Tous les vivants de C.E. Morgan

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Aloma rejoint Orren dans sa ferme au fin fond du Kentucky. Tous les deux se sont connus et aimés à l’école de la mission catholique où Aloma se trouvait depuis l’âge de 12 ans. Elle perdit ses parents à 3 ans et vécut chez son oncle et sa tante. Les deux jeunes gens tombent amoureux et imaginent leur futur ensemble : « Elle lui raconta qu’un jour viendrait où elle quitterait ces montagnes et partirait jouer du piano, et il lui détaillait encore et encore la ferme qu’il posséderait un jour, et ni Aloma ni Orren ne semblaient remarquer que ces deux trajectoires ne pourraient jamais converger. » Et pourtant, quand Orren demanda à Aloma de venir le rejoindre, elle répondit oui sans hésitation. Elle n’imaginait pas qu’elle allait trouver un Orren très différent. En effet, il vient de perdre sa mère et son frère aîné dans un accident de voiture. Orren est plongé dans un deuil profond et il se renferme totalement sur lui-même.

« Tous les vivants » est le premier roman de C.E. Morgan et il fut écrit il y a dix ans. L’auteur dresse le portrait d’une jeune femme plongée dans une situation qu’elle n’arrive pas à maîtriser. Orren a besoin d’une femme qui s’occupe de son foyer, de ses repas alors qu’Aloma ne sait même pas cuire le riz. Tous deux sont dans l’incompréhension, dans l’incommunicabilité. Orren semble avoir une dette envers sa famille, il doit rester pour exploiter des terres arides pour leur rendre hommage. Aloma n’a pas de racines, pas de maison. Elle est aussi soumise à Orren qu’elle est en colère contre lui. Leurs deux âmes blessées ne font que s’affronter. Aloma ne trouve le calme et la liberté que lorsqu’elle joue du piano. Elle s’échappe alors des contraintes de son foyer, de ces étouffantes montagnes qu’elle ne supporte plus. Mais en s’échappant ainsi, elle s’éloigne dangereusement d’Orren. La plume de C.E. Morgan est remarquable d’âpreté, d’acuité dans la description de la psychologie des personnages.

« Tous les vivants » nous fait pénétrer dans l’intimité, la psychologie d’un couple et dresse le portrait de deux âmes blessées. La plume, juste et âpre, de C.E. Morgan fait merveille.

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Dans la gueule de l’ours de James McLaughlin

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Après un séjour en prison, Rice Moore réussit à trouver un travail. Il devient le gardien d’une réserve dans les Appalaches. Vivant seul au milieu de la nature, il espère se faire oublier du cartel mexicain qu’il a trahi. Mais Rice prend son travail très à cœur et la découverte d’un ours abattu va le rendre imprudent. En tant que garde-forestier, il doit étudier et protéger la faune et la flore. Il semble que certains habitants des environs font du trafic avec les vésicules d’ours. Et cela, Rice ne peut le tolérer. Il se met donc en chasse des braconniers.

Le premier roman de James McLaughlin est surprenant. L’auteur est un photographe passionné de nature et cela se sent à travers son livre. « Dans la gueule de l’ours » est un hybride entre le polar et le nature-writing. Pour ceux qui apprécient les polars haletants, celui-ci n’est absolument pas pour vous ! L’intrigue prend son temps, elle se déploie lentement entre les descriptions de la nature, les balades de Rice et sa forte interaction avec le lieu où il se trouve. La préservation de la nature est l’une des grandes préoccupations du roman. Et James McLaughlin maîtrise totalement les descriptions de l’environnement de la réserve, elles sont extrêmement détaillées et visuelles.

Malgré tout, l’intrigue va s’accélérer de manière spectaculaire dans les cent dernières pages. Le braconnage d’ours va se retrouver entremêlé avec le cartel mexicain qui recherche Rice. Et finalement, cette partie du roman est réellement sombre, noire et fait de « Dans la gueule de l’ours » un polar à part entière.

« Dans la gueule de l’ours » est un premier roman qui se déploie lentement mais sûrement entre polar et nature-writing. Extrêmement bien écrit (et traduit par Brice Matthieussent), ce livre propose une réflexion sur la nature et notre cohabitation avec elle et un personnage central de plus en plus attachant au fil des pages.

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Un garçon sur le pas de la porte d’Anne Tyler

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Micah Mortimer, la quarantaine, vit seul à Baltimore. Après avoir quitté une start-up, il a créé sa propre boîte de dépannage informatique « Techno crack ». En plus de ce travail, Micah est le factotum de son immeuble en échange d’une exonération de loyer. Il suit une routine très établie, très cadrée avec des tâches qui se répètent de semaine en semaine. Micah est un garçon très ordonné, très maniaque avec son intérieur. Il a quand même une petite amie, Cassie, qui est enseignante. Mais chacun mène sa vie de son côté. Micah est heureux de sa vie paisible. Mais celle-ci va être perturbée par l’arrivée d’un jeune homme sur le pas de sa porte. Brink Adams a 18 ans et il pense que Micah est son père biologique. Dans le même temps, Cassie souhaite mettre un terme à sa relation avec Micah. De quoi perturber grandement la routine de notre héros.

« Un garçon sur le pas de la porte » est le deuxième roman d’Anne Tyler que je lis. J’avais découvert la romancière américaine avec « Vinegar girl » qui était une relecture de « La mégère apprivoisée » de Shakespeare. J’ai eu grand plaisir à lire son dernier roman, son écriture fluide participe à cela. Elle décortique ici une vie ordinaire, moyenne, sans beaucoup de relief au niveau romanesque. Micah se complait dans sa routine, s’enferme dans ses habitudes pour éviter d’être blessé par la vie. Il m’a fait penser à Oblomov ou à Bartleby qui préfère ne pas. Sa vie aurait du se poursuivre ainsi mais deux évènements viennent la perturber la belle ordonnance de Micah. Brink Adams le fait réfléchir sur sa vie passée, sur ce qu’il a manqué. Le départ de Cassie le fait réfléchir sur sa relation actuelle, sur sa façon d’être avec les autres. Micah est personnage extrêmement attachant. Il est bienveillant, toujours prêt à aider son prochain. Les scènes où Micah retrouve sa famille, uniquement des sœurs, sont particulièrement réjouissantes et réussies. Les sœurs de Micah sont son opposé : bordéliques, bruyantes, conviviales mais toutes veulent une vie plus réjouissante pour leur frère. Et le lecteur également !

Dans son dernier roman, Anne Tyler étudie une vie banale, un homme à la routine bien établie avec profondeur, justesse et un grand sens de l’observation.

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Les enfants s’ennuient le dimanche de Jean Stafford

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Jean Stafford (1915-1979) n’avait jusqu’à présent jamais été traduite en français. Et pourtant son talent est grandement apprécié aux Etats-Unis par des auteurs comme Joyce Carol Oates et elle a reçu en 1970 le prix Pulitzer de la fiction pour The collected stories of Jean Stafford. Elle écrivit quelques romans et surtout une quarantaine de nouvelles publiées dans de prestigieuses revues comme The New Yorker, Vogue ou Harper’s bazaar.

« Les enfants s’ennuient le dimanche » nous permet de découvrir huit d’entre elles. Chacune nous fait découvrir la vie de femmes allant de la naissance à la mort. Il se dégage de beaucoup d’entre elles une grande solitude comme dans « Le coffre aux espérances » où une vieille femme vit seule avec sa femme de chambre et ne partage le jour de Noël qu’avec elle. Cette solitude se teinte souvent de mélancolie, d’une profonde tristesse comme dans « J’aime quelqu’un » où la narratrice écoute les bruits de la ville et se dit : « Si je me sens esseulée dans la chaleur, dans cette lumière mauve, face à une soirée vide, c’est pour d’autres raisons ; je viens de comprendre trop tard que j’aurais dû rechercher une quelconque compagnie, imaginer quelque chose à faire. » Le bonheur, dans les nouvelles de Jean Stafford, ne semble pas pouvoir durer. Dans « Le jour le plus beau », Judy reçoit une demande en mariage du garçon qu’elle aime. Mais cette lumineuse journée d’été va s’achever sur un terrible drame venant teinté d’amertume la joie de Judy.

La vie des femmes chez Jean Stafford est souvent faite de désillusion comme celle de May dans « Le traîneau » qui voit son mariage se désagréger. Le monde est cruel envers les femmes et la nouvelle intitulée « La fin d’une carrière » en est l’incarnation. « Pour ceux de ses amis enclins à l’hyperbole, Angelica était la plus belle femme de l’histoire universelle. Ceux qui avaient plus de retenue ne tenaient pas compte de l’histoire dans leurs louanges et se contentaient d’affirmer que Mrs Early était certainement l’une des plus belles femmes de l’époque. » Toute la vie d’Angelica est basée sur sa beauté, son physique saisissant mais que lui arrive-t-il lorsqu’elle se met à vieillir ?

Les nouvelles de Jean Stafford sont imprégnées par sa propre vie, c’est notamment le cas dans « Le château intérieur ». L’auteure eut un grave accident de voiture à 23 ans. La nouvelle raconte le calvaire d’une jeune femme qui se fait opérer du nez après un accident de voiture : douleur, profonde solitude, angoisse face à la mort constituent le cœur de la nouvelle.

L’écriture ciselée, élégante et teintée d’ironie de Jean Stafford renforce le plaisir que j’ai eu à lire ce recueil de nouvelles qui nous livre des tranches de vie de femmes entre désillusion et mélancolie.

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Sugar run de Mesha Maren

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Jodi sort de prison après y être restée 18 ans. Elle fut condamnée à perpétuité lorsqu’elle avait 17 ans. Sa peine vient d’être commuée et elle va pouvoir retourner dans les Appalaches où l’attend la maison de sa grand-mère. C’est cette dernière qui l’a élevée, ses parents ne s’en sortaient pas avec trois enfants. Après la mort de sa grand-mère, Jodi décida de rester dans sa maison qu’elle considère comme son havre de paix. C’est là qu’elle souhaite aller à sa sortie de prison. Elle veut également y emmener Ricky, le frère de son amie Paula avec qui elle avait vécu avant d’être incarcérée. Elle se sent investie d’une mission, celle de retirer Ricky des pattes d’un père brutal. Sur sa route, Jodi croise la route de Miranda. Belle, paumée, elle vient de se séparer de son mari et tente de récupérer la garde de ses trois fils. Rien de plus simple pour Jodi, il suffit d’aller les chercher ! Tout ce petit monde va donc s’installer dans la maison des Appalaches.

Le premier roman de Mesha Maren m’a fait penser au film « Thelma et Louise ». Jodi et Miranda sont toutes les deux en cavale, elles essaient d’oublier leur passé et de se construire un avenir ensemble. Jodi rêve de voir sa famille recomposée s’installer définitivement dans la maison de sa grand-mère. Sa quête de rédemption, de réhabilitation passe par ce retour à la terre, à ses origines. Mais Jodi fait partie de ceux pour qui une seconde chance n’est pas permise. Elle est restée une ado influençable et qui prend de mauvaises décisions. Mesha Maren développe son roman sur deux temporalités : avant et après l’incarcération de Jodi. Et l’on voit bien que celle-ci répète les mêmes schémas, les mêmes erreurs. Il faut dire que sa famille, n’aide pas beaucoup, entre ses parents alcooliques et l’un de ses frères qui fait du trafic de drogue.

Le rêve de Jodi reste totalement inaccessible. Il l’est d’autant plus que le terrain de sa grand-mère ne lui appartient plus. Il risque d’être acheté par une société qui extrait du gaz de schiste. Le paysage magnifique des Appalaches est peu à peu détruit. J’ai regretté que Mesha Maren ajoute cette thématique aux nombreuses autres qu’elle aborde (réhabilitation, homosexualité, drogue, maltraitance d’enfant). Il me semble qu’elle aurait du se concentrer sur l’intrigue principale et son côté roman noir. C’est un premier roman et elle a certainement voulu y mettre beaucoup de thèmes qui lui tenait à cœur.

« Sugar run » est un premier roman sombre dont le personnage central, qui fait partie des oubliés, des laisser-pour-compte de l’Amérique, est extrêmement attachant malgré ses erreurs. Une auteure dont j’attends de découvrir la suite de sa carrière.

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En attendant Eden de Elliot Ackerman

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Irak, le véhicule où se trouve Eden saute sur une mine. Tous les autres soldats présents dans le véhicule périssent. Eden est très gravement blessé, son corps est brûlé en grande partie. Les médecins pensent qu’il ne survivra pas à son rapatriement. Pourtant, trois ans plus tard, Eden est toujours vivant. Il gît inconscient sur son lit au service des grands brûlés de San Antonio. Sa femme Mary vient le voir chaque jour. Eden ne connaît pas sa fille, Andy, née après l’explosion du véhicule de son père. Au moment de Noël, Eden fait un AVC. Le corps médical le pense perdu. Et pourtant, c’est après cet incident qu’Eden va montrer des signes de conscience.

Le roman de Elliot Ackerman est court, intense et d’une grande justesse de ton. Malgré la gravité des sujets abordés, l’auteur ne tombe à aucun moment dans le pathos et dans la facilité. L’idée qui m’a tout de suite plu, c’est celle du narrateur d’outre-tombe. Ami d’Eden, il a lui aussi sauté sur la mine en Irak mais il est mort sur le coup. Il nous raconte l’histoire d’amour de Mary et Eden mais également comment il les a rencontrés et ce qui les lie à eux. « En attendant Eden « est le portrait d’un couple, de leur difficulté à avoir un enfant, des décisions qui les séparent, de leur trahison et de leur amour profond.

Bien évidemment, le roman d’Elliot Ackerman aborde la question de la fin de vie, la culpabilité de Mary à prendre une décision: quel aurait été le choix d’Eden ? Tout le roman tourne autour de ce corps inerte, inapte à communiquer avec les autres. En cela, le roman m’a rappelé le film « Johnny got his gun » de Dalton Trumbo (adapté du roman éponyme du même Trumbo qu’il faut que je me décide à lire) où les pensées du soldat blessé sont audibles uniquement par le spectateur. Ici aussi, Elliot Ackerman nous livre, avec une grande acuité, les sensations, les sentiments, les cauchemars d’Eden. Les scènes où Eden pense voir des blattes envahir sa chambre sont saisissantes. Et ces passages nous plongent dans les tourments de l’âme d’Eden, ils sont extrêmement forts et poignants.

« En attendant Eden » est une réussite totale, dense, touchant et d’une grande humanité.

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Orange amère d’Ann Patchett

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1964, Beverly et Fix Keating organisent une fête pour le baptême de leur 2ème fille, Franny. Fix est policier à Los Angeles et nombre de ses collègues sont présents. L’une des personnes présentes n’était pourtant pas invitée : Bert Cousins, adjoint au procureur. Fuyant sa propre famille, il est venu avec une bouteille de gin chez Fix qu’il connaît à peine. Pour aller avec le gin, on se met à décrocher les oranges du jardin pour réaliser des cocktails. Bientôt, ce sont les oranges des voisins qui viennent remplir les verres. La fête bat son plein. Bert croise Beverly et tombe sous le charme. Un baiser est rapidement échangé entre eux et scellera le destin de leurs deux familles.

« Orange amère » est une chronique familiale sur une cinquantaine d’années entre la Californie et la Virginie. Après la splendide scène d’ouverture où Bert et Beverly se rencontrent, on s’attend à découvrir au chapitre suivant la suite de leur histoire d’amour. Mais Ann Patchett  a l’intelligence de déjouer les attentes de ses lecteurs. L’histoire des familles Cousins et Keating va se faire par ellipses et par flash-backs. On découvre par petits bouts ce qui s’est déroulé, le lecteur remet en place les différentes pièces du puzzle au fur et à mesure de sa lecture : les trahisons, les drames, l’éducation des enfants, l’éloignement, la culpabilité des parents face au divorce. Ann Patchett réalise également une mise en abîme de son roman par l’intermédiaire de Leo Posen, un écrivain à succès qui rencontre Franny et partage sa vie durant quelques années. L’histoire de Franny fera l’objet d’un livre intitulé « Orange amère », puis d’un film. L’intrigue d’Ann Patchett se déploie de manière fragmentée, selon différents modes narratifs mais elle reste parfaitement fluide pour le lecteur.

L’autre excellente idée de l’auteure, c’est de mettre les enfants au cœur du roman. Encore une fois, le premier chapitre laisse présager que le récit sera celui des parents mais ce sont bien les enfants qui seront le centre de « Orange amère ». Le livre parle des liens qui se sont forgés entre les six enfants Cousins/Keating. Les six passaient tous leurs étés ensemble et ils étaient très peu surveillés. Partant ensemble à l’aventure, ils se sont créés des souvenirs, une histoire commune plus forte que ce qu’ils leur arrivera par la suite. cet attachement profond entre les deux fratries est vraiment très beau à découvrir. Chaque personnage est finement analysé, même les personnages secondaires sont incarnés. Ils ne sont pas lisses, ils ont tous des défauts, ont fait des erreurs et c’est ce qui fait ressortir les liens familiaux indéfectibles.

« Orange amère » est un roman magnifique, d’une grande justesse, qui décrit les relations d’une fratrie recomposée. J’imagine sans peine une adaptation car l’écriture d’Ann Patchett est extrêmement cinématographique.

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Cape May de Chip Cheek

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« Les plages étaient désertes, les magasins fermés, aucune lumière aux fenêtres des maisons de New Hampshire Avenue. Depuis des mois, Effie lui parlait de cet endroit et de tout ce qu’ils y feraient, mais elle n’avait fréquenté ces lieux qu’en été, et on était fin septembre. Elle n’avait pas compris ce que signifiait exactement « hors saison ». Venus de Géorgie par le train de nuit, ils étaient censés y passer deux semaines pour leur voyage de noces ». Après plusieurs balades dans ce Cape May désertique de 1957, Henry et Effie s’ennuient un peu. La découverte du plaisir ne suffit pas à leur donner envie de prolonger leur lune de miel. Effie veut rentrer. Henry, moins pressé de retrouver la ferme de son oncle où il doit travailler, demande à sa jeune femme d’attendre encore un peu. Le couple rencontre alors Clara qu’Effie avait côtoyée lorsqu’elle venait enfant à Cape May. Clara n’est pas venue seule dans le New Hampshire, toute une bande de joyeux lurons est présente pour l’anniversaire de son frère. Henry et Effie participent alors à des fêtes délurées où l’alcool coule à flot et où tout semble permis.

Le début du roman de Chip Cheek m’a évoqué « Sur la plage de Chesil » de Ian McEwan. Nous sommes ici en présence d’un couple inexpérimenté sexuellement et dont la lune de miel commence mal. Henry peine à distraire sa jeune épouse et il n’est pas pressé de débuter sa vie d’adulte qui semble déjà toute tracée. J’ai beaucoup apprécié l’atmosphère de ce début de roman. Cape May, station balnéaire cotée, est ici totalement délaissée, abandonnée par ses habitants. Les maisons vides, la météo pas toujours clémente donnent un côté triste et mélancolique à la lune de miel de Henry et Effie.

La rencontre avec Clara change totalement l’ambiance du roman. Après la fête d’anniversaire de son frère, elle reste à Cape May avec son amant Max et la sœur de celui-ci, Alma. Ils sont new yorkais, richissimes. Leur position sociale, leur manière très libre de vivre éblouissent notre jeune couple naïf. Henry et Effie ne découvrent pas seulement les fêtes sans fin, la légèreté, les excès mais surtout la sensualité. Leur fascination pour cette vie facile et brillante leur fait perdre pied, ils ne voient plus les limites de la morale. Quand la bulle Cape May éclatera, le couple devra faire face à ses errances. Leur milieu social ne leur permet pas de mener la grande vie désinvolte de Clara et des siens.

« Cape May » est un roman très sensuel, qui parle de la toute puissance du désir, des limites de la morale. Chip Cheek a écrit un bon divertissement que vous pourrez glisser dans vos valises aux prochaines vacances d’été.

 

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New York sera toujours là en janvier de Richard Price

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Peter Keller est le premier diplômé de sa famille. Son père, qui travaille à la poste, et sa belle-mère sont fiers de lui.Mais Peter n’est pas admis à la fac de droit de Columbia. Ne voulant entrer dans aucune autre université, Peter décide alors de chercher du travail. Une expérience professionnelle étoffera son C.V. et lui permettra de retenter l’admission à Columbia l’année suivante. Malheureusement, il a bien du mal à trouver des jobs à la hauteur de ses ambitions. Il fait du démarchage téléphonique pour un appareil de musculation, travaille au tri à la poste et fini par un poste de professeur vacataire en composition anglaise. Le parcours de Peter n’est pas aussi bien tracé qu’il l’espérait. De quoi le faire partir en vrille…

« New York sera toujours là en janvier » (« The breaks » en v.o.) a été publié en 1983 et était jusque là inédit en France. Loin des romans noirs écrits ensuite par Richard Price, il s’agit ici d’un roman d’apprentissage : la difficile entrée dans l’âge adulte de Peter Keller. Après l’obtention de son diplôme, la vie de Peter devient chaotique. Il essaie la drogue, l’alcool, fait des canulars téléphoniques douteux et passe une nuit au poste de police. Peter avait un avenir tout tracé et, le fait de le voir contrarié, le désoriente totalement. Il se cherche, ne sait plus ce qu’il souhaite faire dans la vie. Les différents boulots qu’il trouve ne le satisfont pas, même enseigner ne comble pas ses attentes. Etant donné son humour décalé, il finit par avoir envie de faire du stand up. L’ombre du génial Lenny Bruce plane sur ce New York des années 70 et ses petites salles de cabaret.

Peter Keller est un anti-héros, totalement décalé qui éprouve de grosses difficultés relationnelles. Son humour est son principal moyen de communication mais il n’est pas compris par tout le monde. Il pousse sans cesse ses interlocuteurs à bout, notamment son père et sa belle-mère. Sa relation amoureuse est également totalement dysfonctionnelle. Peter coupe les cheveux en quatre, se fait des nœuds au cerveau ce qui le rend aussi attachant qu’agaçant !

« New York sera toujours là en janvier » est une oeuvre de jeunesse de Richard Price qui est très différente de ses romans suivants. Peter Keller est un personnage décalé, plein d’humour dont j’ai eu plaisir à suivre les péripéties dans le New York des années 70.

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L’écho du temps de Kevin Powers

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« En 1870, malgré les quatre années entières qui s’étaient écoulées depuis que le greffier du comté de Chesterfield, en Virginie, avait officiellement consigné la mort d’Emily Reid Levallois, les rumeurs sur sa survie et sa véritable location, abondaient encore. » Juste après la fin de la guerre de Sécession, la plantation de la famille Reid à Richmond a entièrement brûlée. Que s’est-il réellement déroulé ? Le drame couvait entre l’ancien propriétaire de la plantation revenu de la guerre, Bob Reid, sa fille Emily au caractère bien trempé, et le mari de celle-ci Levallois qui prit possession des mieux pendant la guerre.

En 1956, George Seldom, un vieil homme, décide de retourner en Caroline du Nord, là où il fit ses premiers pas, pour y retrouver les sensations de son enfance et comprendre enfin d’où il vient.

J’avais été enthousiasmée par la lecture du premier roman de Kevin Powers « Yellow birds ». J’étais donc impatiente de découvrir son deuxième roman. Le moins que l’on puisse dire, c’est que « L’écho du temps » (« A shout in the ruins » titre original très poétique) est un roman ambitieux et exigeant. L’auteur entrelace deux fils narratifs, l’un commençant avant la guerre de Sécession et l’autre se déroulant en 1956, qui ne semblent pas avoir de lien entre eux. Le puzzle se met en place progressivement et ce n’est que petit à petit que le lien devient clair. A travers les deux récits, Kevin Powers montre comment le passé, ici très violent, impacte le présent. Les Etats-Unis se sont construits sur un terreau, une histoire particulièrement violente, la guerre de Sécession en est un épisode. Kevin Powers insiste d’ailleurs beaucoup sur la fin de la guerre, sur ce moment de basculement où tout peut arriver et où l’esclavage peut prendre fin. Levallois est un investisseur, un opportuniste qui profite de la guerre pour étendre son pouvoir et sa fortune. Avec lui, on voit se développer les voies de chemin de fer, les infrastructures routières. Une révolution industrielle est en marche.

Kevin Powers aborde de nombreux thèmes dans son roman et il y met en scène de nombreux personnages. Chaque personnage est extrêmement approfondi, même ceux qui se trouve en arrière-plan. Et c’est sans doute là que se situe mon bémol. Dans un livre si riche, si dense, je pense qu’il aurait été préférable de laisser certains personnages dans l’ombre (c’est le cas de Lottie que croise George dans un diner). Car face à eux, il y a des personnages d’envergure, Emily Reid en tête, qui captivent totalement l’attention et que l’on ne veut pas quitter.

« L’écho du temps » est une grande fresque historique qui confirme le talent de Kevin Powers, son écriture poétique illumine ces pages qui vous transporteront au plein cœur du Sud des Etats-Unis.

 

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