La nuit se lève de Elisabeth Quin

 

 

 

 

 

 

 

 

En 2017, Elisabeth Quin apprend que son glaucome s’aggrave et qu’elle risque de devenir aveugle. C’est sans délicatesse aucune que le médecin lui annonce la terrible nouvelle . C’est le récit de sa vie après cette découverte qu’elle nous raconte dans « La nuit se lève ». Comment affronter la maladie ? Comment appréhender le monde lorsque l’on est plongé dans le noir ?

Cela fait vingt ans que j’admire Elisabeth Quin, sa culture, son esprit pétillant et malicieux, son humilité face à son métier et son peu d’attrait pour le monde de la télévision. Son récit est à son image, il est plein de questionnement sur ce qui l’attend, de recul et d’humour. Que doit-on faire lorsque l’on risque de perdre la vue ? S’entraîner ? Elle le fait régulièrement, fermant les yeux à la fin d’un opéra, en marchant avec son compagnon François, en prenant sa douche au risque de tout faire dégringoler au fond de la baignoire. Elisabeth Quin fait des listes de ce qu’elle aimerait voir une dernière fois : « Mais comment dresser pareille liste d’images à accumuler avant que la maladie ne les rétrécisse ou ne les fonde au noir ? Paysages, films, tableaux, visages chéris, objets, animaux, lumières, livres ? Froisser la liste, partir sur les sentiers et laisser advenir. »

Elisabeth Quin examine ce que signifie voir, ce sens tellement évident produit par une machine extraordinaire qu’est l’œil. Organe complexe, délicat auquel on ne fait pas assez attention. Qu’en sera-t-il de son apparence lorsqu’elle ne verra plus ? Elle, qui est à l’antenne d’Arte chaque soir, sera tributaire des autres pour être présentable, lui enlever des poils disgracieux. Et qu’en sera-t-il du désir ? Le sien ne dépend-t-il que de la vue de l’autre ? Et surtout son compagnon acceptera-t-il de vivre avec une handicapée, une femme totalement dépendante pour les gestes du quotidien ?

Pour accompagner ses réflexions, elle convoque de nouveaux et d’anciens compagnons de route : Im Dong-Hyun archer sud coréen presque aveugle, Jean Hélion et Georgia O’Keeffe peintres devenus aveugles, Jacques Lusseyran jeune résistant aveugle et déporté, Jim Harrison borgne depuis l’enfance, Aldous Huxley mal-voyant après une attaque de kératite, Claude Monet atteint de cataracte ou Jorge Luis Borges aveugle à la fin de sa vie. Elle s’intéresse aussi aux mythes comme celui de Tirésias ou celui de Ste Lucie que l’on représente souvent dans la peinture avec ses yeux sur un plateau. Toutes ses lectures, ses recherches l’aident à lutter contre la maladie et le déni qui l’accompagne.

« La nuit se lève » est le récit sans fard d’une maladie mais c’est egalement le moyen de l’accepter, de l’affronter et de vaincre la peur. Elisabeth Quin le fait avec une intelligence, une élégance et un humour formidables.

Vigile de Hyam Zaytoun

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« C’est une histoire de pulsation. Une certitude physique qui mute en pensée. Ça me traverse dans la cuisine, alors que tu es là, juste derrière moi. A peine un mètre nous sépare. Nos corps s’activent pour préparer le repas et nos cœurs étrangement battent plus qu’à l’ordinaire. Ça ne va pas. On ne peut pas continuer comme ça. » Pas de dispute définitive, juste une tension qui fait que chacun termine la soirée dans son coin. Hyam Zaytoun monte se coucher la première, la fatigue et un rhume ont raison d’elle malgré un désagréable pressentiment. Pendant la nuit, elle est réveillée par des bruits étranges produits par son compagnon Antoine. Rapidement, elle comprend qu’il fait un arrêt cardiaque.

Cinq ans après cette terrible nuit, Hyam Zaytoun nous confie son histoire. Dès les premiers mots, le lecteur est happé par l’urgence, par l’importance de chaque instant et de chaque geste. Hyam Zaytoun, dont le père a également fait un infarctus, sait qu’il faut réagir vite si elle veut avoir une chance de sauver Antoine. Elle sait aussi qu’elle n’a pas le droit de s’effondrer, il faut qu’elle reste debout pour ses enfants, la famille et les amis. Et la force de Hyam irrigue le récit, l’illumine de son obstination fragile à garder espoir. Pour accompagner Antoine, elle réunit toute leur tribu, chacun vient au chevet de celui qui a été placé en coma artificiel. L’auteur créée un lien d’amour et d’amitié pour tirer son homme vers la vie. Elle espère que les voix familières, les caresses lui donneront envie de se battre.

Durant les jours qui suivent l’arrêt cardiaque, elle se remémore les moments passés à deux : les jours avant la naissance de leur fille qui ne se décidait pas à naître, un voyage en Inde, des courses au centre commercial pour choisir des lunettes, etc… Le drame permet à Hyam Zaytoun de réaliser que chaque moment vécu à deux était important et précieux. Les banales actions du quotidien se parent d’une beauté insoupçonnée jusque là. La plume de Hyam Zaytoun est intense, très poétique : « Certaines nuits sont plus épaisses que d’autres. Celle-ci est trouée de tristesse. »  Elle sait employer les mots justes, sans apitoiement sur elle-même, pour dire la peur, l’attente, l’espoir coûte que coûte.

« Vigile » n’est pas un livre vers lequel je serais allée spontanément mais je suis ravie d’avoir découvert ce récit sensible qui sonne toujours juste, est généreux et lumineux malgré la tragédie qui s’y noue.

Merci aux éditions du Tripode.

 

 

L’origine du monde de Claude Schopp

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Le toujours sulfureux « L’origine du monde » de Gustave Courbet restait énigmatique quant à l’identité de son modèle. Celle-ci est aujourd’hui dévoilée par Claude Schopp et grâce au hasard. L’auteur est un spécialiste d’Alexandre Dumas fils et il travaillait sur la publication de la correspondance de ce dernier avec George Sand. Et c’est là qu’il fit sa découverte. Alexandre Dumas fils évoque en effet le modèle de l’origine du monde dans l’une de ses lettres où il raille l’œuvre de Courbet. Claude Schopp a ensuite collecté de nombreux documents pour étayer sa découverte. Et c’est le résultat de ce travail qu’il nous détaille dans ce livre.

Le parcours du modèle de « L’origine du monde » est absolument surprenant. Constance Quéniaux (1832-1908) est née dans un milieu très modeste, sa mère était analphabète. Elle devient danseuse, elle est engagée dans le corps de ballet de l’opéra en 1847 et elle y restera jusqu’en 1859. Comme certains tableaux de Degas nous le montrent, les danseuses devaient se trouver des protecteurs afin de pouvoir vivre de leur art. Une fois sa carrière terminée, Constance a continué à vivre grâce à des hommes. Elle était ce que l’on appelle une demi-mondaine ou une courtisane. Grâce à « La dame aux camélias » de Alexandre Dumas fils (encore lui !), le regard sur ces femmes avait évolué positivement et elles n’étaient pas en marge de la société. Au contraire, Constance participait aux évènements culturels et mondains aux bras de ses différents protecteurs. C’est d’ailleurs grâce à l’un d’eux qu’elle est devenue le modèle d’un des plus célèbres tableaux au monde.

Khalil-Bey était un diplomate turco-égyptien qui aimait autant les femmes que le jeu. Il commanda deux tableaux à Gustave Courbet : « Le sommeil » et « L’origine du monde » en 1866. Constance Quéniaux était l’une des maîtresses du diplomate qui appréciait sa compagnie notamment lorsqu’il jouait. Constance avait la réputation de porter chance.

Et on peut dire que celle-ci s’est vérifiée pour sa propre vie. Sa vie de courtisane a permis à Constance d’atteindre l’aisance financière. Après que ses charmes se furent envolés, elle continua à bien vivre, elle possédait un appartement rue Royale et une maison à Cabourg. Mais Constance Quéniaux n’oublia jamais d’où elle venait. Elle était une généreuse donatrice pour des orphelinats et diverses œuvres de charité. « Le parcours de Constance semble démentir la vision pessimiste de Zola : il n’y a pas de malédiction irrémédiable. Celle qui fut le modèle de « L’origine du monde », l’un des tableaux les plus célèbres de l’histoire de la peinture, appelle au fond les femmes, toutes les femmes, à combattre. Certes, elle a dû, un temps, se prêter aux désirs des hommes, mais c’est, à la fin, pour triompher. »

« L’origine du monde-Vie du modèle » est une enquête minutieuse, documentée qui révèle le nom du modèle du tableau de Courbet tout en dévoilant le parcours admirable d’une femme qui a su s’élever socialement et s’affranchir des hommes.

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Constance Quéniaux par Nadar

 

 

Tenir jusqu’à l’aube de Carole Fives

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Une jeune mère célibataire s’occupe de son fils de deux ans du matin jusqu’au soir. Elle vit à Lyon, loin de ses amis et de sa famille. Elle n’a pas réussi à obtenir une crèche pour son fils. Elle est graphiste free-lance et peine à concilier son travail avec son enfant qui exige beaucoup d’elle. Le père est parti, l’argent se raréfie, la jeune femme est à bout de forces. « Elle était lasse, fatiguée de cette créature qu’elle avait créée de toutes pièces. C’était sans doute dans ces moments-là que l’envie de fuir était la plus forte. Quand elle réalisait qu’elle ne supportait plus cet unique rôle où on la cantonnait désormais, dans un film dont elle avait manqué le début, qu’elle traversait en figurante. C’était alors que les fugues s’imposaient, comme une respiration, un entêtement. » La jeune femme sort de chez elle une fois l’enfant endormi. La première fois, elle ne part que cinq minutes. Mais chaque sortie nocturne se fait plus longue.

Avec « Tenir jusqu’à l’aube », je découvre avec plaisir la plume de Carole Fives. Son roman est un huis-clos étouffant entre une mère et son fils. Le lien est aussi fusionnel que toxique. Ne pouvant se permettre de payer une baby-sitter, la jeune femme et son enfant ne se quittent à aucun moment. Elle est donc rapidement dépassée par sa situation et cherche de l’aide sur les forums et les réseaux sociaux. Elle n’y trouve que culpabilisation, propos moralisateurs et injonctions à être une meilleure mère. Son cas relèverait uniquement d’une mauvaise organisation. La jeune femme se sent coincée, sans solution. Elle tire alors sur la corde en s’évadant la nuit comme la chèvre de M. Seguin, histoire qu’elle lit le soir à son enfant et qui sert de fil rouge au roman.

Carole Fives a écrit un grand roman social et féministe. La monoparentalité, l’éloignement de son ancienne vie (on devine qu’elle a suivi le père de l’enfant à Lyon) amènent le déclassement social et l’inévitable précarité. L’huissier rôde autour de l’appartement trop cher que l’héroïne n’ose quitter car elle espère un retour du père. L’auteure montre également la difficulté des femmes seules à pouvoir concilier le travail et les enfants. La société porte toujours un regard culpabilisant sur elles, n’admet pas que l’on puisse être dépassée. Carole Fives décrit le quotidien de la jeune femme avec beaucoup d’empathie, de lucidité sur le poids de l’isolement. Les chapitres, les phrases sont courts, incisifs et soulignent l’urgence de la situation.

« Tenir jusqu’à l’aube » est un portrait fin, sensible d’une mère célibataire solitaire qui perd pied et plonge peu à peu dans la précarité.

Le guetteur de Christophe Boltanski

Après le décès de sa mère, le journaliste Christophe Boltanski vide son appartement avec sa sœur. C’est là qu’il découvre une pochette remplie de débuts de romans policiers, l’un d’eux, le plus abouti, s’intitule « La nuit du guetteur » en hommage à un poème de Guillaume Apollinaire. Christophe Boltanski ne garde que cette pochette et quelques cahiers où sa mère écrivait aussi bien ses comptes que des remarques sur ses journées. Ces découvertes poussent l’écrivain à s’interroger sur sa mère, cette femme mystérieuse et énigmatique même pour ses propres enfants.

Au travers du « Guetteur », l’auteur suit deux fils narratifs, deux époques dans la vie de sa mère : celle de sa jeunesse et celle de sa vieillesse. Son enquête lui fait rencontrer d’anciens voisins, la psychiatre de sa mère ou des personnes l’ayant connue à l’époque de ses études. Ces deux moments dans la vie de sa mère sont des découvertes pour Christophe Boltanski. Lorsqu’il vide son appartement, il découvre que sa mère ne sortait quasiment plus. Elle vivait recluse, calfeutrée au milieu de piles de vieux journaux, de documents administratifs et de cendriers plein à craquer. « Enfermée chez elle, derrière ses murs étanches, dans sa prison sans lucarne que faisait-elle ? Comment meublait-elle ses journées ? Suivait-elle un programme ? Avait-elle ses habitudes ? Une routine ? Paperasses le matin, shopping l’après-midi, promenade et lecture le soir ? Respectait-elle encore des horaires dès lors qu’elle ne participait plus au processus de production ? Depuis combien de temps vivait-elle entre parenthèses, hors du temps social ? » Elle consignait dans ses cahiers des coups de téléphone étranges, des bruits dans son appartement, des objets qui changeaient de place? Était-elle espionnée ou était-elle totalement paranoïaque ?

La réponse à cette question peut se trouver dans sa jeunesse dans les années 50-60. Elle conquiert alors son indépendance, habite un petit appartement dans Paris, fréquente les cafés de St Michel et Odéon. C’est là qu’elle rencontre des militants du FLN et qu’elle devient l’un de leurs porteurs de valise. Elle cache même l’un de leurs chefs dans son appartement. Christophe Boltanski montre bien à quel point l’époque était trouble, paranoïaque. Chacun se pense observé, suivi. D’ailleurs, l’auteur a beaucoup de mal à retrouver des témoins de cette époque se souvenant de sa mère. Elle semble ne pas avoir laissé de traces, elle est comme un personnage de Patrick Modiano, insaisissable et fantomatique.

Au travers de son enquête, Christophe Boltanski cherche l’impossible : connaître sa mère. Il se heurte à l’insoluble mystère que représente l’autre même lorsqu’il s’agit d’une personne proche. Christophe Boltanski nous livre un portrait touchant de cette inconnue qu’était sa mère. 

 

 

 

Feuillets de cuivre de Fabien Clavel

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Paris, 1872, dans le quartier de l’église de St Sulpice, une prostituée a été atrocement mutilée. Les gardiens de la paix Ragon et Zehnacker doivent mener l’enquête. Le premier est un novice et supporte difficilement la vue d’un cadavre. Malheureusement pour lui, celui-ci ne sera pas le dernier. D’autres prostituées subiront le même sort, toujours dans le 6ème arrondissement et toujours venant de la même maison close. Les deux gardiens de la paix vont rapidement découvrir que politique et magie seraient liées dans cette série d’assassinats.

« Feuillets de cuivre » est un livre pour le moins surprenant et passionnant. Tout d’abord, sa construction est assez inhabituelle. Le roman est constitué de deux grandes parties, l’ensemble couvrant les enquêtes de Ragon de 1872 à 1912. Chaque chapitre correspond à l’enquête d’une année. La première partie nous propose une série d’enquêtes, toutes indépendantes et dissociées. Le lecteur a alors l’impression de tenir un recueil de nouvelles policières, toutes sombres et originales. Mais que nenni ! Fabien Clavel a bel et bien écrit un roman et c’est ce que nous montre la seconde partie. Dans celle-ci, Ragon doit affronter un terrible ennemi, une sorte de Moriarty. C’est ce dernier qui permet de tout relier ensemble et qui est le fil rouge du livre. La première partie est le socle de ce qui va se dérouler dans la seconde. Voilà ce que j’appelle une construction brillante et étonnante.

« Feuillets de cuivre » est qualifié, sur la quatrième de couverture,  de « Mystères de Paris » steampunk. Je rassure ceux que la SF pourrait refroidir, le côté steampunk est vraiment très léger et très subtilement amené. Au lieu de la vapeur classique, Fabien Clavel met plutôt au centre du roman l’éther que l’on retrouve régulièrement au centre des affaires policières. La substance se trouve utiliser de manière inattendue comme dans des ampoules par exemple. L’auteur joue également avec la distorsion du temps (dans l’excellent chapitre « Tourbillon aux trois ponts d’or »), la magie et le surnaturel. Mais toujours par petites touches ce qui surprend le lecteur car le reste des intrigues est très réaliste, très ancré dans des faits historiques réels (affaire Dreyfus, mort de Félix Faure dans des conditions douteuses, expos universelles de Paris de 1889 et 1900).

Le personnage principal est lui aussi inattendu. Ragon, qui commence gardien de la paix et finit commissaire divisionnaire, est un colosse gargantuesque. Il est grand et de plus en plus obèse au fur et à mesure des enquêtes. Son physique et les problèmes qu’il engendre, tiennent une place importante dans les différents récits. Mais ce qui le rend unique en son genre est sa façon de résoudre ses enquêtes. Ragon résout tout grâce aux livres. Pour lui, tout est dans les livres et c’est un lecteur compulsif à la mémoire phénoménale. Le roman est donc truffé de références littéraires (Maupassant, Hugo, les Goncourt, Verne, Flaubert, Leroux, etc…) et Ragon est lui même une évocation de Sherlock Holmes et d’Hercule Poirot.

« Feuillets de cuivre » est vraiment un livre inclassable, entre policier réaliste, steampunk et hommage à la puissance de la littérature.

 

Tu t’appelais Maria Schneider de Vanessa Schneider

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«  »J’ai eu une belle vie ». Tu as glissé cette phrase comme un doigt fatigué se promène sur une panne de velours avec un sourire doux et le regard envolé vers des souvenirs heureux. » Ses propos, tenus par Maria Schneider à la fin de sa vie, sont le départ de la réflexion de sa cousine Vanessa, journaliste à Libération, à Marianne et aujourd’hui au Monde. Elle s’adresse à la deuxième personne du singulier à sa cousine, son livre est comme lettre ouverte à celle qui a connu beaucoup de désillusions et de mal-être au cours de sa vie. Tout le monde se souvient du scandale lié au « Dernier tango à Paris » de Bernardo Bertolucci, ce film sulfureux qui relança la carrière de Marlon Brando, âgé alors de 50 ans, et qui devait lancer celle de Maria, âgée de 19 ans. Ce ne fut bien évidemment pas le cas. Tout d’abord parce qu’aucun réalisateur ne voulait la faire tourner habillée et parce que Maria fut totalement traumatisée par une scène d’une violence inouïe. Cette dernière, imaginée par Bertolucci et Brando, ne figurait pas dans le scénario, la terreur de Maria Schneider à l’écran n’était en rien simulée. Sa vie bascule totalement après cela dans l’alcool et les drogues dures. Elle fréquente, très jeune, les soirées mondaines et les lieux interlopes aux bras de son père, Daniel Gélin, retrouvé à l’âge adulte. Le cinéma ne lui apporte malheureusement que peu de rôles intéressants mais lui offre de belles amitiés comme celle de Brigitte Bardot ou Alain Delon, tous deux présents jusqu’au bout.

Vanessa, de vingt ans sa cadette, voit sa cousine, tant admirée,  sombrer peu à peu. Maria, rejetée très tôt par sa mère, venait se réfugier chez les parents de Vanessa Schneider. Un couple bohème dont le père, le psychanalyste Michel Schneider, était un maoïste dur. L’évocation du destin tragique de sa cousine, permet à l’auteure de parler de sa famille fantasque aux origines compliquées où « (…) la folie et le malheur ne sont jamais très loin. » Vanessa Schneider évoque avec justesse et lucidité la période des années 70-80, elle parle de sa difficulté à être différente dans la cour de l’école et de son désir de rentrer dans le moule. Dans son roman, elle oscille entre l’intime et un tableau plus large de l’époque. Elle est toujours sur le fil, jamais voyeuriste lorsqu’elle parle de sa cousine dont elle dresse un portrait sensible, émouvant et sincère.

Vanessa Schneider aurait aimé écrire ce livre à quatre mains comme sa cousine en avait émis le souhait. Le projet, resté inabouti, prend aujourd’hui forme sous la belle plume de la journaliste qui rend un magnifique hommage à Maria Schneider, à sa difficulté à vivre, à son destin brisé avec pudeur, lucidité et colère.