
La narratrice, née en Russie mais élevée en France, souhaite devenir comédienne. Elle décide donc d’intégrer l’École du Théâtre National de Moscou. Une institution prestigieuse mais qui est restée figée dans des conventions, des hiérarchies poussiéreuses. Les maîtres doivent être vénérés, adulés par leurs élèves et les jeunes femmes ont interdiction de porter des objets lourds ou de fumer en public. Le soir, la narratrice retrouve son grand-père qui continue à parler tout bas pour que les voisins n’entendent pas les conversations. Un soir, il donne à sa petite-fille une pièce d’or à l’effigie de Nicolas II. Elle a appartenu à l’arrière-arrière-grand-père de la narratrice, mort en 1938 à 7520 km de chez lui. Elle n’a jamais entendu parler de lui et décide de chercher sa trace dans les archives.
« Tenir sa langue », le premier roman de Polina Panassenko m’avait enthousiasmée par son inventivité et son humour. J’avais donc hâte de découvrir son nouveau roman et je n’ai pas été déçue par ma lecture. Comme dans « Tenir sa langue », la narratrice a une double nationalité, une double culture. Dans son premier roman, elle racontait son arrivée en France et son adaptation à son nouveau pays. Ici, elle cherche à renouer avec la Russie, avec ses racines familiales. Une première partie est consacrée à ses études à l’école de théâtre et son univers archaïque. Le récit se tourne ensuite vers les recherches sur l’arrière-arrière-grand-père. La jeune femme ressent une profonde nécessité à comprendre ce qui lui est arrivé et à rompre le silence. L’histoire personnelle s’imbrique alors dans celle du pays.
« Ivan Evdokimovitch Rebizov
Date d’arrestation : 1937
Dossier d’archives numéro : P-16742
Source d’information : GARF
C’est la nuit. Je regarde ces quatre lignes s’afficher à l’écran et j’ai la sensation d’avoir trouvé la preuve qu’on peut sentir quelque chose qu’on ne sait pas. Souffrir d’une absence qu’on ignore. Je me demande si ce qui est tu dans cet appartement l’est aussi au-delà. Dans l’immeuble, dans le rue, dans la ville, sur tout le territoire. »
Ivan Rebizov a été arrêté et condamné à dix ans de camp de travail correctionnel pour être réhabilité bien des années après sa mort. La narratrice a pu consulter des archives, des dossiers de prisonniers mais le résultat des élections de 2012 amorce un recul démocratique : l’association Memorial est dissoute en 2021, le musée du goulag est dorénavant fermé. Les vies brisées par la terreur stalinienne disparaissent à nouveau.
« A voix haute » permet de redonner vie à Ivan Rebizov, de le nommer sans honte et sans peur. Avec une langue alerte, tour à tour malicieuse et grave, Polina Panassenko rend un hommage touchant à son aïeul et nous plonge dans une Russie qui n’a pas fini de régler ses comptes avec son passé.








