Trouve-moi d’André Aciman

9782246822899-001-T

Samuel rencontre dans un train une jeune femme nommé Miranda avec qui il engage une discussion qui va se prolonger même après leur arrivée à Rome. Elio fait la connaissance de Michel après un concert dans une église à Paris. Leur intérêt réciproque pour la musique va les rapprocher. Oliver organise, dans son appartement new yorkais, une soirée pour fêter son départ. Il y invite notamment deux personnes qui l’intriguent : Erica et Paul.

Si vous êtes familier de l’œuvre d’André Aciman, ces prénoms vous sont forcément familiers. L’auteur reprend ici les personnages de « Call me by your name » mais ceux qui espèrent une suite à ce fabuleux roman vont être déçus. J’ai trouvé que « Trouve-moi » se rapprochait plus des « Variations sentimentales » que de « Call me by your name ». Les histoires de Samuel, Elio et Oliver sont indépendantes les unes des autres et forment des chapitres distincts. Bien entendu, les histoires des uns influent sur celles des autres puisque les personnages sont liés. Mais chaque chapitre pourrait parfaitement se lire comme une nouvelle. Ils portent tous des titres en rapport avec la musique (tempo, cadence, capriccio et da capo) comme s’ils étaient une variation autour de celle-ci.

Comme toujours André Aciman aime mêler l’art à ses histoires. Ici la musique prend une place prépondérante en raison des titres de chapitre et du métier d’Elio. Le dernier temps du livre ne pouvait d’ailleurs pas trouver meilleur titre que da capo, je vous laisse découvrir pourquoi.

Comme dans « Call me by your name » ou « Les variations sentimentales », André Aciman excelle à parler du désir naissant et qui flamboie. Ses différentes histoires sont empruntes de sensualité, d’une infinie tendresse également. Mais j’ai surtout trouvé que l’auteur nous parlait du temps. Il y a bien entendu la mélancolie des moments passés et des fantômes qui continuent à hanter les personnages. Samuel et son fils Elio se promènent dans Rome en passant par leurs endroits « vigiles », des lieux qui leur évoquent des souvenirs. Elio et Michel vont partir à la recherche de la jeunesse du père de ce dernier. Et la grande histoire d’amour d’Elio et Oliver ne cesse de revenir et d’habiter les esprits des uns et des autres.

Mais le rapport au temps n’est pas que nostalgique. Deux des couples de « Trouve-moi » sont composés d’une personne jeune et d’un homme d’âge mûr. Leur histoire d’amour est inespérée, inattendue. André Aciman semble nous dire qu’il ne faut jamais désespérer de la vie et qu’elle peut nous offrir des cadeaux à tout âge.

Même si « Trouve-moi » ne peut égaler l’éblouissement que fut pour moi « Call me by your name », je n’ai pas boudé mon plaisir et j’ai apprécié mes retrouvailles avec Samuel, Elio et Oliver.

Traduction Anne Damour

Merci Netgalley pour cette lecture.

Harvey de Emma Cline

I23766

Harvey s’est réfugiée dans la luxueuse villa d’un ami dans le Connecticut. Il est là en attendant le verdict de son procès qui tombera le lendemain. Mais Harvey en est persuadé, il sera forcément acquitté. Il ne comprend pas l’acharnement contre lui. « Car il n’était qu’un homme, un homme seul avec des chaussettes rouges et un T-shirt trop fin, une molaire gauche douloureuse, un dos fragile sur le point de s’effondrer, tout le cartilage avait été gratté, si bien que sa colonne vertébrale était un jeu de casse-briques. » Harvey s’apitoie beaucoup sur lui-même, se gave de bonbons et d’antalgiques. Et il anticipe la suite, lorsqu’il sera libre et débarrassé du bracelet électronique vissé à sa cheville. Harvey a un grand projet, il veut adapter « White noise » de Don DeLillo qu’il pense avoir reconnu dans la maison voisine. Voilà un projet de taille pour relancer sa carrière !

Emma Cline avait fait une entrée très remarquée en littérature avec son formidable « The girls » en 2016. Cette jeune femme n’a pas froid aux yeux puisqu’elle se place ici dans la tête de Harvey Weinstein. Son texte est une novella qui a été publiée l’année dernière dans le magazine New Yorker. Le nom de famille d’Harvey n’est jamais cité car il reste un personnage de fiction. Emma Cline explique ne pas avoir fait de recherches particulières sur sa biographie, elle ne sait, par exemple, pas s’il a réellement des filles adultes.

Comme dans « The girls », l’auteure s’intéresse à l’emprise de certains individus sur les autres, au mécanisme de domination. On le voit bien ici à l’œuvre, Harvey est un personnage qui exerce son pouvoir sur tous ceux qui l’entourent avec mépris et brutalité. Il pensait jusque là que son argent, sa réussite le protégeaient et lui permettaient tout. Emma Cline nous le montre à un moment charnière, juste avant le basculement du verdict. Harvey peut encore se percevoir comme une victime, il peut s’illusionner sur son avenir et il nous paraît alors bien pathétique. Des failles dans ce résonnement percent de temps en temps le voile qu’il jette sur ce qui l’attend. Mais le projet « White noise » lui permet de rapidement de se voiler à nouveau la face. Emma Cline réussit à explorer la psyché perverse d’Harvey avec beaucoup de finesse et d’intelligence.

Dans « Harvey », Emma Cline dresse le portrait d’un personnage aussi glaçant que ridicule et elle montre à nouveau sa grande maîtrise de la narration et de la complexité de la nature humaine.

Traduction Jean Esch

Le jeu de la dame de Walter Tevis

A huit ans, Beth Harmon perd sa mère dans un accident et elle est placée dans un orphelinat. Ce lieu décidera du reste de sa vie. Elle y deviendra accro aux calmants que l’on distribue à tous les enfants. Mais surtout, elle y apprendra à jouer aux échecs grâce au factotum de l’établissement. Elle se découvrira un talent exceptionnel pour ce jeu.

J’ai énormément apprécié la série adaptée du roman de Walter Tevis où Anya Taylor-Joy est tout simplement époustouflante dans le rôle de Beth Harmon. Autant le dire tout de suite, le roman est aussi addictif que la série et son adaptation m’a semblé une évidence à sa lecture. L’écriture de Walter Tevis est très cinématographique, très rythmée et se prête parfaitement à une adaptation.

Le tour de force du roman est de réussir à nous passionner pour des parties d’échecs alors que nous ne connaissons pas les règles de ce jeu. Walter Tevis ne fait pas l’impasse sur la technicité, les stratégies, les ouvertures, les fins de parties que Beth travaille sans relâche. L’auteur rend les tournois, les parties d’échecs palpitants et source de tension et de suspens. La fin du roman en Russie, pays des échecs par excellence, en est l’acmé.

L’intérêt du roman réside également dans la personnalité de son héroïne. Jeune femme fragile et solitaire, Beth sombre facilement dans les addictions et les échecs en sont probablement une même s’ils vont la sauver de ses démons. Beth vit, respire échecs, rien d’autre ne compte. En dehors de Jolene rencontrée à l’orphelinat et de sa mère adoptive, qui est un beau personnage aussi abîmé que celui de Beth, elle ne noue des relations que grâce aux tournois d’échecs. Townes, Harry Beltik, Benny Watts, Vasily Borgov (le monde des échecs est presque exclusivement masculin) ne sont d’ailleurs pas que des faire-valoir à l’héroïne, Walter Tevis sait donner de l’épaisseur, de la personnalité à ses personnages secondaires. Ils forment tous une constellation d’adversaires-amis autour de l’étoile brillante et vacillante qu’est Beth.

« Le jeu de la dame » est un page-turner diablement efficace dont la lecture est extrêmement fluide et dont l’héroïne est attachante et fascinante. Je vous conseille donc de vous jeter sur le roman de Walter Tevis mais également sur la série qui est tout aussi réussie.

Traduction Jacques Mailhos

picabo-300x300

Walker de Robin Robertson

« Il marche, Walker. C’est son nom et sa nature. Rangées d’immeubles, tous les mêmes, portes et fenêtres, gens qui entrent, un œil dehors, dedans : des couloirs, des escaliers, des couloirs, des escaliers, puis encore des portent, qui s’ouvrent qui se ferment. Des rues et des rues d’immeubles, toutes pareilles. Des gens, tous pareils. » Incapable de retourner auprès de ses proches en Nouvelle Écosse, Walker s’installe à New York après avoir combattu en France durant la seconde guerre mondiale. Au bout de deux ans, il rejoint Los Angeles où il trouvera un boulot de pigiste au Press où il s’occupe des faits divers. C’est ainsi que Walker se penche sur le sort de ceux qui vivent dans la rue, les laisser pour compte de l’Amérique et nombre d’entre d’eux sont des vétérans. Ce travail le mènera ensuite à San Francisco. 

« Walker » est un roman atypique. Déjà, il s’agit du premier roman de Robin Robertson, poète et éditeur de 65 ans, qui fut publié en 2018. Le texte est composée de fragments qui narrent le quotidien de Walker mais également ses souvenirs de Cap Breton ou de la guerre où il participa au débarquement. Ces derniers sont de plus en plus présents au fil de la narration et nous font comprendre pourquoi Walker ne retourne pas chez lui. L’écriture mélange le lyrisme au réalisme, la poésie à la noirceur. Robin Robertson nous offre des images fortes, marquantes tout au long du périple de Walker dans les villes américaines. Celles-ci sont d’ailleurs bien plus qu’un décor. Elles sont décrites avec minutie, précision. L’auteur nous montre par exemple une ville de Los Angeles en mutation, les démolitions sont nombreuses et les spéculateurs immobiliers font disparaître la ville mythique des films noirs qu’affectionne Walker. Les pauvres sont chassés, expulsés des immeubles qui vont être démolis. « Des grues montées sur chenilles qui frémissent sur les décombres, qui mettent à bas la Terre entière. »

La toile de fond du roman est une Amérique d’après guerre en pleine mutation, qui ne s’occupe pas de ses vétérans et repart pourtant en guerre, une Amérique où Bogart et Charlie Parker disparaissent, où le combat pour les droits civiques s’amorce et où le sénateur McCarthy fait régner la terreur, une Amérique amère et paranoïaque. 

Walker, observateur urbain, marcheur infatigable cherche une forme de rédemption, une forme d’oubli dans les rues de New York, Los Angeles et San Francisco. Le regard poétique qu’il porte sur son quotidien nous captive, nous surprend et nous saisit par son infinie beauté.

Traduction Josée Kamoun

La maison des hollandais de Ann Patchett

Hollandais

Maeve et Danny Conroy ont grandi dans la maison des hollandais. Cette majestueuse et grandiose demeure fut construite en 1922 par les VanHoebeek qui avaient fait fortune dans le commerce de cigarettes avant d’être ruinés par la crise de 1929. Le père de Maeve et Conroy acheta la maison en 1946 pour faire une surprise à sa femme. Cadeau qu’elle appréciera très modérément puisqu’elle la quitta du jour au lendemain sans explication. Le lien entre les deux enfants se resserre alors pour devenir inextricable. Des employées dévouées et bienveillantes s’occupent des deux enfants pendant que le père travaille et consolide sa fortune faite dans l’immobilier. Ce dernier demande un jour de venir au salon où il leur présente Andrea, jeune veuve, mère de deux filles. L’arrivée de cette femme va bouleverser à jamais la vie de Maeve et Danny.

J’ai ouvert « La maison des hollandais » avec un mélange d’excitation et d’appréhension, le dernier roman d’Ann Patchett serait-il à la hauteur du formidable « Orange amère » ? La réponse est oui, mille fois oui. L’auteure reprend des thématiques déjà présentes dans son précédent roman. Nous sommes ici également dans une chronique familiale qui va se déployer dans le temps. Comme dans « Orange amère », Ann Patchett choisit un récit non linéaire : le narrateur, Danny, fait des aller-retours entre le passé et le présent sans que nous ne soyons jamais perdu. Le récit se déroule avec une extraordinaire fluidité. Le point de départ du livre est l’arrivée dans la famille Conroy d’Andrea. Comme dans son précédent roman, l’arrivée d’une personne extérieure à la famille va totalement en bouleverser l’équilibre. Il est l’évènement traumatique qui va décider de la vie de Maeve et Danny. Ce point de rupture va être un point de cristallisation du passé vers lequel les deux personnages centraux vont sans cesse se retourner. Les personnages sont vraiment l’un des points forts du roman. Immédiatement, j’ai éprouvé de l’empathie, de la sympathie pour Maeve et Danny. Le lien indéfectible qui existe entre eux est magnifique. D’ailleurs, au travers de son récit, Danny souhaite avant tout raconter l’histoire de sa sœur, lui rendre hommage. Et ils sont tous les deux formidablement bien entourés, tous les personnages secondaires sont incarnés : Pluche, la nounou qui réapparait des années plus tard, Sandy et Jocelyn, les sœurs d’une loyauté sans faille, le père distant et pudique, Andrea, la marâtre de conte de fée, M. Otterson, le discret et fidèle patron de Maeve. Tous contribuent à faire vibrer le lecteur au fil des pages.

Il ne faut pas oublier de mentionner l’un des personnages centraux, si ce n’est le principal, la maison. A la façon du Menderley de « Rebecca », la maison des hollandais influence le destin des personnages. Son histoire est fascinante. Lorsque le père l’achète, tous les effets des VanHoebeek sont encore dedans. Les Conroy vont vivre dans les meubles des anciens propriétaires, avec leurs portraits accrochés aux murs. Seule appropriation des lieux par la famille Conroy : le magnifique portrait de Maeve qui a été imaginé par Noah Saterstrom pour la couverture du livre. La maison des hollandais est très minutieusement décrite, elle est aussi luxueuse qu’oppressante, elle semble tour à tour porteuse de malédiction et lieu protecteur car lieu des souvenirs d’enfance. Le rapport de Maeve et Danny avec cette maison est très finement analysé.

Cela semblait difficile mais « La maison des hollandais » m’a encore plus enchantée que « Orange amère ». C’est avec grâce et élégance qu’Ann Patchett nous fait le récit de la vie de Maeve et Danny, deux personnages infiniment attachants.

Traduction Hélène Frappat

Fantômes de Christian Kiefer

9782226442321-j

Au mois d’août 1945, Ray Takahaski revient chez lui, à Placer County, après s’être engagé dans l’armée américaine. Mais ce n’est pas en héros qu’il est accueilli, personne ne veut de lui. Ses parents ne vivent même plus là. Après avoir été expulsés et envoyés dans le camps de Tule Lake, ils ont décidé de déménagé à Oakland. Ray ne semble pas y croire et cherche des explications. Il veut revoir les lieux où il a toujours vécu, les amis qu’il a côtoyés plus jeune. Après ce retour à Placer County, Ray Takahashi disparaît sans laisser de traces.

J’avais découvert le sort réservé aux nippo-américains durant la 2nd guerre mondiale grâce au magnifique livre de Julie Otsuka « Certaines n’avaient jamais vu la mer » et grâce aux photos de Dorothea Lange dans les camps d’internement. C’est cet épisode méconnu de l’Histoire américaine que Christian Kiefer choisit de placer au cœur de son roman. Lui-même a grandi à Placer County et y vit actuellement, ce qui lui a permis de recueillir de nombreux témoignages de familles nippo-américaines.

Ce qui fait la force du roman, c’est que Christian Kiefer place en parallèle de l’histoire de Ray Takahashi, celle du narrateur, John Frazier. Ce dernier rentre du Vietnam, il est perdu, se drogue. Pour tenter d’aller mieux, il vient habiter à Placer County chez sa grand-mère et c’est là qu’il entend parler de la disparition de Ray. Comme dans « Les animaux », Christian Kiefer oscille entre les deux temporalités et il maîtrise parfaitement ce type de narration. Deux guerres, deux épisodes peu glorieux de l’Histoire des États-Unis, deux jeunes hommes qui ont vu leurs vies basculer et qui sont hantés par ce qu’ils ont fait et les fantômes de ceux tombés au front. John Frazier reconstitue le drame familial des Takahashi, pour oublier sa propre souffrance, à la manière d’une enquête, jusqu’à la découverte de ce qu’il est advenu de Ray.

Après avoir beaucoup apprécié « Les animaux », « Fantômes » confirme l’intérêt que je porte au travail de Christian Kiefer. L’écrivain fait habilement naviguer sa narration entre deux époques pour tisser son drame familial poignant. Une réussite.

Traduction de Marina Boraso

Merci aux éditions Albin Michel et au Picabo River Book Club pour cette lecture.

picabo-300x300

Friday Black de Nana Kwame Adjei-Brenyah

008497011

« Friday Black » est un recueil de douze nouvelles écrit par un jeune auteur américain d’origine ghanéenne : Nana Kwane Adjei-Brenyah. Les nouvelles sont toutes des dystopies qui se situent dans un futur proche. Les situations présentées résonnent avec notre quotidien, avec l’actualité. Chaque histoire paraît donc plausible et vraisemblable.

L’auteur y fustige la société de consommation, le consumérisme à outrance. C’est le cas de la nouvelle qui donne son titre au recueil. Un jour ordinaire de Black Friday se transforme ici en pugilat, les gens sont prêts à mourir, à se faire piétiner pour une parka en soldes.

Le racisme, la violence faite aux noirs aux États-Unis est également l’un des axes marquant du recueil. Deux de mes nouvelles préférées portent sur ce thème. Le livre s’ouvre sur « Les 5 de Finkelstein » où cinq enfants noirs ont été décapités à la tronçonneuse par un homme blanc qui s’était senti menacé et a voulu protéger ses propres enfants. L’homme a été jugé et acquitté. L’autre nouvelle s’intitule « Zimmerland » Il s’agit du nom d’un parc d’attractions conçu pour que les blancs puissent assouvir leur haine, leurs fantasmes de violence sur les noirs. Nana Kwane Adjei-Brenyah ne fait que pousser un peu le curseur par rapport à ce qu’est aujourd’hui le fait d’être noir aux États-Unis.

Les douze nouvelles sont sombres, marquées par la violence, l’injustice, la pauvreté. Certaines empruntent aux codes de la science-fiction avec des personnages coincés dans une boucle temporelle ou des manipulations génétiques censées « optimiser » les enfants. Ce qui m’a frappée à la lecture de « Friday Black », c’est l’inventivité de son auteur qui réussit à renouveler, à rafraîchir le genre de la dystopie.

Le premier recueil de nouvelles de Nana Kwane Adjei-Brenyah est une réussite. Ces histoires nous plongent dans un univers dystopique extrêmement familier. Avec mordant et lucidité, il souligne les travers de notre société.

Traduction Stéphane Roques

Merci aux éditions Albin Michel et au Picabo River Book Club pour cette découverte.

picabo-300x300

Là où chantent les écrevisses de Delia Owens

007208395

Kya Clark est née dans le marais côtier de Barkley Cove en Caroline du Nord. A l’âge de 10 ans, elle se retrouve seule à vivre dans ses marécages. Sa mère et ses frères et sœurs ont fui le père alcoolique et brutal. Ce dernier a lui-même fini par ne plus revenir dans la cabanon délabré qui leur sert de maison. Kya réussit à échapper aux services sociaux, à l’école où l’on se moque d’elle. Elle survit grâce à la pêche et à la gentillesse de Jumping, qui gère une station service, et sa femme Mabel. A 14 ans, Kya va croiser la route d’un adolescent, Tate, et sa vie va en être changée.

« Là où chantent les écrevisses » est le premier roman de Delia Owens, une zoologue américain de 71 ans. Son métier transparaît totalement dans ce texte qui est émaillé de nombreuses descriptions de la faune qui peuple le marais où vit Kya. Cette aspect du roman est essentiel dans la vie de l’héroïne. Kya collectionne dès le plus jeune âge les plumes d’oiseaux, les coquillages et elle finira par faire de l’étude du marais un métier.

Le côté nature writing  est ce qui m’a le plus intéressée dans « Là où chantent les écrevisses ». Mais le texte est également un roman d’apprentissage et un roman policier. Deux temporalités coexistent dans le roman : la première débute en 1952 et nous expose la vie de Kya après le départ de sa mère, la deuxième se déroule à partir de 1969 et de la découverte du cadavre d’un homme retrouvé sous la tour de guet du marais. Autant vous le dire tout de suite, je n’ai pas été emballée par cette lecture. Certes, le cadre est singulier et plutôt bien rendu. Mais l’intrigue n’est en rien palpitante. Le côté policier du roman ne nous offre aucune surprise. Le final est somme toute prévisible. L’écriture m’a paru vraiment plate et fade (les dialogues aussi !) et cela a contribué au peu d’intérêt que j’ai ressenti pour l’intrigue. La psychologie des personnages n’est pas approfondie. Ils manquent singulièrement de chair, d’incarnation et n’ont déclenché aucune empathie chez moi.

« Là où chantent les écrevisses » fut une lecture décevante qui sera très vite oubliée. Seules les descriptions de la faune et la flore du marais ont réussi à éveiller un peu mon attention.

Betty de Tiffany McDaniel

« Betty » est un hommage que rend Tiffany McDaniel à sa mère. Betty Carpenter nait en 1954 en Arkansas dans une baignoire. Elle est la 6ème enfant d’une famille qui en comptera huit. Son père est d’origine cherokee et sa mère est blanche. Betty ressemble à son père, la petite indienne a la peau brune et les yeux noirs, ce qui lui vaudra bien des humiliations à l’école de la part des autres élèves et des enseignants. Les Carpenter ont parcouru de nombreux états avant de revenir à Breathed, Ohio, la ville de la mère, Alka. C’est là que Betty grandira avec ses frères et sœurs, là qu’elle fera l’apprentissage de la vie, de ses joies et de ses douleurs.

« Devenir femme, c’est affronter le couteau. C’est apprendre à supporter le tranchant de la lame et les blessures. Apprendre à saigner. Et malgré les cicatrices, faire en sorte de rester belle et d’avoir les genoux assez solides pour passer la serpillière dans la cuisine tous les samedis. Ou bien on se perd, ou bien on se trouve. »

Au fur et à mesure des 720 pages qui composent ce livre, Betty se révèle une jeune fille forte, puissante, capable de faire face aux drames les plus difficiles, aux révélations les plus violentes sur sa famille. Elle affronte et résiste au couteau. Elle s’inscrit dans la lignée des femmes cherokee, une tribu matriarcale et matrilinéaire comme lui rappelle sans cesse son père. Mais être une jeune fille métisse, pauvre de surcroit, est un défi dans cette petite bourgade rurale.

Mais « Betty » n’est pas seulement un récit féministe. Il s’ouvre en 1909 et se clôt en 1973, ce sont les dates de naissance et de mort de Landon Carpenter, le père de Betty. Ce personnage rejoint directement le panthéon des figures de père de la littérature, juste à côté d’Atticus Finch. Jardinier hors pair, guérisseur, ébéniste, Landon est également un conteur extraordinaire. Au travers de ses récits, mélange de fantaisie et de contes cherokee, il embellit la vie de ses enfants, l’illumine et l’élargit. Il donne à Betty le goût de la poésie, des histoires. Et c’est l’une des choses qui m’a enthousiasmée dans ce livre, il rend hommage au pouvoir de l’imagination, au pouvoir des mots. Betty écrit les drames de sa famille et les enferme dans des bocaux qu’elle met en terre. Ce sont les mots qui permettent à Betty de retranscrire l’histoire de chacun des membres de sa famille, de dire la douceur de Fraya, la folie de sa mère, le talent de dessinateur de Trustin, la coquetterie de Flossie, les obsessions de Lint et l’immense bienveillance de son père.

Durant 500 pages, je me suis dit que « Betty » était un grand roman, ce qui était déjà beaucoup. Mais les 200 dernières pages m’ont emportée dans un torrent d’émotions me montrant à quel point je m’étais attachée à chacun des membres de la famille Carpenter. « Betty » est un roman magistral, déchirant et d’une rare poésie.

Traduction François Happe

Ohio de Stephen Markley

Stephen Markley Ohio

Le 13 octobre 2007 a lieu, à New Canaan, la procession en l’honneur du caporal Richard Jared Brinklan, tué en Irak. Six ans après ce défilé , un soir d’été, quatre anciens habitants de New Canaan convergent vers cette ville, quatre anciens camarades de lycée de Rick Brinklan reviennent dans la ville qu’ils ont tout fait pour fuir. Chacun d’eux revient pour une raison différente et c’est le hasard qui les réunit à nouveau.

« Ohio » est le remarquable premier roman de Stephen Markley. Son roman choral est ambitieux et sa construction est parfaitement maîtrisée. Chaque partie est consacrée à un personnage : Bill, ancien activiste humanitaire accro à l’alcool et aux drogues, Stacey qui peine à faire accepter son homosexualité à sa famille, Dan qui a perdu un œil en Irak et reste hanté par ce qu’il y a fait, Tina traumatisée par ce qu’elle a vécu durant son adolescence. Chaque récit explore précisément et profondément la psyché de ces personnages qui restent habités par leur adolescence et par trois fantômes d’amis disparus. Ces trentenaires sont une génération désabusée. L’Amérique qu’ils connaissent est celle de l’après 11 septembre, des guerres du Moyen Orient, de la crise économique de 2008. New Canaan est une ville sinistrée où la désindustrialisation a fait d’énormes ravages. Le portrait, que fait Stephen Markley de l’Amérique, est sombre et lucide. Le populisme y est de plus en plus décomplexé et ce sont ces perdants du rêve américain qui vont reprendre espoir en votant pour Trump.

Mais « Ohio » n’est pas seulement une grande fresque politique et sociale. L’intrigue prend de l’ampleur au fur et à mesure et l’on découvre les terribles zones d’ombre de la vie de ces lycéens de New Canaan. Le roman de Stephen Markley se transforme alors en roman noir. Nos quatre personnages semblent tous converger vers un moment précis de cette soirée d’été, un moment que l’on pressent dramatique. La tension grimpe, la noirceur s’étend. Et la cinquième partie balaie tout sur son passage et nous laisse sur les rotules.

« Ohio » est à la fois une fresque politique et un roman noir. Stephen Markley maîtrise parfaitement son intrigue et ses personnages qui sont d’une grande complexité. Un premier roman percutant, éprouvant par moments et absolument saisissant.

Traduction Charles Recoursé.