Le voyage à Paimpol de Dorothée Letessier

Un matin, Maryvonne décide de partir, de quitter le domicile conjugal. La lassitude, la fatigue, l’ennui à la maison comme au travail l’emmènent à faire une pause. Elle prend le car direction Paimpol. Maryvonne s’éloigne pendant deux jours du travail à la chaîne de son usine métallurgique et des tâches domestiques qui l’attendent chaque soir. A Paimpol, elle peut se faire plaisir : se poser dans un salon de thé, changer de coiffure, prendre un bain à l’hôtel, lire le soir. « C’est comme si je découvrais une île déserte, un paradis où tout serait permis, puisque sans conséquence. Personne ne viendra. Je n’ai rien à faire. Mieux que cela je ne peux rien faire d’utile, de nécessaire. » Maryvonne voudrait se réinventer mais difficile d’oublier totalement son quotidien.

Publié en 1980, « Le voyage à Paimpol » est le premier roman de Dorothée Letessier que je découvre grâce à Emjy. Les thèmes évoqués dans ce court texte sont toujours d’actualité aujourd’hui : l’aliénation au travail et la charge mentale qui pèse sur les femmes. L’autrice décrit avec précision et justesse le travail répétitif sur les chaînes de montage, les corps usés, maltraités et les répercussions sur la vie de famille. L’amour et le désir s’émoussent au fil des années et de la fatigue qui s’accumule. Maryvonne, formidable personnage plein de fantaisie, ne baisse pourtant pas les bras. Elle espère encore pouvoir illuminer son quotidien, casser la routine grâce à son escapade. Elle refuse de laisser la colère l’emporter et c’est ce qui la rend si touchante.

J’ai été totalement embarquée par Maryvonne, par son élan de liberté, son courage, son ton franc et vif.

La dernière des Wilberforce de Julia Kerninon

Après dix ans sans avoir vu sa mère, Waldo décide de se rendre à la fête qu’elle organise sur la presqu’île où elle a acheté une maison grâce à ses droits d’auteur. Chaque été de son enfance, Waldo est venu avec sa famille sur la presqu’île. Avec son frère Adam, il avait sympathisé avec les sœurs Wilberforce : Annabel et Olivia. Leur mère tenait le seul hôtel du coin. Les quatre enfants étaient inséparables. Tout comme leurs mères qui nouèrent une profonde amitié. Les étés se succédèrent joyeusement jusqu’à ce qu’un terrible drame frappe les deux familles. Cette nouvelle fête sur la presqu’île permettra-t-elle de faire la lumière sur ces évènements ?

Avec son dernier livre, Julia Kerninon explore le genre du roman à suspens, du thriller psychologique. La nature du drame nous est connu dès le départ mais ses raisons nous resteront inconnues jusqu’aux dernières pages. Même si une partie de la résolution se laisse raidement deviner, Julia Kerninon a réussi à me surprendre. L’autrice aborde des thématiques fortes comme la violence masculine, le déni, la culpabilité, les secrets familiaux.

Contrairement à « Liv Maria » ou « Sauvages » qui mettaient en scène une héroïne indépendante et impulsive, l’intrigue de « La dernière des Wilberforce » nous offre une pluralité de points de vue ce qui m’a beaucoup plu. La fin du roman nous montrera à nouveau des femmes fortes mais cette fois elles se serrent les coudes et se protègent.

« La dernière des Wilderforce » se lit avec plaisir, ses courts chapitres nous entrainent jusqu’à la révélation finale.

Un marché noir de Bérénice Pichat

« Septembre 1941. Elle a faim. Ça fait longtemps, maintenant. (…) Sa vie se déroule dans un brouillard devenu si familier qu’il ne la révolte plus. Elle avance à tâtons. Elle a tout le temps froid. Même les gestes les plus ordinaires lui demandent des efforts, se font dans la douleur. Ses crampes d’estomac l’épuisent. »  Servane a 16 ans, elle vit avec son beau-père dans le 17ème arrondissement de Paris. Elle a réussi à trouver un mi-temps dans une boulangerie mais cela ne suffit pas à combler la faim de ses proches. En 1943, elle croise une ancienne camarade de classe  qui ne semble pas souffrir des restrictions. Elle propose à Servane de convoyer des valises pour un réseau secret. Elle y croise Grégoire qui lui confie des missions importantes. L’adolescente se sent enfin utile en résistant face à l’occupant. Mais Grégoire est-il bien celui qu’il prétend être ?

Le premier roman de Bérénice Pichat, « La petite bonne », avait été un coup de cœur et j’attendais avec impatience son deuxième roman. A nouveau, l’autrice choisi d’écrire un roman historique. Comme dans « La petite bonne », l’intrigue met en parallèle plusieurs voix, celles des deux personnages centraux. Le récit de Servane ouvre « Un marché noir » puis celui de Grégoire, qui s’appelle en réalité Paul, reprend la même chronologie que le premier. La deuxième partie éclaire la première d’une lumière très différente. La vérité de Paul n’est pas celle de Servane. Entre les deux récits se révèlent les zones grises de l’histoire, ici celles des mercantis, des trafiquants du marché noir. Ce qui est très intéressant dans cette double narration, c’est que Bérénice Pichat ne juge pas ses personnages : ni la naïveté de Servane, ni l’immoralité de Paul. La période était tellement troublée que les frontières entre le bien et le mal semblent plus floues. L’autrice dessine à nouveau très finement la psychologie de ses personnages.

Le deuxième roman de Bérénice Pichat m’a totalement séduite par sa construction, la justesse de son écriture et sa fin si déchirante.

A voix haute de Polina Panassenko

La narratrice, née en Russie mais élevée en France, souhaite devenir comédienne. Elle décide donc d’intégrer l’École du Théâtre National de Moscou. Une institution prestigieuse mais qui est restée figée dans des conventions, des hiérarchies poussiéreuses. Les maîtres doivent être vénérés, adulés par leurs élèves et les jeunes femmes ont interdiction de porter des objets lourds ou de fumer en public. Le soir, la narratrice retrouve son grand-père qui continue à parler tout bas pour que les voisins n’entendent pas les conversations. Un soir, il donne à sa petite-fille une pièce d’or à l’effigie de Nicolas II. Elle a appartenu à l’arrière-arrière-grand-père de la narratrice, mort en 1938 à 7520 km de chez lui. Elle n’a jamais entendu parler de lui et décide de chercher sa trace dans les archives.

« Tenir sa langue », le premier roman de Polina Panassenko m’avait enthousiasmée par son inventivité et son humour. J’avais donc hâte de découvrir son nouveau roman et je n’ai pas été déçue par ma lecture. Comme dans « Tenir sa langue », la narratrice a une double nationalité, une double culture. Dans son premier roman, elle racontait son arrivée en France et son adaptation à son nouveau pays. Ici, elle cherche à renouer avec la Russie, avec ses racines familiales. Une première partie est consacrée à ses études à l’école de théâtre et son univers archaïque. Le récit se tourne ensuite vers les recherches sur l’arrière-arrière-grand-père. La jeune femme ressent une profonde nécessité à comprendre ce qui lui est arrivé et à rompre le silence. L’histoire personnelle s’imbrique alors dans celle du pays.

« Ivan Evdokimovitch Rebizov

Date d’arrestation : 1937

Dossier d’archives numéro : P-16742

Source d’information : GARF

C’est la nuit. Je regarde ces quatre lignes s’afficher à l’écran et j’ai la sensation d’avoir trouvé la preuve qu’on peut sentir quelque chose qu’on ne sait pas. Souffrir d’une absence qu’on ignore. Je me demande si ce qui est tu dans cet appartement l’est aussi au-delà. Dans l’immeuble, dans le rue, dans la ville, sur tout le territoire. » 

Ivan Rebizov a été arrêté et condamné à dix ans de camp de travail correctionnel pour être réhabilité bien des années après sa mort. La narratrice a pu consulter des archives, des dossiers de prisonniers mais le résultat des élections de 2012 amorce un recul démocratique : l’association Memorial est dissoute en 2021, le musée du goulag est dorénavant fermé. Les vies brisées par la terreur stalinienne disparaissent à nouveau.

« A voix haute » permet de redonner vie à Ivan Rebizov, de le nommer sans honte et sans peur. Avec une langue alerte, tour à tour malicieuse et grave, Polina Panassenko rend un hommage touchant à son aïeul et nous plonge dans une Russie qui n’a pas fini de régler ses comptes avec son passé.

 

Signora Sarfatti de Serge Airoldi

Après une décennie d’absence, Margherita Sarfatti revient en Italie dans sa propriété du Soldo. Elle s’était enfuie en 1938 en raison des lois raciales. Une ironie de l’Histoire pour cette juive convertie au catholicisme qui fut la maitresse de Mussolini. Margherita Sarfatti, la vénitienne fortunée et cultivée, influença les idées du Duce avant la 1ère guerre mondiale. Mais son ascendance sur cet homme bestial et sur certains intellectuels ou artistes ne dura pas. Au Soldo, un homme guette le retour de la Signora Sarfatti. Giovanni Battista, devenu jardinier du domaine après la 1ère guerre mondiale, est resté là durant toutes ses années. Il n’est pas ravi de revoir cette femme arrogante mais il a une dette avec elle.

« Signora Sarfatti » est une confrontation muette, jusqu’à une scène saisissante, entre Margherita Sarfatti et son jardinier. « Rien n’a changé, se convainc Margherita Sarfatti. Aussi loin que porte son regard, tout semble intact, demeuré dans l’état d’avant. » Tout le roman questionne la permanence et l’impermanence des êtres et des idées. Pour Giovanni Battista, les hommes n’ont pas changé malgré la paix retrouvée. Il ne peut oublier ou pardonner la folie meurtrière que furent les deux guerres mondiales. Et il constate chaque jour que les idées nauséabondes sont toujours présentes. Le retour de sa patronne ne fait que le conforter, elle qui n’a ni regret, ni remords et n’assume pas son rôle auprès du Duce. L’une des forces du roman tient dans ses deux personnages. Margherita Sarfatti a un côté détestable mais elle est également pitoyable dans son aveuglement et son déni. Giovanni Battista est quant à lui très touchant, désillusionné, taiseux. Il se réfugie dans les livres et la nature. Pour rendre compte de cette opposition, la langue de Serge Airoldi est précise, ciselée, poétique et élégante. Elle m’a séduite dès les premières lignes.

Le roman de Serge Airoldi raconte avec justesse ces moments de bascule de l’Histoire, les compromissions, les blessures inguérissables et le pardon impossible. Un très beau texte, poignant et érudit.

Chimère de Julie Wolkenstein

En 1994, G. Osmond, photographe et collectionneur d’objets d’art, décède après avoir été poussé par-dessus un parapet du piazzale dei Martiri à Rome. Il semble que sa chute résulte d’une altercation avec une femme, Serena Merle. Vingt six ans après les faits, le petit-fils de la victime, Henri, cherche à en savoir plus sur son grand-père et sur les évènements qui ont entrainé sa mort. Cinq femmes vont se succéder pour raconter leur vérité et leurs souvenirs.

« Chimère » s’ouvre sur une citation d’Henry James, que Julie Wolkenstein connait si bien : « On ne dit jamais tout. » Chacune des narratrices va faire la preuve de la justesse du romancier américain. La narration se fait de façon différente pour les cinq femmes : un long mail envoyé au petit-fils de la victime, un monologue, des notes pour un article de journal, des séances de psy et une narration classique à la troisième personne du singulier. Les faits sont ainsi étudiés sous des angles variés et nous entrainent à Paris, Rome, Florence ou Saint-Pair-sur-Mer des années 70 à l’année 2024. Comme tout bon polar, de nombreux secrets, des deuils, des histoires d’argent émaillent la vie de cette famille. Le lecteur pourra s’amuser à reconstituer le puzzle, à déjouer les fausses pistes semées avec malice par Julie Wolkenstein. La galerie de personnages est particulièrement riche.

Hommage à « Portrait de femme », ce qui n’a évidemment rien pour me déplaire, et aux polars que Julie Wolkenstein affectionne, « Chimère » m’a totalement enchantée. La fluidité de la prose de l’autrice, la construction astucieuse du roman ont grandement contribué à mon plaisir de lecture.

Le bureau des audacieuses de Mélanie Sadler

Dans les pages du « Cri du peuple », relancé par Jules Vallès après son retour d’exil, naît le 15 décembre 1883 Séverine. Le jeune femme, venue de la petite bourgeoisie, n’était pas destinée à devenir journaliste. Elle fut éduquée pour être une épouse modèle, pratiquant la broderie et le piano. Elle n’eut d’ailleurs pas le choix que d’obéir à ses parents et elle devint mère à l’âge de 17 ans avant de s’enfuir en devant abandonner son fils. Grâce à Vallès, Séverine, qui au départ avait choisi un pseudonyme masculin, put devenir pleinement journaliste.

« Le bureau des audacieuses » nous raconte la vie de cette femme inspirante et courageuse. Son parcours fut bien évidemment semé d’embuches et d’hommes sexistes. A l’époque, le métier de journaliste était la chasse gardée des hommes. Il faut donc saluer Jules Vallès qui décida de confier la direction du « Cri du peuple » à Séverine après sa mort. Plus tard, elle participa à l’aventure de « La Fronde », journal entièrement écrit et réalisé par des femmes et imaginé par Marguerite Durand, à la destinée tout aussi exemplaire. Ce qui m’a beaucoup plu chez Séverine, c’est sa volonté de ne pas séparer le combat pour les droits des femmes de celui des ouvriers. « Le féminisme ne me semble pas un tout, mais une fraction de l’immense effort à fournir pour affranchir le monde. Il y a là une criante iniquité à réparer. Le prolétariat masculin doit, se doit à lui-même de nous aider à l’abolir, comme nous lui devons toutes nos énergies pour secouer le joug qui l’écrase. On ne saurait disjoindre les aspirations, les intérêts. »

Le livre de Mélanie Adler est formidablement documenté et elle rend également bien compte de l’époque mouvementée, des luttes sociales et surtout de l’affaire Dreyfus qui divisa tant la France (Séverine était amie avec Zola). L’autrice a eu l’excellente idée d’insérer des extraits des articles de Séverine qui soulignent son engagement et sa détermination sans faille.

Avant de lire « Le bureau des audacieuses », je ne connaissais pas Séverine, j’avais uniquement entendu parler de Marguerite Durand. J’ai pris un grand plaisir à lire le portrait de cette femme éprise de liberté et d’indépendance.

Le visage de la nuit de Cécile Coulon

Dans le précédent roman de Cécile Coulon « La langue des choses cachées », le fils était venu dans le hameau du Fond du puits pour guérir un enfant atteint d’une grave fièvre. Ce dernier a survécu mais il fut totalement défiguré. Son père, un homme mauvais et violent, perdit la tête et fut enfermé. L’enfant fut alors recueilli par le prêtre et l’ancienne institutrice devenue aveugle. Tous deux décident de protéger l’enfant en l’enfermant pendant la journée et en l’éduquant. Rapidement, il s’échappe la nuit, retrouve le village où il a grandi et sa nature environnante. Durant ses balades clandestines, il rencontre une jeune fille qui, elle aussi, est obligée de vivre en recluse.

« Le visage de la nuit » prolonge l’atmosphère de conte gothique de « La langue des choses cachées ». Comme dans le précédent roman, les personnages n’ont pas de nom, l’époque et le lieu sont indéterminés. Le destin de l’enfant est terrible, il est puni, privé du monde en raison de sa laideur et de la possible méchanceté de ceux qui pourraient le croiser. Mais de la noirceur surgit la lumière puisque le garçon va réparer la beauté des morts en commençant par des animaux croisés la nuit. Ce personnage est extrêmement touchant, poursuivi par la violence, il tente malgré tout de donner un sens à sa vie.

« Le visage de la nuit » envoûte son lecteur grâce à la plume poétique et intense de Cécile Coulon, grâce à l’atmosphère mystérieuse du Fond du puits et à la profonde humanité de ses personnages.

« Chère Jane Austen » de Béatrice Egémar

1814, Anne Spencer, âgée de 17 ans, se rend à Guildford, un petit village du Surrey, pour venir en aide à sa cousine Jenny. Elle vient en effet d’accoucher de son troisième enfant. David, le mari sympathique et volubile de Jenny, offre à celle-ci « Orgueil et préjugés ». La jeune femme n’est pas une grande lectrice contrairement à Anne qui va le dévorer avec délice. Son enthousiasme l’emmènera à écrire à Jane Austen. Parallèlement à sa découverte de l’œuvre de l’autrice, notre héroïne fait la connaissance de la petite communauté de Guildford : Lady Caroline qui se prend d’amitié pour Anne, son neveu Mr Clarke qui a le charme ténébreux de Mr Darcy, le discret William et sa charmante sœur Charlotte, le sémillant capitaine Gloover. Un bal, un pique-nique vont ravir la jeune Anne. Mais le pasteur Nicolls décède soudainement ce qui intrigue terriblement Lady Caroline et Anne.

« Chère Jane Austen » est une austenerie réussie qui est également un cosy mystery. Béatrice Egémar a eu la bonne idée de faire de Jane Austen un personnage secondaire de son roman. Elle apparait au travers de ses livres lus par Anne et des lettres qu’elles échangent. L’intrigue est bien construite, la plume de Béatrice Egémar est élégante, pleine d’esprit et parfaitement en phase avec l’époque Régence. Les personnages sont attachants et surtout Anne d’un naturel et d’une franchise désarmants. Son amour de la littérature et de Jane Austen en particulier est réjouissant.

« Chère Jane Austen » est un hommage délicieux et tout à fait convaincant à l’autrice de « Raison et sentiments ».

A pied d’œuvre de Franck Courtès

« La vie d’artiste m’a égaré entre des gravats à descendre et des étagères à monter. » Après avoir beaucoup aimé l’adaptation de Valérie Donzelli sortie cette année, j’étais très curieuse de découvrir « A pied d’œuvre » de Franck Courtès. L’auteur fut un photographe réputé, travaillant pour les Inrocks, Libération, Télérama, spécialisé dans les portraits. Ce métier, fort rémunérateur, lui fit côtoyer des stars, voyager dans le monde entier et évoluer dans des cercles huppés. Fatigué, ne trouvant plus l’inspiration, enrageant de voir ses photos volées, Franck Courtès se détourne de ce média pour plonger dans l’écriture. Et pour elle, fini les compromissions, il lâche tout pour s’y consacrer totalement. Mais comment vivre quand l’écriture paie si mal ?

Malgré des succès d’estime, des passages à la Grande Librairie, Franck Courtès doit trouver des petits boulots. Difficile lorsque l’on a 50 ans, pas de diplôme et que l’on est peu habile manuellement. La vie ne l’avait pas préparé à ça : un studio étroit, la faim, le renoncement à sa gourmandise, aux vêtements bien coupés. Avec beaucoup d’ironie et de distance, Franck Courtès nous raconte sa découverte des petits boulots trouvés sur une plateforme où des particuliers proposent diverses tâches : descendre des sacs de gravats du dernier étage d’un immeuble sans ascenseur, laver des vitres, démonter une mezzanine pesant des tonnes, arracher des buis sur une immense terrasse, faire le taxi, etc… Son corps s’épuise, s’abîme dans cette course effrénée aux missions si mal rémunérées. La volonté de tenir à distance la pauvreté à travers ses vêtements notamment, la nécessité d’empêcher les autres (famille et amis) de s’apitoyer sur lui montrent une grande élégance mais aussi un auteur habiter par son art, par ses mots. De son expérience, il tire un constat désenchanté sur le monde du travail d’aujourd’hui, sur son ubérisation à outrance et sa violence sociale.

Avec lucidité et sans pathos, Franck Courtès nous explique le prix qu’il a payé pour sa liberté d’artiste, pour sa passion pour la littérature. Ses déboires, sa ténacité, sa capacité d’autodérision forcent le respect.