Et toujours les Forêts de Sandrine Collette

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Corentin n’était pas désiré. Sa mère, Marie, aurait préféré qu’il ne vienne jamais au monde. D’ailleurs, une fois son enfant né, elle fera tout pour s’en débarrasser. Elle le laisse à droite à gauche et finit par l’abandonner aux Forêts, chez son arrière-grand-mère, Augustine. Un territoire qui semble bien hostile et sec au jeune garçon : « Un territoire maléfique, disaient certains qui ne savaient plus pourquoi, mais c’était un réflexe, chaque fois qu’un malheur s’abattait par ici, les vieilles et les vieux se tordaient les mains en hochant la tête : Ce sont les Forêts. » Augustine est bourrue, avare de gestes tendres mais elle s’occupe bien de Corentin et tous deux se prennent d’affection l’un pour l’autre. Le garçon grandit et finit par quitter les Forêts pour suivre des études. Les amis, les fêtes l’éloignent d’Augustine jusqu’à ce qu’une terrible catastrophe le force à retourner aux Forêts.

Je n’avais encore jamais eu l’occasion de lire Sandrine Collette et je le regrette tant j’ai aimé « Et toujours les Forêts ». L’auteure nous décrit ici un monde post-apocalyptique. Corentin, qui réussit à survivre, découvre un monde dévasté, ravagé par une mystérieuse explosion. Après avoir constaté le désastre, Corentin décide de regagner les Forêts, le seul endroit où il se sent chez lui. Son chemin est jonché de cadavres, peu de survivants croisent sa route. Il découvre un monde gris, sans soleil et surtout totalement silencieux : « Le vide d’hommes, d’animaux, de forêts, de bruit, de mouvement. Disparus, les grands arbres et la route immobile, les voitures, les ronflements des moteurs. Avalés, les hommes, les voix, les rires, les cris. »

Ce qui fait la force du roman de Sandrine Collette, c’est le réalisme de ce qu’elle décrit. Malgré l’augmentation de la température, de la sécheresse, les hommes n’agissent pas et laissent advenir la catastrophe. Les descriptions du monde d’après font froid dans le dos, tout ce qui faisait sa beauté a entièrement disparu. L’homme redevient un loup pour son prochain. Bien-sûr, l’histoire de Corentin évoque « La route » de Cormac McCarthy mais Sandrine Collette développe son intrigue sur des décennies et finalement elle n’est pas dénuée d’une pointe d’espoir. L’écriture sèche, rapide, faite de phrases courtes, transcrit parfaitement l’urgence de la situation et l’urgence de vivre. Le style percutant, saisissant participe à la réussite du roman.

Avec « Et toujours les Forêts », Sandrine Collette nous livre un roman sombre et finalement assez réaliste sur la fin du monde et notre incapacité à le protéger. Un récit marquant et dont le style captive.

Vie de Gérard Fulmard de Jean Echenoz

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Il s’en passe des choses rue Erlanger dans le 16ème arrondissement de Paris. Gérard Fulmard, qui y réside, peut en témoigner. Récemment, un gros fragment de satellite soviétique est venu s’écraser sur le centre commercial d’Auteuil. Cela n’a pourtant pas perturbé le stoïque Gérard qui a préféré suivre l’événement sur son téléviseur plutôt que de sortir. Son intérêt pour la disparition du supermarché vient surtout du fait qu’un morceau du satellite a tué son propriétaire. Gérard Fulmard étant au chômage, la catastrophe d’Auteuil est une bonne nouvelle pour ses finances. Après avoir dû quitter son travail de steward, Gérard veut se reconvertir. Il va devenir détective privé et pour lancer son agence, il met une petite annonce dans un journal gratuit. Cela ne lui rapportera que peu de clients mais, en revanche, l’entraînera dans un imbroglio mêlant son psychiatre et les membres d’un petit parti politique  : la Fédération populaire indépendante.

« Vie de Gérard Fulmard » est une lecture absolument réjouissante et enthousiasmante. Jean Echenoz s’amuse ici avec les codes du roman noir sans pour autant virer à la parodie. Le narrateur de son roman est un anti-héros, un homme sans qualité (malgré le terme de « vie » qui est habituellement dévolue aux saints ou aux héros) : il est aussi terne et dépourvu d’intérêt que la rue Erlanger : « A A part ce nom, je ne suis pas sûr de provoquer l’envie : je ressemble à n’importe qui en moins bien. Taille au-dessous de la moyenne et poids au-dessus, physionomie sans grâce, études bornées à un brevet, vie sociale et revenus proches de rien, famille réduite à plus personne, je dispose de fort peu d’atouts, peu d’avantages ni de moyens. » Et pourtant, cet homme naïf va se retrouver impliquer dans de rocambolesques aventures dont il ne maîtrise aucunement l’enchaînement des faits. Il croisera sur son chemin, outre de multiples embûches, des personnages tous aussi improbables les uns que les autres : un psychiatre véreux, des garde-du-corps coréens passionnés par le jeu de go, une femme fatale au léger strabisme, des politiciens avides de pouvoir dans une organisation qui, elle, n’en a aucun sur l’échiquier politique.

Comme toujours, le style de Jean Echenoz est un régal. Il allie une épure de la langue à une redoutable précision dans les termes choisis. Se dégage de ses phrases une élégante désinvolture toujours teintée d’un humour irrésistible. Parfois, l’auteur reprend la main sur la narration du navrant Gérard, il s’adresse directement à nous pour nous éclairer quant à son roman : « Voici donc qu’après le coup de l’arme à feu, figure imposée dans ce genre d’histoire comme l’a pertinemment fait observer Gérard Fulmard, voici qu’on va vous faire le coup de l’exotisme. Ne manquait plus maintenant qu’une scène de sexe pour remplir tous les quotas (…). » Un dernier point à soulever : la rue Erlanger qui est bien plus qu’un simple décor dans ce roman. Je ne vous révélerai pas ce qui s’y déroula, cela fait partie du plaisir de la lecture mais son histoire irrigue celle de Gérard Fulmard et elle en est le parfait miroir (à noter également : le fait que la mère de notre anti-héros est toujours là au bon moment…).

« Vie de Gérard Fulmard » est mon premier coup de cœur de l’année 2020. J’apprécie depuis longtemps le talent de Jean Echenoz et son dernier roman est un très grand cru !

 

Une joie féroce de Sorj Chalandon

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Jeanne est libraire, elle est appréciée de ses collègues et de ses clients. Discrète, passant son temps à s’excuser, Jeanne ne veut pas se faire remarquer. Elle est mariée à Matt avec qui elle a eu un fils. Ce dernier est malheureusement mort en bas âge et le couple s’est désagrégé dans sa tristesse. Le malheur frappe à nouveau à la porte de Jeanne, cette fois sous la forme d’un cancer. Son mari ne l’épaule pas, ne l’accompagne pas dans cette épreuve. Jeanne baisse les bras et sombre dans le pessimisme. C’est alors qu’elle rencontre Brigitte dans la salle d’attente de la chimiothérapie. Elle est l’opposé de Jeanne : flamboyante, grande gueule, très belle femme que l’on remarque. Brigitte invite Jeanne chez elle où vit également sa compagne Assia et Melody, jeune femme paumée également cancéreuse. Les quatre femmes deviennent rapidement inséparables. Melody a de graves ennuis que les quatre femmes sont bien décidées à arranger ensemble même si cela doit les placer dans l’illégalité.

Comme vous les avez, j’apprécie énormément le travail de Sorj Chalandon. Un nouveau roman de sa part est toujours une belle promesse de lecture et d’émotions. Malheureusement, « Une joie féroce » fut plutôt décevant. Le roman se découpe en deux parties. La première concerne la maladie de Jeanne. Dans cette partie, j’ai retrouvé toute la délicatesse, l’empathie de Sorj Chalandon. La phrase sonne juste comme toujours chez l’auteur.

Les choses se gâtent dans la deuxième partie qui est consacrée au projet des quatre femmes pour aider Melody.  Sans trop vouloir en dévoiler sur l’intrigue, je peux vous dire que cette partie est tournée vers l’action, vers le thriller. Et là, on perd la crédibilité du début. Les quatre femmes accumulent une somme de malheurs, de morts, de séparations qui rendent le récit de plus en plus invraisemblable. Ce que les quatre femmes imaginent, alors qu’elles se connaissent à peine, est également assez improbable, tout comme la résolution de l’histoire. Cette deuxième partie est vraiment « too much ».

Même si la lecture de « Une joie féroce » est loin d’être désagréable grâce à l’écriture de Sorj Chalandon, l’intrigue est en revanche assez décevante et manque de crédibilité. Dommage et vivement le prochain roman de l’auteur qui j’espère sera à la hauteur du reste du travail de l’auteur.

Sans foi ni loi de Marion Brunet

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Garrett Black, 16 ans, voit débarquer chez lui une hors-la-loi blessée qui lui réclame de l’eau. Il obéit sans réfléchir, tétaniser par la peur de l’arme qu’elle pointe sur lui. Elle est malheureusement suivie par le marshall et ses acolytes. Garrett apprend alors le nom de la jeune femme : Abigail Stenson. Cette dernière n’a qu’un seul moyen de s’évader : kidnapper Garrett. L’adolescent tombe rapidement en admiration devant cette femme indépendante et indomptable : « Cette femme a tué deux hommes, n’a pas hésité à tirer sur Jim ; elle vient de m’éclater le nez et pourtant je la bouffe des yeux avec une fascination que je ne comprends pas moi-même. Je l’observe, toujours allongé dans l’herbe, le visage douloureux. Elle n’est pas vieille du tout mais trimbale une assurance que je n’ai jamais connue. » Voyager auprès de Ab Stenson va changer totalement la vie de Garrett.

Marion Brunet nous plonge dans un western classique avec hors-la-loi, saloon, courses poursuites à cheval, chasseur de primes, etc… Dans cet univers traditionnellement très masculin, Marion Brunet met au cœur de son roman une sorte de Calamity Jane. Ab Stenson est habillée comme un homme et elle se comporte comme l’un d’eux. Elle n’a pas d’autres choix pour vivre sa vie comme elle l’entend et restée indépendante. Orpheline, ballottée de famille en famille, Ab a du faire sa place par la force et les armes. Elle est libre mais elle connait aussi le lourd prix à payer pour le rester.

« Sans foi ni loi » est également un roman d’apprentissage, d’émancipation pour Garrett. Fils d’un pasteur brutal, il n’a aucune idée des possibilités que peut lui offrir la vie. Le voyage aux côtés de Ab va lui ouvrir l’esprit, lui montrer qu’une autre vie est possible et qu’il peut se rebeller. Il apprend surtout ce que signifie être libre.

Marion Brunet nous offre un western bien mené, très plaisant à lire, très classique dans la forme et le fond avec deux héros hautement sympathiques et attachants.

Merci Babelio pour cette lecture.

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Rien n’est noir de Claire Berest

Le 17 septembre 1925, la vie de Frida Kahlo bascula. La jeune femme venait d’intégrer la Escuela Nacional Preparatoria dans l’espoir de devenir médecin. Ce jour-là, elle rentrait chez elle en prenant un autobus. Celui-ci percuta un tramway en faisant plusieurs morts. Frida Kahlo fut transpercée par une barre de fer. Ce terrible accident l’a contrainte à rester alitée de très longs mois, à subir toute sa vie des interventions chirurgicales. Durant sa première convalescence, elle s’ennuie et demande à son père de lui procurer des toiles et des pinceaux. C’est ainsi qu’elle commença à peindre. En 1928, elle décide de montrer son travail au peintre mexicain le plus adulé et respecté : Diego Rivera. Elle l’observe longuement pendant qu’il peint ses fresques murales avant de se décider à l’aborder. Rivera est ébloui par le talent de cette jeune femme insolente de 21 ans sa cadette. Pour Frida et Diego débute alors une relation amoureuse passionnée et tumultueuse.

Dans les années 90, j’avais lu l’excellente biographie de J.MG Le Clézio consacrée à ce couple mythique et en haut en couleur. J’ai donc retrouvé avec grand plaisir ces deux personnalités atypiques sous la plume de Claire Berest dont j’avais beaucoup apprécié le précédent livre, « Gabriële », écrit avec sa sœur Anne. Le livre s’ouvre sur le moment où Frida va rencontrer Diego à Mexico en 1928. L’auteure choisit de nous présenter l’histoire du couple de manière chronologique partant de cette première date : le séjour aux Etats-Unis où Diego peint des fresques pour Ford et Rockfeller ; le retour au Mexique suite aux polémiques provoquées par le travail de Diego (par exemple : le portrait de Lénine dans la fresque du Rockfeller Center) ; le voyage de Frida seule à New York et Paris puis son retour à Mexico où elle décède en 1954.

L’originalité de cette biographie est qu’à chaque époque correspond une couleur qui se décline en nuances à chaque chapitre. Claire Berest a choisi des couleurs vives, reflets des états d’âme de Frida : bleu, rouge, jaune et noir/gris pour clore le livre. Elle réussit parfaitement à nous montrer la soif de vie de Frida Kahlo qui a frôlé la mort et a souffert le martyr tout au long de sa vie en raison de ses très nombreuses blessures. Frida est excessive, provocatrice, elle boit beaucoup, se perd dans des fêtes à réveiller les morts, parle crûment et est d’une jalousie maladive. Diego, son ogre tant aimé et tant détesté, l’avait pourtant averti, l’exclusité est impossible pour lui. Alors, Frida aussi aura des amants ; Julien Levy, Nickolas Muray, Jacqueline Lamba, Léon Trostki, etc… « Frida prend des amants bien différents de Diego. Au début, elle était attirée par des hommes partageant quelques similitudes avec son éléphantesque amour, peintre, fort en gueule ou jouisseur, mais, vite, la cruelle comparaison tuait le jeu et toute illusion. Elle veut bien s’appliquer au grand écart et tromper Diego, mais pour pouvoir le retrouver sublimé par des adversaires qui ne seront jamais à sa hauteur. »  Leur histoire d’amour est un tourbillon, une tornade. Ils divorceront, se remarieront, peindront beaucoup, se déchireront et s’aimeront intensément et follement. Claire Berest rend parfaitement compte de ces deux personnalités flamboyantes et incandescentes.

Même si le roman parle du couple Rivera, le cœur en est Frida Kahlo dont le portrait est ici touchant, coloré par la passion, les excès, l’urgence absolue à profiter de la vie, par l’amour et le désir. Mais l’auteure n’oublie pas de montrer le désespoir profond de cette femme au corps meurtri, fracassé et qui jamais ne put être mère. Une femme exceptionnelle et fascinante dont la vie et l’art étaient intrinsèquement liés, l’un et l’autre se nourrissant inlassablement. J’ai toujours trouvé l’intensité de son oeuvre, de sa vie proprement saisissante et Claire Berest réussit à retranscrire cela parfaitement.

« Rien n’est noir » est un roman plein de la fougue, de l’ardeur et des excès de Frida Kahlo et Diego Rivera ainsi que de la scène artistique d’avant-guerre. La plume vive, lumineuse, habitée et impétueuse de Claire Berest rend un magnifique hommage à ce couple hors norme.

A la ligne de Joseph Ponthus

 

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« J’écris comme je travaille

A la chaîne

A la ligne »

Joseph Ponthus a quitté la région parisienne et son travail d’éducateur spécialisé pour suivre sa femme en Bretagne. Mais à Lorient, il n’y a pas d’emploi pour un travailleur social. Joseph s’inscrit donc dans une boîte d’intérim. Et c’est ainsi qu’il découvrira le monde de l’usine agro-alimentaire. Il commence dans une conserverie de poisson pour finir dans un abattoir. Il découvre l’abrutissement d’un quotidien répétitif, l’épuisement physique et mental des ouvriers au milieu des odeurs de carcasses, du sang, des abats.

« Les mêmes gueules aux mêmes heures

Le même rituel avant l’embauche

Les mêmes douleurs physiques

Les mêmes gestes automatiques

Les mêmes vaches qui défilent encore et toujours à travailler sur cette ligne qui ne s’arrête jamais 

Qui ne s’arrêtera jamais

Le même paysage de l’usine

Le même tapis mécanique

Les mêmes collègues à leur place indéboulonnable 

Et les vaches qui défilent 

Les mêmes gestes »

La dureté du monde ouvrier, la souffrance de ces hommes et de ces femmes sont inscrites dans les mots de Joseph Ponthus. Les cadences infernales, les changements de poste incessants pour les intérimaires (les plus précaires et donc les plus corvéables) abrutissent, assomment les ouvriers sur leurs postes de travail. Mais au milieu de ces épreuves, il y a la solidarité entre collègues, les pauses café qui redonnent un peu de souffle et la force de continuer.

Pour Joseph Ponthus, la ligne de production  s’est transformée en ligne d’écriture. Chaque soir, il a couché son expérience sur le papier comme une catharsis. Avec ses phrases courtes, percutantes, sans ponctuation, il nous montre que l’ouvrier est un Sisyphe moderne qui chaque jour recommence les mêmes tâches harassantes. Heureusement, il y a aussi de la tendresse dans ces pages, pour sa femme bien aimée, pour sa mère, son chien Pok Pok. Il y a aussi la littérature (Dumas, Apollinaire, Aragon, Cendrars, Proust, etc…) et la chanson (Barbara, Trebet, etc…) qui aident à tenir et que l’on convoque dès que la réalité devient trop difficile.

Vous avez sans doute déjà lu beaucoup d’articles, d’avis dithyrambiques sur ce livre et je peux vous assurer qu’il les mérite tous. L’écriture de Joseph Ponthus, en vers libre, va à l’essentiel, nous happe, la justesse des mots rejoignant la justesse des gestes des ouvriers. « À la ligne » rend un hommage à ces hommes et ces femmes qui chaque jour travaillent dans les usines et il leur rend surtout leur dignité.

 

 

 

Une femme en contre-jour de Gaëlle Josse

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La vie et la redécouverte de la photographe Vivian Maier a de quoi fasciner. A l’aide d’une documentation solide, Gaëlle Josse entreprend de nous raconter la vie de cette femme mystérieuse et secrète. L’auteure nous montre une femme éprise de liberté (en 1959, elle fera seule le tour du monde pendant 9 mois) qui prenait en photo les déclassés du rêve américain : les marginaux, les exclus, les noirs, les Hispanos. « Sa distance de déclenchement, sa proximité avec le sujet est celle que je ressens comme « la bonne distance ». Au contact. Directe. Clochards, ouvriers épuisés, ivrognes ramassés par la police, enfants de la rue, couples de tous les âges, adolescents. Ils la regardent. Elle les voit. Elle les reconnaît. Photographier, c’est incorporer le sujet, symboliquement. Pour cette raison-là, et pour nulle autre, il n’y a pas de voyeurisme dans son travail, en dépit des scènes de disgrâce, de désespoir, d’abandon. » 

Gaëlle Josse explique également parfaitement à quel point Vivian Maier était un être paradoxal. Vivian est une photographe née, elle a pris des milliers de clichés, ne se séparait jamais de son appareil photo. Mais jamais elle n’a montré un seul de ses clichés. (Gaëlle Josse la compare à d’autres artistes dont le geste artistique était vital sans que cela leur apporte une notoriété de leur vivant : Ossip Mandelstam, Fernando Pessoa ou Franz Schubert). Pire, elle n’en fit développer que très peu. Autre paradoxe à son propos, l’avis des gens sur elle. Elle fut nurse, certains enfants gardent d’elle un souvenir ému (trois frères la sauveront de la misère à la fin de sa vie) et d’autres disent qu’elle fut une tortionnaire. La personnalité de Vivian Maier se dérobe sans cesse et l’on ne peut savoir si elle aurait apprécié la notoriété qui lui a été offerte par la découverte de ses photos par John Maloof en 2007.

Le livre de Gaëlle Josse est d’ailleurs lui-même paradoxal. L’auteure souligne bien le mystère de cette personnalité mais cela met son sujet trop à distance. J’ai trouvé que Vivian Maier était désincarnée, trop lointaine. Peut-être est-ce également dû au côté très factuel de cette biographie, très linéaire. Une personnalité comme celle de Vivian Maier aurait peut-être mérité un peu plus de fantaisie, d’originalité.

Malgré une belle écriture et un travail documenté, « Une femme en contre-jour » n’a pas su me séduire et je n’ai pas senti de plus-value par rapport au documentaire  » A la recherche de Vivian Maier » que j’avais vu à sa sortie en 2014. Néanmoins, je conseillerais cette biographie à ceux qui ne connaîtrait pas du tout la vie romanesque de la photographe.