Bilan livresque et cinéma d’avril

Six livres m’ont accompagnée durant le mois d’avril : trois essais passionnants, une pièce de théâtre et deux romans.

-« Trois jours pour la joie » m’a permis de découvrir le talentueux Olivier Bruneau qui explore ici les injonctions au bonheur de notre société ;

-« Les miettes » de Lukas Bäfuss, formidable et terrible roman sur le déterminisme social durant les années de plomb en Italie ;

-« The mousetrap » d’Agatha Christie, j’ai déjà eu le plaisir de voir la pièce deux fois en français et je vais très prochainement la voir au St Martin’s theatre de Londres, on ne se lasse pas de Lady Agatha !

-« Inventer sa chambre à soi » où Chantal Thomas évoque trois écrivaines et leur conquête d’un espace personnel pour créer : Virginia Woolf, Colette et Patti Smith ;

-« Le château de mes sœurs » qui est une enquête riche et stimulante de Blanche Leridon sur les fratries féminines ;

-« Le parfum des années » qui est un nouvel opus de la collection « Ma nuit au musée » où Evelyne Bloch-Dano choisit de passer une nuit dans la Villa du Temps retrouvé à Cabourg que je rêve de visiter.

Côté cinéma, j’ai vu sept films dont voici mes préférés :

1993, au Nigéria, Remi, 10 ans, et Akinola, 8 ans, sont seuls chez eux. Leur mère est institutrice et leur père est souvent absent. Les deux frères jouent, se disputent, s’ennuient. Leur père arrive à l’improviste et il emmène ses enfants avec lui à Lagos où il travaille. Remi et Akinola vont découvrir une ville en pleine ébullition.

Akinola Davies Jr et son frère Wale ont écrit le scénario de ce film en partie autobiographique. Pour les deux enfants, cette journée avec leur père sera unique. Ils découvrent une grande ville, eux qui vivent près d’une forêt tropicale. Le bruit, la foule, nous découvrons Lagos à hauteur d’enfants, avec leur dévorante curiosité. Durant la journée, ils vont également découvrir des facettes cachées de leur père. Ils ne saisissent pas tout mais observent intensément. Au fur et à mesure de la journée, une tension s’installe. Le père attend une paie toujours différée et les résultats de l’élection présidentielle se font attendre. Moshood Abiola semble avoir été largement élu mais les militaires sont de plus en plus présents dans les rues de la ville. Le père est un partisan d’Abiola. Le portrait du père est très réussi, c’est un homme charismatique, protecteur et mystérieux. Il y a de très beaux moments d’intimité, de complicité  entre les trois membres de cette famille. La fin, surprenante, est totalement bouleversante.

A l’adolescence, John Davidson développe un syndrome de Gilles de la Tourette, une maladie caractérisée par de forts tics moteurs et vocaux qui peuvent être des insultes. Dans les années 80, cette maladie neurologique n’est presque pas connue et John en subit les conséquences : scolarité chaotique, tabassage brutal après une insulte mal comprise, abandon du père et incompréhension de sa mère. Fort heureusement, il rencontre également des personnes empathiques comme Dottie, une infirmière en psychiatrie qui va l’accompagner tout au long de sa vie et l’aider à accepter sa maladie.
« Plus fort que moi » (« I swear » en v.o.) est le récit de la vie de John Davidson, un écossais qui participa à une meilleure connaissance et compréhension du syndrome de la Tourette. Il fut d’ailleurs décoré de l’ordre de l’empire britannique par Elizabeth II en 2019. Cette scène ouvre le film et en donne le ton puisque John ne peut s’empêcher de crier « Fuck the Queen ! ». Le film de Kirk Jones va osciller entre humour et émotion sans jamais tomber dans la mièvrerie. John est regardé avec bienveillance, sympathie et sans moquerie. Certaines scènes sont vraiment marquantes comme celle où John rencontre une jeune femme, atteinte de la même maladie, leur conversation commence par une incroyable série d’insultes ! Le parcours de notre héros est remarquable, édifiant (la fin appuie un peu trop sur cela) et la performance de Robert Aramayo est extraordinaire. Une comédie sociale réussie comme les anglais savent en réaliser.

Et sinon :

  • « Les filles du ciel » de Bérangère McNeese : Héloïse, presque 16 ans, a fugué de son foyer pour mineurs. Mallorie, qui l’a aidée à ne pas se faire prendre par le vigile du supermarché après un vol, lui propose de venir habiter avec elle. Dans l’appartement, il y a aussi Mona, une ancienne toxico devenue caissière de supermarché, Jenna qui travaille en boite de nuit avec Mallorie et le bébé de cette dernière. Chacune met l’argent gagné dans le pot commun. Dans cette petite communauté, la sororité passe avant tout et tout le monde. Mais Héloïse va découvrir que les règles du groupe peuvent être oppressantes et intrusives. L’actrice Bérangère McNeese réalise ici son premier film qui est un concentré d’énergie et de rage. Les quatre filles ont soif d’indépendance, surtout loin des hommes. La réalisatrice porte un regard plein de tendresse sur son gang de filles. Et les quatre héroïnes sont bien évidemment attachantes : la gouailleuse Mallorie (Shirel Nataf découverte dans l’excellent « Ma frère »), la solide Jenna (Yowa-Angélys Tshikaya), la fragile Mona (Mona Berard) et la toute jeune et déterminé Héloïse (Héloïse Volle), quatre actrices formidables au naturel déconcertant.

 

  • « Romeria » de Carla Sion : Marina a 18 ans, elle est orpheline et pour avoir accès à une bourse d’études, elle doit obtenir un document d’état civil qu’elle n’a pas. La famille de son père doit la reconnaître officiellement. Elle se rend donc en Galice, à Vigo, pour rencontrer la famille de son père qu’elle n’a jamais connu. Marina y est accueillie plus ou moins chaleureusement. Le souvenir de son père, mort du sida, a laissé une empreinte douloureuse sur ses proches. « Romeria » fait des aller-retours entre le présent de Marina et le journal intime de sa mère en 1983. Leur histoire raconte celle de l’Espagne. Après la dictature, la Movida fut un incroyable élan de libération et de vitalité. Mais ce fut également une période synonyme de drogues. Le film rappelle ce que furent les débuts de l’épidémie de sida et la honte qui les accompagna. Marina découvre beaucoup de choses sur son père et les conditions de son décès. La famille bourgeoise de celui-ci est experte en non-dits pour protéger sa réputation. « Romeria » est vibrant de sensations, de soleil et de vent et il est porté par la jeune Llucia Garcia, lumineuse et infiniment touchante.

 

  • « La femme de » de David Roux : A la mort de sa mère, Antoine souhaite emménager dans la demeure familiale à Angers pour que son père, impotent, ne reste pas seul. Marianne, son épouse, refuse mais qu’importe son avis. Ne travaillant pas, elle pourra bien s’occuper de son odieux beau-père qui la sonne littéralement pour oui ou pour un non. Marianne commence à étouffer dans cette grande demeure bourgeoise où elle devient de plus en plus invisible pour son entourage. « La femme de » évoque bien entendu l’univers de Claude Chabrol qui observait avec acuité les travers de la bourgeoisie. Insidieusement, la personnalité de Marianne est effacée par l’autorité de son mari, par ses devoirs d’épouse et de mère. Elle se doit d’être toujours disponible, tirée à quatre épingles et obéissante. Ses enfants semblent également faire peu de cas d’elle, sa fille adolescente ira même jusqu’à dire au lycée qu’elle est morte. Le réveil de Marianne viendra de son passé. Pour incarner cette femme entravée, Mélanie Thierry est admirable, elle incarne à la perfection la mélancolie de Marianne et son envie de partir.

 

  • « La corde au cou » de Gus Van Sant : Tony Kiritsis est totalement ruiné et il en veut tout particulièrement à la société de crédit avec qui il a traité ses affaires. Il estime être victime d’une injustice et il décide de kidnapper le directeur de cette société. Ce dernier étant en train de se la couler douce en Floride, Tony enlève son fils qui travaille là. Il a imaginé un système pour tenir son otage : un fil de fer est placé autour de son cou et il est relié à la gâchette d’un fusil à canon scié. Les médias américains vont suivre en direct le kidnapping et son dénouement. Gus Van Sant s’inspire ici d’un véritable fait divers de 1977, le générique de fin montre des images de l’époque. Le réalisateur fait le portrait d’un homme désespéré, ayant tout perdu et dont la colère le pousse à commettre un acte fou. Sa violence n’est pas sans faire écho à ce qui se passe aujourd’hui aux Etats-Unis. L’ultralibéralisme écrase toujours les plus fragiles. Tony Kiritsis, interprété par Bill Skarsgard, est un personnage pour lequel on ressent de l’empathie malgré ses agissements. Il en est de même pour  sa victime (Dacre Montgomery) qui se fait copieusement rabaisser par son père (Al Pacino) qui n’a pas l’intention d’interrompre ses vacances pour lui venir en aide. Gus Van Sant nous revient donc en pleine forme avec ce film sur la révolte d’un homme déclassé socialement.

 

  • « Nous l’orchestre » de Philippe Béziat : Philippe Béziat nous plonge au cœur de l’Orchestre de Paris dirigé, pour la plupart des œuvres interprétées, par le jeune et dynamique chef d’orchestre finlandais Klaus Mäkelä. Une immersion totale permise grâce à de nombreux micros répartis dans la grande salle de la Philharmonie nous permettant ainsi de nous mettre à la place des musiciens. Ils sont d’ailleurs interrogés individuellement sur l’écoute d’un passage musical, sur leur choix de jouer dans un orchestre. Certains y ont fait toute leur carrière, d’autres ne seront que de passage. Le document fait la part belle aux répétitions, aux concerts et souligne l’incroyable sens du collectif de ces cent vingt musiciens. Mais le réalisateur n’enjolive pas non plus la vie du groupe, il y a aussi des disputes, des rivalités, des antipathies comme sur n’importe quel lieu de travail. Malgré cela, l’harmonie se fait une fois sur scène, la musique surpasse et transcende tout. Passionnant et intelligemment mis en scène, ce documentaire nous permet de découvrir l’envers du décor des concerts de l’Orchestre de Paris.

Inventer sa chambre à soi de Chantal Thomas

Dans cet essai, inspiré par « A room of one’s own » de Virginia Woolf, Chantal Thomas s’intéresse à trois autrices de nationalités et d’époques différentes : Virginia Woolf, Colette et Patti Smith. Leur point commun est leur volonté farouche de créer et de s’inventer un espace physique ou mental propice à leur épanouissement artistique.

Virginia Woolf écrit en 1928 ce texte génial qu’est « A room of one’s own » où l’une de ses idées majeures est que les conditions concrètes, dans lesquelles on crée, sont essentielles. Il faut de l’argent et une chambre à soi. La sienne sera un atelier au fond du jardin de sa propriété de Rodmell, un lieu paisible, isolé et ouvert sur la campagne du Sussex. Son mariage avec Leonard ne fut jamais une entrave, bien au contraire, il contribue à son indépendance. Ce qui ne fut pas le cas du mariage de Colette et Willy. Comme celui des Woolf, il est possible de le qualifier de mariage littéraire mais il fut une véritable prison pour Colette. Elle mit des années à conquérir sa liberté, à imposer son talent et à trouver son espace de création (Willy ne lui laissait qu’un bout de table). « Car, c’est à partir de la table à écrire, de l’observance d’une règle (une discipline qui lui vient de ses années de prisonnière) qu’elle organise et redessine chaque jour sa chambre à soi ».  

Ce lieu à soi s’élargit avec Patti Smith qui écrit à la table de ses cafés préférés. « Les cafés offrent une alternative à la quête d’un lieu où se poser hors environnement quotidien, familial, de couple. Un lieu qui est une fenêtre sur la ville, sur les gens, sur soi, et où aucune demande, ni tâche à accomplir, ne vient perturber nos élucubrations. » A la fermeture du café ‘Ino à New York, le propriétaire a offert sa table fétiche à Patti Smith qui l’a installée dans son studio de Rockaway Beach. Le lieu à soi, l’espace de liberté nécessaire à la création se réinventent pour chacune.

Aux vies de ces trois autrices, Chantal Thomas entrelace ses propres souvenirs, sa propre recherche de temps à soi et d’un lieu pour créer. L’ensemble est un hommage sensible et délicat à Virginia Woolf, Colette, Patti Smith et une ode à la liberté de penser et de vivre.

Les miettes de Lukas Bärfuss

Adelina naît à Zurich dans les années 50. Elle est fille d’immigrés italiens, son grand-père fut un partisan de Mussolini. L’enfant se révèle peu douée pour l’école au grand désespoir de son père qui s’imagine écrivain. Ce dernier meurt lorsqu’Adelina a 18 ans, laissant derrière lui de fortes dettes. La jeune fille venait de découvrir son talent pour la broderie mais elle doit abandonner son apprentissage pour aller à l’usine. Elle rencontre Toto, qui travaille sur des chantiers. Leur amour perdure jusqu’à la naissance de leur fille Emma. Le père prend alors la poudre d’escampette et Adelina se retrouve seule à subvenir à leurs besoins et à rembourser les dettes de son père. « Elle était lasse de tous ces efforts, de ces vicissitudes, lasse du travail, lasse d’Emma, lasse des ennuis, de l’argent, du souci d’en trouver, aujourd’hui et dans un avenir proche. » 

« Les miettes » de Lukas Bärfuss est un passionnant roman sur la violence du déterminisme social. Adelina, qui est sortie de l’école sans savoir lire ou écrire, est victime des erreurs de son père, qui lui a même avait souffert en raison du sien. La faute originelle, que semble payer la famille, est celle du grand-père qui s’est rangé du côté du fascisme après la grande guerre. Ses relations avec son fils se sont compliquées lorsqu’il a découvert les origines slaves de la famille de sa femme. Son mépris se transmettra à la génération suivante puisqu’Adelina subira celui de son père qui la considère comme une idiote et une insulte à son intelligence. Pauvreté, racisme, domination masculine, avec un tel bagage l’héroïne de Lukas Bäfuss avait peu de chance de s’en sortir et sa relation avec sa fille en pâtit nécessairement. Cet engrenage terrible fait de détestation filiale et de déterminisme social va précipiter le destin d’Adelina pour aboutir à une fin déchirante.

J’ai appris avec joie que ce roman captivant était annoncé comme la première partie d’une trilogie. Je me réjouis déjà de lire la suite.

Traduction Camille Luscher

Trois jours pour la joie d’Olivier Bruneau

« Un beau mariage, avec un homme doux et attentionné, deux enfants magnifiques, une villa d’architecte dans un lotissement de Châtenay-Malabry et un poste à responsabilités très bien payé… Je cochais toutes les cases du bonheur. » Pourtant Hélène ne va pas bien. Après un burn-out et un « accident » avec le bus 74 place Clichy, elle décide de tout plaquer et de placer son destin entre les mains de Jordan Stevens, un populaire auteur et coach en développement personnel.  Hélène s’est inscrite à un séminaire de trois jours à la Défense. De nombreux ateliers sont organisés, ainsi que des meetings où Jordan motive et galvanise ses troupes. Malgré son enthousiasme, Hélène finit par avoir des doutes sur la méthode employée par Jordan.

Je découvre avec ce roman, Olivier Bruneau qui poursuit ici un cycle, entamé avec « Insomnia », nommé « Les damnés du capitalisme ». « Trois jours pour la joie » explore cette injonction au bonheur de nos sociétés contemporaines. Le discours de Jordan est odieux puisqu’il explique que le bonheur ne dépend que de chacun, aucunes contingences sociétales, aucun déterminisme n’existent pour lui. Il est brutal avec ses groupies, les oblige à faire des choix de vie radicaux. Dans ce huis clos de plus en plus étouffant, Hélène est l’unique narratrice de ces trois jours de séminaire. Le lecteur vibre, s’inquiète, se crispe au fil de ses pensées changeantes, instables, de ses enthousiasmes, de ses doutes. Le personnage d’Hélène est très intéressant, à la psychologie finement analysée par Olivier Bruneau.

« Trois jours pour la joie » est un court roman, intense, haletant qui décortique intelligemment les travers de notre époque. J’ai maintenant hâte de lire « Insomnia ».

La voie de Gabriel Tallent

Dans le sud du désert de Mojave, Dan et Tamma sont en dernière année de lycée. Les deux amis ont une passion pour l’escalade et ils s’entrainent tous les matins avant d’aller en cours. Une fois leur diplôme en poche, ils souhaitent partir sur les routes pour pratiquer leur sport. Tout pour fuir l’endroit où ils ont grandi. La mère de Dan a connu un grand succès littéraire dans sa jeunesse mais elle est plongée depuis dans une dépression qui la paralyse. Tamma est méprisée par sa mère et son petit ami dealer de drogues. En dehors de l’escalade, Tamma est une jeune femme rebelle, insolente qui n’a aucune chance de rentrer à l’université au vu de ses résultats scolaires. Ce qui n’est pas le cas de Dan, étudiant sérieux et brillant. Ses parents le poussent d’ailleurs à poursuivre ses études et à s’éloigner de sa meilleure amie.

Comme de nombreux lecteurs, j’avais été totalement éblouie par le premier roman de Gabriel Tallent « My absolute darling ». Huit ans après avoir connu un succès fulgurant, il revient avec un deuxième roman très éloigné du premier, ce qui est une excellente chose. Malgré tout, on retrouve dans « La voie » des familles déficientes, maltraitantes surtout dans le cas de Tamma. Celle-ci pourrait être une cousine de Turtle, l’héroïne de « My absolute darling ». Elle est revêche, asociale, obsédée par la sexualité et vulgaire. Vue comme cela, elle ne semble pas très sympathique mais c’est pour moi le personnage le plus intéressant du roman, la plus téméraire et la plus attachante. La force de son amitié avec Dan est au cœur du roman, tout comme leurs questionnements sur leurs choix de vie après le lycée. L’escalade sert bien entendu de métaphore de la vie, de la recherche de la voie à suivre et des difficultés qui seront à traverser.

Malgré quelques longueurs, « La voie » est le récit touchant d’une formidable amitié où Gabriel Tallent montre à nouveau sa capacité à imaginer des personnages forts et marquants.

Traduction Laura Derajinski

Les habitantes de Pauline Peyrade

Emily vit dans la maison de sa grand-mère depuis l’âge de neuf ans mais elle n’en est pas l’unique propriétaire. Après la mort de sa grand-mère, son père et sa demi-sœur souhaitent vendre. Des lettres arrivent jusqu’à Emily qui tente au départ de les ignorer. Elle vit dans ce hameau, au cœur d’une forêt, de collines, retirée avec sa chienne Loyse. Elle travaille dans la ferme d’Aude qui vit également seule avec sa chienne. La jeune femme n’imagine pas un seul instant pouvoir habiter ailleurs.

En exergue de son deuxième roman, Pauline Peyrade a placé un poème d’Emily Brontë qui fut sa source d’inspiration pour son personnage principal. Elles partagent toutes deux un attachement viscéral au lieu qu’elles habitent et à leur chien. Elles font corps avec leur environnement, avec les paysages qui les entourent. Chez Pauline Peyrade, le vivant bruisse à chaque page, il frémit, gronde et murmure. « L’été grésille au-dessus de la maison. Le ciel cuit, le lierre sèche sur les pierres, visité par les guêpes et les pucerons. Des papillons de nuit meurent dans les angles des combles, des mouches volent près du plafond. Des courants d’air chaud parcourent l’ombre, ralentissent au-dessus du lit. A l’intérieur d’un cône de terre et de plantes jaunes, sous l’appui de la fenêtre qui regarde le jardin, une hirondelle tourne sur elle-même. » Qu’ils soient arbres, insectes, oiseaux, mammifères, tous habitent ce lieu au même titre qu’Emily. Pauline Peyrade apporte une grande attention à l’ensemble du vivant, le décrit minutieusement dans une langue poétique, sensorielle, organique. Le roman pourra déconcerter ses lecteurs, en son cœur il garde une étrangeté, une opacité qui m’ont séduite et intriguée.

« Les habitantes » est un roman surprenant qui questionne notre manière d’habiter un lieu, de le regarder tout en ne mettant pas l’homme au centre de son environnement.

 

Les années souterraines de Hugo Lindenberg

« L’enfance, ce chemin de ronces, je m’en suis extirpé avec tant de hâte. Elle réside tout entière, images, goûts, sensations, entre les parois de cet immeuble du quinzième arrondissement de Paris, chez mon père, où j’ai croupi dix ans, du jour de la mort de ma mère à mes quinze ans. Je n’y pense jamais, mais la nuit je le retrouve en rêve, cet appartement. » Après la mort de sa belle-mère, le narrateur, architecte installé en Californie, doit revenir à Paris pour vider l’appartement de son père. Dans ce lieu, il a vécu une enfance malheureuse. Son père le négligeait autant que la propreté de son intérieur. Le narrateur tourne autour de son ancien immeuble, erre dans le quartier, s’installe dans un hôtel à proximité, rate un colloque à Berlin sans réussir à franchir la porte de l’appartement où il a grandi.

J’avais beaucoup aimé le premier roman d’Hugo Lindenberg « Un jour ce sera vide ». J’ai retrouvé dans « Les années souterraines » tout ce qui m’avait séduite à l’époque : le récit d’une enfance douloureuse et solitaire, une extrême sensibilité et une grande qualité de la langue. Dans son dernier roman, Hugo Lindenberg interroge profondément la paternité. Son narrateur n’a pas le désir d’avoir des enfants contrairement à sa compagne Rebecca. Elle espère que son voyage le réconciliera avec son enfance. L’indifférence de son père se double du poids de la Shoah, qui de manière insidieuse, influence la descendance des rescapés. Mais « Les années souterraines » n’est pas qu’un roman sombre, le séjour du narrateur à Paris sera également l’occasion de belles rencontres : Solange, une jeune veuve et son fils, Ali qui a repris le bar-hôtel de son père, Enzo le jeune thésard/gardien d’immeuble et les habitants de l’immeuble ayant connu son père.

Avec son dernier roman, Hugo Lindenberg confirme son talent, sa capacité à se placer à hauteur d’enfant avec délicatesse et à rendre les sentiments les plus complexes au travers d’une magnifique écriture.

Kes de Barry Hines

Billy Casper vit dans une ville minière décatie du nord de l’Angleterre. Son père est parti, sa mère est souvent absente et son frère aîné Jud se défoule sur lui. A l’école, les choses ne se passent pas mieux. Le frêle garçon est souvent pris comme souffre-douleur par les autres élèves. L’enseignement se fait à coup de punition et d’humiliation. Seul Mr Farthing sait être l’écoute de ses élèves et il décèle chez Billy une lumière. Celle-ci lui vient de Kes, un faucon crécerelle qu’il a recueilli. Billy, qui s’ennuie à l’école, lit des livres sur la fauconnerie pour apprivoiser l’oiseau.

« Kes » a été publié en 1968 et il fut adapté l’année suivante par Ken Loach (le film a d’ailleurs été tourné à Barnsley, Yorkshire, ville de naissance de Barry Hines). L’univers de l’écrivain et celui du réalisateur se correspondent parfaitement et Ken Loach adaptera d’autres textes de Hines. Le monde de Billy est celui de la classe ouvrière pauvre. Négligé par sa mère, abandonné par son père, le jeune garçon traine avec de mauvais garçons, fait de nombreuses bêtises. Son horizon est plus que bouché et son avenir est tout tracé : la mine dès qu’il quittera l’école à 15 ans. Il y a des scènes très marquantes de maltraitance comme celle où le prof de gym empêche Billy d’aller manger parce que le match de foot n’est pas fini et l’oblige ensuite à rester de longues minutes sous l’eau glacée. En miroir de ce moment violent, s’offre au lecteur une scène superbe de fauconnerie devant les yeux émerveillés de Mr Furthing.

« Kes » est un roman d’apprentissage cruel, brutal, d’un réalisme saisissant. La relation entre Billy et son faucon est bouleversante de beauté.

Traduction Clémentine Gauthiers

 

Bilan livresque et cinéma de mars

J’ai pu lire huit livres durant le mois de mars avec des découvertes et des confirmations :

-« Le parlement de l’eau » de Wendy Delorme dont l’univers original ne cesse de me surprendre ;

-« La nuit retrouvée » qui allie les talents de Lola Lafon et Pénéloppe Bagieu pour nous raconter un secret familial ;

– « Les fantômes de Shearwater, ma deuxième lecture de Charlotte McConaghy confirme tout le bien que je pense de son travail ;

– « Les habitantes » qui m’a permis de découvrir la plume très poétique de Pauline Peyrade ;

– « Les années souterraines » d’Hugo Lindenberg que je retrouve après avoir adoré son premier roman « Un jour ce sera vide » ;

– « Le livre de Sève » où Charlotte Monsarrat nous propose une belle fable écologique sur la sororité ;

– « Kes » de Barry Hines, un roman social cruel et déchirant qui fut adapté par Ken Loach ;

– « La voie » de Gabriel Tallent que je n’ai pas fini au moment où j’écris ses mots mais je suis très curieuse de voir ce que l’écrivain américain a à nous proposer après le très puissant « My absolute Darling ».

Durant le mois de mars, je suis allée voir sept films dont voici mes préférés :

Scolarisée dans un établissement catholique depuis l’enfance, Ainara, 17 ans, annonce à sa famille qu’elle souhaite entamer une période de « discernement » en vue d’entrer dans les ordres. Les réactions sont très contrastées. Son père, assez absent, semble peu affecté et s’intéresse surtout au coût du projet. Sa grand-mère est très peinée de voir sa petite-fille rentrée dans un ordre cloîtré. Sa tante, athée, est farouchement opposée au projet et demande à sa nièce de différer sa décision pour découvrir un peu plus le monde. Elle pense que la perte de sa mère à un jeune âge a créé une vulnérabilité chez la jeune femme.

J’ai découvert Alauda Ruiz de Azuà grâce à sa formidable série « Querer » (diffusée sur Arte). Elle s’intéresse ici encore à la famille et à son équilibre précaire. Le choix d’Ainara modifie profondément les relations entre les différents personnages. Les conflits, les oppositions resurgissent et clivent les adultes. Le film ne juge pas Ainara et sa foi. Les raisons de son choix, alors qu’elle a des amis, sort, boit, ne sont pas le cœur de l’intrigue contrairement à ce que cela provoque sur ses proches. Alauda Ruiz de Azuà dissèque les liens familiaux avec beaucoup de nuance et de subtilité.

1910, Kentucky, le jeune Lionel a l’oreille absolue et est synesthésique. Devenu adulte, il quitte la ferme de ses parents pour le conservatoire de Boston. Un soir, au pub, il fait la connaissance d’un étudiant en composition, David, qui se passionne pour les chansons folkloriques. Coup de foudre entre les deux hommes qui sera contrarié par la première guerre mondiale.

« Le son des souvenirs » est un très beau mélo qui a l’élégance de ceux de Douglas Sirk. L’histoire d’amour entre Lionel et David est faite de pudeur, de délicatesse et bien évidemment de discrétion. Pas besoin d’effusion excessive pour sentir la profondeur de cet amour que Lionel ne pourra jamais oublier. Encore une fois Paul Mescal et Josh O’Connor sont parfaits et bouleversants. Le réalisateur nous offre également de très beaux moments lors des enregistrements de chansons traditionnelles dans le Maine imprégnées de mélancolie.

Et sinon:

  • « Rue Malaga » de Maryam Touzani : Maria Angeles, 79 ans, coule des jours heureux rue Malaga à Tanger où elle vit depuis toujours. Tous les commerçants la connaissent et apprécient sa joie de vivre. La visite de sa fille Clara va tout chambouler puisqu’elle veut vendre l’appartement de sa mère. Elle a des difficultés financières depuis son divorce et elle souhaite que sa mère vive avec elle à Madrid. Pour Maria Angeles, il est hors de question de quitter Tanger. « Rue Malaga » est une comédie réjouissante qui nous donne le grand plaisir de revoir Carmen Maura sur grand écran. Le rôle de Maria Angeles lui va comme un gant, le personnage est solaire, espiègle et plein de ressources. La réalisatrice nous offre de très belles scènes romantiques avec la rencontre de son héroïne avec un antiquaire gentleman. La rue Malaga est l’un des personnages du film : populaire, gouailleuse, l’entraide et la débrouille y sont les maîtres mots. Le film de Maryam Touzani est joyeux malgré l’avenir incertain de Maria Angeles dans sa rue adorée, il a autant de charme que son actrice principale.

 

  • « Le testament d’Ann Lee » de Mona Fastvold : Manchester, fin XVIIIème siècle, Ann Lee rejoint la communauté des shakers, un groupe dissident de l’Église anglicane. Leurs rassemblements sont surprenants : ils s’agitent, hurlent pour rentrer en transe et évacuer leurs péchés. Après avoir perdu ses quatre enfants en bas âge, Ann Lee envisage un nouveau modèle de société basée sur l’abstinence et l’égalité entre femmes et hommes. Pour fonder sa nouvelle communauté, elle décide de quitter l’Angleterre pour les États-Unis. An Lee a bien existé et c’est dans le comté d’Albany qu’elle avait choisi de s’installer. Son histoire est méconnue et surprenante. Le film rend parfaitement le côté atypique de la communauté qu’elle a fondée et les images sont absolument splendides et saisissantes. Amanda Seyfried livre une performance éblouissante, elle habite son personnage avec une incroyable intensité. Le destin d’Ann Lee est insolite et le film de Mona Fastvold, entre comédie musicale et récit historique, l’est également.

 

  • « Les rayons et les ombres » de Xavier Giannoli : Jean Luchaire est journaliste et un militant pacifiste. Avec son ami Otto Abetz, il appelle au rapprochement franco-allemand après la première guerre mondiale. Mais, quand la deuxième guerre mondiale éclate, Abetz se rapproche du parti nazi et devient ambassadeur du IIIème Reich à Paris. Luchaire, par vénalité, va suivre son ami et entrainer dans sa chute sa fille Corinne, promise à une belle carrière d’actrice. A travers son film, Xavier Giannoli nous parle de sa crainte de voir la presse tomber dans les mains d’industriels ou de politiciens et ainsi perdre son indépendance. Ce fut le cas durant la collaboration et le journal de Jean Luchaire (1901-1946), « Nouveaux temps », se fera la voix des nazis par le biais d’Abetz. Le film de Giannoli est une fresque spectaculaire qui évoque par moments « Les damnés » de Visconti. Il aurait sans doute gagné à être un peu plus court, la déchéance morale et physique de Jean et Corinne Luchaire est par moments répétitive. Jean Dujardin est absolument parfait dans ce rôle trouble mais la grande révélation du film, c’est Nastya Golubeva qui est tour à tour insolente, naïve, fragile et perdue.

 

  • « Alter ego » de Nicolas Charlet et Bruno Lavaine : Alex et sa femme vivent avec leur fils dans une zone pavillonnaire de province. La maison mitoyenne à la sienne est acheté par Axel et sa sublime épouse. Alors que le couple emménage, Alex découvre que son voisin est son sosie parfait mais avec des cheveux. Mais personne à part lui ne semble s’en rendre compte. La jalousie d’Alex envers Axel va tourner à l’obsession. Je me souviens de « Message à caractère informatif » diffusé sur Canal + où Nicolas et Bruno exerçaient déjà leur sens de l’absurde. Ils le poussent ici très loin, épaulés par un Laurent Lafitte au sommet de son art. Il réussit à rendre les deux personnages distincts, comme en témoigne une scène d’anthologie où Alex et Axel se querellent et se battent. On retrouve la Cogip, entreprise mystérieuse où se déroulait les épisodes de leur série télévisée, dirigée par une Zabou Breitman sur-enthousiaste et moustachue ! C’est drôle, rythmé et totalement délirant.

 

  • « Jumpers » de Daniel Chong : Depuis sa plus tendre enfance, Mabel défend ardemment les animaux et la nature.  Elle se bat contre le maire et son projet de rocade qui va détruire le lac où elle venait avec sa grand-mère. Grâce à une prouesse technologique, l’esprit de Mabel est projeté dans un robot castor plus vrai que nature. En comprenant les animaux, elle espère réussir à sauver son petit coin de nature préféré. Les aventures de Mabel et de ses amis sont particulièrement réussies et rythmées ! Les références cinématographiques sont jubilatoires : Les oiseaux, Les dents de la mer, etc… Et George, le roi des castors, est le mammifère le plus épatant de tout l’univers ! Les studios Pixar reviennent donc en force avec ce dessin animé écolo et enjoué.

Le livre de Sève de Charlotte Monsarrat

« La Mère n’a pas de nom.

Parmi les innombrables femmes enfermées dans le Roncier, certaines pleurent, d’autres font semblant de croire qu’un jour elles pourront sortir. Peu font l’effort de se rappeler qu’au-delà des branches il y a un monde, celui où courent les animaux libres. La plupart ne rêvent plus et n’imaginent rien. Elles n’ont jamais connu autre chose. » Ces femmes sont là pour enfanter et leur progéniture leur est enlevée si elle s’avère de sexe masculin. Les filles resteront dans le Roncier pour, un jour, devenir mère à leur tour. La Mère entend un jour des voix, elle retient un mot, duramen, qu’elle décide de donner en prénom à sa fille. Plus tard, Duramen fera de même avec sa petite sœur qu’elle nommera Sève. Des prénoms, des identités qui leur donneront de la force et le courage de s’extirper du Roncier. Mais seule Sève y arrivera.

« Le livre de Sève » est un très joli conte écologique où l’homme n’est plus au sommet de la chaine alimentaire. La nature a repris ses droits. Mais quelques communautés ont survécu au cœur de la forêt. Sève va aller à leur rencontre et elle va notamment faire la connaissance d’un crieur, un passeur d’histoires qui va lui apprendre à écrire. La très poétique idée de Charlotte Monsarrat est que Sève va raconter son histoire en Ogham, une langue où les lettres ont la forme des arbres et de leurs branches. Le roman est un hommage aux mots, à la puissance de l’imagination. C’est également un texte sur la force du lien entre deux sœurs, entre Sève et Duramen qui veulent conquérir leur liberté.

Entre « La servante écarlate » et « Roman de Ronce et d’Epine », « Le livre de Sève » nous entraine dans un univers surprenant, organique, tour à tour féérique et inquiétant, aux côtés d’une héroïne formidable de courage et d’abnégation.