Zoomania d’Abby Geni

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A Mercy, Oklahoma, une tornade de catégorie S a tout dévasté sur son passage. Elle laisse les enfants McCloud orphelins, leur père a disparu et leur maison a été emportée. Darlene doit prendre en charge son frère Tucker et ses deux jeunes sœurs Jane et Cora. Abandonnant son rêve d’aller à l’université, elle trouve un travail dans un supermarché et installe la fratrie dans un mobilhome. Trois ans après la tragédie qui a frappé Mercy, Darlene se débat pour faire vivre et gérer sa famille alors que Tucker est parti et ne donne aucune nouvelle. Cora n’a quant à elle aucun souvenir de sa vie avant la tornade et un autre évènement va bouleverser sa vie : l’usine de cosmétiques explose et il s’agit d’un acte volontaire. Peu de temps après, Cora disparaît à son tour.

« Zoomania » semble être un thriller, le récit d’une cavale de l’Oklahoma à la Californie. Au cœur de celle-ci se pose la question de l’écologie, du rapport de l’homme à la nature et aux animaux. La cause est juste mais ici l’exaltation, la radicalité en sont le moteur et iront jusqu’à une scène incroyable et saisissante.

Mais le livre d’Abbi Geni n’est pas politique, elle n’est pas là pour juger les actes écoterroristes qui ont lieu au cours de son intrigue. L’auteure explore avant tout les liens familiaux, les responsabilités et la loyauté qui en découlent. La famille McCloud est une famille à la dérive, fragilisée par les drames qui ont émaillé son histoire. La fratrie est particulièrement intéressante, chacun de ses membres est parfaitement décrit et possède une belle profondeur psychologique. Darlene et Cora se partagent la narration du roman, toutes deux seront changées par les évènements, leur apprentissage de la vie se fait de manière brutale.

Sur fond de défense et de protection  de la nature et des animaux, Abbi Geni nous entraîne à la suite des membres de la famille McCloud, une famille déchirée suite à de terribles drames. « Zoomania » nous offre une intrigue originale aux personnages profondément humains.

Traduction Céline Leroy

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Olive, enfin d’Elizabeth Strout

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Dans la petite ville côtière de Crosby dans le Maine, Olive Kitteridge est dorénavant retraitée et veuve depuis quelques années. Anciennement professeur de mathématiques, elle connaît une grande partie des habitants de Crosby avec qui elle partage des moments longs ou fugaces. Bientôt, Olive va connaître une nouvelle période dans sa vie à laquelle elle ne s’attendait pas, une seconde chance en la personne de Jack Kennison.

Comme dans « Olive Kitteridge » (Prix Pulitzer 2009), Elizabeth Strout nous offre des instantanés de vie, chaque chapitre pourrait presque être une nouvelle indépendante. Ce qui lie l’ensemble, c’est le personnage d’Olive Kitteridge qui est tour à tour au premier ou au second plan. L’âge ne l’a pas changé, Olive reste une femme intimidante, imposante physiquement, toujours franche, un peu bourrue et surtout totalement anticonventionnelle. Elle s’intéresse à chacun, écoute le récit des vies qui l’entourent sans jamais juger. On accompagne Olive et les habitants de Crosby sur plusieurs décennies, dans la vieillesse, la maladie, la sénilité. Mais l’ensemble n’est pas uniquement sombre, Elizabeth Strout y glisse des éclats de lumière, d’émerveillement et surtout de l’humour.

« Olive, enfin » se lit avec un plaisir infini, un charme profond s’en dégage grâce au talent d’Elizabeth Strout. Chaque personnage croisé a de l’épaisseur. L’autrice a le talent des plus grands écrivains de nouvelles, elle sait en peu de mots nous faire comprendre la psychologie des personnages, nous faire entrer dans leur vie. Comme Olive, elle ne juge pas, elle ne fait pas la morale à ses personnages qui sont pourtant souvent perdus, égarés dans les soubresauts de la vie. « Alors s’imposa à lui l’idée qu’il ne fallait jamais prendre à la légère la solitude consubstantielle à l’homme, que les choix faits par les gens pour se tenir à distance de l’abîme obscur devaient être respectées. » Le regard porté par Elizabeth Strout sur ses personnages est fait d’empathie et de tendresse et c’est sans doute ce qui les rend si touchants.

J’aime décidément beaucoup me plonger dans l’univers tout en grâce et en délicatesse d’Elizabeth Strout. Les petits riens et les grandes tragédies de la vie, la mélancolie et la beauté du monde se mélangent entre les pages de ce livre pour mon plus grand plaisir.

Traduction Pierre Brévignon

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Un voisin trop discret de Iain Levison

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Jim est retraité mais il continue à travailler comme chauffeur Uber. L’état du monde le déprime et il n’a que peu d’empathie pour son prochain. Pourtant, quand sa nouvelle voisine viendra lui demander de l’aide, Jim ne va pas hésiter longtemps. Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’il va se retrouver pris dans un règlement de comptes qui impliquent des militaires des forces spéciales. Et lui qui tenait à rester discret pour laisser dans l’ombre son passé…

Lire Iain Levison est toujours l’assurance de passer un moment réjouissant. Jim est un anti-héros comme l’auteur aime en écrire : lucide sur le monde qui l’entoure, misanthrope, désabusé et immédiatement sympathique ! L’imbroglio dans lequel il va se retrouver nous fait passer de Philadelphie à l’Afghanistan ou Dubaï. Des personnages n’ayant rien en commun vont finir par se croiser et leur rencontre fera des étincelles. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Iain Levison a l’art de trousser des histoires qui nous accrochent dès les premières pages. La lecture est rythmée, fluide. Et le plaisir vient aussi du ton ironique, sarcastique avec lequel l’auteur nous raconte son intrigue. Il en profite pour glisser quelques critiques sur la société américaine, il égratigne avec pertinence la belle image du pays.

« Un voisin trop discret » est encore une fois une réussite signée Iain Levison qui critique l’Amérique avec humour et sans jamais négliger son intrigue ou ses personnages.

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La rivière de Peter Heller

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Wynn et Jack sont devenus amis à l’université. Leurs passions pour la littérature, la nature, la pêche les ont réunis. Aujourd’hui, ils s’offrent la descente en canoë du mythique fleuve Maskwa au nord du Canada. Pendant deux semaines, ils pourront profiter des paysages boisés qui bordent le fleuve, pêcher des truites, observer la faune avant d’atteindre l’embouchure de la baie d’Hudson. Avant d’y parvenir, ils devront maîtriser la navigation dans des zones tumultueuses et dangereuses. Mais dans ce périple, ce ne sont ni les rapides, ni les tourbillons du courant qui vont menacer les deux amis.

J’ai découvert Peter Heller avec ce roman et son talent à construire une intrigue m’a conquise. Dans « La rivière », il joue avec nos imaginaires littéraires et cinématographiques. Le début du roman s’inscrit dans la tradition du nature writing. Peter Heller nous offre de magnifiques descriptions de la nature, des animaux qui peuplent les rivages du Maskwa. De même, les techniques de pêche, de manœuvre du canoë sont décrites avec minutie. Peter Heller prend son temps, les débuts paisibles de la descente du fleuve nous permettent de faire connaissance avec les deux jeunes hommes, d’apprécier leurs différences, leurs forces, leur complémentarité et de s’attacher à eux.

Ensuite, les choses vont progressivement se compliquer et un incident a allumé une alerte dans mon cerveau : Wynn et Jack croisent la route de deux texans peu sympathiques. Et là, j’ai instantanément pensé à « Délivrance » et l’inquiétude ne m’a plus quittée. Je pense que Peter Heller a voulu créer cet effet sur son lecteur puisqu’ensuite, « Délivrance » est évoqué à deux reprises. Certes, cette rencontre ne sera pas la seule menace qui va planer au-dessus de Wynn et Jack, plusieurs événements (que je me garderais bien de vous dévoiler) vont se conjuguer pour faire basculer la balade bucolique en tragédie. Peter Heller transforme son récit de nature writing en thriller, en véritable page-turner.

Ma première rencontre avec la plume de Peter Heller a été très concluante. « La rivière » est un roman diablement efficace.

Traduction Céline Leroy

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Memorial drive de Natasha Trethewey

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« Regarde-toi. Aujourd’hui encore tu crois que tu peux prendre tes distances avec cette petite fille par l’écriture, en recourant à la deuxième personne du singulier, comme si tu n’étais pas celle à qui tout cela est arrivé. » L’évènement, qui a bouleversé la vie de la poétesse Natasha Trethewey, est l’assassinat de sa mère Gwendolyn le 5 juin 1985 par son ex-mari.

« Memorial drive » est à la fois une enquête sur les causes de ce meurtre mais également un récit intime. L’ensemble est construit avec une remarquable intelligence et une infinie dignité. Natasha Trethewey réunit différents matériaux pour constituer son livre : ses rêves, des témoignages, des rapports de police, des retranscriptions d’enregistrement des menaces du meurtrier, le beau-père de l’autrice. Elle reconstitue sa propre mémoire, ses souvenirs qu’elle avait occultés pendant des années après le décès de sa mère. Ce qu’elle cherche à faire ici, c’est à la fois comprendre ce qui a conduit au meurtre et en quoi cet évènement a façonné sa vie de femme et d’écrivaine. Pendant très longtemps, Natasha Trethewey a été dans l’incapacité d’évoquer et d’écrire sur sa mère. Le deuil était trop douloureux et la culpabilité envahissante. Mais seule la puissance cathartique de l’écriture pouvait l’aider. Les mots l’ont accompagné tout au long de sa vie : son père était poète et lors du second mariage de sa mère, elle débuta un journal. La nécessité d’écrire naît à ce moment-là.

« Memorial drive » est bien-sûr surtout un hommage à une femme d’exception : Gwendolyn Ann Turnbough qui toute sa vie s’est battue avec détermination pour être elle-même, pour être libre et indépendante. L’histoire de Gwen s’inscrit profondément dans celle des États-Unis. Natasha est une petite fille métisse née en 1966 dans le Mississippi. Quand ses parents se marient un an plus tôt, l’union interraciale est illégale dans vingt et un états dont le Mississippi. Le Ku Klux Klan fait toujours régné la terreur dans le sud profond. Le cocon familial (dont la merveilleuse grand-mère) tente de protéger Natasha du racisme ambiant. Quand le couple se sépare, Gwen et sa fille déménagent à Atlanta et c’est à un autre drame de l’Amérique qu’elles vont devoir affronter. Joel, le nouveau mari de Gwendolyn, est un vétéran du Vietnam, profondément traumatisé par ce qu’il a vécu et jamais suivi médicalement comme la majorité des soldats revenus de cette guerre. Gwendolyn, victime du contexte dans lequel elle est née et surtout victime d’un homme violent et possessif qu’elle avait pourtant réussi à quitter.

« Memorial drive » est un livre admirable, intense et bouleversant. Un texte exceptionnel à côté duquel il ne faut surtout pas passer.

Traduction Céline Leroy

Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes de Lionel Shriver

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Un beau matin, Remington Alabaster, 64 ans, décide de courir un marathon. Sachant que ce dernier n’a jamais pratiqué de sport, sa femme Serenata est plus que sceptique face à cette annonce. Elle a elle-même pris soin de son corps de manière intensive tout au long de sa vie et s’interroge sur le besoin de son mari à envahir son terrain de jeux favori. La question se pose d’autant plus que Serenata est privée de course à pied en raison de son arthrose des genoux. Remington cherche-t-il à la narguer ou à la défier ? Sa nouvelle lubie va en tout cas générer de fortes tensions dans le couple mais Serenata espère que tout va s’arranger après le marathon.

« Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes » est une lecture extrêmement réjouissante. Quel plaisir de retrouver la plume sarcastique de Lionel Shriver ! Elle semble s’être beaucoup amusée à l’écrire et j’ai beaucoup ri, notamment en lisant les réparties pleines d’ironie de Serenata. Celle-ci est un personnage terriblement attachant. Totalement misanthrope, se méfiant des foules comme des modes, elle essuie les critiques et les reproches de la coach sportive de Remington, Bambi Buffer. Le sport comme dogme positif et quasiment obligatoire, voilà ce que la coach prône et ce que Serenata exècre. Lionel Shriver égratigne avec talent et humour ce culte du corps, de la performance nécessaire devenus à la mode. Mais la religion, les discours politiquement corrects passent également sous les fourches caudines de l’ironie. Tout ce qui endoctrine, tout ce qui asservit l’esprit critique est insupportable pour Serenata et sa créatrice. Elle traite également, et peut-être surtout, du thème de l’entrée dans la vieillesse et de la durée du couple au moment de la retraite. Remington a été mis à la retraite contraint et forcé (je vous laisse le plaisir de découvrir ce qu’il lui est arrivé). Serenata continue de travailler et il ne faut pas compter sur leurs deux enfants pour les aider à passer ce cap difficile physiquement et psychologiquement. A mère atypique, enfants singuliers et excessifs ! La galerie de personnages est également un régal et nous offre des passages hilarants.

Grinçante, acide, Lionel Shriver ne laisse rien passer et n’épargne personne dans son dernier roman. Son humour, sa lucidité sur les travers de nos sociétés m’ont absolument enchantée.

Traduction Catherine Gibert

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True Story de Kate Reed Petty

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La vie d’Alice Lovett bascule à l’été 1999. Après une fête largement arrosée, deux jeunes garçons la ramènent chez elle. Évanouie à l’arrière de la voiture, Alice n’a aucun souvenir de ce qui est arrivé durant le trajet. Dès le lendemain, une rumeur circule, enfle : elle aurait été agressée sexuellement. Mais les accusations vont rapidement se retourner contre Alice. De nouvelles rumeurs viennent court-circuiter la première, lancées par les coéquipiers de crosse des deux garçons. Face à la pression, Alice perd pied peu à peu.

« True story » est le premier roman de Kate Reed Petty qui a construit très intelligemment son intrigue. Deux points de vue s’alternent : celui de Nick, l’un des coéquipiers des deux adolescents ayant raccompagné Alice, et celui d’Alice elle-même. Nous les accompagnons de 1999 à 2015 et découvrons leur culpabilité, leurs souffrances, leurs difficultés à avancer dans la vie. Ce qui rend le roman de Kate Reed Petty vraiment intéressant, c’est quand plus de cette alternance de points de vue, elle utilise différents matériaux pour compléter et densifier son intrigue : scénarios de film, brouillons de rédaction de candidature à l’université, e-mails envoyés ou non, retranscription d’interviews. L’ensemble compose un puzzle qui nous emmène vers la révélation de la vérité concernant la nuit de cet été 1999.

Bien entendu, en tant que lectrice, j’avais envie de savoir ce qu’il s’était réellement déroulé. Mais ce que j’ai trouvé passionnant dans « True Story », c’est la façon dont l’auteure décortique le mécanisme de la rumeur et finalement qu’elle soit fondée ou non, les dégâts sont les mêmes pour les différents protagonistes. A l’époque des réseaux sociaux, des fake news, on voit bien que la traînée de poudre d’une rumeur laisse toujours une trace. Et il est d’autant plus judicieux d’avoir choisi le thème de l’agression sexuelle pour mener à bien cette interrogation sur la rumeur, l’incertitude des faits. Et ce sont les possibles agresseurs qui lancent la rumeur et non la victime.

Dans « True story », Kate Reed Petty mène son lecteur par le bout du nez, laissant le doute régner sur l’évènement de l’été 1999 jusqu’à la toute fin du roman. La construction, les différentes voix sont parfaitement maîtrisées et le questionnement autour de la naissance et des conséquences d’une rumeur est passionnant.

Traduction Jacques Mailhos

Merci aux éditions Gallmeister pour cette lecture.

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De feu et d’or de Jacqueline Woodson

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Melody a 16 ans et ce soir, une fête est organisée pour célébrer son passage à l’âge adulte. Ses amis, ses parents, Iris et Aubrey, ses grands-parents maternelles, Sabe et Po’Boy, sont présents et la regardent descendre l’escalier sur la musique de Prince. Melody porte une robe blanche qui a le même âge qu’elle. Ce vêtement aurait dû être porté par sa mère lors de sa fête de 16ème anniversaire. Mais celle-ci fut annulée, Iris était alors enceinte.

« De feu et d’or » est le deuxième roman pour adultes de Jacqueline Woodson, qui a été récompensée à plusieurs reprises pour ses romans jeunesse (« Brown girl dreaming » a obtenu le National Book Award et c’est une merveille). Dans ce roman, chaque membre de la famille aura la parole à tour de rôle constituant ainsi une mosaïque de souvenirs. Jacqueline Woodson procède par petites touches et nous offre le portrait impressionniste d’une famille afro-américaine de la classe moyenne. Leur histoire, faite de lutte, d’incompréhension et de liens indéfectibles, s’inscrit dans celle plus vaste des États-Unis. Deux évènements encadrent le récit : le massacre de Tulsa de 1921 et les attentats du 11 septembre. Le premier marque profondément l’histoire des afro-américains, ce traumatisme perdure de génération en génération. Le second frappe les américains, qu’ils soient noirs ou blancs. Entre ces deux dates, Jacqueline Woodson aborde en peu de pages un grand nombre de sujets : la question de l’héritage et ce que l’on laisse à ses enfants, l’émancipation des femmes, le racisme, la classe sociale, les liens familiaux.

Lorsque j’avais lu « Un autre Brooklyn », qui était également composé de bribes de souvenirs et d’instants de vie, j’avais trouvé que les personnages manquaient de profondeur et que l’on ne réussissait pas à s’y attacher. Dans « De feu et d’or », le problème n’existe plus, l’empathie avec les différents personnages est très forte. A tel point que l’on quitte à regret Melody et sa famille en refermant le roman.

Dans un style fluide aux phrases courts, Jacqueline Woodson retrace, avec beaucoup de délicatesse et un sens aigu de l’ellipse, l’histoire d’une famille afro-américaine. Et ce qui domine, c’est l’amour qui demeure au fil des ans et malgré les tragédies.

Traduction Sylvie Schneiter

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Jeune femme au luth de Katharine Weber

« Elle est belle. Rien au monde, absolument rien, n’est plus intéressant à étudier qu’un visage. Son regard me fascine, m’aimante, me tient prisonnière.

Il fait froid, sombre, humide. Pourquoi suis-je ici ? Pour quoi faire ? Dans ces journées si courtes de janvier, la campagne entière, avec ses moutons, ses cochons, ses vaches semble plongée dans un désespoir hivernal. Le vent coupant, glacé, souffle jusque dans mes os. Je me demande par moments si j’arriverai un jour à me réchauffer. » 

Patricia Dolan, historienne de l’art de 41 ans vivant à New York, se retrouve dans un cottage irlandais isolé. Ce séjour, elle le doit à Michael O’Driscoll, un lointain cousin rencontré récemment. Il la séduit, l’envoûte presque et Patricia est alors prête à tout pour ce jeune homme qui la sort de sa torpeur mélancolique. Elle va aller jusqu’à participer à un crime.

L’intrigue du très beau roman de Katharine Weber frappe par sa singularité et son originalité. L’auteure y mêle des réflexions sur l’art, sur sa place dans nos sociétés à l’histoire de l’Irlande du Nord que le père de Patricia lui racontait pour qu’elle n’oublie pas ses racines. L’ensemble donne un roman noir, un thriller qui s’ouvre sur des considérations contemplatives sur le quotidien dans une Irlande rurale et sauvage. Katharine Weber fait progresser lentement, finement la tension narrative de son histoire. C’est par le journal intime rédigé par Patricia que toute l’intrigue se dévoile à nous. Celui-ci rajoute une note intimiste et sentimentale à « Jeune femme au luth ». Sa protagoniste nous parle de sa vie marquée par des absences, des drames, une tristesse profonde qui va s’éteindre avec Michael O’Driscoll. L’amour, la sensualité vont enflammer à nouveau l’âme de Patricia pour mieux la perdre. Le journal nous donne accès à ses pensées profondes et sa psychologie est particulièrement poussée pour nous la rendre attachante.

Avec une écriture d’une élégante simplicité, Katharine Weber nous emmène dans l’Irlande rurale où se noue une intrigue intime et politique. Une merveilleuse découverte.

Traduction Moea Durieux

Trouve-moi d’André Aciman

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Samuel rencontre dans un train une jeune femme nommé Miranda avec qui il engage une discussion qui va se prolonger même après leur arrivée à Rome. Elio fait la connaissance de Michel après un concert dans une église à Paris. Leur intérêt réciproque pour la musique va les rapprocher. Oliver organise, dans son appartement new yorkais, une soirée pour fêter son départ. Il y invite notamment deux personnes qui l’intriguent : Erica et Paul.

Si vous êtes familier de l’œuvre d’André Aciman, ces prénoms vous sont forcément familiers. L’auteur reprend ici les personnages de « Call me by your name » mais ceux qui espèrent une suite à ce fabuleux roman vont être déçus. J’ai trouvé que « Trouve-moi » se rapprochait plus des « Variations sentimentales » que de « Call me by your name ». Les histoires de Samuel, Elio et Oliver sont indépendantes les unes des autres et forment des chapitres distincts. Bien entendu, les histoires des uns influent sur celles des autres puisque les personnages sont liés. Mais chaque chapitre pourrait parfaitement se lire comme une nouvelle. Ils portent tous des titres en rapport avec la musique (tempo, cadence, capriccio et da capo) comme s’ils étaient une variation autour de celle-ci.

Comme toujours André Aciman aime mêler l’art à ses histoires. Ici la musique prend une place prépondérante en raison des titres de chapitre et du métier d’Elio. Le dernier temps du livre ne pouvait d’ailleurs pas trouver meilleur titre que da capo, je vous laisse découvrir pourquoi.

Comme dans « Call me by your name » ou « Les variations sentimentales », André Aciman excelle à parler du désir naissant et qui flamboie. Ses différentes histoires sont empruntes de sensualité, d’une infinie tendresse également. Mais j’ai surtout trouvé que l’auteur nous parlait du temps. Il y a bien entendu la mélancolie des moments passés et des fantômes qui continuent à hanter les personnages. Samuel et son fils Elio se promènent dans Rome en passant par leurs endroits « vigiles », des lieux qui leur évoquent des souvenirs. Elio et Michel vont partir à la recherche de la jeunesse du père de ce dernier. Et la grande histoire d’amour d’Elio et Oliver ne cesse de revenir et d’habiter les esprits des uns et des autres.

Mais le rapport au temps n’est pas que nostalgique. Deux des couples de « Trouve-moi » sont composés d’une personne jeune et d’un homme d’âge mûr. Leur histoire d’amour est inespérée, inattendue. André Aciman semble nous dire qu’il ne faut jamais désespérer de la vie et qu’elle peut nous offrir des cadeaux à tout âge.

Même si « Trouve-moi » ne peut égaler l’éblouissement que fut pour moi « Call me by your name », je n’ai pas boudé mon plaisir et j’ai apprécié mes retrouvailles avec Samuel, Elio et Oliver.

Traduction Anne Damour

Merci Netgalley pour cette lecture.