Brûler brûler brûler de Lisette Lombé et Des frelons dans le cœur de Suzanne Ruault-Balet

L’iconopop est une nouvelle collection qui veut rassembler « des textes brefs, intimes et percutants« , de la poésie contemporaine libre aux formes variées. Cette collection, créée par Cécile Coulon et Alexandre Bord, compte trois titres à ce jour et j’ai eu le plaisir d’en découvrir deux.

Le premier est le recueil de Lisette Lombé intitulé « Brûler brûler brûler ». L’auteure est une poétesse, slameuse belgo-congolaise. Lisette Lombé réalise également des collages dont certains sont présents dans le livre. Ses textes sont rageurs, engagés. Lisette y défend toutes les minorités, dénonce les violences faites aux femmes et à ceux qui sont tout bas de l’échelle sociale. « Et c’est le même système qui te demande d’être violée sans faire de vagues, le même système qui te demande de te serrer la ceinture sans faire tout un ramdam autour de ta précarité, le même système qui te demande de gerber, de vieillir, de crever sans salir la moquette, le même système qui te débaptise un tunnel Léopold II par-ci et rebaptise une place Lumumba par-là pour que tu fermes un peu ta gueule et c’est le même système qui s’accommode parfaitement des centres fermés, des jungles, des bidonvilles sous le périph et des enfants qui grelottent dans la boue et des hommes nus à ses frontières. » Les mots de Lisette Lombé sont puissants, directs. Elle parle aussi dans « Brûler brûler brûler » de son amour des mots, de la poésie et elle y évoque des sujets plus personnels. Des textes intenses, marquants qu’il ne faut pas hésiter à lire à voix haute pour leur donner encore plus de relief.

Le deuxième livre est celui de Suzanne Rault-Balet et son titre splendide est « Des frelons dans le cœur ». Il est constitué de punchlines et de poèmes plus longs. Des photos en noir et blanc, réalisées par l’auteure à l’argentique, émaillent et illustrent le recueil. Suzanne Rault-Balet se balade, observe le monde avec un carnet en poche pour y transcrire ses sensations. « Des frelons dans le cœur » oscille entre une volonté farouche de liberté et une profonde solitude. L’auteure y affirme sa possibilité d’exister, d’être elle-même comme elle l’entend avec ses contradictions, sa complexité.

« (…) Je suis libre

tout ce dont je rêve est à portée de main

tout ce que je touche est universel

tout ce que je possède peut-être possédé par tous

I am free

je ne suis l’esclave de personne

je ne suis

à personne

je suis

I am. » (extrait de mon poème préféré du recueil)

Suzanne Rault-Balet interroge le sentiment amoureux, le désir, les aubes solitaires dans les draps froissés. Elle attend l’amour, le guette à la terrasse des cafés et en décrit les affres intemporels.

« il a froid

il a peur

il ne sait pas encore

qu’il sera rassasié

réchauffé

et il pleure

je vous parle de mon cœur ».

Les mots sonnent justes, ils sont sans concession, d’une grande lucidité. Je suis sous le charme de la plume troublante et sensible de Suzanne Rault-Balet et j’espère que d’autres recueils de cette jeune auteure seront rapidement publiés.

Merci aux éditions de l’Iconoclaste pour cette découverte.

Les pantoufles de Luc-Michel Fouassier

FOUASSIER-COUVERTURE-ok

Se retrouver sur son palier en pantoufles, alors que l’on a oublié ses clefs à l’intérieur, n’est pas la meilleure façon de commencer sa journée. D’autant plus lorsque l’on est pressé et qu’une réunion de bureau vous attend. Tant pis, notre narrateur va partir chaussons aux pieds pour affronter sa journée. Et petit à petit, malgré les regards moqueurs, les pantoufles vont changer sa vie et la manière dont il la voit.

« Les pantoufles » de Luc-Michel Fouassier est un roman hautement sympathique. La mésaventure de notre héros va se transformer en une véritable épopée en pantoufles, où comment avancer dans la vie à pas feutrés. L’élément perturbateur va créer l’audace ( intervenir en réunion de bureau de façon flamboyante, battre enfin son partenaire de tennis) mais également provoquer des rencontres (comme celle de la confrérie des farfelus ou celle d’une délicieuse jeune femme au jardin du Luxembourg). Les pantoufles lui permettent de lâcher prise, de profiter de ce que lui offre la vie. « Alors que j’eusse dû connaître le désarroi le plus complet depuis le moment où, sortant de mon appartement, j’avais oublié mes clefs, je commençais à réaliser que les choses ne se passaient pas si mal, après tout. Mes pantoufles, incontestablement, me permettaient de glisser sur les aspérités qui parsemaient le chemin. Il m’apparaissait dorénavant inenvisageable de m’asseoir sur le côté pour me déchausser. » Luc-Michel Fouassier nous offre un texte délectable, drôle et remarquablement écrit (l’imparfait du subjonctif n’est absolument pas démodé comme l’auteur en fait la preuve dans ce texte). Le message délivré par « Les pantoufles » est évidemment très réjouissant, l’auteur fait la part belle à l’anticonformisme, au pas de côté qui permet de regarder les choses différemment, de sortir du flux incessant de nos sociétés contemporaines.

« Les pantoufles » est un court texte, drôle, satirique qui donne définitivement envie de parcourir le monde en pantoufles !

Le dit du mistral de Olivier Mak-Bouchard

CVT_Le-Dit-du-Mistral_1541

Après un violent orage, M. Sécaillat débarque chez son voisin, le narrateur, et l’entraîne dans son jardin. Les fortes intempéries ont fait s’effondrer le pan d’un mur de pierres. Au milieu des éboulis, M. Sécaillat a découvert des fragments de poteries. Étant donné l’histoire du Lubéron, ceux-ci sont probablement antiques. M. Sécaillat ne veut pas prévenir les autorités pour éviter de voir son champs de cerisiers détruit par les fouilles archéologiques. Notre narrateur lui propose alors la chose suivante : ils vont procéder aux fouilles tous les deux et s’ils trouvent des objets intéressants, ils les déposeront anonymement devant la porte du musée le plus proche. C’est ainsi que débute une aventure qui pourrait bien bouleverser la vie de nos deux apprentis archéologues.

« Le dit du mistral » est le premier roman de Olivier Mak-Bouchard et la balade qu’il nous propose est envoûtante. L’auteur est originaire du Lubéron et il rend un hommage vibrant à sa région. Son roman est fortement ancré dans ce territoire qui est caractérisé par ses paysages, sa langue, son histoire et ses légendes. Olivier Mak-Bouchard entremêle habilement ces différents éléments dans son roman et il nous fait ressentir la réalité des lieux, nous plonge au cœur de la Provence. Le réalisme des descriptions, des paysages s’associe à la magie des légendes, des rêves pour créer une atmosphère unique. Si vous décidez de faire le voyage, vous croiserez Hannibal et ses éléphants, une chèvre d’or, le père Castor, un seigneur cruel, le Maître-Vent ou encore un circaète-télescope. Les fouilles archéologiques de nos deux amis glissent doucement vers la fable intemporelle où la nature tient la place centrale. La Provence est également une terre de littérature. Olivier Mak-Bouchard  place son ode  sous le regard protecteur de Jean Giono, Henri Bosco, Frédéric Mistral et Marcel Pagnol. Chaque chapitre s’ouvre sur une citation mais également des expressions du cru, des extraits d’archives. « Le dit du mistral » est certes le roman d’un territoire mais il est également celui des hommes qui y habitent et ils sont sacrément attachants !

Le premier roman d’Olivier Mak-Bouchard est un voyage captivant dans les terres magiques du Lubéron, un conte généreux, lumineux et original.

Notre château d’Emmanuel Régniez

bm_CVT_Notre-chateau_3925

« Je m’appelle Octave. Ma sœur s’appelle Véra. Nous vivons ensemble, dans la même maison, que nous appelons : Notre château. Nous ne fréquentons personne, ne parlons à personne et vivons tous les deux, rien  que tous les deux, dans Notre château. » Le quotidien de la sœur et du frère tourne autour de la lecture et la seule sortie de la semaine est dédiée à l’achat de livres. C’est lors d’une de ses sorties qu’Octave aperçoit sa sœur à bord d’un bus de la ligne 39. Véra ne prend jamais le bus, elle déteste le bus. Cette vision inexplicable va faire basculer la vie au château.

« Notre château » est le premier roman d’Emmanuel Régniez et le moins que l’on puisse dire est qu’il est singulier. L’auteur nous plonge dans une atmosphère étrange, gothique qui frôle la folie. Le texte m’a évoqué « Le Horla », Edgar A. Poe mais également « Les autres » le film d’Alejandro Amenabar. L’écriture contribue à créer cette étrangeté, Octave répète les faits comme pour s’assurer de leur véracité, comme pour se rattacher à la réalité. Mais peu à peu, celle-ci semble lui échapper. La frontière entre réalité  et rêve (ou folie) semble s’estomper dans son esprit.

Emmanuel Régniez joue avec les codes du roman gothique. Il compare, par exemple, le château à un cercueil où Octave et Véra vont mourir. A un autre moment, les rideaux sont poisseux de sang. Le fantastique, l’irréel sont ainsi distillés tout au long du roman. La figure du fantôme est également très présente et c’est ce qui m’a fait penser au film d’Amenabar. Les livres favoris des parents disparus sont « Hamlet » et « Wuthering Heigts », deux œuvres où le lecteur croise des fantômes. L’auteur nous parle aussi des fantômes laissés par les bibliothécaires lorsqu’un un livre est emprunté. Un fantôme du passé va également refaire surface à la fin de l’histoire mais là je ne peux vous en dire plus et vous laisse la surprise !

« Notre château » d’Emmanuel Régniez est un premier roman surprenant, obsédant qui vous plonge dans les méandres d’un esprit au bord de la folie.

 

Revoir Marceau de Romain Meynier

revoirmarceau-COUV-680x989

« Quand Marceau partit avec la voiture et les clés de la maison, j’étais sous la douche ; l’eau inondait la cabine, m’éclaboussait les yeux ; je chantais à tue-tête Pour que tu m’aimes encore, ce qui suffisait à couvrir les chevaux du moteur ; je n’ai rien entendu. Pas la porte qui claque, ni le mécanisme de la serrure m’enfermant, ni les graviers sous les pieds de Marceau, ni, peut-être, ce qu’elle a pu hurler de définitif avant de m’abandonner seul, coincé dans une courte longère en rase campagne française, un jour avant notre retour à Paris. »  Sans moyen de transport, enfermé dans sa maison de famille en Lozère, notre narrateur va devoir trouver des solutions alternatives pour regagner Paris et retrouver sa fiancée, Marceau.

Je continue à découvrir le talentueux Romain Meynier avec son premier roman « Revoir Marceau ». J’ai retrouvé ce qui m’a séduit dans « L’île blanche » : un narrateur anti-héros lunaire et en perpétuel décalage, des situations incongrues et drôles. Le narrateur ne sait pas exactement pourquoi Marceau l’a quitté de manière aussi brutale mais il prend la situation avec stoïcisme et philosophie. Les péripéties de notre narrateur pour rejoindre la capitale vont l’amener à s’inquiéter pour un troupeau de mouton dont le propriétaire est décédé, à voyager dans la camionnette d’un curé de campagne aimant photographier des nus, à croiser des agriculteurs en colère bloquant les rails de la SNCF, à errer dans les rayons d’un magasin de sport pour s’acheter une raquette de badminton (sport qu’il ne pratique pas). Les situations, les personnages cocasses se multiplient, l’imprévu émaille le voyage sans que cela ne perturbe outre mesure le narrateur de cette folle escapade ! Comme dans « L’île blanche », le narrateur est incroyablement attachant en raison de sa manière décalée de réagir à chaque situation.

« Revoir Marceau » m’a permis de retrouver avec grand plaisir la fantaisie de Romain Meynier et sa plume élégante et poétique.

 

Le chien de Madame Halberstadt de Stéphane Carlier

le-chien-de-madame-halberstadt

Baptiste a bientôt 40 ans et il est écrivain. Il est sur le point de publier son 3ème opus alors que le précédent est classé 475 750ème des ventes sur amazon. Un seul commentaire apparaît sur la page du livre : celui de sa mère et il n’est même pas élogieux. Pour couronner le tout, Maxine, la femme avec qui il vivait depuis six ans, vient de le quitter pour leur dentiste. Baptiste semble avoir touché le fond…« Je ne reconnaissais plus ma tête sur les photos d’identité, on aurait dit que je sortais d’un hôpital psychiatrique ou que je venais d’être arrêté pour exhibitionnisme. Je lavais de moins en moins de linge et passais mes journées dans un vieux bas de survêtement molletonné Domyos. Je ne me brossais plus les dents avant de me coucher et j’avais oublié le prénom de mon coiffeur.   J’étais loin de consommer cinq fruits et légumes par jour, je ne savais jamais quel jour on était, je n’écoutais plus de musique… » C’est à ce moment de la vie de Baptiste que Mme Halberstadt, sa voisine de palier, frappe à sa porte pour lui demander un service. Elle se fait opérer de la cataracte et demande à Baptiste de garder son chien, prénommé Croquette, pendant quelques jours.

Le roman de Stéphane Carlier est de ceux qui font du bien. En 136 pages, il déploie humour et fantaisie pour notre plus grand plaisir. Vous le verrez si vous avez la bonne idée de vous procurer ce livre, Croquette n’est pas tout à fait un chien comme les autres. Il est source d’ondes positives et Baptiste en avait bien besoin. Notre écrivain dépressif ira même jusqu’à établir une liste de belles choses. De quoi mettre du baume au cœur de tous ses lecteurs. Baptiste est d’ailleurs un personnage très attachant, un loser pour qui l’on éprouve immédiatement une tendresse infinie. Stéphane Carlier profite de son roman pour égratigner, avec un humour sarcastique, le monde de l’édition actuel et les réseaux sociaux.

« Le chien de Mme Halderstadt » est une comédie réjouissante et originale qui offrira un délicieux moment de lecture à tous ceux qui l’ouvriront.

Merci aux éditions du Tripode pour cette lecture.

Il y a un seul amour de Santiago H. Amigorena

9782234085176-001-T

Après avoir adoré « Le ghetto intérieur », il me tardait de retrouver la plume de Santiago H. Amigorena. J’ai découvert la collection « Une nuit au musée » avec « La leçon de ténèbres »de Léonor de Récondo qui passait une nuit au musée El Greco de Tolède. Cette fois, nous accompagnons Santiago H. Amigorena au musée Picasso de Paris. « Un petit cahier et mon stylo dans une poche, et L’Expérience intérieure de Bataille dans l’autre, j’ai marché, marché, marché, et je suis arrivé au musée. Il était à peine six heures du soir, les salles venaient de se vider de leurs multiples visiteurs, nous étions au début du mois de février – et la nuit était déjà bien noire. » Durant cette nuit, l’auteur s’interroge sur l’essence de l’amour et ses différentes formes. Il parle de son amour compliqué pour une femme qui l’attend chez lui et qu’il aimerait rejoindre.

Mais l’amour, c’est également celui de la peinture sur laquelle il a beaucoup écrit. Santiago H. Amigorena cite certains de ses textes sur la peinture, les musées. Son errance nocturne lui évoque Vermeer, Rembrandt, Bellini, le Rijksmuseum. Les œuvres, la peinture habitent, accompagnent la vie de l’auteur dans une forme de compagnonnage. Contrairement à la nuit au musée de Léonor de Récondo, celle de Santiago H. Amigorena ne se focalise pas uniquement sur Picasso. A part un très joli rêve où Picasso et Giacometti se promènent dans le musée (où une exposition confrontent leurs œuvres), l’auteur aurait pu passer sa nuit dans n’importe quel musée.

Outre ses réflexions sur l’amour et ses possibles différentes formes, le texte d’Amigorena est également une déclaration d’amour à l’écriture qui lui est intrinsèquement nécessaire pour vivre. « Si je peux affirmer sans le moindre doute que je n’aurais jamais survécu à mon passé sans écrire, ce n’est pas parce que je pense que rien d’autre n’aurait pu me sauver dans ces moments de désespoir : c’est, plus simplement – plus lucidement ? -, parce que je sais, parce que je suis sûr, que le mois qui écrit aujourd’hui – le seul moi que je suis – n’aurait jamais été lui-même s’il n’avait pas écrit : sans les mots, celui que je suis serai mort sans être né. »

« Il y a un seul amour » est une déclaration d’amour de Santiago H. Amigorena à la femme qu’il aime, à la peinture et à l’écriture. Je suis à nouveau séduite par la plume de l’écrivain argentin et par cette collection qui nous entraîne dans les musées en excellente compagnie.

L’île blanche de Romain Meynier

Romain-Meynier-Lîle-blanche_COUV-680x989

C’est dans un manoir sur une petite île au large de la Sicile que le narrateur et Hélène ont choisi de se marier. La fête se déroule bien jusqu’à ce que le narrateur décide d’ouvrir le bal affublé d’un costume de Batman. Une explication s’ensuit entre les deux époux à l’extérieur du bâtiment, la dispute ne dure que le temps d’une cigarette. Celle d’Hélène sera consciencieusement éteinte alors que le narrateur jette la sienne négligemment. Plus tard dans la soirée : « Une vive lueur m’attire. Je lève la tête vers la colline. Mon sang soudain se fige, ma jambe droite se dérobe. Là-haut, un feu déjà immense rutile et ronge les arbres au fur et à mesure qu’il descend vers le manoir. Une fumée plus noire que le ciel et plus opaque que la terre s’élève déjà à une dizaine de mètres et glisse vers nous comme une traînée de poudre. » Tous les invités du mariage sont rapidement évacués. Mais Hélène reste introuvable. Le narrateur, l’un des organisateurs du mariage et la mariée finiront par s’en sortir grâce à une voiturette de golf. Une fois tout le  monde à Cefalù, une enquête est ouverte pour déterminer les causes de l’incendie.

« L’île blanche » est le deuxième roman de Romain Meynier et je le découvre avec celui-ci. Le ton du roman est tragi-comique, il commence avec légèreté mais rapidement les événements se révèlent assez dramatiques. Notre pauvre narrateur se trouve empêtrer dans des péripéties rocambolesques et totalement incongrues. Il faut dire qu’il les provoque, il a l’art de se mettre dans des situations embarrassantes (comment fuir quelqu’un dans un appartement : se cacher derrière des plantes…ce qui ne fonctionne évidemment pas !). Le narrateur est un personnage en perpétuel décalage et le fait de ne pas parler un mot d’italien ne l’aide en rien. « Longtemps, dans ma vie, j’ai été prisonnier de choix sots, d’impulsions mal placées. (..) Je manquais parfois de discernement, et comblais cette carence par diverses actions étranges ayant pour but d’égayer un réel trop platonique à mon goût. » Les bizarreries de son comportement, son décalage perpétuel avec la réalité rendent le narrateur de Romain Meynier extrêmement attachant et hautement sympathique. La plume de l’auteur accompagne magnifiquement ce personnage lunaire. Elle est précise, détaillée et émaillée de digressions qui illustrent parfaitement l’état d’esprit du narrateur.

« L’île blanche » fut une très belle découverte, j’ai été très sensible à l’écriture de Romain Meynier et à son narrateur en perpétuel décalage.

L’étouffoir de Suzanne Salmon

étouffoir

« Léone Plé et Julienne Filastre habitaient une petite maison triste sur les hauteurs d’un bourg normand, industrieux et banal, étendu comme un chancre sur un paysage sain. Cette maison, baptisée en d’autres temps par on ne sait quel poète villa Les Lilas, n’avait de lilas que son crépis, seul reste décomposé d’un passé enterré avec ses arbres. »  Les deux sœurs vivent ensemble dans une routine bien établie. Julienne peint des tableaux sur commandes et écrit des poèmes pour une clientèle bien établie. Léone tient les cordons de la bourse et s’occupe de la maison, de la cuisine. Julienne ne s’occupe absolument de rien, sa sœur la dorlote comme si elle était encore une enfant. Mais un intrus va rompre cette harmonie construite par Léone. Un homme, Jean, vient s’installer dans la villa voisine. Il est veuf et séduisant. A 40 ans, Julienne voit en lui sa dernière chance de connaître le grand amour. Léone ne voit pas cette relation d’un bon œil.

« L’étouffoir » est un court roman parfaitement construit et particulièrement cruel. Les relations entre les trois personnages principaux, formant un triangle amoureux, font tout le sel de ce texte. Julienne est étouffée par sa sœur, elle voudrait enfin devenir adulte, être autonome. Ses contacts avec ses clients la font vivre par procuration : elle peint pour des mariages, communions, retraites, etc… Tout ce qu’elle n’a pas vécu elle-même. A l’idée de voir sa sœur prendre son envol, Léone se consume de jalousie et ne cesse de culpabiliser sa cadette. Il faut dire que la maison et le portefeuille appartiennent à Julienne. Que deviendrait Léone sans elle ?

Ce qui est très réussi dans le roman de Suzanne Salmon, c’est la manière dont la situation bascule et nous dévoile un personnage égoïste, effrayant et ravageur. Ce qui ne gâche rien, c’est la plume élégante, teintée d’ironie de Suzanne Salmon.

« L’étouffoir » est un roman sur les relations sororales, sur le désir face au temps qui passe et où les regrets, l’amertume dominent. Une réédition qu’il faut saluer tant ce texte est de grande qualité.

Vanda de Marion Brunet

Vanda

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vanda élève seule son fils de 6 ans, Noé, son bulot. Tous deux habitent dans un cabanon de pêcheurs en bord de mer, sans fenêtre et sans confort. Vanda est femme de ménage dans un hôpital psychiatrique, intérimaire donc précaire. Cette vie sur un fil va basculer lorsque Simon, le père biologique de Noé, revient à Marseille pour l’enterrement de sa mère. Il ne savait pas qu’il était père et s’accroche à ce fils qu’il vient de découvrir. Il veut le sauver de la galère dans laquelle il vit avec sa mère mais aussi de cette dernière, trop excessive, trop exclusive. Vanda prend très mal les velléités de paternité de Simon et craint le pire. « Elle le sait, la venue de l’autre et son insistance à la revoir sont autant de signes. Ça vient pareil à un grain, la couleur du ciel qui change avant la tempête. Le corps de son fils la rassure, une réalité palpable, ce qu’elle a de meilleur. Eux deux, tout seuls. Rien que son fils et elle, il n’y a que ça qui compte vraiment, au final. »

J’avais découvert Marion Brunet avec « Sans foi ni loi » et j’ai été enchantée de retrouver sa plume concise, brute et toujours juste. « Vanda » est un roman noir, une tragédie, un drame social. L’auteure donne la parole aux invisibles de la société, ceux qui vivent à la marge et dont la colère gronde. La révolte couve dans les lignes de Marion Brunet, les raisons et manifestations en sont nombreuses : le mouvement des gilets jaunes, la répression policière, les contrats précaires, les immeubles insalubres qui s’effondrent. Vanda évolue dans ce monde-là et elle est dévorée par la rage. L’auteure nous offre ici un personnage atypique, flamboyant, digne face aux revers du destin et aux jugements des autres. Vanda fuit la « normalité », se débat pour conserver sa liberté et sa relation fusionnelle avec son bulot. Le déterminisme social va pourtant la rattraper. Jamais Marion Brunet ne juge ses personnages, c’est avec empathie qu’elle nous parle de Vanda, cette femme à l’instinct presque bestiale, hyper-sensible qui aime passionnément l’odeur du cou de son bulot.

Marion Brunet signe avec « Vanda » une vibrante tragédie aux personnages incarnés, vivants et attachants. La justesse, la précision de sa plume me donnent envie de la retrouver très rapidement.