Notre part de cruauté de Araminta Hall

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Mike Hays est de retour à Londres après avoir travaillé deux ans à New York. Ce séjour en Amérique lui a permis de faire évoluer sa carrière. Mais malheureusement, cela lui a aussi fait perdre sa petite amie, Verity. Mike compte bien la reconquérir. Il a acheté une maison dans un quartier chic qu’il met entièrement aux goûts de Verity. Ils pourront y blottir leur amour. Car Verity est toujours amoureuse de Mike, c’est une certitude pour lui. Et ce n’est pas l’annonce du mariage de Verity avec un autre homme qui va faire changer d’avis Mike.

« Notre part de cruauté » est un thriller psychologique. Le narrateur est Mike de la première à la dernière page. Il est clair pour le lecteur que Mike est un psychopathe, obsédé par sa première et unique petite amie. Et c’est là le premier problème du roman, nous n’avons absolument aucun doute concernant la santé mentale du narrateur. Aucun retournement, aucun rebondissement ne vont venir perturber son récit. Aucune ambiguïté ne se glisse dans ses mots, ce qui aurait pu faire naître le suspens. Ce roman en manque d’ailleurs totalement. Au bout d’une trentaine de pages, ce qui va advenir est parfaitement évident pour le lecteur. La seconde partie du roman est le récit du procès de Mike (je ne divulgâche rien, nous savons dès le début qu’il y aura un procès), j’ai espéré que l’intrigue allait repartir. Mais hélas, là encore, le dénouement est évident et limpide au bout de quelques pages. Dernier défaut du livre (cela en fait déjà beaucoup, non ?), le récit de l’obsession de Mike pour Verity est très répétitif et cela le rend lassant.

« Notre part de cruauté » est un thriller qui passe totalement à côté de son objectif. Sans suspens, sans rebondissement, il est également sans saveur et tout à fait dispensable.

Bilan livresque et cinéma de novembre

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Le mois de novembre fut fructueux en lectures : 6 romans et 3 BD. J’ai commencé le mois avec un roman qui me tentait depuis longtemps « Ida Brandt » de Herman Bang et je n’ai pas été déçue par cette lecture que je vous conseille à nouveau. Le Grand Prix des lectrices Elle 2020 a beaucoup occupé mon mois de novembre avec un roman ample parlant d’absence et de trahison, « Berta Isla » de Javier Marias, un document réjouissant  « Jouir »de Sarah Barmak ; deux polars « Une famille presque normale » qui crée le doute chez le lecteur jusqu’à la dernière page et « Ma part de cruauté dont je vous parle bientôt mais qui est décevant ; un roman graphique « Le roman des Goscinny » qui ne m’a pas emballée. J’ai également lu « New York sera toujours là en janvier » qui est un roman de jeunesse du grand Richard Price et qui nous raconte la difficile entrée dans l’âge adulte de son héros. J’ai découvert grâce à ma copine Miss Léo, une formidable BD dont je vous reparle très vite : « Les Indes fourbes » de Ayroles et Guarnido. Après avoir adoré « La partition de Flintham »de Barbara Baldi, j’ai lu « Ada » dont la beauté plastique m’a enchantée.

Du côté du cinéma, j’ai également eu un excellent mois avec des films aux thématiques très variées.

Mes coups de cœur :

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Le film de Roman Polanski s’ouvre sur une scène magistrale et glaçante, celle de la dégradation militaire du capitaine Alfred Dreyfus le 5 janvier 1895. L’antisémitisme se hurle derrière les grilles de l’Ecole Militaire. Le capitaine est ensuite envoyé sur l’Ile du diable pour y purger sa peine. Roman Polanski nous raconte surtout l’histoire de sa réhabilitation et se concentre sur celui qui a en grande partie contribué à celle-ci : le lieutenant-colonel Marie-George Picquart. Ce dernier a participé à l’enquête et il s’est félicité de l’arrestation de Dreyfus. On lui offre une promotion, il devient chef du service de renseignement. C’est là, dans des dossiers poussiéreux, qu’il va découvrir la machination (grossière d’ailleurs) à l’oeuvre pour faire tomber Dreyfus. Roman Polanski montre tous les rouages de l’infamie, l’indignité des hauts gradés, l’antisémitisme galopant et ordinaire de la France de la fin du 19ème siècle. Roman Polanski réussit à rendre l’enquête de Picquart palpitante, elle concentre les grandes thématiques du réalisateur  comme l’enfermement, la persécution. Son casting est impeccable avec en tête Jean Dujardin, un fantomatique Louis Garrel et de nombreux acteurs de la comédie française.

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1992, Sarajevo est assiégée. La ville est criblée de balles et d’obus. Des snipers sont présents partout. Paul Marchand est un journaliste free-lance qui couvre le siège depuis le début. Il n’a peur de rien, traverse Sniper Alley à fond la caisse dans sa vieille voiture, va compter les morts à la morgue, passe les check-points pour interroger les Serbes. Paul Marchand cherche à dire la vérité dans ce chaos, veut témoigner de l’horreur vécue par les habitants de Sarajevo.

Guillaume de Fontenay rend un hommage magnifique à Paul Marchand, mort en 2009, sa caméra ne le quitte pas une minute. C’est un personnage flamboyant, trompe-la-mort et intransigeant. On le voit à plusieurs reprises malmener d’autres journalistes. Paul Marchand, bonnet vissé sur la tête et cigare toujours allumé, n’est pas là pour être aimable. Il semble totalement habité par la tragédie qu’il côtoie. Et l’on peut saluer la formidable performance de Niels Schneider (toujours parfait décidément) qui incarne avec fièvre et rage le journaliste. A ses côtés, Vincent Rottiers incarne son photographe avec nervosité et justesse. Avec eux deux, nous sommes plongés au cœur du conflit, au cœur d’une ville martyrisée, plongée dans un brouillard de cendres et de poussière. Un film qui nous permet de ne pas oublier que le siège de Sarajevo reste le plus long de l’ère moderne.

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Au lendemain de la victoire de l’équipe de France de foot en coupe du monde, les esprits s’échauffent à Montfermeil, à l’est de Paris. Un lionceau a été volé dans un cirque de gitans. Ces derniers viennent réclamer leur bien aux caïds de la cité. La BAC arrive pour calmer le jeu et les policiers se chargent de retrouver l’animal. Cet événement anodin va malheureusement tourner au drame et mettre le feu à la cité.

« Les misérables » est un film exemplaire sur les banlieues. Jamais manichéen, Ladj Ly sait nous montrer le quotidien des habitants avec nuance et mesure. Les différents groupes, qui constituent Montfermeil, nous sont tour à tour présentés : les trois flics de la BAC dont un qui vient d’arriver de Cherbourg, « le maire » caïd en chef qui gère les problèmes de chacun, les musulmans radicaux, les trafiquants de drogue et les enfants qui s’ennuient ferme et cumulent les bêtises (filmer les filles avec un drone, voler un lionceau, etc…). Chaque groupe est présenté sans à priori, sans colère et sans haine. Chacun vit le même quotidien, dans la même ville abandonnée de tous. Le début du film nous offre plusieurs scènes drôles avant de tourner au drame et à l’émeute. Ce qui est terrifiant, c’est le rôle des enfants dans cette histoire. La violence est de leur côté avec à leur tête un Gavroche moderne plein de rage et de soif de vengeance. La fin laisse un souffle d’espoir et il faut saluer ce film remarquablement équilibré et juste.

Et sinon :

  • J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin : Voilà un dessin animé étonnant, il débute sur l’évasion d’une main d’un laboratoire où elle est entreposée. Elle s’élance, saute par la fenêtre et continue son chemin sur les toits. On suit son parcours avec inquiétude comme toute scène d’évasion. On comprend rapidement qu’elle cherche à retrouver son corps, celui de Naoufel. La main se remémore son enfance, lorsqu’elle était encore rattachée au corps de Naoufel. Ce dernier veut alors devenir astronaute ou concertiste comme sa mère. La famille est harmonieuse, l’enfant s’y épanouit et enregistre tous les bruits, les voix qui l’entourent. Mais un drame survient. Le brillant avenir de Naoufel devient un triste présent. Il est devenu livreur de pizzas, ses rêves ont disparu. La rencontre avec une jeune femme va peut-être tout changer. Le film de Jérémy Clapin est aussi original sur la forme que sur le fond. Le dessin et l’histoire dégagent énormément de poésie. C’est à la fois un thriller, un récit d’apprentissage, une histoire d’amour. Tout y est parfaitement maîtrisé et l’on s’attache à Naoufel, jeune homme maladroit et mélancolique.

 

  • Le traître de Marco Bellocchio : A Palerme, les vieilles familles de Cosa Nostra célèbrent les dividendes reçus de la vente de l’héroïne. Au banquet sont conviés de nouveaux arrivants venus de Corleone. Mais rapidement, les nouveaux partenaires se transforment en bourreaux. Les vieilles familles palermitaines sont éliminées, enfants compris. Tommaso Buscetta a fui au Brésil avant d’être assassiné comme certains membres de sa famille. Arrêté par la police brésilienne, il est extradé et décide de parler au juge Falcone. Il veut faire tomber ceux qui se sont éloignés du code d’honneur de Cosa Nostra. Marco Bellocchio se concentre surtout sur la suite des aveux de Buscetta, lui qui se dit simple soldat et qui préfère l’argent et les femmes au pouvoir. Ses discussions avec le juge Falcone sont très intéressantes et elles montrent deux hommes intelligents jouant au chat et à la souris. Les révélations de Buscetta ont permis l’arrestation de dizaines de mafieux. Les scènes de procès sont ahurissantes, c’est un véritable cirque où tout le monde s’invective. Les caméras dans les cellules montrent des hommes qui auraient toute leur place en asile psychiatrique. Marco Bellocchio souligne également toute la complexité du phénomène mafieux. Buscetta est considéré comme un traître et les gens manifestent contre les arrestations. Les pancartes indiquent : mafia=travail. Un peu long sur la fin, le film de Marco Bellocchio montre bien toute l’ampleur et la complexité de la pieuvre.

 

 

New York sera toujours là en janvier de Richard Price

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Peter Keller est le premier diplômé de sa famille. Son père, qui travaille à la poste, et sa belle-mère sont fiers de lui.Mais Peter n’est pas admis à la fac de droit de Columbia. Ne voulant entrer dans aucune autre université, Peter décide alors de chercher du travail. Une expérience professionnelle étoffera son C.V. et lui permettra de retenter l’admission à Columbia l’année suivante. Malheureusement, il a bien du mal à trouver des jobs à la hauteur de ses ambitions. Il fait du démarchage téléphonique pour un appareil de musculation, travaille au tri à la poste et fini par un poste de professeur vacataire en composition anglaise. Le parcours de Peter n’est pas aussi bien tracé qu’il l’espérait. De quoi le faire partir en vrille…

« New York sera toujours là en janvier » (« The breaks » en v.o.) a été publié en 1983 et était jusque là inédit en France. Loin des romans noirs écrits ensuite par Richard Price, il s’agit ici d’un roman d’apprentissage : la difficile entrée dans l’âge adulte de Peter Keller. Après l’obtention de son diplôme, la vie de Peter devient chaotique. Il essaie la drogue, l’alcool, fait des canulars téléphoniques douteux et passe une nuit au poste de police. Peter avait un avenir tout tracé et, le fait de le voir contrarié, le désoriente totalement. Il se cherche, ne sait plus ce qu’il souhaite faire dans la vie. Les différents boulots qu’il trouve ne le satisfont pas, même enseigner ne comble pas ses attentes. Etant donné son humour décalé, il finit par avoir envie de faire du stand up. L’ombre du génial Lenny Bruce plane sur ce New York des années 70 et ses petites salles de cabaret.

Peter Keller est un anti-héros, totalement décalé qui éprouve de grosses difficultés relationnelles. Son humour est son principal moyen de communication mais il n’est pas compris par tout le monde. Il pousse sans cesse ses interlocuteurs à bout, notamment son père et sa belle-mère. Sa relation amoureuse est également totalement dysfonctionnelle. Peter coupe les cheveux en quatre, se fait des nœuds au cerveau ce qui le rend aussi attachant qu’agaçant !

« New York sera toujours là en janvier » est une oeuvre de jeunesse de Richard Price qui est très différente de ses romans suivants. Peter Keller est un personnage décalé, plein d’humour dont j’ai eu plaisir à suivre les péripéties dans le New York des années 70.

 

 

Jouir, en quête de l’orgasme féminin de Sarah Barmak

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Le livre de Sarah Barmak est de ceux que l’on remarque. Sa couverture affiche le mot jouir en gros caractère rouge sur une photographie d’un couple à table où l’homme lit et où la femme semble s’ennuyer prodigieusement. Le ton est donné, Sarah Barmak ponctue son enquête d’humour ce qui allège son propos et le dédramatise. Pour étudier la sexualité des femmes et leur désir, la journaliste a rencontrer des médecins, des scientifiques mais également interroger des femmes qui jouissent trop ou pas assez et ceux qui tentent de remédier à leurs problèmes (massages, méditation orgasmique, tantra, etc…). « Carnet de voyage aux confins de la jouissance – dans tous ses frémissements et toute sa flamboyance -, ce livre envisage la sexualité féminine moins comme une science pure et dure que comme une forme d’artisanat. C’est une plongée dans l’étrange, dans le merveilleux, et dans le farfelu aussi, parfois. » 

Ce qui frappe à la lecture de cet essai, est la méconnaissance du corps de femmes par les scientifiques et les médecins mais également par les femmes elles-mêmes. Pourtant, le corps de la femme, sa fertilité ont été vénérés dans l’Histoire. Mais la chrétienté et son mépris du corps est passée par là. Au fil du temps, les scientifiques se sont désintéressés du sexe féminin. Et Freud est également à blâmer puisqu’il considérait que seul l’orgasme vaginal était acceptable pour les femmes. Le plaisir féminin, le clitoris lui-même étaient totalement niés. « Pour Vanessa et toutes les personnes possédant ou ayant possédé une vulve, un vagin ou un clitoris, ce n’est pas tant ce qui excite les femmes qui pose question. En revanche, le fait que le corps lui-même, dans son anatomie pure et simple, puisse faire l’objet de tant de répression, de désinformation et d’effacement à travers l’histoire, voilà le véritable mystère à résoudre. » De quoi rassurer les hommes et leur assurer une certaine suprématie sur les femmes. Il y avait donc beaucoup de travail à accomplir pour que les femmes puissent reconquérir leur sexualité.

Sarah Barmak revient également sur un malentendu qui perdure, à savoir la soit disant complexité du plaisir féminin. Elle nous explique que le circuit du plaisir (relation entre le cerveau et les muscles) est aussi complexe chez les hommes que chez les femmes. Celui des hommes peut nous sembler plus mécanique et automatique mais il n’en est rien. Après avoir interrogé de nombreuses femmes, Sarah Barmak en arrive à la conclusion qu’il y a autant de formes de plaisir que de femmes et que l’orgasme n’est en rien obligatoire pour avoir des relations sexuelles satisfaisantes. Les femmes doivent apprendre à prendre du recul par rapport aux normes imposées par la société (ou les films porno !), à se détendre et à dédramatiser l’acte sexuel.

« Jouir, en quête de l’orgasme féminin » est un essai très intéressant, très vivant qui, avec humour, explique aux femmes qu’elles doivent apprendre à se connaître, à explorer leur propre corps et à s’émanciper également au niveau sexuel.

Berta Isla de Javier Marias

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Berta Isla et Tomas Nevinson se connaissent depuis le collège. Elle est une pure madrilène, lui est anglais par son père et espagnol par sa mère. Tous deux se mettent ensemble dès la classe de première. L’université va les séparer. Etant donné ses origines, Tomas est envoyé à Oxford. Son don exceptionnel pour les langues y fait merveille. Il est capable d’imiter tous les accents, toutes les intonations. C’est malheureusement ce talent qui fera basculer la vie du jeune homme. L’un de ses professeurs le repère et lui propose d’intégrer les services secrets. Disons plutôt que l’on force la main de Tomas. A son retour à Madrid, Berta retrouve un homme bien différent de celui qu’elle avait quitté. Un Tomas mystérieux, secret qui prendra l’habitude de faire de longs voyages en Angleterre soit disant pour le Foreign Office.

Avec « Berta Isla », je découvrais l’écrivain espagnol Javier Marias et j’ai été séduite par ce roman ample et dense (un petit peu bavard par moments). Avec une langue précise et mélodieuse, le romancier nous offre une fresque, celle du couple formé par Berta et Tomas. Ils deviennent adultes dans une période mouvementée : la fin de la dictature de Franco, la guerre froide, le Bloody Sunday à Londonderry, l’arrivée au pouvoir de Thatcher, etc…une période riche pour les services d’espionnage du monde entier. Les missions de Tomas se multiplient, Berta se retrouvant de plus en plus seule avec les deux enfants qu’ils auront eu ensemble. Elle apprendra les véritables activités de son mari au travers d’une visite désagréable et dérangeante. Berta s’aperçoit alors qu’elle ne connait absolument pas la personne qu’elle a épousée. « Berta Isla savait qu’elle vivait en partie avec un inconnu. Et quiconque a l’interdiction de fournir des explications concernant des mois entiers de son existence finit par s’arroger le droit de n’en fournir dans aucun domaine. » Cette question autour de la connaissance de l’autre est l’une des thématiques qui taraude ce roman. Berta revient sans cesse sur le fait qu’elle ne connait pas (ou plus) son mari, elle souffre de ne pas savoir ce qu’il fait lorsqu’il est loin d’elle. Et s’ajoute à cette interrogation, l’impression d’avoir été trahie. Tomas lui a menti pendant des années mais il ment également dans son travail, il trahit des gens pour les bienfaits de la Couronne. Cette ambiguïté morale est ce qui pèsera le plus sur Berta. Mais au fur et à mesure du roman, nous découvrirons qu’elle n’est pas la seule à avoir été trahie, ce qui donne un côté film d’espionnage au roman de Javier Marias.

« Berta Isla » est un ample roman évoquant l’absence et la trahison. Javier Marias nous offre un beau portrait de femme, une Pénélope moderne attendant le retour de son Ulysse espion!

 

Où vont les fils ? de Olivier Frébourg

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Le couple d’Olivier Frébourg a volé en éclats. Il se retrouve seul avec ses trois fils. Cette séparation est vécue par lui comme un séisme qui précipite ses enfants hors de l’innocence propre à leur bas âge. Son livre questionne la transmission, que laisse-t-on à ses enfants ?

Pour répondre à cette question, Olivier Frébourg replonge dans sa propre enfance, ses souvenirs. Fils d’un capitaine au long cours, il a vécu ses premières années en Martinique. « L’enfance est un paquebot. L’absolu maritime fut pour moi une façon de voir la vie en blanc et bleu outre-mer. L’enfance telle la poupe arrondie du paquebot Antilles. Sa ligne blanche sur le bleu épais de la mer. La lumière, partout. Ce soleil, jamais brûlant grâce aux alizés, l’air parfume et la vitesse à plus de vingt nœuds. Ainsi la vie ne serait jamais encalminée, prisonnière du pot au noir. » Une enfance qui laisse à l’auteur une envie d’ailleurs qui le mènera à de nombreuses reprises en Asie du Sud Est, notamment au Cambodge. Ses souvenirs s’entremêlent avec les films de Claude Sautet, les chansons de Nino Ferrer, d’Alain Souchon, de Téléphone.

L’ensemble du texte baigne dans la mélancolie. Cette impression est renforcée par une critique féroce de notre monde actuel. Olivier Frébourg voit le monde d’aujourd’hui comme un éclatement, celui de la société devenue trop consumériste, celui du couple qui se sépare. C’est également un monde de l’immédiateté, celle des réseaux sociaux sur lesquels tout va très vite et où les publications sont rapidement obsolètes. Un monde qui semble sans mémoire et c’est ce qu’Olivier Frébourg veut contrecarrer. Les souvenirs, l’histoire (la petite comme la grande) sont ce qu’il veut transmettre à ses enfants. « Perdre le bonheur, est-ce si grave ? Perdre le souvenir du bonheur me semble une tragédie. » 

« Où vont les fils ? » présente de nombreuses thématiques intéressantes, questionne très justement notre société de consommation où tout va beaucoup trop vite. Pour Olivier Frébourg, la beauté, l’art peuvent nous sauver et la mémoire doit être préservée. Je regrette en revanche le ton plaintif et certaines comparaisons excessives qui m’ont un peu gâchée ma lecture. « Qu’est-ce que je leur laissais comme album de famille ? Une famille fracassée. Une guerre intime. Leurs parents seraient des vétérans du Chemin des Dames. Gazés. Gueules cassées. » Dommage car le fond du propos me plaisait beaucoup.

Une famille presque normale de M.T. Edvardsson

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« Nous étions une famille tout à fait normale. Nous avions des professions intéressantes, bien rémunérées, une vie sociale riche et des loisirs actifs où le sport et la culture avaient leur place.  » Adam Sendell est pasteur dans la petite ville de Lund en Suède. Sa femme, Ulrika, est une brillante avocate. Ils ont eu ensemble une fille, Stella qui, a 19 ans, prépare un long périple en Asie. Une vie simple, sans histoire qui va se briser en un clin d’œil. Un samedi soir, Stella met du temps à rentrer chez elle. Ses parents s’inquiètent jusqu’à ce que le téléphone sonne. C’est la police. Stella a été arrêtée pour le meurtre d’un homme, Christopher Olsen.

Le roman de M.T. Edvardsson se divise en trois parties : le père, la fille et la mère. A l’intérieur de chaque partie, le narrateur s’exprime sur les faits qui tournent autour de l’incarcération de Stella mais aussi sur la vie de la famille avant ces événements tragiques. Les trois récits montrent tout d’abord que la famille n’est pas aussi normale qu’elle pourrait le laisser paraître à première vue. Le père veut tout contrôler notamment en ce qui concerne la vie de sa fille. Cette dernière maîtrise difficilement ses pulsions et est extrêmement colérique. La mère, quant à elle, passe plus de temps à s’occuper de sa carrière que de sa famille. Chacun détruit par son témoignage l’image de cette famille bien propre sur elle dont le père veut à tout prix sauver la réputation. Les dissensions, les drames nous sont habilement dévoiler au compte-gouttes.

Ce que nous donne également à voir les trois parties, ce sont les manières différentes de réagir face à l’arrestation de Stella. Les événements sont vus sous des angles différents qui nous apportent soit des informations supplémentaires, soit des fausses pistes. Durant tout le roman, M.T. Edvardsson réussit à maintenir le doute quant à l’assassinat de Christopher Olsen. On pense avoir tout compris puis le narrateur suivant renverse nos certitudes. Le questionnement durera d’ailleurs jusqu’à la dernière phrase de l’épilogue. Le roman nous montre ce que l’on est capable de faire par amour, à quel point nous sommes prêts à repousser les limites de la morale pour sauver nos proches.

« Une famille presque normale » est un thriller qui fonctionne parfaitement, où le doute habite le lecteur jusqu’à la dernière phrase du livre. L’habile construction met en place les pièces du puzzle lentement et nous garde en haleine sur 528 pages.