Le guetteur de Christophe Boltanski

Après le décès de sa mère, le journaliste Christophe Boltanski vide son appartement avec sa sœur. C’est là qu’il découvre une pochette remplie de débuts de romans policiers, l’un d’eux, le plus abouti, s’intitule « La nuit du guetteur » en hommage à un poème de Guillaume Apollinaire. Christophe Boltanski ne garde que cette pochette et quelques cahiers où sa mère écrivait aussi bien ses comptes que des remarques sur ses journées. Ces découvertes poussent l’écrivain à s’interroger sur sa mère, cette femme mystérieuse et énigmatique même pour ses propres enfants.

Au travers du « Guetteur », l’auteur suit deux fils narratifs, deux époques dans la vie de sa mère : celle de sa jeunesse et celle de sa vieillesse. Son enquête lui fait rencontrer d’anciens voisins, la psychiatre de sa mère ou des personnes l’ayant connue à l’époque de ses études. Ces deux moments dans la vie de sa mère sont des découvertes pour Christophe Boltanski. Lorsqu’il vide son appartement, il découvre que sa mère ne sortait quasiment plus. Elle vivait recluse, calfeutrée au milieu de piles de vieux journaux, de documents administratifs et de cendriers plein à craquer. « Enfermée chez elle, derrière ses murs étanches, dans sa prison sans lucarne que faisait-elle ? Comment meublait-elle ses journées ? Suivait-elle un programme ? Avait-elle ses habitudes ? Une routine ? Paperasses le matin, shopping l’après-midi, promenade et lecture le soir ? Respectait-elle encore des horaires dès lors qu’elle ne participait plus au processus de production ? Depuis combien de temps vivait-elle entre parenthèses, hors du temps social ? » Elle consignait dans ses cahiers des coups de téléphone étranges, des bruits dans son appartement, des objets qui changeaient de place? Était-elle espionnée ou était-elle totalement paranoïaque ?

La réponse à cette question peut se trouver dans sa jeunesse dans les années 50-60. Elle conquiert alors son indépendance, habite un petit appartement dans Paris, fréquente les cafés de St Michel et Odéon. C’est là qu’elle rencontre des militants du FLN et qu’elle devient l’un de leurs porteurs de valise. Elle cache même l’un de leurs chefs dans son appartement. Christophe Boltanski montre bien à quel point l’époque était trouble, paranoïaque. Chacun se pense observé, suivi. D’ailleurs, l’auteur a beaucoup de mal à retrouver des témoins de cette époque se souvenant de sa mère. Elle semble ne pas avoir laissé de traces, elle est comme un personnage de Patrick Modiano, insaisissable et fantomatique.

Au travers de son enquête, Christophe Boltanski cherche l’impossible : connaître sa mère. Il se heurte à l’insoluble mystère que représente l’autre même lorsqu’il s’agit d’une personne proche. Christophe Boltanski nous livre un portrait touchant de cette inconnue qu’était sa mère. 

 

 

 

Feuillets de cuivre de Fabien Clavel

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Paris, 1872, dans le quartier de l’église de St Sulpice, une prostituée a été atrocement mutilée. Les gardiens de la paix Ragon et Zehnacker doivent mener l’enquête. Le premier est un novice et supporte difficilement la vue d’un cadavre. Malheureusement pour lui, celui-ci ne sera pas le dernier. D’autres prostituées subiront le même sort, toujours dans le 6ème arrondissement et toujours venant de la même maison close. Les deux gardiens de la paix vont rapidement découvrir que politique et magie seraient liées dans cette série d’assassinats.

« Feuillets de cuivre » est un livre pour le moins surprenant et passionnant. Tout d’abord, sa construction est assez inhabituelle. Le roman est constitué de deux grandes parties, l’ensemble couvrant les enquêtes de Ragon de 1872 à 1912. Chaque chapitre correspond à l’enquête d’une année. La première partie nous propose une série d’enquêtes, toutes indépendantes et dissociées. Le lecteur a alors l’impression de tenir un recueil de nouvelles policières, toutes sombres et originales. Mais que nenni ! Fabien Clavel a bel et bien écrit un roman et c’est ce que nous montre la seconde partie. Dans celle-ci, Ragon doit affronter un terrible ennemi, une sorte de Moriarty. C’est ce dernier qui permet de tout relier ensemble et qui est le fil rouge du livre. La première partie est le socle de ce qui va se dérouler dans la seconde. Voilà ce que j’appelle une construction brillante et étonnante.

« Feuillets de cuivre » est qualifié, sur la quatrième de couverture,  de « Mystères de Paris » steampunk. Je rassure ceux que la SF pourrait refroidir, le côté steampunk est vraiment très léger et très subtilement amené. Au lieu de la vapeur classique, Fabien Clavel met plutôt au centre du roman l’éther que l’on retrouve régulièrement au centre des affaires policières. La substance se trouve utiliser de manière inattendue comme dans des ampoules par exemple. L’auteur joue également avec la distorsion du temps (dans l’excellent chapitre « Tourbillon aux trois ponts d’or »), la magie et le surnaturel. Mais toujours par petites touches ce qui surprend le lecteur car le reste des intrigues est très réaliste, très ancré dans des faits historiques réels (affaire Dreyfus, mort de Félix Faure dans des conditions douteuses, expos universelles de Paris de 1889 et 1900).

Le personnage principal est lui aussi inattendu. Ragon, qui commence gardien de la paix et finit commissaire divisionnaire, est un colosse gargantuesque. Il est grand et de plus en plus obèse au fur et à mesure des enquêtes. Son physique et les problèmes qu’il engendre, tiennent une place importante dans les différents récits. Mais ce qui le rend unique en son genre est sa façon de résoudre ses enquêtes. Ragon résout tout grâce aux livres. Pour lui, tout est dans les livres et c’est un lecteur compulsif à la mémoire phénoménale. Le roman est donc truffé de références littéraires (Maupassant, Hugo, les Goncourt, Verne, Flaubert, Leroux, etc…) et Ragon est lui même une évocation de Sherlock Holmes et d’Hercule Poirot.

« Feuillets de cuivre » est vraiment un livre inclassable, entre policier réaliste, steampunk et hommage à la puissance de la littérature.

 

Tu t’appelais Maria Schneider de Vanessa Schneider

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«  »J’ai eu une belle vie ». Tu as glissé cette phrase comme un doigt fatigué se promène sur une panne de velours avec un sourire doux et le regard envolé vers des souvenirs heureux. » Ses propos, tenus par Maria Schneider à la fin de sa vie, sont le départ de la réflexion de sa cousine Vanessa, journaliste à Libération, à Marianne et aujourd’hui au Monde. Elle s’adresse à la deuxième personne du singulier à sa cousine, son livre est comme lettre ouverte à celle qui a connu beaucoup de désillusions et de mal-être au cours de sa vie. Tout le monde se souvient du scandale lié au « Dernier tango à Paris » de Bernardo Bertolucci, ce film sulfureux qui relança la carrière de Marlon Brando, âgé alors de 50 ans, et qui devait lancer celle de Maria, âgée de 19 ans. Ce ne fut bien évidemment pas le cas. Tout d’abord parce qu’aucun réalisateur ne voulait la faire tourner habillée et parce que Maria fut totalement traumatisée par une scène d’une violence inouïe. Cette dernière, imaginée par Bertolucci et Brando, ne figurait pas dans le scénario, la terreur de Maria Schneider à l’écran n’était en rien simulée. Sa vie bascule totalement après cela dans l’alcool et les drogues dures. Elle fréquente, très jeune, les soirées mondaines et les lieux interlopes aux bras de son père, Daniel Gélin, retrouvé à l’âge adulte. Le cinéma ne lui apporte malheureusement que peu de rôles intéressants mais lui offre de belles amitiés comme celle de Brigitte Bardot ou Alain Delon, tous deux présents jusqu’au bout.

Vanessa, de vingt ans sa cadette, voit sa cousine, tant admirée,  sombrer peu à peu. Maria, rejetée très tôt par sa mère, venait se réfugier chez les parents de Vanessa Schneider. Un couple bohème dont le père, le psychanalyste Michel Schneider, était un maoïste dur. L’évocation du destin tragique de sa cousine, permet à l’auteure de parler de sa famille fantasque aux origines compliquées où « (…) la folie et le malheur ne sont jamais très loin. » Vanessa Schneider évoque avec justesse et lucidité la période des années 70-80, elle parle de sa difficulté à être différente dans la cour de l’école et de son désir de rentrer dans le moule. Dans son roman, elle oscille entre l’intime et un tableau plus large de l’époque. Elle est toujours sur le fil, jamais voyeuriste lorsqu’elle parle de sa cousine dont elle dresse un portrait sensible, émouvant et sincère.

Vanessa Schneider aurait aimé écrire ce livre à quatre mains comme sa cousine en avait émis le souhait. Le projet, resté inabouti, prend aujourd’hui forme sous la belle plume de la journaliste qui rend un magnifique hommage à Maria Schneider, à sa difficulté à vivre, à son destin brisé avec pudeur, lucidité et colère.

 

 

Un monde à portée de main de Maylis de Kerangal

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Au sortir du lycée, Paula cherche sa voie. Elle hésite, glande beaucoup. Et pourtant, c’est avec décision qu’elle choisit d’entrer dans une école de peintures en trompe-l’œil, rue du Métal à Bruxelles. Au grand étonnement de ses parents, Paula prend les choses en main, elle trouve en trois jours un appartement et le colocataire qui va avec ; elle quitte sa famille et ses amis sans se retourner ; elle déménage loin de sa routine douillette. L’apprentissage de la rue du Métal est difficile, âpre, douloureux physiquement. Paula travaille beaucoup, apprend à apprivoiser les souffrances physiques. Elle peint sans relâche et commence à appréhender la matière grâce à son colocataire, Jonas, lui aussi inscrit dans la même école. Leur duo se transforme rapidement en trio avec Kate, une fantasque écossaise. Tous trois doivent faire front face aux critiques qui les traitent de simple copistes et devront questionner ce qu’est la création.

J’avais adoré « Naissance d’une pont » et « Réparer les vivants », à la suite de ces deux lectures, je pensais pouvoir suivre Maylis de Kerangal dans toutes ses aventures littéraires. Malheureusement, je ressors de « Un monde à portée de main » un peu déçue. J’ai pourtant retrouvé dans ce roman la splendide langue de l’auteure, précise, ciselée. Comme dans ces deux précédents romans, elle a choisi d’explorer une technique, celle de la peinture en trompe-l’œil. Son roman est très documenté, Maylis de Kerangal aime à employer le mot juste pour chaque geste, chaque matière. C’est autant un plaisir de la langue qu’une volonté de sonner juste, d’être dans le concret du métier. D’ailleurs, la partie consacrée à l’apprentissage de Paula m’a beaucoup plu. L’excitation du nouvel apprentissage, la quête commune de la perfection sont très bien rendues. La phrase est vibrante, elle nous entraîne dans la fièvre créatrice de Paula et de ses deux compères.

Par la suite, je trouve que l’on perd totalement Paula. Elle disparait sous l’enchaînement des contrats qu’elle doit trouver après l’obtention de son diplôme. La vie quotidienne sur les plateaux de Cinecittà est, par exemple, très détaillée mais Paula devient une silhouette dans toute cette partie. Malheureusement, cela ne s’arrange pas dans la dernière partie. Paula est engagée pour travailler sur le fac-similé de la grotte de Lascaux. Là, l’héroïne disparaît complètement au profit de l’histoire de la grotte, de sa découverte aux fac-similés. Outre le fait que cette histoire est bien connue, qu’apporte-t-elle au récit de Maylis de Kerangal ? A mon sens, rien, elle ne fait que nous éloigner encore un peu plus de Paula. Et c’est fort dommage car l’idée de la peinture en trompe-l’œil posait des questions intéressantes sur la création.

Après deux coups de cœur, j’attendais beaucoup du nouveau roman de Maylis de Kerangal. Même si j’ai lu « Un monde à portée de main » sans déplaisir, je n’ai pas ressenti le même enthousiasme que pour les précédents romans. La langue est là, le sujet est intéressant mais on perd de vue l’héroïne au fur et à mesure de la lecture et le roman perd de son intérêt. Rendez-vous manqué pour cette fois.

Merci à Rakuten et aux matchs littéraires pour cette lecture.

 

La vraie vie de Adeline Dieudonné

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« A la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et de celle des cadavres. » C’est ainsi que débute le récit de la jeune narratrice de dix ans qui vit dans un lotissement morose. Les cadavres, ce sont des animaux tués par le père et qui font sa fierté. La mère est transparente, une amibe, craintive et soumise à un mari régulièrement violent. La narratrice se donne pour mission de préserver son petit frère de ce quotidien sombre. Elle l’emmène dans une décharge de voitures où il s’amusent au volant, chez Monica, une voisine fantasque, qui invente des histoires. Et puis, il y a les premières notes de la valse des fleurs du Casse-noisette de Tchaïkovski, jouées par la camionnette du marchand de glaces. Malheureusement, un accident brutal vient tout remettre en cause. Gilles, qui y assiste avec sa sœur, se renferme, devient taciturne et ne sourit plus. Sa grande sœur voudrait pouvoir revenir en arrière, effacer l’accident pour retrouver le rire de son frère. Elle se plonge alors dans des recherches pour fabriquer une machine à remonter le temps.

« La vraie vie », premier roman d’Adeline Dieudonné, est à la fois un conte et un roman d’apprentissage. Le livre a toutes les caractéristiques des contes cruels : un ogre inquiétant, une forêt mystérieuse, deux enfants perdus qui doivent se débrouiller tout seuls. Le récit de la narratrice ressemble à un cauchemar oppressant. Elle l’imagine ainsi car elle pense pouvoir reprendre le cour de la « vraie vie » grâce à sa machine à remonter le temps et revenir au moment où Gilles riait encore.

Mais « La vraie vie » est aussi un roman d’apprentissage très réaliste. Le rêve de la narratrice va la plonger dans les lois de la physique, elle découvre l’incroyable destin de Marie Curie et elle se met à la vénérer. Elle va commencer à ressentir les prémices de la puberté : un corps qui change et qui la transforme en proie. Mais, il lui fait également ressentir ses premiers émois auprès du voisin, ancien champion de karaté. La narratrice prend conscience également qu’elle peut influer sur le cour de sa vie, qu’elle peut ne pas devenir une amibe comme sa mère. Elle apprend d’ailleurs à mieux connaître cette dernière. Le chemin vers l’âge adulte est pavé d’épreuves, celles que devra subir la narratrice seront terribles. Elle aura à choisir entre la faiblesse ou la force.

« La vraie vie » est un roman noir, très noir. Un conte terrifiant où la tension grandit au fil des pages. Adeline Dieudonné, qui a reçu le prix Fnac, maîtrise parfaitement sa narration et dresse le magnifique portrait d’une enfant pugnace et pleine de ressources. Un premier roman fort et original.

Avec toutes mes sympathies de Olivia de Lamberterie

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J’ai toujours trouvé courageux les critiques littéraires qui se lançaient dans l’écriture d’un livre. Il n’est jamais évident de se retrouver de l’autre côté du miroir. Ça l’est d’autant moins lorsque l’on écrit un livre aussi personnel que « Avec toutes mes sympathies ». Olivia de Lamberterie a ressenti la nécessité de prendre la plume suite au suicide de son frère cadet Alexandre en 2015 à Montréal où il vivait avec sa femme et ses enfants.

La douleur et l’incompréhension ne diminuant pas, Olivia de Lamberterie tente de comprendre le geste de son frère et lui rend un hommage vibrant. Alexandre était un homme flamboyant, surprenant, drôle. Sa vie semblait une parfaite réussite sur le plan personnel et professionnel. Mais Olivia de Lamberterie explique que dans leur famille, les émotions et les sentiments ne s’expriment pas au grand jour. Il faut se créer une carapace de politesse à présenter aux autres. Au fil du temps, cette façade se fissure et la mélancolie gagne du terrain. L’auteure est également menacée par la dépression dont elle réussit à sortir. Pourquoi Alexandre n’a-t-il pas connu le même sort ? Quelqu’un, quelque chose aurait-il pu le retenir ? « Et là, c’est à moi de crever le mystère. J’écris pour chérir mon frère mort. J’écris pour imprimer sur une page blanche son sourire lumineux et son dernier cri. Pour dire ce crime dont il est à la fois la victime et le coupable. A moins que nous ne soyons tous coupables, nous qui n’avons pas su l’empêcher, ou tous victimes, nous qui ne vivrons plus qu’à demi. Mais je ne crois pas qu’on empêche les gars de son espèce désespérée de se suicider. Est-ce un service à leur rendre ? C’est une vraie putain de question. » 

Mais le livre de Olivia de Lamberterie n’est pas un tombeau. Malgré l’absence terrible, le récit est lumineux parce qu’Alexandre l’était. L’auteure veut inventer une « manière joyeuse d’être triste ». Elle crée de nouveaux rituels pour cette vie sans son frère comme ce premier Noël après son suicide où tout le monde se déguise car il adorait ça. La douleur vive ne doit pas empêcher la joie, garder Alexandre vivant en soi ne doit pas empêcher de savourer la vie. « Pour le première fois depuis le 14 octobre, j’éprouve le sentiment que la douleur logée à jamais dans nos organes est capable aussi de teinter la joie retrouvée d’une intensité inédite. Nous rions aux étoiles, nous dansons, le vertige est proche, mais nous sommes debout parmi les debout. Nous ne sommes plus tristes à en mourir, juste tristes, à en vivre. On s’habitue au couteau planté dans les tripes. »  La dernière phrase du livre, que je vous laisse découvrir, éclaire le lecteur d’espoir et de réconfort.

« Où es-tu, mon frère » scande Olivia de Lamberterie durant son récit. Il est là entre les pages du livre, dans chaque mot choisi avec une grande justesse ;  Olivia de Lamberterie le fait revivre, le partage avec ses lecteurs. Émouvant, délicat, drôle, « Avec toutes mes sympathies » réussit à nous faire passer par de nombreuses émotions et nous touche infiniment.

Merci aux éditions Stock pour cette lecture.

Capitaine d’Adrien Bosc

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Le 24 mars 1941, le cargo « Capitaine Paul Lemerle » quitte le port de Marseille. A son bord, les réprouvés de Vichy, les exilés de l’Europe de l’Est, des juifs, des républicains espagnols. Les passagers tentent de rejoindre une terre d’asile : New York, le Mexique. Sur le pont du bateau se croisent des anonymes et des grands noms de la culture européenne : André Breton, Claude Levi-Strauss, le peintre Wifredo Lam, la photographe Germain Krull, le peintre André Masson, la romancière Anna Seghers ou le communiste anti-stalinien Victor Serge. La vie sur le bateau s’organise avec des cycles de conférences sur le pont, des répartitions par classes sociales, par intérêt. Tout se passe relativement bien jusqu’à l’escale en Martinique. Les passagers retrouvèrent ce qu’ils avaient voulu fuir : la France de Vichy. Ils sont tous débarqués et emmenés dans des camps de rétention. La municipalité fait du zèle. Sur l’île, quelques intellectuels résistent comme Aimée Césaire et sa femme  qui sont à la tête d’une revue. Le périple du capitaine Paul Lemerle n’est pas de tout repos.

En 2014, Adrien Bosc évoquait les vies de passagers de l’avion transatlantique Constellation qui s’écrasa en 1949 avec quarante huit personnes à son bord dont Marcel Cerdan. L’écrivain aime nous conter des trajets et des trajectoires entre histoire et fiction. Il s’infiltre dans les blancs laissés par l’Histoire pour redonner vie aux passagers du cargo. Le point de départ de ce livre est la photo en couverture où l’on voit Wifredo Lam, Jacqueline Lamba, la femme d’André Breton, et Victor Serge parmi des inconnus. Le voyage est très peu documenté au niveau photographique malgré la présence de Germaine Krull. Adrien Bosc s’est longuement documenté avant d’écrire cette odyssée de l’élite intellectuelle européenne. Son livre est un journal de bord qui nous fait découvrir le quotidien sur le bateau. Il est parsemé de textes écrits par les passagers comme ceux de Victor Serge ou les lettres échangées entre Breton et Levi-Strauss durant la traversée. Les deux hommes réfléchissent au statut d’œuvre d’art du document, comme une mise en abîme du présent livre. « Capitaine » est donc constitué de fragments qui évoquent pour l’auteur « l’esthétique du collage » chère aux surréalistes. « Capitaine » ne se livre donc pas facilement pour cette raison mais également parce qu’il est diablement érudit. La lecture est moins fluide que dans « Constellation ». Le propos est ambitieux, il nous montre, sous un autre angle, le rejet de la culture par le régime de Vichy. « Capitaine » est un livre exigeant qui demande beaucoup à ses lecteurs mais qui vaut le voyage.

« Capitaine » est mon premier roman de la rentrée littéraire ; j’avais beaucoup aimé « Constellation », le précédent livre d’Adrien Bosc. Moins fluide, plus exigeant, ce livre, entre document et roman, brosse l’exode de l’intelligentsia de la culture européenne en 1941.