Bilan livresque et cinéma de février

Un petit mois de février avec seulement cinq lectures mais qui furent toutes de qualité :

-« Les fantômes de Rome » de Joseph O’Connor aussi addictif et prenant que « Dans la maison de mon père », premier volet d’une trilogie consacrée à un groupe de résistants siégeant au Vatican ;

– « Prélude à la goutte d’eau » de Rémi David qui fut une excellente découverte et une dystopie aux thèmes variés ;

-« Ecarlate », l’unique texte publié de Christine Pawlowska réédité par les Editions du sous-sol et qui est un texte incandescent sur le passage à l’âge adulte ;

-« Renard 8 » de George Sanders qui est une tendre fable sur notre impact sur la nature et ses habitants ;

-« La vie entière » de Timothée de Fombelle, texte poignant d’une jeune résistante qui attend son chef de réseau un soir de 1944.

Côté cinéma, j’ai vu sept films durant le mois de février dont voici mes préférés :

Paul s’est séparé de sa femme. Celle-ci et leurs deux enfants partent vivre au Canada tandis que lui change radicalement de vie. Il arrête son métier de photographe pour se consacrer totalement à l’écriture. De beaux succès d’estime ne lui rapportent pas assez d’argent pour payer un loyer. Paul s’inscrit donc sur une appli de jobbing aux enchères inversées. Moins le jobber demande et plus il a de chance d’être choisi. Il enchaine les petites missions : montage de meuble, tonte de pelouse, chauffeur, etc… Et pendant qu’il s’épuise dans des boulots mal payés, son éditrice lui met la pression et attend son « grand roman ».

Après avoir adapté « L’amour et les forêts » d’Eric Reinhardt, Valérie Donzelli récidive avec le livre de Franck Courtès. L’écrivain y racontait ses années de galère et le déclassement social qu’il avait choisi au nom de sa passion pour l’écriture. Le film montre bien la difficulté des proches de Paul à comprendre son choix de vivre dans la pauvreté (c’est le cas notamment de son père, incarné par André Marcon, profondément inquiet pour son fils). L’histoire de Paul interroge la place de l’artiste dans la société mais surtout elle montre un monde du travail qui marche sur la tête. Le travail des jobbers est bradé, ils sont totalement exploités, méprisés. Bastien Bouillon incarne Paul avec sobriété et profondeur, il porte le film de bout en bout. On admire la force de Paul, son abnégation, sa détermination sans faille à se consacrer à son art. Le film de Valérie Donzelli est bouleversant.

 

Sprite, un jeune homme vivant à Chelles, est pris dans un paradoxe : il faut le permis pour trouver du travail et il lui faut du travail pour payer son permis. Il finit par en trouver dans une start-up spécialisée dans le nettoyage et le rangement de maison après une fête. Ce qui signifie un travail de nuit et donc une galère sans fin dans les transports en commun.

Martin Jauvat réalise et joue dans son film au ton singulier et loufoque. Le passage à l’âge adulte de Sprite est irrésistiblement drôle. Il a 25 ans mais semble encore adolescent : il vit à nouveau chez ses parents , porte des tee-shirts improbables et peine à dragueur une fille. Sprite n’a pas très envie de grandir mais il faut dire qu’il n’est pas aidé par son entourage : son beau-frère n’est pas très impliqué dans son travail et se déplace en trottinette, sa monitrice d’auto-école est totalement décalée et porte un jogging rose en permanence, le patron de sa start-up sourit sans cesse et est surexcité en permanence. La galerie de personnages secondaires est absolument géniale et sont incarnés par des acteurs qui semblent beaucoup s’amuser : William Lebghil, Emmanuelle Bercot, Sébastien Chassagne et dans le rôle des parents lassés par leur grand adolescent Géraldine Pailhas et Michel Hazanavicius. Une comédie pop et fraiche !

 

Et sinon :

  • « Orwell : 2+2=5 » de Raoul Peck : En 1946, Eric Arthur Blair, alias George Orwell, s’installe dans une ferme sur l’ile de Jura en Ecosse. Au calme, il va écrire son dernier roman « 1984 ». Le documentaire de Raoul Peck s’appuie sur le livre mais également sur les journaux des dernières années de vie de George Orwell pour rappeler ce qu’est le totalitarisme. Les époques, les pays évoqués sont variés, on passe de Franco à Poutine, d’Orban à Pinochet et des images d’archives montrent de nombreuses villes détruites par des bombardements (Londres, Berlin, Gaza, Kiev, etc…). Les mots de l’écrivain alliés aux images donnent un documentaire édifiant et saisissant. Raoul Peck consacre également une partie à la novlangue qui est utilisée chaque jour pour distordre, masquer la réalité. De très belles archives de la famille Orwell figurent dans le film ainsi que des extraits des adaptations de « 1984 » et d’autres films qui viennent étayer le propos. Les mots de George Orwell restent infiniment nécessaires.

 

  • « Urchin » de Harris Dickinson : Mike vit dans la rue, fait la manche, se bat avec un autre SDF et finit en prison pour avoir volé et frappé un homme qui tentait de l’aider. A sa sortie, il veut croire en une nouvelle chance. Il trouve un travail dans un restaurant, a une place dans un foyer et éprouve du plaisir à vivre cette vie plus normale. Mais ses démons ne sont jamais bien loin. L’acteur Harris Dickinson réalise ici son premier film qui se situe entre Ken Loach et Mike Leigh. Il suit Mike à la trace et nous montre un personnage déconcertant : enfantin et violent mais surtout attachant. Frank Dillone lui prête ses traits et sa performance est formidable. Harris Dickinson ancre son récit dans une réalité grise, âpre, dure mais il y insère des séquences oniriques qui font la singularité de son film.

 

  • « The mastermind » de Kelly Reichardt : Malgré ses études en art et sa reconversion dans la menuiserie, James Blaine Mooney ne travaille pas, il se laisse vivre au grand dam de son juge de père. Notre homme imagine le vol de quatre tableaux de l’artiste Arthur Dove au musée des Beaux-Arts de sa ville de Framingham dans le Massachusetts. Il va se faire aider par plusieurs petits truands et bien entendu rien ne se déroulera comme prévu. La réalisatrice Kelly Reichardt revisite ici le film de cambriolage et place son intrigue dans les années 70. Tout le début du film est très réussi, le naufrage du casse est assez désopilant (la fenêtre arrière du break que l’on descend à la manivelle pour y mettre les tableaux volés en est un bon exemple). La suite est celle de la fuite de Mike qui se révèle aussi navrante que le caractère de notre anti-héros (il ment à sa femme, soutire de l’argent à sa mère, laisse seuls ses deux fils pendant le casse). Cette partie est plus lente, peut-être un peu longue mais la fin est à la hauteur du début du film. Josh O’Connor réussit encore une fois à m’épater en incarnant parfaitement cet homme sans consistance, égoïste et charmeur.

 

  • « Maigret et le mort amoureux » de Pascal Bonitzer : Un ambassadeur à la retraite est retrouvé mort dans sa bibliothèque par sa gouvernante. Le meurtre touchant les hautes sphères de l’Etat, la PJ envoie le commissaire Maigret pour mener l’enquête. Autour de la victime gravitent, outre la gouvernante Jacotte, le neveu antiquaire et la princesse de Vuynes qui a entretenu une correspondance amoureuse pendant des dizaines d’années avec le défunt. Pascal Bonitzer a choisi de placer son intrigue dans les années 2000, avant l’arrivée des smartphones qui modifient profondément les enquêtes. Malgré ce choix, on retrouve ce qui symbolise le commissaire de Simenon : la pipe, le chapeau et l’indispensable Mme Maigret ! Le réalisateur a choisi de grandes pointures du théâtre pour incarner ses personnages : Anne Alvaro pour la mystérieuse Jacotte, Dominique Reymond en amoureuse platonique, Micha Lescot en neveu ambigu et Denis Podalydès tout à fait convainquant dans les habits de Maigret. Les amoureux de Maigret apprécieront cette adaptation élégante qui conserve l’esprit des romans.

 

  • « Marty Supreme » de Josh Safdie : Marty Mauser travaille dans le magasin de chaussures de son oncle où son bagout fait des merveilles auprès des clientes. Mais Marty rêve d’un destin bien différent. Il veut être le champion du monde de ping pong de l’année 1952.Il est certain d’y arriver et rien, ni personne ne pourront l’arrêter. Le jeune homme enchaine les magouilles et les mensonges à une vitesse folle et le film suit son rythme. Les rebondissements, les chutes, les réussites se suivent sans temps morts mais avec quelques longueurs. Malgré ses nombreux défauts, Marty n’est jamais antipathique, sa force de persuasion et sa passion absolue pour son sport le rendent attachant. Timothée Chalamet virevolte, avec une increvable énergie, de plan en plan.

Prélude à la goutte d’eau de Rémi David

France, 2050, alors que les canicules se multiplient, la société Dolomont décide de s’approprier un iceberg pour le déplacer du pôle au Maroc. Là-bas, l’eau douce sera revendue à un prix exorbitant. Samira, une jeune juriste, cherche une faille pour faire chuter l’empire créé par Erik Dolomont. Pour ce faire, elle a fondé le cabinet Axolotl, spécialisé dans l’eau, avec une avocate. La défense de l’environnement ne semble pourtant pas être la seule chose qui anime Samira dans son combat contre Dolomont. Son acharnement, son envie de vengeance remontent à plus loin, aux années 2040 au Maroc.

Je découvre Rémi David avec son dernier roman que j’ai dévoré. Sa dystopie nous transporte de 2040 à 2060, en France, au Maroc et en Suède à la suite de Samira. La question climatique ouvre le roman avec le déplacement de l’iceberg dans un monde qui suffoque. A qui appartient la nature ? La loi n’a pas de réponse à cette question et Dolomont profite de ce vide juridique. L’auteur nous rappelle que cette interrogation ne tient pas de la science-fiction puisque certains états ont déjà tenté d’y répondre (par exemple, la Nouvelle Zélande qui a accordé la personnalité juridique à la rivière Whanganui en 2017).

Le roman ne s’arrête d’ailleurs pas à cette thématique et nous montre un monde rongé par l’ultralibéralisme : privatisation de l’hôpital, des transports, des prisons, de la police, de l’université, etc… La migration climatique a débuté et les conditions pour rejoindre les pays européens sont ignobles et terrifiantes. Le monde de Dolomont est celui de l’argent roi qui donne tous les droits et tous les pouvoirs. Comme souvent dans les dystopies, la société inventée par Rémi David n’est qu’un reflet accentué de la nôtre.

Magnifiquement écrit, « Prélude à la goutte d’eau » est un roman haletant qui aborde de nombreux sujets et qui a été une très belle découverte.

Ballet shoes de Noel Streatfeild

Matthew Brown, surnommé Great Uncle Mathew, est un explorateur qui collectionne les fossiles. Il a d’ailleurs acheté une maison à Cromwell Road pour les entreposer. Comme il ne cesse de parcourir le monde, il a laissé sa demeure aux soins de la veuve de son neveu, sa fille Sylvia et sa nurse Nana. La maison se remplissant très rapidement, il est demandé à GUM d’arrêter de ramener des fossiles. Il change donc de collection et rapporte des bébés de ses voyages ! Il sauve Pauline de la noyade, Petrova est orpheline et son père la lui confie avant de disparaitre, la mère de Posy, une danseuse, n’a pas les moyens de la garder. Les trois enfants vont prendre le nom de Fossil et vont grandir à Londres bien entourées malgré les difficultés financières de la famille.

« Ballet shoes » a été publié en 1936, le roman de Noel Streatfeild est un classique de la littérature jeunesse qui a été adapté plusieurs fois. Le roman comporte des illustrations qui ont été réalisées par Ruth Gervis qui était la sœur de l’autrice. Le chapitre d’ouverture est formidable de drôlerie et de fantaisie. GUM est un personnage excentrique et généreux mais nous ne le retrouvons qu’à la fin du roman. Après son départ (son absence durera de nombreuses années), Sylvia va avoir la charge des trois enfants. Ses difficultés financières sont très présentes dans le roman :  le fait de compter chaque dépense, de faire des économies notamment sur les vêtements sont au cœur du quotidien de la famille. Mais Noel Streatfeild nous montre un groupe de femmes plein de ressources. Sylvia va louer des chambres et les locataires vont bientôt former une famille très solidaire, ce qui très touchant.

Pauline, Petrova et Posy présentes des dispositions artistiques qui les amènent à suivre les cours d’une académie spécialisée. Cela leur permettra de travailler dès l’âge de 12 ans et d’aider Sylvia. L’autrice nous montre ainsi les coulisses des spectacles, des auditions. Les trois filles ont des personnalités très fortes et très bien dessinées. Pauline est une actrice née et est très généreuse, Posy est certaine de son talent de danseuse et peut sembler imbue d’elle-même. Mais celle qui m’a le plus intéressée, c’est Petrova qui a des aspirations bien différentes des jeunes filles de son époque puisqu’elle aime la mécanique et veut devenir pilote d’avion !

« Ballet shoes » est un roman plein de charme où l’entraide a une place importante et où les femmes (il y a peu d’homme dans le roman) apprennent à se débrouiller, à être indépendantes. J’ai lu ce roman en anglais mais il existe également en français sous le titre « Le serment des sœurs Fossil » aux éditions Novel.

Les fantômes de Rome de Joseph O’Connor

Rome, février 1944, la ville est toujours occupée par les troupes de Paul Hauptmann, chef de la Gestapo. Les alliés ont débarqué à quelques kilomètres de là et ils commencent à bombarder Rome. Leur progression est néanmoins lente. Le groupe de résistants du père Hugh O’Flaherty opère toujours depuis le Vatican en se faisant passer pour une chorale. Mais le Chœur commence à se disperser : Enzo Angelucci est retourné auprès de sa famille, Delia Kiernan et sa fille Blon ont rejoint l’ambassade d’Irlande. Les autres membres s’entassent au Vatican et les opérations, nommées Redimenti, se révèlent de plus en plus dangereuses. Hauptmann, voyant l’arrivée des alliés, devient de plus en plus féroce. Il réquisitionne le palais de la Contessa Giovanna Landini, proche de Hugh O’Flaherty et nargue le peuple romain.

« Les fantômes de Rome » est le deuxième volet de la trilogie de Joseph O’Connor consacrée à ce groupe de résistants qui a œuvré au sauvetage et à l’évasion de fugitifs, de prisonniers et de juifs. Nous avions laissé le Chœur en décembre 1943 après un Redimento périlleux et nous les retrouvons ici, le jour du mercredi des Cendres, à un moment de fragilité. Joseph O’Connor choisit cette fois de mettre en lumière Giovanna Landini, une aristocrate qui n’hésite pas à s’enfuir par les égouts, à patauger dans la boue ou à se déguiser en homme. Pour le lecteur, c’est un réel plaisir de retrouver les personnages de « Dans la maison de mon père » qui viennent tous de milieux très différents mais qui font preuve d’un courage et d’une générosité exemplaires.

Outre cette formidable galerie de personnages, j’ai retrouvé dans ce tome ce qui faisait la force du premier  : un récit haletant qui s’accélère dans les derniers chapitres, une construction maîtrisée qui fait des aller-retours entre 1944 et les années 60 au travers de mémoires et d’interviews des membres du chœur. Et puis, il y a Rome, celle des ruelles étroites, des passages secrets dans les palazzi, des tunnels, des ruines et des cimetières où les fugitifs peuvent trouver refuges. L’âme de la ville, de ses habitants qui jettent des briques sur les soldats allemands, est parfaitement rendue par Joseph O’Connor.

Comme dans « Dans la maison de mon père », « Les fantômes de Rome » est un roman addictif qui nous fait sans cesse craindre le pire pour ses personnages si plein de bravoure et d’audace. Vivement la suite !

Traduction Carine Chichereau

Le berger de l’Avent de Gunnar Gunnarsson

Le premier dimanche de l’Avent, Benedikt se prépare à prendre la route pour se rendre dans les montagnes. Chaque année, il s’y rend pour ramener les moutons égarés. Il ne part pas seul, il est accompagné dans son périple par son chien Leo et son bélier Roc. Ils vont de ferme en ferme jusqu’à atteindre des contrées sauvages où des abris de fortune les attendent. La neige recouvre tout, un calme profond règne sur les paysages. Pourtant, quelque chose inquiète Benedikt. « Cependant, il ne peut libérer son esprit d’une sorte de pressentiment. Ni le ciel, ni la terre ne lui paraissent de bon augure. Il s’enfonce lourdement dans la neige molle, il grimpe la pente dans ce qui reste de lumière du jour, sans pouvoir trouver le calme. Il connait trop les signes du mauvais temps. Aurait-il du rester chez lui ? »

« Le berger de l’Avent » est une novella d’une soixantaine de pages qui nous immerge dans les paysages rudes et hostiles de l’Islande. Benedikt est un homme simple, humble, de 54 ans et qui a fait 27 fois ce voyage de l’Avent. Sa détermination, malgré les difficultés rencontrées, force l’admiration et rend le personnage immédiatement touchant. Son lien puissant avec la nature et ses animaux l’est également. Gunnar Gunnarsson réussit à rendre le caractère de chacun des animaux : Roc est sérieux, fiable et courageux, Leo est fougueux et est le seul capable de retrouver son chemin, même pendant une tempête. Durant son périple, Benedikt réfléchit au chemin parcouru, aux rêves qu’il a du enfouir, au sens de la vie et à celui de la période de l’Avent.

« Le berger de l’Avent » est un texte qui semble simple mais il recèle une grande beauté, une poésie et une profondeur qui accompagnent le lecteur même une fois la lecture achevée.

Traduction Gérard Lemarquis et Maria S. Gunnarsdottir

Rebecca de SunnyBrook de Kate Douglas Wiggin

Rebecca Randall, 10 ans, est envoyée par sa mère chez ses tantes Jane et Miranda à Riverboro dans le Maine. La famille Randall est lourdement endettée depuis le décès du père. Ce départ soulagera sa mère et permettra à Rebecca d’avoir une éducation. Jeremiah Cobb, qui est venu la récupérer à la diligence, découvre une enfant très vive : « Sous ses sourcils délicats brillaient deux étoiles noires, qui renvoyaient une lumière intense, chargée d’une curiosité insatiable pour tout ce qui l’entourait. Ce regard semblait transpercer les gens. Il était impossible de le satisfaire » Ses tantes pensaient recevoir la calme et posée Hannah, l’ainée de la fratrie Randall, et elles se retrouvent avec une jeune fille énergique et remuante. La cohabitation avec la rigide Miranda va se révéler difficile.

« Rebecca de Sunnybrook » a été publié en 1903 et c’est un classique de la littérature jeunesse américaine appréciée par Jack London ou Mark Twain. Le roman n’est pas sans évoquer « Anne of Green Gables », le destin des deux jeunes filles est proche. Rebecca est une enfant immédiatement attachante, pétillante, lumineuse et pleine d’imagination. Ses qualités attirent l’attention et lui permet de lier de solides amitiés : Emma Jane qui l’admire et poursuivra ses études à ses côtés, Jeremiah Cobb qui tombe sous son charme en premier, M. Aladin qui l’aidera à s’accomplir. Kate Douglas Wiggin décrit toute une petite communauté qui va être marquée (positivement bien-sûr !) par l’arrivée du tourbillon Rebecca. Ce qui m’a également beaucoup plu, c’est le réalisme de cette histoire. L’autrice ne cache pas la pauvreté de la famille de Rebecca ou de celle des Simpson, la douleur de l’arrachement de la jeune fille à sa maison et aux paysages qu’elle apprécie mais Kate Douglas Wiggin souligne également l’importance de l’éducation pour les filles à la fin du 19e siècle.

Après avoir été enchantée par la lecture des « Enfants du chemin de fer » d’Edith Nesbit, j’ai découvert avec délice le roman d’apprentissage de Kate Douglas Wiggin. Merci aux éditions Novel de nous permettre de découvrir ces grands classiques de la littérature jeunesse.

Traduction Jacques Martine

Nourrices de Séverine Cressan

Une nuit de pleine lune, Sylvaine est réveillée par de petits coups de bec brefs et répétés sur la fenêtre. Attirée par ce bruit incessant et insistant, elle quitte sa demeure pour s’enfoncer dans la forêt. L’Appel de l’oiseau l’amène jusqu’à une clairière où elle découvre un bébé abandonné. « Un minuscule nourrisson de quelques heures est posé au sol, serré dans un morceau de vieille toile fine. Sa tête repose sur un mince carnet à la couverture mordorée. Sylvaine s’accroupit, se penche vers le nouveau né. Celui ci la fixe de ses yeux couleur de nuit, intensément, sans ciller. » Sylvaine, qui est nourrice, emporte l’enfant chez elle. Depuis le sevrage de son fils, Jehan, elle allaite une petite fille de la Ville prénommée Gladie. La petite est fragile et un matin elle ne se réveille pas. Sylvaine décide alors de remplacer Gladie par l’enfant de lune pour sauver sa réputation.

Le premier roman de Séverine Cressan est à la fois un roman social et un conte. Aucun lieu, aucune date ne sont mentionnés, plaçant ainsi l’histoire de Sylvaine dans un cadre indéfini. Le merveilleux, le fantastique font des apparitions dans son quotidien comme en témoigne la scène d’ouverture où la nourrice découvre l’enfant de lune. La nature, sa puissance, l’instinct animal sont présents tout au long du récit.

La narration se construit à deux voix : celle de Sylvaine et celle du carnet retrouvé auprès de l’enfant dans la forêt. Les deux soulignent la violence subie par les femmes (notamment le viol des domestiques que ce soit dans des appartements cossus ou dans des fermes) et la domination des hommes. Les nourrices, qui sont souvent des personnages secondaires de la littérature, sont ici mises en lumière par Séverine Cressan. L’exploitation du corps des femmes, la monétisation de leur lait maternel sont très bien documentées. De nombreux intermédiaires profitent de la pauvreté des nourrices. Malgré la dureté de la vie de Sylvaine, Séverine Cressan montre qu’il reste de la place pour la sororité, la tendresse et la transmission.

« Nourrices » est un premier roman très réussi qui questionne la notion d’instinct maternel tout en mettant au premier plan des femmes invisibilisées.

 

Dans la maison de ma grand-mère d’Alice Melvin/La maison à la petite porte rouge de Grace Easton

La jeune Alice rend visite à sa grand-mère. Elle la cherche de pièce en pièce nous révélant  ses objets préférés : la vache en porcelaine qui sert de pichet à lait, le fauteuil à bascule, la mappemonde, la lampe chat, le grenier où sont entreposés les jouets de sa grand-mère.

L’album d’Alice Melvin est un très bel et tendre hommage à sa grand-mère. La maison est joyeuse, colorée, le jardin d’hiver luxuriant. Elle fourmille de détails : de jolis papiers peints fleuris ou rayés, des objets précieux, de belles tasses, des chiens Staffordshire. L’album comporte de nombreuses portes découpées qui laissent entrevoir la pièce suivante, une page se déplie en hauteur pour nous montrer le grenier, ce qui rend l’album très ludique. Les dessins sont d’une grande délicatesse, la maison de la grand-mère a un charme suranné assez irrésistible, un vrai régal !

Olivia se sent seule dans sa maison à la petite porte rouge. Au fond du jardin, dans un arbre, Souriceau aimerait avoir quelqu’un à qui parler. La neige, qui a recouvert tout le paysage, va les rapprocher mais elle va également détruire la maison du petit rongeur. Olivia va l’aider à retrouver une demeure. Est-ce que ça sera la théière, la pendule ou une chaussure ?

Quelle merveille que cet album de Grace Easton ! Comme dans l’album d’Alice Melvin, il y a de nombreux rabats nous révélant de délicieuses surprises (et une petite araignée qui se glisse partout !). Les dessins sont absolument splendides, doux et délicats. Les intérieurs sont chaleureux et cosy, les paysages sont enneigés et apaisants. J’ai adoré cet album sur l’importance de l’amitié qui regorge de jolies trouvailles.

 

 

 

Bilan livresque et cinéma de janvier

Je débute l’année 2026 avec neuf livres :

-l’ambitieuse fresque de Jayne Anne Phillips, « Les sentinelles », qui nous montre une Amérique chaotique après la Guerre de Sécession,

-« Ballet shoes » de Noel Streatfield, un classique de la littérature jeunesse que je découvre enfin,

-« Fun home » où Alison Bechdel parle de son père et de son destin tragique,

-« Rebecca de SunnyBrook » de Kate Douglas Wiggin, autre classique de la littérature jeunesse qui a enfin été traduit en français,

-« Au douzième coup de minuit » qui m’a permis de découvrir Maud Silver, le personnage fétiche de Patricia Wentworth,

-« Nourrices » de Séverine Cresson qui met en valeur des femmes peu présentes dans la littérature,

-« Dans la maison de ma grand-mère » d’Alice Melvin, un album jeunesse plein de charme et de tendresse,

-« La maison à la petite porte rouge » de Grace Easton aux dessins somptueux,

-« Le berger de l’Avent » de Gunnar Gunnarsson qui dormait dans ma pal depuis bien trop longtemps !

Durant ce premier mois de l’année, j’ai vu huit films dont voici mes préférés :

Shaï et Djeneba, 20 ans, sont amies depuis l’enfance. La seconde a été embauchée comme animatrice pour une colonie de vacances. Shaï va tout faire pour suivre sa copine et fuir la surveillance incessante de son frère. Les deux jeunes femmes partent donc dans la Drôme avec une ribambelle d’enfants venus, comme elles, du 19ème arrondissement de Paris.

Lise Akoka et Romane Gueret nous offrent un film savoureux, extrêmement drôle et sensible. Les enfants sont extraordinaires et leur sens de la répartie est désopilant. Leur utilisation du langage est réjouissante. Il est de même pour Djeneba et Shaï au débit de mitraillettes ! Fanta Kebe et Shirel Nataf incarnent les deux amies, ce qu’elles sont dans la vie depuis le collège et elles ont participé à la série « Tu préfères ? » de Lisa Akoka et Romane Gueret. « Ma frère » n’est pas qu’un film solaire et joyeux, les réalisatrices n’oublient pas les réalités sociales de ses enfants venus d’un milieu populaire. Les deux amies ne sont pas épargnées. Djeneba doit se débrouiller avec une mère absente et qui ne répond pas à ses appels. Tandis que Shaï doit voir son amoureux en cachette parce qu’il a une religion différente de la sienne. Toute cette petite troupe est menée par une directrice de colonie àla patience infinie et empathique, interprétée par la formidable Amel Bent. Une tchatche irrésistible, de l’humour et de la tendresse, « Ma frère » est un film kiffant !

Le film de Mascha Schlinski se déroule dans un lieu unique, une ferme de l’Altmark, région rurale du nord de l’Allemagne. Dans cette maison, nous découvrons par bribes les histoires de quatre filles : la petite Alma dans les années 1910, Erika durant la seconde guerre mondiale, Angelika dans les années 80 où la région fait partie de la RDA et Lenka de nos jours. Leurs vies s’entremêlent, leurs liens sont plus ou moins clairs. La violence, la mort sont très présentes dans le film. L’apparente normalité des familles, les moments joyeux cachent mal les souffrances et les deuils. La narration ne se fait pas de façon linéaire mais la réalisatrice créé des images puissantes, marquantes qui dessinent les destinées des jeunes filles : une photo de famille avec une enfant morte, une jeune femme qui entre dans la rivière pour ne jamais en ressortir, un garçon amputé pour éviter la mobilisation. Mascha Schilinski installe un malaise qui est renforcé par la bande son. A travers les époques, on entend une musique sourde, des grésillements, des grondements. « Les échos du passé » a reçu le prix du jury ex-aequo avec « Sirat » d’Oliver Laxe au dernier festival de Cannes  et cela me semble très cohérent. Même si les films, leurs mises en scène sont très différents, ils ont en commun un côté organique et ce sont de véritables expériences sensorielles pour le spectateur. Des deux films, il me restera des images fortes et saisissantes. Etant donné, le choix narratif déconstruit de Mascha Schlinski, il faut lâcher prise pour apprécier « Les échos du passé » et se laisser immerger dans les mystères et les secrets de cette ferme de l’Altmark.

 

Et sinon :

  • « Hamnet » de Chloé Zhao : Le film de Chloé Zhao est inspiré du roman éponyme de Maggie O’Farrell qui a participé à l’écriture du scénario. La jeunesse de William Shakespeare étant peu documentée, l’intrigue nous montre la rencontre d’un jeune homme (qui ne sera nommé qu’après 1h30), fils de gantier et précepteur, et d’une jeune femme prénommée Agnès. Cette dernière passe beaucoup de temps en forêt où elle prélève des plantes pour ses décoctions et où elle fait voler son faucon. Agnès est fascinante et mystérieuse. Elle finit par céder au charme de William, l’épouse et lui donne trois enfants. Bientôt, Shakespeare laisse sa famille à Stratford-upon-Avon pour tenter sa chance sur les planches à Londres. La réussite du dramaturge n’est pas montrée, le sujet du film est ailleurs même s’il s’achève au Globe (la scène, magnifique dans le roman, est un peu ratée dans le film par excès de sentimentalisme). L’action se déroule principalement dans le foyer des Shakespeare. La famille, le deuil mais aussi la puissance cathartique de l’art sont au cœur du film. La fougueuse Jessie Buckley incarne avec force et sensibilité Agnès et le non moins talentueux Paul Mescal prête ses traits à Shakespeare. Et la photo du film est somptueuse.

 

  • « Grand ciel » d’Akihiro Hata : Vincent travaille sur le chantier du quartier éco-responsable Grand Ciel. Il espère que son contrat sera prolongé pour offrir une vie meilleure à sa compagne et à son beau-fils. Avec une équipe de quatre autres ouvriers, il est chargé de descendre dans les sous-sol de la grande tour où des fissures sont apparues. Le lendemain, l’un des ouvriers manque à l’appel et Saïd, qui fait partie de l’équipe, décide de le chercher et de signaler les manquements au code du travail de la direction. Vincent a peur de perdre son poste. Akihiro Hata réalise un film social mâtiné de fantastique venu de ses origines japonaises. La dureté du travail sur les chantiers, la précarité, la compétition pour monter en grade, les sans-papiers exploités, le réalisateur montre tous ces aspects de manière très réaliste. Mais peu à peu, l’étrange s’installe et les visites au sous-sol sont de plus en plus inquiétantes. L’ensemble fonctionne parfaitement, le mystère ne fait qu’appuyer le propos social. Damien Bonnard et Samir Guesmi sont, comme toujours, excellents.

 

  • « Arco » d’Ugo Bienvenu : Vers l’an 3000, Arco vit avec ses parents et sa sœur dans un maison plantée au milieu des nuages. Les jardins sont luxuriants, les maisons ont un design doux et arrondi. A cette époque, il est possible de voyager dans le passé grâce à une cape arc-en-ciel. Mais Arco est encore trop jeune pour voyager dans le temps. Une nuit, il dérobe la cape de sa sœur  pour aller voir des dinosaures. Malheureusement, Arco tombe du ciel en 2075. Heureusement pour lui, c’est Iris, une jeune fille, qui le trouve et va l’aider à retourner chez lui. Habituellement les dystopies nous présentent un avenir sombre, un monde au bord de la catastrophe. « Arco » prend le parti de l’optimisme en nous montrant un futur radieux et lumineux en 3000. Le temps d’Iris, où les tempêtes et les incendies se multiplient, est présenté comme une étape transitoire dans l’histoire de l’humanité. Le film est plein de jolies trouvailles (comme le robot sensible qui habite avec Iris), les personnages sont très attachants et les dessins splendides.

 

  • « L’affaire Bojarski » de Jean-Paul Salomé : Jan Bojarski était un ingénieur polonais venu en France pendant la deuxième guerre mondiale. En l’absence d’état civil, il ne pourra jamais déposer les brevets de ses brillantes inventions. Sa revanche, il l’obtint grâce à la fausse-monnaie. Pendant des années, il fabriqua avec minutie, patience et maniaquerie des faux-billets parfaits qui mirent la police en déroute. Sa femme, ses enfants ne se doutèrent de rien. La vie de Jan Bojarski , si romanesque, méritait que l’on s’y intéresse. Il fut surnommer le « Cézanne de la fausse-monnaie » et ses billets sont aujourd’hui vendus à Drouot. « L’affaire Bojarski » de Jean-Paul Salomé prend des allures de film noir classique avec des rebondissements, quelques fusillades (Bojarski fit partie brièvement du gang des tractions avant). Mais ce qui intéresse réellement le réalisateur c’est la personnalité de son anti-héros, formidablement interprété par Reda Kateb, à la fois discret, brillant, pugnace et orgueilleux. Son besoin désespéré de reconnaissance va l’amener à jouer au chat et à la souris avec un commissaire de police (Bastien Bouillon) lui aussi très déterminé. Leur confrontation fait partie du charme du film.

 

  • « Le chant des forêts » de Vincent Munier : Il y a quatre ans, Vincent Munier nous entraînait avec Sylvain Tesson à la recherche de la panthère des neiges dans les hauts plateaux du Tibet. Cette fois, il nous emmène chez lui, dans les forêts vosgiennes, avec son père et son fils. « Le chant des forêts » est en effet l’histoire d’une transmission familiale, celle de l’affût et de l’amour de la nature. Les deux ainés racontent la beauté des rencontres avec un animal, la tristesse d’en voir certains quitter la forêt vosgienne en raison du réchauffement climatique (comme le grand tétras, oiseau fétiche du grand-père). Vincent Munier magnifie les paysages, rend chaque apparition sauvage magique et le lien entre les trois hommes est fort et tendre.

 

  • « Father mother sister brother » de Jim Jarmusch : Dans son dernier film, Jim Jarmusch explore les liens familiaux en trois histoires indépendantes (même si des motifs reviennent comme une montre Rolex ou des skateurs) et se déroulant dans différents pays. La première histoire est sans aucun doute la plus réussie et la plus drôle avec Tom Waits en père indigne d’Adam Driver et Sarah Greene. Mon intérêt s’est étiolé au fil des histoires et le film m’a laissé sur ma faim.

 

Au douzième coup de minuit de Patricia Wentworth

Le 31 décembre 1941, James Paradine réunit toute sa famille à River House, sa magnifique demeure tenue par sa sœur Grace. Ce réveillon va se révéler moins festif que prévu. James Paradine, riche industriel dans l’armement, va annoncer durant le repas qu’un membre de sa famille l’a trahi et que cette personne a jusqu’à minuit pour venir se dénoncer dans son bureau. La stupeur gagne l’assemblée et plusieurs convives décident de rentrer chez eux avant minuit. Le lendemain matin, Lane, le majordome, découvre que M. Paradine n’a pas dormi dans sa chambre. Il se rend dans son bureau, découvre la porte vitrée donnant sur la terrasse entrouverte. En contre-bas, Lane aperçoit une forme immobile. Il s’agit du corps sans vie de James Paradine.

Etonnamment, je n’avais encore jamais lu d’enquête de Maud Silver alors que j’apprécie les cosy mysteries et en particulier ceux d’Agatha Christie. Maud Silver, ancienne préceptrice devenue détective privée, n’est pas sans rappeler Miss Marple. Les deux personnages naissent à la même époque : Miss Marple apparaît brièvement dans des nouvelles en 1927 et Miss Silver en 1928 dans « Le masque gris ». Beaucoup de similitudes les rapprochent :  ce sont deux vieilles dames, discrètes, inoffensives en apparence mais possédant un sens aigu de l’observation. Maud Silver est également la championne du tricot qu’elle pratique tout au long du roman !

Le charme désuet et le cadre très anglais du roman m’ont bien évidemment séduite. Et j’ai également apprécié la construction du roman. Patricia Wentworth prend le temps d’installer son intrigue et de nous faire connaître chaque protagoniste. La découverte du corps de James Paradine n’intervient qu’à la page 76 et Maud Silver ne fait son entrée en scène qu’à la page 119. Elle n’est donc présente que durant la moitié du roman ce qui me semble être original et inhabituel.

Rien de révolutionnaire dans « Au douzième coup de minuit » mais une lecture douillette, agréable et la découverte d’un nouveau personnage de détective privé à l’anglaise.

Traduction Anne-Marie Carrière