Friday Black de Nana Kwame Adjei-Brenyah

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« Friday Black » est un recueil de douze nouvelles écrit par un jeune auteur américain d’origine ghanéenne : Nana Kwane Adjei-Brenyah. Les nouvelles sont toutes des dystopies qui se situent dans un futur proche. Les situations présentées résonnent avec notre quotidien, avec l’actualité. Chaque histoire paraît donc plausible et vraisemblable.

L’auteur y fustige la société de consommation, le consumérisme à outrance. C’est le cas de la nouvelle qui donne son titre au recueil. Un jour ordinaire de Black Friday se transforme ici en pugilat, les gens sont prêts à mourir, à se faire piétiner pour une parka en soldes.

Le racisme, la violence faite aux noirs aux États-Unis est également l’un des axes marquant du recueil. Deux de mes nouvelles préférées portent sur ce thème. Le livre s’ouvre sur « Les 5 de Finkelstein » où cinq enfants noirs ont été décapités à la tronçonneuse par un homme blanc qui s’était senti menacé et a voulu protéger ses propres enfants. L’homme a été jugé et acquitté. L’autre nouvelle s’intitule « Zimmerland » Il s’agit du nom d’un parc d’attractions conçu pour que les blancs puissent assouvir leur haine, leurs fantasmes de violence sur les noirs. Nana Kwane Adjei-Brenyah ne fait que pousser un peu le curseur par rapport à ce qu’est aujourd’hui le fait d’être noir aux États-Unis.

Les douze nouvelles sont sombres, marquées par la violence, l’injustice, la pauvreté. Certaines empruntent aux codes de la science-fiction avec des personnages coincés dans une boucle temporelle ou des manipulations génétiques censées « optimiser » les enfants. Ce qui m’a frappée à la lecture de « Friday Black », c’est l’inventivité de son auteur qui réussit à renouveler, à rafraîchir le genre de la dystopie.

Le premier recueil de nouvelles de Nana Kwane Adjei-Brenyah est une réussite. Ces histoires nous plongent dans un univers dystopique extrêmement familier. Avec mordant et lucidité, il souligne les travers de notre société.

Traduction Stéphane Roques

Merci aux éditions Albin Michel et au Picabo River Book Club pour cette découverte.

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Là où chantent les écrevisses de Delia Owens

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Kya Clark est née dans le marais côtier de Barkley Cove en Caroline du Nord. A l’âge de 10 ans, elle se retrouve seule à vivre dans ses marécages. Sa mère et ses frères et sœurs ont fui le père alcoolique et brutal. Ce dernier a lui-même fini par ne plus revenir dans la cabanon délabré qui leur sert de maison. Kya réussit à échapper aux services sociaux, à l’école où l’on se moque d’elle. Elle survit grâce à la pêche et à la gentillesse de Jumping, qui gère une station service, et sa femme Mabel. A 14 ans, Kya va croiser la route d’un adolescent, Tate, et sa vie va en être changée.

« Là où chantent les écrevisses » est le premier roman de Delia Owens, une zoologue américain de 71 ans. Son métier transparaît totalement dans ce texte qui est émaillé de nombreuses descriptions de la faune qui peuple le marais où vit Kya. Cette aspect du roman est essentiel dans la vie de l’héroïne. Kya collectionne dès le plus jeune âge les plumes d’oiseaux, les coquillages et elle finira par faire de l’étude du marais un métier.

Le côté nature writing  est ce qui m’a le plus intéressée dans « Là où chantent les écrevisses ». Mais le texte est également un roman d’apprentissage et un roman policier. Deux temporalités coexistent dans le roman : la première débute en 1952 et nous expose la vie de Kya après le départ de sa mère, la deuxième se déroule à partir de 1969 et de la découverte du cadavre d’un homme retrouvé sous la tour de guet du marais. Autant vous le dire tout de suite, je n’ai pas été emballée par cette lecture. Certes, le cadre est singulier et plutôt bien rendu. Mais l’intrigue n’est en rien palpitante. Le côté policier du roman ne nous offre aucune surprise. Le final est somme toute prévisible. L’écriture m’a paru vraiment plate et fade (les dialogues aussi !) et cela a contribué au peu d’intérêt que j’ai ressenti pour l’intrigue. La psychologie des personnages n’est pas approfondie. Ils manquent singulièrement de chair, d’incarnation et n’ont déclenché aucune empathie chez moi.

« Là où chantent les écrevisses » fut une lecture décevante qui sera très vite oubliée. Seules les descriptions de la faune et la flore du marais ont réussi à éveiller un peu mon attention.

Betty de Tiffany McDaniel

« Betty » est un hommage que rend Tiffany McDaniel à sa mère. Betty Carpenter nait en 1954 en Arkansas dans une baignoire. Elle est la 6ème enfant d’une famille qui en comptera huit. Son père est d’origine cherokee et sa mère est blanche. Betty ressemble à son père, la petite indienne a la peau brune et les yeux noirs, ce qui lui vaudra bien des humiliations à l’école de la part des autres élèves et des enseignants. Les Carpenter ont parcouru de nombreux états avant de revenir à Breathed, Ohio, la ville de la mère, Alka. C’est là que Betty grandira avec ses frères et sœurs, là qu’elle fera l’apprentissage de la vie, de ses joies et de ses douleurs.

« Devenir femme, c’est affronter le couteau. C’est apprendre à supporter le tranchant de la lame et les blessures. Apprendre à saigner. Et malgré les cicatrices, faire en sorte de rester belle et d’avoir les genoux assez solides pour passer la serpillière dans la cuisine tous les samedis. Ou bien on se perd, ou bien on se trouve. »

Au fur et à mesure des 720 pages qui composent ce livre, Betty se révèle une jeune fille forte, puissante, capable de faire face aux drames les plus difficiles, aux révélations les plus violentes sur sa famille. Elle affronte et résiste au couteau. Elle s’inscrit dans la lignée des femmes cherokee, une tribu matriarcale et matrilinéaire comme lui rappelle sans cesse son père. Mais être une jeune fille métisse, pauvre de surcroit, est un défi dans cette petite bourgade rurale.

Mais « Betty » n’est pas seulement un récit féministe. Il s’ouvre en 1909 et se clôt en 1973, ce sont les dates de naissance et de mort de Landon Carpenter, le père de Betty. Ce personnage rejoint directement le panthéon des figures de père de la littérature, juste à côté d’Atticus Finch. Jardinier hors pair, guérisseur, ébéniste, Landon est également un conteur extraordinaire. Au travers de ses récits, mélange de fantaisie et de contes cherokee, il embellit la vie de ses enfants, l’illumine et l’élargit. Il donne à Betty le goût de la poésie, des histoires. Et c’est l’une des choses qui m’a enthousiasmée dans ce livre, il rend hommage au pouvoir de l’imagination, au pouvoir des mots. Betty écrit les drames de sa famille et les enferme dans des bocaux qu’elle met en terre. Ce sont les mots qui permettent à Betty de retranscrire l’histoire de chacun des membres de sa famille, de dire la douceur de Fraya, la folie de sa mère, le talent de dessinateur de Trustin, la coquetterie de Flossie, les obsessions de Lint et l’immense bienveillance de son père.

Durant 500 pages, je me suis dit que « Betty » était un grand roman, ce qui était déjà beaucoup. Mais les 200 dernières pages m’ont emportée dans un torrent d’émotions me montrant à quel point je m’étais attachée à chacun des membres de la famille Carpenter. « Betty » est un roman magistral, déchirant et d’une rare poésie.

Traduction François Happe

Ohio de Stephen Markley

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Le 13 octobre 2007 a lieu, à New Canaan, la procession en l’honneur du caporal Richard Jared Brinklan, tué en Irak. Six ans après ce défilé , un soir d’été, quatre anciens habitants de New Canaan convergent vers cette ville, quatre anciens camarades de lycée de Rick Brinklan reviennent dans la ville qu’ils ont tout fait pour fuir. Chacun d’eux revient pour une raison différente et c’est le hasard qui les réunit à nouveau.

« Ohio » est le remarquable premier roman de Stephen Markley. Son roman choral est ambitieux et sa construction est parfaitement maîtrisée. Chaque partie est consacrée à un personnage : Bill, ancien activiste humanitaire accro à l’alcool et aux drogues, Stacey qui peine à faire accepter son homosexualité à sa famille, Dan qui a perdu un œil en Irak et reste hanté par ce qu’il y a fait, Tina traumatisée par ce qu’elle a vécu durant son adolescence. Chaque récit explore précisément et profondément la psyché de ces personnages qui restent habités par leur adolescence et par trois fantômes d’amis disparus. Ces trentenaires sont une génération désabusée. L’Amérique qu’ils connaissent est celle de l’après 11 septembre, des guerres du Moyen Orient, de la crise économique de 2008. New Canaan est une ville sinistrée où la désindustrialisation a fait d’énormes ravages. Le portrait, que fait Stephen Markley de l’Amérique, est sombre et lucide. Le populisme y est de plus en plus décomplexé et ce sont ces perdants du rêve américain qui vont reprendre espoir en votant pour Trump.

Mais « Ohio » n’est pas seulement une grande fresque politique et sociale. L’intrigue prend de l’ampleur au fur et à mesure et l’on découvre les terribles zones d’ombre de la vie de ces lycéens de New Canaan. Le roman de Stephen Markley se transforme alors en roman noir. Nos quatre personnages semblent tous converger vers un moment précis de cette soirée d’été, un moment que l’on pressent dramatique. La tension grimpe, la noirceur s’étend. Et la cinquième partie balaie tout sur son passage et nous laisse sur les rotules.

« Ohio » est à la fois une fresque politique et un roman noir. Stephen Markley maîtrise parfaitement son intrigue et ses personnages qui sont d’une grande complexité. Un premier roman percutant, éprouvant par moments et absolument saisissant.

Traduction Charles Recoursé.

Une maison faite d’aube de N. Scott Momaday

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De retour du front en 1945, Abel décide de retourner sur les terres de son enfance : une réserve indienne du Nouveau Mexique. Une terre faite de montagnes, de canyons, de crevasses et où les saisons sont tranchées, peu clémentes. Là-bas, un seul être l’attend, Francisco, son grand-père. La mère et le frère d’Abel ne sont plus de ce monde depuis longtemps. Abel essaie de travailler, de se refaire aux rites ancestraux. Mais des démons puissants le taraudent et Abel n’arrive pas à être en paix.

Voilà un roman dont il m’est difficile de parler car je suis totalement passée à côté. L’écriture de N. Scott Momaday est pourtant belle. Il décrit à merveille les paysages de ce Nouveau Mexique où il a lui même grandi. Il arrive également à nous faire sentir la fièvre, l’euphorie qui habitent les rites qu’il décrit longuement dans son roman.

Mais la narration est très éclatée, elle part dans des directions qui sont souvent difficiles à suivre. La temporalité de l’histoire d’Abel devient floue par moments. Le personnage d’Abel est lui-même problématique. Dans toute la première partie (125 pages), il est quasiment absent de l’intrigue. Il est donc très compliqué de s’attacher à lui ou de s’intéresser à son destin. Francisco, son grand-père, est finalement plus incarné que lui, j’étais plus préoccupée par son sort que par celui d’Abel. Cette distanciation avec le personnage principal est certainement voulu et souligne à quel point il ne réussit pas à s’ancrer dans la vie quotidienne. Mais il aurait fallu qu’Abel soit plus sur le devant de la scène pour titiller ma curiosité et me permettre de mieux comprendre ses motivations.

Malheureusement, je n’ai pas réussi à entrer dans l’intrigue de « Une maison faite d’aube », je suis restée sur la pas de la porte.

Traduction Joëlle Rostkowski

Merci aux éditions Albin Michel pour cette lecture.

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La promo 49 de Don Carpenter

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A Portland, Oregon, les élèves de la promo 49 du lycée Adams, vont bientôt terminer leurs études. Certains iront à l’université, certains vont se mettre à travailler, d’autres vont s’engager dans l’armée. C’est le moment de choisir sa voie, de rentrer dans l’âge adulte.

En vingt quatre chapitres, Don Carpenter nous offre des instantanées de vie ; chaque chapitre est une histoire à part entière, s’apparentant à une nouvelle. Mais nous retrouvons les différents personnages d’un chapitre à l’autre. Ce sont de jeunes gens qui profitent de la vie, font la fête, vont à la plage, draguent dans les bals de fin d’année. Et pourtant, une ombre apparaît déjà sur leurs destinées. La fin de l’insouciance est proche et les récits sont emprunts de tristesse, de mélancolie. Certains vont devoir sacrifier leurs rêves, leurs envies de poursuivre leurs études pour commencer à travailler ou pour se marier. D’autres n’auront pas la chance de connaître les contraintes de la vie d’adulte.

Don Carpenter a l’art de dresser les portraits de ces jeunes gens en quelques pages, de restituer une ambiance, une époque. Sa plume est limpide, précise, elle capte parfaitement les émotions des personnages. L’économie de moyens de son écriture sert le fond et rend ses personnages extrêmement touchants.

« La promo 49 » est le premier livre de Don Carpenter que je lisais et la question que je me pose est : pourquoi ai-je attendu aussi longtemps pour découvrir cet auteur ?

Traduction Céline Leroy

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Ce lien entre nous de David Joy

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Darl Moody habite dans un mobil home en Caroline du Nord, dans la régions des Appalaches. Un soir où il braconne sur une propriété privée, il tue un homme alors qu’il pensait avoir un sanglier dans sa ligne de mire. Le problème, c’est que le cadavre est celui de Sissy Brewer dont le frère Dwayne est connu pour sa brutalité. Darl panique et fait appel à son meilleur ami, Calvin Hooper, pour se débarrasser du corps. Mais Dwayne ne tarde pas à être à leurs trousses.

« Ce lien entre nous » est le premier roman de David Joy que je lisais et mon avis est mitigé. Le personnage de Dwayne Brewer est finalement le personnage principal du roman et il est particulièrement intéressant et bien construit. Dwayne n’est pas un archétype de brute épaisse sans âme ni cœur. Il n’est pas monolithique et nous apprenons à le découvrir au fil des pages. Une enfance difficile, violente explique son parcours mais également son amour pour son petit frère Sissy. La protection de ce dernier donne tout son sens à sa vie et sa mort le bouleverse et le rend enragé. Ce que j’ai également beaucoup apprécié est l’inscription de l’intrigue dans un territoire : les Appalaches (que l’on retrouve également chez Ron Rash ou Taylor Brown). Il s’agit là d’un coin paumé, pauvre où le chômage est la norme, où l’on vit dans des mobil homes délabrés et où les magouilles permettent de survivre. Mais David Joy nous offre également de superbes descriptions des paysages qui soulignent leur grandeur.

Mais l’intrigue de David Joy souffre, à mon goût, d’un manque de tension dramatique. Sans trop en dire, Calvin se retrouve avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête qui devrait être source de suspens. Je n’ai malheureusement à aucun moment senti le côté haletant de l’histoire. Autre problème, le rôle du policier qui est totalement artificiel et dérisoire. Et par moments, il paraît au mieux amnésique, au pire parfaitement idiot.

« Ce lien entre nous » est un roman plaisant à lire, dont l’écriture m’a plu, mais qui manque singulièrement de tension pour accrocher son lecteur.

Traduction Fabrice Pointeau

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Les sœurs de Blackwater de Alyson Hagy

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Dans une Amérique décimée par des fièvres mystérieuses, des hordes de mercenaires font régner la peur et le chaos. Des groupes d’individus, les Indésirables, se regroupent dans des campements. Une femme a réussi à conserver la ferme familiale. Elle y vit seule et tient les autres en respect grâce au talent qu’elle propose : l’écriture. Elle seule sait encore fabriquer du papier et de l’encre. Sa sœur, décédée, avait quant à elle des pouvoirs de guérisseuse. L’arrivée d’un homme, Mr Hendricks, va changer la vie de l’héroïne. Il souhaite non seulement qu’elle écrive une lettre mais il souhaite également qu’elle la délivre en personne dans une ville lointaine.

« Les sœurs de Blackwater » est un roman étrange qui nous donne peu de repères. Nous sommes probablement dans une dystopie mais nous pourrions également être dans une époque passée (j’ai notamment pensé à la guerre de Sécession). L’héroïne n’a elle-même pas de prénom ou de nom. Alyson Hagy réussit parfaitement à créer une ambiance trouble mais également pesante, tendue où tout semble être une menace. Nous sommes dans une Amérique où les rêves, les espoirs ont fait long feu. « Des terres – chaque homme, chaque femme et chaque enfant, à bord de ces chariots, croyait que son bonheur l’attendait sur un lopin de terre planté d’arbres sombres. Plus personne, aujourd’hui n’avait foi en ces rêves de bonne fortune. Cette naïveté avait vécu. Une loi plus cruelle prévalait désormais : prendre ou être pris. » Dans ce monde monde brutal et sans pitié, la femme et Mr Hendricks portent tous les deux le poids de la culpabilité, d’un passé d’enfermement et de douleurs. Tous deux cherchent une forme de rédemption.

Ce qui est plaisant dans le roman d’Alyson Hagy, c’est sa volonté de célébrer la puissance de l’imaginaire. Ici se mélangent le réalisme, les rêves, les fantômes et les légendes. L’héroïne, qui est l’héritière des sorcières, fonde son pouvoir sur l’écriture. Les lettres, qu’elle rédige, ont le pouvoir de soulager, de laver les péchés de ceux qui les commandent. L’écriture peut guérir, peut permettre d’expier et de se réconcilier avec soi-même et les autres.

« Les sœurs de Blackwater » est un roman à la langue belle et intrigante. Le lecteur doit accepter de perdre ses repères, de ne pas tout saisir pour se laisser envoûter par ce texte étonnant.

Traduction David Fauquemberg

Merci aux éditions Zulma et à La Bande.

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L’oiseau canadèche de Jim Dodge

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Jonathan Adler Makhurst II, dit Titou, perd très tôt son père puis sa mère. Il ne lui reste que son grand-père maternel mais l’administration rechigne à lui confier la garde de son petit-fils. Jake est en effet adepte du jeu et de la distillerie d’alcool fort. Un indien lui a un jour révélé les secrets d’une boisson carabinée, source d’immortalité. Jake nomme son tord-boyau « Vieux Râle d’Agonie ». Malgré  son mode de vie hors-norme, il se bat pour obtenir la garde de Titou et finit par gagner. Le grand-père de 80 ans et son petit-fils vont parfaitement s’entendre malgré des caractères forts différents. « Ces différences qu’on pourrait multiplier à plaisir tant elles étaient nombreuses, restaient pourtant superficielles. Si les similitudes des deux hommes étaient rares, elles avaient beaucoup de fond : elles reposaient sur l’amour émerveillé qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre, sur une gentillesse qui allait bien au-delà de la simple tolérance : un accord du sang qui touchait le cœur de l’un comme de l’autre. » Le quotidien des deux hommes s’écoulent paisiblement entre parties d’échecs, confection du Vieux Râle d’Agonie et fabrication de clôture (la passion de Titou) lorsqu’un caneton va faire irruption dans leurs vies.

« L’oiseau canadèche » est un court roman qui a des allures de conte. Le ton du livre est cocasse et malicieux. Jim Dodge nous fait rencontrer une famille des plus atypiques. Pépé Jake est un personnage haut en couleurs, libertaire, fuyant à tout pris la normalité. Titou reste marqué par la mort de ses parents (il prend du Vieux Râle d’Agonie avant de se coucher pour éviter les mauvais rêves) mais également celle de son chien tué par un sanglier surnommé Cloué-Legroin. Celui-ci est à Titou ce que Moby Dick est à Achab. Et il ne faut pas oublier de citer Canadèche, le 3ème personnage de ce roman ! Cette femelle colvert est incroyablement vorace, elle se comporte comme un chien et ne vole pas. Un canard hors-norme à l’image de ceux qui l’ont recueilli ! « L’oiseau canadèche » est un roman plein de fantaisie, facétieux comme Pépé Jake. Mais il est aussi plein de tendresse, de sérénité face au temps qui passe, à la mort.

Je découvre Jim Dodge avec ce court texte drôle et tendre, une jolie fable lumineuse que je vous invite à découvrir à votre tour.

Traduction Jean-Pierre Carasso

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Neverhome de Laird Hunt

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Constance vit avec son mari Bartholomew dans la ferme de l’Indiana qui l’a vue grandir. Quand éclate la guerre de Sécession, Constance prend la décision de rejoindre les armées confédérées à la place de son mari. Elle se sait bien plus solide que lui. Travestie en homme, Constance écrit rapidement sa légende sous le nom de Ash Thompson. Elle est courageuse, excellente tireuse et elle ne tente pas de s’enfuir à la moindre occasion. Après de nombreux jours de combats, Constance se retrouve séparée de son régiment. Son retour chez elle se transforme en une véritable épopée. 

Laird Hunt aborde la guerre de Sécession de manière originale à travers le regard de Constance. Le fait est peu connu mais de nombreuses femmes nordistes et sudistes se sont engagées durant cette guerre. Certaines ont laissé des témoignages comme Loretta Velazquez qui publia ses mémoires en 1876 ou Sarah Rosetta Wakeman dont les lettres sont connues. Le livre de Laird Hunt est une sorte d’Odyssée où Ulysse-Bartholomew reste à la maison pour attendre Pénélope-Constance. Cette dernière écrit son témoignage bien des années après le conflit, avec le recul qu’elle ne pouvait pas avoir lorsqu’elle était plongée au cœur de  la bataille. Son voyage fut émaillé de violence, de rencontres bonnes ou mauvaises, d’épreuves et les âmes des morts accompagnent Constance. Elle converse régulièrement avec sa mère dont le destin tragique nous sera dévoiler au fur et à mesure. La brutalité, la mort entourent Constance et la changent. Son passage dans un asile parachève ce cheminement au plein cœur des ténèbres. Constance ne peut en sortir indemne ; ce qu’elle a vu, ce qu’elle a subi et fait subir la conduisent irrémédiablement vers un drame encore plus épouvantable. « Neverhome » n’est pas un énième roman sur la guerre de Sécession, c’est avant tout un très beau portrait de femme, émouvant, puissant.

« Neverhome » est un roman plein du bruit et de la fureur de la guerre et de la folie des hommes. Un monde violent où Laird Hunt plonge son héroïne et rend ainsi hommage à celles qui se sont engagées durant la guerre de Sécession. Un portrait de femme saisissant et captivant. 

Traduction Anne-Laure Tissut

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