39 bonnes raisons de transformer des obsèques hawaïennes en beuverie de Kristiana Kahakauwila

Le titre original du recueil de Kristiana Kahakauwila est « This is paradise », le titre de la nouvelle qui ouvre le livre et où elle montre l’envers de l’image idyllique que se font les touristes d’Hawaï. « Nous échangeons un regard, une bouffée de colère nous monte au visage. Nos familles gagnent à peine de quoi joindre les deux bouts, les promoteurs pillent nos terres et les vieilles compagnies sucrières contrôlent toujours notre accès à l’eau. Non seulement le paradis ne nous appartient plus, mais nous devons endurer le spectacle de sa destruction par des étrangers. » Mais le choix du titre français est tout autre, il met en avant la nouvelle la plus originale du recueil dont le titre serait en soi une bonne raison pour l’ouvrir. Kristiana Kahakauwila y dresse donc la liste des bonnes raisons pour boire à un enterrement : le sermon du pasteur, les pleurs des cousins, les histoires de famille, les coqs de combat qui chantent, les taties qui gavent les autres de desserts faits maison, etc… Cette nouvelle est un concentré des thèmes abordés dans le livre. Hawaï est à la fois américaine et polynésienne, traditionnelle et moderne, on y parle le pidgin (créole hawaïen) autant que l’anglais. Les locaux s’y méfient des touristes tout en sachant qu’ils participent grandement à l’économie.

Deux thèmes se détachent des six nouvelles du recueil : le rapport au père (ici, il y a beaucoup de secrets, de dissimulation qui protègent ou non les enfants) ; l’appartenance à Hawaï, la question des origines. Les deux thématiques peuvent s’entrelacer, que deviennent les relations familiales lorsque l’on quitte Hawaï pour un autre état ? L’autrice capture avec intelligence et talent les différents aspects de son île, la beauté et la précarité des relations humaines.

Avec empathie et un grand talent d’observatrice, Kristiana Kahakauwila parle des tiraillements d’un peuple qui ne cesse de questionner son identité. Ses nouvelles sont touchantes, drôles, parfaitement maitrisées. Il faut saluer également le travail de la traductrice, Mireille Vignol, qui a œuvré pour conserver l’originalité du pidgin utilisé dans les nouvelles.

Traduction Mireille Vignol

Point de fuite d’Elizabeth Brundage

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C’est en rentrant de son travail que Julian Ladd apprend dans le journal la disparition de Rye Adler, un célèbre photographe. Tous deux furent étudiants du célèbre atelier Brodsky, école réservée à des photographes prometteurs, vingt ans plus tôt. Julian et Rye étaient colocataires mais leur relation n’était pas des plus amicales. A la rivalité artistique s’ajoutait la jalousie. Les deux jeunes jeunes hommes étaient amoureux de Magda, leur condisciple et les sentiments de cette dernière penchaient clairement vers le brillant Rye. Pourtant, c’est avec Julian qu’elle décide de se marier. Leur passé commun va resurgir avec la disparition de Rye et leur montrer à quel point leurs destinées sont entremêlées.

Après avoir adoré « Dans les angles morts », j’étais ravie de retrouver Elizabeth Brundage. « Point de fuite » n’a pas l’intensité, ni le souffle romanesque de son prédécesseur mais il se lit avec plaisir. Elizabeth Brundage multiplie les points de vue pour construire sa narration et on accompagne les personnages durant vingt ans. La psychologie de chacun est fouillée, détaillée pour leur donner de l’épaisseur et de la complexité. Elizabeth Brundage utilise la photographie pour parler de notre rapport aux images et pour évoquer une certaine déliquescence du monde. Je ne suis pas certaine que ces éléments de réflexion apportent quelque chose à l’intrigue qui se tourne progressivement vers le thriller.

La tension de « Point de fuite » n’est pas aussi prenante que dans « Dans les angles morts » mais le travail sur la psychologie des personnages reste l’un des points forts d’Elizabeth Brundage. Le roman reste néanmoins très plaisant et intéressant.

Lorsque le dernier arbre de Michael Christie

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2038, le Grand Dépérissement est à l’origine d’une vague d’épidémies fongiques et d’une invasion d’insectes qui ont ravagé les forêts du monde entier. Mais au large de la Colombie-Britannique, une île boisée a été préservée. Celle-ci est visitée par de riches touristes. Jacinda Greenwood est dendrologue et elle travaille sur l’île comme guide. Même si cette vie ne lui convient pas, la liste de ses dettes ne lui laisse guère le choix. Son destin pourrait basculer lorsqu’un ancien petit ami vient lui rendre visite pour lui annoncer qu’elle serait l’héritière de Harris Greenwood, un magnat du bois. Jacinda ignore tout de la famille de son père mort trop tôt. Sa lignée remonte à 1908 et débute par un accident ferroviaire.

Michael Christie nous plonge avec beaucoup de talent dans l’histoire de la famille Greenwood, dans leurs secrets les plus profonds. Sa saga familiale se déroule sur 130 ans et la narration est formidablement bien trouvée. C’est en regardant la structure d’un tronc d’arbre coupé que l’auteur canadien l’a trouvée. Comme avec les cernes de croissance de l’arbre, nous partons de l’époque la plus récente pour atteindre le centre du tronc en 1908 et ensuite repartir vers l’extérieur en retraversant les époques : 1934, 1974, 2008 et 2038. L’histoire des Greenwood se déploie ainsi de manière symétrique nous permettant ainsi d’approfondir chacune des périodes et ses protagonistes. La finesse et la profondeur des portraits des personnages sont un autre atout du premier roman de Michael Christie (Everett reste le personnage auquel je me suis le plus attaché). Magnat du bois, bûcheron, activiste écologique, charpentier, dendrologue, tous sont liés intimement au bois. A travers eux, c’est notre rapport à la nature qui est questionné ici et notre capacité à la détruire comme à la préserver.

« Lorsque le dernier arbre » est un roman foisonnant, une saga familiale qui traverse l’Histoire des Etats-Unis et qui nous happe du début à la fin. Michael Christie nous offre presque 600 pages de pur romanesque à la construction atypique. Ce fut un régal de se plonger dans les ramifications de l’arbre généalogique des Greenwood.

Traduction Sarah Gurcel

La ligne de nage de Julie Otsuka

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La piscine, en sous-sol, a ses habitués. Ils viennent pour enchaîner les longueurs, pour fuir le quotidien et leurs problèmes, pour lâcher prise. Quelque soit leur milieu social, les nageurs respectent les mêmes règles, les mêmes rituels. Mais un jour, une fissure apparaît au fond du bassin. Elle sera suivie d’autres fissures inexpliquées qui déclencheront la fermeture de la piscine. Le monde harmonieux des nageurs n’existe plus ce qui perturbe énormément l’un d’eux : Alice, atteinte de démence sénile, qui perd encore un peu plus ses repères.

« La ligne de nage » de Julie Otsuka s’ouvre sur le récit du quotidien des nageurs à la première personne du pluriel. Ce « nous » rappelle celui de « Certaines n’avaient jamais vu la mer », le précédent roman de l’autrice que je vous recommande fortement, et crée ainsi un lien entre ces deux textes. Le « nous » incarne une communauté, un groupe dans un univers ritualisé qui va se fissurer. Ce qui se déroule au fond de la piscine est une métaphore de ce qui arrive à l’esprit d’Alice qui plonge petit à petit dans la maladie.

La deuxième partie du roman, qui s’ouvre sur « Diem perdidi » à l’origine une nouvelle, passe à une narration à la troisième personne du singulier. Julie Otsuka s’amuse à modifier son mode narratif. Le nous reviendra pour décrire les conditions de vie dans l’EHPAD qui accueillera Alice, le nous est alors celui de l’entreprise qui impose des règles drastiques à ses clients. L’autrice décrit cet univers glaçant avec beaucoup d’ironie.

Enfin, le texte passe à la deuxième personne du singulier pour décrire la relation d’Alice et de sa fille, faite de culpabilité et de regrets. Julie Otsuka s’est inspirée de l’histoire de sa mère, de ses souvenirs (l’enfance au Japon, l’arrivée aux Etats-Unis, les camps d’internement durant la seconde guerre mondiale, son mari, etc..) pour créer Alice. La relation mère-fille est très touchante et décrite avec beaucoup de pudeur.

Dans « La ligne de nage », Julie Otsuka nous offre une narration très originale, alternant les pronoms personnels et coupant son texte en deux parties très distinctes, ce qui peut surprendre le lecteur. Mais l’ensemble est extrêmement cohérent et m’a totalement séduite.

Traduction Carine Chichereau

Mary Toft ou la reine des lapins de Dexter Palmer

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1726, John Howard est le médecin et chirurgien de la petite ville de Godalming. Son jeune apprenti, Zachary Walsh, est le fils du pasteur et il lui enseigne les vertus de la science et de l’étude. Un matin, Joshua Toft vient chercher le médecin car sa femme, Mary, est sur le point d’accoucher. Le problème, c’est qu’elle a fait une fausse couche six mois auparavant. John se rend au domicile des Toft et découvre une Mary se tordant de douleur. Elle accouche effectivement mais c’est un lapin en morceaux qui sort de son corps. Le médecin, qui prône la rationalité, est totalement perplexe et il le sera encore plus lorsque l’évènement va se répéter régulièrement. Le pasteur non plus ne sait pas quoi penser, est-ce un miracle ou une punition divine ? John Howard décide d’écrire à d’éminents médecins de Londres pour leur exposer ce cas extraordinaire. Bientôt, trois d’entre eux arrivent à Godalming et vont bouleverser la vie des protagonistes de cette histoire.

Aussi étonnante que cette histoire puisse paraître, Dexter Palmer s’est bel et bien inspiré d’un fait divers pour écrire son roman. Il en a tiré un conte moral et philosophique, un roman d’apprentissage pour le jeune Zachary Walsh mais son texte est également un miroir tourné vers notre époque. Le 18ème siècle est une époque où la rationalité gagne du terrain. C’est sans doute pour cette raison que le surnaturel et les miracles sont encore très présents. Savoir et croyances s’affrontent, comme John Howard et le pasteur Walsh. La vérité est sans cesse questionner. « Qui parmi nous ne recèle pas en lui-même un démon qui lui chuchote non pas la vérité mais ce que nous souhaitons croire, par naïveté, par cupidité ou pour cent autres raison ? Il faut toujours se méfier de ce démon et veiller à ce que son chant ne nous charme pas (…). » A l’époque des fake news, la leçon est bonne à prendre. Et Dexter Palmer nous l’enseigne avec énormément de talent, d’humour et d’ironie. Il restitue à merveille l’époque et son contexte, la noirceur comme la lumière qui la constituent.

« Mary Toft ou la reine des lapins » est un roman  historique au thème original, aux personnages attachants (mention spéciale à Alice Howard, la femme du médecin à la lucidité exemplaire). Dexter Palmer, dont la plume est fluide et alerte, nous offre ici une réjouissante lecture.

Traduction Anne-Sylvie Homassel

Un bref instant de splendeur d’Ocean Vuong

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« Un bref instant de splendeur » est une lettre du narrateur, surnommé Little Dog, à sa mère. Lui est écrivain, poète alors qu’elle est analphabète. C’est donc plutôt un texte cathartique qu’une véritable déclaration d’un fils à sa mère.

En grande partie autobiographique, le texte d’Ocean Vuong raconte une histoire familiale douloureuse, hantée par les spectres de la guerre du Vietnam. Little Dog est né à Saïgon en 1988, son père était un GI en poste sur un destroyer de la marine. Sa mère et lui rejoignent le Connecticut deux ans plus tard. Les accompagne Lan, la grand-mère qui, jeune, avait réussi à fuir un mariage forcé mais avait été rejetée par sa famille. Les deux femmes quittent leur pays, mais le traumatisme de ce qu’elles ont vu et vécu les habitera toute leur vie. Elles sont instables psychologiquement, la grand-mère est même atteinte de schizophrénie. Le jeune garçon va grandir entre ces deux femmes aussi protectrices que maltraitantes (la mère peut être violente physiquement). A cet environnement complexe, s’ajoute une difficulté à s’intégrer aux États-Unis. Little Dog étant métisse, il n’est pas assez blanc pour que ses camarades d’école le reconnaissent comme l’un des leurs.

« Un bref instant de splendeur » est le récit d’une formation intellectuelle, la littérature devient la bouée de sauvetage du narrateur, mais également sexuelle. Little Dog découvre son homosexualité avec Trevor dont la destinée tragique bouleverse.

Le premier roman d’Ocean Vuong est constitué de fragments, de moments de vie qui montrent l’apprentissage douloureux d’un jeune homme américano-vietnamien. L’écriture oscille entre crudité et délicatesse. Elle est également extrêmement poétique, parfois un peu sibylline, mais toujours sublime.

La crue – Blackwater tome 1 de Michael McDowell

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« A l’aube du dimanche de Pâques 1919, le ciel au-dessus de Perdido avait beau être dégagé et rose pâle, il ne se reflétait pas dans les eaux bourbeuses qui noyaient la ville depuis une semaine. Immense et rouge orange, le soleil rasait la forêt de pins accolée à ce qui avait été Baptist Bottom, le quartier où les Noirs affranchis s’étaient installés en 1895, et où leurs enfants et petits-enfants vivaient encore. Désormais, s’étendait à perte de vue un magma fangeux de planches, de branches d’arbres et de carcasses d’animaux. Du centre-ville, ne surnageaient que la tour carrée de la mairie et le premier étage de l’hôtel Osceola. » C’est dans cette ville dévastée que s’avance une barque portant deux hommes à son bord : Oscar Caskey, membre d’une des familles les plus riches de la ville, et Bray, son employé. Lors de leur exploration de Perdido, ils découvrent une femme coincée au premier étage de l’hôtel depuis quatre jours. Etonnamment, elle semble en parfaite santé. Elle se nomme Elinor Dammert, elle était venue à Perdido pour trouver un emploi d’institutrice. Oscar et Bray l’emmènent avec eux et ils ignorent, à cet instant, que la nouvelle venue va chambouler la vie des membres de leur communauté. 

Les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont encore frappé très fort avec la traduction et la publication de la saga familiale de Michael McDowell. Jamais publiée en France jusqu’à présent, elle va couvrir cinquante ans de l’histoire de la famille Caskey. Pour reprendre le souhait de son auteur, qui fut le scénariste de « Beetlejuice » et « L’étrange Noël de Monsieur Jack », les six tomes sortiront de manière rapprochée, à raison de deux par mois. « Blackwater » a été conçu comme un feuilleton populaire et le premier tome nous montre à quel point l’ensemble va être addictif. 

Perdido est une ville imaginaire mais Michael McDowell y glisse des aspects de l’Alabama de son enfance. Mais sous un réalisme apparent, des éléments gothiques, fantastiques s’insinuent par petites touches et créent une atmosphère étrange. Le thème principal de « La crue » est la famille. Elle est ici étouffante, toxique et très matriarcale avec à la tête de la famille Caskey, Mary-Love, une femme au caractère autoritaire et possessif. Les personnages féminins sont puissants chez Michael McDowell et Elinor est sans doute le plus magnétique, fascinant et énigmatique. L’autre fil rouge du roman est l’eau, un élément fluide comme l’écriture de l’auteur, aussi apaisant qu’inquiétant. L’eau est source de vie comme de mort. Elle permet à Michael McDowell d’écrire des scènes saisissantes, marquantes comme celle du prologue où Oscar et Bray évoluent dans une ville ravagée par des eaux boueuses et puantes.

Le premier tome de la fresque de Michael McDowell est un roman irrésistible, intrigant, infiniment original et qui donne envie de se précipiter sur la suite. Saluons à nouveau l’extraordinaire travail des éditions Monsieur Toussaint Louverture qui nous offrent une couverture somptueuse, dorée et gaufrée. 

Traduction Yoko Lacour et Hélène Charrier

Le visage de pierre de William Gardner Smith

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Simeon Brown, journaliste afro-américain, a quitté Philadelphie pour s’installer à Paris. Las de subir le racisme ordinaire et la violence des blancs, il trouve la paix dans les rues du quartier latin. Il rencontre de nombreux américains exilés comme lui, il fréquente les terrasses des cafés, les clubs de jazz. Les français le considèrent comme un des leurs. La vie pourrait être idyllique pour Simeon mais il ne peut rapidement plus fermer les yeux sur ce qui l’entoure. Au début des années 60 à Paris, ce sont les algériens qui sont victimes du racisme et de la violence brutale de la police. Simeon se sent de plus en plus mal à l’aise. « Le printemps fut tardif, mais chaud et splendide. Néanmoins, la joie de vibre à Paris refluait pour Simeon ; la guerre d’Algérie faisait quelque chose de terrible à Paris et à la France. A mesure que les colonies africaines gagnaient leur indépendance et que l’empire français rétrécissait, une décomposition s’installait. Simeon le sentait partout autour de lui. »

« Le visage de pierre » a été commencé en 1961 à Paris et fut publié en 1963 aux États-Unis. Il aura fallu attendre 2021 pour qu’il soit traduit en français, ce qui montre à quel point la guerre d’Algérie reste un sujet délicat. William Gardner Smith était journaliste, comme son personnage, et cela se sent dans le dernier chapitre, extrêmement réaliste, qui décrit les massacres du 17 octobre 1961. La brutalité, la haine des unités de police dirigées par Papon (il est toujours bon de le rappeler) glacent le sang.

« Le visage de pierre » est celui des agresseurs, qui ont croisés la route de Simeon, aveuglés par le racisme, remplis de haine et dont le regard est fou. Des flash-backs nous racontent ce que signifie être noir aux États-Unis et ce que le personnage a fui. Mais ce que comprend Simeon, c’est que le visage de pierre existe partout. Dans son roman, William Gardner Smith décrit toutes les formes de racisme qui touchent les noirs, les algériens mais également l’antisémitisme. La détestation de l’autre n’est pas réservé à un peuple, une culture. Et finalement, « Le visage de pierre » est le récit d’un éveil politique, d’une prise de conscience morale.

Je ne peux que vous conseiller de lire « Le visage de pierre » pour mieux comprendre l’atmosphère qui régnait au début des années 60 à Paris et pour redécouvrir un épisode peu glorieux de notre histoire.

Traduction de Brice Matthieussent

Daddy d’Emma Cline

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Après le formidable « The girls » et le glaçant « Harvey », j’ai eu le plaisir de retrouver la talentueuse Emma Cline. « Daddy » est un recueil de dix nouvelles qui nous plonge dans la vie de personnages très variés : un père qui accueille ses enfants pour les fêtes de Noël, une jeune femme venue à Los Angeles pour devenir actrice, un ancien réalisateur à succès, une adolescente faisant la une de la presse à scandale après avoir été la nounou chez une célébrité, etc… Emma Cline transforme ses nouvelles en instantanés de vie, des moments suspendus dans la vie de ses personnages. Les chutes sont ouvertes, il semble que les personnages continuent à vivre sans nous après la conclusion de leur histoire.

Chacune des vies côtoyées nous montre une Amérique bien loin du rêve sur papier glacé. Les nouvelles d’Emma Cline parlent de dépendance, de solitude, de vulnérabilité et de perversité. Le ton est extrêmement désabusé, ses personnages sont souvent perdus, en plein trouble ou en pleine impasse. Dans des moments qui devraient s’avérer joyeux comme Noël, la projection d’un premier film ou les retrouvailles de trois amis, le malaise finit toujours par s’installer. Comme dans « Harvey » (la dernière nouvelle « A/S/L » comporte un personnage proche de celui de ce texte), Emma Cline nous propose à plusieurs reprises le portrait d’hommes d’âge mûr dépassés par leur époque, leur progéniture et dont la réussite professionnelle est bien loin derrière eux. Mais les jeunes gens, que l’on croise dans les nouvelles, ne semblent pas savoir tellement plus où ils en sont.

Au travers de ses nouvelles, Emma Cline dresse un portrait désespéré de l’Amérique d’aujourd’hui. L’ambiance, qui s’en dégage, est glaçante, imprégnée de tristesse. « Daddy » prouve à nouveau le talent de cette jeune autrice, sa capacité à saisir l’air du temps.

Traduction Jean Esch

Merci aux éditions de la Table Ronde pour cette lecture.

Idaho de Emily Ruskovich

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2004, Ann et son mari Wade habitent dans un coin isolé de l’Idaho. Comme son père avant lui, Wade commence à perdre la mémoire. Ann tente de sauver les souvenirs de son mari et elle s’accroche au moindre objet retrouvé. Wade fut précédemment marié avec Jenny, ils eurent ensemble deux enfants : June et May. Mais en août 1995, le destin de la famille bascule tragiquement. Ann veut savoir ce qu’il est advenu exactement ce jour-là pour mieux comprendre son mari.

« Idaho » a des allures de thriller en raison du drame qui marqua la vie de Wade. Le texte crée une attente chez le lecteur, on espère des révélations. Mais Emily Ruskovich déjoue nos attentes et il ne faut en aucun penser que des explications nous serons données à la fin. L’intrigue conserve ses mystères, les actes de la journée d’août 1995 resteront opaques. L’intérêt du roman se situe ailleurs.

« Idaho » est un livre qui parle avant tout de mémoire, de souvenirs. Emily Ruskovich donne la parole à différents protagonistes selon les chapitres et l’intrigue se déroule de 1973 à 2025. Cela nous permet de voir évoluer les personnages, de voir comment le passé les hante et modifie leurs trajectoires. Ce que j’ai trouvé très beau et tout particulièrement réussi, c’est la façon dont se lient Ann et Jenny. L’autrice introduit beaucoup de douceur, d’humanité dans cette surprenante relation.

Le roman ne porte pas le nom de l’état où vit Wade pour rien. Emily Ruskovich nous offre des descriptions splendides des paysages de l’Idaho qui nous apparaissent sauvages et rudes (l’hiver dans les montagnes s’avère extrêmement difficile pour Jenny et Wade).

« Idaho » est un roman étonnant, qui déjoue les attentes de ses lecteurs et se déploie à un rythme lent. Le résultat est un texte envoûtant à l’écriture poétique.

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