La leçon de ténèbres de Léonor de Récondo

81SBybOoXZL

« Une nuit au musée » est une collection des éditions Stock. Dans ce volume, Léonor de Récondo passe une nuit dans le musée El Greco de Tolède. Je dois avouer que je ne suis pas une grande admiratrice de la peinture du Greco. Je le suis bien d’avantage des livres de Léonor de Récondo, notamment de « Pietra viva » où elle parlait avec délicatesse et justesse du travail, des sentiments et des pensées de mon cher Michel-Ange. Sa plume m’a à nouveau embarquée et je suis partie avec elle à la recherche du Greco.

Léonor de Récondo alterne les chapitres où elle nous raconte son expérience dans le musée et les raisons qui l’ont menée là, avec la vie de Doménikos Theotokopoulos dit El Greco. L’auteure était déjà venue dans ce musée 15 ans auparavant avec ses parents. Depuis, son père est décédé et elle est revenue à Tolède avec l’un de ses carnets dans lequel il avait reproduit un tableau du Greco. Léonor de Récondo arrive au musée lors d’une journée caniculaire, elle attend de cette nuit une rencontre avec le peintre. Il s’agit quasiment d’un rendez-vous amoureux. Elle lui parle, l’appelle par son prénom, lui joue du violon pour l’attirer, lui qui aimait tant la musique. Elle a préparé sa visite en parcourant la ville à la recherche de ses œuvres. Elle s’imprègne de son travail avant de passer la nuit à l’attendre.

Il faut dire que le Greco a de quoi fasciner. Outre l’originalité de son œuvre qui mélange maniérisme et couleurs vénitiennes, son périple depuis la Crête, en passant par l’Italie, pour terminer à Tolède, est étonnant. C’est à force de volonté, de détermination (et de mauvais caractère) qu’il finit par s’imposer en Espagne. La famille de Léonor de Récondo a quitté l’Espagne pendant la guerre civile, son père était peintre. Ce sont autant ses racines, son histoire qu’elle cherche à retrouver durant cette nuit au musée.

Mélangeant son histoire personnelle à la vie du Gréco, Léonor de Récondo redonne vie au peintre et à son œuvre durant une chaude nuit à Tolède.

L’art d’échouer de Elizabeth Day

L-Art-d-echouer

Elizabeth Day est journaliste, écrivaine et elle est aussi la créatrice d’un podcast qui a rencontré un énorme succès : How to fail with Elizabeth Day. Deux ans après un divorce douloureux à 36 ans, elle a décidé de créer son podcast pour discuter avec des personnalités des échecs qu’elles ont pu connaitre. Le constat est évident : tout le monde a connu l’échec dans sa vie professionnelle ou personnelle et chacun a pu en tirer des leçons, a pu apprendre de ses échecs pour mieux rebondir ou se réinventer.

Son livre est inspiré de son podcast et elle y raconte ses propres échecs à l’école, au travail, avec sa famille, ses amis, son couple. Le récit de ses expériences douloureuses est émaillé des exemples tirés de son podcast et de l’expérience de Jessie Burton, Phoebe Waller-Bridge, David Nicholls, Tara Westover, Sebastian Faulks, Nicole Kidman, Robert Pattinson pour n’en citer que quelque uns.

Dans une société de la performance, des réseaux sociaux aux images parfaites, l’échec ne semble pas avoir sa place. La société nous envoie des injonctions permanentes à la perfection, surtout aux femmes. Elizabeth Day a longtemps tout fait pour l’atteindre, elle était dans une volonté de plaire aux autres et de leur faire plaisir (c’est ainsi qu’elle se retrouva à manger du blaireau dans une maison isolée ou à essayer un sauna vaginal à la manière de Gwyneth Paltrow pour des articles). De siècles de misogynie institutionnalisée ont mené les femmes à vouloir être toujours plus parfaites, plus performantes dans de nombreux domaines. Ce qui est impossible à réaliser et donne un sentiment d’échec.

« L’art d’échouer »  est un livre d’une parfaite honnêteté, Elizabeth Day n’hésite pas à montrer ses failles, sa vulnérabilité, ses complexes. Elle le fait avec beaucoup d’humour et le recul nécessaire pour montrer à quel point ses échecs lui ont été utiles pour se construire et trouver sa voix. Son témoignage est précieux tant il permet de se décomplexer et de réfléchir sur son propre parcours.

Drôle, intelligent, déculpabilisant, « L’art d’échouer » dévoile les déboires douloureux du parcours d’Elizabeth Day mais également la manière dont elle a su les exploiter pour se reconstruire et s’épanouir.

Le courage des autres de Hugo Boris

9782246820598-001-T

Il y a quinze ans, Hugo Boris obtient sa ceinture noire de karaté. Le lendemain, il est témoin d’une altercation dans le métro et, en état de sidération, il n’arrive pas à intervenir. Il réussit seulement à tirer le signal d’alarme. La situation le questionne et il se met à noter ce qu’il voit dans le métro, le RER pour composer un herbier de saynètes. « La communauté humaine qui se rassemble pour cette épopée quotidienne donne à voir le meilleur et le pire d’elle-même. Mais dans ce pire, il suffit du courage d’une seule personne pour la racheter. Il s’en trouve quelques uns dans cet herbier, des hommes ou des femmes, pour relever tous les autres. Qu’ils soient ici célébrés. »

« Le courage des autres » est constitué de scènes du quotidien dans les transports en commun. Elles révèlent le courage de certains face à des situations violentes, aux insultes, qui sont capables de s’interposer physiquement ou verbalement. Certains  osent prendre la parole et d’autres pas. Hugo Boris fait partie de cette deuxième catégorie et il en faut également du courage pour l’écrire, pour révéler ses faiblesses aux autres. Son honnêteté lui fait honneur : « Je n’ai pas envie d’emprunter ici le masque du lyrisme pour faire du beau avec du laid, des mots qui seraient des insultes à la vérité, ce soir-là, je suis une merde, une lavette, un faible, un infirme. Je suis malade de la peur. J’ai la maladie de la peur. Je suis devenu la proie de ce mot. Ma propre réaction me terrorise, me dévirilise, me tend mon reflet authentique, celui d’un pauvre mec sans couilles au cul. Si lâche, si friable. » Et bien évidemment, c’est un miroir que Hugo Boris tend également à ses lecteurs. Qui n’a pas pas baissé les yeux devant un SDF ? Qui n’a pas changé de wagon en voyant une personne agressive ? Qui n’a pas écouté la conversation de ses voisins de métro ? Hugo Boris décrit, analyse nos petites lâchetés, nos évitements face à la violence du quotidien. La violence sociale est également présente avec ces salariés obligés de prendre un bus parce qu’il n’y a plus de métro ou de RER à l’heure où ils sortent du boulot. Ce sont des salariés pauvres (hôtellerie, gardiennage, restauration, etc…) qui vont devoir passer des heures dans le bus avant de rentrer chez eux.

Dans les pages de Hugo Boris, il y a aussi de la lumière, des moments de tendresse (comme cette femme qui ôte une peluche sur le foulard de sa voisine de métro). Tous ces instantanées sont un kaléidoscope d’humanité et Hugo Boris leur prête sa plume vive, précise et pleine d’empathie.

J’avais beaucoup « Police »et j’ai tout autant apprécié « Le courage des autres », hommage à ceux qui se lèvent, qui s’opposent et s’interposent dans le métro face à la violence, aux incivilités.

Alma a adoré, psychose en héritage de Sébastien Rongier

unnamed

« Alma a adoré », c’est ainsi qu’Alfred Hitchcock justifiait son envie d’adapter « Psycho », sa femme aurait adoré le roman de Robert Bloch. « Psychose » est mon film préféré et je l’ai vu des dizaines de fois sans m’en lasser. Sébastien Rongier s’interroge sur le retentissement qu’a eu le film d’Hitchcock et sur son incroyable postérité. Qu’est-ce qui rend ce film si unique ?

« Psychose » arrive après « Sueurs froides » et « La mort aux trousses », le réalisateur a envie de changer d’univers. Lorsqu’il lit le livre de Robert Bloch, il comprend tout de suite le potentiel de la scène de la douche. Il ne pourra pas réaliser son film avec la Paramount qui n’est pas intéressée par le scénario. Hitchcock se tourne vers Universal avec qui il réalise « Alfred Hitchcock presents » (et qui fait de lui un personnage iconique). Le réalisateur a moins de moyens, il choisit le noir et blanc pour des raisons économiques et esthétiques, son équipe vient de la télévision pour gagner en rapidité.

Hitchcock met en place une campagne de publicité extrêmement intelligente : les affiches précisent que les spectateurs n’ont pas le droit d’arriver en retard et ils ont l’interdiction formelle de révéler les détails de l’intrigue ; la bande-annonce ressemble aux sketches de sa série t.v et elle est un modèle de drôlerie et de teasing. « Le cinéaste réussit donc à organiser le désir dès l’entrée des cinémas et la patiente attente des spectateurs. Tout le paradoxe est que ce geste publicitaire audacieux et génial peut aussi être envisagé comme un acte d’auteur désireux de préserver l’authenticité de la réception de son œuvre (…). La stratégie d’Hitchcock est celle du décalage et du contrepied. La bande-annonce n’est que cela. »

Le spectateur ne doit rien dévoiler et pour cause ! Janet Leigh est une grande star à l’époque et Hitchcock s’offre le luxe de tuer sa vedette dans le premier tiers du film ! La scène du meurtre est bien entendu devenue iconique. Sébastien Rongier nous rappelle à quel point elle est sublime et incroyablement réussie. « Avec sa violence, la séquence de la douche est le point sublime du film, le moment qui l’emporte définitivement au-delà de toute mesure. Le sublime est ambivalent. C’est une fascination et un effroi. Devant l’expérience de la destruction, le spectateur éprouve cette force contradictoire : un effroi qui fascine, une fascination qui effraie. La puissance de l’horreur provoque une sidération violente et désagréable. »

Une fascination, une sidération qui marquera profondément l’histoire culturelle et cinématographique (et la vie d’Anthony Perkins qui ne sortira jamais vraiment de Psycho). Robert Bloch écrira une suite, trois autres films seront tournés (tous avec Anthony Perkins). Le film d’Hitchcock sera l’objet de nombreuses citations, parodies et d’un remake plan par plan par Gus Van Sant. Son influence est véritablement étonnante et aussi fascinante que la scène de la douche.

Le livre de Sébastien Rongier montre à quel point « Psycho » est un objet cinéphilique, culturel unique en son genre qui marqua profondément de très nombreux créateurs.

 

Honoré et moi de Titiou Lecoq

71hdSISARiL

De la vie de Balzac, je connaissais les grandes lignes : ses problèmes d’argent qui lui pourrirent la vie, les deux entrées de sa maison à Passy pour lui permettre de fuir les huissiers, sa mère peu aimante et distante, son amour pour Mme Hanska. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire la biographie de Titou Lecoq et il faut bien le dire : Honoré aurait pu être un personnage de sa Comédie humaine.

La grande affaire de sa vie fut sans aucun doute l’argent : Balzac veut devenir riche et il tentera tout (mais alors vraiment tout) pour y parvenir. Et c’est par ce biais que Titiou Lecoq choisit de nous parler de sa vie. Malheureusement pour Honoré, il n’est pas doué pour les affaires, à 29 ans il a déjà une faillite à son actif. Ce qui est fabuleux chez lui, c’est que rien ne l’arrête, toutes ses idées s’avèrent mauvaises mais il garde une confiance totale en son avenir. « Ensuite, eh bien, il va publier ses œuvres intégrales et devenir riche, écrire des pièces de théâtre et devenir riche, extraire de l’argent des mines de Sardaigne et devenir riche, vendre le bédouck et devenir riche, épouser Eve à la mort de son mari et devenir riche. Donc aucune inquiétude à avoir. Franchement, comment cela pourrait-il tourner mal ? » Titiou Lecoq nous présente un Balzac poissard, un perdant sublime et flamboyant aux tenues extravagantes. Et Honoré, qui est également geignard et d’une formidable mauvaise foi, nous apparait extrêmement sympathique. Immature et naïf, il est également un auteur génial qui a connu la gloire en seulement trois livres. « En trois ans, avec trois livres, Honoré est devenu un écrivain à succès. C’est le moment ou jamais d’assainir ses finances et de régler ces dettes qui lui empoisonnent la vie au quotidien, le stressent, le mettent sous pression permanente. Ou pas. » Un personnage hors-norme qui refusait de se plier aux règles édictées par la société et qui en demandait toujours plus à la vie. On sent la tendresse immense que lui voue Titiou Lecoq. Elle nous parle de lui comme d’ami dans une langue qui dépoussière totalement le genre de la biographie. Mais le ton désinvolte de l’auteure ne doit pas faire oublier l’important travail de fond qui nous permet de mieux connaître la vie de Balzac (et notamment le fait que sa mère n’était pas si mauvaise que cela puisqu’elle lui a prêté de l’argent tout au long de sa vie).

« Honoré et moi » se dévore avec régal. Le style est enlevé, frais, plein d’humour et d’empathie pour l’un de nos plus grands écrivains. Honoré de Balzac reprend vie (et quelle vie !) sous la plume de Titiou Lecoq.

L’avenir de la planète commence dans notre assiette de Jonathan Safran Foer

51gWZvgQMtL

Dans « L’avenir de la planète commence dans notre assiette », Jonathan Safran Foer nous parle du dérèglement climatique et de notre difficulté à croire, à appréhender ce phénomène. Les preuves scientifiques et météorologiques sont là et pourtant nous sommes dans le déni, nous ne sommes pas prêts à sacrifier notre confort, nos habitudes pour sauver notre planète. « Il semble fondamentalement impossible de faire pénétrer la catastrophe telle que nous la voyons se profiler à distance dans l’ici et le maintenant du ressenti. » Nous savons mais nous ne le croyons pas donc nous n’agissons pas. L’avenir, les conséquences de nos actions semblent trop impalpables pour secouer véritablement nos consciences.

Pour Jonathan Safran Foer, le principal problème contre lequel nous devons lutter, c’est l’élevage industriel qui produit une émission massive de gaz à effet de serre et est également responsable de la déforestation. Il faut donc changer nos habitudes alimentaires, arrêter de manger de la viande pour sauver notre planète. Pour nourrir son argumentation, l’auteur n’hésite pas à faire des parallèles avec des moments historiques comme la Shoah (il fait notamment référence à Jan Karski que les américains n’ont pas cru lorsqu’il leur a expliqué le sort réservé aux juifs en Europe) ou le vol de la Joconde, les premiers pas de l’homme sur la lune. Il nous parle également de sa famille, de ses contradictions face à la nourriture. Le constat qu’il fait est juste, il est possible de modifier certains pans de la consommation si nous agissons de manière collective. Mais le discours de Jonathan Safran Foer est tellement brouillon, le fait de passer sans cesse du coq à l’âne noie ses arguments. Le constat en perd de sa force, de son poids. De plus, je ne suis pas convaincue que l’effort collectif suffise. Certes, nous pouvons réduire le taux d’élevage industriel en changeant nos habitudes alimentaires. Mais qu’est-ce que cela va peser face à Trump, Bolsonaro ou à la coupe du monde de foot donnée au Qatar ? Cela ne nous dédouane pas et chacun doit agir mais je reste pessimiste quant à la résolution de ce problème.

Trop brouillon, trop dans l’extrapolation, « L’avenir de la planète commence dans notre assiette » n’a pas réussi à me convaincre que le seul fait d’arrêter de manger de la viande pouvait à lui seul solutionner le problème du dérèglement climatique.

Jouir, en quête de l’orgasme féminin de Sarah Barmak

71bTK2ey5UL

Le livre de Sarah Barmak est de ceux que l’on remarque. Sa couverture affiche le mot jouir en gros caractère rouge sur une photographie d’un couple à table où l’homme lit et où la femme semble s’ennuyer prodigieusement. Le ton est donné, Sarah Barmak ponctue son enquête d’humour ce qui allège son propos et le dédramatise. Pour étudier la sexualité des femmes et leur désir, la journaliste a rencontrer des médecins, des scientifiques mais également interroger des femmes qui jouissent trop ou pas assez et ceux qui tentent de remédier à leurs problèmes (massages, méditation orgasmique, tantra, etc…). « Carnet de voyage aux confins de la jouissance – dans tous ses frémissements et toute sa flamboyance -, ce livre envisage la sexualité féminine moins comme une science pure et dure que comme une forme d’artisanat. C’est une plongée dans l’étrange, dans le merveilleux, et dans le farfelu aussi, parfois. » 

Ce qui frappe à la lecture de cet essai, est la méconnaissance du corps de femmes par les scientifiques et les médecins mais également par les femmes elles-mêmes. Pourtant, le corps de la femme, sa fertilité ont été vénérés dans l’Histoire. Mais la chrétienté et son mépris du corps est passée par là. Au fil du temps, les scientifiques se sont désintéressés du sexe féminin. Et Freud est également à blâmer puisqu’il considérait que seul l’orgasme vaginal était acceptable pour les femmes. Le plaisir féminin, le clitoris lui-même étaient totalement niés. « Pour Vanessa et toutes les personnes possédant ou ayant possédé une vulve, un vagin ou un clitoris, ce n’est pas tant ce qui excite les femmes qui pose question. En revanche, le fait que le corps lui-même, dans son anatomie pure et simple, puisse faire l’objet de tant de répression, de désinformation et d’effacement à travers l’histoire, voilà le véritable mystère à résoudre. » De quoi rassurer les hommes et leur assurer une certaine suprématie sur les femmes. Il y avait donc beaucoup de travail à accomplir pour que les femmes puissent reconquérir leur sexualité.

Sarah Barmak revient également sur un malentendu qui perdure, à savoir la soit disant complexité du plaisir féminin. Elle nous explique que le circuit du plaisir (relation entre le cerveau et les muscles) est aussi complexe chez les hommes que chez les femmes. Celui des hommes peut nous sembler plus mécanique et automatique mais il n’en est rien. Après avoir interrogé de nombreuses femmes, Sarah Barmak en arrive à la conclusion qu’il y a autant de formes de plaisir que de femmes et que l’orgasme n’est en rien obligatoire pour avoir des relations sexuelles satisfaisantes. Les femmes doivent apprendre à prendre du recul par rapport aux normes imposées par la société (ou les films porno !), à se détendre et à dédramatiser l’acte sexuel.

« Jouir, en quête de l’orgasme féminin » est un essai très intéressant, très vivant qui, avec humour, explique aux femmes qu’elles doivent apprendre à se connaître, à explorer leur propre corps et à s’émanciper également au niveau sexuel.