L’oiseau canadèche de Jim Dodge

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Jonathan Adler Makhurst II, dit Titou, perd très tôt son père puis sa mère. Il ne lui reste que son grand-père maternel mais l’administration rechigne à lui confier la garde de son petit-fils. Jake est en effet adepte du jeu et de la distillerie d’alcool fort. Un indien lui a un jour révélé les secrets d’une boisson carabinée, source d’immortalité. Jake nomme son tord-boyau « Vieux Râle d’Agonie ». Malgré  son mode de vie hors-norme, il se bat pour obtenir la garde de Titou et finit par gagner. Le grand-père de 80 ans et son petit-fils vont parfaitement s’entendre malgré des caractères forts différents. « Ces différences qu’on pourrait multiplier à plaisir tant elles étaient nombreuses, restaient pourtant superficielles. Si les similitudes des deux hommes étaient rares, elles avaient beaucoup de fond : elles reposaient sur l’amour émerveillé qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre, sur une gentillesse qui allait bien au-delà de la simple tolérance : un accord du sang qui touchait le cœur de l’un comme de l’autre. » Le quotidien des deux hommes s’écoulent paisiblement entre parties d’échecs, confection du Vieux Râle d’Agonie et fabrication de clôture (la passion de Titou) lorsqu’un caneton va faire irruption dans leurs vies.

« L’oiseau canadèche » est un court roman qui a des allures de conte. Le ton du livre est cocasse et malicieux. Jim Dodge nous fait rencontrer une famille des plus atypiques. Pépé Jake est un personnage haut en couleurs, libertaire, fuyant à tout pris la normalité. Titou reste marqué par la mort de ses parents (il prend du Vieux Râle d’Agonie avant de se coucher pour éviter les mauvais rêves) mais également celle de son chien tué par un sanglier surnommé Cloué-Legroin. Celui-ci est à Titou ce que Moby Dick est à Achab. Et il ne faut pas oublier de citer Canadèche, le 3ème personnage de ce roman ! Cette femelle colvert est incroyablement vorace, elle se comporte comme un chien et ne vole pas. Un canard hors-norme à l’image de ceux qui l’ont recueilli ! « L’oiseau canadèche » est un roman plein de fantaisie, facétieux comme Pépé Jake. Mais il est aussi plein de tendresse, de sérénité face au temps qui passe, à la mort.

Je découvre Jim Dodge avec ce court texte drôle et tendre, une jolie fable lumineuse que je vous invite à découvrir à votre tour.

Traduction Jean-Pierre Carasso

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Neverhome de Laird Hunt

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Constance vit avec son mari Bartholomew dans la ferme de l’Indiana qui l’a vue grandir. Quand éclate la guerre de Sécession, Constance prend la décision de rejoindre les armées confédérées à la place de son mari. Elle se sait bien plus solide que lui. Travestie en homme, Constance écrit rapidement sa légende sous le nom de Ash Thompson. Elle est courageuse, excellente tireuse et elle ne tente pas de s’enfuir à la moindre occasion. Après de nombreux jours de combats, Constance se retrouve séparée de son régiment. Son retour chez elle se transforme en une véritable épopée. 

Laird Hunt aborde la guerre de Sécession de manière originale à travers le regard de Constance. Le fait est peu connu mais de nombreuses femmes nordistes et sudistes se sont engagées durant cette guerre. Certaines ont laissé des témoignages comme Loretta Velazquez qui publia ses mémoires en 1876 ou Sarah Rosetta Wakeman dont les lettres sont connues. Le livre de Laird Hunt est une sorte d’Odyssée où Ulysse-Bartholomew reste à la maison pour attendre Pénélope-Constance. Cette dernière écrit son témoignage bien des années après le conflit, avec le recul qu’elle ne pouvait pas avoir lorsqu’elle était plongée au cœur de  la bataille. Son voyage fut émaillé de violence, de rencontres bonnes ou mauvaises, d’épreuves et les âmes des morts accompagnent Constance. Elle converse régulièrement avec sa mère dont le destin tragique nous sera dévoiler au fur et à mesure. La brutalité, la mort entourent Constance et la changent. Son passage dans un asile parachève ce cheminement au plein cœur des ténèbres. Constance ne peut en sortir indemne ; ce qu’elle a vu, ce qu’elle a subi et fait subir la conduisent irrémédiablement vers un drame encore plus épouvantable. « Neverhome » n’est pas un énième roman sur la guerre de Sécession, c’est avant tout un très beau portrait de femme, émouvant, puissant.

« Neverhome » est un roman plein du bruit et de la fureur de la guerre et de la folie des hommes. Un monde violent où Laird Hunt plonge son héroïne et rend ainsi hommage à celles qui se sont engagées durant la guerre de Sécession. Un portrait de femme saisissant et captivant. 

Traduction Anne-Laure Tissut

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Brown girl dreaming de Jacqueline Woodson

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Dans « Brown girl dreaming », Jacqueline Woodson nous parle de son enfance, de ses origines et de la manière dont elle est devenue écrivaine. Ce livre, qui a remporté à juste titre de nombreux prix, est écrit sous la forme de poèmes en vers.

Jacqueline Woodson est née en 1963 et elle ouvre son texte sur les combats qui ont été menés et qui perdurent pour permettre aux enfants noirs  de naître libres aux États-Unis. Au travers de son texte, elle évoque Martin Luther King, Angela Davis, Malcolm X, James Baldwin, Shirley Chisholm. Jacqueline Woodson inscrit son histoire personnelle dans celle de la lutte pour les droits civiques. Grandir dans les années 60 et 70, c’est le faire à l’ombre des lois Jim Crow. Quand les enfants prennent le bus avec leur mère pour aller dans le Sud, ils s’installent tout au fond du bus. A Greenville, en Caroline du Sud, les panneaux « White only » sont encore visibles sous la couche de peinture. La famille de Jacqueline Woodson incarne l’Histoire de l’Amérique et la disparité de traitement des afro-américains entre le Nord et le Sud. Son père est originaire de Colombus, dans l’Ohio. Son arrière-arrière-grand-père paternel est né libre en 1832, il a travaillé dans sa propre ferme et dans des mines de charbon. Il a combattu durant la guerre de Sécession. Du côté de sa mère, les origines viennent de Greenville. Les arrières-arrières-grands-parents étaient des esclaves. Quand les parents de Jacqueline se séparent, elle va vivre à Greenville chez ses grands-parents dans un quartier réservé aux noirs. Ils iront ensuite s’installer à New York où le Sud, ses odeurs, ses bruits, lui manqueront terriblement.

Les souvenirs de sa vie chez ses grands-parents à Greenville amènent Jacqueline à imaginer des histoires qui évoquent sa vie là-bas. Très tôt, elle a le goût des récits, de raconter des histoires à ses frères et sœur, à ses amis. Jacqueline Woodson peine à apprendre à lire mais elle comprend rapidement l’infinité des possibles que lui offrent les mots. Être écrivain est une évidence pour elle. « Brown girl dreaming » est d’ailleurs la preuve éclatante du talent de Jacqueline Woodson.

« Brown girl dreaming » est constitué de courts poèmes racontant les petits riens de l’existence, les drames, les joies qui ont émaillé la vie de Jacqueline Woodson. Émouvants, infiniment poétiques, ses instants de vie sont sublimés par l’écriture de l’auteure.

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Je suis la bête d’Andrea Donaera

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Domenico Trevi, dit Mimi, est fou de douleur. Son fils de 15 ans, Michele, s’est suicidé en se jetant par la fenêtre. Mimi veut venger sa mort, faire couler le sang. Car Mimi n’est pas n’importe qui, il est à la tête de la Sacra Corona Unita, la mafia des Pouilles. Sa colère, sa rage vont s’abattre sur Nicole, une adolescente qui avait rejeté les avances de Michele et lui avait brisé le cœur. Ni la femme de Mimi, ni sa fille Arianna n’arriveront à l’apaiser. Mimi fait enlever Nicole et il la séquestre dans une maison éloignée en attendant de décider de son sort. Le jeune Veli est chargé de sa surveillance.

« Je suis la bête » est le premier roman d’Andrea Donaera, un roman percutant et puissant. Le fond et la forme sont parfaitement maîtrisés. Le cœur du roman est le délitement d’une famille, celle de Mimi, qui va nous mener jusqu’au drame. « Je suis la bête » a la noirceur et la fatalité des tragédies grecques. La tension est présente tout le long du roman, tout comme la violence que Mimi distille au fil des pages. Chaque chapitre donne le point de vue de chacun des personnages. Chacun y expose ses peurs, ses rages, ses pulsions violentes. Et l’emprise terrifiante de Mimi est visible sur chacun.

La langue d’Andrea Donaera nous fait pénétrer dans la psyché de tous les personnages, les voix sont parfaitement distinctes, les personnages sont tous incarnés. L’écriture est brute, gutturale, crue et nous prend aux tripes. Andrea Donaera rend son récit hypnotique en utilisant des répétitions, comme celle du mot basta qui revient sans cesse dans la bouche de Mimi et scande le texte. De plus, le début et la fin du roman se font écho, se répondent pour clore la boucle. La langue d’Andrea Donaera est souvent proche de l’oralité et cela est du au fait que « Je suis la bête » fut au départ un texte théâtral. Une langue, qui pour toutes ces raisons, est proprement saisissante.

« Je suis la bête » marque la naissance d’un écrivain, d’une nouvelle voix de la littérature italienne, une voix importante qui manie la langue avec brio.

Traduction Lise Caillat

L’éveil de Kate Chopin

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Edna Pontellier est en vacances au bord de la mer, à Grand-Isle, avec ses enfants et son mari qui fait des aller-retours le week-end. Durant l’été, Edna rencontre Robert Lebrun dont elle tombe amoureuse. Cette relation platonique va éveiller les sentiments, les sens d’Edna. Elle se redécouvre, aspire à une vie nouvelle et indépendante. Sa soif de vivre va rendre son retour à la réalité très difficile. Son mariage et ses enfants lui pèsent et lui apparaissent comme des freins à son émancipation.

« L’éveil » a été publié en 1899 et la forte indignation que le roman provoqua, empêcha ensuite Kate Chopin d’écrire à nouveau. Cet émoi s’explique par le vent de liberté qui souffle sur la vie d’Edna. Bien qu’elle respecte son mari et ne veut pas lui causer de tort, elle comprend que ce mariage était une erreur : « Elle s’imaginait qu’ils avaient une communauté de goût et de pensée, ce en quoi elle se trompait. » A son retour de Grand-Isle, Edna délaisse sa maison, n’organise plus de soirées, ne rend plus les visites qu’on lui rend. Elle ne s’oblige plus à être une femme parfaite comme son amie Mme Ratignolle. Edna ne se sent plus être une épouse mais elle ne se sent pas non plus mère. Elle adore ses enfants mais ne serait pas prête à sacrifier sa personnalité pour eux. Ni son mari, ni ses enfants ne comblent le vide qu’Edna ressent.

Willa Cather parlait de « L’éveil » en le qualifiant de « Bovary créole ». Edna, comme Kate Chopin, évolue dans la haute société créole de la Louisiane. L’auteure était une admiratrice de Maupassant et de Flaubert. Les deux héroïnes, Edna et Emma Bovary, ont de nombreux points communs. Toutes deux trompent l’ennui de la vie quotidienne en ayant des amants, toutes  deux se perdent dans des rêves romantiques. Mais, alors qu’Emma sombre, Edna se révèle, prend son élan. Une très belle scène du roman symbolise cela parfaitement.  Lors de son été à Grand-Isle, Edna ose nager loin du rivage, plus loin qu’elle ne l’avait jamais fait. Un sentiment de liberté inouïe l’envahit alors et c’est cette sensation qu’elle essaiera de retrouver.

Dans un style très fluide, très agréable, Kate Chopin nous dépeint un an dans la vie d’Edna Pontellier, une année où la jeune femme tente de s’émanciper, d’échapper à une destinée toute tracée. Un roman féministe avant l’heure.

Traduction Michelle Herpe-Voslinsky

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Le pouvoir du chien de Thomas Savage

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Montana, années 1920, Phil et George Burbank travaillent dans le ranch familial. Les parents ont pris leur retraite en laissant leurs fils gérer la grande exploitation. Phil est un cow-boy à l’ancienne, il est rustre, n’aime pas se laver et il domine les employés qui travaillent au ranch. Mais il est également extrêmement brillant et charismatique. George est rondouillard, maladroit, taiseux. Leur vie à deux est bien calée, routinière. Et c’est George qui va tout faire imploser en épousant la veuve d’un médecin, Rose. Phil est stupéfait par le choix de son frère et n’apprécie guère le changement imposé par son mariage. Il compte bien faire payer Rose en lui rendant la vie insupportable et il en fera de même avec son fils Peter qui viendra également vivre au ranch.

« Le pouvoir du chien » fut publié en 1967 et créa quelques remous à sa sortie. La figure centrale du cow-boy solitaire, fort et virile est effectivement mise à mal et questionnée dans le roman. C’est donc au mythe de l’Ouest américain que s’attaque Thomas Savage. « Le pouvoir du chien » est basé sur un jeu de de pouvoir, de domination. Tout se joue entre les quatre personnages principaux (Phil George, Rose et Peter). Nous sommes quasiment dans un huis-clos psychologique. Phil exerce son pouvoir sur son entourage, il domine depuis toujours son frère sans que celui-ci se rebelle. Phil est brutal mais on sent également chez lui une vraie dépendance à son frère. Phil vit dans la nostalgie de leurs jeunes années. L’époque change pourtant, la modernité (électricité, voiture) s’impose et les Indiens disparaissent de la région et sont emmenés dans des réserves (ils font l’objet d’un chapitre magnifique et très touchant). Le monde qu’a aimé Phil disparait sans qu’il puisse faire quoique ce soit. En revanche, il peut en vouloir à Rose de le priver de la compagnie exclusive de son frère.

L’intrigue se développe lentement, le malaise s’installe au fur et à mesure des humiliations endurées par Rose. L’arrivée de Peter, jeune homme gringalet et contemplatif, modifie les forces en présence au ranch. Mais je vous laisse découvrir ce qu’il adviendra à ce quatuor. Et il vous faudra attendre les dernières lignes du roman pour le savoir !

« Le pouvoir du chien » est un roman âpre, au rythme lent, un roman quasiment psychologique où s’affrontent les membres d’une même famille. Indubitablement un grand classique de la littérature américaine.

Traduction Laura Derajinski

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Que le diable m’emporte de Mary MacLane

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« Et donc vous voici en possession de mon Portrait. C’est l’enregistrement de trois mois de Néant. Ces trois mois ressemblent trait pour trait aux trois mois qui les ont précédés, certes, et aux trois mois qui les ont suivis – et à tous les mois qui sont nés et morts avec moi, depuis la nuit des temps. Il n’y a jamais rien de différent ; jamais rien ne se produit. » Mary MacLane, née en 1881 à Winnipeg au Canada, écrit à l’âge de 19 ans son journal du 13 janvier au 13 avril 1901. A partir de quatre ans, elle vit aux États-Unis dans le Minnesota puis dans le Montana. On découvre entre les pages de ce livre, une jeune femme d’une franchise désarmante et d’un orgueil à la hauteur de celle-ci. Elle dit être un génie mais également une voleuse et une menteuse ! Elle n’esquive pas ses défauts, ses défaillances. Elle s’aime autant qu’elle se déteste. Son témoignage est exalté, elle ressent tout avec une intensité peu commune. Elle se distingue du commun des mortels et des jeunes filles de son temps.

D’ailleurs, elle n’a pas d’amie. Elle ne supporte ni sa mère, ni ses frères et sœurs. Mary sait qu’elle ne comptait pas pour son père qui est mort lorsqu’elle avait huit ans. La jeune femme fait de longues promenades dans une nature stérile, désespérément seule. « C’est dur – si dur ! – d’être une femme, seule, totalement isolée, et pleine de désirs… Quel lourd fardeau ! » Mary n’attend pourtant que le bonheur, être aimée par quelqu’un. Et ce quelqu’un sera le Diable ! Pas étonnant que son livre ait choqué à sa sortie tant Mary en appelle au Diable ! Seul ce dernier semble capable à ses yeux de la sortir du morne ennui dans lequel elle est plongée. « Quand la nuit fut tombée, je portai sur mon sable stérile un regard flou, aveugle, désirant seulement, le cœur lourd et triste, l’arrivée du Diable. »

Ce qui frappe également dans son témoignage, c’est la place que prend le corps. Mary MacLane n’hésite pas à parler de son physique (et de son foie !), des pulsions et désirs qui émanent de celui-ci. Elle décrit un corps de jeune femme vibrant, vivant, ce qui était sans aucun doute rare à l’époque de l’écriture de ce journal.

« Que le diable m’emporte » est un journal intime, fiévreux, intense et anticonformiste. Publié en 1902, il remporta un immense succès. Mary MacLane écrivit un second livre, « I, Mary MacLane », fit du cinéma et mourut en 1929 de façon mystérieuse et oubliée de tous.

Traduction Hélène Frappat

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Nickel boys de Colson Whitehead

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Elwood Curtis habite avec sa grand-mère à Tallahassee, Floride. Nous sommes dans les 60’s et les lois Jim Crow régissent le quotidien de cet adolescent afro-américain. Travailleur, sérieux et curieux, Elwood voit sa vie changer quand sa grand-mère lui offre un disque des discours de Martin Luther King. Il est galvanisé par ce qu’il entend et son avenir semble alors plus lumineux. Il l’est d’autant plus qu’Elwood obtient le droit de suivre des cours à l’université. C’est en s’y rendant que sa chance va tourner. Il est arrêté injustement par la police et envoyé à la Nickel Academy, une maison de redressement pour jeunes délinquants.

Avec « Nickel boys », Colson Whitehead entre dans le cercle très fermé des détenteurs de deux prix Pulitzer. Le point de départ de ce roman fut la découverte par l’auteur de la Dozier School for boys en Floride. En 2009, des fouilles ont mis à jour un cimetière non officiel révélant ainsi le supplice enduré par les élèves pendant des décennies. Comme dans « Underground railroad », Colson Whitehead étudie le racisme institutionnalisé et la propension de l’espèce humaine à tomber dans la violence. A Nickel, Elwood va découvrir cette terrible réalité : « La violence est le seul levier qui soit assez puissant pour faire avancer le monde. » Son idéalisme,  son innocence sont mis à mal par les traitements inhumains, les humiliations et la brutalité des employés de la Nickel Academy. Pour y survivre, il faut courber l’échine encore plus qu’à l’extérieur. La seule lueur d’espoir pour Elwood sera l’amitié d’un autre garçon, Turner.

Encore une fois, les propos de Colson Whitehead résonne puissamment avec l’actualité. Entre les pages sourd une colère, une indignation face au sort de ses jeunes garçons. Mais l’auteur a l’intelligence de garder la violence en coulisse, il ne fait pas dans le sensationnel pour choquer son lectorat. Il se concentre sur l’amitié des deux garçons qui crée un îlot d’humanité dans l’horreur du quotidien de l’institution. Inutile de vous dire que Elwood et Turner sont infiniment attachants et que vous ne les oublierez jamais.

Avec sobriété, concision, Colson Whitehead nous livre le récit implacable et cruel de la vie de deux adolescents afro-américains dans une maison de redressement. Encore une fois, l’auteur écrit un livre marquant et indispensable.

Traduction Charles Recoursé

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Marilou est partout de Sarah Elaine Smith

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Greene County, Pennsylvanie, Cindy vit avec sa mère et ses deux frères dans le dénuement. La mère part durant de longues semaines pour travailler. Les trois adolescents sont totalement livrés à eux-mêmes. Cindy s’ennuie, sa vie n’a rien de palpitant et ne s’ouvre sur aucun horizon positif. « Ma vie était un désert. De là où je me tenais, elle brûlait d’une lueur terne et sans merci. » Lorsque Jude Vanderjohn, surnommée Marilou, disparaît, la vie de Cindy bascule. Elle se rapproche de la mère de Jude, Bernadette, et s’installe petit à petit à la place de l’adolescente disparue.

« Marilou est partout » est le premier roman de Sarah Elaine Smith qui est elle-même née et a grandi en Pennsylvanie. Le début du roman nous laisse penser que l’intrigue principale tournera autour de l’enlèvement de Jude et peut-être de l’enquête menée pour la retrouver. En réalité, le roman est celui de Cindy, il s’agit de son témoignage sur les évènements qui ont marqués sa vie. Elle est élevée dans une Pennsylvanie rurale, une campagne profonde avec peu d’ouverture sur le monde et où Jude est l’unique jeune fille de couleur noire. Cindy n’a aucun point de repère, aucun adulte pour la guider ou la valoriser. Elle n’a pas d’amies, se sent quelconque et aimerait disparaître. Et c’est ce qu’elle fait en se glissant dans la peau de Jude. Elle découvre un autre monde, Bernadette lui fait écouter de l’opéra et Cindy découvre la lecture. L’immense solitude de l’adolescente est comblée par les livres comme ce fut le cas pour Sarah Elaine Smith dont les parents travaillaient beaucoup. Le portrait de Cindy est vraiment saisissant et approfondi. Cette gamine, en mal d’attention, n’est jamais jugée. En face d’elle, l’auteure fait vivre une Bernadette instable psychologiquement, au bord de la folie. Ce face-à-face improbable est magnifiquement rendu par l’écriture fluide et vibrante de Sarah Elaine Smith.

« Marilou est partout » est un étrange et étonnant roman d’apprentissage où une adolescente trouve sa voix en s’appropriant la vie d’une autre.

Traduction Héloïse Esquie

Étés anglais de Elizabeth Jane Howard

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« Étés anglais » est le premier tome d’une saga familiale qui en comprend cinq, écrite entre 1990 et 2013 par Elizabeth Jane Howard. Ce volume nous présente deux étés de l’entre-deux-guerres dans la propriété des Cazalets, Home Place, dans Sussex. Trois générations s’y retrouvent : William, dit le Brig et sa femme alias la Duche, attendent l’arrivée de leurs trois fils Hugh, Edward et Rupert accompagnés de leurs épouses et de leurs enfants, Rachel, leur fille célibataire, vit avec eux. Un bataillon de domestiques les entoure et les accompagne de Londres à Home Place.

Les étés 1937 et 1938 sont légers, insouciants (« The light years » est le titre en vo), les journées des Cazalets s’écoulent entre pique-nique, tennis, baignade, lecture et les différents repas. Mais ce que souligne parfaitement le premier volet de The Cazalet Chroniques, c’est qu’il s’agit d’un moment charnière, d’une époque au bord du basculement. L’ombre de la première guerre mondiale plane sur les Cazalets : Edward et Hugh en sont revenus, ce dernier y a perdu une main et y a gagné de terribles migraines. Il est le seul à pressentir l’arrivée d’une autre guerre mondiale qui va balayer l’ordre établi. La position des femmes souligne également cet entre-deux. La Duche et ses brus vivent  selon les règles de l’époque victorienne, elles sont des épouses à qui incombent la bonne tenue du foyer, l’éducation des enfants. Rachel, en tant que célibataire, se doit de sacrifier sa vie au confort de ses parents. Mais les petites-filles se montrent déjà plus ambitieuses, plus indépendantes comme Louise et Polly qui veulent avoir un véritable métier.

Mais le cœur du roman, ce sont les portraits des différents protagonistes. L’auteure nous offre une fantastique galerie de personnages (les Cazalets et les domestiques) présentés avec empathie, une grande profondeur psychologique et une subtile élégance. Chacun a une véritable épaisseur, chacun prend vie dans les pages de « Étés anglais ». J’ai tout particulièrement apprécié les portraits des enfants qui sont très réussis. Leur fantaisie, leur créativité mais également leur lucidité m’ont séduite. Tout sonne juste dans ce roman. Et sous l’alanguissement et l’harmonie de l’été, couvent les rancœurs, les mensonges, les regrets et bien pire encore.

Le premier tome s’achève au moment des accords de Munich et je suis impatiente de savoir ce que le destin réserve aux Cazalets et de retrouver la plume fluide, vive, précise de Elizabeth Jane Howard.

Traduction Anouk Neuhoff