Brûler brûler brûler de Lisette Lombé et Des frelons dans le cœur de Suzanne Ruault-Balet

L’iconopop est une nouvelle collection qui veut rassembler « des textes brefs, intimes et percutants« , de la poésie contemporaine libre aux formes variées. Cette collection, créée par Cécile Coulon et Alexandre Bord, compte trois titres à ce jour et j’ai eu le plaisir d’en découvrir deux.

Le premier est le recueil de Lisette Lombé intitulé « Brûler brûler brûler ». L’auteure est une poétesse, slameuse belgo-congolaise. Lisette Lombé réalise également des collages dont certains sont présents dans le livre. Ses textes sont rageurs, engagés. Lisette y défend toutes les minorités, dénonce les violences faites aux femmes et à ceux qui sont tout bas de l’échelle sociale. « Et c’est le même système qui te demande d’être violée sans faire de vagues, le même système qui te demande de te serrer la ceinture sans faire tout un ramdam autour de ta précarité, le même système qui te demande de gerber, de vieillir, de crever sans salir la moquette, le même système qui te débaptise un tunnel Léopold II par-ci et rebaptise une place Lumumba par-là pour que tu fermes un peu ta gueule et c’est le même système qui s’accommode parfaitement des centres fermés, des jungles, des bidonvilles sous le périph et des enfants qui grelottent dans la boue et des hommes nus à ses frontières. » Les mots de Lisette Lombé sont puissants, directs. Elle parle aussi dans « Brûler brûler brûler » de son amour des mots, de la poésie et elle y évoque des sujets plus personnelles (le texte sur sa fille est bouleversant). Des textes intenses, marquants qu’il ne faut pas hésiter à lire à voix haute pour leur donner encore plus de relief.

Le deuxième livre est celui de Suzanne Rault-Balet et son titre splendide est « Des frelons dans le cœur ». Il est constitué de punchlines et de poèmes plus longs. Des photos en noir et blanc, réalisées par l’auteure à l’argentique, émaillent et illustrent le recueil. Suzanne Rault-Balet se balade, observe le monde avec un carnet en poche pour y transcrire ses sensations. « Des frelons dans le cœur » oscille entre une volonté farouche de liberté et une profonde solitude. L’auteure y affirme sa possibilité d’exister, d’être elle-même comme elle l’entend avec ses contradictions, sa complexité.

« (…) Je suis libre

tout ce dont je rêve est à portée de main

tout ce que je touche est universel

tout ce que je possède peut-être possédé par tous

I am free

je ne suis l’esclave de personne

je ne suis

à personne

je suis

I am. » (extrait de mon poème préféré du recueil)

Suzanne Rault-Balet interroge le sentiment amoureux, le désir, les aubes solitaires dans les draps froissés. Elle attend l’amour, le guette à la terrasse des cafés et en décrit les affres intemporels.

« il a froid

il a peur

il ne sait pas encore

qu’il sera rassasié

réchauffé

et il pleure

je vous parle de mon cœur ».

Les mots sonnent justes, ils sont sans concession, d’une grande lucidité. Je suis sous le charme de la plume troublante et sensible de Suzanne Rault-Balet et j’espère que d’autres recueils de cette jeune auteure seront rapidement publiés.

Merci aux éditions de l’Iconoclaste pour cette découverte.

 

Hérésies glorieuses de Lisa McInerney

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A Cork, Ryan Cusack, 15 ans, s’ennuie ferme au lycée. En dehors de l’école, il passe son temps avec sa petite amie, Karine, et il deale pour se faire de l’argent. Ryan ne sait pas trop ce qu’il va faire de sa vie dans une Irlande en perdition. « De toute façon, qu’est-ce qu’on pouvait lui enseigner ? Le pays était niqué. S’il devait prendre la voie la plus sage, il avait le choix entre l’aéroport et la file d’attente du chômage. » Une chose est sûre, il ne veut pas ressembler à son père, Tony, alcoolique, violent et petit malfrat sans envergure. Le roi des magouilles à Cork, c’est Jimmy Phelan. Il domine la ville et fait régner la terreur. Mais tout va basculer quand Jimmy ramène à Cork sa mère, Maureen. Cette dernière va provoquer une série de catastrophes et Jimmy va embaucher Tony pour faire le ménage.

« Hérésies glorieuses » est le premier roman de Lisa McInerney et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est prometteur. Elle nous plonge dans une Irlande désespérée, sans aucun avenir après la crise de 2008. Le désespoir, la violence sociale sont le quotidien des habitants de Cork. Il ne leur reste que les trafics ou l’addiction (drogue et/ou alcool). C’est également une Irlande où le poids de l’église catholique est encore écrasant. Les filles-mères sont celles qui subissent le plus la réprobation de la morale catholique. Elles sont ici représentées par Maureen et Georgie. La première a clairement acceptée de revenir à Cork pour se venger de ce que l’Irlande lui a fait subir et pour sa vie gâchée (elle a du abandonner son fils et fuir son pays).

Lisa McInermey entrecroise avec brio les destins de ses personnages. Chacun est particulièrement bien caractérisés, chacun a une voix, une histoire. Le personnage de Ryan est sans aucun doute le plus touchant. Le jeune homme est intelligent, doué pour le piano mais son milieu social décidera de son destin.

La grande noirceur du livre et des destins des personnages est servie par une écriture crue, réaliste mais également empathique. Jamais Lisa McInerney ne juge ses personnages, elle nous plonge à leurs côtés avec force et énergie.

« Hérésies glorieuses » est un formidable premier roman, un portrait sombre et décapant d’une Irlande désespérée.

Traduction Catherine Richard-Mas

Merci aux éditions de la Table Ronde pour la découverte de cette plume.

Les pantoufles de Luc-Michel Fouassier

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Se retrouver sur son palier en pantoufles, alors que l’on a oublié ses clefs à l’intérieur, n’est pas la meilleure façon de commencer sa journée. D’autant plus lorsque l’on est pressé et qu’une réunion de bureau vous attend. Tant pis, notre narrateur va partir chaussons aux pieds pour affronter sa journée. Et petit à petit, malgré les regards moqueurs, les pantoufles vont changer sa vie et la manière dont il la voit.

« Les pantoufles » de Luc-Michel Fouassier est un roman hautement sympathique. La mésaventure de notre héros va se transformer en une véritable épopée en pantoufles, où comment avancer dans la vie à pas feutrés. L’élément perturbateur va créer l’audace ( intervenir en réunion de bureau de façon flamboyante, battre enfin son partenaire de tennis) mais également provoquer des rencontres (comme celle de la confrérie des farfelus ou celle d’une délicieuse jeune femme au jardin du Luxembourg). Les pantoufles lui permettent de lâcher prise, de profiter de ce que lui offre la vie. « Alors que j’eusse dû connaître le désarroi le plus complet depuis le moment où, sortant de mon appartement, j’avais oublié mes clefs, je commençais à réaliser que les choses ne se passaient pas si mal, après tout. Mes pantoufles, incontestablement, me permettaient de glisser sur les aspérités qui parsemaient le chemin. Il m’apparaissait dorénavant inenvisageable de m’asseoir sur le côté pour me déchausser. » Luc-Michel Fouassier nous offre un texte délectable, drôle et remarquablement écrit (l’imparfait du subjonctif n’est absolument pas démodé comme l’auteur en fait la preuve dans ce texte). Le message délivré par « Les pantoufles » est évidemment très réjouissant, l’auteur fait la part belle à l’anticonformisme, au pas de côté qui permet de regarder les choses différemment, de sortir du flux incessant de nos sociétés contemporaines.

« Les pantoufles » est un court texte, drôle, satirique qui donne définitivement envie de parcourir le monde en pantoufles !

Moi, Jean Gabin de Goliarda Sapienza

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Goliarda vit à Catane en Sicile et plus précisément dans le quartier de la Civita où se croisent petits trafiquants, prostituées et gens honnêtes. Un tourbillon de vie, de bruits, de passion qui accompagne la jeune Goliarda qui ne va pas à l’école. Ses parents ne veulent pas qu’elle soit embrigadée par les fascistes. Pour occuper ses journées, l’enfant va au cinéma et en voyant « Pépé le Moko », elle tombe sous le charme de Jean Gabin. Mieux, elle veut être Jean Gabin.

« Moi, Jean Gabin » est un bijou de vitalité et d’insoumission. Goliarda Sapienza écrivit son texte dans les dernières années de sa vie et on sent une infinie tendresse pour cette enfance hors du commun et pour le quartier de la Civita. Nous sommes dans les années 30, la Sicile est gangrénée par la mafia et les fascistes. Les parents de Goliarda sont communistes, anarchistes et ils élèvent leurs enfants avec des idées politiques très fermes. Les frères de Goliarda se font parfois arrêtés. Ce sont d’ailleurs eux qui élèvent la petite fille et notamment le formidable Ivanoe capable de lui expliquer Voltaire comme la puberté. Goliarda est une enfant curieuse, vive, rêveuse et idéaliste (elle est consciente très jeune de l’injustice sociale). Ce texte rend d’ailleurs hommage aux rêves que l’on nourrit pendant l’enfance. « Se tenir toujours accroché au rêve, et défier jusqu’à la mort pour ne jamais le perdre. » Son rêve de devenir Jean Gabin est le fil conducteur de ce texte où nous la suivons pas à pas, où elle virevolte dans les ruelles « taillées dans la lave » à la rencontre d’amis, de membre de sa famille, d’habitants du quartier.

« Moi, Jean Gabin » c’est aussi une langue magnifique qui rend si bien la pulsation de la vie, le bouillonnement de la Civita et la beauté singulière de la Sicile : « Elle est comme ça, mon île, après ces courts orages qui hurlent à perdre haleine comme un adieu à la belle saison ( comprenons-nous bien, chez nous la belle saison est l’hiver où au moins on respire et on sent moins la puanteur), le grand soleil gravit la dernière marche du ciel et s’installe à nouveau sur son trône, d’où, immobile et dardant ses feux, il s’amuse à écraser tout le monde et toute chose sur la grande carcasse millénaire et rugueuse, surgie du chaos en un endroit perdu de la mer, éloignée de toute chose humaine. « 

« Moi, Jean Gabin » est un livre joyeux, tendre, incarné racontant l’enfance atypique et libertaire de Goliarda Sapienza dans une langue somptueuse et particulièrement évocatrice.

Le lièvre d’Amérique de Mireille Gagné

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Diane vit pour et par son travail. Elle veut être la meilleure, la plus performante, la dernière à partir le soir. Lorsqu’une employée commence à la concurrencer, Diane ne le supporte pas. Il lui faut réagir rapidement. Elle prend une décision radicale : elle va se faire opérer pour améliorer ses performances. Mais cette modification génétique va avoir des effets surprenants et inattendus.

« Le lièvre d’Amérique » de Mireille Gagné est un texte court à la construction très structurée. L’auteure organise son roman par sections dans lesquelles on retrouve : les caractéristiques du lièvre d’Amérique, Diane après l’opération, Diane quinze ans plus tôt sur l’Isle-aux-Grues, Diane avant l’opération. Ce dispositif est vraiment intéressant et pertinent. Chaque chapitre a un ton et un style différents. La Diane d’avant et d’après l’opération nous est présentée à la troisième personne alors que celle de l’Isle-aux-Grues s’exprime à la première personne. On sent alors très bien que Diane s’est perdue, s’est oubliée. Les pages sur son quotidien avant l’opération sont également formidables. Il s’agit d’une succession d’actions, de ressentis sans ponctuation. Là aussi, la forme du texte exprime parfaitement le fait que Diane est une workaholic qui court à sa perte en se noyant dans le travail.

Mais « Le lièvre d’Amérique » n’est pas qu’une brillante construction narrative. Le fond de l’histoire est également réussi. Le roman de Mireille Gagné est une fable animalière, une ode magnifique à la nature. Le cheminement psychologique et physique de Diane va la ramener à l’Isle-aux-Grues. Les paysages y sont sauvages, les éléments s’y déchaînent. La beauté de l’endroit éblouit Eugène, nouvellement arrivé alors que Diane, adolescente, ne rêve que de s’en évader. Mais l’appel de la nature, du lièvre d’Amérique sonne toujours à l’oreille de ceux qui se sont égarés, qui ont nié leurs origines.

Conte humaniste, « Le lièvre d’Amérique » nous offre une lecture singulière de part sa construction inventive et qui varie les styles. Mireille Gagné nous plonge avec délice dans un univers magique et merveilleux. Etes-vous prêt à suivre le lièvre d’Amérique ?

Bilan livresque et cinéma de septembre

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Mon mois de septembre a été essentiellement tourné vers les États-Unis pour mon mois américain : l’intrigant « Les sœurs de Blackwater » de Alyson Hagy, le tendre et drôle « L’oiseau canadèche » de Jim Dodge, le passionnant et touchant « Neverhome » de Laird Hunt, le formidable « Brown girl dreaming » de Jacqueline Woodson qui n’est malheureusement pas traduit en français, le sensible et musical « Les variations sentimentales » de André Aciman et le féministe « L’éveil » de Kate Chopin. Un nouveau mois américain se termine, j’ai presque réussi à suivre l’ensemble de mon programme de départ et j’ai fait de très belles découvertes. Un grand merci à tous les participants !

J’ai également pu lire deux premiers romans : celui d’Andrea Donaera, « Je suis la bête », une plongée percutante dans la mafia des Pouilles et celui de Mireille Gagné, « Le lièvre d’Amérique » dont je vous reparle très vite. Je n’ai pas pu chroniquer par manque de temps « Les vermeilles de Camille Jourdy et « Zaï zaï zaï » de Fabcaro mais je vous conseille très fortement ces deux BD qui sont fabuleuse (pour celle de Camille Jourdy) et hilarante (pour celle de Fabcaro).

Six films complètent mon bilan de septembre :

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Antoinette est institutrice. Sa vie amoureuse est compliquée puisqu’elle a une relation avec le père d’une de ses élèves qui est marié. La fin de l’année arrive, Antoinette est aux anges : elle doit passer une semaine avec son amoureux. Mais lors de la fête de l’école, celui-ci lui annonce qu’il part finalement dans les Cévennes avec sa famille. Antoinette ne baisse pas les bras et réserve un circuit de randonnée, dans la même région, avec un âne sur les traces de Robert Louis Stevenson.

Le film de Caroline Vignal est une comédie pétillante et réjouissante qui évite tous les clichés du genre. La randonnée d’Antoinette va se transformer en chemin initiatique (voire psychanalytique avec Patrick, l’âne, comme psy !). La femme délaissée par son amant va assumer sa solitude au fur et à mesure des chemins rocailleux des Cévennes. Raillée par certains randonneurs, admirée par d’autres, Antoinette est tour à tour charmeuse, pathétique, exaspérante, drôle et ce personnage finit par être totalement irrésistible et attachant. Elle et l’âne Patrick forment un duo inédit, surprenant et parfaitement accordé. Laure Calamy fait des merveilles dans le rôle d’Antoinette et le plaisir que l’on a à regarder le film tient beaucoup à sa performance. Elle est de tous les plans et le personnage d’Antoinette lui va comme un gant ! Une comédie totalement réussie, intelligente et pleine de fraîcheur que je vous conseille fortement.

Ondine

Un couple se sépare à la terrasse d’un café. La jeune femme, Ondine, ne le supporte pas et dit à son amant qu’elle va être obligée de le tuer. Un peu plus tard dans la même journée, Ondine rencontre Christoph, un scaphandrier. L’amour renaît, il est tendre, simple et entier. Mais cela suffira-t-il à Ondine pour oublier sa déception amoureuse ?

Le film de Christian Petzold mélange le réalisme et la mythologie. Ondine est l’héroïne d’une légende germanique, elle ne peut vivre sans l’amour d’un humain et elle devra tuer celui qui la trahit avant de retourner dans l’eau. Le réalisateur propose un nouvel amour à Ondine pour la faire dévier de sa funeste destinée. La scène de la rencontre entre Ondine et Christoph est fracassante et sublime. Christian Petzold reprend les deux acteurs (Paula Beer et Franz Rogowski) qui étaient à l’affiche de son précédent film « Transit », le couple d’acteurs fonctionne merveilleusement bien. Ils vibrent de romantisme. Face à cette histoire d’amour mythique, Christian Petzold montre la réalité de Berlin, notamment son urbanisation puisque Ondine est historienne et qu’elle est conférencière dans un musée de maquettes de la ville. Les deux niveaux se contrebalancent, s’équilibrent. Berlin était à l’origine un marais, peut-être qu’Ondine vient de là. La mise en scène de Petzold parachève l’ensemble avec plusieurs scènes qui se répètent, se font écho et rythment l’histoire. Le réalisateur allemand nous offre ici un film qui revisite le mythe d’Ondine tout en gardant un ancrage contemporain. Une histoire ensorcelante servie par deux formidables acteurs.

  • « La daronne » de Jean-Paul Salomé : Patience est traductrice d’arabe pour la police. Elle traduit les écoutes de trafiquants et de revendeurs de drogue. Comme Patience a des difficultés a payé l’Ehpad où elle a mis sa mère, les écoutes finissent par lui donner des idées. Grâce à une coïncidence, elle prend possession d’un énorme stock drogue qu’elle ira écouler en djellaba. La police finit par la nommer la daronne. Le film de Jean-Paul Salomé est une comédie sympathique qui vaut surtout pour le numéro d’actrice d’Isabelle Huppert. Elle est parfaite dans ce rôle de femme qui joue un double jeu sans que personne puisse la soupçonner. Le personnage est intéressant car ce basculement dans la délinquance n’est pas vraiment une surprise. L’enfance de Patience a été aventureuse en raison d’un père proche de l’illégalité. Autour de Patience, les seconds rôles offrent de beaux moments au film comme celui d’Hippolyte Girardot, le policier énamouré, ou de Jade-Nadja Nguyen, la gardienne de l’immeuble  encore plus magouilleuse que la daronne !

 

  • « Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait » d’Emmanuel Mouret : Pour se remettre d’une déception amoureuse, Maxime va s’installer quelques jours en Provence, chez son cousin François. Mais ce dernier a du s’absenter pour le travail, Maxime est donc accueilli par Daphné, l’amie de son cousin. Celle-ci va proposer des visites touristiques à Maxime et au gré de leurs promenades tous les deux vont raconter leurs histoires d’amour respectives. La construction du film d’Emmanuel Mouret est complexe et raffinée. Elle se déploie dans de nombreux aller-retours dans le présent et le passé, entre l’histoire de Daphné et celle de Maxime. Emmanuel Mouret tisse un réseau de sentiments amoureux, de situations diverses et variées où se trouvent pris nos deux héros. Comme toujours chez le réalisateur, son film est très littéraire et les dialogues y sont extrêmement travaillés.  Les acteurs, avec en tête Niels Schneider et Camélia Jordana, semblent se régaler  dans ses jeux modernes de l’amour et du hasard. La très belle fin du film  le fait basculer dans une douce mélancolie.

 

  • « Énorme » de Sophie Letourneur : Claire Girard est une grande pianiste qui se produit dans le monde entier. Son mari, Fred, est son agent, son garde-du-corps, son homme à tout faire. Le couple ne veut pas d’enfants. Mais lorsque Fred assiste à un accouchement dans un avion, il change complètement d’avis. Il ne pense plus qu’à ça mais Claire ne veut rien savoir. Fred, sous les bons conseils de sa mère, va faire un enfant dans le dos à sa femme. Ce qui est intéressant dans le film de Sophie Letourneur est l’inversion des rôles. C’est Fred (Jonathan Cohen) qui assiste aux séances de préparation à l’accouchement, lui qui connaît les infirmières, les sage-femmes de l’hôpital. Claire (Marina Foïs) fait comme si tout cela n’existait pas. Le duo d’acteurs fonctionne très bien entre la placidité de Marina Foïs et l’exubérance de Jonathan Cohen. La réalisatrice a également eu la bonne idée de faire tourner de véritables professionnels hospitaliers. Le mélange entre réalité et fiction est assez intrigant. Et finalement, c’est bien cet adjectif qui définit le mieux cette comédie.

 

  • « Les apparences » de Marc Fitoussi : Eve, qui a raccourci son prénom originel d’Evelyne, est la directrice de la médiathèque française à Vienne. Son mari, Henri, est un célèbre chef d’orchestre. Ils vivent entourés d’autres riches expatriés de la capitale autrichienne. Les dîners succèdent aux dîners, la vie d’Eve semble parfaite. Mais lorsqu’elle découvre qu’Henri la trompe, Eve va tout faire pour sauver les apparences et son mariage. Marc Fitoussi s’attaque à la bourgeoisie et aux faux-semblants. Mentir semble être le sport préféré des différents personnages. Le film se consacre surtout à Eve qui se montre redoutable et d’un cynisme sans faille pour préserver sa situation sociale. Karin Viard incarne de manière réjouissante cette femme que l’on plaint et que l’on déteste tour à tout. Les rebondissements, la duplicité des personnages titillent notre curiosité mais le film souffre de quelques défauts. Il y a un peu trop de complexité dans l’intrigue, le millefeuille est un peu trop épais pour être convaincant (les deux amants qui ont de lourds secrets notamment). Et certaines pistes sont rapidement balayées, la plus intéressante me semblait être la détestation d’Eve de son milieu modeste d’origine. Cette piste constitutive du personnage n’est pas assez exploitée. « Les apparences » est un film honnête, qui est agréable à regarder mais il aurait pu être plus méchant, plus incisif. N’est pas Chabrol qui veut !

 

Les sœurs de Blackwater de Alyson Hagy

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Dans une Amérique décimée par des fièvres mystérieuses, des hordes de mercenaires font régner la peur et le chaos. Des groupes d’individus, les Indésirables, se regroupent dans des campements. Une femme a réussi à conserver la ferme familiale. Elle y vit seule et tient les autres en respect grâce au talent qu’elle propose : l’écriture. Elle seule sait encore fabriquer du papier et de l’encre. Sa sœur, décédée, avait quant à elle des pouvoirs de guérisseuse. L’arrivée d’un homme, Mr Hendricks, va changer la vie de l’héroïne. Il souhaite non seulement qu’elle écrive une lettre mais il souhaite également qu’elle la délivre en personne dans une ville lointaine.

« Les sœurs de Blackwater » est un roman étrange qui nous donne peu de repères. Nous sommes probablement dans une dystopie mais nous pourrions également être dans une époque passée (j’ai notamment pensé à la guerre de Sécession). L’héroïne n’a elle-même pas de prénom ou de nom. Alyson Hagy réussit parfaitement à créer une ambiance trouble mais également pesante, tendue où tout semble être une menace. Nous sommes dans une Amérique où les rêves, les espoirs ont fait long feu. « Des terres – chaque homme, chaque femme et chaque enfant, à bord de ces chariots, croyait que son bonheur l’attendait sur un lopin de terre planté d’arbres sombres. Plus personne, aujourd’hui n’avait foi en ces rêves de bonne fortune. Cette naïveté avait vécu. Une loi plus cruelle prévalait désormais : prendre ou être pris. » Dans ce monde monde brutal et sans pitié, la femme et Mr Hendricks portent tous les deux le poids de la culpabilité, d’un passé d’enfermement et de douleurs. Tous deux cherchent une forme de rédemption.

Ce qui est plaisant dans le roman d’Alyson Hagy, c’est sa volonté de célébrer la puissance de l’imaginaire. Ici se mélangent le réalisme, les rêves, les fantômes et les légendes. L’héroïne, qui est l’héritière des sorcières, fonde son pouvoir sur l’écriture. Les lettres, qu’elle rédige, ont le pouvoir de soulager, de laver les péchés de ceux qui les commandent. L’écriture peut guérir, peut permettre d’expier et de se réconcilier avec soi-même et les autres.

« Les sœurs de Blackwater » est un roman à la langue belle et intrigante. Le lecteur doit accepter de perdre ses repères, de ne pas tout saisir pour se laisser envoûter par ce texte étonnant.

Traduction David Fauquemberg

Merci aux éditions Zulma et à La Bande.

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L’oiseau canadèche de Jim Dodge

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Jonathan Adler Makhurst II, dit Titou, perd très tôt son père puis sa mère. Il ne lui reste que son grand-père maternel mais l’administration rechigne à lui confier la garde de son petit-fils. Jake est en effet adepte du jeu et de la distillerie d’alcool fort. Un indien lui a un jour révélé les secrets d’une boisson carabinée, source d’immortalité. Jake nomme son tord-boyau « Vieux Râle d’Agonie ». Malgré  son mode de vie hors-norme, il se bat pour obtenir la garde de Titou et finit par gagner. Le grand-père de 80 ans et son petit-fils vont parfaitement s’entendre malgré des caractères forts différents. « Ces différences qu’on pourrait multiplier à plaisir tant elles étaient nombreuses, restaient pourtant superficielles. Si les similitudes des deux hommes étaient rares, elles avaient beaucoup de fond : elles reposaient sur l’amour émerveillé qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre, sur une gentillesse qui allait bien au-delà de la simple tolérance : un accord du sang qui touchait le cœur de l’un comme de l’autre. » Le quotidien des deux hommes s’écoulent paisiblement entre parties d’échecs, confection du Vieux Râle d’Agonie et fabrication de clôture (la passion de Titou) lorsqu’un caneton va faire irruption dans leurs vies.

« L’oiseau canadèche » est un court roman qui a des allures de conte. Le ton du livre est cocasse et malicieux. Jim Dodge nous fait rencontrer une famille des plus atypiques. Pépé Jake est un personnage haut en couleurs, libertaire, fuyant à tout pris la normalité. Titou reste marqué par la mort de ses parents (il prend du Vieux Râle d’Agonie avant de se coucher pour éviter les mauvais rêves) mais également celle de son chien tué par un sanglier surnommé Cloué-Legroin. Celui-ci est à Titou ce que Moby Dick est à Achab. Et il ne faut pas oublier de citer Canadèche, le 3ème personnage de ce roman ! Cette femelle colvert est incroyablement vorace, elle se comporte comme un chien et ne vole pas. Un canard hors-norme à l’image de ceux qui l’ont recueilli ! « L’oiseau canadèche » est un roman plein de fantaisie, facétieux comme Pépé Jake. Mais il est aussi plein de tendresse, de sérénité face au temps qui passe, à la mort.

Je découvre Jim Dodge avec ce court texte drôle et tendre, une jolie fable lumineuse que je vous invite à découvrir à votre tour.

Traduction Jean-Pierre Carasso

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Neverhome de Laird Hunt

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Constance vit avec son mari Bartholomew dans la ferme de l’Indiana qui l’a vue grandir. Quand éclate la guerre de Sécession, Constance prend la décision de rejoindre les armées confédérées à la place de son mari. Elle se sait bien plus solide que lui. Travestie en homme, Constance écrit rapidement sa légende sous le nom de Ash Thompson. Elle est courageuse, excellente tireuse et elle ne tente pas de s’enfuir à la moindre occasion. Après de nombreux jours de combats, Constance se retrouve séparée de son régiment. Son retour chez elle se transforme en une véritable épopée. 

Laird Hunt aborde la guerre de Sécession de manière originale à travers le regard de Constance. Le fait est peu connu mais de nombreuses femmes nordistes et sudistes se sont engagées durant cette guerre. Certaines ont laissé des témoignages comme Loretta Velazquez qui publia ses mémoires en 1876 ou Sarah Rosetta Wakeman dont les lettres sont connues. Le livre de Laird Hunt est une sorte d’Odyssée où Ulysse-Bartholomew reste à la maison pour attendre Pénélope-Constance. Cette dernière écrit son témoignage bien des années après le conflit, avec le recul qu’elle ne pouvait pas avoir lorsqu’elle était plongée au cœur de  la bataille. Son voyage fut émaillé de violence, de rencontres bonnes ou mauvaises, d’épreuves et les âmes des morts accompagnent Constance. Elle converse régulièrement avec sa mère dont le destin tragique nous sera dévoiler au fur et à mesure. La brutalité, la mort entourent Constance et la changent. Son passage dans un asile parachève ce cheminement au plein cœur des ténèbres. Constance ne peut en sortir indemne ; ce qu’elle a vu, ce qu’elle a subi et fait subir la conduisent irrémédiablement vers un drame encore plus épouvantable. « Neverhome » n’est pas un énième roman sur la guerre de Sécession, c’est avant tout un très beau portrait de femme, émouvant, puissant.

« Neverhome » est un roman plein du bruit et de la fureur de la guerre et de la folie des hommes. Un monde violent où Laird Hunt plonge son héroïne et rend ainsi hommage à celles qui se sont engagées durant la guerre de Sécession. Un portrait de femme saisissant et captivant. 

Traduction Anne-Laure Tissut

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Brown girl dreaming de Jacqueline Woodson

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Dans « Brown girl dreaming », Jacqueline Woodson nous parle de son enfance, de ses origines et de la manière dont elle est devenue écrivaine. Ce livre, qui a remporté à juste titre de nombreux prix, est écrit sous la forme de poèmes en vers.

Jacqueline Woodson est née en 1963 et elle ouvre son texte sur les combats qui ont été menés et qui perdurent pour permettre aux enfants noirs  de naître libres aux États-Unis. Au travers de son texte, elle évoque Martin Luther King, Angela Davis, Malcolm X, James Baldwin, Shirley Chisholm. Jacqueline Woodson inscrit son histoire personnelle dans celle de la lutte pour les droits civiques. Grandir dans les années 60 et 70, c’est le faire à l’ombre des lois Jim Crow. Quand les enfants prennent le bus avec leur mère pour aller dans le Sud, ils s’installent tout au fond du bus. A Greenville, en Caroline du Sud, les panneaux « White only » sont encore visibles sous la couche de peinture. La famille de Jacqueline Woodson incarne l’Histoire de l’Amérique et la disparité de traitement des afro-américains entre le Nord et le Sud. Son père est originaire de Colombus, dans l’Ohio. Son arrière-arrière-grand-père paternel est né libre en 1832, il a travaillé dans sa propre ferme et dans des mines de charbon. Il a combattu durant la guerre de Sécession. Du côté de sa mère, les origines viennent de Greenville. Les arrières-arrières-grands-parents étaient des esclaves. Quand les parents de Jacqueline se séparent, elle va vivre à Greenville chez ses grands-parents dans un quartier réservé aux noirs. Ils iront ensuite s’installer à New York où le Sud, ses odeurs, ses bruits, lui manqueront terriblement.

Les souvenirs de sa vie chez ses grands-parents à Greenville amènent Jacqueline à imaginer des histoires qui évoquent sa vie là-bas. Très tôt, elle a le goût des récits, de raconter des histoires à ses frères et sœur, à ses amis. Jacqueline Woodson peine à apprendre à lire mais elle comprend rapidement l’infinité des possibles que lui offrent les mots. Être écrivain est une évidence pour elle. « Brown girl dreaming » est d’ailleurs la preuve éclatante du talent de Jacqueline Woodson.

« Brown girl dreaming » est constitué de courts poèmes racontant les petits riens de l’existence, les drames, les joies qui ont émaillé la vie de Jacqueline Woodson. Émouvants, infiniment poétiques, ses instants de vie sont sublimés par l’écriture de l’auteure.

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