Bilan livresque et cinéma de septembre

 

Déjà septembre s’achève, il est donc temps de revenir sur mes lectures du mois :

-« Le bureau des audacieuses », Mélanie Adler dresse le formidable portrait d’une femme inspirante et courageuse : la journaliste Séverine

-« Signora Sarfatti » m’a permis de découvrir un personnage très singulier de l’histoire italienne ainsi que la plume poétique et élégante de Serge Airoldi ;

-« A voix haute » est le deuxième roman de Polina Panassenko. Tout aussi réussi que le premier, il nous montre une Russie qui n’a pas fini de régler ses comptes avec le passé ;

-« Dans la tête de Sherlock Holmes-Le cauchemar de Loch Leathan », cette bande-dessinée est toujours aussi foisonnante et inventive mais il s’agit ici d’une histoire en deux parties et je vais avoir du mal à attendre la suite ;

-« Un marché noir », autre deuxième roman parfaitement réussi, cette fois Bérénice Pichat s’intéresse aux zones grises où évoluaient les mercantis ;

-« A la chaîne » où Eli Cranor poursuit sa route dans le roman noir avec cette fois une thématique plus sociale ;

-« Diables blancs », ce roman de James Robert Baker est totalement déjanté et halluciné et c’est réjouissant à lire !

Côté cinéma, j’ai vu 5 films dont voici mes préférés:

Un couple se dispute après une soirée. Les chamailleries se prolongent, semblent anodines. Pourtant Antonio quitte vraiment Marta après des années de vie commune. Cette professeur de sport doit réapprendre à vivre seule, à s’occuper d’elle. Du temps pour elle, elle ne va pas en avoir beaucoup car rapidement une maladie se déclare, un cancer qui change totalement sa façon d’envisager la vie.

Isabel Coixet s’est inspirée de l’autobiographie de Michela Murgia, atteinte d’un cancer du sein et décédée en 2023. Malgré son sujet dramatique, « Trois adieux » est un film lumineux, infiniment délicat. Marta, au tempérament réservé et sérieux, s’ouvre enfin au monde et aux autres. La murmuration des étourneaux dans le ciel de Rome, trois bols en promotion qui redonnent le goût de cuisiner, une silhouette en carton de chanteur de K-pop qui aide à briser la solitude, un collègue plein de charme, Marta s’accroche à ses instants suspendus, harmonieux. Et elle n’oublie pas les autres : sa sœur fantasque ou deux élèves en pleine crise d’adolescence. Alba Rohrwacher prête sa grâce, sa délicatesse à Marta. Elle est solaire et bouleversante. Il me faut préciser qu’Isabel Coixet n’appuie jamais sur le pathos, elle se consacre à la beauté du monde et sa redécouverte par Marta.

 

« Adieu monde cruel » de Félix de Givry : Une course-poursuite en pleine nuit dans les rues de Lisieux. Otto fuit des camardes de collège qui le harcèlent. Il est tellement au bout du rouleau qu’il prévoit de se suicider. Il rédige une lettre d’adieux qu’il photocopie pour l’envoyer à tous les élèves de sa classe. Otto décide de se jeter dans les eaux tumultueuses d’une rivière. Mais son heure n’était pas venue et le jeune garçon s’en sort. Les lettres ont été postées, Otto ne peut pas faire marche arrière sous peine d’humiliation, il choisit donc de se cacher. Au bout de quelques temps, il est recueilli par Léna qui va l’héberger dans une chambre de l’hôtel de sa mère.

Le premier film de Félix de Givry est une douce et tendre histoire de retour à la vie. Les deux adolescents vont vivre dans une bulle pendant quelques jours, quelques semaines loin de la souffrance, loin des adultes. Ensemble, ils apprivoisent la vie, les premiers émois et peuvent envisager la suite. Félix de Givry filme avec beaucoup de délicatesse ses jeunes formidables acteurs : Jane Beever et Milo Machado Graner (l’enfant de « Anatomie d’une chute »). Lumineux, « Adieu monde cruel » n’est pas sans évoquer François Truffaut et ses « Quatre cents coups ». Petit clin d’œil à la nouvelle vague, la voix off, qui nous raconte l’histoire de Léna et Otto, est celle de François Lebrun, inoubliable actrice de « La maman et la putain ».

Et sinon :

  • « L’inconnue » d’Arthur Harari : David Zimmerman, un photographe solitaire, se laisse entrainer dans une fête par des amis. Durant la nuit, il fait l’amour avec une inconnue. Lorsqu’il se réveille, il est dans le corps de la jeune femme qui se prénomme Eva. Il se met à sa recherche grâce au portefeuille qui se trouve dans la poche de son manteau dans l’espoir de réintégrer son propre corps. Arthur Harari a ici imaginé un ovni cinématographique. Il nous plonge dans un cauchemar kafkaien. Une fois le point de départ fantastique accepté, le réalisateur s’attache au quotidien, au réel des personnages confrontés à une situation déstabilisante. Leurs réactions semblent parfaitement logiques en pareilles circonstances. L’atmosphère de « L’inconnue » est sombre, poisseuse, inquiétante. Léa Seydoux et Niels Schneider sont méconnaissables. Elle, est loin du glamour, aucun maquillage sur son visage totalement opaque. Lui, est d’une maigreur effrayante comme proche de la disparition. D’ailleurs, David photographie des lieux, des rues, des immeubles et vérifie ce qui a changé avec des clichés anciens. « L’inconnue » est une œuvre déroutante, singulière et captivante.

 

  • « La vie d’une femme » de Charline Bourgeois-Tacquet : Gabrielle mène sa vie tambour battant. Elle est chirurgienne maxillo-faciale et cheffe de service dans un hôpital parisien. Son emploi du temps est surchargé mais elle arrive également à intervenir en Ukraine et à s’occuper de sa mère atteinte de démence. Gabrielle a choisi de ne pas avoir d’enfant et son mari la compare à Robocoop. Le centre du film est le personnage de Gabrielle, une femme solide, énergique, droite et brillante. Si le récit n’était que celui-là, le parcours sans faute d’une chirurgienne, il n’aurait pas beaucoup d’intérêt. Au fil du temps, Gabrielle nous montre ses failles : sa mère qui s’est peu occupée de ses enfants, son adjoint et ami qui quitte l’hôpital sans la prévenir, le manque de moyens à l’hôpital et son coup de cœur pour une écrivaine venue la regarder travailler pour un roman. Gabrielle est un personnage plus complexe, plus sensible et fragile qu’il n’y parait au départ. Son aplomb, sa détermination ne suffisent pas toujours. Son aventure avec l’écrivaine, qui l’emmène dans les montagnes italiennes auprès d’Erri de Luca, est une soupape, un moment de respiration dans son quotidien beaucoup trop stressant. Gabrielle est incarnée par Léa Drucker, parfaite comme à son habitude, dans ce rôle intense.

 

  • « Fjord » de Cristian Mungiu : Mihai Gheorghiu, un ingénieur roumain, s’installe en Norvège avec sa femme Lisbet, originaire de ce pays, et leurs cinq enfants. Leur intégration se déroule à merveille, chacun est apprécié dans son travail : lui comme informaticien, elle comme aide-soignante dans un Ehpad. les deux aînés trouvent rapidement une amie sincère. les choses se gâtent lorsqu’une enseignante découvre des bleus sur le corps de la fille aînée du couple. Une enquête sociale est alors initiée. En attendant les conclusions, les cinq enfants sont enlevés à leurs parents et placés dans des familles d’accueil. Cristian Mungiu cherchait à montrer dans son dernier film, l’impossible communication entre deux mondes totalement opposés. Il y a d’un côté une famille roumaine extrêmement croyante, rigoriste dans ses méthodes d’éducation et de l’autre côté un pays scandinave progressiste mais qui au nom de l’intérêt supérieur de l’enfant place une famille dans un terrible et sévère engrenage. Aucune des deux parties n’est épargnée par le réalisateur, les torts et l’incompréhension sont partagés et chaque partie tombe dans l’excès. Le récit est tendu, efficace mais il s’avère également un peu trop long (2h26).

 

A voix haute de Polina Panassenko

La narratrice, née en Russie mais élevée en France, souhaite devenir comédienne. Elle décide donc d’intégrer l’École du Théâtre National de Moscou. Une institution prestigieuse mais qui est restée figée dans des conventions, des hiérarchies poussiéreuses. Les maîtres doivent être vénérés, adulés par leurs élèves et les jeunes femmes ont interdiction de porter des objets lourds ou de fumer en public. Le soir, la narratrice retrouve son grand-père qui continue à parler tout bas pour que les voisins n’entendent pas les conversations. Un soir, il donne à sa petite-fille une pièce d’or à l’effigie de Nicolas II. Elle a appartenu à l’arrière-arrière-grand-père de la narratrice, mort en 1938 à 7520 km de chez lui. Elle n’a jamais entendu parler de lui et décide de chercher sa trace dans les archives.

« Tenir sa langue », le premier roman de Polina Panassenko m’avait enthousiasmée par son inventivité et son humour. J’avais donc hâte de découvrir son nouveau roman et je n’ai pas été déçue par ma lecture. Comme dans « Tenir sa langue », la narratrice a une double nationalité, une double culture. Dans son premier roman, elle racontait son arrivée en France et son adaptation à son nouveau pays. Ici, elle cherche à renouer avec la Russie, avec ses racines familiales. Une première partie est consacrée à ses études à l’école de théâtre et son univers archaïque. Le récit se tourne ensuite vers les recherches sur l’arrière-arrière-grand-père. La jeune femme ressent une profonde nécessité à comprendre ce qui lui est arrivé et à rompre le silence. L’histoire personnelle s’imbrique alors dans celle du pays.

« Ivan Evdokimovitch Rebizov

Date d’arrestation : 1937

Dossier d’archives numéro : P-16742

Source d’information : GARF

C’est la nuit. Je regarde ces quatre lignes s’afficher à l’écran et j’ai la sensation d’avoir trouvé la preuve qu’on peut sentir quelque chose qu’on ne sait pas. Souffrir d’une absence qu’on ignore. Je me demande si ce qui est tu dans cet appartement l’est aussi au-delà. Dans l’immeuble, dans le rue, dans la ville, sur tout le territoire. » 

Ivan Rebizov a été arrêté et condamné à dix ans de camp de travail correctionnel pour être réhabilité bien des années après sa mort. La narratrice a pu consulter des archives, des dossiers de prisonniers mais le résultat des élections de 2012 amorce un recul démocratique : l’association Memorial est dissoute en 2021, le musée du goulag est dorénavant fermé. Les vies brisées par la terreur stalinienne disparaissent à nouveau.

« A voix haute » permet de redonner vie à Ivan Rebizov, de le nommer sans honte et sans peur. Avec une langue alerte, tour à tour malicieuse et grave, Polina Panassenko rend un hommage touchant à son aïeul et nous plonge dans une Russie qui n’a pas fini de régler ses comptes avec son passé.

 

Le nid de Shirley Jackson

Elizabeth Richmond, 23 ans, travaille comme secrétaire dans un musée. Elle vit avec sa tante Morgen depuis de nombreuses années. Les deux femmes ont une vie monotone et très routinière. La tante régit d’une main ferme la vie de sa nièce mais également son compte en banque. Elizabeth se met alors à souffrir d’importantes migraines. Elle semble inconsciente de certains de ses actes. Morgen l’emmène chez un médecin, puis un psychiatre, le docteur Vray, qui pratique l’hypnose.

« Le nid » a été publié en 1954, quelques années avant « La maison hantée ». Le malaise est prégnant dès les premières pages du roman. Shirley Jackson excelle à installer des atmosphères inquiétantes. Le mal-être d’Elizabeth se traduit par des personnalités multiples mises à jour durant les séances d’hypnose. Un excellent chapitre du roman montre une Elizabeth en fuite à New York, l’autrice nous fait pénétrer dans son esprit perturbé, embrouillé. L’état psychique de l’héroïne permet d’interroger la place des femmes dans la société américaine. Elizabeth se doit d’être sage, docile, effacée. Dès le début de sa maladie, elle est qualifiée d’hystérique.

Contrairement à ses futurs romans, « Le nid » ne comporte que peu d’ellipse. Le texte est ici trop explicatif et bavard notamment dans les deux chapitres consacrés au docteur Vray.

Malgré les qualités de sa première partie, « Le nid » n’est pas le plus marquant des romans de Shirley Kackson. On y retrouve néanmoins sa capacité à créer des atmosphères étranges, déstabilisantes et son questionnement sur la place des femmes.

Traduction Clément Martine

Signora Sarfatti de Serge Airoldi

Après une décennie d’absence, Margherita Sarfatti revient en Italie dans sa propriété du Soldo. Elle s’était enfuie en 1938 en raison des lois raciales. Une ironie de l’Histoire pour cette juive convertie au catholicisme qui fut la maitresse de Mussolini. Margherita Sarfatti, la vénitienne fortunée et cultivée, influença les idées du Duce avant la 1ère guerre mondiale. Mais son ascendance sur cet homme bestial et sur certains intellectuels ou artistes ne dura pas. Au Soldo, un homme guette le retour de la Signora Sarfatti. Giovanni Battista, devenu jardinier du domaine après la 1ère guerre mondiale, est resté là durant toutes ses années. Il n’est pas ravi de revoir cette femme arrogante mais il a une dette avec elle.

« Signora Sarfatti » est une confrontation muette, jusqu’à une scène saisissante, entre Margherita Sarfatti et son jardinier. « Rien n’a changé, se convainc Margherita Sarfatti. Aussi loin que porte son regard, tout semble intact, demeuré dans l’état d’avant. » Tout le roman questionne la permanence et l’impermanence des êtres et des idées. Pour Giovanni Battista, les hommes n’ont pas changé malgré la paix retrouvée. Il ne peut oublier ou pardonner la folie meurtrière que furent les deux guerres mondiales. Et il constate chaque jour que les idées nauséabondes sont toujours présentes. Le retour de sa patronne ne fait que le conforter, elle qui n’a ni regret, ni remords et n’assume pas son rôle auprès du Duce. L’une des forces du roman tient dans ses deux personnages. Margherita Sarfatti a un côté détestable mais elle est également pitoyable dans son aveuglement et son déni. Giovanni Battista est quant à lui très touchant, désillusionné, taiseux. Il se réfugie dans les livres et la nature. Pour rendre compte de cette opposition, la langue de Serge Airoldi est précise, ciselée, poétique et élégante. Elle m’a séduite dès les premières lignes.

Le roman de Serge Airoldi raconte avec justesse ces moments de bascule de l’Histoire, les compromissions, les blessures inguérissables et le pardon impossible. Un très beau texte, poignant et érudit.

Chimère de Julie Wolkenstein

En 1994, G. Osmond, photographe et collectionneur d’objets d’art, décède après avoir été poussé par-dessus un parapet du piazzale dei Martiri à Rome. Il semble que sa chute résulte d’une altercation avec une femme, Serena Merle. Vingt six ans après les faits, le petit-fils de la victime, Henri, cherche à en savoir plus sur son grand-père et sur les évènements qui ont entrainé sa mort. Cinq femmes vont se succéder pour raconter leur vérité et leurs souvenirs.

« Chimère » s’ouvre sur une citation d’Henry James, que Julie Wolkenstein connait si bien : « On ne dit jamais tout. » Chacune des narratrices va faire la preuve de la justesse du romancier américain. La narration se fait de façon différente pour les cinq femmes : un long mail envoyé au petit-fils de la victime, un monologue, des notes pour un article de journal, des séances de psy et une narration classique à la troisième personne du singulier. Les faits sont ainsi étudiés sous des angles variés et nous entrainent à Paris, Rome, Florence ou Saint-Pair-sur-Mer des années 70 à l’année 2024. Comme tout bon polar, de nombreux secrets, des deuils, des histoires d’argent émaillent la vie de cette famille. Le lecteur pourra s’amuser à reconstituer le puzzle, à déjouer les fausses pistes semées avec malice par Julie Wolkenstein. La galerie de personnages est particulièrement riche.

Hommage à « Portrait de femme », ce qui n’a évidemment rien pour me déplaire, et aux polars que Julie Wolkenstein affectionne, « Chimère » m’a totalement enchantée. La fluidité de la prose de l’autrice, la construction astucieuse du roman ont grandement contribué à mon plaisir de lecture.

Le bureau des audacieuses de Mélanie Sadler

Dans les pages du « Cri du peuple », relancé par Jules Vallès après son retour d’exil, naît le 15 décembre 1883 Séverine. Le jeune femme, venue de la petite bourgeoisie, n’était pas destinée à devenir journaliste. Elle fut éduquée pour être une épouse modèle, pratiquant la broderie et le piano. Elle n’eut d’ailleurs pas le choix que d’obéir à ses parents et elle devint mère à l’âge de 17 ans avant de s’enfuir en devant abandonner son fils. Grâce à Vallès, Séverine, qui au départ avait choisi un pseudonyme masculin, put devenir pleinement journaliste.

« Le bureau des audacieuses » nous raconte la vie de cette femme inspirante et courageuse. Son parcours fut bien évidemment semé d’embuches et d’hommes sexistes. A l’époque, le métier de journaliste était la chasse gardée des hommes. Il faut donc saluer Jules Vallès qui décida de confier la direction du « Cri du peuple » à Séverine après sa mort. Plus tard, elle participa à l’aventure de « La Fronde », journal entièrement écrit et réalisé par des femmes et imaginé par Marguerite Durand, à la destinée tout aussi exemplaire. Ce qui m’a beaucoup plu chez Séverine, c’est sa volonté de ne pas séparer le combat pour les droits des femmes de celui des ouvriers. « Le féminisme ne me semble pas un tout, mais une fraction de l’immense effort à fournir pour affranchir le monde. Il y a là une criante iniquité à réparer. Le prolétariat masculin doit, se doit à lui-même de nous aider à l’abolir, comme nous lui devons toutes nos énergies pour secouer le joug qui l’écrase. On ne saurait disjoindre les aspirations, les intérêts. »

Le livre de Mélanie Adler est formidablement documenté et elle rend également bien compte de l’époque mouvementée, des luttes sociales et surtout de l’affaire Dreyfus qui divisa tant la France (Séverine était amie avec Zola). L’autrice a eu l’excellente idée d’insérer des extraits des articles de Séverine qui soulignent son engagement et sa détermination sans faille.

Avant de lire « Le bureau des audacieuses », je ne connaissais pas Séverine, j’avais uniquement entendu parler de Marguerite Durand. J’ai pris un grand plaisir à lire le portrait de cette femme éprise de liberté et d’indépendance.

Ledra Palace de Constantia Sotirion

En 1949, le Ledra Palace ouvre ses portes à Nicosie offrant à Chypre un hôtel de luxe. A l’époque, l’île est encore sous domination britannique. L’hôtel, au fil des ans, sera au cœur de l’Histoire mouvementée de l’île. Il sera aussi bien sous les tirs des soldats turcs que le lieu où se déroulera le concours « Miss Plage » ou celui où séjourneront Elizabeth Taylor et Youri Gagarine.

Constantia Sotirion raconte l’histoire de son pays de façon très originale. Les chapitres de ce court roman associent la vie d’une personne anonyme à sa boisson préférée. Ce sont presque des nouvelles. On y croise notamment le barman qui inventa le brandy sour qui sera le cocktail signature du Ledra Palace ; Dimitris qui posa une bombe à l’hôtel pour s’opposer aux anglais qui boivent du cognac VSOP ; le turc qui aime l’Ayran de M. Alexian, l’arménien, mais ne pourra plus en boire quand la ville sera coupée en deux ; les deux maires de la ville qui essaient de trouver des solutions pour l’avenir de Nicosie en écrasant de la menthe entre leurs doigts pour se donner du courage.

J’ai trouvé très touchante l’histoire du concierge , dont la boisson préférée est le thé à la rose. Lorsqu’il est embauché au Ledra Palace, il plante en secret un rosier de Damas. Chaque jour, il se promène dans ce merveilleux jardin où il cueille des petites roses à peine écloses pour ses infusions. Le concierge sera désespéré lorsque les plantes seront arrachées pour creuser une piscine. En quelques pages, Constantia Sotirion plante un décor, une atmosphère ici nostalgique et sait rendre son personnage attachant.

Entre violence et luxe, l’histoire du Ledra Palace nous est racontée avec une mélancolie douce-amère. L’hôtel traverse les époques, nous permet de croiser toutes les nationalités, tous les milieux sociaux grâce au charme de la plume de Constantia Sotirion.

Traduction Nicols Pallier

Les filles d’Oxford de Joanna Miller

Octobre 1920, la prestigieuse université d’Oxford accueille pour la première fois des étudiantes. Dans le hall huit de St Hugh, quatre jeunes femmes s’installent : Béatrice Sparks qui est la fille d’une célèbre suffragette, Marianne Grey qui est fille d’un pasteur de campagne et est boursière, Dora Greenwood qui est fille d’un imprimeur et a perdu son frère et son fiancé au front et Ottoline Wallace-Ker, une aristocrate fantasque douée en maths. Chacune d’elle a quelque chose à se prouver ou à prouver à sa famille. Elles ne sont en aucun cas là par hasard et prennent leurs études très au sérieux. L’éducation est une voie vers l’émancipation, vers l’indépendance financière. Malgré leurs différences de personnalité ou leurs différents milieux sociaux, c’est leur volonté d’étudier qui les lie rapidement. Obtenir leurs diplômes sera une lutte contre les souvenirs douloureux, contre leurs peurs et leurs inhibitions et contre l’opposition marquée de certains enseignants et étudiants.

« Les filles d’Oxford » (pourquoi ne pas avoir traduit le titre original « The eights » d’autant que le chiffre est très important et symbolique dans l’histoire des quatre filles) de Joanna Miller est le récit passionnant et touchant d’une amitié improbable. Les quatre héroïnes sont attachantes, complexes et le lien, qu’elles nouent, est sans cesse à construire, à consolider. Toutes les quatre ont été fortement impactées par la guerre : les deuils, les participations à l’effort de guerre. Ce qu’elles ont vécu les ont poussé à passer l’examen d’entrée à l’université, pour avancer, pour rendre hommage à ceux qui ne peuvent plus être là.

Le contexte historique est très bien traité par Joanna Miller. Elle souligne bien à quel point la première guerre mondiale a laissé de terrifiantes séquelles (une scène au début du roman avec des soldats blessés est saisissante) mais a également permis des avancées sociétales comme le droit de vote des femmes et leur admission à Oxford en vue d’un diplôme.

De même, Oxford n’est pas qu’un décor, l’autrice décrit parfaitement la ville, ses monuments, les rituels et fêtes qui l’animent et la vie quotidienne de nos quatre étudiantes au travers de ses rues.

Pour finir de vous convaincre, je peux vous citer quelques unes des références littéraires et artistiques présentes dans le roman : William Morris et la peinture préraphaélite, Thomas Hardy, Vera Brittain, Winifred Holty, Agatha Christie qui publie son premier roman en 1920, Radclyffe Hall, bref lisez-le !

Traduction Christel Gaillard-Paris

Bilan livresque et cinéma d’août

Septembre est déjà là, il est donc temps de faire mon bilan du mois d’août. J’ai lu huit livres :

-« Rien n’est noir » qui allie le talent de Claire Berest à celui de Paulina Spucches qui met en couleurs la vie de Frida Kahlo et de Diego Rivera,

-« Une année à Paris, avec Gertrude Stein » m’a permis de retrouver l’esprit vif et fourmillant d’idées de Deborah Levy,

-« Les filles d’Oxford » de Joanna Miller fut un grand plaisir de lecture, le roman évoque les premières jeunes filles à étudier à la prestigieuse université d’Oxford,

-« Un été à soi » est le troisième roman d’Ann Patchett que je lisais et j’ai été à nouveau séduite par sa manière de parler de la famille et la douce lumière qui imprègne son intrigue,

-une nouvelle traduction d’Elizabeth von Arnim est toujours à saluer, même si « Un été à la montagne » n’est pas mon préféré de l’autrice, il reste très amusant,

-« Le nid » est l’un des premiers romans de Shirley Jackson où l’on retrouve son art de créer une ambiance étrange et son intérêt pour la place de la femme dans la société,

-« Chimère » de Julia Wolkenstein est un très bel et ludique hommage au « Portrait de femme » d’Henry James,

-j’ai terminé le mois d’août avec le court et original roman de Constantia Sotiriou « Ledra Palace ».

Côté cinéma, je n’ai pu voir que deux films :

-« Soudain » de Ryüsuke Hamaguchi : Marie-Lou est directrice d’un Ehpad où elle souhaite mettre en place progressivement une méthode nommée Humanitude. Celle-ci consiste à prendre en compte les résidents avec bienveillance, à ne pas oublier qui ils furent et à les considérer comme des personnes à part entière malgré la perte de leurs facultés cognitives. Cela demande beaucoup de temps, d’attention et Marie-Lou rencontre des blocages auprès des infirmières et aides-soignantes qui demandent plus de moyens. Fatiguée, au bord du burn out, elle fait la connaissance de Mari, une metteuse en scène de théâtre japonaise dont elle a vu et apprécié le travail. Les deux femmes se lient rapidement d’une amitié profonde où leurs échanges nourrissent leur travail respectif. Mais cette belle relation est vouée à s’achever tragiquement car Mari est atteinte d’un cancer métastatique.

Ryüsuke Hamaguchi, qui avait réalisé « Drive my car », a l’art de réaliser des films atypiques et marquants. Je n’ai pas tout apprécié dans « Soudain », certains passages (sur l’Humanitude ou le capitalisme) sont extrêmement didactiques et sonnent un peu faux dans les conversations de Marie-Lou et Mari. Heureusement, le film propose également un message bouleversant sur le soin à apporter aux personnes âgées. La délicatesse, avec laquelle elles sont traitées, est d’une précieuse humanité. La relation entre les deux femmes est au centre du film et elle est d’une beauté saisissante. On les suit entre la France et le Japon, leurs discussions, souvent philosophiques, sont le souffle de l’intrigue. Virginie Efira et Tao Okamoto sont totalement habitées par leurs rôles. « Soudain » est par moments un peu long et trop explicatif mais il s’avère être un long-métrage poignant sur la fin de vie.

-« Le triangle d’or » d’Hélène Rosselet-Ruiz : Laura, jeune banlieusarde qui se destine à l’armée, passe un entretien d’embauche pour entrer au service d’une patronne exigeante dans un hôtel particulier parisien. La jeune femme est disponible sept jours sur sept et accepte d’être payée au noir. La voilà engagée à répondre aux moindres caprices de madame, venue du Golfe, et de monsieur. Laura a besoin d’argent et accepte sans broncher leurs demandes extravagantes. Bientôt, elle prend conscience que madame, Souria, est autant enfermée dans la maison qu’elle. Maîtresse d’un homme marié, elle est recluse et doit obéir sous peine de disparaître.

Le premier film d’Hélène Tosselet-Ruiz est un formidable thriller psychologique, un huis-clos étouffant. La première scène est formidable et donne le ton. L’entretien pour le poste de domestique ne nous est montré que par les caméras de surveillance dont l’hôtel particulier est truffé. Laura et Souria évoluent dans une cage dorée et sous surveillance étroite. La réalisatrice joue sans cesse avec les images de ces caméras. L’intrigue montre le rapprochement entre Laura et Souria, la plus à plaindre n’étant pas celle que l’on croyait au début. Avec les deux femmes, se trouve un troisième personnage important : l’homme de main de monsieur qui doit les surveiller mais qui, lui aussi, est contraint à être là et finira par avoir de l’empathie pour la prisonnière. « Triangle d’or » est un premier long-métrage réussi, maîtrisé, au casting impeccable : Malou Khebizi et Soundos Mosbah dans les rôles principaux.

 

Un été en montagne d’Elizabeth von Arnim

Juillet 1919, la narratrice revient dans son chalet suisse à flanc de montagne. Son dernier séjour remonte à 1914, avant la guerre qui a totalement bouleversé son monde. Ce lieu de villégiature fut le cadre d’étés insouciants réunissant de nombreux amis. Aujourd’hui, la narratrice s’y retrouve seule, à l’exception d’un couple de domestiques, et oscille entre profonde tristesse et tentative de retrouver sa joie de vivre. « Délice de penser qu’au bout du compte on n’est pas mort, qu’on ne va pas mourir encore cette fois, mais qu’on va bientôt aller très bien et être capable de revenir à ses amis, aux personnes qui continuent de vous aimer… » Des amies, elle va s’en faire deux nouvelles lors de son séjour. Deux soeurs, veuves, se perdent durant une marche et sont accueillies par notre narratrice. Celle-ci retrouve la plaisir d’avoir des invitées mais ces dernières semblent cacher quelque chose.

« In the mountains » a été publiée en 1920 et prend la forme d’un journal écrit de juillet à octobre 1919. Comme souvent chez Elizabeth von Arnim, le texte a une part autobiographique. Même si celui-ci n’est pas le meilleur de son autrice, je l’ai trouvé très amusant. La narratrice est par moment un brin ridicule (pour son anniversaire, elle veut absolument s’occuper des tâches ménagères pour transpirer !) et elle décrit merveilleusement des situations absurdes (j’ai particulièrement souri lorsqu’elle tente désespérément de réveiller ses deux invités endormies depuis longtemps dans son salon). La description de la sœur ainée est également pleine d’humour, elle devient, pour la narratrice, insupportable d’altruisme et de sollicitude.

Mais sous la légèreté, Elizabeth von Arnim évoque un monde meurtri par la première guerre mondiale où chaque famille a été endeuillée. La société, qu’a connue la narratrice, a complètement disparu et elle s’interroge beaucoup sur sa capacité à être heureuse après de tels évènements.

Je ne me lasse pas de découvrir de nouveaux textes d’Elizabeth von Arnim (merci aux éditions Arfuyen pour les différentes publications récentes, même si le texte est rempli de coquilles ou d’omissions) qui sont si variés et toujours plein d’ironie.

Traduction Paul Decottignies