Femmes sur fond azur de Chantal Thomas

Dans « Femmes sur fond azur », Chantal Thomas reprend et enrichit des portraits qu’elle avait écrits à l’été 2024 pour le journal Le Monde. L’autrice y expose le choix de six femmes de s’installer sur la Côte d’Azur à un moment de leurs vies. A l’exception de la dernière, les cinq autres sont nées au 19ème siècle, une époque où les femmes manquent singulièrement d’indépendance et de liberté. Malgré tout, ce sont des femmes au fort tempérament qui vont se réinventer, se libérer au bord de la Méditerranée. Leurs destinées sont très différentes et pour deux d’entre elles tragiques : la cantatrice Sophie Cruvelli qui abandonne sa carrière internationale pour devenir vicomtesse Vigier et s’installe à Nice pour une vie de luxe et de mondanités, la reine Victoria qui s’autorise enfin à revivre sur la Riviera après des années d’un deuil strict, Marie Bashkirtseff qui voulait à tout prix devenir célèbre pour fuir les assignations faites aux jeunes filles de son époque, Katherine Mansfield qui va dans le sud de la France pour soigner sa tuberculose et ne se lassera pas de contempler les splendeurs de la mer, Colette qui apprend dans sa maison de St Tropez à « être seule sans être esseulée » et y trouve la plénitude. Le dernier portrait est celui de la mère de Chantal Thomas dont elle avait déjà parlé dans « Souvenirs de la marée basse ». Jackie retrouva sa liberté, sa spontanéité sur la Côte d’Azur après son divorce.

Comme toujours, l’élégance de l’écriture de Chantal Thomas, son érudition m’ont totalement séduite. Ces six portraits sont emprunts de lumière, d’un souffle d’émancipation, d’une « farouche volonté de vivre ». Et l’académicienne sait nous transporter avec des descriptions somptueuses des paysages, des beautés du monde.

Une histoire silencieuse d’Alexandra Boilard-Lefebvre

« Défile devant moi la vie en instantanées d’une femme vouée à l’oubli, l’histoire d’une femme sans histoire qui raconte peut-être mieux que les grandes victoires l’exercice de vivre auquel nous sommes soumis. » Cette femme, c’est Thérèse Lefebvre née Larin, décédée le 29 septembre 1970 à l’âge de 27 ans et grand-mère d’Alexandra Boulard-Lefebvre. Un jour, le père de l’autrice sort de son portefeuille une petite photo cartonnée, celle de sa mère qu’il garde toujours avec lui. Durant des vacances d’été, il montre à sa fille la maison où il a grandi, celle où Thérèse est morte. Ces deux évènements, ces deux apparitions de sa grand-mère dans sa vie ont donné envie à Alexandra Boulard-Lefebvre d’écrire sur elle. Car, comme l’arrière-grand-mère d’Adèle Yon dont elle parle dans « Mon vrai nom est Elisabeth », Thérèse a été effacée de l’histoire familiale. Personne ne parle d’elle, ne l’évoque. D’ailleurs, peu de temps après son décès, ses affaires ont été débarrassées de sa maison de Chicoutimi.

Dans « Une histoire silencieuse », Alexandra Boulard-Lefebvre alterne la description de photos où figure Thérèse avec des témoignages de sa famille, de ses amis. L’autrice conserve l’oralité des propos tenus et la seule photo que le lecteur pourra voir est celle de la couverture. De ces choix narratifs émerge le portrait évanescent, par fragments, de Thérèse. Une silhouette se dégage, malgré les zones d’ombre, celle d’une jeune femme vive, intelligente brimée par son éducation catholique et le rôle imposé aux femmes dans les années 60. Thérèse a épousé Roger jeune pour fuir sa famille où elle étouffait. Le couple  a quitté Montréal, Thérèse son emploi chez un notaire pour que son mari développe son commerce. Il travaille beaucoup, Thérèse ne connait personne dans sa nouvelle ville, devient mère et s’ennuie profondément. Elle se sent prisonnière mais il est très difficile de divorcer à cette époque, d’autant plus lorsque l’on vient d’une famille aussi croyante. Le portrait, émouvant et sincère, est celui d’une housebound housewife, typique de sa génération.

Alexandra Boilard-Lefebvre reconstitue de façon impressionniste la courte vie de sa grand-mère, plongée dans la mélancolie et la lassitude dues à une vie monotone. Sa fin tragique, son destin brisé m’ont profondément touchée et j’ai beaucoup apprécié l’originalité de la narration choisie par l’autrice.

Le parfum des années d’Evelyne Bloch-Dano

Dans ce nouveau volume de la collection « Ma nuit au musée », Evelyne Bloch-Dano a choisi de passer la nuit du 10 au 11 mars 2025 dans la Villa du temps retrouvé à Cabourg. L’autrice est spécialiste de la Belle Epoque, elle a écrit sur les Zola, Gustave Mahler, Marcel Proust et sa mère. Elle a d’ailleurs, modestement écrit-elle, contribué à la création de cette villa-musée qui se trouve proche de sa propre maison.

Evelyne Bloch-Dano a choisi de passer sa nuit dans la pénombre avec comme seule compagne une lampe torche qui lui permet de redécouvrir les pièces de la villa. Elle s’y promène, la nuit s’étire doucement, silencieusement pendant qu’elle plonge dans le passé. « Je note sur mon cahier : « Le luxe c’est le temps ». Et ce temps que je ne mesure pas, dont je perds même la perception, se déroule comme une suite d’instants présents, sans rupture, sans accroc, des présents qui s’allongent et se prolongent dans la nuit. » L’éphémère et l’éternel se côtoient dans les œuvres qui peuplent la villa.

Marcel Proust et la Belle Epoque sont les points de départ des réflexions nocturnes d’Evelyne Bloch-Dano qui nous rappelle que cette période prend tout son sens dans sa fin tragique : (…) les belles époques ne durent pas. » Ce début du XXème siècle fut un vent de libération des mœurs, un âge d’or qui s’incarne dans les tableaux accrochés au mur de la villa. Anna de Noailles, Rosa Bonheur, Louise Abéma, Sara Bernhardt mais aussi les mondaines comtesse de Greffulhe et Winaretta Singer sont convoquées par Evelyne Bloch-Dano. Avec toutes ces femmes fortes, cultivées, brillantes, défilent sous nos yeux les personnages de la Recherche : Gilberte Swann, Mme Verdurin, la Berma, Albertine, la duchesse de Guermantes. « Pour le lecteur de Proust, le temps et, dans une certaine mesure, la réalité n’existent pas. Il vit dans la projection du texte sur le réel, dans la représentation imaginaire qu’il est venu chercher sur place. Cabourg est devenu Balbec. » Et Evelyne Bloch-Dano nous y transporte durant sa nuit au musée.

« Le parfum des années », titre si joliment approprié pour ce texte qui évoque la fugacité du temps, du bonheur et la nostalgie qui va avec. Captivant, érudit, sensible, cet opus de la collection « Ma nuit au musée » est un régal.

Le château de mes sœurs de Blanche Leridon

Le point de départ de l’essai de Blanche Leridon est un mot manquant, celui désignerait une fratrie féminine (elle évoque la proposition de l’historien Didier Lett d’utiliser le mot sororie). L’essayiste relie cet oubli de la langue française aux nombreux clichés, préjugés qui accompagnent les filles. A travers de très nombreux exemples puisés dans la littérature, l’histoire, la mythologie, la pop culture, Blanche Leridon tente de les déconstruire.

« Les filles nombreuses sont dangereuses, réprouvées ». Entre la loi Salique, l’entail et la dot, les filles coûtent cher à marier et elles ne peuvent pas hériter des biens de la famille (c’est le point de départ de ‘Raison et sentiment » de Jane Austen). Il vaut donc mieux éviter d’avoir plusieurs filles. Cette préférence pour les fils à perdurer très longtemps en Chine, en Inde ou en Arménie. Elle a aussi laissé des traces aujourd’hui dans certaines conditions d’héritage qui privilégient les garçons.

Autre préjugé, les filles doivent ressembler aux petites filles modèles de la comtesse de Ségur. Une fille doit être raisonnable, savoir se contenir et être dociles. Si elles ne le sont pas, si elles s’affranchissent, elles sont considérées comme des sorcières. Et les rapports entre les sœurs ne peuvent être basés que sur la rivalité, la jalousie (elle est peut être inventer de toute pièce comme entre Catherine Deneuve et Françoise Dorléac ou Venus et Serena Williams). Sentiments qui forcément les éloignent avec l’âge adulte, au moment où il faut créer sa propre famille.

Blanche Leridon oppose à ses préjugés de nombreux contre-exemples réjouissants (dont le sien puisqu’elle a deux sœurs) et évoque également la puissance créatrice du groupe (les sœurs Brontë, les sœurs Boulanger, etc…). « En s’ennuyant ensemble, elles peuvent confronter leurs imaginaires, mêler leurs créativités. » L’éducation des sœurs, tournée vers l’intérieur, peut aussi être une source stimulante de création.

Dans « Le château de mes sœurs », la démonstration de Blanche Leridon est limpide, pertinente, son analyse solide et étayée. Son essai se lit avec beaucoup de plaisir notamment grâce à la richesse de ses sources.

Inventer sa chambre à soi de Chantal Thomas

Dans cet essai, inspiré par « A room of one’s own » de Virginia Woolf, Chantal Thomas s’intéresse à trois autrices de nationalités et d’époques différentes : Virginia Woolf, Colette et Patti Smith. Leur point commun est leur volonté farouche de créer et de s’inventer un espace physique ou mental propice à leur épanouissement artistique.

Virginia Woolf écrit en 1928 ce texte génial qu’est « A room of one’s own » où l’une de ses idées majeures est que les conditions concrètes, dans lesquelles on crée, sont essentielles. Il faut de l’argent et une chambre à soi. La sienne sera un atelier au fond du jardin de sa propriété de Rodmell, un lieu paisible, isolé et ouvert sur la campagne du Sussex. Son mariage avec Leonard ne fut jamais une entrave, bien au contraire, il contribue à son indépendance. Ce qui ne fut pas le cas du mariage de Colette et Willy. Comme celui des Woolf, il est possible de le qualifier de mariage littéraire mais il fut une véritable prison pour Colette. Elle mit des années à conquérir sa liberté, à imposer son talent et à trouver son espace de création (Willy ne lui laissait qu’un bout de table). « Car, c’est à partir de la table à écrire, de l’observance d’une règle (une discipline qui lui vient de ses années de prisonnière) qu’elle organise et redessine chaque jour sa chambre à soi ».  

Ce lieu à soi s’élargit avec Patti Smith qui écrit à la table de ses cafés préférés. « Les cafés offrent une alternative à la quête d’un lieu où se poser hors environnement quotidien, familial, de couple. Un lieu qui est une fenêtre sur la ville, sur les gens, sur soi, et où aucune demande, ni tâche à accomplir, ne vient perturber nos élucubrations. » A la fermeture du café ‘Ino à New York, le propriétaire a offert sa table fétiche à Patti Smith qui l’a installée dans son studio de Rockaway Beach. Le lieu à soi, l’espace de liberté nécessaire à la création se réinventent pour chacune.

Aux vies de ces trois autrices, Chantal Thomas entrelace ses propres souvenirs, sa propre recherche de temps à soi et d’un lieu pour créer. L’ensemble est un hommage sensible et délicat à Virginia Woolf, Colette, Patti Smith et une ode à la liberté de penser et de vivre.

La collision de Paul Gasnier

Le 6 juin 2012, dans le quartier de la Croix Rousse à Lyon, une femme à vélo est percutée par une moto. Le conducteur, Saïd, roulait à 80 km/h en roue arrière et il perdit le contrôle de son véhicule. La cycliste décédera une semaine après l’accident. Cette femme était la mère de Paul Gasnier, aujourd’hui journaliste à Quotidien. Dix ans plus tard, lors de la campagne présidentielle, les propos d’un candidat d’extrême-droite vont l’emmener à interroger les faits douloureux vécus en 2012. « La correspondance entre mon vécu et son fantasme politique n’a pas cessé de me hanter depuis cette campagne présidentielle, où il faut martelé que l’immigration provoquait de la délinquance et qu’il était urgent d’en protéger les Français. Il fallait le reconnaître : l’extrême-droite avait mis le doigt, avec talent, sur cette confusion et cette colère que j’avais intimement vécu. » Pour dépasser cette colère, « pour comprendre à défait de pardonner », Paul Gasnier va enquêter avec rigueur sur le fait divers qui a bouleversé sa vie. Il s’appuie sur les rapports médicaux, de police, le dossier d’instruction, le récit de témoins pour essayer d’appréhender la généalogie de la violence urbaine. A partir de l’histoire de sa mère et de celle de Saïd, il élargit son propos, essaie de saisir ce qui fracture la France aujourd’hui. Paul Gasnier mélange le récit à l’enquête avec sérieux, sans pathos et avec humanisme. La sobriété et le recul, dont il fait preuve, n’empêchent pas l’émotion et l’on sent la douleur profonde, le deuil terrible qui frappa une famille unie et sans histoire.

« La collision » est un texte remarquable d’intelligence, de réflexion et de justesse où la colère ne met pas à mal les convictions de son auteur.

L’appel de Leila Guerriero

Pendant presque deux ans, la journaliste argentine Leila Guerriero a côtoyé Silvia Labayru mais également se proches, ses amis. En 1976, Silvia est âgée de 20 ans, elle est enceinte de cinq mois et elle fait partie des Montoneros, un groupe péroniste paramilitaire. Le 29 décembre, elle est arrêtée, enfermée à l’ESMA (Ecole de mécanique de la marine) qui fut un centre clandestin de détention sous la dictature. Durant deux ans, elle y fut torturée et violée. Silvia fut l’une des trois plaignantes a intenté un procès à ses bourreaux en 2014.

Ce qui est particulièrement intéressant dans l’histoire de Silvia est sa sortie de l’ESMA. On imaginerait un moment heureux, un accueil réjoui de la part de son entourage. Mais la jeune femme sera reniée, rejetée. Si elle a survécu, c’est forcément qu’elle a trahi. Leila Guerriero montre bien les mécanismes mis en place par les militaires pour semer le doute. Beaucoup de prisonniers de l’ESMA sont exécutés rapidement. Ceux qui ne le sont pas, sont rééduqués et donc mal vus à leur sortie. Les conditions de détention de Silvia ont posé question à ses proches. Elle avait le droit de sortir régulièrement, de les voir, l’un de ses geôliers l’emmenait dîner. De quoi rendre ses camarades Montoneros suspicieux. Le portrait de Silvia Labayru est fait de zones d’ombre que Leila Guerriero tente d’éclaircir au fur et à mesure de ses nombreux entretiens et que se noue une relation de confiance avec Silvia. Cette dernière fait montre d’une incroyable force de caractère, elle ne laisse pas son passé l’engloutir et continue à avancer.

« L’appel » est un livre très dense, qui demande une certaine attention et qui nous livre le portrait saisissant d’une femme mais également d’une époque sombre de l’histoire argentine.

Traduction Maïra Muchnik

Le veuf noir du Grand Canyon de Vincent Manilève

Robert Spangler est un homme séduisant, affable, charismatique que tout le monde apprécie. Le malheureux homme voit le sort d’acharner sur lui depuis 1978. Il est en effet trois fois veufs : sa première femme Nancy s’est suicidée après avoir assassiné leurs deux enfants adolescents ; sa deuxième femme Sharon est morte suite à une overdose de médicaments ; sa troisième femme Donna a fait une chute mortelle d’une falaise du Grand Canyon où Robert aimait randonner. Cela finit par faire beaucoup pour un seul homme et la police commence à regarder de plus près la mort de ces trois femmes.

Le récit de la vie de Robert Spangler n’est évidemment pas baser sur le suspens et la question de  savoir s’il a tué ou non ses femmes. Le destin ne s’est bien entendu pas acharner sur lui durant toutes ses années, il est bien le meurtrier de ses épouses et enfants. En raison de la personnalité de Spangler, de son art consommé du mensonge, personne (ou presque, l’ex-mari de Donna et leurs enfants sont plus sceptiques)  n’a mis en doute sa version des faits. L’enquête de Vincent Manilève se dévore comme un roman, les faits sont méthodiquement exposés. Comme toujours avec la collection Society, l’affaire est recontextualisée, inscrite dans un territoire que l’auteur a visité dans le cadre de son enquête. Ici, nous sommes plongés dans l’un des sites les plus impressionnants des États-Unis : le Grand Canyon. Robert et sa deuxième femme ont fait partie des « canyoneers », des randonneurs qui explorent en profondeur le canyon. Sharon a d’ailleurs écrit un livre référence sur le sujet « On foot in the Grand Canyon ».

L’affaire de Robert Spangler s’étale de 1978 à 2000, date à laquelle il sera arrêté. Il mourra d’un cancer l’année suivante. Sa personnalité complexe, la durée de ses méfaits rendent l’enquête de Vincent Manilève captivante.

Mon vrai nom est Elisabeth d’Adèle Yon

« Si je devais qualifier la relation qui se noue alors avec cette arrière-grand-mère que je n’ai pas connue, si j’avais suffisamment de souvenirs de cette période obscure qu’est l’adolescence pour le faire, je dirais que son idée fait naître ma première véritable peur : celle d’être folle. » Cette inquiétude a touché toutes les femmes de la famille d’Adèle Yon, comme si la schizophrénie de leur aïeule était héréditaire ou contagieuse. Le souvenir d’Elisabeth, appelée Betsy, plane sur la famille sans qu’elle ne soit jamais évoquée. Malgré les non-dits et les réticences des membres de sa famille, Adèle Yon continue à questionner, à gratter là où ça fait mal pour découvrir l’histoire de son arrière-grand-mère.

Au travers de documents d’archives (notamment ceux de l’asile), de lettres, de témoignages de sa famille, Adèle Yon dresse le portrait édifiant et bouleversant de Betsy. Née en 1916 à St Germain-en-Laye dans une famille bourgeoise, elle fut mariée à André à 24 ans et elle a six enfants en sept ans. Exubérante, ayant un grand besoin de liberté et fragilisée par ses grossesses à répétition, Betsy fut diagnostiquée schizophrène et elle a subi des traitements d’une violence inouïe (électrochocs, cure de Sakel qui est l’enchainement de comas hypoglycémiques), avant d’être lobotomisée et internée pendant dix sept ans à la demande de son mari et de son père.

Ce qui m’a frappée, c’est l’évidente incompatibilité entre Betsy et son futur mari, un catholique forcené qui veut que sa femme soit une sainte. Dans les documents de l’hôpital, les symptômes de Betsy ne correspondent pas à la schizophrénie mais il fallait se débarrasser de cette épouse trop vivante, trop enjouée, trop sensible et donc dérangeante. Ce qui est également édifiant dans l’enquête d’Adèle Yon, c’est l’usage de la lobotomie qui n’a jamais eu pour but de soigner. Elle n’a aucune fonction thérapeutique mais uniquement un rôle social. Grâce à cette opération, les femmes rentrent dans le rang et redeviennent de bonnes ménagères, de bonnes mères. Le destin de Betsy fait écho à beaucoup d’autres, j’ai pensé à Rosemary Kennedy, Sylvia Plath, Camille Claudel mais également au superbe roman de Maggie O’Farrell « L’étrange disparition d’Esme Lennox ».

Adèle Yon redonne vie à son arrière-grand-mère grâce à son enquête obstinée. Un destin brisé, étouffé comme celui de nombreuses femmes dont le goût pour la liberté effrayait les hommes. Un livre évidemment bouleversant.

Woolf d’Adèle Cassigneul

En cette année du centenaire de la publication  de « Mrs Dalloway », de nombreuses publications sur Virginia Woolf ont fleuri sur les étagères des librairies. La plus originale est sans aucun doute celle d’Adèle Cassigneul dans la collection « Icônes » des éditions Pérégrines. La forme du texte est surprenante puisqu’elle mélange des paragraphes denses de réflexions avec des passages plus poétiques, plus déstructurés. L’essai est également singulier dans la manière qu’a Adèle Cassigneul de regarder, d’analyser l’œuvre woolfienne. 

« Défitichisons » me semble le maitre mot de « Woolf ». Le statut d’icône de l’autrice anglaise (sa photo de profil est devenue un objet commercial), qu’elle n’a jamais souhaité, masque en effet son œuvre mais également celles d’autres artistes ou penseuses. Adèle Cassigneul souhaite donc faire descendre Virginia Woolf de son piédestal pour mieux la lire et mettre en lumière celles qui ne le sont jamais (c’est notamment le cas des femmes qui ont travaillé pour les Woolf à la Hogarth Press ou à Monk’s House). 

L’essai aborde de nombreux thématiques : l’importance de la mère disparue trop tôt, le travail d’éditrice (la composition typographique des textes publiés aurait permis à VW de déconstruire la langue), de journaliste (VW a toujours vécu de sa plume), de remodelage de la phrase pour bouleverser l’ordre établi. 

Mais Adèle Cassigneul souhaite également montrer les limites de Virginia Woolf. Elle a tendance à perpétuer « (…) un canon de génies littéraires reconnues » au travers de ses  textes et ainsi d’invisibiliser la grande diversité et richesse  des écrits publiés à la même époque. De même, les questions de race semblent absentes de ses réflexions. Malgré ses efforts pour sortir des carcans de son époque. « VW était une femme de son temps, un temps qu’elle n’a pas su excéder et dont elle reflète les possibles comme les limites. » 

Loin de l’image mélancolique et spectrale de Virginia Woolf, Adèle Cassigneul nous offre un portrait vivant, foisonnant de l’autrice. Il ne faut pas figer Virginia Woolf mais sans cesse la lire et la relire en la faisant dialoguer avec des textes de féministes contemporaines. Une lecture particulièrement enrichissante.