Le jardin perdu de Jorn de Précy (Marco Martella)

Après avoir aimé « Fleurs », je découvre le texte d’un des hétéronymes de Marco Martella, « Le jardin perdu » de Jorn de Précy. Cet amoureux du jardinage serait né en 1837 à Reykjavik et il aurait rejoint l’Angleterre à 18 ans. Son livre, qui est une méditation sur l’art des jardins, aurait été publié en 1912. L’auteur y fait part de sa tristesse de voir le lien rompu entre les hommes et la nature. L’industrialisation, qui prend son essor à l’époque victorienne, le capitalisme ont tué le magie et le mystère des paysages. Les villes se ressemblent toutes, leur architecture a été créée pour la foule et non pour l’individu qui se retrouve bien seul dans ces environnements hostiles.

Le jardin se présente alors comme un refuge, un lieu de désobéissance face à la modernité et au progrès. « Il se peut que la seule raison de cette singularité du jardin vienne du fait que sa matière première est la nature, c’est-à-dire la vie. Et la vie est tout ce qui échappe au pouvoir de la société hautement civilisée, ce qu’elle ne sait pas, pour le moment, transformer en marchandise. » Les propos de Jorn de Précy se font écologiques lorsqu’il explique que le jardinier n’est pas propriétaire de la terre, il en est seulement le gardien. Chacun devrait se comporter de la sorte avec la planète (on est bien loin…).

L’auteur ne cache pas son peu de goût pour les jardins à la française, trop ordonnés et raisonnables. Il leur préfère les jardins à l’anglaise, touffus, sans géométrie où les plantes sauvages sont libres de croître au milieu de celles plantées par le jardinier. Jorn de Précy aurait créé un jardin flamboyant, dense dans sa propriété de Greystone dans l’Oxfordshire. Etant donné la description qui en est faite dans « Le jardin perdu », il est vraiment regrettable qu’il n’ait jamais existé !

« Le jardin perdu » est un essai jubilatoire, malicieux et qui décrit les jardins comme des lieux de poésie, de bonheur profond et de reconnexion avec la nature. Marco Martella, par la voix de Jorn de Précy, « (…) ne prône qu’une forme de rébellion : le jardinage. Faites des jardins ! De vrais jardins, bien sûr, des lieux insoumis, hors normes. » On ne peut imaginer révolution plus réjouissante.

Le château de mes sœurs de Blanche Leridon

Le point de départ de l’essai de Blanche Leridon est un mot manquant, celui désignerait une fratrie féminine (elle évoque la proposition de l’historien Didier Lett d’utiliser le mot sororie). L’essayiste relie cet oubli de la langue française aux nombreux clichés, préjugés qui accompagnent les filles. A travers de très nombreux exemples puisés dans la littérature, l’histoire, la mythologie, la pop culture, Blanche Leridon tente de les déconstruire.

« Les filles nombreuses sont dangereuses, réprouvées ». Entre la loi Salique, l’entail et la dot, les filles coûtent cher à marier et elles ne peuvent pas hériter des biens de la famille (c’est le point de départ de ‘Raison et sentiment » de Jane Austen). Il vaut donc mieux éviter d’avoir plusieurs filles. Cette préférence pour les fils à perdurer très longtemps en Chine, en Inde ou en Arménie. Elle a aussi laissé des traces aujourd’hui dans certaines conditions d’héritage qui privilégient les garçons.

Autre préjugé, les filles doivent ressembler aux petites filles modèles de la comtesse de Ségur. Une fille doit être raisonnable, savoir se contenir et être dociles. Si elles ne le sont pas, si elles s’affranchissent, elles sont considérées comme des sorcières. Et les rapports entre les sœurs ne peuvent être basés que sur la rivalité, la jalousie (elle est peut être inventer de toute pièce comme entre Catherine Deneuve et Françoise Dorléac ou Venus et Serena Williams). Sentiments qui forcément les éloignent avec l’âge adulte, au moment où il faut créer sa propre famille.

Blanche Leridon oppose à ses préjugés de nombreux contre-exemples réjouissants (dont le sien puisqu’elle a deux sœurs) et évoque également la puissance créatrice du groupe (les sœurs Brontë, les sœurs Boulanger, etc…). « En s’ennuyant ensemble, elles peuvent confronter leurs imaginaires, mêler leurs créativités. » L’éducation des sœurs, tournée vers l’intérieur, peut aussi être une source stimulante de création.

Dans « Le château de mes sœurs », la démonstration de Blanche Leridon est limpide, pertinente, son analyse solide et étayée. Son essai se lit avec beaucoup de plaisir notamment grâce à la richesse de ses sources.

Bilan livresque et cinéma d’avril

Six livres m’ont accompagnée durant le mois d’avril : trois essais passionnants, une pièce de théâtre et deux romans.

-« Trois jours pour la joie » m’a permis de découvrir le talentueux Olivier Bruneau qui explore ici les injonctions au bonheur de notre société ;

-« Les miettes » de Lukas Bäfuss, formidable et terrible roman sur le déterminisme social durant les années de plomb en Italie ;

-« The mousetrap » d’Agatha Christie, j’ai déjà eu le plaisir de voir la pièce deux fois en français et je vais très prochainement la voir au St Martin’s theatre de Londres, on ne se lasse pas de Lady Agatha !

-« Inventer sa chambre à soi » où Chantal Thomas évoque trois écrivaines et leur conquête d’un espace personnel pour créer : Virginia Woolf, Colette et Patti Smith ;

-« Le château de mes sœurs » qui est une enquête riche et stimulante de Blanche Leridon sur les fratries féminines ;

-« Le parfum des années » qui est un nouvel opus de la collection « Ma nuit au musée » où Evelyne Bloch-Dano choisit de passer une nuit dans la Villa du Temps retrouvé à Cabourg que je rêve de visiter.

Côté cinéma, j’ai vu sept films dont voici mes préférés :

1993, au Nigéria, Remi, 10 ans, et Akinola, 8 ans, sont seuls chez eux. Leur mère est institutrice et leur père est souvent absent. Les deux frères jouent, se disputent, s’ennuient. Leur père arrive à l’improviste et il emmène ses enfants avec lui à Lagos où il travaille. Remi et Akinola vont découvrir une ville en pleine ébullition.

Akinola Davies Jr et son frère Wale ont écrit le scénario de ce film en partie autobiographique. Pour les deux enfants, cette journée avec leur père sera unique. Ils découvrent une grande ville, eux qui vivent près d’une forêt tropicale. Le bruit, la foule, nous découvrons Lagos à hauteur d’enfants, avec leur dévorante curiosité. Durant la journée, ils vont également découvrir des facettes cachées de leur père. Ils ne saisissent pas tout mais observent intensément. Au fur et à mesure de la journée, une tension s’installe. Le père attend une paie toujours différée et les résultats de l’élection présidentielle se font attendre. Moshood Abiola semble avoir été largement élu mais les militaires sont de plus en plus présents dans les rues de la ville. Le père est un partisan d’Abiola. Le portrait du père est très réussi, c’est un homme charismatique, protecteur et mystérieux. Il y a de très beaux moments d’intimité, de complicité  entre les trois membres de cette famille. La fin, surprenante, est totalement bouleversante.

A l’adolescence, John Davidson développe un syndrome de Gilles de la Tourette, une maladie caractérisée par de forts tics moteurs et vocaux qui peuvent être des insultes. Dans les années 80, cette maladie neurologique n’est presque pas connue et John en subit les conséquences : scolarité chaotique, tabassage brutal après une insulte mal comprise, abandon du père et incompréhension de sa mère. Fort heureusement, il rencontre également des personnes empathiques comme Dottie, une infirmière en psychiatrie qui va l’accompagner tout au long de sa vie et l’aider à accepter sa maladie.
« Plus fort que moi » (« I swear » en v.o.) est le récit de la vie de John Davidson, un écossais qui participa à une meilleure connaissance et compréhension du syndrome de la Tourette. Il fut d’ailleurs décoré de l’ordre de l’empire britannique par Elizabeth II en 2019. Cette scène ouvre le film et en donne le ton puisque John ne peut s’empêcher de crier « Fuck the Queen ! ». Le film de Kirk Jones va osciller entre humour et émotion sans jamais tomber dans la mièvrerie. John est regardé avec bienveillance, sympathie et sans moquerie. Certaines scènes sont vraiment marquantes comme celle où John rencontre une jeune femme, atteinte de la même maladie, leur conversation commence par une incroyable série d’insultes ! Le parcours de notre héros est remarquable, édifiant (la fin appuie un peu trop sur cela) et la performance de Robert Aramayo est extraordinaire. Une comédie sociale réussie comme les anglais savent en réaliser.

Et sinon :

  • « Les filles du ciel » de Bérangère McNeese : Héloïse, presque 16 ans, a fugué de son foyer pour mineurs. Mallorie, qui l’a aidée à ne pas se faire prendre par le vigile du supermarché après un vol, lui propose de venir habiter avec elle. Dans l’appartement, il y a aussi Mona, une ancienne toxico devenue caissière de supermarché, Jenna qui travaille en boite de nuit avec Mallorie et le bébé de cette dernière. Chacune met l’argent gagné dans le pot commun. Dans cette petite communauté, la sororité passe avant tout et tout le monde. Mais Héloïse va découvrir que les règles du groupe peuvent être oppressantes et intrusives. L’actrice Bérangère McNeese réalise ici son premier film qui est un concentré d’énergie et de rage. Les quatre filles ont soif d’indépendance, surtout loin des hommes. La réalisatrice porte un regard plein de tendresse sur son gang de filles. Et les quatre héroïnes sont bien évidemment attachantes : la gouailleuse Mallorie (Shirel Nataf découverte dans l’excellent « Ma frère »), la solide Jenna (Yowa-Angélys Tshikaya), la fragile Mona (Mona Berard) et la toute jeune et déterminé Héloïse (Héloïse Volle), quatre actrices formidables au naturel déconcertant.

 

  • « Romeria » de Carla Sion : Marina a 18 ans, elle est orpheline et pour avoir accès à une bourse d’études, elle doit obtenir un document d’état civil qu’elle n’a pas. La famille de son père doit la reconnaître officiellement. Elle se rend donc en Galice, à Vigo, pour rencontrer la famille de son père qu’elle n’a jamais connu. Marina y est accueillie plus ou moins chaleureusement. Le souvenir de son père, mort du sida, a laissé une empreinte douloureuse sur ses proches. « Romeria » fait des aller-retours entre le présent de Marina et le journal intime de sa mère en 1983. Leur histoire raconte celle de l’Espagne. Après la dictature, la Movida fut un incroyable élan de libération et de vitalité. Mais ce fut également une période synonyme de drogues. Le film rappelle ce que furent les débuts de l’épidémie de sida et la honte qui les accompagna. Marina découvre beaucoup de choses sur son père et les conditions de son décès. La famille bourgeoise de celui-ci est experte en non-dits pour protéger sa réputation. « Romeria » est vibrant de sensations, de soleil et de vent et il est porté par la jeune Llucia Garcia, lumineuse et infiniment touchante.

 

  • « La femme de » de David Roux : A la mort de sa mère, Antoine souhaite emménager dans la demeure familiale à Angers pour que son père, impotent, ne reste pas seul. Marianne, son épouse, refuse mais qu’importe son avis. Ne travaillant pas, elle pourra bien s’occuper de son odieux beau-père qui la sonne littéralement pour oui ou pour un non. Marianne commence à étouffer dans cette grande demeure bourgeoise où elle devient de plus en plus invisible pour son entourage. « La femme de » évoque bien entendu l’univers de Claude Chabrol qui observait avec acuité les travers de la bourgeoisie. Insidieusement, la personnalité de Marianne est effacée par l’autorité de son mari, par ses devoirs d’épouse et de mère. Elle se doit d’être toujours disponible, tirée à quatre épingles et obéissante. Ses enfants semblent également faire peu de cas d’elle, sa fille adolescente ira même jusqu’à dire au lycée qu’elle est morte. Le réveil de Marianne viendra de son passé. Pour incarner cette femme entravée, Mélanie Thierry est admirable, elle incarne à la perfection la mélancolie de Marianne et son envie de partir.

 

  • « La corde au cou » de Gus Van Sant : Tony Kiritsis est totalement ruiné et il en veut tout particulièrement à la société de crédit avec qui il a traité ses affaires. Il estime être victime d’une injustice et il décide de kidnapper le directeur de cette société. Ce dernier étant en train de se la couler douce en Floride, Tony enlève son fils qui travaille là. Il a imaginé un système pour tenir son otage : un fil de fer est placé autour de son cou et il est relié à la gâchette d’un fusil à canon scié. Les médias américains vont suivre en direct le kidnapping et son dénouement. Gus Van Sant s’inspire ici d’un véritable fait divers de 1977, le générique de fin montre des images de l’époque. Le réalisateur fait le portrait d’un homme désespéré, ayant tout perdu et dont la colère le pousse à commettre un acte fou. Sa violence n’est pas sans faire écho à ce qui se passe aujourd’hui aux Etats-Unis. L’ultralibéralisme écrase toujours les plus fragiles. Tony Kiritsis, interprété par Bill Skarsgard, est un personnage pour lequel on ressent de l’empathie malgré ses agissements. Il en est de même pour  sa victime (Dacre Montgomery) qui se fait copieusement rabaisser par son père (Al Pacino) qui n’a pas l’intention d’interrompre ses vacances pour lui venir en aide. Gus Van Sant nous revient donc en pleine forme avec ce film sur la révolte d’un homme déclassé socialement.

 

  • « Nous l’orchestre » de Philippe Béziat : Philippe Béziat nous plonge au cœur de l’Orchestre de Paris dirigé, pour la plupart des œuvres interprétées, par le jeune et dynamique chef d’orchestre finlandais Klaus Mäkelä. Une immersion totale permise grâce à de nombreux micros répartis dans la grande salle de la Philharmonie nous permettant ainsi de nous mettre à la place des musiciens. Ils sont d’ailleurs interrogés individuellement sur l’écoute d’un passage musical, sur leur choix de jouer dans un orchestre. Certains y ont fait toute leur carrière, d’autres ne seront que de passage. Le document fait la part belle aux répétitions, aux concerts et souligne l’incroyable sens du collectif de ces cent vingt musiciens. Mais le réalisateur n’enjolive pas non plus la vie du groupe, il y a aussi des disputes, des rivalités, des antipathies comme sur n’importe quel lieu de travail. Malgré cela, l’harmonie se fait une fois sur scène, la musique surpasse et transcende tout. Passionnant et intelligemment mis en scène, ce documentaire nous permet de découvrir l’envers du décor des concerts de l’Orchestre de Paris.

Inventer sa chambre à soi de Chantal Thomas

Dans cet essai, inspiré par « A room of one’s own » de Virginia Woolf, Chantal Thomas s’intéresse à trois autrices de nationalités et d’époques différentes : Virginia Woolf, Colette et Patti Smith. Leur point commun est leur volonté farouche de créer et de s’inventer un espace physique ou mental propice à leur épanouissement artistique.

Virginia Woolf écrit en 1928 ce texte génial qu’est « A room of one’s own » où l’une de ses idées majeures est que les conditions concrètes, dans lesquelles on crée, sont essentielles. Il faut de l’argent et une chambre à soi. La sienne sera un atelier au fond du jardin de sa propriété de Rodmell, un lieu paisible, isolé et ouvert sur la campagne du Sussex. Son mariage avec Leonard ne fut jamais une entrave, bien au contraire, il contribue à son indépendance. Ce qui ne fut pas le cas du mariage de Colette et Willy. Comme celui des Woolf, il est possible de le qualifier de mariage littéraire mais il fut une véritable prison pour Colette. Elle mit des années à conquérir sa liberté, à imposer son talent et à trouver son espace de création (Willy ne lui laissait qu’un bout de table). « Car, c’est à partir de la table à écrire, de l’observance d’une règle (une discipline qui lui vient de ses années de prisonnière) qu’elle organise et redessine chaque jour sa chambre à soi ».  

Ce lieu à soi s’élargit avec Patti Smith qui écrit à la table de ses cafés préférés. « Les cafés offrent une alternative à la quête d’un lieu où se poser hors environnement quotidien, familial, de couple. Un lieu qui est une fenêtre sur la ville, sur les gens, sur soi, et où aucune demande, ni tâche à accomplir, ne vient perturber nos élucubrations. » A la fermeture du café ‘Ino à New York, le propriétaire a offert sa table fétiche à Patti Smith qui l’a installée dans son studio de Rockaway Beach. Le lieu à soi, l’espace de liberté nécessaire à la création se réinventent pour chacune.

Aux vies de ces trois autrices, Chantal Thomas entrelace ses propres souvenirs, sa propre recherche de temps à soi et d’un lieu pour créer. L’ensemble est un hommage sensible et délicat à Virginia Woolf, Colette, Patti Smith et une ode à la liberté de penser et de vivre.

Les miettes de Lukas Bärfuss

Adelina naît à Zurich dans les années 50. Elle est fille d’immigrés italiens, son grand-père fut un partisan de Mussolini. L’enfant se révèle peu douée pour l’école au grand désespoir de son père qui s’imagine écrivain. Ce dernier meurt lorsqu’Adelina a 18 ans, laissant derrière lui de fortes dettes. La jeune fille venait de découvrir son talent pour la broderie mais elle doit abandonner son apprentissage pour aller à l’usine. Elle rencontre Toto, qui travaille sur des chantiers. Leur amour perdure jusqu’à la naissance de leur fille Emma. Le père prend alors la poudre d’escampette et Adelina se retrouve seule à subvenir à leurs besoins et à rembourser les dettes de son père. « Elle était lasse de tous ces efforts, de ces vicissitudes, lasse du travail, lasse d’Emma, lasse des ennuis, de l’argent, du souci d’en trouver, aujourd’hui et dans un avenir proche. » 

« Les miettes » de Lukas Bärfuss est un passionnant roman sur la violence du déterminisme social. Adelina, qui est sortie de l’école sans savoir lire ou écrire, est victime des erreurs de son père, qui lui a même avait souffert en raison du sien. La faute originelle, que semble payer la famille, est celle du grand-père qui s’est rangé du côté du fascisme après la grande guerre. Ses relations avec son fils se sont compliquées lorsqu’il a découvert les origines slaves de la famille de sa femme. Son mépris se transmettra à la génération suivante puisqu’Adelina subira celui de son père qui la considère comme une idiote et une insulte à son intelligence. Pauvreté, racisme, domination masculine, avec un tel bagage l’héroïne de Lukas Bäfuss avait peu de chance de s’en sortir et sa relation avec sa fille en pâtit nécessairement. Cet engrenage terrible fait de détestation filiale et de déterminisme social va précipiter le destin d’Adelina pour aboutir à une fin déchirante.

J’ai appris avec joie que ce roman captivant était annoncé comme la première partie d’une trilogie. Je me réjouis déjà de lire la suite.

Traduction Camille Luscher

Trois jours pour la joie d’Olivier Bruneau

« Un beau mariage, avec un homme doux et attentionné, deux enfants magnifiques, une villa d’architecte dans un lotissement de Châtenay-Malabry et un poste à responsabilités très bien payé… Je cochais toutes les cases du bonheur. » Pourtant Hélène ne va pas bien. Après un burn-out et un « accident » avec le bus 74 place Clichy, elle décide de tout plaquer et de placer son destin entre les mains de Jordan Stevens, un populaire auteur et coach en développement personnel.  Hélène s’est inscrite à un séminaire de trois jours à la Défense. De nombreux ateliers sont organisés, ainsi que des meetings où Jordan motive et galvanise ses troupes. Malgré son enthousiasme, Hélène finit par avoir des doutes sur la méthode employée par Jordan.

Je découvre avec ce roman, Olivier Bruneau qui poursuit ici un cycle, entamé avec « Insomnia », nommé « Les damnés du capitalisme ». « Trois jours pour la joie » explore cette injonction au bonheur de nos sociétés contemporaines. Le discours de Jordan est odieux puisqu’il explique que le bonheur ne dépend que de chacun, aucunes contingences sociétales, aucun déterminisme n’existent pour lui. Il est brutal avec ses groupies, les oblige à faire des choix de vie radicaux. Dans ce huis clos de plus en plus étouffant, Hélène est l’unique narratrice de ces trois jours de séminaire. Le lecteur vibre, s’inquiète, se crispe au fil de ses pensées changeantes, instables, de ses enthousiasmes, de ses doutes. Le personnage d’Hélène est très intéressant, à la psychologie finement analysée par Olivier Bruneau.

« Trois jours pour la joie » est un court roman, intense, haletant qui décortique intelligemment les travers de notre époque. J’ai maintenant hâte de lire « Insomnia ».

La voie de Gabriel Tallent

Dans le sud du désert de Mojave, Dan et Tamma sont en dernière année de lycée. Les deux amis ont une passion pour l’escalade et ils s’entrainent tous les matins avant d’aller en cours. Une fois leur diplôme en poche, ils souhaitent partir sur les routes pour pratiquer leur sport. Tout pour fuir l’endroit où ils ont grandi. La mère de Dan a connu un grand succès littéraire dans sa jeunesse mais elle est plongée depuis dans une dépression qui la paralyse. Tamma est méprisée par sa mère et son petit ami dealer de drogues. En dehors de l’escalade, Tamma est une jeune femme rebelle, insolente qui n’a aucune chance de rentrer à l’université au vu de ses résultats scolaires. Ce qui n’est pas le cas de Dan, étudiant sérieux et brillant. Ses parents le poussent d’ailleurs à poursuivre ses études et à s’éloigner de sa meilleure amie.

Comme de nombreux lecteurs, j’avais été totalement éblouie par le premier roman de Gabriel Tallent « My absolute darling ». Huit ans après avoir connu un succès fulgurant, il revient avec un deuxième roman très éloigné du premier, ce qui est une excellente chose. Malgré tout, on retrouve dans « La voie » des familles déficientes, maltraitantes surtout dans le cas de Tamma. Celle-ci pourrait être une cousine de Turtle, l’héroïne de « My absolute darling ». Elle est revêche, asociale, obsédée par la sexualité et vulgaire. Vue comme cela, elle ne semble pas très sympathique mais c’est pour moi le personnage le plus intéressant du roman, la plus téméraire et la plus attachante. La force de son amitié avec Dan est au cœur du roman, tout comme leurs questionnements sur leurs choix de vie après le lycée. L’escalade sert bien entendu de métaphore de la vie, de la recherche de la voie à suivre et des difficultés qui seront à traverser.

Malgré quelques longueurs, « La voie » est le récit touchant d’une formidable amitié où Gabriel Tallent montre à nouveau sa capacité à imaginer des personnages forts et marquants.

Traduction Laura Derajinski

Les habitantes de Pauline Peyrade

Emily vit dans la maison de sa grand-mère depuis l’âge de neuf ans mais elle n’en est pas l’unique propriétaire. Après la mort de sa grand-mère, son père et sa demi-sœur souhaitent vendre. Des lettres arrivent jusqu’à Emily qui tente au départ de les ignorer. Elle vit dans ce hameau, au cœur d’une forêt, de collines, retirée avec sa chienne Loyse. Elle travaille dans la ferme d’Aude qui vit également seule avec sa chienne. La jeune femme n’imagine pas un seul instant pouvoir habiter ailleurs.

En exergue de son deuxième roman, Pauline Peyrade a placé un poème d’Emily Brontë qui fut sa source d’inspiration pour son personnage principal. Elles partagent toutes deux un attachement viscéral au lieu qu’elles habitent et à leur chien. Elles font corps avec leur environnement, avec les paysages qui les entourent. Chez Pauline Peyrade, le vivant bruisse à chaque page, il frémit, gronde et murmure. « L’été grésille au-dessus de la maison. Le ciel cuit, le lierre sèche sur les pierres, visité par les guêpes et les pucerons. Des papillons de nuit meurent dans les angles des combles, des mouches volent près du plafond. Des courants d’air chaud parcourent l’ombre, ralentissent au-dessus du lit. A l’intérieur d’un cône de terre et de plantes jaunes, sous l’appui de la fenêtre qui regarde le jardin, une hirondelle tourne sur elle-même. » Qu’ils soient arbres, insectes, oiseaux, mammifères, tous habitent ce lieu au même titre qu’Emily. Pauline Peyrade apporte une grande attention à l’ensemble du vivant, le décrit minutieusement dans une langue poétique, sensorielle, organique. Le roman pourra déconcerter ses lecteurs, en son cœur il garde une étrangeté, une opacité qui m’ont séduite et intriguée.

« Les habitantes » est un roman surprenant qui questionne notre manière d’habiter un lieu, de le regarder tout en ne mettant pas l’homme au centre de son environnement.

 

Les années souterraines de Hugo Lindenberg

« L’enfance, ce chemin de ronces, je m’en suis extirpé avec tant de hâte. Elle réside tout entière, images, goûts, sensations, entre les parois de cet immeuble du quinzième arrondissement de Paris, chez mon père, où j’ai croupi dix ans, du jour de la mort de ma mère à mes quinze ans. Je n’y pense jamais, mais la nuit je le retrouve en rêve, cet appartement. » Après la mort de sa belle-mère, le narrateur, architecte installé en Californie, doit revenir à Paris pour vider l’appartement de son père. Dans ce lieu, il a vécu une enfance malheureuse. Son père le négligeait autant que la propreté de son intérieur. Le narrateur tourne autour de son ancien immeuble, erre dans le quartier, s’installe dans un hôtel à proximité, rate un colloque à Berlin sans réussir à franchir la porte de l’appartement où il a grandi.

J’avais beaucoup aimé le premier roman d’Hugo Lindenberg « Un jour ce sera vide ». J’ai retrouvé dans « Les années souterraines » tout ce qui m’avait séduite à l’époque : le récit d’une enfance douloureuse et solitaire, une extrême sensibilité et une grande qualité de la langue. Dans son dernier roman, Hugo Lindenberg interroge profondément la paternité. Son narrateur n’a pas le désir d’avoir des enfants contrairement à sa compagne Rebecca. Elle espère que son voyage le réconciliera avec son enfance. L’indifférence de son père se double du poids de la Shoah, qui de manière insidieuse, influence la descendance des rescapés. Mais « Les années souterraines » n’est pas qu’un roman sombre, le séjour du narrateur à Paris sera également l’occasion de belles rencontres : Solange, une jeune veuve et son fils, Ali qui a repris le bar-hôtel de son père, Enzo le jeune thésard/gardien d’immeuble et les habitants de l’immeuble ayant connu son père.

Avec son dernier roman, Hugo Lindenberg confirme son talent, sa capacité à se placer à hauteur d’enfant avec délicatesse et à rendre les sentiments les plus complexes au travers d’une magnifique écriture.

Kes de Barry Hines

Billy Casper vit dans une ville minière décatie du nord de l’Angleterre. Son père est parti, sa mère est souvent absente et son frère aîné Jud se défoule sur lui. A l’école, les choses ne se passent pas mieux. Le frêle garçon est souvent pris comme souffre-douleur par les autres élèves. L’enseignement se fait à coup de punition et d’humiliation. Seul Mr Farthing sait être l’écoute de ses élèves et il décèle chez Billy une lumière. Celle-ci lui vient de Kes, un faucon crécerelle qu’il a recueilli. Billy, qui s’ennuie à l’école, lit des livres sur la fauconnerie pour apprivoiser l’oiseau.

« Kes » a été publié en 1968 et il fut adapté l’année suivante par Ken Loach (le film a d’ailleurs été tourné à Barnsley, Yorkshire, ville de naissance de Barry Hines). L’univers de l’écrivain et celui du réalisateur se correspondent parfaitement et Ken Loach adaptera d’autres textes de Hines. Le monde de Billy est celui de la classe ouvrière pauvre. Négligé par sa mère, abandonné par son père, le jeune garçon traine avec de mauvais garçons, fait de nombreuses bêtises. Son horizon est plus que bouché et son avenir est tout tracé : la mine dès qu’il quittera l’école à 15 ans. Il y a des scènes très marquantes de maltraitance comme celle où le prof de gym empêche Billy d’aller manger parce que le match de foot n’est pas fini et l’oblige ensuite à rester de longues minutes sous l’eau glacée. En miroir de ce moment violent, s’offre au lecteur une scène superbe de fauconnerie devant les yeux émerveillés de Mr Furthing.

« Kes » est un roman d’apprentissage cruel, brutal, d’un réalisme saisissant. La relation entre Billy et son faucon est bouleversante de beauté.

Traduction Clémentine Gauthiers