Les belles années de Mademoiselle Brodie de Muriel Spark

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Dans les années 30 à Édimbourg, Mlle Brodie est enseignante à l’école de filles Marcia-Blaine. Elle fascine autant qu’elle est détestée. Elle exerce son charisme sur un groupe de jeunes filles qui forment son clan. Mlle Brodie a fait de ses élèves ses confidentes : elle leur parle de son amour tué pendant la guerre, de ses vacances en Italie, de son bel âge qui représente l’apogée de sa vie. Mais les méthodes d’enseignement de Mlle Brodie ne sont pas du goût de tout le monde et la directrice de Marcia Blaine aimerait se débarrasser de cette personnalité dérangeante (d’autant plus que Mlle Brodie est en admiration devant Mussolini…). Pourtant, la chute de Mlle Brodie ne viendra pas de sa hiérarchie.

« Les belles années de Mademoiselle Brodie » est un livre bien étrange, à l’image de son personnage central. L’influence de Mlle Brodie sur ses élèves ne sert pas à élever leurs esprits mais bien à se mettre en valeur. Elle est tyrannique, égoïste mais également parfaitement ridicule. C’est une vieille fille, pleine de lubies dont l’heure de gloire est déjà passée. Mlle Brodie est réellement un personnage singulier, assez unique dans la littérature. D’ailleurs, le roman de Muriel Spark a été adapté en pièce de théâtre et en film avec Maggie Smith dans le rôle titre.

Malgré ce personnage fort, je me suis plutôt ennuyée à la lecture de ce roman. Pourtant, j’ai beaucoup apprécié la manière dont Muriel Spark mêle le présent et l’avenir de Mlle Brodie et des filles de son clan. C’est une manière originale et très habile de mener sa narration. De même, il y a de l’humour, de l’ironie dans le ton du livre mais cela n’a pas réussi non plus à maintenir mon attention.

Malgré certaines qualités, je n’ai pas été convaincue par « Les belles années de Mademoiselle Brodie ». Mon premier rendez-vous avec Muriel Spark est malheureusement raté.

Traduction Léo Dilé

La promo 49 de Don Carpenter

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A Portland, Oregon, les élèves de la promo 49 du lycée Adams, vont bientôt terminer leurs études. Certains iront à l’université, certains vont se mettre à travailler, d’autres vont s’engager dans l’armée. C’est le moment de choisir sa voie, de rentrer dans l’âge adulte.

En vingt quatre chapitres, Don Carpenter nous offre des instantanées de vie ; chaque chapitre est une histoire à part entière, s’apparentant à une nouvelle. Mais nous retrouvons les différents personnages d’un chapitre à l’autre. Ce sont de jeunes gens qui profitent de la vie, font la fête, vont à la plage, draguent dans les bals de fin d’année. Et pourtant, une ombre apparaît déjà sur leurs destinées. La fin de l’insouciance est proche et les récits sont emprunts de tristesse, de mélancolie. Certains vont devoir sacrifier leurs rêves, leurs envies de poursuivre leurs études pour commencer à travailler ou pour se marier. D’autres n’auront pas la chance de connaître les contraintes de la vie d’adulte.

Don Carpenter a l’art de dresser les portraits de ces jeunes gens en quelques pages, de restituer une ambiance, une époque. Sa plume est limpide, précise, elle capte parfaitement les émotions des personnages. L’économie de moyens de son écriture sert le fond et rend ses personnages extrêmement touchants.

« La promo 49 » est le premier livre de Don Carpenter que je lisais et la question que je me pose est : pourquoi ai-je attendu aussi longtemps pour découvrir cet auteur ?

Traduction Céline Leroy

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Broadway de Fabrice Caro

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Axel, 46 ans, reçoit une enveloppe bleue de la CPAM : une invitation à procéder à un dépistage du cancer colorectal. Pourtant, ce dépistage n’est préconisé qu’à partir de 50 ans. Ce courrier plonge Axel dans des abîmes de perplexité. C’est le moment que choisit son fils adolescent pour faire parler de lui. Les parents, convoqués, découvrent un dessin pornographique où deux des enseignants de leur fils copulent. La femme d’Axel souhaite que ce dernier s’occupe du problème et parle à leur fils. La perplexité se transforme en désarroi, Axel perd pied et passe au peigne fin tout ce qui dysfonctionne dans sa vie.

J’ai retrouvé avec plaisir la plume sarcastique et ironique de Fabrice Caro. Comme dans « Le discours », le héros de « Broadway » est totalement inadapté, sa vie n’est faite que de quiproquos. Il n’aime pas le whisky et pourtant il en boit systématiquement avec son voisin. Lorsqu’il invite ce dernier chez lui, Axel cherche même à l’épater avec un whisky d’exception alors qu’il n’y connaît rien. De même, il n’ose pas dire à sa femme qu’il ne veut pas faire de paddle à Biarritz avec un couple d’amis. Comme il le dit lui-même, Axel est un « handicapé du lien social ». Jamais à son aise, il essaie d’éviter les confrontations, il s’imagine fuyant sa vie à Buenos Aires où il boirait des verres avec Benjamin Biolay loin des ennuis du quotidien. Comme dans son précédent roman, ce personnage inadapté, incapable de se dépêtrer de ses soucis, est forcément sympathique et touchant. L’humour de Fabrice Caro fait une nouvelle fois mouche et il est teinté de mélancolie (le temps a passé trop vite pour Axel et il ne reconnaît plus ses deux enfants devenus des adolescents mystérieux).

Même si certaines situations sont un peu trop répétées, la lecture de « Broadway » reste un régal et l’humour désopilant de Fabrice Caro est le meilleur des compagnons en ces temps moroses.

Fille, femme, autre de Bernardine Evaristo

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« Fille, femme, autre » est le huitième roman de Bernardine Evaristo et le premier publié en France. L’auteure a remporté en 2019 le Booker Prize aux côtés de Margaret Atwood. Ce roman est extrêmement ambitieux dans sa narration et dans son écriture, il a d’ailleurs fallu cinq ans à Bernardine Evaristo pour l’écrire.

Il est composé de douze portraits de femmes, presque toutes noires, que l’on croise peu en littérature. Chaque chapitre est dédié à une femme dont la vie nous est racontée (les deux derniers chapitres sont différents et nous offrent une conclusion originale, une apothéose aux portraits de femmes). Chaque chapitre pourrait être une nouvelle mais la construction du roman est extrêmement travaillée et minutieuse. Nous nous rendons compte rapidement que ses douze femmes ont des liens entre elles, parfois il s’agit de liens familiaux. Certains personnages secondaires dans un chapitre deviennent personnages principaux dans le suivant. Le panel de femmes choisies par l’auteure est très riche et propose un éventail de situations sociales, mais aussi de générations. Yazz, la plus jeune, a 19 ans alors que Hattie en a 93. Nous faisons la connaissance également de Amma, la mère de Yazz, qui est actrice et dramaturge, Carole, qui est vice-présidente d’une banque, Bummi, sa mère, qui est femme de ménage, Peneloppe qui est enseignante, etc… Les portraits de ces femmes permettent d’aborder de nombreuses thématiques comme le racisme, l’acceptation de soi, les origines, le patriarcat et le féminisme, le genre, l’amour. « Fille, femme, autre » est un roman foisonnant qui entrelace les personnages et les thèmes sans nous perdre. Et tout cela en nous permettant une grande empathie avec ces femmes, certains destins sont bouleversants.

Enfin, il faut aborder la forme particulière de l’écriture de Bernardine Evaristo. Elle n’utilise que très peu la ponctuation, il n’y a pas non plus de majuscule pour ouvrir les phrases. Le fait d’aller à la ligne rythme le texte et remplace la ponctuation. Ce style est proche de l’oralité et il rend compte des flux de conscience de nos femmes. S’il peut dérouter certains lecteurs, j’avoue l’avoir totalement oublié au fur et à mesure de ma lecture.

Roman choral, « Fille, femme, autre » prend de l’ampleur au fur et à mesure de la lecture et il m’a bluffée par son extraordinaire construction, la variété des destinées décrites et la liberté de son écriture.

Traduction Françoise Adelstain

Ce lien entre nous de David Joy

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Darl Moody habite dans un mobil home en Caroline du Nord, dans la régions des Appalaches. Un soir où il braconne sur une propriété privée, il tue un homme alors qu’il pensait avoir un sanglier dans sa ligne de mire. Le problème, c’est que le cadavre est celui de Sissy Brewer dont le frère Dwayne est connu pour sa brutalité. Darl panique et fait appel à son meilleur ami, Calvin Hooper, pour se débarrasser du corps. Mais Dwayne ne tarde pas à être à leurs trousses.

« Ce lien entre nous » est le premier roman de David Joy que je lisais et mon avis est mitigé. Le personnage de Dwayne Brewer est finalement le personnage principal du roman et il est particulièrement intéressant et bien construit. Dwayne n’est pas un archétype de brute épaisse sans âme ni cœur. Il n’est pas monolithique et nous apprenons à le découvrir au fil des pages. Une enfance difficile, violente explique son parcours mais également son amour pour son petit frère Sissy. La protection de ce dernier donne tout son sens à sa vie et sa mort le bouleverse et le rend enragé. Ce que j’ai également beaucoup apprécié est l’inscription de l’intrigue dans un territoire : les Appalaches (que l’on retrouve également chez Ron Rash ou Taylor Brown). Il s’agit là d’un coin paumé, pauvre où le chômage est la norme, où l’on vit dans des mobil homes délabrés et où les magouilles permettent de survivre. Mais David Joy nous offre également de superbes descriptions des paysages qui soulignent leur grandeur.

Mais l’intrigue de David Joy souffre, à mon goût, d’un manque de tension dramatique. Sans trop en dire, Calvin se retrouve avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête qui devrait être source de suspens. Je n’ai malheureusement à aucun moment senti le côté haletant de l’histoire. Autre problème, le rôle du policier qui est totalement artificiel et dérisoire. Et par moments, il paraît au mieux amnésique, au pire parfaitement idiot.

« Ce lien entre nous » est un roman plaisant à lire, dont l’écriture m’a plu, mais qui manque singulièrement de tension pour accrocher son lecteur.

Traduction Fabrice Pointeau

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A rude épreuve de Elizabeth Jane Howard

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Septembre 1939, l’Angleterre entre en guerre. Toute la famille Cazalet est réunie à Home Place, la demeure familiale dans le Sussex,  où elle apprend la sombre nouvelle. Sybil, Villy et Zoé, les belles-sœurs, s’y sont installées avec leurs enfants. Hugh Cazalet retourne à Londres pour s’occuper de l’entreprise familiale tandis que ses frères, Edward et Rupert, s’engagent dans l’armée. Leur sœur, Rachel, rapatrie à Home Place son institution de charité. La vie s’organise malgré les raids aériens allemands qui s’intensifient au fil des semaines.

Après la lecture de « Étés anglais », j’attendais avec impatience de découvrir la suite de la saga des Cazalet. L’insouciance des étés 37 et 38 est bel et bien terminée. L’atmosphère de ce tome 2 est beaucoup plus sombre, beaucoup plus dramatique à bien des égards. Les destinées personnelles de la famille Cazalet s’entremêlent à l’Histoire, au conflit mondial et c’est l’une des grandes réussites du roman.

Comme dans le premier tome, Elizabeth Jane Howard brasse de nombreux personnages (les Cazalet, leurs domestiques, la famille de la sœur de Villy, Miss Milliment la préceptrice, Syd l’amie de Rachel) avec fluidité et aisance. Entre les chapitres consacrés à la famille, l’auteure choisit de focaliser son récit sur trois cousines : Louise, Clary et Polly. Elles sont adolescentes ou en sortent tout juste (Louise a 18 ans) et sont confrontées à la violence de la guerre, l’absence, la peur et l’incertitude des lendemains. Leurs caractères s’affirment. Louise quitte son école d’arts ménagers pour poursuivre son rêve d’être actrice. Clary est déterminée à devenir écrivain, elle observe et se nourrit de tout ce qui l’entoure. Son caractère est brusque, franc et elle ne se préoccupe pas des apparences. Polly devient au contraire plus coquette, plus féminine. Elle reste toujours aussi généreuse et attentive aux autres. Polly est vraiment un personnage magnifique, sa compréhension des autres est remarquable et la rend extrêmement attachante. Les trois jeunes filles vont connaître des épreuves qui vont les faire grandir en accéléré et tout cela se mélange aux tourments de l’adolescence. Un autre personnage m’a beaucoup touchée dans ce volume, c’est celui de Christopher, le neveu de Villy. Antimilitariste, il assume et affirme ses convictions avec courage dans cette période difficile.

« A rude épreuve » confirme l’ambition de cette fresque familiale écrite d’une plume élégante et précise. La grande acuité et la profondeur psychologique d’Elizabeth Jane Howard permettent une très forte empathie et, comme dans le premier tome, on peine à quitter cette famille si attachante.

Traduction Cécile Arnaud

Le coût de la vie de Deborah Levy

« Le coût de la vie » est le deuxième tome de l’autobiographie de Deborah Levy. L’auteure a cinquante ans et doit faire face à deux deuils extrêmement douloureux. Tout d’abord celui de son mariage, Deborah divorce et emménage sur une colline au nord de Londres. Elle doit apprendre à vivre seule, à déboucher le lavabo, à réorganiser ses meubles dans un espace beaucoup plus petit. Cette séparation occasionne chez elle beaucoup de questionnement sur la place, le rôle des femmes. « Il était évident que la féminité, telle qu’elle était écrite par les hommes et jouée par les femmes, était le fantôme épuisé qui continuait de hanter le début du XXIème siècle. Qu’en coûterait-il de sortir de son rôle et de mettre un terme à ce récit ? »

Le deuxième deuil auquel Deborah Levy doit faire face est celui de sa mère qui décède suite à un cancer. Cette disparition la déboussole totalement. Le passé, ses souvenirs d’Afrique du Sud viennent se fracasser sur son présent. Deborah doit apprendre à faire coexister les deux, à rendre les souvenirs moins douloureux.

Durant cette période de chaos, l’écriture reste au centre de sa vie. Elle loue un cabanon au fond du jardin d’une amie pour avoir un lieu calme, à elle seule pour écrire. « En ces temps incertains, l’écriture était l’une des rares activités où je pouvais gérer l’angoisse de l’incertitude, celle de ne pas savoir ce qui allait arriver. »

« Le coût de la vie » est le récit intime de la reconquête de la liberté par Deborah Levy, une liberté pour laquelle elle doit se battre chaque jour. Marguerite Duras, Simone de Beauvoir ou James Baldwin l’accompagnent sur ce chemin. J’ai trouvé « Le coût de la vie » encore plus touchant que « Ce que je ne veux pas savoir », nous plongeons plus profondément dans l’intimité de Deborah Levy. Elle en devient de plus en plus attachante et son livre se lit comme on écoute les confidences d’une amie proche.

« Le coût de la vie » poursuit le travail autobiographique de Deborah Levy, un récit intime, juste et intelligent qui nous rend infiniment proche de sa narratrice. Inutile de vous dire que j’attends la suite avec impatience.

Traduction Céline Leroy

Ce que je ne veux pas savoir de Deborah Levy

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« Si je croyais que je ne pensais pas au passé, le passé, lui, pensait à moi. » Et c’est peut-être ce passé qui étreint Deborah Levy au point de la faire pleurer sur les escalators. En tout cas, c’est pour tenter de comprendre ces bouffées d’émotion irrationnelle que l’auteure quitte le Royaume-Uni pour Palma de Majorque où elle a déjà séjourné.

« Ce que je ne veux pas savoir » est le premier volume de l’autobiographie de Deborah Levy. Dans celui-ci, elle évoque son enfance en Afrique du Sud en pleine Apartheid. Son père, militant de l’ANC, sera arrêté devant les yeux de sa famille. Les souvenirs de Johannesburg commencent par cette scène terriblement poignante.

En Afrique du Sud, l’auteure fera l’apprentissage de l’absence, de la politique qui se loge partout (dans le sucre saupoudré sur un pamplemousse ou dans les mains d’un couple mixte qui se touchent sous une table), du fait que les femmes doivent parler haut et fort pour être écoutées. Deborah Levy comprendra également, dès l’enfance, qu’elle souhaite être écrivaine. Cette certitude perdurera au Royaume-Uni où la famille Levy s’installera après la libération du père. Deborah essaiera d’être aussi anglaise que possible et d’oublier son exil (« Je voulais être en exil de l’exil (…) »).

Deborah Levy nous plonge dans ses souvenirs, ses considérations sur le sort des femmes modernes ou sur l’écriture sans jamais se prendre au sérieux, avec une ironie et une pudeur toutes anglaises. Voici comment elle clôture ce premier tome, avec un clin d’œil à ma chère Virginia Woolf : « Plus utiles encore pour un écrivain qu’une chambre à soi sont les rallonges et une panoplie d’adaptateurs pour l’Europe, l’Asie et l’Afrique. »

« Ce que je ne veux pas savoir » est un récit autobiographique d’une grande délicatesse, aussi poignant que drôle et qui marque la naissance d’une vocation d’une écrivaine.

Traduction Céline Leroy

Bilan livresque et cinéma d’octobre

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Voilà un mois d’octobre bien rempli avec sept livres, deux recueils de poésie et trois BD. J’ai déjà eu l’occasion de vous parler du drôlatique « Les pantoufles » de Luc-Michel Fouassier, des percutants recueils de poésie de Lisette Lombé et Suzanne Ruault-Balet, de la très émouvante autobiographie de Kerry Hudson et de l’adaptation BD du roman de Malika Ferdjoukh « Sombres citrouilles » par Nicolas Pitz.

Durant ce mois d’octobre, j’ai eu le grand plaisir de lire le 2ème volume de la saga que Elizabeth Jane Howard a consacré à la famille Cazalet, j’ai également retrouvé la plume caustique de Fabrice Caro et celle, étonnante, d’Emmanuel Régniez (même si Madame Jules m’a quelque peu déçue). J’ai enfin pu lire « Fille, femme, autre » de Bernardine Evaristo que je souhaitais lire depuis son obtention du Booker Prize et le livre s’est révélé à la hauteur de mes attentes. Ce qui n’a pas été le cas de « Ce lien entre nous » de David Joy dont l’intrigue n’est malheureusement pas aussi palpitante que ce que j’espérais. Je vous reparle également très vite de « Géante » de Jean-Christophe Deveney et Nuria Talarit qui m’a enchantée.

Quatre films seulement à mon compteur d’octobre :

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Michel-Ange vient d’achever la chapelle Sixtine et il est exténué. Pourtant, un autre projet gigantesque l’attend, celui du tombeau du pape Jules II qui comprend un très grand nombre de sculptures. Lorsque le pape meurt, c’est un Médicis, Léon X, qui prend sa place. Voulant balayer la famille de Jules II, les della Rovere, Léon X refuse que Michel-Ange finisse le somptueux tombeau. Il lui demande même de se consacrer à un autre chantier, celui de la façade de San Lorenzo à Florence.

Le film de Andreï Kontchalovski est un remarquable portrait du sculpteur, peintre et poète de la Renaissance. Il est extrêmement précis, détaillé et l’on sent que le réalisateur s’est largement documenté. Le film montre la réalité de la vie ce génie au caractère terrible, tourmenté et complexe. L’excellent choix du réalisateur est de ne pas montrer Michel-Ange au travail. Il montre ses relations avec ses commanditaires (et son déchirement lorsqu’il doit trahir la mémoire de Jules II), sa cupidité, son travail dans les carrières de marbre, son émotion face à la beauté. Michel-Ange n’est pas un personnage sympathique, il peut être tyrannique, colérique mais le réalisateur nous le montre habité. J’ai également beaucoup apprécié la reconstitution de la vie de l’époque, les ruelles étroites, sales, boueuse et très certainement puantes. C’est une vision réaliste de cette époque que nous offre Andreï Kontchalovski. Le film est un peu trop long mais je trouve que ce portrait sonne juste tout comme l’acteur principal Alberto Testone.

  • « Josep » de Aurel : Février 1939, Barcelone tombe aux mains de Franco et cinq cent mille réfugiés arrivent en France. Ceux-ci sont enfermés dans des camps où ils sont maltraités, affamés et brutalisés. Parmi eux se trouve Josep Bartoli (1910-1995), dessinateur et communiste. Durant son séjour en France, Josep dessine sans relâche le quotidien des camps. Cette sombre histoire est racontée par un ancien gendarme, sur son lit de mort, à son petit fils. La rencontre avec Josep va bouleverser la vie de ce gendarme. Aurel rend un très bel hommage à Bartoli et à la force de ses dessins. Son film embrasse l’ensemble de sa vie, des camps français à un immeuble de New York en passant par le Mexique. Bartoli y croise la route de Frida Kahlo qui sera sa maîtresse. L’humanité, le courage sont au cœur de ce film et ils sont servis par le somptueux coup de crayon d’Aurel.
  • « Drunk » de Thomas Vinterberg : Des amis enseignants, quadragénaires, décident de mettre en pratique la théorie d’un psychologue norvégien selon laquelle chaque homme manquerait de 0,5 gr d’alcool dans le sang. Les quatre hommes se mettent donc à boire méthodiquement en vérifiant leur taux d’alcool dans le sang. Évidemment, les débuts se passent bien ; nos quatre amis se sentent pousser des ailes et un regain d’énergie les gagne. La première partie du film est extrêmement joyeuse, hédoniste, les quatre enseignants se libèrent totalement. On s’amuse à les voir trouver des solutions pour cacher leurs bouteilles, boire pendant les cours. On se doute que l’éphorie sera éphémère mais Thomas Vinterberg ne tombe jamais dans un ton moralisateur. Il scrute comme toujours les travers de la société et l’alcool est le signe d’une société où l’échec est impossible (on le comprend bien avec un élève qui repasse son bac). Le film s’achève sur une formidable scène de fête après les résultats du bac où Mads Mikkelsen, parfait comme toujours, nous régale avec une chorégraphie acrobatique.
  • « Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary » de Rémi Chayé : 1863, la famille de Martha Jane se trouve dans un convoi en direction de l’Oregon. La mère est morte, il ne reste que le père et ses trois enfants. La famille est pauvre et elle est mal vue des autres. Souvent moquée, Martha Jane ne se laisse pas faire. Et quand son père se blesse, elle apprend à conduire le chariot. Martha Jane ne veut pas être cantonnée au rôle réservé aux femmes et aux filles. Et c’est sans doute pour cela que lorsqu’un vol arrive, elle est immédiatement accusée par la communauté. Elle quitte donc le convoi pour prouver son innocence. On sait peu de choses sur l’enfance de la Calamity Jane et Rémi Chayé en fait une enfant intrépide, insolente, courageuse et libre. Ce récit initiatique, qui transforme Martha en Calamity, est enthousiasmant, elle croise des personnages aussi fantasques qu’elle et qui l’aident à s’émanciper. Rémi Chayé magnifie les paysages américains avec des couleurs chatoyantes. Un vrai plaisir pour petits et grands.

Sombres citrouilles de Malika Ferdjoukh et Nicolas Pitz

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Le 31 octobre, toute la famille Coudrier est réunie pour célébrer l’anniversaire de Papigrand dans leur propriété de la Collinière. Pendant que les préparatifs avancent et que les différents membres de la famille arrivent, Mamigrand demande à quatre de ses petits enfants d’aller chercher des citrouilles dans le jardin pour leurs voisins américains. C’est ainsi que Hermès, Annette, Violette et Colin-Six ans font une macabre découverte. Dans le jardin de leurs grands-parents git un homme. A la surprise de ses cousins, Hermès décide de cacher le corps pour ne pas gâcher la fête d’anniversaire. Aurait-il des informations sur le mort que les autres ignorent ?

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Nicolas Pitz adapte en bande-dessinée pour la deuxième fois un roman de Malika Ferdjoukh après « La bobine d’Alfred ». J’avais beaucoup apprécié la lecture du roman dont toutes les composantes se retrouvent dans la BD. L’atmosphère passe du léger (la découverte du corps et ses différents déplacements évoquent « Mais qui a tué Harry ? » d’Alfred Hitchcock) au dramatique. L’intrigue se révèle lourde de secrets avec l’oncle Dimitri qui s’est noyé, tante Edith proche de la folie et qui vit au fond du jardin, l’accident de voiture de Papigrand. Beaucoup de mystères entoure la famille Coudrier et les enfants ne sont pas dupes. Ce qui était très réussi dans le roman était que le récit se faisait par le prisme des enfants. C’est également le cas ici avec une alternance de point de vue qui souligne la lucidité, le sens de l’observation des différents cousins.

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Le dessin de Nicolas Pitz met bien en valeur le texte de Malika Ferdjoukh. Il est tout en rondeur et il se pare des couleurs de l’automne avec des teintes mordorées. La nature tient une place importante avec sa faune et sa flore bien détaillées. Nicolas Pitz nous propose une jolie idée pour les scènes de nuit qui sont entièrement sur fond noir, la scène et les personnages sont dessinées d’un trait.

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La bande-dessinée de Nicolas Pitz illustre parfaitement le texte de Malika Ferdjoukh. Une histoire de saison qui se révèle beaucoup plus sombre et tortueuse qu’il n’y parait au premier abord.