L’autre Rimbaud de David Le Bailly

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C’est grâce à Pierre Michon si nous tenons aujourd’hui entre nos mains « L’autre Rimbaud » de David Le Bailly. En effet, le grand reporter de l’Obs  a entendu un jour à la radio l’auteur des « Vies minuscules » parler de Frédéric Rimbaud, le frère d’Arthur. Pierre Michon expliquait avoir échoué à écrire un livre sur ce frère presque oublié. Ce destin rayé de l’histoire de l’auteur du Bateau ivre intéresse immédiatement David Le Bailly. Grand bien lui a pris car son livre est captivant.

L’auteur mêle le roman, l’enquête sur le terrain et auprès des descendants (qui ne savent même pas où Frédéric est enterré) et des réflexions personnelles. Ces différents angles d’approche donnent vie à Frédéric Rimbaud. Mais cela éclaire également le parcours du poète. La trajectoire de Frédéric Rimbaud, le mépris de sa famille est entièrement inscrit dans l’histoire de la photo de communion des deux frères. Sur ce cliché largement diffusé, Isabelle, la sœur, a fait disparaître Frédéric.

Mais qu’a donc fait ce frère pour mériter une telle opprobre ? Lui qui était pourtant très proche de son frère lorsqu’ils étaient enfants et qui faisait front commun avec Arthur face à l’autoritarisme de la mère. Frédéric a commis deux affronts impardonnables aux yeux de cette dernière : il a voulu suivre la voie militaire de son père (qui a abandonné sa famille et était haï par sa femme) et il a voulu épouser une femme d’une condition inférieure. « Il était le traître, celui qui avait pris le parti de l’ennemi, quand Arthur, après quelques velléités contestataires, s’était rangé sous la loi maternelle. » Frédéric sera banni de la famille, écrasé par sa mère et sa sœur Isabelle et dépossédé de ses droits sur l’œuvre de son frère. Il ne sera pas non plus convié à l’enterrement d’Arthur, ni à celui de sa mère. David Le Bailly se sent proche de lui, le rapproche de ce qu’il a lui même vécu avec sa propre mère.

Ce qui est également passionnant dans le livre de David Le Bailly, c’est la manière dont il décortique le mythe d’Arthur Rimbaud. Il montre bien la manière dont Isabelle et son mari réécrivent son histoire, sa vie lorsque ses poèmes commencent à être reconnus. Tout est affaire d’orgueil de classe, les frasques d’Arthur ne doivent surtout pas entachées la réputation de la famille. Son talent doit au contraire mettre en valeur le nom des Rimbaud.

Grâce à l’originalité de sa narration, « L’autre Rimabud » n’est pas une biographie classique. Elle permet de donner un nouvel éclairage sur la famille Rimbaud et permet à David Le Bailly de questionner les relations familiales et leur complexité. Un livre que j’ai pris grand plaisir à lire, la belle plume de David Le Bailly contribue à la fluidité du texte.

Merci aux éditions de L’iconoclaste pour cette lecture.

Le sanctuaire de Laurine Roux

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« Ni Papa ni Maman n’ont jamais voulu me raconter. Seule June a quelque fois lâché ceci ou cela, avant de se mordre les lèvres. Une usine à poulets, des bêtes qu’on brûle, et un flash qui tourne en boucle sur les écrans, avec cette voix qui se veut rassurante mais provoque le chaos : le virus a muté. Des bribes, rien que des bribes à rafistoler. Je suis née dans le Sanctuaire. » Ce lieu, où est née Gemma, est une cabane au cœur de la forêt. Ils ne sont que quatre à s’y être réfugiés après la catastrophe, à apprendre à survivre en pleine nature. Le père s’y épanouit, il construit, il invente un nouveau mode de vie. Gemma s’est parfaitement adaptée, elle est devenue une chasseuse expérimentée. Son univers va pourtant être ébranlé par l’apparition d’un aigle, qui va bientôt l’a fascinée, et son très inquiétant dresseur.

« Le sanctuaire » de Laurine Roux est un récit parfaitement maîtrisé et sous tension du début à la fin. Il s’agit d’une dystopie, d’un récit post pandémie. Le roman de Laurine Roux m’a évoqué « La route » de Cormac McCarty, « Dans la forêt » de Jean Hegland ou « Et toujours les forêts » de Sandrine Collette. Dans ces romans, la catastrophe, qui a ravagé le monde, est un McGuffin, un prétexte pour créer un monde contraint et contraignant. Car, même si la cabane est en pleine nature, Gemma, sa sœur June et leur mère sont prisonnières. Seul le père s’éloigne du sanctuaire, une dangerosité supposée emprisonne les femmes dans un territoire réduit et délimité. Le père est un personnage intéressant, ambivalent (l’autre personnage masculin l’est aussi) car cette vie sauvage lui convient, il apprend à ses filles à s’y adapter et pourtant c’est une autorité patriarcale qu’il impose à sa famille.

Face à lui se dresse Gemma qui est la narratrice du roman. Elle ne connaît rien du monde d’avant et pourtant c’est bien de son émancipation, de sa prise de distance avec ce que son père lui a enseigné, à laquelle nous allons assister au cœur d’une nature puissante, aussi belle qu’inquiétante. Et le passage à l’âge adulte, l’apprentissage du libre-arbitre de Gemma va se faire de manière surprenante et inattendu, ce qui m’a beaucoup plu. Laurine Roux rend ainsi un hommage à la nature, à sa faune comme sa flore.

« Le sanctuaire » est un roman qui vous agrippe dès les premières pages pour ne plus vous lâcher. La plume de Laurine Roux n’y est pas pour rien, empreinte de poésie, elle crée un univers sensoriel très fort et captivant. L’auteure se révèle une compteuse hors pair dont je lirai avec grand plaisir la premier roman intitulé « Une immense sensation de calme ».

 

Broadway de Fabrice Caro

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Axel, 46 ans, reçoit une enveloppe bleue de la CPAM : une invitation à procéder à un dépistage du cancer colorectal. Pourtant, ce dépistage n’est préconisé qu’à partir de 50 ans. Ce courrier plonge Axel dans des abîmes de perplexité. C’est le moment que choisit son fils adolescent pour faire parler de lui. Les parents, convoqués, découvrent un dessin pornographique où deux des enseignants de leur fils copulent. La femme d’Axel souhaite que ce dernier s’occupe du problème et parle à leur fils. La perplexité se transforme en désarroi, Axel perd pied et passe au peigne fin tout ce qui dysfonctionne dans sa vie.

J’ai retrouvé avec plaisir la plume sarcastique et ironique de Fabrice Caro. Comme dans « Le discours », le héros de « Broadway » est totalement inadapté, sa vie n’est faite que de quiproquos. Il n’aime pas le whisky et pourtant il en boit systématiquement avec son voisin. Lorsqu’il invite ce dernier chez lui, Axel cherche même à l’épater avec un whisky d’exception alors qu’il n’y connaît rien. De même, il n’ose pas dire à sa femme qu’il ne veut pas faire de paddle à Biarritz avec un couple d’amis. Comme il le dit lui-même, Axel est un « handicapé du lien social ». Jamais à son aise, il essaie d’éviter les confrontations, il s’imagine fuyant sa vie à Buenos Aires où il boirait des verres avec Benjamin Biolay loin des ennuis du quotidien. Comme dans son précédent roman, ce personnage inadapté, incapable de se dépêtrer de ses soucis, est forcément sympathique et touchant. L’humour de Fabrice Caro fait une nouvelle fois mouche et il est teinté de mélancolie (le temps a passé trop vite pour Axel et il ne reconnaît plus ses deux enfants devenus des adolescents mystérieux).

Même si certaines situations sont un peu trop répétées, la lecture de « Broadway » reste un régal et l’humour désopilant de Fabrice Caro est le meilleur des compagnons en ces temps moroses.

Brûler brûler brûler de Lisette Lombé et Des frelons dans le cœur de Suzanne Ruault-Balet

L’iconopop est une nouvelle collection qui veut rassembler « des textes brefs, intimes et percutants« , de la poésie contemporaine libre aux formes variées. Cette collection, créée par Cécile Coulon et Alexandre Bord, compte trois titres à ce jour et j’ai eu le plaisir d’en découvrir deux.

Le premier est le recueil de Lisette Lombé intitulé « Brûler brûler brûler ». L’auteure est une poétesse, slameuse belgo-congolaise. Lisette Lombé réalise également des collages dont certains sont présents dans le livre. Ses textes sont rageurs, engagés. Lisette y défend toutes les minorités, dénonce les violences faites aux femmes et à ceux qui sont tout bas de l’échelle sociale. « Et c’est le même système qui te demande d’être violée sans faire de vagues, le même système qui te demande de te serrer la ceinture sans faire tout un ramdam autour de ta précarité, le même système qui te demande de gerber, de vieillir, de crever sans salir la moquette, le même système qui te débaptise un tunnel Léopold II par-ci et rebaptise une place Lumumba par-là pour que tu fermes un peu ta gueule et c’est le même système qui s’accommode parfaitement des centres fermés, des jungles, des bidonvilles sous le périph et des enfants qui grelottent dans la boue et des hommes nus à ses frontières. » Les mots de Lisette Lombé sont puissants, directs. Elle parle aussi dans « Brûler brûler brûler » de son amour des mots, de la poésie et elle y évoque des sujets plus personnels. Des textes intenses, marquants qu’il ne faut pas hésiter à lire à voix haute pour leur donner encore plus de relief.

Le deuxième livre est celui de Suzanne Rault-Balet et son titre splendide est « Des frelons dans le cœur ». Il est constitué de punchlines et de poèmes plus longs. Des photos en noir et blanc, réalisées par l’auteure à l’argentique, émaillent et illustrent le recueil. Suzanne Rault-Balet se balade, observe le monde avec un carnet en poche pour y transcrire ses sensations. « Des frelons dans le cœur » oscille entre une volonté farouche de liberté et une profonde solitude. L’auteure y affirme sa possibilité d’exister, d’être elle-même comme elle l’entend avec ses contradictions, sa complexité.

« (…) Je suis libre

tout ce dont je rêve est à portée de main

tout ce que je touche est universel

tout ce que je possède peut-être possédé par tous

I am free

je ne suis l’esclave de personne

je ne suis

à personne

je suis

I am. » (extrait de mon poème préféré du recueil)

Suzanne Rault-Balet interroge le sentiment amoureux, le désir, les aubes solitaires dans les draps froissés. Elle attend l’amour, le guette à la terrasse des cafés et en décrit les affres intemporels.

« il a froid

il a peur

il ne sait pas encore

qu’il sera rassasié

réchauffé

et il pleure

je vous parle de mon cœur ».

Les mots sonnent justes, ils sont sans concession, d’une grande lucidité. Je suis sous le charme de la plume troublante et sensible de Suzanne Rault-Balet et j’espère que d’autres recueils de cette jeune auteure seront rapidement publiés.

Merci aux éditions de l’Iconoclaste pour cette découverte.

Les pantoufles de Luc-Michel Fouassier

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Se retrouver sur son palier en pantoufles, alors que l’on a oublié ses clefs à l’intérieur, n’est pas la meilleure façon de commencer sa journée. D’autant plus lorsque l’on est pressé et qu’une réunion de bureau vous attend. Tant pis, notre narrateur va partir chaussons aux pieds pour affronter sa journée. Et petit à petit, malgré les regards moqueurs, les pantoufles vont changer sa vie et la manière dont il la voit.

« Les pantoufles » de Luc-Michel Fouassier est un roman hautement sympathique. La mésaventure de notre héros va se transformer en une véritable épopée en pantoufles, où comment avancer dans la vie à pas feutrés. L’élément perturbateur va créer l’audace ( intervenir en réunion de bureau de façon flamboyante, battre enfin son partenaire de tennis) mais également provoquer des rencontres (comme celle de la confrérie des farfelus ou celle d’une délicieuse jeune femme au jardin du Luxembourg). Les pantoufles lui permettent de lâcher prise, de profiter de ce que lui offre la vie. « Alors que j’eusse dû connaître le désarroi le plus complet depuis le moment où, sortant de mon appartement, j’avais oublié mes clefs, je commençais à réaliser que les choses ne se passaient pas si mal, après tout. Mes pantoufles, incontestablement, me permettaient de glisser sur les aspérités qui parsemaient le chemin. Il m’apparaissait dorénavant inenvisageable de m’asseoir sur le côté pour me déchausser. » Luc-Michel Fouassier nous offre un texte délectable, drôle et remarquablement écrit (l’imparfait du subjonctif n’est absolument pas démodé comme l’auteur en fait la preuve dans ce texte). Le message délivré par « Les pantoufles » est évidemment très réjouissant, l’auteur fait la part belle à l’anticonformisme, au pas de côté qui permet de regarder les choses différemment, de sortir du flux incessant de nos sociétés contemporaines.

« Les pantoufles » est un court texte, drôle, satirique qui donne définitivement envie de parcourir le monde en pantoufles !

Le dit du mistral de Olivier Mak-Bouchard

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Après un violent orage, M. Sécaillat débarque chez son voisin, le narrateur, et l’entraîne dans son jardin. Les fortes intempéries ont fait s’effondrer le pan d’un mur de pierres. Au milieu des éboulis, M. Sécaillat a découvert des fragments de poteries. Étant donné l’histoire du Lubéron, ceux-ci sont probablement antiques. M. Sécaillat ne veut pas prévenir les autorités pour éviter de voir son champs de cerisiers détruit par les fouilles archéologiques. Notre narrateur lui propose alors la chose suivante : ils vont procéder aux fouilles tous les deux et s’ils trouvent des objets intéressants, ils les déposeront anonymement devant la porte du musée le plus proche. C’est ainsi que débute une aventure qui pourrait bien bouleverser la vie de nos deux apprentis archéologues.

« Le dit du mistral » est le premier roman de Olivier Mak-Bouchard et la balade qu’il nous propose est envoûtante. L’auteur est originaire du Lubéron et il rend un hommage vibrant à sa région. Son roman est fortement ancré dans ce territoire qui est caractérisé par ses paysages, sa langue, son histoire et ses légendes. Olivier Mak-Bouchard entremêle habilement ces différents éléments dans son roman et il nous fait ressentir la réalité des lieux, nous plonge au cœur de la Provence. Le réalisme des descriptions, des paysages s’associe à la magie des légendes, des rêves pour créer une atmosphère unique. Si vous décidez de faire le voyage, vous croiserez Hannibal et ses éléphants, une chèvre d’or, le père Castor, un seigneur cruel, le Maître-Vent ou encore un circaète-télescope. Les fouilles archéologiques de nos deux amis glissent doucement vers la fable intemporelle où la nature tient la place centrale. La Provence est également une terre de littérature. Olivier Mak-Bouchard  place son ode  sous le regard protecteur de Jean Giono, Henri Bosco, Frédéric Mistral et Marcel Pagnol. Chaque chapitre s’ouvre sur une citation mais également des expressions du cru, des extraits d’archives. « Le dit du mistral » est certes le roman d’un territoire mais il est également celui des hommes qui y habitent et ils sont sacrément attachants !

Le premier roman d’Olivier Mak-Bouchard est un voyage captivant dans les terres magiques du Lubéron, un conte généreux, lumineux et original.

Notre château d’Emmanuel Régniez

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« Je m’appelle Octave. Ma sœur s’appelle Véra. Nous vivons ensemble, dans la même maison, que nous appelons : Notre château. Nous ne fréquentons personne, ne parlons à personne et vivons tous les deux, rien  que tous les deux, dans Notre château. » Le quotidien de la sœur et du frère tourne autour de la lecture et la seule sortie de la semaine est dédiée à l’achat de livres. C’est lors d’une de ses sorties qu’Octave aperçoit sa sœur à bord d’un bus de la ligne 39. Véra ne prend jamais le bus, elle déteste le bus. Cette vision inexplicable va faire basculer la vie au château.

« Notre château » est le premier roman d’Emmanuel Régniez et le moins que l’on puisse dire est qu’il est singulier. L’auteur nous plonge dans une atmosphère étrange, gothique qui frôle la folie. Le texte m’a évoqué « Le Horla », Edgar A. Poe mais également « Les autres » le film d’Alejandro Amenabar. L’écriture contribue à créer cette étrangeté, Octave répète les faits comme pour s’assurer de leur véracité, comme pour se rattacher à la réalité. Mais peu à peu, celle-ci semble lui échapper. La frontière entre réalité  et rêve (ou folie) semble s’estomper dans son esprit.

Emmanuel Régniez joue avec les codes du roman gothique. Il compare, par exemple, le château à un cercueil où Octave et Véra vont mourir. A un autre moment, les rideaux sont poisseux de sang. Le fantastique, l’irréel sont ainsi distillés tout au long du roman. La figure du fantôme est également très présente et c’est ce qui m’a fait penser au film d’Amenabar. Les livres favoris des parents disparus sont « Hamlet » et « Wuthering Heigts », deux œuvres où le lecteur croise des fantômes. L’auteur nous parle aussi des fantômes laissés par les bibliothécaires lorsqu’un un livre est emprunté. Un fantôme du passé va également refaire surface à la fin de l’histoire mais là je ne peux vous en dire plus et vous laisse la surprise !

« Notre château » d’Emmanuel Régniez est un premier roman surprenant, obsédant qui vous plonge dans les méandres d’un esprit au bord de la folie.

 

Revoir Marceau de Romain Meynier

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« Quand Marceau partit avec la voiture et les clés de la maison, j’étais sous la douche ; l’eau inondait la cabine, m’éclaboussait les yeux ; je chantais à tue-tête Pour que tu m’aimes encore, ce qui suffisait à couvrir les chevaux du moteur ; je n’ai rien entendu. Pas la porte qui claque, ni le mécanisme de la serrure m’enfermant, ni les graviers sous les pieds de Marceau, ni, peut-être, ce qu’elle a pu hurler de définitif avant de m’abandonner seul, coincé dans une courte longère en rase campagne française, un jour avant notre retour à Paris. »  Sans moyen de transport, enfermé dans sa maison de famille en Lozère, notre narrateur va devoir trouver des solutions alternatives pour regagner Paris et retrouver sa fiancée, Marceau.

Je continue à découvrir le talentueux Romain Meynier avec son premier roman « Revoir Marceau ». J’ai retrouvé ce qui m’a séduit dans « L’île blanche » : un narrateur anti-héros lunaire et en perpétuel décalage, des situations incongrues et drôles. Le narrateur ne sait pas exactement pourquoi Marceau l’a quitté de manière aussi brutale mais il prend la situation avec stoïcisme et philosophie. Les péripéties de notre narrateur pour rejoindre la capitale vont l’amener à s’inquiéter pour un troupeau de mouton dont le propriétaire est décédé, à voyager dans la camionnette d’un curé de campagne aimant photographier des nus, à croiser des agriculteurs en colère bloquant les rails de la SNCF, à errer dans les rayons d’un magasin de sport pour s’acheter une raquette de badminton (sport qu’il ne pratique pas). Les situations, les personnages cocasses se multiplient, l’imprévu émaille le voyage sans que cela ne perturbe outre mesure le narrateur de cette folle escapade ! Comme dans « L’île blanche », le narrateur est incroyablement attachant en raison de sa manière décalée de réagir à chaque situation.

« Revoir Marceau » m’a permis de retrouver avec grand plaisir la fantaisie de Romain Meynier et sa plume élégante et poétique.

 

Le chien de Madame Halberstadt de Stéphane Carlier

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Baptiste a bientôt 40 ans et il est écrivain. Il est sur le point de publier son 3ème opus alors que le précédent est classé 475 750ème des ventes sur amazon. Un seul commentaire apparaît sur la page du livre : celui de sa mère et il n’est même pas élogieux. Pour couronner le tout, Maxine, la femme avec qui il vivait depuis six ans, vient de le quitter pour leur dentiste. Baptiste semble avoir touché le fond…« Je ne reconnaissais plus ma tête sur les photos d’identité, on aurait dit que je sortais d’un hôpital psychiatrique ou que je venais d’être arrêté pour exhibitionnisme. Je lavais de moins en moins de linge et passais mes journées dans un vieux bas de survêtement molletonné Domyos. Je ne me brossais plus les dents avant de me coucher et j’avais oublié le prénom de mon coiffeur.   J’étais loin de consommer cinq fruits et légumes par jour, je ne savais jamais quel jour on était, je n’écoutais plus de musique… » C’est à ce moment de la vie de Baptiste que Mme Halberstadt, sa voisine de palier, frappe à sa porte pour lui demander un service. Elle se fait opérer de la cataracte et demande à Baptiste de garder son chien, prénommé Croquette, pendant quelques jours.

Le roman de Stéphane Carlier est de ceux qui font du bien. En 136 pages, il déploie humour et fantaisie pour notre plus grand plaisir. Vous le verrez si vous avez la bonne idée de vous procurer ce livre, Croquette n’est pas tout à fait un chien comme les autres. Il est source d’ondes positives et Baptiste en avait bien besoin. Notre écrivain dépressif ira même jusqu’à établir une liste de belles choses. De quoi mettre du baume au cœur de tous ses lecteurs. Baptiste est d’ailleurs un personnage très attachant, un loser pour qui l’on éprouve immédiatement une tendresse infinie. Stéphane Carlier profite de son roman pour égratigner, avec un humour sarcastique, le monde de l’édition actuel et les réseaux sociaux.

« Le chien de Mme Halderstadt » est une comédie réjouissante et originale qui offrira un délicieux moment de lecture à tous ceux qui l’ouvriront.

Merci aux éditions du Tripode pour cette lecture.

Il y a un seul amour de Santiago H. Amigorena

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Après avoir adoré « Le ghetto intérieur », il me tardait de retrouver la plume de Santiago H. Amigorena. J’ai découvert la collection « Une nuit au musée » avec « La leçon de ténèbres »de Léonor de Récondo qui passait une nuit au musée El Greco de Tolède. Cette fois, nous accompagnons Santiago H. Amigorena au musée Picasso de Paris. « Un petit cahier et mon stylo dans une poche, et L’Expérience intérieure de Bataille dans l’autre, j’ai marché, marché, marché, et je suis arrivé au musée. Il était à peine six heures du soir, les salles venaient de se vider de leurs multiples visiteurs, nous étions au début du mois de février – et la nuit était déjà bien noire. » Durant cette nuit, l’auteur s’interroge sur l’essence de l’amour et ses différentes formes. Il parle de son amour compliqué pour une femme qui l’attend chez lui et qu’il aimerait rejoindre.

Mais l’amour, c’est également celui de la peinture sur laquelle il a beaucoup écrit. Santiago H. Amigorena cite certains de ses textes sur la peinture, les musées. Son errance nocturne lui évoque Vermeer, Rembrandt, Bellini, le Rijksmuseum. Les œuvres, la peinture habitent, accompagnent la vie de l’auteur dans une forme de compagnonnage. Contrairement à la nuit au musée de Léonor de Récondo, celle de Santiago H. Amigorena ne se focalise pas uniquement sur Picasso. A part un très joli rêve où Picasso et Giacometti se promènent dans le musée (où une exposition confrontent leurs œuvres), l’auteur aurait pu passer sa nuit dans n’importe quel musée.

Outre ses réflexions sur l’amour et ses possibles différentes formes, le texte d’Amigorena est également une déclaration d’amour à l’écriture qui lui est intrinsèquement nécessaire pour vivre. « Si je peux affirmer sans le moindre doute que je n’aurais jamais survécu à mon passé sans écrire, ce n’est pas parce que je pense que rien d’autre n’aurait pu me sauver dans ces moments de désespoir : c’est, plus simplement – plus lucidement ? -, parce que je sais, parce que je suis sûr, que le mois qui écrit aujourd’hui – le seul moi que je suis – n’aurait jamais été lui-même s’il n’avait pas écrit : sans les mots, celui que je suis serai mort sans être né. »

« Il y a un seul amour » est une déclaration d’amour de Santiago H. Amigorena à la femme qu’il aime, à la peinture et à l’écriture. Je suis à nouveau séduite par la plume de l’écrivain argentin et par cette collection qui nous entraîne dans les musées en excellente compagnie.