple. Comme de très nombreux Rohingyas, ils doivent fuir les persécutions. Tous les trois doivent rejoindre la Malaisie où une partie de leur famille les attend. Le cinéaste japonais Akio Fujimoto est sensible au sort du peuple rohingyas et il nous montre  jour après jour ce que ses personnages doivent endurer durant leur exode : traversée maritime périlleuse, tirs des garde-côtes, poursuite à travers la jungle, passeurs brutaux, la faim et la soif. Le film nous fait partager ce périple à hauteur d’enfants, de manière réaliste avec une caméra embarquée qui ne lâche pas Somira et Shafi. On ne peut qu’admirer le courage et l’abnégation de cette jeune fille, prête à tout pour protéger son petit frère. Malgré la violence de ce qu’ils vivent, les deux enfants trouvent encore la force de jouer et ils croisent également des adultes bienveillants prêts à les aider. Même si le réalisateur n’appuie jamais sur la pathos, la fin est absolument déchirante.

 

  • « L’être aimé » de Rodrigo Sorogoyen : Esteban est un réalisateur réputé. Il s’apprête à tourner son nouveau film « Desierto ». Pour ce faire, il revient vivre en Espagne après des années passées à New York. Pour le rôle féminin principal, il a pensé à Emilia, une actrice de second plan, qui s’avère être sa fille. Les deux ne se sont pas vus depuis treize ans et le jeune femme ne garde pas de très bons souvenirs de son père bien souvent alcoolisé et drogué. « L’être aimé » n’a pas la puissance de « As bestas », l’extraordinaire film précédent de Rodrigo Sorogoyen. Mais cette impossible réconciliation entre un père et sa fille nous offre deux scènes saisissantes, deux scènes se déroulant à table. La première ouvre le film. Esteban invite sa fille à déjeuner pour lui proposer le rôle. La scène se déroule en champ-contrechamp durant la conversation. Sorogoyen resserre de plus en plus son cadrage sur les visages pour arriver à de gros plans. La scène est étouffante et souligne le malaise entre le père et sa fille. Autre repas qui cette fois se situe pendant le tournage de « Desierto ». Les acteurs, tôt le matin, doivent manger un plat à base de cabillaud. Un acteur peine à avaler correctement son repas, s’ensuit une explosion sidérante de rage d’Esteban qui montre toute la violence de son autorité et sa toxicité. Dans le rôle d’Esteban, Javier Bardem est exceptionnel et montre encore une fois l’immensité de son talent.

 

  • « Vivaldi et moi » de Damiano Michieletto : Venise 1716, Cecilia, 20 ans, a grandi à l’orphelinat, l’Ospedale delle Pietà, où elle a appris à jouer du violon. Les jeunes femmes jouent dans des églises, chez des aristocrates en étant toujours masquées. Leur excellence est appréciée et elle rapporte surtout de l’argent à l’orphelinat. Mais l’essentiel des revenus vient des mariages des orphelines avec des hommes fortunés et plus âgés. L’arrivée d’un nouveau maître de musique va changer la vie de Cecilia puisqu’il s’agit d’Antonio Vivaldi. « Vivaldi et moi » (« Primavera » en vo) n’est pas un biopic sur Vivaldi mais le récit d’une émancipation grâce à la musique. Cecilia est transcendée par ce qu’elle joue, par la passion insufflée par le maître. Les jeunes filles ne peuvent plus exercer leur art après le mariage, un véritable tiraillement pour Cecilia. La mise en scène, les décors sont somptueux et la musique de Vivaldi est particulièrement mise en valeur. Damiano Michieletto est un grand metteur en scène d’opéra et cela se sent dans son premier film.

 

  • « Histoires parallèles » d’Ashgar Farhadi : Adam, jeune sans-abri, voit une pickpocket dans le métro voler le portefeuille d’une femme. Il se précipite pour rattraper la voleuse et rend son bien à Céline. En remerciement, elle emmène le jeune homme chez sa tante, écrivaine, afin qu’il l’aide à vider son appartement contre rémunération. Sylvie est en train d’écrire un roman s’inspirant de la vie de ses voisins d’en face qu’elle espionne à la longue-vue. Voilà de quoi intriguer Adam. Le cinéaste iranien construit un récit gigogne où la réalité et la fiction s’imbriquent et s’influencent mutuellement. Le casting du film fait rêver : Isabelle Huppert, Adam Bessa, Virginie Efira, Vincent Cassel, Pierre Niney et un petit cameo, très drôle, de Catherine Deneuve. Rien à reprocher aux acteurs qui jouent parfaitement leur partition mais le film tourne rapidement à vide. Les 2h19 m’ont semblé bien longues.

Femmes sur fond azur de Chantal Thomas

Dans « Femmes sur fond azur », Chantal Thomas reprend et enrichit des portraits qu’elle avait écrits à l’été 2024 pour le journal Le Monde. L’autrice y expose le choix de six femmes de s’installer sur la Côte d’Azur à un moment de leurs vies. A l’exception de la dernière, les cinq autres sont nées au 19ème siècle, une époque où les femmes manquent singulièrement d’indépendance et de liberté. Malgré tout, ce sont des femmes au fort tempérament qui vont se réinventer, se libérer au bord de la Méditerranée. Leurs destinées sont très différentes et pour deux d’entre elles tragiques : la cantatrice Sophie Cruvelli qui abandonne sa carrière internationale pour devenir vicomtesse Vigier et s’installe à Nice pour une vie de luxe et de mondanités, la reine Victoria qui s’autorise enfin à revivre sur la Riviera après des années d’un deuil strict, Marie Bashkirtseff qui voulait à tout prix devenir célèbre pour fuir les assignations faites aux jeunes filles de son époque, Katherine Mansfield qui va dans le sud de la France pour soigner sa tuberculose et ne se lassera pas de contempler les splendeurs de la mer, Colette qui apprend dans sa maison de St Tropez à « être seule sans être esseulée » et y trouve la plénitude. Le dernier portrait est celui de la mère de Chantal Thomas dont elle avait déjà parlé dans « Souvenirs de la marée basse ». Jackie retrouva sa liberté, sa spontanéité sur la Côte d’Azur après son divorce.

Comme toujours, l’élégance de l’écriture de Chantal Thomas, son érudition m’ont totalement séduite. Ces six portraits sont emprunts de lumière, d’un souffle d’émancipation, d’une « farouche volonté de vivre ». Et l’académicienne sait nous transporter avec des descriptions somptueuses des paysages, des beautés du monde.

Une histoire silencieuse d’Alexandra Boilard-Lefebvre

« Défile devant moi la vie en instantanées d’une femme vouée à l’oubli, l’histoire d’une femme sans histoire qui raconte peut-être mieux que les grandes victoires l’exercice de vivre auquel nous sommes soumis. » Cette femme, c’est Thérèse Lefebvre née Larin, décédée le 29 septembre 1970 à l’âge de 27 ans et grand-mère d’Alexandra Boulard-Lefebvre. Un jour, le père de l’autrice sort de son portefeuille une petite photo cartonnée, celle de sa mère qu’il garde toujours avec lui. Durant des vacances d’été, il montre à sa fille la maison où il a grandi, celle où Thérèse est morte. Ces deux évènements, ces deux apparitions de sa grand-mère dans sa vie ont donné envie à Alexandra Boulard-Lefebvre d’écrire sur elle. Car, comme l’arrière-grand-mère d’Adèle Yon dont elle parle dans « Mon vrai nom est Elisabeth », Thérèse a été effacée de l’histoire familiale. Personne ne parle d’elle, ne l’évoque. D’ailleurs, peu de temps après son décès, ses affaires ont été débarrassées de sa maison de Chicoutimi.

Dans « Une histoire silencieuse », Alexandra Boulard-Lefebvre alterne la description de photos où figure Thérèse avec des témoignages de sa famille, de ses amis. L’autrice conserve l’oralité des propos tenus et la seule photo que le lecteur pourra voir est celle de la couverture. De ces choix narratifs émerge le portrait évanescent, par fragments, de Thérèse. Une silhouette se dégage, malgré les zones d’ombre, celle d’une jeune femme vive, intelligente brimée par son éducation catholique et le rôle imposé aux femmes dans les années 60. Thérèse a épousé Roger jeune pour fuir sa famille où elle étouffait. Le couple  a quitté Montréal, Thérèse son emploi chez un notaire pour que son mari développe son commerce. Il travaille beaucoup, Thérèse ne connait personne dans sa nouvelle ville, devient mère et s’ennuie profondément. Elle se sent prisonnière mais il est très difficile de divorcer à cette époque, d’autant plus lorsque l’on vient d’une famille aussi croyante. Le portrait, émouvant et sincère, est celui d’une housebound housewife, typique de sa génération.

Alexandra Boilard-Lefebvre reconstitue de façon impressionniste la courte vie de sa grand-mère, plongée dans la mélancolie et la lassitude dues à une vie monotone. Sa fin tragique, son destin brisé m’ont profondément touchée et j’ai beaucoup apprécié l’originalité de la narration choisie par l’autrice.

Dispute et autres nouvelles de Victoria Benedictsson

Après avoir découvert Victoria Benedictsson dans le recueil « Hiver au féminin » des éditions Honorine, j’ai approfondi ma connaissance de cette autrice suédoise grâce au recueil « Dispute et autres nouvelles » des éditions Cambourakis. Les six nouvelles sont extraites d’un volume paru en Suède en 1887. Victoria Benedictsson s’est beaucoup inspirée, dans son travail, du lieu où elle vivait et de ses habitants : Hörby, une petite localité campagnarde. Son œuvre s’inscrit pleinement dans une veine réaliste et démontre une grande acuité dans la description de la psyché de ses personnages. C’est tout particulièrement vrai dans « Le crime dans le sang » où Per, fou d’amour pour Anna, veut la posséder à tout prix. Victoria Benedictsson suit le cours de ses pensées durant la nouvelle et jusqu’au drame. Dans la nouvelle qui clôt le recueil, nous suivons M. Tobiasson, une sorte de Scrooge suédois, qui ne cesse d’osciller entre générosité envers les autres et égoïsme. Les gens du peuple, les paysans sont très présents dans le livre. Qu’ils vivent dans une communauté de pauvres ou qu’ils soient vachers, l’autrice les observe avec empathie et contrairement au jeune pasteur de « Au chevet du mourant », elle ne les juge pas. La tonalité plutôt sombre du recueil est éclairée par des moments lumineux d’altruisme, par exemple dans « La poule de la mère Malena », ou de réconciliation comme dans « La dispute ».

L’œuvre de Victoria Benedictsson mérite d’être mieux connue et lue, j’espère que d’autres traductions de ses nouvelles et romans suivront. Elisabeth Asbrink lui a consacré une biographie en 2022 qui n’est malheureusement pas traduite en français.

Traduction sous la direction d’Elena Bolzamo

A pied d’œuvre de Franck Courtès

« La vie d’artiste m’a égaré entre des gravats à descendre et des étagères à monter. » Après avoir beaucoup aimé l’adaptation de Valérie Donzelli sortie cette année, j’étais très curieuse de découvrir « A pied d’œuvre » de Franck Courtès. L’auteur fut un photographe réputé, travaillant pour les Inrocks, Libération, Télérama, spécialisé dans les portraits. Ce métier, fort rémunérateur, lui fit côtoyer des stars, voyager dans le monde entier et évoluer dans des cercles huppés. Fatigué, ne trouvant plus l’inspiration, enrageant de voir ses photos volées, Franck Courtès se détourne de ce média pour plonger dans l’écriture. Et pour elle, fini les compromissions, il lâche tout pour s’y consacrer totalement. Mais comment vivre quand l’écriture paie si mal ?

Malgré des succès d’estime, des passages à la Grande Librairie, Franck Courtès doit trouver des petits boulots. Difficile lorsque l’on a 50 ans, pas de diplôme et que l’on est peu habile manuellement. La vie ne l’avait pas préparé à ça : un studio étroit, la faim, le renoncement à sa gourmandise, aux vêtements bien coupés. Avec beaucoup d’ironie et de distance, Franck Courtès nous raconte sa découverte des petits boulots trouvés sur une plateforme où des particuliers proposent diverses tâches : descendre des sacs de gravats du dernier étage d’un immeuble sans ascenseur, laver des vitres, démonter une mezzanine pesant des tonnes, arracher des buis sur une immense terrasse, faire le taxi, etc… Son corps s’épuise, s’abîme dans cette course effrénée aux missions si mal rémunérées. La volonté de tenir à distance la pauvreté à travers ses vêtements notamment, la nécessité d’empêcher les autres (famille et amis) de s’apitoyer sur lui montrent une grande élégance mais aussi un auteur habiter par son art, par ses mots. De son expérience, il tire un constat désenchanté sur le monde du travail d’aujourd’hui, sur son ubérisation à outrance et sa violence sociale.

Avec lucidité et sans pathos, Franck Courtès nous explique le prix qu’il a payé pour sa liberté d’artiste, pour sa passion pour la littérature. Ses déboires, sa ténacité, sa capacité d’autodérision forcent le respect.

Le parfum des années d’Evelyne Bloch-Dano

Dans ce nouveau volume de la collection « Ma nuit au musée », Evelyne Bloch-Dano a choisi de passer la nuit du 10 au 11 mars 2025 dans la Villa du temps retrouvé à Cabourg. L’autrice est spécialiste de la Belle Epoque, elle a écrit sur les Zola, Gustave Mahler, Marcel Proust et sa mère. Elle a d’ailleurs, modestement écrit-elle, contribué à la création de cette villa-musée qui se trouve proche de sa propre maison.

Evelyne Bloch-Dano a choisi de passer sa nuit dans la pénombre avec comme seule compagne une lampe torche qui lui permet de redécouvrir les pièces de la villa. Elle s’y promène, la nuit s’étire doucement, silencieusement pendant qu’elle plonge dans le passé. « Je note sur mon cahier : « Le luxe c’est le temps ». Et ce temps que je ne mesure pas, dont je perds même la perception, se déroule comme une suite d’instants présents, sans rupture, sans accroc, des présents qui s’allongent et se prolongent dans la nuit. » L’éphémère et l’éternel se côtoient dans les œuvres qui peuplent la villa.

Marcel Proust et la Belle Epoque sont les points de départ des réflexions nocturnes d’Evelyne Bloch-Dano qui nous rappelle que cette période prend tout son sens dans sa fin tragique : (…) les belles époques ne durent pas. » Ce début du XXème siècle fut un vent de libération des mœurs, un âge d’or qui s’incarne dans les tableaux accrochés au mur de la villa. Anna de Noailles, Rosa Bonheur, Louise Abéma, Sara Bernhardt mais aussi les mondaines comtesse de Greffulhe et Winaretta Singer sont convoquées par Evelyne Bloch-Dano. Avec toutes ces femmes fortes, cultivées, brillantes, défilent sous nos yeux les personnages de la Recherche : Gilberte Swann, Mme Verdurin, la Berma, Albertine, la duchesse de Guermantes. « Pour le lecteur de Proust, le temps et, dans une certaine mesure, la réalité n’existent pas. Il vit dans la projection du texte sur le réel, dans la représentation imaginaire qu’il est venu chercher sur place. Cabourg est devenu Balbec. » Et Evelyne Bloch-Dano nous y transporte durant sa nuit au musée.

« Le parfum des années », titre si joliment approprié pour ce texte qui évoque la fugacité du temps, du bonheur et la nostalgie qui va avec. Captivant, érudit, sensible, cet opus de la collection « Ma nuit au musée » est un régal.

Le jardin perdu de Jorn de Précy (Marco Martella)

Après avoir aimé « Fleurs », je découvre le texte d’un des hétéronymes de Marco Martella, « Le jardin perdu » de Jorn de Précy. Cet amoureux du jardinage serait né en 1837 à Reykjavik et il aurait rejoint l’Angleterre à 18 ans. Son livre, qui est une méditation sur l’art des jardins, aurait été publié en 1912. L’auteur y fait part de sa tristesse de voir le lien rompu entre les hommes et la nature. L’industrialisation, qui prend son essor à l’époque victorienne, le capitalisme ont tué le magie et le mystère des paysages. Les villes se ressemblent toutes, leur architecture a été créée pour la foule et non pour l’individu qui se retrouve bien seul dans ces environnements hostiles.

Le jardin se présente alors comme un refuge, un lieu de désobéissance face à la modernité et au progrès. « Il se peut que la seule raison de cette singularité du jardin vienne du fait que sa matière première est la nature, c’est-à-dire la vie. Et la vie est tout ce qui échappe au pouvoir de la société hautement civilisée, ce qu’elle ne sait pas, pour le moment, transformer en marchandise. » Les propos de Jorn de Précy se font écologiques lorsqu’il explique que le jardinier n’est pas propriétaire de la terre, il en est seulement le gardien. Chacun devrait se comporter de la sorte avec la planète (on est bien loin…).

L’auteur ne cache pas son peu de goût pour les jardins à la française, trop ordonnés et raisonnables. Il leur préfère les jardins à l’anglaise, touffus, sans géométrie où les plantes sauvages sont libres de croître au milieu de celles plantées par le jardinier. Jorn de Précy aurait créé un jardin flamboyant, dense dans sa propriété de Greystone dans l’Oxfordshire. Etant donné la description qui en est faite dans « Le jardin perdu », il est vraiment regrettable qu’il n’ait jamais existé !

« Le jardin perdu » est un essai jubilatoire, malicieux et qui décrit les jardins comme des lieux de poésie, de bonheur profond et de reconnexion avec la nature. Marco Martella, par la voix de Jorn de Précy, « (…) ne prône qu’une forme de rébellion : le jardinage. Faites des jardins ! De vrais jardins, bien sûr, des lieux insoumis, hors normes. » On ne peut imaginer révolution plus réjouissante.

Le château de mes sœurs de Blanche Leridon

Le point de départ de l’essai de Blanche Leridon est un mot manquant, celui désignerait une fratrie féminine (elle évoque la proposition de l’historien Didier Lett d’utiliser le mot sororie). L’essayiste relie cet oubli de la langue française aux nombreux clichés, préjugés qui accompagnent les filles. A travers de très nombreux exemples puisés dans la littérature, l’histoire, la mythologie, la pop culture, Blanche Leridon tente de les déconstruire.

« Les filles nombreuses sont dangereuses, réprouvées ». Entre la loi Salique, l’entail et la dot, les filles coûtent cher à marier et elles ne peuvent pas hériter des biens de la famille (c’est le point de départ de ‘Raison et sentiment » de Jane Austen). Il vaut donc mieux éviter d’avoir plusieurs filles. Cette préférence pour les fils à perdurer très longtemps en Chine, en Inde ou en Arménie. Elle a aussi laissé des traces aujourd’hui dans certaines conditions d’héritage qui privilégient les garçons.

Autre préjugé, les filles doivent ressembler aux petites filles modèles de la comtesse de Ségur. Une fille doit être raisonnable, savoir se contenir et être dociles. Si elles ne le sont pas, si elles s’affranchissent, elles sont considérées comme des sorcières. Et les rapports entre les sœurs ne peuvent être basés que sur la rivalité, la jalousie (elle est peut être inventer de toute pièce comme entre Catherine Deneuve et Françoise Dorléac ou Venus et Serena Williams). Sentiments qui forcément les éloignent avec l’âge adulte, au moment où il faut créer sa propre famille.

Blanche Leridon oppose à ses préjugés de nombreux contre-exemples réjouissants (dont le sien puisqu’elle a deux sœurs) et évoque également la puissance créatrice du groupe (les sœurs Brontë, les sœurs Boulanger, etc…). « En s’ennuyant ensemble, elles peuvent confronter leurs imaginaires, mêler leurs créativités. » L’éducation des sœurs, tournée vers l’intérieur, peut aussi être une source stimulante de création.

Dans « Le château de mes sœurs », la démonstration de Blanche Leridon est limpide, pertinente, son analyse solide et étayée. Son essai se lit avec beaucoup de plaisir notamment grâce à la richesse de ses sources.

Bilan livresque et cinéma d’avril

Six livres m’ont accompagnée durant le mois d’avril : trois essais passionnants, une pièce de théâtre et deux romans.

-« Trois jours pour la joie » m’a permis de découvrir le talentueux Olivier Bruneau qui explore ici les injonctions au bonheur de notre société ;

-« Les miettes » de Lukas Bäfuss, formidable et terrible roman sur le déterminisme social durant les années de plomb en Italie ;

-« The mousetrap » d’Agatha Christie, j’ai déjà eu le plaisir de voir la pièce deux fois en français et je vais très prochainement la voir au St Martin’s theatre de Londres, on ne se lasse pas de Lady Agatha !

-« Inventer sa chambre à soi » où Chantal Thomas évoque trois écrivaines et leur conquête d’un espace personnel pour créer : Virginia Woolf, Colette et Patti Smith ;

-« Le château de mes sœurs » qui est une enquête riche et stimulante de Blanche Leridon sur les fratries féminines ;

-« Le parfum des années » qui est un nouvel opus de la collection « Ma nuit au musée » où Evelyne Bloch-Dano choisit de passer une nuit dans la Villa du Temps retrouvé à Cabourg que je rêve de visiter.

Côté cinéma, j’ai vu sept films dont voici mes préférés :

1993, au Nigéria, Remi, 10 ans, et Akinola, 8 ans, sont seuls chez eux. Leur mère est institutrice et leur père est souvent absent. Les deux frères jouent, se disputent, s’ennuient. Leur père arrive à l’improviste et il emmène ses enfants avec lui à Lagos où il travaille. Remi et Akinola vont découvrir une ville en pleine ébullition.

Akinola Davies Jr et son frère Wale ont écrit le scénario de ce film en partie autobiographique. Pour les deux enfants, cette journée avec leur père sera unique. Ils découvrent une grande ville, eux qui vivent près d’une forêt tropicale. Le bruit, la foule, nous découvrons Lagos à hauteur d’enfants, avec leur dévorante curiosité. Durant la journée, ils vont également découvrir des facettes cachées de leur père. Ils ne saisissent pas tout mais observent intensément. Au fur et à mesure de la journée, une tension s’installe. Le père attend une paie toujours différée et les résultats de l’élection présidentielle se font attendre. Moshood Abiola semble avoir été largement élu mais les militaires sont de plus en plus présents dans les rues de la ville. Le père est un partisan d’Abiola. Le portrait du père est très réussi, c’est un homme charismatique, protecteur et mystérieux. Il y a de très beaux moments d’intimité, de complicité  entre les trois membres de cette famille. La fin, surprenante, est totalement bouleversante.

A l’adolescence, John Davidson développe un syndrome de Gilles de la Tourette, une maladie caractérisée par de forts tics moteurs et vocaux qui peuvent être des insultes. Dans les années 80, cette maladie neurologique n’est presque pas connue et John en subit les conséquences : scolarité chaotique, tabassage brutal après une insulte mal comprise, abandon du père et incompréhension de sa mère. Fort heureusement, il rencontre également des personnes empathiques comme Dottie, une infirmière en psychiatrie qui va l’accompagner tout au long de sa vie et l’aider à accepter sa maladie.
« Plus fort que moi » (« I swear » en v.o.) est le récit de la vie de John Davidson, un écossais qui participa à une meilleure connaissance et compréhension du syndrome de la Tourette. Il fut d’ailleurs décoré de l’ordre de l’empire britannique par Elizabeth II en 2019. Cette scène ouvre le film et en donne le ton puisque John ne peut s’empêcher de crier « Fuck the Queen ! ». Le film de Kirk Jones va osciller entre humour et émotion sans jamais tomber dans la mièvrerie. John est regardé avec bienveillance, sympathie et sans moquerie. Certaines scènes sont vraiment marquantes comme celle où John rencontre une jeune femme, atteinte de la même maladie, leur conversation commence par une incroyable série d’insultes ! Le parcours de notre héros est remarquable, édifiant (la fin appuie un peu trop sur cela) et la performance de Robert Aramayo est extraordinaire. Une comédie sociale réussie comme les anglais savent en réaliser.

Et sinon :

  • « Les filles du ciel » de Bérangère McNeese : Héloïse, presque 16 ans, a fugué de son foyer pour mineurs. Mallorie, qui l’a aidée à ne pas se faire prendre par le vigile du supermarché après un vol, lui propose de venir habiter avec elle. Dans l’appartement, il y a aussi Mona, une ancienne toxico devenue caissière de supermarché, Jenna qui travaille en boite de nuit avec Mallorie et le bébé de cette dernière. Chacune met l’argent gagné dans le pot commun. Dans cette petite communauté, la sororité passe avant tout et tout le monde. Mais Héloïse va découvrir que les règles du groupe peuvent être oppressantes et intrusives. L’actrice Bérangère McNeese réalise ici son premier film qui est un concentré d’énergie et de rage. Les quatre filles ont soif d’indépendance, surtout loin des hommes. La réalisatrice porte un regard plein de tendresse sur son gang de filles. Et les quatre héroïnes sont bien évidemment attachantes : la gouailleuse Mallorie (Shirel Nataf découverte dans l’excellent « Ma frère »), la solide Jenna (Yowa-Angélys Tshikaya), la fragile Mona (Mona Berard) et la toute jeune et déterminé Héloïse (Héloïse Volle), quatre actrices formidables au naturel déconcertant.

 

  • « Romeria » de Carla Sion : Marina a 18 ans, elle est orpheline et pour avoir accès à une bourse d’études, elle doit obtenir un document d’état civil qu’elle n’a pas. La famille de son père doit la reconnaître officiellement. Elle se rend donc en Galice, à Vigo, pour rencontrer la famille de son père qu’elle n’a jamais connu. Marina y est accueillie plus ou moins chaleureusement. Le souvenir de son père, mort du sida, a laissé une empreinte douloureuse sur ses proches. « Romeria » fait des aller-retours entre le présent de Marina et le journal intime de sa mère en 1983. Leur histoire raconte celle de l’Espagne. Après la dictature, la Movida fut un incroyable élan de libération et de vitalité. Mais ce fut également une période synonyme de drogues. Le film rappelle ce que furent les débuts de l’épidémie de sida et la honte qui les accompagna. Marina découvre beaucoup de choses sur son père et les conditions de son décès. La famille bourgeoise de celui-ci est experte en non-dits pour protéger sa réputation. « Romeria » est vibrant de sensations, de soleil et de vent et il est porté par la jeune Llucia Garcia, lumineuse et infiniment touchante.

 

  • « La femme de » de David Roux : A la mort de sa mère, Antoine souhaite emménager dans la demeure familiale à Angers pour que son père, impotent, ne reste pas seul. Marianne, son épouse, refuse mais qu’importe son avis. Ne travaillant pas, elle pourra bien s’occuper de son odieux beau-père qui la sonne littéralement pour oui ou pour un non. Marianne commence à étouffer dans cette grande demeure bourgeoise où elle devient de plus en plus invisible pour son entourage. « La femme de » évoque bien entendu l’univers de Claude Chabrol qui observait avec acuité les travers de la bourgeoisie. Insidieusement, la personnalité de Marianne est effacée par l’autorité de son mari, par ses devoirs d’épouse et de mère. Elle se doit d’être toujours disponible, tirée à quatre épingles et obéissante. Ses enfants semblent également faire peu de cas d’elle, sa fille adolescente ira même jusqu’à dire au lycée qu’elle est morte. Le réveil de Marianne viendra de son passé. Pour incarner cette femme entravée, Mélanie Thierry est admirable, elle incarne à la perfection la mélancolie de Marianne et son envie de partir.

 

  • « La corde au cou » de Gus Van Sant : Tony Kiritsis est totalement ruiné et il en veut tout particulièrement à la société de crédit avec qui il a traité ses affaires. Il estime être victime d’une injustice et il décide de kidnapper le directeur de cette société. Ce dernier étant en train de se la couler douce en Floride, Tony enlève son fils qui travaille là. Il a imaginé un système pour tenir son otage : un fil de fer est placé autour de son cou et il est relié à la gâchette d’un fusil à canon scié. Les médias américains vont suivre en direct le kidnapping et son dénouement. Gus Van Sant s’inspire ici d’un véritable fait divers de 1977, le générique de fin montre des images de l’époque. Le réalisateur fait le portrait d’un homme désespéré, ayant tout perdu et dont la colère le pousse à commettre un acte fou. Sa violence n’est pas sans faire écho à ce qui se passe aujourd’hui aux Etats-Unis. L’ultralibéralisme écrase toujours les plus fragiles. Tony Kiritsis, interprété par Bill Skarsgard, est un personnage pour lequel on ressent de l’empathie malgré ses agissements. Il en est de même pour  sa victime (Dacre Montgomery) qui se fait copieusement rabaisser par son père (Al Pacino) qui n’a pas l’intention d’interrompre ses vacances pour lui venir en aide. Gus Van Sant nous revient donc en pleine forme avec ce film sur la révolte d’un homme déclassé socialement.

 

  • « Nous l’orchestre » de Philippe Béziat : Philippe Béziat nous plonge au cœur de l’Orchestre de Paris dirigé, pour la plupart des œuvres interprétées, par le jeune et dynamique chef d’orchestre finlandais Klaus Mäkelä. Une immersion totale permise grâce à de nombreux micros répartis dans la grande salle de la Philharmonie nous permettant ainsi de nous mettre à la place des musiciens. Ils sont d’ailleurs interrogés individuellement sur l’écoute d’un passage musical, sur leur choix de jouer dans un orchestre. Certains y ont fait toute leur carrière, d’autres ne seront que de passage. Le document fait la part belle aux répétitions, aux concerts et souligne l’incroyable sens du collectif de ces cent vingt musiciens. Mais le réalisateur n’enjolive pas non plus la vie du groupe, il y a aussi des disputes, des rivalités, des antipathies comme sur n’importe quel lieu de travail. Malgré cela, l’harmonie se fait une fois sur scène, la musique surpasse et transcende tout. Passionnant et intelligemment mis en scène, ce documentaire nous permet de découvrir l’envers du décor des concerts de l’Orchestre de Paris.

Inventer sa chambre à soi de Chantal Thomas

Dans cet essai, inspiré par « A room of one’s own » de Virginia Woolf, Chantal Thomas s’intéresse à trois autrices de nationalités et d’époques différentes : Virginia Woolf, Colette et Patti Smith. Leur point commun est leur volonté farouche de créer et de s’inventer un espace physique ou mental propice à leur épanouissement artistique.

Virginia Woolf écrit en 1928 ce texte génial qu’est « A room of one’s own » où l’une de ses idées majeures est que les conditions concrètes, dans lesquelles on crée, sont essentielles. Il faut de l’argent et une chambre à soi. La sienne sera un atelier au fond du jardin de sa propriété de Rodmell, un lieu paisible, isolé et ouvert sur la campagne du Sussex. Son mariage avec Leonard ne fut jamais une entrave, bien au contraire, il contribue à son indépendance. Ce qui ne fut pas le cas du mariage de Colette et Willy. Comme celui des Woolf, il est possible de le qualifier de mariage littéraire mais il fut une véritable prison pour Colette. Elle mit des années à conquérir sa liberté, à imposer son talent et à trouver son espace de création (Willy ne lui laissait qu’un bout de table). « Car, c’est à partir de la table à écrire, de l’observance d’une règle (une discipline qui lui vient de ses années de prisonnière) qu’elle organise et redessine chaque jour sa chambre à soi ».  

Ce lieu à soi s’élargit avec Patti Smith qui écrit à la table de ses cafés préférés. « Les cafés offrent une alternative à la quête d’un lieu où se poser hors environnement quotidien, familial, de couple. Un lieu qui est une fenêtre sur la ville, sur les gens, sur soi, et où aucune demande, ni tâche à accomplir, ne vient perturber nos élucubrations. » A la fermeture du café ‘Ino à New York, le propriétaire a offert sa table fétiche à Patti Smith qui l’a installée dans son studio de Rockaway Beach. Le lieu à soi, l’espace de liberté nécessaire à la création se réinventent pour chacune.

Aux vies de ces trois autrices, Chantal Thomas entrelace ses propres souvenirs, sa propre recherche de temps à soi et d’un lieu pour créer. L’ensemble est un hommage sensible et délicat à Virginia Woolf, Colette, Patti Smith et une ode à la liberté de penser et de vivre.