Une femme en contre-jour de Gaëlle Josse

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La vie et la redécouverte de la photographe Vivian Maier a de quoi fasciner. A l’aide d’une documentation solide, Gaëlle Josse entreprend de nous raconter la vie de cette femme mystérieuse et secrète. L’auteure nous montre une femme éprise de liberté (en 1959, elle fera seule le tour du monde pendant 9 mois) qui prenait en photo les déclassés du rêve américain : les marginaux, les exclus, les noirs, les Hispanos. « Sa distance de déclenchement, sa proximité avec le sujet est celle que je ressens comme « la bonne distance ». Au contact. Directe. Clochards, ouvriers épuisés, ivrognes ramassés par la police, enfants de la rue, couples de tous les âges, adolescents. Ils la regardent. Elle les voit. Elle les reconnaît. Photographier, c’est incorporer le sujet, symboliquement. Pour cette raison-là, et pour nulle autre, il n’y a pas de voyeurisme dans son travail, en dépit des scènes de disgrâce, de désespoir, d’abandon. » 

Gaëlle Josse explique également parfaitement à quel point Vivian Maier était un être paradoxal. Vivian est une photographe née, elle a pris des milliers de clichés, ne se séparait jamais de son appareil photo. Mais jamais elle n’a montré un seul de ses clichés. (Gaëlle Josse la compare à d’autres artistes dont le geste artistique était vital sans que cela leur apporte une notoriété de leur vivant : Ossip Mandelstam, Fernando Pessoa ou Franz Schubert). Pire, elle n’en fit développer que très peu. Autre paradoxe à son propos, l’avis des gens sur elle. Elle fut nurse, certains enfants gardent d’elle un souvenir ému (trois frères la sauveront de la misère à la fin de sa vie) et d’autres disent qu’elle fut une tortionnaire. La personnalité de Vivian Maier se dérobe sans cesse et l’on ne peut savoir si elle aurait apprécié la notoriété qui lui a été offerte par la découverte de ses photos par John Maloof en 2007.

Le livre de Gaëlle Josse est d’ailleurs lui-même paradoxal. L’auteure souligne bien le mystère de cette personnalité mais cela met son sujet trop à distance. J’ai trouvé que Vivian Maier était désincarnée, trop lointaine. Peut-être est-ce également dû au côté très factuel de cette biographie, très linéaire. Une personnalité comme celle de Vivian Maier aurait peut-être mérité un peu plus de fantaisie, d’originalité.

Malgré une belle écriture et un travail documenté, « Une femme en contre-jour » n’a pas su me séduire et je n’ai pas senti de plus-value par rapport au documentaire  » A la recherche de Vivian Maier » que j’avais vu à sa sortie en 2014. Néanmoins, je conseillerais cette biographie à ceux qui ne connaîtrait pas du tout la vie romanesque de la photographe.

A son image de Jérôme Ferrari

 

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Antonia est photographe de mariage. Elle officie aujourd’hui à Calvi. Comme cet emploi n’est pas celui dont elle rêvait, elle s’amuse à faire courir les mariés sur une plage jusqu’à essoufflement. Après le mariage, elle croise, dans les rues de la ville, un groupe de légionnaires parmi lesquels se trouve Dragan D. qu’elle avait rencontré lors de la guerre en ex-Yougoslavie. Ils discutent longuement. Antonia reprend la route pour rentrer chez elle dans le sud de l’île. Et là, c’est l’accident, la voiture sort de la route, plonge dans le ravin. Antonia est tuée sur le coup.

« A son image » est le dernier roman de Jérôme Ferrari et comme toujours son projet littéraire est ambitieux. Le roman s’ouvre sur la mort de son héroïne et il sera ensuite une analepse. Chaque chapitre  est une étape de la messe de l’enterrement d’Antonia. Le prêtre qui officie est le parrain de la défunte. C’est lui qui la tenait lors de son baptême alors qu’il n’avait pas encore trouvé sa vocation. C’est lui encore qui lui offrit son premier appareil photo pour ses quatorze ans. Il fut, à son corps défendant, l’instrument de la malédiction d’Antonia. Il se doit d’être respectueux de la liturgie durant l’enterrement, il est présent en tant que prêtre et non en tant que parrain. Mais tout au long de la cérémonie, il repense à la vie d’Antonia, à sa carrière de photographe.

Et le roman est également une réflexion sur la photographie. Antonia devient photographe dans les années 80. C’est encore une fois son parrain qui intervient pour lui trouver du travail dans un journal local. Elle doit photographier les fêtes de village, les concours de pétanque, etc… Tout ce qui lui semble insignifiant. Même photographier les conférences secrètes des nationalistes ne donne pas de sens à son travail. Elle les connaît, a grandi avec eux, elle sait à quel point tout cela n’est que mise en scène ridicule. C’est pour cela qu’elle décide de partir en Yougoslavie au moment de la guerre, elle veut se confronter à l’irreprésentable et trouver du sens à son métier. Jérôme Ferrari interroge les photos de guerre, leur puissance mais aussi leur possible obscénité. Il évoque d’ailleurs deux photographes dans son livre : Gaston Chéreau qui a couvert le conflit entre les Italiens et les Turcs en Libye en 1911-12 (Jérôme Ferrari a écrit un essai sur lui avec Olivier Rohe « A fendre le cœur le plus dur ») et Rista Marjanovic qui a couvert la deuxième guerre mondiale dans les Balkans. Jérôme Ferrari cite Mathieu Riboulet en exergue de son roman : « La mort est passée. La photo arrive après qui, contrairement à la peinture, ne suspend pas le temps mais le fixe. » cette permanence du présent de l’horreur des images de guerre va empêcher Antonia de publier ses photos du conflit de l’ex-Yougoslavie. Les images de mort se révèlent trop fortes, trop violentes et Antonia n’arrive pas à sortir des futiles photos de kermesse pour se réaliser en tant que photographe.

J’ai retrouvé avec beaucoup de plaisir la plume nerveuse, l’ambition littéraire de Jérôme Ferrari. Comme toujours, ses intrigues s’entremêlée d’Histoire, de réflexions, sont toujours passionnantes.

 

Les pêcheurs d’étoiles de Jean-Paul Delfino

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Au Chien qui fume, rade de Montmartre au plafond bas et au sol de terre battue, fréquenté par les marlous et les gagneuses du coin, et par une bande de Russes blancs buveurs et irascibles, Erik Satie vient trouver Blaise Cendrars. « Cendrars et Satie s’étaient déjà croisés à trois reprises, au hasard de leurs errances respectives dans le Paris des artistes, tous plus ou moins montparnos, tous tirant le diable par la queue et tapeurs redoutables. » Leur dégaine renseigne immédiatement sur l’état de leurs finances : « Plutôt petit et râblé, avec une gueule de boxeur cabossé et une dégaine de poète qui peine à trouver ses rimes, il faisait partie d’une engeance que le gros Clovis craignait, de façon instinctive. Dans son pardessus de gros drap râpé jusqu’à la corde, avec sa large cravate froissée, ses pantalons trop courts et ses chaussures crottées, c’était un solitaire. »  On aura reconnu Cendrars. Quant à Satie, malgré son parapluie qui ne le quitte jamais, son melon de guingois sur le crâne, ses mains gantées, ses lorgnons et sa barbiche taillée en pointe, sa mise n’est pas beaucoup plus reluisante :  » Tout de noir vêtu, Satie avait des coquetteries d’homme du monde, mais des moyens de crève-la-faim. »

Forcés de mettre les bouts après qu’une bagarre générale a éclaté dans le bistrot, les deux hommes débutent une déambulation nocturne dans le Paris de 1925, à la poursuite de Cocteau qui leur a volé l’argument d’un ballet, et à la recherche de Biqui (qui n’est autre que la peintre Suzanne Valadon), son amour de jeunesse que Satie n’a pas revu depuis 32 ans. En leur compagnie, on assiste à un bal masqué à la Closerie des Lilas, on découvre ce qui se cache sous la coupole de l’Opéra Garnier, au Père-Lachaise on rend hommage à un poète trop tôt disparu, on croise un Chagall prospère dans une brasserie à Nation, on partage une anisette de contrebande avec les Gitans d’Austerlitz, on chevauche une girafe à Montparnasse… Le vieux musicien solitaire et le jeune poète à la main coupée égrainent leurs souvenirs, la Russie, New York, l’Afrique, le Brésil (vérité ou affabulation, peu importe), la guerre pour Cendrars, une vie toute dédiée à la musique pour Satie qui n’a connu que la misère (« sa petite fille aux grands yeux verts »). Entre le bourlingueur et le sédentaire (« Satie, lui, n’avait fait qu’une escapade à Monaco ») se tisse au fil de la nuit une amitié. L’amour de l’art, une vie de bohême indigente et cette nuit d’aventures finissent par réunir ces deux êtres si différents.

Tous les amoureux de cette époque d’effervescence artistique et intellectuelle adoreront ce livre. Outre Suzanne Valadon et Cocteau, Modigliani, Ravel, Stravinsky, Utrillo, Sonia et Robert Delaunay, Picasso, Abel Gance, Apollinaire, Chaplin, Max Jacob, Bizet, Reverdy,  René Clair et d’autres  encore sont évoqués au travers de souvenirs et d’anecdotes, toutes véridiques (Satie a effectivement eu une aventure avec Suzanne Valadon). Seule est inventée cette épopée rocambolesque, le temps d’une nuit enchantée, dans le Paris des années folles. Entre poésie, humour et émotion, j’ai pris beaucoup de plaisir à pêcher les étoiles aux côtés de Cendrars et Satie.

 

Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard

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La narratrice est professeure dans un lycée, elle élève seule sa fille depuis que le père s’est fait la malle. La vie s’écoule dans une certaine monotonie jusqu’à une soirée fatidique qui va bouleverser le cours des choses. Une soirée de 31 décembre chez des amis, une femme, Sarah, fait une irruption fracassante dans la vie de la narratrice. Violoniste dans un quatuor, Sarah est quelqu’un d’exalté, de passionné qui vit à 200 à l’heure. La narratrice se laisse entraîner dans ce tourbillon et Sarah devient rapidement le centre de sa vie. Une passion brûlante naît entre les deux femmes, la narratrice voit tout à l’aune de Sarah : « Elle ne sait pas que son odeur me distord le ventre. Elle ignore que plus rien ne m’intéresse, plus rien ni personne. Elle mange un pain au chocolat chaque matin, avec un café au lait. Je me mets à manger un pain au chocolat chaque matin, avec un café au lait. Elle met du mascara tous les jours. Je me mets du mascara tous les jours. Elle emploie des mots vulgaires inconnus de moi. Je les intègre à mon vocabulaire. Elle colle ses seins contre les miens, dès que nous sommes deux, et elle me serre à étouffer, comme si elle souhaitait que nous ne fassions plus qu’un seul corps. »  Un amour tellement dévorant qu’il ne peut que mal se terminer.

« Ça raconte Sarah » est le premier roman de Pauline Delabroy-Allard et on ne peut qu’être subjugué(e)s par son talent et la qualité de son style littéraire. Son roman parle donc de Sarah ; cette femme qui ressemble à un ouragan, qui dévore la vie et les gens qui la croisent. Ça raconte un désir impérieux, un besoin de l’autre despotique. Ça raconte une fusion de deux corps et deux âmes. Mais cette passion, comme toutes les passions, ne peut pas être que solaire.

Le roman s’ouvre sur un corps malade, à bout de force. Et avant d’en arriver là, Pauline Delabroy-Allard parle de l’orage amoureux, de ses éclairs qui s’abattent sur la narratrice qui en ressort exsangue. L’auteure parle également de l’amour en fuite, du manque insupportable et insurmontable. Cette deuxième partie, qui se déroule à Trieste, m’a  moins séduite que le reste. Il faut dire que le début du roman est particulièrement splendide. Le rythme est rapide, les phrases et les chapitres sont courts et nous sommes pris dans le tourbillon de cet amour fou. Pauline Delabroy-Allard sait particulièrement bien rendre la violence des sentiments, du désir, la sensualité d’une peau. Les passages répétés, le retour fréquent du titre du roman soulignent parfaitement l’obsession de la narratrice. Cette première partie du livre m’a happée, elle se lit d’une traite et la deuxième partie fait retomber ce rythme. Et même si l’obsession s’accentue, j’ai regretté l’urgence du début du roman.

« Ça raconte Sarah » est l’histoire d’une passion incandescente, d’une obsession dévorante qui tourne mal. L’acuité avec laquelle Pauline Delabroy-Allard décrit le crescendo de la passion, sa langue urgente et brûlante du désir de l’autre, font de ce premier roman une très belle réussite.

Qui a tué l’homme-homard ? de J.M. Erre

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Margoujols est un petit village reculé dans les hauteurs du Gévaudan qui abrite les rescapés du cirque de Balthazar Britiescu. Il arriva en 1945 en Lozère et était un cirque de freaks : femme à barbe, homme-éléphant, nain, colosse, sœurs siamoises. Et un homme-homard nommé Joseph Zimm, solitaire et acariâtre, un homme qui savait se faire détester par l’ensemble des villageois : « Terrible handicap qui avait dû valoir à Joseph de multiples moqueries dans sans enfance, sans doute l’effroi des femmes, peut-être le rejet de tous ? Mais alors, pourraient s’exclamer certaines âmes charitables, ce terrible état n’expliquerait-il point son tempérament farouche ? C’est possible. Précisons néanmoins que Joseph était moins rejeté pour sa difformité que parce qu’il était raciste, misogyne, homophobe, pervers et supporter du PSG. » Et Joseph Zimm est justement retrouvé mort. L’enquête est confié à l’adjudant Pascalini et son stagiaire Babiloune. Pour mieux appréhender la population locale, les deux gendarmes sont épaulés par la fille du maire : Julie de Creyssels, jeune femme tétraplégique.

Quel immense plaisir de retrouver J.M. Erre ! C’est sans aucun doute l’auteur qui me fait le plus rire (la première place se joue entre lui et Donald Westlake version Dortmunder), j’adhère totalement à son humour noir et politiquement incorrect. Et cela commence avec Julie, narratrice décapante et attachante. Elle est la première à se moquer d’elle-même et de son handicap. Elle prend un malin plaisir à tourner les autres en ridicule : lorsque quelqu’un marche à ses côtés, elle accélère lentement la vitesse de son fauteuil roulant pour que la personne finisse totalement essoufflée ! Mais Julie est également redoutablement intelligente et la mort de Joseph Zimm va lui permettre de mettre du piment dans son morne quotidien.

Le récit de J.M. Erre est parfaitement réjouissant et toujours aussi farfelu ! Margoujols abrite notamment le comité de réhabilitation de la bête du Gévaudan, l’association des éleveurs d’autruches du Gévaudan, la bibliothèque Maître Capello et un café polyfonctionnel (bar-tabac-épicerie-poste-cabinet de psychothérapie de groupe-café-PMU-boucherie-pompes funèbres) sur la place de la mairie. Margoujols est aussi la ville la plus câblée de toute la France ! Les habitants sont donc très actifs sur les réseaux sociaux. Ils sont également très au courant des procédures policières puisqu’ils passent leur temps à regarder des séries policières. Le pauvre Pascalini va avoir du fil à retordre  avec cette bande d’olibrius. L’enquête permet à J.M Erre de nourrir son récit de références et il s’amuse avec les clichés du genre. Il en profite également pour fustiger quelques-uns de nos travers contemporains.

« Qui a tué l’homme-homard ? » est un très bon cru de la cuvée J.M. Erre, la lecture est tellement réjouissante que l’on est triste de quitter Margoujols et sa bande de freaks.

 

 

 

Par-delà nos corps de Bérangère Cournut

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Else a 20 ans lorsqu’elle croise le chemin de Werner Heller, un peintre et poète allemand. Else est déjà mariée mais Werner et elle vont s’aimer passionnément. La première guerre mondiale éclate, le mari et l’amant sont envoyés au front, chacun devant défendre sa partie respective. En septembre 1914, Werner adresse une lettre à Else. Celle-ci ne lui répond pas immédiatement. Elle vient d’apprendre le décès de son époux sur le champ de bataille. Après cette lettre, Else n’aura plus jamais de nouvelles de Werner et ne saura pas ce qu’il lui est arrivé. Vingt cinq plus tard, elle se décide à prendre la plume pour enfin lui répondre, pour comprendre ce qui les unissait si fortement et lui raconter sa vie depuis cette lettre de 1914.

« Le temps a passé, j’essaie de vous relire encore une fois sur papier jauni, pour cerner plus clairement ce qu’était cette Grande Absence qui nous reliait. Il me semble qu’à travers nos échanges, vous et moi n’avons cessé de parler d’autre chose que nous-même. Comme si notre rencontre s’était produite au-delà de nos personnes, comme si notre propre vie ne nous appartenait pas. » 

Le court texte de Bérengère Cournut est d’une grande poésie. Il nous transporte au cœur de l’histoire d’amour de Else et Werner, une histoire intemporelle et éternelle. Malgré la brièveté de leur histoire, elle reste graver dans le corps et l’esprit d’Else. Elle est au centre de tout mais elle ne l’a pas empêché de poursuivre sa vie. Elle a traversé beaucoup de tourments : la mort de son mari, la disparition de son amant, la première guerre mondiale où elle s’est engagée en tant qu’infirmière dans différents pays. Elle a rencontré dans ses pérégrinations son deuxième mari, le père de ses deux fils nés douloureusement pendant la guerre. Else est une femme forte, solide portée par les éléments, la nature. Elle ressent intensément chaque chose ; la mer comme la forêt l’habitent aux moments de ses grossesses. Elle semble célébrer la vie malgré les difficultés.

Malgré la beauté du texte, j’ai un petit bémol dont n’est absolument pas responsable Bérangère Cournut. Son texte est une réponse à celui de Pierre Cendors publié en 2017 aux éditions Le tripode et intitulé « Minuit en mon silence ». Ce texte est la lettre de Werner à une jeune femme rencontrée à Paris juste avant la guerre. Bérengère Cournut a donné corps à cette jeune femme et l’idée est très belle. Mais je en connaissais pas et n’ai pas lu le texte de Pierre Cendors. Et à certains moments du texte, j’ai senti qu’il me manquait quelque chose, que certaines clefs me manquaient pour profiter pleinement de la réponse d’Else.

« Par-delà nos corps » est un texte extrêmement poétique sur une femme libre, habitée par un amour puissant. Si vous souhaitez lire ce texte, je vous conseille de commencer par celui de Pierre Cendors auquel celui-ci répond. Je regrette de ne pas l’avoir fait moi-même afin de profiter plus pleinement de ma lecture.

Les derniers jours de Stefan Zweig de Laurent Seksik

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Avec « Les derniers jours de Stefan Zweig », Laurent Seksik écrit une biographie romancée des six derniers mois de la vie de l’écrivain autrichien. Zweig quitte son pays en 1934, quatre ans avant l’Anschluss, sur une prémonition du drame qui allait advenir. « Il était parti en 1934, après que la police autrichienne eut perquisitionné sa maison à la recherche d’une cache d’armes – des armes chez le chantre du pacifisme ! » Après un détour par Londres et un séjour à New York où la bureaucratie vient à bout de sa patience, l’écrivain et sa deuxième femme Lotte s’installent au Brézil. A l’automne 1941, le couple s’installe dans une maison à Pétropolis. Un endroit où Lotte pourra respirer, elle dont l’asthme ne cesse de s’aggraver et où Stefan pourra terminer son autobiographie « Le monde d’hier ». Il compte également se lancer dans l’écriture de son grand oeuvre : la biographie de Balzac.

Mais le cœur n’y est plus. Laurent Seksik montre parfaitement bien à quel point la mélancolie ronge le cœur et l’âme de Stefan Zweig. La MittelEuropa a disparu définitivement, la Vienne intellectuelle et cosmopolite a été balayée par le nazisme. « Ce temps-là ne reviendra pas. Jamais plus les flâneries sur le pont Elizabeth, les marches sur la Grande Allée du Prater, l’état des dorures du palais Schönbrunn, ni le long déploiement du soleil rougeoyant sur les rives du Danube. La nuit était tombée pour toujours. » Plus de patrie, de maison vers laquelle retourner, Zweig a perdu ses repères et son idéal de vie humaniste. Il repense sans cesse à sa propriété de Salzbourg, aux livres qu’il a du y laisser, aux amis qui y venaient en visite : Rilke, Schnitzler, Romain Rolland, Thomas Mann, Toscanini ou Joseph Roth. La présence de Lotte n’y change rien. Elle, qui se pense toujours en concurrence avec Friderike la première femme de l’écrivain, ne peut prendre le dessus sur le désespoir de son mari. Elle va plutôt rejoindre son état d’esprit au fil des mauvaises nouvelles venues d’Europe. Zweig pense à tous ses amis qui ont choisi le suicide plutôt que de tomber dans les mains des nazis : Walter Benjamin, Ernst Weiss, Erwin Rieger et d’autres. Et Joseph Roth qui se tue en noyant son désespoir dans trop d’alcool. Il est également rongé par la honte d’avoir abandonné son pays, il se sent lâche par rapport à ceux qui sont restés sur place pour lutter contre l’envahisseur allemand. Stefan Zweig et sa femme choisirent de se suicider ensemble avec du véronal le 22 février 1942.

Parfaitement documenté, avec une écriture fluide, Laurent Seksik redonne chair à Stefan  Zweig et à sa femme Lotte. Il souligne bien à quel point la fin de la MittelEuropa a brisé l’écrivain autrichien. Si vous êtes intéressé par le sujet, je vous conseille le formidable film de Maria Schrader qui commence au moment de l’arrivée de Zweig au Brésil.