Asphalte de Matthieu Zaccagna

41xPjZnSqML._SX195_

Victor court dans les rues de Paris, à perdre haleine. Son corps souffre, peine mais il ne s’arrête pas. Victor fuit, il cherche à oublier son passé, sa mère qui n’est plus. Surtout, il veut échapper à son père, de plus en plus violent, de plus en plus incontrôlable. Victor épuise son corps pour faire taire son esprit. Dans la nuit parisienne, il fera des rencontres qui s’avèreront décisives.

« Asphalte » est le premier roman de Matthieu Zaccagna ; tendu, percutant, ce texte est parfaitement maîtrisé. A l’image de Victor, les phrases vont vite, elles sont courtes et incisives. Les premières pages nous montrent ce jeune homme en plein effort, on ne sait pas après quoi il court ou ce qu’il fuit. Matthieu Zaccagna distille petit à petit son histoire passée et son présent douloureux. Le remarquable travail de la langue colle à chaque état d’âme de Victor, transcrit par son rythme ce qu’il ressent. Le corps, ses souffrances hantent les pages d' »Asphalte », l’endurance transforme Victor et fera partie de sa quête d’indépendance.

Le roman de Matthieu Zaccagna est nerveux, intense et il se lit dans un souffle. Des débuts plus que prometteurs.

24 fois la vérité de Raphaël Meltz

24-fois-La-verite

1913, Adrien s’est offert une caméra Pathé-Kok, la première caméra pour le grand public. Il aime les nouvelles inventions et prend plaisir à filmer ceux qui l’entourent. Sa petite fille de onze ans, Hélène, est également passionnée par cette caméra. Elle semble avoir un sens inné du cadre et regorge d’imagination. Elle décide un jour de filmer son petit frère, Gabriel, en mettant la caméra sur un chariot et en le faisant glisser le long du couloir. Hélène invente le travelling sans le savoir et malheureusement elle ne verra jamais le résultat de son idée. Hélène meurt quelques jours après dans un accident laissant Gabriel seul et hanté par son absence.

« La photographie, c’est la vérité et le cinéma, c’est 24 fois la vérité par seconde », la phrase de Jean-Luc Godard donne son titre et sa structure au roman ambitieux de Raphaël Meltz. L’histoire, que développe le livre, est celle de Gabriel racontée par son petit-fils Adrien. Vingt-quatre chapitres sont consacrés à Gabriel comme vingt-quatre instantanés de sa vie qui durera un siècle (1908-2009). Cette vie est portée par l’amour de la caméra, de filmer sans cesse. Gabriel poursuit ce que sa sœur a commencé. Sa perte, le manque de la jeune fille marquent les pages du livre et se prolongent sur la descendance de Gabriel qui ne sera constituée que de fils uniques.

Gabriel est un témoin privilégié de l’Histoire, il travaille pour les actualités filmées chez Gaumont puis chez Pathé. Il capte, enregistre le réel : l’enterrement de Sarah Bernhardt, le prix Goncourt d’André Malraux, la venue et l’assassinat du roi Alexandre Ier de Yougoslavie, le retour d’Édouard Daladier des accords de Munich, la libération du camp de Dachau. Un siècle s’imprime sur les pellicules de Gabriel. En contrepoint de ces vingt-quatre chapitres, nous découvrons la vie du petit fils, Adrien, qui vit dans la maison de Gabriel. Ce dernier a su avancer, créer une famille malgré la blessure originelle alors qu’Adrien fait du sur-place. Il fait un métier alimentaire (journaliste sur les nouvelles technologies) et se rêve écrivain à temps plein. La vie de son grand-père pourrait être sa porte de sortie. Les chapitres consacrés à Adrien offrent des réflexions sur l’évolution du cinéma, de ses techniques mais aussi sur la banalisation des images, leur authenticité et leur capacité à garder les traces du passé.

« 24 fois la vérité » est un roman dense, riche de questionnements, touchant grâce à ses personnages construits et incarnés, et habité par le fantôme d’une petite fille de onze ans.

Pourquoi pas la vie de Coline Pierré

Sans-titre

Dans la nuit du 10 au 11 février 1963, la poétesse Sylvia Plath se donne la mort en mettant sa tête dans le four, s’intoxiquant ainsi au gaz. Les deux enfants, qu’elle a eu avec Ted Hugues, dorment à l’étage et seront sauvés au matin par la venue d’une infirmière. Et si, au moment fatidique, la petite Frieda s’était mise à pleurer ? Et si sa mère était montée la consoler plutôt que d’ouvrir le gaz ?

Coline Pierré offre donc une seconde chance à Sylvia Plath dans son roman et ce postulat de départ m’a beaucoup plu. Elle revient sur la vie de la poétesse et sur ce qui l’a conduite à vouloir se suicider : la dépression qui hante sa vie depuis l’adolescence, la séparation avec Ted Hugues, son besoin de réussir (sa vie personnelle comme sa vie professionnelle). « Peut-être que c’est précisément là que se trouve le problème, pense Sylvia : l’absence de hiérarchie. Non pas de tout vouloir, mais de tout vouloir avec la même intensité. Quel sens y a t-il à ambitionner d’être une épouse parfaite autant que la meilleure poétesse possible ? » Coline Pierré montre une Sylvia Plath qui lentement, avec l’aide d’amis, apprend à survivre jour après jour avant d’envisager de vivre véritablement. L’autrice invente également un projet totalement fou, fantasque mais également réjouissant : l’adaptation de « La cloche de détresse » en comédie musicale ! Un spectacle que l’on imagine dans l’esprit du Swinging London qui commence à poindre. Un vent de liberté qui redonne un peu d’espoir et d’optimisme à la poétesse.

A travers cette uchronie, Coline Pierré nous montre sa connaissance et son admiration pour Sylvia Plath et c’est sans doute ce qui rend l’ensemble parfaitement crédible. L’écriture est extrêmement plaisante, positive et ce fut un plaisir de découvrir le travail de l’autrice. J’en profite pour vous conseiller la lecture de « La cloche de détresse », l’unique roman de Sylvia Plath, si poignant.

Merci aux éditions de L’Iconoclaste pour cette découverte.

Un été de Vincent Almendros

livre_galerie_9782707344250

Pierre, le narrateur, embarque à Naples sur le voilier de son frère Jean. Le premier est accompagné par sa nouvelle compagne Lone, une thésarde suédoise, tandis que le second navigue avec Jeanne, qui partage sa vie depuis sept ans. Celle-ci a fréquenté Pierre avant de rencontrer Jean. Dans la chaleur étouffante d’un été napolitain, le bateau quitte le port pour prendre la direction de Capri. « Pour nous distraire, Jeanne nous invita à regarder le Vésuve au loin. Le volcan ressemblait à un volumineux nuage de brume. Mon regard glissa sur la côte, embrassant d’un coup toute la baie ouverte sur le large. Ce n’était pas seulement de Naples que nous nous éloignions, mais de la terre elle-même, ferme et rassurante. »

Après avoir découvert Vincent Almendros avec « Faire mouche », je le retrouve avec grand plaisir dans « Un été ». Cet auteur a l’art de mettre en place des atmosphères intrigantes, troubles en peu de pages et avec une belle économie de moyen. « Un été » évoque « Plein soleil » de René Clément par son côté thriller à ciel ouvert. Nos quatre personnages sont coincés sur un bateau de taille réduite. L’ambiance devient rapidement irrespirable entre canicule et tension dramatique. L’ancienne relation entre Jeanne et Pierre est au cœur de ce huis-clos. Les corps se croisent, se frôlent, s’électrisent. Et la marque de fabrique de Vincent Almendros est la qualité de ses chutes qui surprennent, saisissent le lecteur. C’est bien le cas ici avec une fin bien cruelle pour le narrateur.

En peu de mots, Vincent Almendros nous plonge dans une atmosphère où règne le malaise et le malentendu. Tout est fait avec talent, subtilité et suggestion.

Feu de Maria Pourchet

21NyJtIc2RS._SX195_

Laure a quarante ans, deux filles, un mari, une maison à Ville-d’Avray et un emploi de maître de conférences à l’université de Cergy. Clément a cinquante ans, un chien nommé Papa et un travail dans une banque, très rémunérateur et ennuyeux. A priori, ces deux-là n’auraient jamais du se croiser. Pourtant, leur rencontre va bouleverser leurs vies. Après l’avoir invité au restaurant, Laure convie Clément à participer à un colloque. Le courant passe bien entre eux. Une étincelle qui va rapidement se transformer en passion incandescente et dévorante.

L’intrigue de « Feu » est à priori des plus ordinaires : un adultère, une femme qui a tout pour être heureuse et qui pourtant rêve d’une autre vie. Et pourtant, Maria Pourchet réussit à rendre très singulier son dernier roman. Chacun des deux personnages prend la parole à tour de rôle : Laure se questionne, analyse la situation à la deuxième personne du singulier, tandis que Clément s’adresse à son chien et parfois à sa mère dans un monologue névrosé. Les moindres détails, les moindres soubresauts de cette passion, qui naît entre eux, sont disséqués par l’autrice. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cette histoire d’amour ou de sexe, n’est guère enviable. Mensonges, lâcheté, dérobade, mesquinerie l’émailleront, les moments heureux sont peu nombreux et ne durent jamais. Marie Pourchet use de beaucoup de cruauté, de cynisme (ou d’une extrême lucidité) dans son texte. Ses deux personnages n’avaient que peu d’aptitudes pour la joie ou le bonheur. Clément est perpétuellement en train de se dénigrer, il a déjà abdiqué et ne croit plus en rien. Laure s’enflamme sans réfléchir aux conséquences, comme une adolescente qui se fiche de blesser ses proches.

En plus de ses éléments, la langue fait l’originalité de ce roman. Elle est rapide, cinglante, incandescente et nous happe. Peut-être est-elle un peu froide à force de cynisme et m’a empêchée d’éprouver de l’empathie pour Laure et Clément.

« Feu » est un texte bouillonnant, flamboyant par sa langue et sa construction qui m’a néanmoins laissée un peu à distance.

L’instant précis où Monet entre dans l’atelier de Jean-Philippe Toussaint

L-instant-precis-ou-Monet-entre-dans-l-atelier

« Je veux saisir Monet là, à cet instant précis où il entre dans l’atelier, où il passe la frontière entre la vie, qu’il laisse derrière lui, et l’art, qu’il va rejoindre. » Dans son court texte, Jean-Philippe Toussaint se penche sur les dernières années de Claude Monet. Entre 1916 et 1926, le peintre s’attaque à son dernier travail, sa dernière bataille avec la peinture et les couleurs : les Nymphéas. L’écrivain veut capter ce moment où Monet se plonge dans son art, au point d’oublier le reste : la guerre qui gronde, la vue qui baisse dangereusement, la mort qui approche.

Ce que Jean-Philippe Toussaint exprime merveilleusement bien, c’est ce que représente les Nymphéas pour son auteur et pour ceux qui les découvriront après leur installation au Musée de l’Orangerie : « Car ce qu’il dépose, jour après jour, sur la toile, ce n’est pas tant des couleurs mouillées d’huile dans leur matérialité moelleuse, c’est la vie même, dans ses infimes variations, métamorphosées en peinture. Ce que Proust avait fait avec des mots, en transformant ses sensations et son observation du monde en un corpus immatériel de caractères d’imprimerie, Monet le fera avec des couleurs et des pinceaux. » 

Œuvre unique, les Nymphéas auront été sans cesse retouchés, remaniés par Monet qui imagina, avec son ami Georges Clemenceau, un lieu spécifique pour les mettre en valeur. Si vous n’êtes jamais allés au Musée de l’Orangerie, je ne peux que vous conseiller de vous y rendre tant ce lieu est en parfaite adéquation avec les toiles de Monet. Il permet de mettre en valeur l’incroyable feu d’artifice de couleurs, leur vibration, leur intensité et la vitalité de la touche du peintre.

En peu de pages, Jean-Philippe Toussaint rend magnifiquement le caractère exceptionnel de cette œuvre, la relation particulière de l’artiste avec elle. « L’instant précis où Monet entre dans l’atelier » est un texte infiniment délicat qui me permet de retrouver la plume de l’auteur que j’apprécie beaucoup.

Faire mouche de Vincent Almendros

CVT_Faire-mouche_3893

Pour le mariage de sa cousine Lucie, Laurent revient à Saint-Fourneau, un petit village de montagne où il n’a pas remis les pieds depuis longtemps. La famille Malèvre est assez réduite, il ne reste que la mère de Laurent et le père de Lucie. Ces deux-là partagent d’ailleurs le même toit. Les relations sont assez tendues depuis les morts accidentelles (ou pas) de la mère de Lucie et du père de Laurent. Ce dernier n’est pas venu seul à Saint-Fourneau, il est accompagné par une amie, Claire. Il la fait passer pour sa femme, Constance, auprès de ses proches. Le couple semble s’être gravement disputé, ce qui ne contribue pas à détendre l’atmosphère.

Je découvre Vincent Almendros avec « Faire mouche » et son univers avait vraiment tout pour me plaire. Dans ce roman, nous sommes chez Simenon, chez Chabrol avec une atmosphère trouble, ambigüe dans une petite ville de province en décrépitude. Dès le départ, un malaise insidieux s’installe. Cela tient à la froideur des relations entre les membres de la famille. Mais aussi aux rumeurs qui ont couru sur la mère de Laurent qui aurait empoisonné son mari et essayé de faire la même chose avec son fils. La mère devient une figure inquiétante, menaçante sans que l’on sache ce qui est véritablement advenu. Après tout, doit-on réellement croire ce que nous dit Laurent ? Il est aussi taiseux que le reste de la famille et son mensonge sur l’identité de Claire questionne.

Tout le talent de Vincent Almendros se trouve dans les non-dits, les double-sens. L’auteur s’applique à choisir avec une grande précision les termes qu’il emploie. Des thèmes sont développés tout au long du roman : la décomposition (les mouches, la charogne dans la forêt), la mort (l’oncle malade, les urnes funéraires du père et de la tante mises en évidence). Les protagonistes, l’intrigue et les mots eux-mêmes contribuent à l’inconfort du lecteur, à faire naître chez lui une certaine inquiétude.

« Faire mouche » est un roman noir parfaitement maîtrisé à l’ambiance et aux non-dits pesants. L’économie de moyen, les jeux sur les double-sens des mots m’ont enchantée. Un court roman à déguster avec un vin de noix !

Triste boomer d’Isabelle Flaten

image_0757919_20220102_ob_b70a55_triste-boomer

John est nouvellement retraité et le vit mal. Ancien star-uper, ancien workaholic, il déprime et s’ennuie dans son grand appartement parisien. Il passe beaucoup de temps sur son ordinateur, John, et c’est ainsi qu’il se met à chercher des nouvelles de ses ex. L’une d’elles titille tout particulièrement sa curiosité : Salomé. John découvre qu’elle a fait son chemin dans la vie. Salomé est devenue duchesse et vit dans un château. Magie d’internet, il est si simple de reprendre contact, mais le message de John obtiendra-t-il une réponse ?

Isabelle Flaten nous entraine dans un conte de fée romantique mais surtout ironique. Elle se moque gentiment de nos deux tourtereaux sur le retour : John qui est incapable de rester tranquille et imagine un nouveau projet par seconde, Salomé, transfuge de classe qui n’est plus si à l’aise dans son vaste domaine. A travers leurs retrouvailles, Isabelle Flaten traite de thèmes d’actualité : le rapport au travail, la réussite sociale, la vie en communauté sur un mode écolo, le grand âge. Sous la légèreté de l’intrigue, l’autrice souligne les excès, les stupidités de notre époque.

Ce qui fait le charme de « Triste boomer » est l’originalité de la narration. Ce ne sont pas John et Salomé qui nous content leur histoire mais l’ordinateur du premier et le portrait d’un ancêtre du mari de la seconde. Se rajoutent à ces deux objets, deux voisines de John qui cancanent et l’espionnent sans vergogne. Ces trouvailles narratives fonctionnent à merveille et donnent un ensemble des plus amusants.

Me voilà à nouveau séduite par un texte d’Isabelle Flaten, « Triste boomer » est un roman vif, enlevé, drôle et un brin mélancolique.

L’autre moitié du monde de Laurine Roux

Moitiedumonde-couvok

Espagne, années 30, la jeune Toya vit dans le delta de l’Ebre où ses parents s’épuisent à travailler pour la Marquise et sa famille. Le père travaille dans les rizières avec de nombreux paysans, corvéables et punissables à merci. La mère est cuisinière, son sort pourrait paraitre plus enviable si le fils de la Marquise ne la considérait pas comme sa chose. Mais la colère gronde et elle gagne de plus en plus de régions espagnoles. Toya entend des conversations, suit les paysans qui se réunissent la nuit autour d’Horacio, l’instituteur. La lutte anarchiste est en marche pour libérer les paysans du joug de leurs maîtres. Le combat sera sanglant, la vie de Toya en sera à jamais bouleversée.

Le troisième roman de Laurine Roux m’a totalement transportée grâce à son ampleur, son souffle romanesque. Encore une fois, son remarquable talent de conteuse se met au service de personnages attachants et incarnés. C’est tout particulièrement le cas avec les femmes du roman. Toya traverse un moment charnière de sa vie et de l’Histoire de son pays, elle sera à jamais habitée par les fantômes de ceux partis trop tôt. Et il y a également sa mère, Pilar, extraordinaire cuisinière dont l’infinie tendresse sera mise à mal par la brutalité des hommes. La révolution sociale comme la montée en puissance de Franco viennent fracasser la destinée des personnages du roman pour lesquels on tremble durant la lecture.

La nature reste au cœur du travail de Laurine Roux. La terre est bien évidemment essentielle pour les paysans qui la cultivent. Elle ne leur appartient pas et elle sera à l’origine de leur combat. Le delta est toujours présent, il accompagne, il entoure les protagonistes. Les descriptions précises et délicates de l’autrice donnent de l’épaisseur aux paysages qui ne sont pas un simple décor. « Luz se met en route au plus fort de la chaleur. Le ventre des nuages pendouille à crever. Elle passe devant des baraques aux volets cloués, des pergolas tordues par la végétation ; la poussière danse derrière la roue de son vélo. Petit à petit, les contours de la colline se précisent, on dirait que les plantes l’appellent – rejetons de broussailles, gourmands d’agrumes. » Entre la nature et la cuisine de Pilar, Laurine Roux nous entraine dans un univers de sensations, d’odeurs, de lumière.

Avec une plume fluide et vibrante, Laurine Roux nous conte la destinée de Toya, de sa jeunesse à sa vieillesse aux bords des rizières du delta de l’Ebre. L’intime et le politique s’entrecroisent pour nous offrir un roman fort et terriblement émouvant.

Felis Silvestris d’Anouk Lejczyk

9782490834082-475x500-1

Felis a tout quitté pour s’installer dans une forêt qui est menacée de destruction par la Firme. Elle a laissé derrière elle une famille, inquiète, et son nom de naissance. Elle ne donne aucune nouvelle à ses proches et vit en communauté au cœur de la forêt. Sa sœur tente de comprendre Félis, jeune femme fragile et perpétuellement en révolte. « Être la même chaque jour : tu ne pouvais pas. Être celle qu’on attendait que tu sois : tu ne voulais pas. Te satisfaire de cette vie-là : impossible ! Plus rien ne te guidait hormis tes voix, trop nombreuses pour être d’accord, trop imprévisibles pour être domptées. Alors tu suivais celle qui parlait le plus fort, à tort ou à raison. Ton corps devenait une maison ambulante, des pilotis à la place des pieds. »

« Felis Silvestris » est le premier roman d’Anouk Lejczyk et il prend la forme d’un long monologue, celui de la sœur de Felis. Elle s’adresse à l’absente, tente de faire le lien entre celle-ci et leurs parents séparés. Felis, élément perturbateur de la tranquillité  familiale, a laissé un vide immense et douloureux en partant. Le monologue de la sœur tente de combler ce trou noir qu’est l’absence. Et pour ce faire, elle imagine la vie que mène Felis dans la forêt, les gens qu’elle côtoie. Elle parle également de sa vie dans un petit appartement, ses choix, ses questionnements sur son avenir, son enfance. Elle-même semble sur le départ. Les parents pallient l’absence de façon différente : la mère s’inquiète des conditions de vie de Felis, se documente sur les forêts, le père fait des recherches sur la maladie de Lyme qu’il est sûr que Felis va attraper. Les trois personnages sont figés dans leur solitude, leur tentative de compréhension en attendant un signe, un retour de Felis. Le texte d’Anouk Lejczyk est mélancolique, sensible. Il est ponctué par une question : « Et ta sœur, elle en est où, elle fait quoi ? » à laquelle la narratrice apporte une réponse différente à chaque fois, essayant ainsi d’expliciter le parcours de Felis.

« Felis Silvestris » est un beau premier roman qui nous plonge au cœur d’une famille déchirée et de la blessure béante créée par l’absence de Felis.