Bilan livresque et cinéma d’octobre

En faisant le bilan de mes lectures du mois d’octobre, je me rends compte qu’il a été placé sous les signes des autrices françaises et étrangères avec des univers très variés :

– « La dernière des Wilberforce » m’a permis de retrouver Julia Kerninon dont j’apprécie le travail depuis longtemps et qui cette fois nous offre un thriller psychologique plutôt réussi sur une presqu’île ;

– « Les grues volent vers le sud » fut une merveille découverte où Lisa Ridzén aborde avec délicatesse et tendresse la fin de vie d’un homme qui ne veut pas être séparé de son chien ;

– « Le voyage à Paimpol » nous raconte la fugue d’une femme mariée qui étouffe entre son travail à l’usine et ses tâches domestiques, l’écriture vive et juste de Dorothée Letessier m’a totalement embarquée ;

– « West » est le deuxième roman de Carys Davies que je lis et qui confirme mon envie de tout lire de cette autrice ;

– « Je » de Lilia Hassaine est une réécriture de « Jane Eyre » qui ne m’a pas complétement convaincue.

Côté cinéma, j’ai vu 11 films dont voici mes préférés :

Henry Marre a dilapidé l’argent de sa femme et il essaie désespérément de se placer dans l’administration du gouvernement de Vichy. Il ne ménage pas sa peine en participant à des soirées, en forçant les portes des ministères en zone libre et en laissant son livre « Notre salut » un peu partout. Cela finit par payer puisqu’il est embauché au Commissariat à la lutte contre le chômage et il prend la direction de l’antenne de Limoges. Le voilà installé derrière un beau bureau où il pourra mettre en œuvre ses idées sur la rationalisation du travail. Pendant ce temps, sa femme Paulette est restée à Paris avec leurs trois enfants en attendant de pouvoir rejoindre son mari et retrouver une vie plus confortable.

Il y a tant à dire sur le film remarquable d’Emmanuel Marre qui m’a hantée durant plusieurs jours après la séance de cinéma. « Notre salut » est un film historique mais la reconstitution des années 1940-44 n’est jamais appuyée. Bien au contraire, Emmanuel Marre fait le choix de la modernité pour souligner l’actualité de ce qu’il nous montre. La réalisation en caméra embarquée, la musique (Pop Corn, Alphaville, « Life is life » qui accompagne des images glaçantes), le langage du management (les propos sur les chômeurs sont toujours les mêmes) et les dialogues improvisés contribuent à l’effacement des codes du film historique. Il y a aussi des idées brillantes de mise en scène comme celle des coups de projecteur sur les personnages comme s’ils étaient pris dans les phares d’une voiture, aveuglés totalement. Henri Marre est de ceux que ne voient pas ou ne veulent pas voir. L’arrière-grand-père du réalisateur était un pétainiste convaincu, un arriviste sans envergure, un fonctionnaire obéissant et veule. L’homme verra la débâcle de Pétain ainsi que celle de son couple. L’histoire de Paulette et Henri est illustrée par les belles et littéraires lettres qu’ils échangent. Bien entendu, il faut également souligner la fascinante performance de Swann Arlaud qui incarne parfaitement cet homme sans charisme. Et il ne faut pas oublier la remarquable Sandrine Blancke dans le rôle de Paulette. « Notre salut » est un film admirable, sûrement l’un des meilleurs de l’année 2026.

 

Christophe, 11 ans, penche dangereusement. Il n’y peut rien mais tout le monde pense qu’il fait l’andouille. Sur les photos de classe, il sort systématiquement du cadre. Il se fait disputer à l’école comme à la maison où ses parents agriculteurs ont d’autres soucis à gérer. Le problème devenant récurrent et dramatique, Christophe passe enfin des radios et sa scoliose est enfin visible pour tous. Le traitement ne vas pas beaucoup plaire au jeune garçon puisqu’il va devoir porter un corset jour et nuit.

Ce dessin-animé est une pure merveille visuelle puisque les dessins sont réalisés à l’aquarelle. Le film aborde plusieurs sujets graves. Il y a celui de l’adolescence et des premiers émois amoureux en plein cœur de la Beauce. Dans les années 80, la campagne propose peu d’occupations aux jeunes gens qui vivotent entre l’arrêt de bus et la piscine. L’adolescence de Christophe se complique avec le port du corset qui le stigmatise. Mais l’imagination peut améliorer le quotidien et lorsqu’il est en colère, Christophe imagine que le monde chavire à l’instar de sa colonne vertébrale. Ces scènes sont particulièrement réjouissantes surtout quand le héros veut venger son père. Car « Le corset » évoque aussi la situation des agriculteurs à qui qu’il a été conseillé de passer à l’agriculture intensive des céréales. Ce qui ici sera une catastrophe. Enfin, il y a la musique qui permet de s’évader : Christophe apprend à jouer de l’orgue à l’église et son père écoute avec émotion « Comme un ouragan » de Stéphanie de Monaco. Toute une époque ! Infiniment poétique, plein de tendresse pour ses personnages, « Le corset » est un régal.

 

Une classe de terminale part en voyage scolaire à Naples et Pompéi. Leur professeur de latin, Mme Mercier, les accompagne. Entre découverte de la ville, visite de la Villa des Mystères, les escapades nocturnes, le voyage est mouvementé : les adolescents se charrient, se rapprochent et s’interrogent sur leur avenir. James et Toni sont inséparables, le premier est le beau gosse de la classe à qui personne ne peut résister alors que le second est tourmenté et turbulent. Il a également un penchant pour son meilleur ami. Un troisième personnage va peu à peu s’infiltrer dans ce duo. Suzanne est une jeune femme intelligente, sensible et taciturne qui peine à nouer des amitiés.

Dans « La gravida », Marine Altan filme merveilleusement bien ce moment de bascule entre l’adolescence et l’âge adulte. Sous le soleil de Naples, c’est un tourbillon d’émotions, de désir qui emportent nos adolescents. Dans notre trio de héros, Toni est sans aucun doute le plus touchant. Sous ses airs nonchalants, il est en quête de ses origines car sa grand-mère, morte avant sa naissance, est originaire de Naples. Des photos de la villa, où elle était bonne, accompagnent le jeune homme dans son voyage. On devine rapidement que sa situation familiale est instable et douloureuse. De toute la classe, Toni est le seul a ne pas savoir ce qu’il fera après le bac. Tous les jeunes acteurs du film sont d’une grande justesse, tout comme leur professeur qui oscille entre enthousiasme et profonde lassitude. La belle escapade aura malheureusement des airs de tragédie antique et on quitte cette classe de terminale le cœur serré.

Et sinon :

  • « Les roches rouges » de Bruno Dumont : Geo, 5 ans, et ses copains passent leurs journées à crapahuter sur les roches rouges de leur coin de méditerranée, à plonger du haut des falaises et parfois à piquer dans les voitures ouvertes des touristes. Ce jeune garçon énergique va bientôt tomber sous le charme d’Eve qui appartient à une autre bande venue des quartiers huppés. Au milieu de ces paysages sublimes, inondés de lumière, Bruno Dumont rejoue « Roméo et Juliette » en miniature. Le naturel, la grâce des enfants sont sidérants avec en tête Kaylon Lancel qui est éblouissant. Les adultes sont quasiment absents comme si les enfants étaient seuls au monde et le réinventaient.

 

  • « Raison et sentiments » de Georgia Oakley : Difficile de rivaliser avec l’adaptation d’Ang Lee mais le film de Georgia Oakley a beaucoup d’atouts: sa mise en scène élégante, l’importance de la nature, une ambiance mélancolique et un casting de qualité. Daisy Edgar-Jones (Elinor) et George McKay (Edward Ferrars) forment un couple parfait, pudique et sensible. Herbert Nordrum est également à la hauteur en colonel Brandon. Malheureusement le couple Marianne/ Willoughy est inconsistant et leur passion est peu crédible (Frank Dilane n’a que peu de scènes pour faire exister son personnage). Cette adaptation n’en reste pas moins très plaisante à regarder.

 

  • « Butterfly jam » de Kantemir Balagov : New Jersey, Pyteh, 16 ans, vit seul avec son père Azik issu de la diaspora Tcherkesse. Le premier est un prometteur champion de lutte, le second est chef dans le restaurant de sa sœur. Pour Pyteh, son père manque d’ambition. « Butterfly jam » est un récit d’apprentissage entre profonde tendresse et violence brutale. Les héros évoluent dans une ambiance de masculinité exacerbé que Pyteh voudrait déconstruire. Le réalisateur introduit des scènes fantaisistes (le Pélican ou la présence de Monica Bellucci) qui illuminent la noirceur de l’intrigue. Barry Keoghan est encore une fois d’une rare intensité.

 

  • « Rose » de Markus Schleinzer : Un soldat prussien revient de la guerre de Trente ans et récupère la ferme abandonnée qu’il a reçu en héritage. Il fait prospérer son exploitation, se marie, devient père. Une réussite trop éclatante qui attise les jalousies. On le pense imposteur mais la vérité sera encore plus terrible car le soldat est en réalité une femme. Inspiré de faits réels, le film magnifie le talent de Sandra Hüller qui livre ici une performance impressionnante. Le personnage de Rose est extrêmement touchant, elle explique, dans un monologue devant le juge, que porter des pantalons signifiait qu’elle était libre.

 

  • « Irish travellers » d’Alexander Murphy : Dans un mobile home en bord de route du comté de Tipperary vit la famille O’Reilly. Ils sont dix dans cet espace étroit et rongé par la rouille. Le père, Patrick, est descendant de travellers, des nomades aujourd’hui sédentarisés. Le réalisateur les suit au fil des saisons. Les difficultés matérielles sont importantes ; le père, dépressif, est fragile et il a régulièrement à faire avec la justice. Malgré cela, la famille est incroyablement unie, les enfants s’épanouissent dans la nature alentour et avec leurs animaux (des lévriers et des chevaux). La famille O’Reilly est attachante, bouleversante et on espère qu’ils pourront longtemps continuer à vivre comme ils le souhaitent.

 

  • « Shaun le mouton : la bêêête d’Halloween » de Steve Cox et Matthew Walker : le mouton le plus drôle et le plus futé des studios Aardman est de retour pour notre plus grand plaisir ! Cette fois, l’intrigue nous plonge dans l’ambiance d’Halloween avec un terrifiant Big Foot. Comme toujours, les rebondissements s’enchainent, les clins d’œil aux cinéphiles aussi, de quoi satisfaire les grands comme les petits !

 

  • « The social reckoning » d’Aaron Sorkin : Seize ans après « The social network », Aaron Sorkin revient sur le sujet de Facebook et de Mark Zuckerberg. Il s’inspire d’une série d’articles publiés par le Wall Street Journal en 2021. La lanceuse d’alerte Frances Haugen a détaillé la manière dont les algorithmes entrainaient la radicalisation des utilisateurs. Le film est un dossier enquête comme les américains savent si bien les faire : rythmé, aux dialogues ciselés et au casting impeccable (Jeremy Strong est un glaçant Zuckerberg). « The social reckoning » est efficace et inquiétant quant au pouvoir des réseaux sociaux à façonner nos esprits et nos convictions.

 

  • « L’espèce explosive » de Sarah Arnold : Felda, un gendarme corse, est muté dans les Ardennes. Dépressif, il peine à s’intégrer jusqu’à ce qu’un conflit entre agriculteurs et chasseurs dégénèrent. Ce premier film est totalement décalé, frappadingue et est un petit cousin du « P’tit Quinquin » de Bruno Dumont. Les dialogues sont savoureux, piquants, les situations improbables et extravagantes. Les casting, seconds rôles compris, est particulièrement réussi.

 

West de Carys Davies

Depuis la mort de sa femme, John Cyrus Bellman, 35 ans, vit seul avec sa fille Bess. Dans sa ferme de Pennsylvanie, il élève des mules. Un jour, il lit dans le journal que des ossements gigantesques ont été découverts dans l’ouest. Totalement fasciné par cet article, Bellman veut se rendre là-bas pour voir si ces animaux existent encore. Rien ne peut le faire changer d’avis, sa curiosité est plus forte et il laisse sa fille de 10 ans en compagnie de sa soeur. Il part vers le Kentucky sans savoir si un jour il reverra Bess.

J’avais été enchantée par la lecture de « Éclaircie » et j’attendais beaucoup de « West ». Ce roman est le premier de Carys Davies qui avait été précédemment publié au Seuil en 2019. L’intrigue alterne le récit de l’aventure de Bellman avec celui de la vie de Bess à la ferme qui attend des nouvelles de son père. Chacun des deux protagonistes sera confronté à la violence du monde, des hommes. Carys Davies sait rendre ses personnages infiniment attachants. Avec beaucoup de finesse et d’acuité, elle décrit leurs états d’âme, leurs ressentis. Et comme dans « Éclaircie », la plume de l’autrice est concise, évocatrice et elle m’a encore une fois transportée dans des paysages sauvages, arides aux côtés de Bellman et ses fous espoirs.

« West » fut totalement à la hauteur de mes attentes et j’espère avoir le plaisir prochainement de lire d’autres romans de Carys Davies.

Traduction David Fauquemberg

Le voyage à Paimpol de Dorothée Letessier

Un matin, Maryvonne décide de partir, de quitter le domicile conjugal. La lassitude, la fatigue, l’ennui à la maison comme au travail l’emmènent à faire une pause. Elle prend le car direction Paimpol. Maryvonne s’éloigne pendant deux jours du travail à la chaîne de son usine métallurgique et des tâches domestiques qui l’attendent chaque soir. A Paimpol, elle peut se faire plaisir : se poser dans un salon de thé, changer de coiffure, prendre un bain à l’hôtel, lire le soir. « C’est comme si je découvrais une île déserte, un paradis où tout serait permis, puisque sans conséquence. Personne ne viendra. Je n’ai rien à faire. Mieux que cela je ne peux rien faire d’utile, de nécessaire. » Maryvonne voudrait se réinventer mais difficile d’oublier totalement son quotidien.

Publié en 1980, « Le voyage à Paimpol » est le premier roman de Dorothée Letessier que je découvre grâce à Emjy. Les thèmes évoqués dans ce court texte sont toujours d’actualité aujourd’hui : l’aliénation au travail et la charge mentale qui pèse sur les femmes. L’autrice décrit avec précision et justesse le travail répétitif sur les chaînes de montage, les corps usés, maltraités et les répercussions sur la vie de famille. L’amour et le désir s’émoussent au fil des années et de la fatigue qui s’accumule. Maryvonne, formidable personnage plein de fantaisie, ne baisse pourtant pas les bras. Elle espère encore pouvoir illuminer son quotidien, casser la routine grâce à son escapade. Elle refuse de laisser la colère l’emporter et c’est ce qui la rend si touchante.

J’ai été totalement embarquée par Maryvonne, par son élan de liberté, son courage, son ton franc et vif.

Les grues volent vers le sud de Lisa Ridzén

Bo a 89 ans, il vit seul dans la maison qu’il a hérité de ses parents. Sa femme Fredrika, atteinte de démence, a été placée dans une maison de retraite. Au quotidien, le vieil homme est accompagné par des aides à domicile  pour ses repas, sa toilette. Ses journées sont également rythmées par les appels à Ture, son meilleur ami rencontré à la scierie où ils travaillaient, et par ses balades en forêt avec son chien Sixten. Ce dernier est le réconfort de Bo, son indispensable compagnon. Mais son fils, Hans, estime que son père n’est plus capable de s’occuper de son animal, il craint que Bo chute lors de leurs promenades et souhaite le placer dans une autre famille. Bo est profondément désespéré et espère que sa petite fille Ellinor l’aidera à garder Sixten.

« Les grues volent vers le sud » est un roman émouvant, empathique qui aborde la vieillesse, la fin de vie avec lucidité. Il est constitué des pensées de Bo qui voit son univers se rétrécir avec l’âge, de ses souvenirs de sa femme adorée (il garde l’un de ses foulards dans un bocal pour conserver son odeur), de son enfance avec un père taiseux et brutal. Il repense aussi à l’enfance de son fils, à ce qui les a éloignés au fil des années, de l’incompréhension et de l’impossibilité à se parler.

Lisa Ridzén parle avec justesse de la perte d’autonomie, de la frustration de Bo à perdre le contrôle de sa vie. Son fils décide pour lui, les rôles se sont inversés et Bo a l’impression que personne ne l’écoute. La mélancolie habite les pages du roman, Bo fait le bilan de sa vie, il voit son corps et sa mémoire flancher. Les regrets et les souvenirs lumineux se mélangent et dessinent le portrait d’un homme attachés à ses proches mais qui aura eu du mal à exprimer ses sentiments.

« Les grues volent vers le sud » est un texte bouleversant sur le grand âge, d’une rare sensibilité et d’une tendresse infinie pour son personnage principal que je n’avais aucune envie de quitter.

Traduction Catherine Renaud

La dernière des Wilberforce de Julia Kerninon

Après dix ans sans avoir vu sa mère, Waldo décide de se rendre à la fête qu’elle organise sur la presqu’île où elle a acheté une maison grâce à ses droits d’auteur. Chaque été de son enfance, Waldo est venu avec sa famille sur la presqu’île. Avec son frère Adam, il avait sympathisé avec les sœurs Wilberforce : Annabel et Olivia. Leur mère tenait le seul hôtel du coin. Les quatre enfants étaient inséparables. Tout comme leurs mères qui nouèrent une profonde amitié. Les étés se succédèrent joyeusement jusqu’à ce qu’un terrible drame frappe les deux familles. Cette nouvelle fête sur la presqu’île permettra-t-elle de faire la lumière sur ces évènements ?

Avec son dernier livre, Julia Kerninon explore le genre du roman à suspens, du thriller psychologique. La nature du drame nous est connu dès le départ mais ses raisons nous resteront inconnues jusqu’aux dernières pages. Même si une partie de la résolution se laisse raidement deviner, Julia Kerninon a réussi à me surprendre. L’autrice aborde des thématiques fortes comme la violence masculine, le déni, la culpabilité, les secrets familiaux.

Contrairement à « Liv Maria » ou « Sauvages » qui mettaient en scène une héroïne indépendante et impulsive, l’intrigue de « La dernière des Wilberforce » nous offre une pluralité de points de vue ce qui m’a beaucoup plu. La fin du roman nous montrera à nouveau des femmes fortes mais cette fois elles se serrent les coudes et se protègent.

« La dernière des Wilderforce » se lit avec plaisir, ses courts chapitres nous entrainent jusqu’à la révélation finale.

Diables blancs de James Robert Baker

Tom Dunbar a connu un grand succès littéraire avec son premier livre, « Insensibles », un true crime sur un tueur en série qui n’est pas sans évoquer « De sang froid ». Depuis, sa femme Beth et lui mènent grand train avec, notamment, une superbe villa à Pacific Palisades avec vue sur la mer. Malheureusement, le deuxième roman de Tom est un échec commercial cuisant. Beth, légèrement instable psychologiquement, a dilapidé l’argent du couple avec un restaurant mélangeant la cuisine allemande et le Far West. Les tensions, les disputes ne cessent de se multiplier et seule leur libido les maintient ensemble. Une idée tordue et totalement amorale émerge alors : tuer le père de Beth, Bud Sturges, auteur richissime de romans populaires.

La couverture de « Diables blancs » sent bon le pulp décapant et réjouissant dont les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont maintenant le secret. Ce roman, achevé en 1994, n’avait jamais été publié auparavant, James Robert Baker était jugé trop subversif et était blacklisté des maisons d’édition depuis « Tim and Pete ». « Diables blancs » se présente comme une confession que Tom Dunbar aurait délivrée à Baker sur sept cassettes audio. Il y explique l’engrenage meurtrier dans lequel il a été pris, en partie pour satisfaire Beth. Les deux personnages principaux sont antipathiques mais suivre leur dérive criminelle est un vrai plaisir de lecture. L’intrigue est haletante, tendue et le ton est mordant.

James Robert Baker a eu une destinée tragique, il s’est suicidé en 1997 et il n’était pas connu en France jusqu’à présent. Espérons que les éditions Monsieur Toussaint Louverture continuerons à publier son travail à l’instar de celui de Michael McDowell.

Traduction Yoko Lacour

A la chaîne d’Eli Cranor

Gabriela et Edwin vivent depuis sept ans dans une caravane à Springdale, Arkansas. Tous deux originaires du Mexique, ils travaillent à la chaîne dans une usine de transformation de poulet. Interdiction d’aller aux toilettes pendant la journée de travail, doigts déformés par la répétition des gestes effectués dans le froid, les heures supplémentaires non payées, ce n’est pas la vie dont rêvait Gabriela. Tandis que sa famille retournait au Mexique, elle est restée dans l’espoir de rentrer à l’université. Mais l’argent, ou plutôt le manque de celui-ci, en a décidé autrement. Depuis, elle tente d’économiser petit à petit dans l’espoir d’une autre vie. Quand Edwin se fait renvoyer et qu’il croise la femme de son patron, Mimi, qui se plaint de sa vie cossue de femme au foyer, la rage prend possession de lui.

Après l’excellent « Chiens des Ozarks », Eli Cranor revient avec un roman noir tendu et encore plus social que le précédent. Il plonge deux couples dans une Amérique ultralibérale, celle de la productivité à outrance qui sacrifie les plus pauvres (et encore plus quand ils sont immigrés). « En regardant cet argent, Gabby comprit une chose qu’elle ignorait jusqu’alors : tout rêve américain naissait d’un cauchemar. Chaque fortune, même modeste, était bâtie sur un terrible péché. » Et Gabriela n’est pas la seule à voir l’envers du décor, Mimi va également ouvrir les yeux sur sa vie. Même si elles viennent de milieux sociaux totalement opposés, les deux femmes vont se rapprocher, se serrer les coudes face aux hommes qui leur mentent et détruisent leurs rêves. Cette relation improbable est le point fort du roman et elle est parfaitement construite par Eli Cranor, avec beaucoup de subtilité.

Cette deuxième lecture d’Eli Cranor a été à la hauteur de mes espérances et confirme son talent pour les romans noirs au rythme enlevé et prenant.

Traduction Emmanuelle Heurtebize

Un marché noir de Bérénice Pichat

« Septembre 1941. Elle a faim. Ça fait longtemps, maintenant. (…) Sa vie se déroule dans un brouillard devenu si familier qu’il ne la révolte plus. Elle avance à tâtons. Elle a tout le temps froid. Même les gestes les plus ordinaires lui demandent des efforts, se font dans la douleur. Ses crampes d’estomac l’épuisent. »  Servane a 16 ans, elle vit avec son beau-père dans le 17ème arrondissement de Paris. Elle a réussi à trouver un mi-temps dans une boulangerie mais cela ne suffit pas à combler la faim de ses proches. En 1943, elle croise une ancienne camarade de classe  qui ne semble pas souffrir des restrictions. Elle propose à Servane de convoyer des valises pour un réseau secret. Elle y croise Grégoire qui lui confie des missions importantes. L’adolescente se sent enfin utile en résistant face à l’occupant. Mais Grégoire est-il bien celui qu’il prétend être ?

Le premier roman de Bérénice Pichat, « La petite bonne », avait été un coup de cœur et j’attendais avec impatience son deuxième roman. A nouveau, l’autrice choisi d’écrire un roman historique. Comme dans « La petite bonne », l’intrigue met en parallèle plusieurs voix, celles des deux personnages centraux. Le récit de Servane ouvre « Un marché noir » puis celui de Grégoire, qui s’appelle en réalité Paul, reprend la même chronologie que le premier. La deuxième partie éclaire la première d’une lumière très différente. La vérité de Paul n’est pas celle de Servane. Entre les deux récits se révèlent les zones grises de l’histoire, ici celles des mercantis, des trafiquants du marché noir. Ce qui est très intéressant dans cette double narration, c’est que Bérénice Pichat ne juge pas ses personnages : ni la naïveté de Servane, ni l’immoralité de Paul. La période était tellement troublée que les frontières entre le bien et le mal semblent plus floues. L’autrice dessine à nouveau très finement la psychologie de ses personnages.

Le deuxième roman de Bérénice Pichat m’a totalement séduite par sa construction, la justesse de son écriture et sa fin si déchirante.

Bilan livresque et cinéma de septembre

 

Déjà septembre s’achève, il est donc temps de revenir sur mes lectures du mois :

-« Le bureau des audacieuses », Mélanie Adler dresse le formidable portrait d’une femme inspirante et courageuse : la journaliste Séverine

-« Signora Sarfatti » m’a permis de découvrir un personnage très singulier de l’histoire italienne ainsi que la plume poétique et élégante de Serge Airoldi ;

-« A voix haute » est le deuxième roman de Polina Panassenko. Tout aussi réussi que le premier, il nous montre une Russie qui n’a pas fini de régler ses comptes avec le passé ;

-« Dans la tête de Sherlock Holmes-Le cauchemar de Loch Leathan », cette bande-dessinée est toujours aussi foisonnante et inventive mais il s’agit ici d’une histoire en deux parties et je vais avoir du mal à attendre la suite ;

-« Un marché noir », autre deuxième roman parfaitement réussi, cette fois Bérénice Pichat s’intéresse aux zones grises où évoluaient les mercantis ;

-« A la chaîne » où Eli Cranor poursuit sa route dans le roman noir avec cette fois une thématique plus sociale ;

-« Diables blancs », ce roman de James Robert Baker est totalement déjanté et halluciné et c’est réjouissant à lire !

Côté cinéma, j’ai vu 5 films dont voici mes préférés:

Un couple se dispute après une soirée. Les chamailleries se prolongent, semblent anodines. Pourtant Antonio quitte vraiment Marta après des années de vie commune. Cette professeur de sport doit réapprendre à vivre seule, à s’occuper d’elle. Du temps pour elle, elle ne va pas en avoir beaucoup car rapidement une maladie se déclare, un cancer qui change totalement sa façon d’envisager la vie.

Isabel Coixet s’est inspirée de l’autobiographie de Michela Murgia, atteinte d’un cancer du sein et décédée en 2023. Malgré son sujet dramatique, « Trois adieux » est un film lumineux, infiniment délicat. Marta, au tempérament réservé et sérieux, s’ouvre enfin au monde et aux autres. La murmuration des étourneaux dans le ciel de Rome, trois bols en promotion qui redonnent le goût de cuisiner, une silhouette en carton de chanteur de K-pop qui aide à briser la solitude, un collègue plein de charme, Marta s’accroche à ses instants suspendus, harmonieux. Et elle n’oublie pas les autres : sa sœur fantasque ou deux élèves en pleine crise d’adolescence. Alba Rohrwacher prête sa grâce, sa délicatesse à Marta. Elle est solaire et bouleversante. Il me faut préciser qu’Isabel Coixet n’appuie jamais sur le pathos, elle se consacre à la beauté du monde et sa redécouverte par Marta.

 

« Adieu monde cruel » de Félix de Givry : Une course-poursuite en pleine nuit dans les rues de Lisieux. Otto fuit des camardes de collège qui le harcèlent. Il est tellement au bout du rouleau qu’il prévoit de se suicider. Il rédige une lettre d’adieux qu’il photocopie pour l’envoyer à tous les élèves de sa classe. Otto décide de se jeter dans les eaux tumultueuses d’une rivière. Mais son heure n’était pas venue et le jeune garçon s’en sort. Les lettres ont été postées, Otto ne peut pas faire marche arrière sous peine d’humiliation, il choisit donc de se cacher. Au bout de quelques temps, il est recueilli par Léna qui va l’héberger dans une chambre de l’hôtel de sa mère.

Le premier film de Félix de Givry est une douce et tendre histoire de retour à la vie. Les deux adolescents vont vivre dans une bulle pendant quelques jours, quelques semaines loin de la souffrance, loin des adultes. Ensemble, ils apprivoisent la vie, les premiers émois et peuvent envisager la suite. Félix de Givry filme avec beaucoup de délicatesse ses jeunes formidables acteurs : Jane Beever et Milo Machado Graner (l’enfant de « Anatomie d’une chute »). Lumineux, « Adieu monde cruel » n’est pas sans évoquer François Truffaut et ses « Quatre cents coups ». Petit clin d’œil à la nouvelle vague, la voix off, qui nous raconte l’histoire de Léna et Otto, est celle de François Lebrun, inoubliable actrice de « La maman et la putain ».

Et sinon :

  • « L’inconnue » d’Arthur Harari : David Zimmerman, un photographe solitaire, se laisse entrainer dans une fête par des amis. Durant la nuit, il fait l’amour avec une inconnue. Lorsqu’il se réveille, il est dans le corps de la jeune femme qui se prénomme Eva. Il se met à sa recherche grâce au portefeuille qui se trouve dans la poche de son manteau dans l’espoir de réintégrer son propre corps. Arthur Harari a ici imaginé un ovni cinématographique. Il nous plonge dans un cauchemar kafkaien. Une fois le point de départ fantastique accepté, le réalisateur s’attache au quotidien, au réel des personnages confrontés à une situation déstabilisante. Leurs réactions semblent parfaitement logiques en pareilles circonstances. L’atmosphère de « L’inconnue » est sombre, poisseuse, inquiétante. Léa Seydoux et Niels Schneider sont méconnaissables. Elle, est loin du glamour, aucun maquillage sur son visage totalement opaque. Lui, est d’une maigreur effrayante comme proche de la disparition. D’ailleurs, David photographie des lieux, des rues, des immeubles et vérifie ce qui a changé avec des clichés anciens. « L’inconnue » est une œuvre déroutante, singulière et captivante.

 

  • « La vie d’une femme » de Charline Bourgeois-Tacquet : Gabrielle mène sa vie tambour battant. Elle est chirurgienne maxillo-faciale et cheffe de service dans un hôpital parisien. Son emploi du temps est surchargé mais elle arrive également à intervenir en Ukraine et à s’occuper de sa mère atteinte de démence. Gabrielle a choisi de ne pas avoir d’enfant et son mari la compare à Robocoop. Le centre du film est le personnage de Gabrielle, une femme solide, énergique, droite et brillante. Si le récit n’était que celui-là, le parcours sans faute d’une chirurgienne, il n’aurait pas beaucoup d’intérêt. Au fil du temps, Gabrielle nous montre ses failles : sa mère qui s’est peu occupée de ses enfants, son adjoint et ami qui quitte l’hôpital sans la prévenir, le manque de moyens à l’hôpital et son coup de cœur pour une écrivaine venue la regarder travailler pour un roman. Gabrielle est un personnage plus complexe, plus sensible et fragile qu’il n’y parait au départ. Son aplomb, sa détermination ne suffisent pas toujours. Son aventure avec l’écrivaine, qui l’emmène dans les montagnes italiennes auprès d’Erri de Luca, est une soupape, un moment de respiration dans son quotidien beaucoup trop stressant. Gabrielle est incarnée par Léa Drucker, parfaite comme à son habitude, dans ce rôle intense.

 

  • « Fjord » de Cristian Mungiu : Mihai Gheorghiu, un ingénieur roumain, s’installe en Norvège avec sa femme Lisbet, originaire de ce pays, et leurs cinq enfants. Leur intégration se déroule à merveille, chacun est apprécié dans son travail : lui comme informaticien, elle comme aide-soignante dans un Ehpad. les deux aînés trouvent rapidement une amie sincère. les choses se gâtent lorsqu’une enseignante découvre des bleus sur le corps de la fille aînée du couple. Une enquête sociale est alors initiée. En attendant les conclusions, les cinq enfants sont enlevés à leurs parents et placés dans des familles d’accueil. Cristian Mungiu cherchait à montrer dans son dernier film, l’impossible communication entre deux mondes totalement opposés. Il y a d’un côté une famille roumaine extrêmement croyante, rigoriste dans ses méthodes d’éducation et de l’autre côté un pays scandinave progressiste mais qui au nom de l’intérêt supérieur de l’enfant place une famille dans un terrible et sévère engrenage. Aucune des deux parties n’est épargnée par le réalisateur, les torts et l’incompréhension sont partagés et chaque partie tombe dans l’excès. Le récit est tendu, efficace mais il s’avère également un peu trop long (2h26).

 

A voix haute de Polina Panassenko

La narratrice, née en Russie mais élevée en France, souhaite devenir comédienne. Elle décide donc d’intégrer l’École du Théâtre National de Moscou. Une institution prestigieuse mais qui est restée figée dans des conventions, des hiérarchies poussiéreuses. Les maîtres doivent être vénérés, adulés par leurs élèves et les jeunes femmes ont interdiction de porter des objets lourds ou de fumer en public. Le soir, la narratrice retrouve son grand-père qui continue à parler tout bas pour que les voisins n’entendent pas les conversations. Un soir, il donne à sa petite-fille une pièce d’or à l’effigie de Nicolas II. Elle a appartenu à l’arrière-arrière-grand-père de la narratrice, mort en 1938 à 7520 km de chez lui. Elle n’a jamais entendu parler de lui et décide de chercher sa trace dans les archives.

« Tenir sa langue », le premier roman de Polina Panassenko m’avait enthousiasmée par son inventivité et son humour. J’avais donc hâte de découvrir son nouveau roman et je n’ai pas été déçue par ma lecture. Comme dans « Tenir sa langue », la narratrice a une double nationalité, une double culture. Dans son premier roman, elle racontait son arrivée en France et son adaptation à son nouveau pays. Ici, elle cherche à renouer avec la Russie, avec ses racines familiales. Une première partie est consacrée à ses études à l’école de théâtre et son univers archaïque. Le récit se tourne ensuite vers les recherches sur l’arrière-arrière-grand-père. La jeune femme ressent une profonde nécessité à comprendre ce qui lui est arrivé et à rompre le silence. L’histoire personnelle s’imbrique alors dans celle du pays.

« Ivan Evdokimovitch Rebizov

Date d’arrestation : 1937

Dossier d’archives numéro : P-16742

Source d’information : GARF

C’est la nuit. Je regarde ces quatre lignes s’afficher à l’écran et j’ai la sensation d’avoir trouvé la preuve qu’on peut sentir quelque chose qu’on ne sait pas. Souffrir d’une absence qu’on ignore. Je me demande si ce qui est tu dans cet appartement l’est aussi au-delà. Dans l’immeuble, dans le rue, dans la ville, sur tout le territoire. » 

Ivan Rebizov a été arrêté et condamné à dix ans de camp de travail correctionnel pour être réhabilité bien des années après sa mort. La narratrice a pu consulter des archives, des dossiers de prisonniers mais le résultat des élections de 2012 amorce un recul démocratique : l’association Memorial est dissoute en 2021, le musée du goulag est dorénavant fermé. Les vies brisées par la terreur stalinienne disparaissent à nouveau.

« A voix haute » permet de redonner vie à Ivan Rebizov, de le nommer sans honte et sans peur. Avec une langue alerte, tour à tour malicieuse et grave, Polina Panassenko rend un hommage touchant à son aïeul et nous plonge dans une Russie qui n’a pas fini de régler ses comptes avec son passé.