Mon territoire de Tess Sharpe

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Harley McKenna est la fille d’un baron de la drogue dans le nord de la Californie, à North County. Duke, le père, a préparé sa fille à la dure pour reprendre les rênes de l’entreprise familiale. Il lui a appris à tirer, à se débarrasser d’un corps, à se libérer si elle est enlevée par des ennemis. A 8 ans, elle a vu sa mère mourir dans un incendie criminel. Elle est donc la seule héritière de Duke. A 22 ans, elle voit son père prendre de plus en plus de recul face à ses affaires. C’est pour elle le moment de rendre son monde meilleur et de mettre fin au combat qui oppose son père à la famille Springfield qui trafique de l’autre côté du fleuve.

« Mon territoire » est l’histoire d’une jeune femme qui prend le pouvoir dans un monde d’hommes, celui de son père et du trafic illicite de drogue. Harley a préparé un plan en trois temps, en trois jours où elle va essayer de changer les choses.  Le récit détaillé de ces trois jours se fait en alternance avec celui de l’enfance de Harley. Elle se remémore toutes les étapes de son apprentissage violent pour prendre la tête de l’entreprise familiale.  Sur ce point, Harley m’a rappelé Turtle, l’héroïne de « My absolute darling » de Gabriel Tallent. L’histoire est foncièrement différente mais les deux héroïnes développent un sentiment entre amour et haine pour leur père qui les oblige à devenir de véritable guerrière, des tireuses d’élite capables d’affronter n’importe quelles situations dangereuses.

« Mon territoire » est un polar féministe. Harley sait qu’elle est sous-estimée par les associés de son père car elle est une femme. Personne ne la pense capable de prendre la place de son père. Mais elle se montre plus intelligente et plus rusée que la plupart des hommes qui l’entourent. A la fin de ces trois jours, Harley va faire en sorte de valoriser d’autres femmes qui deviendront ses interlocutrices, ses alliées dans le nouveau monde qu’elle souhaite construire. Et si Harley tient tant à rendre le monde meilleur, c’est surtout pour protéger le foyer que sa mère lui a légué et où sont recueillies des femmes battues et maltraitées par les hommes. Leur sécurité est la priorité principale de la jeune femme.

« Mon territoire » est un polar réussi, rythmé qui met en valeur les femmes au travers de sa jeune héroïne au caractère bien trempé. Mon seul bémol, la révélation finale qui est assez prévisible.

Le couteau de Jo Nesbo

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Dans ce nouvel opus des enquêtes de Harry Hole, on retrouve notre inspecteur dans un sale état. Son vieux démon, l’alcool, l’a de nouveau rattrapé. Et ce n’est pas le moment puisqu’un terrible drame va le frapper. Un trou de mémoire après une soirée trop arrosée risque  fois de lui coûter très cher. Il se réveille en effet avec du sang sur ses vêtements. Il est bien-sûr incapable de se souvenir de sa provenance. En plus de cela, s’ajoute le retour de Svein Finne, meurtrier et violeur, que Harry avait réussi à arrêter. Finne est sorti de prison et il est bien décidé à reprendre du service. Harry devient totalement obsédé par Finne et cherche à tout prix à le remettre en prison avant qu’il frappe à nouveau.

La belle mécanique de Jo Nesbo se met une nouvelle fois en place dans ce 12ème tome des enquêtes de son héros fétiche. Les différents fils, qui constituent l’intrigue,  s’entrecroisent dans une construction extrêmement maîtrisée et virtuose. Deux scènes ouvrent le roman et nous ne les comprenons que bien plus tard dans le roman. De même, durant tout le livre, Jo Nesbo sème des petits cailloux pour nous aider à identifier le coupable. Mais tant de pistes sont possibles qu’il est difficile de trouver la solution, ce qui nous offre un final grandiose et stupéfiant.

Jo Nesbo a un talent certain pour croquer et donner chair à ses personnages, qu’ils soient bons ou mauvais. Svein Finne est vraiment effrayant. Pervers, retors, agile dans ses déplacements, chacune de ses apparitions glace les sangs. A l’opposé de ce personnage imbu de lui-même, il y a Harry Hole aux failles de plus en plus prononcées. Sa vie est au bord du gouffre, rien ne semble plus le retenir à la vie. Ses souvenirs le hantent, le désespoir envahit tout. Seule la recherche de la vérité et son incroyable instinct d’enquêteur lui permettent de tenir encore.

Jo Nesbo fait à nouveau montre de son talent dans ce nouveau roman. La construction est maîtrisée, les rebondissements nous tiennent en haleine et les personnages sont parfaitement construits et ont de l’épaisseur. Et la fin se joue de tout ce que l’on avait pu imaginer pendant la lecture. Que demander de plus à un polar ?

Police de Hugo Boris

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Un soir d’été, Virginie, Aristide et Erik sont volontaires pour une mission qui sort de leur quotidien de policiers. Ils doivent récupérer un homme au centre de rétention administratif pour une reconduite à la frontière. L’homme est un réfugié tadjik, militant des droits de l’homme qui a réussi à s’échapper des mains des tortionnaires de son pays. Son dossier est controversé, les trois policiers doivent l’amener à Roissy. La mission est simple, bien cadrée. Une ballade de routine mais ce soir-là, les choses ne vont pas se dérouler normalement.

Le roman de Hugo Boris est court, tendu de bout en bout. « Police » est presque un huis-clos se déroulant quasiment exclusivement dans la voiture des trois policiers. Tout semble pouvoir arrivé, le meilleur comme le pire. C’est une nuit pas ordinaire qu’il nous raconte dans « Police ». La mission sort déjà des attributions habituelles de ces trois policiers. Virginie l’avait acceptée sans savoir, elle se rend au centre de rétention à contre-coeur. La situation des policiers est également inconfortable. Virginie vit des moments compliqués . Elle doit avorter le lendemain. Elle a eu une aventure avec Aristide alors qu’elle est mariée et qu’elle a un enfant en bas âge. Elle ne s’attendait pas à ce qu’Aristide fasse partie de la mission du soir. Erik, calme, posé, se retrouve coincé entre les deux anciens amants. Le climat dans l’habitacle du véhicule est délétère.

Hugo Boris  ancre son roman dans la réalité, dans les gestes quotidiens des policiers (le gilet pare-balles, la pantalon d’homme trop grand pour Virginie, le ceinturon très lourd). Il montre également leur fragilité, leurs failles et leurs fatigues. Cette nuit pour Virginie est celle de trop. Elle a pourtant vécu des choses plus dangereuses ou compliquées que l’expulsion du tadjik : un match de foot qui se finit en pugilat, un homme qui enferme son enfant dans le frigo pour le punir, une femme battue qu’il faut aider à quitter son foyer. Mais chaque affaire semble avoir ébranlé le sang-froid de Virginie, son professionnalisme. Ce soir, ce n’est pas un retenu qu’elle voit mais un homme avec une histoire et la mort au bout du voyage en avion. L’auteur sait donner chair à ses personnages, à leurs doutes et il reste sans cesse à leur niveau. Il ne les juge pas, il tente seulement de les comprendre.

« Police » est un roman sec, efficace, tendu  et qui dépeint avec réalisme une nuit dans la vie de trois policiers en proie au doute.

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Témoin indésirable d’Agatha Christie

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Mrs Rachel Argyle est retrouvée assassinée chez elle, dans son bureau. Dans la maison ne se trouvent que les membres de la famille : son mari Léo, la secrétaire de celui-ci, Kirsten Lindstrom infirmière et gouvernante et les cinq enfants adoptés par le couple. C’est l’un d’entre eux, Jack, qui est arrêté et inculpé du meurtre de sa mère adoptive. Il clame son innocence, prétend avoir un alibi que la police n’arrive pas à vérifier. Jack aurait été pris en stop par un homme au moment du meurtre de Mrs Argyle. Mais l’homme est introuvable. Jack est alors condamné à perpétuité. Il meurt d’une pneumonie en prison six mois après son procès. Deux ans après l’affaire, le Dr Calgary vient frapper à la porte de la demeure des Argyle. Il est l’homme qui a pris Jack en stop. Pour différentes raisons, il n’a pu se présenter avant. Jack est blanchi du meurtre de sa mère adoptive. Le meurtrier est donc toujours dans la nature et comme le dit Micky, l’un des enfants adoptifs des Argyle : « Les paris sont ouverts, ricana-t-il. Qui ne nous a fait le coup ? »

Il y a quelque temps, je vous parlais de l’adaptation BBC de ce roman d’Agatha Christie. Je le lisais donc en terrain conquis, connaissant le fin mot de l’histoire. J’ai donc été fort surprise par la fin du roman qui est très différente de ce que nous a proposé la BBC. Comme quoi, il est toujours utile de revenir aux sources !

« Témoin indésirable » est un roman essentiellement psychologique, il s’agit presque d’un huis-clos. L’arrivée du Dr Calgary est très mal accueillie par la famille Argyle. Sa venue remet tout en cause. La suspicion revient semer la zizanie dans la famille. Chacun est rongé par le doute, chacun soupçonne l’un des autres membres de la famille. L’intrigue se déroule de manière très classique ; le lecteur, comme les membres de la famille, soupçonne tour à tour les différents personnages. Et le roman se termine par une grande scène de révélations avec l’ensemble des protagonistes. L’entrée en matière de « Témoin indésirable » est plus originale et surprenante puisque nous arrivons deux ans après le crime auquel nous n’avons donc pas assisté.

Agatha Christie profite de son roman pour questionner la maternité et ce qui est de l’acquis et de l’inné. Rachel Argyle est stérile mais son envie de maternité est si fort qu’elle adopte cinq enfants. Mais cela la pousse également à étouffer ses enfants, à se mêler, à diriger leurs vies. Certains d’entre eux nourrissent une amertume, une rancœur très fortes vis-à-vis de leur mère. Après le meurtre, les enquêteurs se questionnent sur les origines des enfants, d’où viennent-ils et quels sont leurs antécédents ? Est-ce qu’il suffit d’avoir reçu une bonne éducation pour rester dans le droit chemin ? L’interrogation est effectivement très intéressante et elle porte l’intrigue.

« Témoin indésirable » m’a permis de retrouver ma chère Agatha Christie dont j’apprécie toujours l’atmosphère et les idées originales.

 

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Toutes les vagues de l’océan de Victor del Arbol

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Deux hommes et un enfant sont en voiture vers un lac artificiel proche de Barcelone. Le corps de l’enfant sera retrouvé noyé à cet endroit. La mère du garçon, Laure Gil, policière, soupçonne un dénommé Zinoviev, un mafieux russe. Ce dernier sera également retrouvé mort quelques temps plus tard. Il a été dépecé vivant. Il était attaché avec les menottes de Laura et, sur son torse, était épinglée la photo du fils de Laura. La culpabilité de la policière semble ne faire aucun doute. Probablement pour éviter la prison, Laura Gil se suicide. La nouvelle de sa mort va replonger son frère, Gonzalo, dans le passé de la famille Gil et surtout celui de son père Elias. Gonzalo est persuadée que sa mère n’a pas tué Zinoviev. Il se met donc dans les pas de sa sœur pour poursuivre sa dernière enquête sur la mafia russe.

« Toutes les vagues de l’océan » est un roman foisonnant qui nous fait traverser les périodes les plus sombres du XXème siècle : purges staliniennes, guerre civile espagnole, seconde guerre mondiale. Elias Gil a vécu tous ces événements, lui l’idéaliste de gauche dont la destinée a été brisée à Nazino, camps sibérien où sont enfermés les « opposants » à Staline. A Nazino, l’amour et la haine vont se présenter à Elias. Il croise le chemin d’Irina et d’Anna et surtout celui d’Igor Stern. Cet homme assoiffé de pouvoir, devient l’ennemi juré d’Elias, celui contre qui il se battra jusqu’à son dernier souffle au risque de se perdre. Victor del Arbol évoque ainsi dans son roman la perte des illusions, les compromissions et la soif de vengeance qui ronge Elias. Mais il est également question de filiation puisqu’à travers son enquête, Gonzalo découvre le véritable visage de son père et les décisions qu’il a prises et qui ont changé la destinée de sa famille.

Dans « Toutes les vagues de l’océan », Victor del Arbol entrelace le passé et le présent, passe d’un lieu à un autre avec une grande fluidité. Le lecteur n’est jamais perdu durant les 680 pages. Le livre est dense, les personnages sont nombreux mais ils ont tous leur utilité dans l’intrigue. L’auteur ménage de nombreux rebondissements sans que cela semble artificiel. La construction du roman est admirablement maîtrisée et tenue de bout en bout.

« Toutes les vagues de l’océan » m’a permis de découvrir enfin le talentueux Victor del Arbol. Roman aux multiples facettes questionnant l’engagement politique, la filiation et la soif de pouvoir, il vous tiendra en haleine de la première à la dernière page.

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L’affaire Sadorski de Romain Slocombe

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En 1942, Léon Sadorski est un flic modèle qui prend son travail très à cœur. Il contrôle et arrête des juifs pour les envoyer à Drancy. Parfois, il retarde les arrestations contre des pots-de-vin. Les temps sont durs et Sadorski adore gâter sa femme. De manière incompréhensible, il se fait arrêter par la Gestapo. Il est envoyé à Berlin avec un ancien supérieur hiérarchique. Les deux hommes se font durement interroger et sont incarcérés. Au bout d’un certain temps, les allemands dévoilent leur jeu : ils ont testé Sadorski, ils souhaitent qu’il devienne leur informateur à la préfecture de police. A son retour à Paris, il a l’ordre de retrouver une ancienne maîtresse, Thérèse Gurst, agent-double qui tromperait les allemands. Parallèlement, Sadorski enquête sur l’assassinat brutale d’une jeune femme qui a été retrouvée sur les voies de chemin de fer.

Le personnage de Léon Sadorski est de ceux que l’on oublie pas. Romain Slocombe nous décrit la parfaite ordure. Il n’a aucune compassion, aucun sentiment quant au sort des juifs qu’il arrête. Lorsqu’il s’intéresse à une jeune voisine juive, c’est en raison de pulsions perverses. Sadorski est infâme et c’est lui le narrateur du roman. Cela met le lecteur dans une position très inconfortable, proche du malaise. L’ambiance du roman est pesante, d’une noirceur étouffante.

Romain Slocombe a fait un travail documentaire remarquable pour écrire son roman. Les descriptions des différents services de la police, des coulisses du régime de Vichy sont riches de détails. Tout est extrêmement précis, réaliste. Trop peut-être, je dois avouer avoir eu une indigestion en arrivant aux cent dernières pages. Le roman est presque trop dense, cela pèse sur la lecture. Autre bémol, qui n’a cette fois rien à voir avec le livre, c’est le fait qu’il soit classé dans les romans policiers. L’enquête sur l’assassinat n’occupe qu’une petite partie du livre. Ceux qui l’achètent en cherchant un policier historique risquent d’être déçus. Il s’agit simplement d’un roman historique.

« L’affaire Léon Sadorski » est un livre marquant sur un officier de police pervers et malsain sous l’occupation. Malgré ma difficulté à le terminer, je le conseille car le projet est ambitieux. En revanche, je vais attendre un peu avant de me lancer dans la suite qui a été publiée pour la rentrée littéraire.

STICKER PMP 2017

Lagos lady de Leye Adenle

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Guy Collins est un journaliste londonien envoyé au Nigéria pour suivre les élections. Un soir, il sort dans un bar malgré les avertissements donnés à l’hôtel. Il aurait dû les écouter puisqu’à l’extérieur est découvert le corps d’une prostituée. Elle a été jetée dans le caniveau et ses seins ont été tranchés. La police arrive sur les lieux et embarque tous les témoins dont le pauvre Guy. C’est une femme qui vient le sortir de là. Anaka travaille dans une association qui vient en aide aux prostituées. L’aide d’un journaliste serait la bienvenue. Anaka va demander à Guy d’enquêter avec elle sur le meurtre de la femme mutilée.

« Lagos lady » est un premier roman et il mêle tous les ingrédients d’un bon polar : la corruption, les trafics en tout genre, une police à la limite de la légalité, des bas-fonds plus noirs que noirs, des héros téméraires, un rythme haletant et une critique sociétale. Leye Adenle laisse à voir une société nigériane totalement gangrenée par l’argent et par une terrifiante violence. Tout semble permit pour s’enrichir et obtenir du pouvoir. La place des femmes est également au centre du roman. Pour s’en sortir, pour aider leurs familles, les filles n’ont pas le choix : elles se prostituent. La prostitution étant hypocritement interdite au Nigéria, les filles vivent dans l’illégalité et à la merci de tous. Le constat de Leye Adenle est glaçant, toutes les couches de la société, des notables aux petits malfrats, participent à la violence de la société nigériane.

« Lagos lady » a néanmoins quelques défauts. Leye Adenle a construit un roman extrêmement foisonnant avec de très nombreux personnages. C’est un peu trop, certaines histoires se rajoutent au mille-feuilles sans apporter grand chose à l’intrigue principale. Un peu d’épure aurait donner plus de fluidité au récit. De même, était-il bien nécessaire de faire naître une histoire d’amour dans tout ce chaos ? Leye Adenle n’assumait-il pas la noirceur de son histoire et souhaitait-il l’adoucir ? Cela m’a paru totalement superflu et inutile à l’intérêt du roman.

« Lagos lady » est un premier polar plutôt convainquant et prometteur malgré les trop nombreuses ramifications de son intrigue.

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