La soustraction des possibles de Joseph Incardona

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A Genève, en 1989, Aldo Bianchi est professeur de tennis pour de riches femmes oisives. Aldo ne s’arrête pas aux vestiaires, il exerce ses charmes sur ces riches femmes mariées. Lui aussi veut profiter de la gigantesque manne d’argent qui déborde en Suisse. Mais au fond de lui, Aldo sait qu’il est né petit et qu’il le restera. Pourtant, sa chance pourrait peut-être tournée grâce à une rencontre. Grâce à sa dernière conquête, Odile Langlois, Aldo devient porteur de valises de cash. Il dépose l’argent dans un casier et une femme vient le récupérer. Cette femme se nomme Svetlana, elle travaille dans la finance et elle espère également croquer une part du gâteau capitaliste. Aldo et elle vont lier leurs destinées pour profiter du système et enfin gagner le gros lot. Mais maitrisent-ils bien tous les rouages du système financier ?

« La soustraction des possibles » de Joseph Incardona est un roman ambitieux, dense, au scénario très élaboré qui se rapproche du roman noir. L’intrigue est foisonnante et réserve de nombreuses surprises et rebondissements. Au début du roman, l’auteur nous explique qu’il ne s’agit pas d’une histoire d’argent, de truands, de bourreau, de copains, de désir, de trahison, d’ambition mais une histoire d’amour. Et pourtant « La soustraction des possibles » est tout ça à la fois. C’est également un roman profondément balzacien puisque l’argent en est le sujet central.

Joseph Incardona choisit de placer son intrigue en 89-90, les années de gloire de l’ultra-libéralisme et des golden boys tout droit sortis de « American psycho ». L’argent est roi, le système financier et les paradis fiscaux ne sont pas encore réglementés. « L’argent est devenu le « McGuffin » de l’Humanité. On ne sait même plus s’il est cause ou conséquence d’un certain fonctionnement économique. Les années 1990 préfigurent un système sur le point de perdre tout contrôle, où l’informatique s’apprête à révolutionner la planète, où les algorithmes  emballent la combinatoire des transactions boursières. Plus personne ne sait vraiment ce qu’est devenu l’argent, un moyen, un but, un prétexte, une dématérialisation de nos existences ». Ce que montre parfaitement Joseph Incardona, c’est à quel point ce système irradie tous les secteurs. L’argent relie entre eux, comme une gigantesque pieuvre, les banquiers suisses, les mafieux corses, la prostitution (les pages concernant le conditionnement de filles de l’est à la prostitution sont saisissantes) et bien d’autres choses encore.

Aldo et Svetlana viennent du même milieu social, ils ont connu les mêmes humiliations, ils ont la même rage de s’en sortir et, à deux, ils pensent être plus forts. Ils font tous les deux parties d’une impressionnante galerie de personnages mais ce sont ces deux-là que l’on suit du début à la fin. Ce sont eux, les petits, vers qui va notre sympathie.

Enfin, il faut parler du style de Joseph Incardona. Il est nerveux, cinématographique, fortement ironique. Le narrateur n’hésite pas à se moquer de ses personnages. Il nous interpelle, nous raconte sa vie et c’est d’ailleurs l’un de mes bémols car je ne comprends pas ce que viennent faire là les morceaux de vie de l’auteur. Le style est extrêmement original, vivant mais son côté un peu ostentatoire peut lasser sur la longueur.

« La soustraction des possibles » est un roman très ambitieux, au scénario dense sur l’argent-roi des années 89-90.

 

Le crépuscule du paon de Claire Bauchart

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Après avoir publié un scoop, Pascaline Elbert a été promue responsable du service politique de son journal En avant. Enviée par ses collègues, elle n’a pas le droit à l’erreur. Sa situation est d’autant plus compliquée qu’elle s’est séparée de son compagnon et doit gérer seule sa petite fille. Mais Pascaline a du flair et elle est tenace. Elle est bientôt lancée sur une nouvelle enquête suite à la grève des salariées d’une entreprise de BTP. L’usine Burier est menacée de délocalisation. Mais quelques jours plus tard, le marché public pour la rénovation de la Sorbonne doit être attribué. Cela pourrait sauver Burier et ses salariés. Pascaline se rend compte que les différents marchés publics de rénovation des grandes universités parisiennes ont tous été attribués à de grandes usines de BTP dont Burier fait partie. Dans le même temps, la vice-présidente du conseil régional d’Ile-de-France cherche à joindre Pascaline. Cela ne peut pas être une simple coïncidence.

Je ne connaissais pas Pascaline Elbert dont « Le crépuscule du paon » est la deuxième enquête journalistique. Claire Bauchart a travaillé aux services économiques de L’opinion et des Echos et cela se sent dans son roman. Cette histoire de collusion entre des entrepreneurs de BTP et des hommes politiques est parfaitement vraisemblable. Le montage financier de l’affaire est également expliqué de manière très claire. L’enquête de Pascaline réserve son lot de surprises, de rebondissements. Le ministre de l’économie, Stéphane Toxandrie, nous fait furieusement penser à quelqu’un… « Avec ses deux bras droits présents ce soir-là dans ce grenier mal isolé de la rue Mayet, loué à prix d’or par Michel Estourneau pour leurs réunions occultes, Stéphane Toxandrie avait lancé son propre mouvement, quatre années plus tôt, à un an à peine de l’élection. Le Grand Rassemblement, rapidement rebaptisé GraRass à la fois par la presse et son équipe de campagne, se voulait un parti du centre, ambitionnant de concaténer les envies de près de deux tiers des Français. » Ego démesurés, ambitions dévorantes, rancœur et vengeance vont émailler l’enquête rythmée de Pascaline.

J’ai eu un peu de mal à m’y retrouver dans les nombreux personnages présentés au début du roman. Mais cela ne dure pas et j’ai ensuite passé un bon moment de lecture en compagnie de l’audacieuse Pascaline.

Merci aux éditions du Rocher pour cette lecture.

Le consentement de Vanessa Springora

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« Depuis tant d’années, je tourne en rond dans ma cage, mes rêves sont peuplés de meurtre et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre. » 

Le chasseur, c’est GM, comme Vanessa Springora le nomme dans son livre. Elle le rencontre lors d’un dîner chez sa mère, elle a 14 ans et lui 51. Le prédateur voit en elle une proie facile, une adolescente en perdition qu’il pourra conquérir aisément. « Un père aux abonnés absents qui a laissé dans mon existence un vide insondable. Un goût prononcé pour la lecture. Une certaine précocité sexuelle. Et, surtout, un immense besoin d’être regardée. Toutes les conditions sont maintenant réunies. » V. tombe dans le piège tendu, elle est éblouie par cet intellectuel brillant et raffiné, elle n’en revient pas d’être remarquée. Nous sommes dans les années 70-80, il est toujours interdit d’interdire et personne ne s’interpose entre l’adolescente et le pédophile revendiqué qu’est GM. A l’époque, des intellectuels signent des pétitions pour que la majorité sexuelle soit abolie. Cela nous parait aberrant aujourd’hui, les livres où GM parle de ses conquêtes juvéniles, de ses voyages à Manille pour y trouver de la chair fraîche sont publiés sans aucune censure (et sans ce livre, ils le seraient toujours).

« Le consentement » a bien évidemment défrayé la chronique et secoué, à juste titre, le milieu littéraire. Je savais donc à quoi m’attendre en ouvrant le livre de Vanessa Springora. Mais il faut reconnaître qu’elle a su avec beaucoup de lucidité, de recul (et de nombreuses années de psychanalyse) analyser l’attraction qu’elle a pu ressentir pour GM et la fascination qu’il a exercé sur elle pendant très longtemps. La question du consentement est très justement posée, celui de Vanessa Springora ne pouvait pas en être un à 14 ans, celle de la responsabilité de sa mère en découle également. Bien entendu, son livre est aussi la terrible condamnation d’une époque, d’une libération sexuelle qui n’aurait jamais du s’étendre aux enfants.

Sans voyeurisme, avec sobriété, Vanessa Springora relate et dénonce la relation qu’elle a partagée avec GM. J’espère que ce livre l’aura définitivement libérée des griffes de l’ogre.

 

Le discours de Fabrice Caro

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Voilà trente huit jours que Sonia a annoncé à Adrien qu’elle souhaitait faire une pause, le laissant au désespoir et tourmenté de nombreuses interrogations. La situation d’Adrien va s’aggraver lors d’un diner familial chez ses parents avec sa sœur et son fiancé Ludo. Ce dernier demande à Adrien de faire un discours lors de son mariage avec Sophie, cela ferait tellement plaisir à cette dernière. Piégé. Pour couronner le tout, Adrien décide d’envoyer un sms à Sonia à 17h26 qu’elle lit à 17h56. Mais aucune réponse n’arrive. Adrien passe la soirée à s’interroger sur cette absence de réponse, sur ce qu’il pourrait dire dans son discours de mariage pendant, qu’à table, Ludo fait de la vulgarisation scientifique, que son père raconte pour la énième fois les mêmes anecdotes et que sa sœur lui demande s’il aime les poivrons, alors qu’il déteste ça depuis toujours. La soirée d’Adrien s’annonce longue…

Jusqu’à présent, je ne connaissais Fabrice Caro que de nom et il était temps que je fasse sa connaissance. Je vous ai déjà dit à quel point j’aimais l’humour de J. M. Erre, il vient de trouver un concurrent sérieux en la personne de Fabrice Caro. Car il faut le dire d’emblée, « Le discours » est un livre hilarant mais qui n’est pas non plus dénué d’une pointe de mélancolie.

Adrien a 40 ans et on ne peut pas dire qu’il soit d’un battant. A l’école, il était choisi en dernier dans les équipes sportives (moi aussi, ce qui me l’a rendu instantanément sympathique), il cache à ses parents qu’il fume et à sa sœur qu’il n’aime pas les encyclopédies qu’elle lui offre chaque année. « Grâce à toi, Sophie, j’ai été promu passionné d’encyclopédies, on m’a imposé une passion que je n’ai jamais osée démentir, comme je n’ai jamais démentit le moindre malentendu me concernant, tout autant par lâcheté que par paresse. A mon ancien boulot, tout le monde m’a appelé Aurélien pendant deux ans sans que j’ose rectifier. Alors, tu vois, on n’est plus à ça près, Aurélien , passionné d’encyclopédies, ça ou autre chose, qu’importe, la réalité ne vaut pas suffisamment la peine pour que je m’échine à la faire exister. » Adrien voit sa vie sentimentale comme le radeau de la méduse, les filles ne restent jamais. Et ce n’est pas sa mère, qui lui conseille de boire du jus d’orange pour soigner sa dépression, qui va l’aider. Adrien est un loseur, un parfait inadapté à la vie, à ce monde et j’ai éprouvé une infinie tendresse pour lui. Entre ses tentatives de discours, ses interrogations sur les signes que lui envoie l’univers, sur les raisons pour lesquelles Sonia ne peut pas répondre à son sms et sur le fait que sa mère n’a pas fait de gâteau au yaourt, Adrien passe une soirée compliquée alors que nous passons un réjouissant moment littéraire !

Si vous aimez rire, si vous aimez les inadaptés à l’esprit torturé, précipitez-vous sur ce court texte hilarant !

Merci aux éditions Folio pour cette lecture.

 

Et toujours les Forêts de Sandrine Collette

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Corentin n’était pas désiré. Sa mère, Marie, aurait préféré qu’il ne vienne jamais au monde. D’ailleurs, une fois son enfant né, elle fera tout pour s’en débarrasser. Elle le laisse à droite à gauche et finit par l’abandonner aux Forêts, chez son arrière-grand-mère, Augustine. Un territoire qui semble bien hostile et sec au jeune garçon : « Un territoire maléfique, disaient certains qui ne savaient plus pourquoi, mais c’était un réflexe, chaque fois qu’un malheur s’abattait par ici, les vieilles et les vieux se tordaient les mains en hochant la tête : Ce sont les Forêts. » Augustine est bourrue, avare de gestes tendres mais elle s’occupe bien de Corentin et tous deux se prennent d’affection l’un pour l’autre. Le garçon grandit et finit par quitter les Forêts pour suivre des études. Les amis, les fêtes l’éloignent d’Augustine jusqu’à ce qu’une terrible catastrophe le force à retourner aux Forêts.

Je n’avais encore jamais eu l’occasion de lire Sandrine Collette et je le regrette tant j’ai aimé « Et toujours les Forêts ». L’auteure nous décrit ici un monde post-apocalyptique. Corentin, qui réussit à survivre, découvre un monde dévasté, ravagé par une mystérieuse explosion. Après avoir constaté le désastre, Corentin décide de regagner les Forêts, le seul endroit où il se sent chez lui. Son chemin est jonché de cadavres, peu de survivants croisent sa route. Il découvre un monde gris, sans soleil et surtout totalement silencieux : « Le vide d’hommes, d’animaux, de forêts, de bruit, de mouvement. Disparus, les grands arbres et la route immobile, les voitures, les ronflements des moteurs. Avalés, les hommes, les voix, les rires, les cris. »

Ce qui fait la force du roman de Sandrine Collette, c’est le réalisme de ce qu’elle décrit. Malgré l’augmentation de la température, de la sécheresse, les hommes n’agissent pas et laissent advenir la catastrophe. Les descriptions du monde d’après font froid dans le dos, tout ce qui faisait sa beauté a entièrement disparu. L’homme redevient un loup pour son prochain. Bien-sûr, l’histoire de Corentin évoque « La route » de Cormac McCarthy mais Sandrine Collette développe son intrigue sur des décennies et finalement elle n’est pas dénuée d’une pointe d’espoir. L’écriture sèche, rapide, faite de phrases courtes, transcrit parfaitement l’urgence de la situation et l’urgence de vivre. Le style percutant, saisissant participe à la réussite du roman.

Avec « Et toujours les Forêts », Sandrine Collette nous livre un roman sombre et finalement assez réaliste sur la fin du monde et notre incapacité à le protéger. Un récit marquant et dont le style captive.

Vie de Gérard Fulmard de Jean Echenoz

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Il s’en passe des choses rue Erlanger dans le 16ème arrondissement de Paris. Gérard Fulmard, qui y réside, peut en témoigner. Récemment, un gros fragment de satellite soviétique est venu s’écraser sur le centre commercial d’Auteuil. Cela n’a pourtant pas perturbé le stoïque Gérard qui a préféré suivre l’événement sur son téléviseur plutôt que de sortir. Son intérêt pour la disparition du supermarché vient surtout du fait qu’un morceau du satellite a tué son propriétaire. Gérard Fulmard étant au chômage, la catastrophe d’Auteuil est une bonne nouvelle pour ses finances. Après avoir dû quitter son travail de steward, Gérard veut se reconvertir. Il va devenir détective privé et pour lancer son agence, il met une petite annonce dans un journal gratuit. Cela ne lui rapportera que peu de clients mais, en revanche, l’entraînera dans un imbroglio mêlant son psychiatre et les membres d’un petit parti politique  : la Fédération populaire indépendante.

« Vie de Gérard Fulmard » est une lecture absolument réjouissante et enthousiasmante. Jean Echenoz s’amuse ici avec les codes du roman noir sans pour autant virer à la parodie. Le narrateur de son roman est un anti-héros, un homme sans qualité (malgré le terme de « vie » qui est habituellement dévolue aux saints ou aux héros) : il est aussi terne et dépourvu d’intérêt que la rue Erlanger : « A A part ce nom, je ne suis pas sûr de provoquer l’envie : je ressemble à n’importe qui en moins bien. Taille au-dessous de la moyenne et poids au-dessus, physionomie sans grâce, études bornées à un brevet, vie sociale et revenus proches de rien, famille réduite à plus personne, je dispose de fort peu d’atouts, peu d’avantages ni de moyens. » Et pourtant, cet homme naïf va se retrouver impliquer dans de rocambolesques aventures dont il ne maîtrise aucunement l’enchaînement des faits. Il croisera sur son chemin, outre de multiples embûches, des personnages tous aussi improbables les uns que les autres : un psychiatre véreux, des garde-du-corps coréens passionnés par le jeu de go, une femme fatale au léger strabisme, des politiciens avides de pouvoir dans une organisation qui, elle, n’en a aucun sur l’échiquier politique.

Comme toujours, le style de Jean Echenoz est un régal. Il allie une épure de la langue à une redoutable précision dans les termes choisis. Se dégage de ses phrases une élégante désinvolture toujours teintée d’un humour irrésistible. Parfois, l’auteur reprend la main sur la narration du navrant Gérard, il s’adresse directement à nous pour nous éclairer quant à son roman : « Voici donc qu’après le coup de l’arme à feu, figure imposée dans ce genre d’histoire comme l’a pertinemment fait observer Gérard Fulmard, voici qu’on va vous faire le coup de l’exotisme. Ne manquait plus maintenant qu’une scène de sexe pour remplir tous les quotas (…). » Un dernier point à soulever : la rue Erlanger qui est bien plus qu’un simple décor dans ce roman. Je ne vous révélerai pas ce qui s’y déroula, cela fait partie du plaisir de la lecture mais son histoire irrigue celle de Gérard Fulmard et elle en est le parfait miroir (à noter également : le fait que la mère de notre anti-héros est toujours là au bon moment…).

« Vie de Gérard Fulmard » est mon premier coup de cœur de l’année 2020. J’apprécie depuis longtemps le talent de Jean Echenoz et son dernier roman est un très grand cru !

 

Une joie féroce de Sorj Chalandon

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Jeanne est libraire, elle est appréciée de ses collègues et de ses clients. Discrète, passant son temps à s’excuser, Jeanne ne veut pas se faire remarquer. Elle est mariée à Matt avec qui elle a eu un fils. Ce dernier est malheureusement mort en bas âge et le couple s’est désagrégé dans sa tristesse. Le malheur frappe à nouveau à la porte de Jeanne, cette fois sous la forme d’un cancer. Son mari ne l’épaule pas, ne l’accompagne pas dans cette épreuve. Jeanne baisse les bras et sombre dans le pessimisme. C’est alors qu’elle rencontre Brigitte dans la salle d’attente de la chimiothérapie. Elle est l’opposé de Jeanne : flamboyante, grande gueule, très belle femme que l’on remarque. Brigitte invite Jeanne chez elle où vit également sa compagne Assia et Melody, jeune femme paumée également cancéreuse. Les quatre femmes deviennent rapidement inséparables. Melody a de graves ennuis que les quatre femmes sont bien décidées à arranger ensemble même si cela doit les placer dans l’illégalité.

Comme vous les avez, j’apprécie énormément le travail de Sorj Chalandon. Un nouveau roman de sa part est toujours une belle promesse de lecture et d’émotions. Malheureusement, « Une joie féroce » fut plutôt décevant. Le roman se découpe en deux parties. La première concerne la maladie de Jeanne. Dans cette partie, j’ai retrouvé toute la délicatesse, l’empathie de Sorj Chalandon. La phrase sonne juste comme toujours chez l’auteur.

Les choses se gâtent dans la deuxième partie qui est consacrée au projet des quatre femmes pour aider Melody.  Sans trop vouloir en dévoiler sur l’intrigue, je peux vous dire que cette partie est tournée vers l’action, vers le thriller. Et là, on perd la crédibilité du début. Les quatre femmes accumulent une somme de malheurs, de morts, de séparations qui rendent le récit de plus en plus invraisemblable. Ce que les quatre femmes imaginent, alors qu’elles se connaissent à peine, est également assez improbable, tout comme la résolution de l’histoire. Cette deuxième partie est vraiment « too much ».

Même si la lecture de « Une joie féroce » est loin d’être désagréable grâce à l’écriture de Sorj Chalandon, l’intrigue est en revanche assez décevante et manque de crédibilité. Dommage et vivement le prochain roman de l’auteur qui j’espère sera à la hauteur du reste du travail de l’auteur.

Sans foi ni loi de Marion Brunet

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Garrett Black, 16 ans, voit débarquer chez lui une hors-la-loi blessée qui lui réclame de l’eau. Il obéit sans réfléchir, tétaniser par la peur de l’arme qu’elle pointe sur lui. Elle est malheureusement suivie par le marshall et ses acolytes. Garrett apprend alors le nom de la jeune femme : Abigail Stenson. Cette dernière n’a qu’un seul moyen de s’évader : kidnapper Garrett. L’adolescent tombe rapidement en admiration devant cette femme indépendante et indomptable : « Cette femme a tué deux hommes, n’a pas hésité à tirer sur Jim ; elle vient de m’éclater le nez et pourtant je la bouffe des yeux avec une fascination que je ne comprends pas moi-même. Je l’observe, toujours allongé dans l’herbe, le visage douloureux. Elle n’est pas vieille du tout mais trimbale une assurance que je n’ai jamais connue. » Voyager auprès de Ab Stenson va changer totalement la vie de Garrett.

Marion Brunet nous plonge dans un western classique avec hors-la-loi, saloon, courses poursuites à cheval, chasseur de primes, etc… Dans cet univers traditionnellement très masculin, Marion Brunet met au cœur de son roman une sorte de Calamity Jane. Ab Stenson est habillée comme un homme et elle se comporte comme l’un d’eux. Elle n’a pas d’autres choix pour vivre sa vie comme elle l’entend et restée indépendante. Orpheline, ballottée de famille en famille, Ab a du faire sa place par la force et les armes. Elle est libre mais elle connait aussi le lourd prix à payer pour le rester.

« Sans foi ni loi » est également un roman d’apprentissage, d’émancipation pour Garrett. Fils d’un pasteur brutal, il n’a aucune idée des possibilités que peut lui offrir la vie. Le voyage aux côtés de Ab va lui ouvrir l’esprit, lui montrer qu’une autre vie est possible et qu’il peut se rebeller. Il apprend surtout ce que signifie être libre.

Marion Brunet nous offre un western bien mené, très plaisant à lire, très classique dans la forme et le fond avec deux héros hautement sympathiques et attachants.

Merci Babelio pour cette lecture.

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Rien n’est noir de Claire Berest

Le 17 septembre 1925, la vie de Frida Kahlo bascula. La jeune femme venait d’intégrer la Escuela Nacional Preparatoria dans l’espoir de devenir médecin. Ce jour-là, elle rentrait chez elle en prenant un autobus. Celui-ci percuta un tramway en faisant plusieurs morts. Frida Kahlo fut transpercée par une barre de fer. Ce terrible accident l’a contrainte à rester alitée de très longs mois, à subir toute sa vie des interventions chirurgicales. Durant sa première convalescence, elle s’ennuie et demande à son père de lui procurer des toiles et des pinceaux. C’est ainsi qu’elle commença à peindre. En 1928, elle décide de montrer son travail au peintre mexicain le plus adulé et respecté : Diego Rivera. Elle l’observe longuement pendant qu’il peint ses fresques murales avant de se décider à l’aborder. Rivera est ébloui par le talent de cette jeune femme insolente de 21 ans sa cadette. Pour Frida et Diego débute alors une relation amoureuse passionnée et tumultueuse.

Dans les années 90, j’avais lu l’excellente biographie de J.MG Le Clézio consacrée à ce couple mythique et en haut en couleur. J’ai donc retrouvé avec grand plaisir ces deux personnalités atypiques sous la plume de Claire Berest dont j’avais beaucoup apprécié le précédent livre, « Gabriële », écrit avec sa sœur Anne. Le livre s’ouvre sur le moment où Frida va rencontrer Diego à Mexico en 1928. L’auteure choisit de nous présenter l’histoire du couple de manière chronologique partant de cette première date : le séjour aux Etats-Unis où Diego peint des fresques pour Ford et Rockfeller ; le retour au Mexique suite aux polémiques provoquées par le travail de Diego (par exemple : le portrait de Lénine dans la fresque du Rockfeller Center) ; le voyage de Frida seule à New York et Paris puis son retour à Mexico où elle décède en 1954.

L’originalité de cette biographie est qu’à chaque époque correspond une couleur qui se décline en nuances à chaque chapitre. Claire Berest a choisi des couleurs vives, reflets des états d’âme de Frida : bleu, rouge, jaune et noir/gris pour clore le livre. Elle réussit parfaitement à nous montrer la soif de vie de Frida Kahlo qui a frôlé la mort et a souffert le martyr tout au long de sa vie en raison de ses très nombreuses blessures. Frida est excessive, provocatrice, elle boit beaucoup, se perd dans des fêtes à réveiller les morts, parle crûment et est d’une jalousie maladive. Diego, son ogre tant aimé et tant détesté, l’avait pourtant averti, l’exclusité est impossible pour lui. Alors, Frida aussi aura des amants ; Julien Levy, Nickolas Muray, Jacqueline Lamba, Léon Trostki, etc… « Frida prend des amants bien différents de Diego. Au début, elle était attirée par des hommes partageant quelques similitudes avec son éléphantesque amour, peintre, fort en gueule ou jouisseur, mais, vite, la cruelle comparaison tuait le jeu et toute illusion. Elle veut bien s’appliquer au grand écart et tromper Diego, mais pour pouvoir le retrouver sublimé par des adversaires qui ne seront jamais à sa hauteur. »  Leur histoire d’amour est un tourbillon, une tornade. Ils divorceront, se remarieront, peindront beaucoup, se déchireront et s’aimeront intensément et follement. Claire Berest rend parfaitement compte de ces deux personnalités flamboyantes et incandescentes.

Même si le roman parle du couple Rivera, le cœur en est Frida Kahlo dont le portrait est ici touchant, coloré par la passion, les excès, l’urgence absolue à profiter de la vie, par l’amour et le désir. Mais l’auteure n’oublie pas de montrer le désespoir profond de cette femme au corps meurtri, fracassé et qui jamais ne put être mère. Une femme exceptionnelle et fascinante dont la vie et l’art étaient intrinsèquement liés, l’un et l’autre se nourrissant inlassablement. J’ai toujours trouvé l’intensité de son oeuvre, de sa vie proprement saisissante et Claire Berest réussit à retranscrire cela parfaitement.

« Rien n’est noir » est un roman plein de la fougue, de l’ardeur et des excès de Frida Kahlo et Diego Rivera ainsi que de la scène artistique d’avant-guerre. La plume vive, lumineuse, habitée et impétueuse de Claire Berest rend un magnifique hommage à ce couple hors norme.

A la ligne de Joseph Ponthus

 

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« J’écris comme je travaille

A la chaîne

A la ligne »

Joseph Ponthus a quitté la région parisienne et son travail d’éducateur spécialisé pour suivre sa femme en Bretagne. Mais à Lorient, il n’y a pas d’emploi pour un travailleur social. Joseph s’inscrit donc dans une boîte d’intérim. Et c’est ainsi qu’il découvrira le monde de l’usine agro-alimentaire. Il commence dans une conserverie de poisson pour finir dans un abattoir. Il découvre l’abrutissement d’un quotidien répétitif, l’épuisement physique et mental des ouvriers au milieu des odeurs de carcasses, du sang, des abats.

« Les mêmes gueules aux mêmes heures

Le même rituel avant l’embauche

Les mêmes douleurs physiques

Les mêmes gestes automatiques

Les mêmes vaches qui défilent encore et toujours à travailler sur cette ligne qui ne s’arrête jamais 

Qui ne s’arrêtera jamais

Le même paysage de l’usine

Le même tapis mécanique

Les mêmes collègues à leur place indéboulonnable 

Et les vaches qui défilent 

Les mêmes gestes »

La dureté du monde ouvrier, la souffrance de ces hommes et de ces femmes sont inscrites dans les mots de Joseph Ponthus. Les cadences infernales, les changements de poste incessants pour les intérimaires (les plus précaires et donc les plus corvéables) abrutissent, assomment les ouvriers sur leurs postes de travail. Mais au milieu de ces épreuves, il y a la solidarité entre collègues, les pauses café qui redonnent un peu de souffle et la force de continuer.

Pour Joseph Ponthus, la ligne de production  s’est transformée en ligne d’écriture. Chaque soir, il a couché son expérience sur le papier comme une catharsis. Avec ses phrases courtes, percutantes, sans ponctuation, il nous montre que l’ouvrier est un Sisyphe moderne qui chaque jour recommence les mêmes tâches harassantes. Heureusement, il y a aussi de la tendresse dans ces pages, pour sa femme bien aimée, pour sa mère, son chien Pok Pok. Il y a aussi la littérature (Dumas, Apollinaire, Aragon, Cendrars, Proust, etc…) et la chanson (Barbara, Trebet, etc…) qui aident à tenir et que l’on convoque dès que la réalité devient trop difficile.

Vous avez sans doute déjà lu beaucoup d’articles, d’avis dithyrambiques sur ce livre et je peux vous assurer qu’il les mérite tous. L’écriture de Joseph Ponthus, en vers libre, va à l’essentiel, nous happe, la justesse des mots rejoignant la justesse des gestes des ouvriers. « À la ligne » rend un hommage à ces hommes et ces femmes qui chaque jour travaillent dans les usines et il leur rend surtout leur dignité.