L’enfant céleste de Maud Simonnot

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Suite à une douloureuse rupture amoureuse, Mary a envie d’ailleurs. Le fait que son fils Célian vive mal sa scolarité, renforce son désir de changer d’air. Mary leur choisit un havre de paix lointain : l’île de Ven dans la mer Baltique. Ce lieu isolé travaille son imaginaire et celui de son fils depuis longtemps. C’est sur cette île que l’astronome Tycho Brahe fit construire un fabuleux palais-observatoire où il cartographia les astres célestes.

« L’enfant céleste » est le premier roman de Maud Simonnot et il s’en dégage une infinie douceur. Les chapitres sont courts et suivent la reconstruction de Mary ainsi que l’évolution de Célian. Le contact avec la nature sauvage, la mer, permet à la mère de souffler, de se retrouver et au fils de s’épanouir totalement. Les descriptions de l’île de Ven sont très poétiques et délicates. La nature est une source profonde d’apaisement. « Nous attendons que le soleil disparaisse, sans parler, pris par la magie de l’heure. A l’instant où le disque rouge s’enfonce dans la mer, tandis que le ciel se parsème de milliers d’étoiles, il règne sur toute l’île un calme saisissant. Longtemps après, il restera une clarté diffuse dans l’atmosphère au-dessus de l’horizon, « comme une poudre d’or sur les pas de la nuit. » « 

Le supplément cosmique de cette ode à la beauté de la nature, c’est le destin incroyable de Tycho Brahe, l’astronome de la Renaissance, qui se mélange à l’intrigue principale. La fascination pour ce personnage n’emmène pas que Mary et Célian sur l’île de Ven. Un universitaire, spécialiste de Shakespeare, y revient chaque année. Tycho Brahe aurait inspiré le barde pour la création de son Hamlet. Cet astronome mystérieux est décidément une belle source pour l’imaginaire de nos différents personnages.

« L’enfant céleste » nous conte, dans une langue délicate et sensuelle, la reconstruction d’une femme à la dérive au contact de la nature et du ciel étoilé d’une île suédoise.

Merci aux éditions de L’Observatoire pour cette découverte.

 

Le tram de Noël de Giosuè Calaciura

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« Il agitait ses petites mains parfaites, travaux de nature bien faits, des mains dont les paumes rosées semblables à des fruits à peine épluchés contrastaient avec la peau noire comme le noir de cette nuit, encore luisante des liquides de la naissance, encore souillée des résidus du placenta et du cordon coupé avec la hâte de la fuite un peu au-dessus de la hernie ombilicale. Ils seraient nombreux à dire que c’était le trait particulier – le signe – qui le rendait différent de tout autre nouveau-né abandonné dans les transports publics. »  C’est ainsi que s’ouvre le conte de Noël de Giosuè Calaciura qui se déroule entièrement dans le tram n°14. Autour de cet enfant abandonné va se reconstituer une crèche de paumés, de laisser pour compte, de personnes au bord du gouffre. Tous vont prendre le tram ce soir-là et chacun aura droit à un portrait détaillé : le veuf qui n’a pas les moyens de se payer une prostituée et lui offre un repas à la place, Filippo le domestique philippin dont la patronne a changé le prénom par commodité, le vendeur de parapluie dans ses chaussures trop étroites, le magicien qui perd la mémoire, William l’adolescent sans papier qui dort dans une ruine et s’épuise toute la journée dans des travaux ingrats, etc… Giosuè Calaciura  rend hommage à Charles Dickens et ses contes de Noël dans son livre. Et comme l’auteur victorien, ce sont les petites gens à l’humanité blessée qui l’intéressent et qui montent dans son tram. Il leur offre une lueur d’espoir avec ce nouveau-né, des moments suspendus dans leur quotidien misérable. Enfin, comme Dickens, Calaciura distille de la magie, du fantastique dans son conte, dans cette nuit pas comme les autres. Le mélange entre le réalisme des portraits des voyageurs et la fantaisie de cette nuit de Noël fonctionne parfaitement.

Il faut également souligner la beauté des illustrations de Gérard DuBois qui accompagnent le texte. Les personnages sont plongés dans l’ombre, dans le noir et cela souligne bien leur position sociale : ils sont les invisibles, ceux qui restent en marge d’une société qui les broie.

« Le tram de Noël » est un conte émouvant, humaniste et qui scintille de la magie de ce jour si particulier.

Traduction Lise Chapuis

Betty de Tiffany McDaniel

« Betty » est un hommage que rend Tiffany McDaniel à sa mère. Betty Carpenter nait en 1954 en Arkansas dans une baignoire. Elle est la 6ème enfant d’une famille qui en comptera huit. Son père est d’origine cherokee et sa mère est blanche. Betty ressemble à son père, la petite indienne a la peau brune et les yeux noirs, ce qui lui vaudra bien des humiliations à l’école de la part des autres élèves et des enseignants. Les Carpenter ont parcouru de nombreux états avant de revenir à Breathed, Ohio, la ville de la mère, Alka. C’est là que Betty grandira avec ses frères et sœurs, là qu’elle fera l’apprentissage de la vie, de ses joies et de ses douleurs.

« Devenir femme, c’est affronter le couteau. C’est apprendre à supporter le tranchant de la lame et les blessures. Apprendre à saigner. Et malgré les cicatrices, faire en sorte de rester belle et d’avoir les genoux assez solides pour passer la serpillière dans la cuisine tous les samedis. Ou bien on se perd, ou bien on se trouve. »

Au fur et à mesure des 720 pages qui composent ce livre, Betty se révèle une jeune fille forte, puissante, capable de faire face aux drames les plus difficiles, aux révélations les plus violentes sur sa famille. Elle affronte et résiste au couteau. Elle s’inscrit dans la lignée des femmes cherokee, une tribu matriarcale et matrilinéaire comme lui rappelle sans cesse son père. Mais être une jeune fille métisse, pauvre de surcroit, est un défi dans cette petite bourgade rurale.

Mais « Betty » n’est pas seulement un récit féministe. Il s’ouvre en 1909 et se clôt en 1973, ce sont les dates de naissance et de mort de Landon Carpenter, le père de Betty. Ce personnage rejoint directement le panthéon des figures de père de la littérature, juste à côté d’Atticus Finch. Jardinier hors pair, guérisseur, ébéniste, Landon est également un conteur extraordinaire. Au travers de ses récits, mélange de fantaisie et de contes cherokee, il embellit la vie de ses enfants, l’illumine et l’élargit. Il donne à Betty le goût de la poésie, des histoires. Et c’est l’une des choses qui m’a enthousiasmée dans ce livre, il rend hommage au pouvoir de l’imagination, au pouvoir des mots. Betty écrit les drames de sa famille et les enferme dans des bocaux qu’elle met en terre. Ce sont les mots qui permettent à Betty de retranscrire l’histoire de chacun des membres de sa famille, de dire la douceur de Fraya, la folie de sa mère, le talent de dessinateur de Trustin, la coquetterie de Flossie, les obsessions de Lint et l’immense bienveillance de son père.

Durant 500 pages, je me suis dit que « Betty » était un grand roman, ce qui était déjà beaucoup. Mais les 200 dernières pages m’ont emportée dans un torrent d’émotions me montrant à quel point je m’étais attachée à chacun des membres de la famille Carpenter. « Betty » est un roman magistral, déchirant et d’une rare poésie.

Traduction François Happe

Bilan 2020

Voilà une drôle d’année qui s’achève et, à l’heure où je vous écris, les cinémas, les théâtres et les salles de concert n’ont toujours pas de date de réouverture. Durant cette année, j’ai lu 129 livres dont 10 bande-dessinées dont voici mes coups de cœur :

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1- En tête de mon classement, « Étés anglais » et « A rude épreuve » de Elizabeth Jane Howard qui sont les deux premiers volumes de la saga familiale consacrée à la famille Cazalet. La plume est élégante, les personnages attachants et leur psychologie approfondie. Un projet ambitieux qui tient toutes ses promesses et dont j’ai hâte de découvrir le volume suivant.

2- « La maison dans l’impasse » de Maria Messina qui montre l’enfermement physique et mental de femmes siciliennes dans les années 1900. Un roman remarquablement écrit et percutant.

3- « Fille, femme, autre » de Bernardine Evaristo qui dresse le portrait de douze femmes noires dans l’Angleterre d’aujourd’hui. Ambitieux, foisonnant, ce roman est également audacieux dans sa forme.

4- « Le cœur de l’Angleterre » de Jonathan Coe que j’ai toujours grand plaisir à retrouver et qui retrouve ici sa veine politique. En reprenant les personnages de « Bienvenue au club » et « Du cercle fermé », il continue à analyser son pays, ici post-Brexit et c’est là qu’il est le plus brillant, le plus incisif.

5- « Vie de Gérard Fulmard » de Jean Echenoz, l’un de mes écrivains préférés nous a livré cette année un roman réjouissant, drôle et toujours dans une langue épurée et d’une précision redoutable. 

2020 fut également l’occasion de découvrir de nouvelles plumes que je vais suivre à l’avenir avec grande attention : « Le dit du mistral » d’Olivier Mak-Bouchard, « Le chien noir » de Lucie Baratte, « Ohio » de Stephen Markley et « Je suis la bête » d’Andrea Donaera. Quatre romans fort différents mais pour lesquels j’ai eu un véritable coup de cœur.

Mon année 2020 fut également marqué par Émile Zola. J’ai achevé la lecture de l’ensemble des volumes des Rougon-Macquart avec des découvertes magnifiques comme « La conquête de Plassans », des confirmations comme « L’assommoir » qui reste le meilleur de cette série ou des déceptions comme « Au bonheur des dames » qui m’a malheureusement ennuyée alors qu’il m’avait laissé un bon souvenir. Et puis, il y a « La faute de l’abbé Mouret » qui est hors-classement tellement je le déteste et le considère comme totalement raté.  J’ai complété les Rougon-Macquart avec deux BD : « Les Zola » de Méliane Marcaggi et Alice Chemana qui met en lumière les femmes qui ont entourées l’écrivain, « L’affaire Zola » de Jean-Charles Chapuzet, Christophe Girard et Vincent Gravé qui revient sur l’affaire Dreyfuss et émet l’hypothèse de l’assassinat de Zola. Cette thèse était également défendue dans le formidable roman de Jean-Paul Delfino intitulé « Assassins ! ». Je n’ai pas pu vous en parler ici mais il rend parfaitement compte du contexte politique et social de l’époque. Enfin, quand nous pouvions encore nous rendre au théâtre, j’ai eu le plaisir de voir « Madame Zola » au théâtre Montparnasse qui rendait un bel hommage à Alexandrine Zola avec une Catherine Arditi absolument extraordinaire dans ce rôle.

Enfin, je voulais à nouveau vous conseiller le formidable « Honoré et moi » de Titiou Lecocq qui fut une lecture enthousiasmante au ton enlevé, drôle mais également plein d’empathie pour Honoré de Balzac.

Malgré le peu de films vus cette année (à mon grand désarroi), voici mon top cinq qui comportent plusieurs comédies pour nous remonter le moral :

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1- « Un divan à Tunis » de Manele Labidi est une comédie pétillante sur une jeune psychanalyste qui décide d’installer son cabinet à Tunis après avoir été formée en France. Le film nous offre une formidable galerie de personnages et une lumineuse Golshifteh Farahani qui vaut à elle seule le visionnage de ce film.

2- « Tout simplement noir » de Jean-Pascal Zadi qui est faux documentaire, une vraie farce mais également un état des lieux de la visibilité des noirs en France. Le constat est loin d’être réjouissant.

3- « Effacer l’historique » de Gustave Kervern et Benoit Delépine où le duo décapant montre l’absurdité de notre monde connecté.

4- « Michel Ange » de Andreï Kontchalovski qui montre la réalité de la vie de ce génie au caractère terrible, tourmenté et complexe. J’ai beaucoup apprécié la reconstitution non édulcorée de la vie à la Renaissance et la prestation de Alberto Testone.

5- « Felicità » de Bruno Merle qui m’a fait penser à « Little miss Sunshine » pour l’humour et la famille dysfonctionnelle. Pio Marmai fait encore une fois merveille de ce rôle de père décalé, sans cesse en mouvement et en marge de la société.

2021 débute à peine et je ne peux qu’espérer que cette nouvelle année me permettra de retrouver rapidement le chemin des salles obscures.

 

Ce genre de petites choses de Claire Keegan

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A l’approche de Noël de 1985, à New Ross en Irlande, Bill Furlong fait le plein de commandes puisqu’il est propriétaire du dépôt de bois et de charbon. Il a travaillé dur pour en arriver là et il continue à faire lui-même les livraisons. C’est lors de l’une d’elle que le cours de sa vie va être modifier. Bill se rend au couvent du Bon Pasteur qui enferme un collège technique pour filles et une blanchisserie. Dans une chapelle, il croise des jeunes filles s’acharnant à nettoyer le sol. L’une d’elles interpelle Bill et lui demande de l’emmener à la rivière pour qu’elle puisse s’y noyer. Une scène qu’il ne parvient pas à oublier.

Claire Keegan se fait rare en littérature et chacun de ses livres n’en est que plus précieux. « Ce genre de petites choses » l’est sans conteste tant ce texte est ciselé, précis, sans un mot ou une virgule de trop. Claire Keegan évoque un thème que l’on retrouve régulièrement dans la littérature ou le cinéma irlandais, celui des blanchisseries de Magdalene (si vous ne l’avez pas vu, je vous conseille le formidable film de Peter Mullan « The Magdalene sisters » sorti en 2002). Les filles-mères y étaient exploitées et maltraitées. Bill, qui mène une vie paisible avec sa femme Eileen et leurs cinq filles, ne peut oublier ce qu’il a vu au couvent. Cette épisode le replonge dans ses propres racines. Sa mère l’a eu à l’âge de 16 ans et elle n’a pas été envoyée dans un couvent grâce à la bienveillance de la femme chez qui elle travaillait. Que serait devenu Bill sans cette personne ? Et si cela arrivait à l’une de ses filles ? La scène du couvent se transforme en cas de conscience et fait ressortir toute l’humanité de Bill. Pourtant agir n’est pas si simple, la société et sa propre femme le mettent en garde contre le poids incommensurable de l’Eglise sur leur petite ville. Ce qui est très intéressant dans ce roman, c’est le choix du regard masculin de Bill sur la situation de ces jeunes filles et qui nous offre un nouvel éclairage.

« Ce genre de petites choses » s’attache, avec justesse et une écriture limpide, au chemin d’un homme ordinaire placé devant un choix difficile qui peut bouleverser sa vie. Un roman bref et remarquable.

Traduction Jacqueline Odin

Quelqu’un m’attend derrière la neige de Timothée de Fombelle

Freddy d’Angelo conduit son camion jaune frigorifique entre Gênes et Londres. Il remonte vers le nord pour livrer des glaces. Au même moment, une hirondelle refuse de rejoindre le sud comme chaque année. Quelque chose la pousse à aller vers le nord. Un troisième personnage suit également la même route. En ce jour de veille de Noël, le chemin de ces trois-là vont finir par se croiser.

Retrouver Timothée de Fombelle est toujours un plaisir rare, ici il nous offre un court conte de Noël magnifiquement illustré par Thomas Campi. L’histoire de « Quelqu’un m’attend derrière la neige » est profondément humaniste, elle nous parle de bienveillance et d’entraide. Mais le texte est également emprunt de mélancolie puisque nos trois personnages sont bien seuls. L’hirondelle m’a fait penser à un autre merveilleux et triste conte : « The happy prince » d’Oscar Wilde. Dans cette histoire, également bouleversant, on retrouve les thèmes de la solitude et de la solidarité.

« Quelqu’un m’attend derrière la neige » est un conte délicat qui parle de partage, de rencontre et qui malgré sa gravité, s’avère lumineux.

Ohio de Stephen Markley

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Le 13 octobre 2007 a lieu, à New Canaan, la procession en l’honneur du caporal Richard Jared Brinklan, tué en Irak. Six ans après ce défilé , un soir d’été, quatre anciens habitants de New Canaan convergent vers cette ville, quatre anciens camarades de lycée de Rick Brinklan reviennent dans la ville qu’ils ont tout fait pour fuir. Chacun d’eux revient pour une raison différente et c’est le hasard qui les réunit à nouveau.

« Ohio » est le remarquable premier roman de Stephen Markley. Son roman choral est ambitieux et sa construction est parfaitement maîtrisée. Chaque partie est consacrée à un personnage : Bill, ancien activiste humanitaire accro à l’alcool et aux drogues, Stacey qui peine à faire accepter son homosexualité à sa famille, Dan qui a perdu un œil en Irak et reste hanté par ce qu’il y a fait, Tina traumatisée par ce qu’elle a vécu durant son adolescence. Chaque récit explore précisément et profondément la psyché de ces personnages qui restent habités par leur adolescence et par trois fantômes d’amis disparus. Ces trentenaires sont une génération désabusée. L’Amérique qu’ils connaissent est celle de l’après 11 septembre, des guerres du Moyen Orient, de la crise économique de 2008. New Canaan est une ville sinistrée où la désindustrialisation a fait d’énormes ravages. Le portrait, que fait Stephen Markley de l’Amérique, est sombre et lucide. Le populisme y est de plus en plus décomplexé et ce sont ces perdants du rêve américain qui vont reprendre espoir en votant pour Trump.

Mais « Ohio » n’est pas seulement une grande fresque politique et sociale. L’intrigue prend de l’ampleur au fur et à mesure et l’on découvre les terribles zones d’ombre de la vie de ces lycéens de New Canaan. Le roman de Stephen Markley se transforme alors en roman noir. Nos quatre personnages semblent tous converger vers un moment précis de cette soirée d’été, un moment que l’on pressent dramatique. La tension grimpe, la noirceur s’étend. Et la cinquième partie balaie tout sur son passage et nous laisse sur les rotules.

« Ohio » est à la fois une fresque politique et un roman noir. Stephen Markley maîtrise parfaitement son intrigue et ses personnages qui sont d’une grande complexité. Un premier roman percutant, éprouvant par moments et absolument saisissant.

Traduction Charles Recoursé.

Une maison faite d’aube de N. Scott Momaday

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De retour du front en 1945, Abel décide de retourner sur les terres de son enfance : une réserve indienne du Nouveau Mexique. Une terre faite de montagnes, de canyons, de crevasses et où les saisons sont tranchées, peu clémentes. Là-bas, un seul être l’attend, Francisco, son grand-père. La mère et le frère d’Abel ne sont plus de ce monde depuis longtemps. Abel essaie de travailler, de se refaire aux rites ancestraux. Mais des démons puissants le taraudent et Abel n’arrive pas à être en paix.

Voilà un roman dont il m’est difficile de parler car je suis totalement passée à côté. L’écriture de N. Scott Momaday est pourtant belle. Il décrit à merveille les paysages de ce Nouveau Mexique où il a lui même grandi. Il arrive également à nous faire sentir la fièvre, l’euphorie qui habitent les rites qu’il décrit longuement dans son roman.

Mais la narration est très éclatée, elle part dans des directions qui sont souvent difficiles à suivre. La temporalité de l’histoire d’Abel devient floue par moments. Le personnage d’Abel est lui-même problématique. Dans toute la première partie (125 pages), il est quasiment absent de l’intrigue. Il est donc très compliqué de s’attacher à lui ou de s’intéresser à son destin. Francisco, son grand-père, est finalement plus incarné que lui, j’étais plus préoccupée par son sort que par celui d’Abel. Cette distanciation avec le personnage principal est certainement voulu et souligne à quel point il ne réussit pas à s’ancrer dans la vie quotidienne. Mais il aurait fallu qu’Abel soit plus sur le devant de la scène pour titiller ma curiosité et me permettre de mieux comprendre ses motivations.

Malheureusement, je n’ai pas réussi à entrer dans l’intrigue de « Une maison faite d’aube », je suis restée sur la pas de la porte.

Traduction Joëlle Rostkowski

Merci aux éditions Albin Michel pour cette lecture.

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L’autre Rimbaud de David Le Bailly

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C’est grâce à Pierre Michon si nous tenons aujourd’hui entre nos mains « L’autre Rimbaud » de David Le Bailly. En effet, le grand reporter de l’Obs  a entendu un jour à la radio l’auteur des « Vies minuscules » parler de Frédéric Rimbaud, le frère d’Arthur. Pierre Michon expliquait avoir échoué à écrire un livre sur ce frère presque oublié. Ce destin rayé de l’histoire de l’auteur du Bateau ivre intéresse immédiatement David Le Bailly. Grand bien lui a pris car son livre est captivant.

L’auteur mêle le roman, l’enquête sur le terrain et auprès des descendants (qui ne savent même pas où Frédéric est enterré) et des réflexions personnelles. Ces différents angles d’approche donnent vie à Frédéric Rimbaud. Mais cela éclaire également le parcours du poète. La trajectoire de Frédéric Rimbaud, le mépris de sa famille est entièrement inscrit dans l’histoire de la photo de communion des deux frères. Sur ce cliché largement diffusé, Isabelle, la sœur, a fait disparaître Frédéric.

Mais qu’a donc fait ce frère pour mériter une telle opprobre ? Lui qui était pourtant très proche de son frère lorsqu’ils étaient enfants et qui faisait front commun avec Arthur face à l’autoritarisme de la mère. Frédéric a commis deux affronts impardonnables aux yeux de cette dernière : il a voulu suivre la voie militaire de son père (qui a abandonné sa famille et était haï par sa femme) et il a voulu épouser une femme d’une condition inférieure. « Il était le traître, celui qui avait pris le parti de l’ennemi, quand Arthur, après quelques velléités contestataires, s’était rangé sous la loi maternelle. » Frédéric sera banni de la famille, écrasé par sa mère et sa sœur Isabelle et dépossédé de ses droits sur l’œuvre de son frère. Il ne sera pas non plus convié à l’enterrement d’Arthur, ni à celui de sa mère. David Le Bailly se sent proche de lui, le rapproche de ce qu’il a lui même vécu avec sa propre mère.

Ce qui est également passionnant dans le livre de David Le Bailly, c’est la manière dont il décortique le mythe d’Arthur Rimbaud. Il montre bien la manière dont Isabelle et son mari réécrivent son histoire, sa vie lorsque ses poèmes commencent à être reconnus. Tout est affaire d’orgueil de classe, les frasques d’Arthur ne doivent surtout pas entachées la réputation de la famille. Son talent doit au contraire mettre en valeur le nom des Rimbaud.

Grâce à l’originalité de sa narration, « L’autre Rimabud » n’est pas une biographie classique. Elle permet de donner un nouvel éclairage sur la famille Rimbaud et permet à David Le Bailly de questionner les relations familiales et leur complexité. Un livre que j’ai pris grand plaisir à lire, la belle plume de David Le Bailly contribue à la fluidité du texte.

Merci aux éditions de L’iconoclaste pour cette lecture.

Les Graciées de Kiran Millwood Hargrave

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En 1617, à la veille de Noël, une terrible tempête s’abat sur l’île de Vardø, au nord du cercle polaire. Quarante marins sont emportés par la mer déchaînée. Leurs femmes, leurs filles regardent le désastre depuis la terre ferme. Les corps ne seront rejetés par les vagues que plusieurs jours plus tard. La petite communauté a presque perdu la totalité de ses hommes. Les femmes se mobilisent pour subvenir à leurs besoins : pêcher, élever les rennes, ensemencer les champs tout en continuant à s’occuper des tâches ménagères et des enfants. Un certain équilibre s’installe jusqu’à l’arrivée du seigneur John Cunningham. Il envoie un délégué, Absalom Cornet, pour surveiller la communauté de femmes et les ramener dans le droit chemin. Peu à peu, le délégué instaure un climat de terreur et de délation. Absalom Cornet est venu sur l’île pour en chasser les sorcières.

« Les Graciées » est le premier roman pour adultes de Kiran Millwood Hargrave et je me suis laissée emporter par son intrigue. Le point de départ du roman fut, pour l’auteure, la découverte sur l’île de Vardø, du mémorial de Louise Bourgeois et de Peter Zumthor qui commémore les très nombreux procès qui eurent lieu à l’époque du roman (52). Kiran Millwood Hargrave s’est inspirée de cette période historique, de ces chasses aux sorcières. Cette reconstitution est l’une des grandes réussites du roman. Le contexte historique, sociétal est extrêmement bien rendu. On comprend que le roi Christian IV veut asseoir son pouvoir par la terreur, par la religion et il veut en profiter pour se débarrasser des populations autochtones qui seront les premières à être jugées. Mais à Vardø, des femmes norvégiennes vont également être accusées de sorcellerie.

Les femmes des « Graciées » sont l’autre atout de ce roman. L’auteure nous montre la réalité de leur quotidien et la rudesse absolue de leur vie dans un climat hostile. Elle montre également que ces femmes ont transgressé le système patriarcal en prenant leur destin en main (pêcher, élever les rennes, l’une d’elle porte un pantalon). Elles devront le payer. Plus elles deviennent indépendantes, plus elles deviennent fortes et plus elles sont dangereuses au yeux des hommes. Les différents personnages auxquels Kiran Millwood Hargrave donnent vie, sont très incarnés : Maren, la jeune femme au centre du roman, apprend à conquérir son indépendance ;  Ursa, mariée de force à Absalom Cornet, découvre la sensualité à Vardø ; Kristen, qui prend les choses en main après le naufrage et qui n’a peur de rien ; Diima, la belle-sœur de Maren, qui a le malheur d’être du peuple sami.

S’inspirant de faits réels, Kiran Millwood Hargrave nous livre une intrigue extrêmement romanesque où se mêlent poésie et réalisme, chasse aux sorcières et quête d’indépendance des femmes. Une auteure dont je vais guetter les prochaines publications.

Merci aux éditions Robert-Laffont pour cette belle découverte.