La fin d’une ère d’Elizabeth Jane Howard

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La Duche s’éteint paisiblement marquant ainsi la fin d’une ère pour ses enfants. Nous sommes en 1956 et l’entreprise familiale d’export de bois éprouve de graves difficultés financières. Hugh, Edward et Rupert doivent faire des choix pour tenter de la sauver et préserver Home Place où la famille aime tant se réunir  depuis des décennies.

Elizabeth Jane Howard a écrit le dernier tome de sa saga dix huit ans après les quatre autres volumes. Et il aurait sans doute mieux valu qu’elle s’abstienne. Bien-sûr, il est plaisant de retrouver les membres de la famille Cazalet, les lieux que nous avons tant appréciés et auxquels nous nous sommes attachés. Mais « La fin d’une ère » n’est malheureusement pas à la hauteur des romans précédents. L’autrice veut évoquer l’ensemble des membres de la famille (les arrières petits enfants compris) dans des chapitres courts. Cela donne l’impression de rester en surface, de ne plus approfondir la psychologie des personnages. Les trois cousines, Louise, Polly et Clary, avaient une place centrale dans les quatre premiers tomes. Elles symbolisaient le changement de société, l’indépendance nouvelle des femmes. Elles ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes. Elles se perdent dans les mariages et les désillusions amoureuses. Leurs talents, leurs déterminations sont étouffés par leur rôle de femme, d’épouse et de mère. Il est bien décevant de les retrouver ainsi et je ne vais pas évoquer le cas de Neville qui m’a exaspéré.

Heureusement, certains moments sauvent l’ensemble comme ceux que partagent Rachel et Sid ou ce final à Home Place qui nous réconcilie avec Elizabeth Jane Howard.

Comme il est difficile d’achever une série de la qualité des Cazalet par une déception. Néanmoins, il nous permet de dire adieu à cette famille sans regret.

Traduction Cécile Arnaud

Elizabeth Finch de Julian Barnes

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« J’ai repensé à la façon dont la classe avait d’abord réagi face à elle : avec un certain respect intimidé, beaucoup de silence préliminaire et de gaucherie, quelque amusement muet, tout cela bientôt remplacé par une authentique chaleur humaine. Et aussi une sorte de sentiment protecteur, parce que nous devinions qu’elle n’était guère adaptée à la vie dans ce monde, et que son élévation d’esprit pouvait la rendre vulnérable. Et cela ne se voulait pas condescendant non plus. » Neil a déjà une trentaine d’années, deux mariages ratés, lorsqu’il rencontre Elizabeth Finch. Celle-ci donne un cours de « Culture et civilisation » pour adultes. Elle cherche essentiellement à ouvrir l’esprit de ses élèves, à leur apprendre à réfléchir par eux-mêmes. Neil est fasciné par l’intelligence, la liberté de ton d’Elizabeth Finch. Même après la fin de ce cursus, Neil continuera à voir régulièrement son enseignante dont il n’arrive pas à percer le mystère. A la mort de E.F., il découvre qu’elle lui a légué sa bibliothèque et ses recherches sur l’empereur romain Julian l’Apostolat.

Quel drôle d’objet littéraire que ce roman de Julian Barnes. Il se décline en trois parties et celle du milieu est entièrement consacrée à Julien l’Apostolat, sa courte vie et sa fortune critique. Cette partie historique et philosophique, un peu longue à mon goût, sert le propos général du roman. Elizabeth Finch ne cesse de questionner l’Histoire, à quoi ressemblerait notre monde si Julien l’Apostolat avait réussi à faire reculer le christianisme au profit des religions polythéistes ?

Même si le personnage de Julien l’Apostolat m’a intéressée, ce sont surtout les deux autres parties qui m’ont séduite. Elles décortiquent la relation de Neil et d’Elizabeth Finch. Après la mort de cette dernière, Neil essaie de mieux la comprendre, d’explorer ses zones d’ombre et son intimité. Il comprend alors qu’il est impossible de connaître l’autre. Une vie humaine est faite de tant de facettes, d’évènements petits et grands qu’elle semble insaisissable.

« Elizabeth Finch » est un texte hybride qui interroge aussi bien l’Histoire que la connaissance que nous avons des autres. Les thématiques m’ont intéressée, le personnage d’Elizabeth Finch est intrigant et iconoclaste mais je dois reconnaître m’être un peu ennuyée à la lecture de ce roman.

L’enfant rivière d’Isabelle Amonou

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Après six ans d’absence, Thomas revient au Québec pour l’enterrement de son père. Au bord de la rivière Outaouais, à la frontière avec l’Ontario, ses souvenirs remontent à la surface : la disparition de son fils Nathan qu’il avait eu avec Zoé, sa compagne. Après le drame, Thomas a préféré tout laisser derrière lui, recommencer à zéro pour tuer son chagrin. Zoé habite toujours au même endroit, elle reste persuadée que Nathan n’est pas mort et qu’elle va le retrouver. Elle le cherche parmi les groupes de migrants venus au Canada suite au réchauffement climatique. Elle arpente les forêts, silencieuse et invisible, pas uniquement dans l’espoir d’y croiser son fils. Zoé chasse et ses proies sont des enfants.

Isabelle Amonou situe son roman en 2030, ce qui lui permet de flirter avec le genre de la dystopie. Mais ce qu’elle décrit est particulièrement réaliste et en parfaite continuité avec ce que nous vivons actuellement : tornades, inondations, réfugiés climatiques, construction d’un mur entre le Canada et l’Alaska, violence. A ce futur malheureusement plausible, Isabelle Amonou ajoute une réflexion sur le passé du Québec. Camille, la mère de Zoé, est une Algonquine qui a connu les pensionnats pour autochtones où l’on tuait l’Indien en eux. Durant tout le roman, Zoé va se questionner sur son identité, ce qui fait d’elle un personnage complexe et passionnant.

Il faut également souligner l’habileté de l’autrice à construire son intrigue. Au début, celle-ci se développe doucement, nous faisant découvrir petit à petit les failles et les blessures des différents protagonistes. Tout s’accélère ensuite, la violence explose et tout semble pouvoir arriver. Le roman nous happe alors pour ne plus nous lâcher.

« L’enfant rivière » fut une très belle découverte. Isabelle Amonou nous offre un roman d’une grande efficacité narrative, aux thématiques variées et aux personnages complexes et nuancés.

A l’amie des sombres temps, lettres à Virginia Woolf de Geneviève Brisac

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Avec « A l’amie des sombres temps », Geneviève Brisac poursuit son dialogue avec Virginia Woolf, débuté en 1982 avec une interview inventée pour Le Monde, au travers de onze lettres. Ce choix n’est pas un hasard puisque Virginia Woolf en écrivit énormément pendant sa vie. « Nous aimons lire et écrire des lettres, nous adorons les correspondances, parce que c’est l’essence même de la littérature : une évasion, un art, un compagnonnage, des fils qui jamais ne se rompent entre soi et soi, entre soi et les autres, une continuité qui apaise l’angoisse, ce vertige dont nous parlions. »

Geneviève Brisac s’interroge dans ses lettres : comment écrire à un écrivain que l’on admire ? Quoi lui dire ? Elle choisit de prendre des nouvelles de Virginia Woolf et de lui donner des siennes. Les onze lettres sont l’occasion d’une merveilleuse évocation de l’écrivaine anglaise. Geneviève Brisac revient sur les préjugés, les critiques qui ont souvent été rattachés au nom de Virginia Woolf, pour les balayer d’un revers de la main.

Au travers de ses œuvres, Geneviève Brisac nous montre une femme brillante, drôle, moqueuse, aimante pour ses proches, audacieuse dans son écriture mais craignant par dessus tout l’échec et l’indifférence. Elle nous permet également de découvrir ou redécouvrir des textes moins connus comme « De la maladie » (les lettres sont écrites en pleine pandémie) ou « Instants de vie ».

La romancière française explique surtout qu’en ces temps sombres, où les tensions politiques et sociales s’exacerbent, les livres de Virginia Woolf sont un refuge, un réconfort. « J’ai repensé à vos lettres. Ce sont elles, le réel, ce sont des actes. Les mots sont des actes, les phrases sont le réel, ai-je murmuré. Il faut que je lui écrive ce soir quand je serai rentrée chez nous. Que je lui raconte comment les livres m’ont sauvé la vie. Mieux qu’un médecin, qu’une drogue. En donnant un sens à nos jours, des heures plus denses, plus ensoleillées. »

« A l’amie des temps sombres » est un formidable et vibrant hommage à Virginia Woolf, à son génie et au pouvoir consolateur de la littérature, de la beauté.

Les trois sœurs de May Sinclair

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Le pasteur Carteret vient de s’installer à Garth, dans le Yorkshire, avec ses trois filles : Mary, Gwendolen et Alice. Ce déménagement est dû aux élans amoureux d’Alice qui causèrent un scandale dans la paroisse où la famille résidait précédemment. L’impétueuse et amoureuse Alice est donc surveillée de très près par son père autoritaire et austère. Gwenda apprécie cette nouvelle ville où elle passe des heures à marcher dans la lande. Son père a peur d’elle car il la pense capable de tout. Il a en revanche toute confiance en son aînée, disciplinée et obéissante. Les trois sœurs étouffent sous le joug de leur tyran de père. Leur respiration viendra de la présence du jeune docteur du village Steven Rowcliffe. Chacune des sœurs sera attirée par le physique et la personnalité du jeune homme.

« Les trois sœurs » a été publié en 1914 en Angleterre. May Sinclair, qui était écrivaine, critique littéraire et engagée auprès des suffragettes, est malheureusement aujourd’hui méconnue. Son roman est pourtant très plaisant et laisse la part belle aux destinées des trois jeunes femmes. May Sinclair a écrit une biographie des sœurs Brontë en 1912 et le cadre de son roman est imprégné de leur univers. Je n’ai pu m’empêcher de penser à Emily en découvrant le personnage de Gwendolen et sa passion pour la lande. L’autrice nous livre une analyse psychologique poussée des caractères de ses héroïnes. Chacune a sa manière va conquérir son indépendance vis-à-vis de l’imposante figure de leur père. L’autrice traite dans son roman du désir féminin, ce qui est moderne, et la manière dont il est réprimé, honni par la société. Un bon exemple de la modernité du roman est le personnage de la servante Essy qui devient fille-mère et se fiche du qu’en-dira-t-on et de la proposition de mariage de son amant. La place de la femme est sans cesse questionner dans « Les trois sœurs », ce qui le rend particulièrement intéressant.

De facture classique, « Les trois sœurs » nous offre de sensibles et détaillés portraits de femmes qui permettent à May Sinclair des questionnements modernes. J’ai maintenant hâte de découvrir « Vie et mort de Harriett Frean », publié prochainement par les éditions Cambourakis et que le préfacier de ce roman rapproche de « Mrs Dalloway ».

Traduction Mary-Cécile Logé

L’heure des oiseaux de Maud Simonnot

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Ile de Jersey, 1959, Lily, 8 ans, vit dans un orphelinat où règnent les mauvais traitements et les sévices. L’enfant parvient à endurer cela grâce au chant des oiseaux, à la beauté de la forêt et à son amour pour le petit.

Soixante ans plus tard, une jeune femme vient sur l’île pour mener l’enquête sur les origines de son père. Il aurait séjourné à l’orphelinat avant d’être envoyé en France en 1959 où il sera adopté. La jeune femme va rapidement se heurter au silence des habitants qui ne veulent pas raviver les souvenirs des violences subies par les enfants de l’orphelinat. La tranquillité de Jersey doit être préservée. « Au nom d’un principe absolu : la discrétion est l’ingrédient essentiel de la prospérité d’un paradis fiscal. » Mais la jeune femme ne compte pas en rester là.

Maud Simonnot nous entraine sur l’île de Jersey après nous avoir fait découvrir l’île de Ven en mer Baltique dans son merveilleux premier roman « L’enfant céleste ». De courts chapitres alternent entre le passé et le présent, entre la lumineuse et vive Lily et la narratrice en quête de vérité. Toutes les deux ont en commun l’amour des oiseaux : Lily ne cesse de s’émerveiller de leurs chants, la narratrice est ornithologue. Comme dans son premier roman, Maud Simonnot prête une grande attention à la nature, ses descriptions sont encore une fois sensibles et poétiques. Une grande douceur se dégage de la nature, source de consolation pour Lily face à la brutalité des hommes. Le sujet traité, inspiré de faits réels, est extrêmement douloureux mais l’autrice n’en rajoute pas dans le pathos, son texte est sobre et juste.

Avec « L’heure des oiseaux », Maud Simonnot confirme son talent entre infinie délicatesse, poésie, économie des mots et beauté de la nature. Un très beau texte aux personnages touchants.

L’eau rouge de Jurica Pavicic

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Croatie, le 23 septembre 1989, Silva, 17 ans, quitte la maison de ses parents pour aller à une soirée. Elle n’en reviendra jamais. L’enquête sur sa disparition commence dès le lendemain et est menée par l’inspecteur Gorki Sain. Des zones d’ombre apparaissent dans la vie de Silva ce qui laisse perplexe ses parents Vesna et Jakov et son frère jumeau Mate. Les recherches se poursuivent sur plusieurs années sans donner de résultats probants. Quand le régime de Tito tombe, la disparition de Silva s’évanouit dans les soubresauts de l’Histoire.

« L’eau rouge » est un roman au rythme lent comme l’attente de la famille de Silva. De 1989 à 2017, Mate va transformer sa vie en quête, pendant que son père baissera lentement les bras et que sa mère patientera obstinément. Trois décennies pendant lesquelles Mate traversera l’Europe à suivre des pistes plus ou moins solides. En l’absence de corps, la famille ne peut faire son deuil et oublier Silva. Ne pas savoir les mine et c’est également le cas de l’inspecteur Gorki Sain qui sera toujours hanté par cette affaire. La narration du roman alterne entre les points de vue des différents protagonistes et nous offre une intrigue parfaitement construite et maîtrisée.

Comme dans « La femme du deuxième étage », Jurica Pavicic inscrit son intrigue dans l’Histoire de son pays. La disparition de Silva est le miroir de celle de la Yougoslavie. Durant les trois décennies de recherches, le monde change : le mur de Berlin tombe, la Yougoslavie se déchire, la Croatie devient un état et le tourisme de masse commence à l’envahir. L’auteur mêle avec intelligence le chaos intime de la famille de Silva avec celui du pays.

« L’eau rouge » était le premier roman de Jurica Pavicic que je découvrais après la lecture de son deuxième roman. Celui-ci m’a semblé plus tendu, plus réussi. Tout le roman est habité par l’absence de Silva, par l’érosion des liens familiaux et sociétaux.

Traduction Olivier Lannuzel

The silent stars go by de Sally Nicholls

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En 1919 dans le Yorshire, Noël se prépare dans la famille du pasteur Allen. Les aînés reviennent passer les fêtes à la maison : Stephen, qui a été mobilisé pendant la guerre, et Margot, qui apprend la sténo-dactylo dans une école de Durham. Trois ans auparavant, la vie de la jeune fille a été totalement bouleversée. Elle s’est retrouvée enceinte à 16 ans et son fiancé, Harry, était porté disparu au front. Margot fut contrainte d’abandonner son enfant au profit de ses parents. Pire, Harry est de retour au village.

Dans ce roman young adult, Sally Nicholls aborde des sujets graves. Le premier est celui des filles mères et de la honte que leur situation entraîne. Margot, qui était une jeune fille coquette et soucieuse du regard des autres, n’a pu supporter la disgrâce qui se serait abattue sur elle et sur sa famille. Le métier de son père n’est pas étranger à cela. C’est un honnête et généreux pasteur. Margot aura beaucoup de difficultés à abandonner son bébé alors qu’elle n’en voulait pas au départ. Elle apprendra par la suite que l’adoption est illégale en Grande-Bretagne (elle le sera jusqu’en 1926). Pourtant de nombreux enfants sont adoptés, même contre l’avis de leurs jeunes mères. Les remords, liés à son choix douloureux, sont présents durant tout le roman.

Autre thème grave abordé par Sally Nicholls : le retour des soldats après la première guerre mondiale. L’autrice parle des blessés, de ceux qui ne reviennent pas. Mais ce qui m’a le plus intéressé, c’est le personnage de Stephen, le frère aîné de Margot. Il est dans l’incapacité de se réadapter après les tranchées. Il est renvoyé de tous les emplois que lui trouve son père et il boit plus que de raison. Stephen explique également à quel point il est impossible de parler de ce qu’il a vécu à quelqu’un qui n’était pas sur le front.

Mais je vous rassure, le thème de Noël est bien présent dans le roman avec tous les rituels qui accompagnent cette fête en Angleterre. Sally Nicholls nous offre également, dans la pure tradition des romans anglais, une jolie scène de bal pour la veille du nouvel an.

« The silent stars go by » de Sally Nicholls est certes un roman rendant hommage à la période de Noël mais il est surtout l’occasion d’aborder des thématiques plus graves liées à la période historique durant laquelle il se déroule. Un roman de Noël au ton plutôt sombre et amer.

Mr Darcy’s night before Christmas de Julie Petersen

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Mr Darcy se morfond seul chez lui à Pemberley durant la nuit de Noël. Il doit se marier mais il ne sait, du cœur ou de la raison, qui doit l’emporter. Heureusement, une merveilleuse rencontre va l’aider à faire son choix. Le Père Noël descend de la cheminée et lui propose de l’accompagner dans sa tournée de distribution de cadeaux. Le traineau va survoler Rosings, Londres, Longbourn et cet incroyable voyage va ouvrir les yeux de Mr Darcy.

Ce charmant et délicieux album mélange l’univers de « Orgueil et préjugés » de Jane Austen à celui du « Conte de Noël » de Charles Dickens (même si Mr Darcy est nettement plus sympathique que Mr Scrooge !) »Mr Darcy’s night before Christmas » est un très amusant clin d’œil aux livres de ces deux écrivains. Le texte est court et écrit en vers, il est également très joliment illustré par Sheryl Dickert.

Une petite « austenerie » irrésistible et très réussie qui vous permettra de patienter le 24 décembre avant l’arrivée du Père Noël ! Happy Christmas to all, and to all a good night !

 

Un chant de Noël, une histoire de fantôme de José Luis Munuera

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Londres, 24 décembre 1843, Elizabeth Scrooge, prêteuse sur gage, exècre les fêtes, la joie et la bienveillance qui les accompagnent. Misanthrope, égoïste, radine et solitaire, Elizabeth Scrooge ne supporte personne et n’a aucune empathie pour les autres. Son entourage proche est traité de la même façon que les miséreux qui peuplent les rues de Londres. Son commis Cratchit lui arrache l’autorisation de ne pas travailler le jour de Noël mais ça sera bien entendu à ses frais. Sa nièce Frédérique lui propose de venir chez elle pour Noël ce qu’Elizabeth rejette avec brutalité. Pourtant, cette nuit du 24 décembre va bouleverser la vie d’Elizabeth Scrooge.

Vous avez bien lu, Scrooge s’appelle Elizabeth et non plus Ebenezer. José-Luis Munuera conserve la trame, les personnages du célèbre conte de Charles Dickens tout en le modernisant. Scrooge reste ce personnage antipathique au cœur sec. Mais le fait qu’il soit une femme modifie le regard que l’on porte sur lui. Elizabeth a été forcée d’arrêter l’école pour s’occuper de son père veuf et acariâtre. La place de la femme à l’époque victorienne est au foyer. Mais Elizabeth va réussir à déjouer les attentes de la société pour devenir une femme indépendante, ambitieuse et non soumise à un mari ou des enfants. Elle l’explique à la femme de Cratchit : « Dans ce monde, une femme n’a que peu d’options. En réalité, elle n’en a que deux. Être une sainte…ou une sorcière. » Elizabeth a bien entendu choisi la deuxième option et elle l’assume totalement. Elle est coriace et ne se laisse pas impressionner par les esprits de Noël, ni par Dieu. Scrooge a ici plus de nuances et la morale du conte n’est pas aussi nette que chez Dickens.

L’histoire est servie par un dessin splendide, les décors notamment, urbains et enneigés, sont particulièrement réussis. Les passages fantastiques sont à la hauteur de ce que Dickens a imaginé et sont saisissants.

La relecture du conte de Noël de Charles Dickens par José-Luis Munuera est savoureuse et pertinente. Elle interroge la place de la femme à l’époque victorienne et nous présente un personnage au fort caractère qui n’a pas l’intention de se renier. Un personnage qui est finalement moins détestable que son double masculin. Une très belle bande dessinée au graphisme remarquable.