Memorial drive de Natasha Trethewey

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« Regarde-toi. Aujourd’hui encore tu crois que tu peux prendre tes distances avec cette petite fille par l’écriture, en recourant à la deuxième personne du singulier, comme si tu n’étais pas celle à qui tout cela est arrivé. » L’évènement, qui a bouleversé la vie de la poétesse Natasha Trethewey, est l’assassinat de sa mère Gwendolyn le 5 juin 1985 par son ex-mari.

« Memorial drive » est à la fois une enquête sur les causes de ce meurtre mais également un récit intime. L’ensemble est construit avec une remarquable intelligence et une infinie dignité. Natasha Trethewey réunit différents matériaux pour constituer son livre : ses rêves, des témoignages, des rapports de police, des retranscriptions d’enregistrement des menaces du meurtrier, le beau-père de l’autrice. Elle reconstitue sa propre mémoire, ses souvenirs qu’elle avait occultés pendant des années après le décès de sa mère. Ce qu’elle cherche à faire ici, c’est à la fois comprendre ce qui a conduit au meurtre et en quoi cet évènement a façonné sa vie de femme et d’écrivaine. Pendant très longtemps, Natasha Trethewey a été dans l’incapacité d’évoquer et d’écrire sur sa mère. Le deuil était trop douloureux et la culpabilité envahissante. Mais seule la puissance cathartique de l’écriture pouvait l’aider. Les mots l’ont accompagné tout au long de sa vie : son père était poète et lors du second mariage de sa mère, elle débuta un journal. La nécessité d’écrire naît à ce moment-là.

« Memorial drive » est bien-sûr surtout un hommage à une femme d’exception : Gwendolyn Ann Turnbough qui toute sa vie s’est battue avec détermination pour être elle-même, pour être libre et indépendante. L’histoire de Gwen s’inscrit profondément dans celle des États-Unis. Natasha est une petite fille métisse née en 1966 dans le Mississippi. Quand ses parents se marient un an plus tôt, l’union interraciale est illégale dans vingt et un états dont le Mississippi. Le Ku Klux Klan fait toujours régné la terreur dans le sud profond. Le cocon familial (dont la merveilleuse grand-mère) tente de protéger Natasha du racisme ambiant. Quand le couple se sépare, Gwen et sa fille déménagent à Atlanta et c’est à un autre drame de l’Amérique qu’elles vont devoir affronter. Joel, le nouveau mari de Gwendolyn, est un vétéran du Vietnam, profondément traumatisé par ce qu’il a vécu et jamais suivi médicalement comme la majorité des soldats revenus de cette guerre. Gwendolyn, victime du contexte dans lequel elle est née et surtout victime d’un homme violent et possessif qu’elle avait pourtant réussi à quitter.

« Memorial drive » est un livre admirable, intense et bouleversant. Un texte exceptionnel à côté duquel il ne faut surtout pas passer.

Traduction Céline Leroy

Jours de sable d’Aimée de Jongh

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Washington, 1937, John Clark est photographe comme son père. En pleine crise économique, il réussit à se faire engager par la Farm Security Administration, un organisme gouvernemental qui veut témoigner de difficultés rencontrées par les fermiers du Dust Bowl. John part dans l’Oklahoma pour prendre en photo les habitants, ceux qui restent et ceux qui partent, les maisons ravagées par les tempêtes de sable, les  paysages devenus arides. Mais la réalité dépassera tout ce à quoi il s’était attendu.

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Je connaissais le travail de la FSA grâce aux photos de Dorothea Lange (sa Migrant mother est devenue l’icône du Dust Bowl) et de Walker Evans qui participèrent à ce programme d’aide aux agriculteurs. Les photos prises sur le terrain servirent notamment de documentation à John Steinbeck pour l’écriture « Des raisons de la colère ». Un mélange d’agriculture intensive et de sécheresse était à l’origine des tempêtes de poussière dans le Grandes Plaines. Le sujet est passionnant d’autant plus que les États-Unis ne sont pas à l’abri d’un nouveau Dust Bowl. Ce phénomène climatique s’ajoutait à la Grande Dépression et la situation des habitants de certaines régions des États-Unis était devenue catastrophique.

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Aimée de Jongh réalise une très belle bande-dessinée, pleine d’empathie envers les fermiers qui, pour beaucoup, durent s’exiler dans d’autres états en abandonnant leurs maisons et leurs terres. Elle dessine des pages saisissantes sur les tempêtes et de très beaux portraits qui rappellent les photos de métayers de Walker Evans. Pour le jeune personnage principal, la situation qu’il découvre est un choc et son questionnement sur le pouvoir de la photographie est très intéressant. L’ensemble est très réaliste et bien documenté. Chaque chapitre de le bande-dessinée est scandé par des photos de l’époque et un petit dossier documentaire complète le travail d’Aimée de Jongh afin de bien comprendre la thématique traitée.

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« Jours de sable » est une formidable bande-dessinée qui remet en lumière ce moment terrible de l’histoire américaine.

Shuggie Bain de Douglas Stuart

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Glasgow dans les années 80, Agnès Bain vit chez ses parents avec ses trois enfants et son mari Shug, chauffeur de taxi. Sous Thatcher, le taux de chômage explose en Écosse, les usines et les mines ferment les unes après les autres. Dans cette vie de misère, Agnès se sent à l’étroit. « L’appartement dans une tour qu’elle partageait encore avec sa mère et son père s’enfonça en elle. Tout dans la pièce lui semblait si petit, si bas de plafond et étouffant, du jour de paie au jour du Seigneur, une vie à crédit où rien ne vous appartenait jamais réellement. » Quand Shug annonce à Agnès leur déménagement dans une maison individuelle, l’espoir renaît. Mais il sera de bien courte durée : Shug abandonne Agnès dans une maison très éloignée du centre ville, auprès d’une mine désaffectée. Elle sombre alors dans l’alcool pour oublier ses désillusions. Elle s’isole de plus en plus et fait fuir tout son entourage. Le seul qui ne la lâche pas, c’est Shuggie, son tout jeune fils qui aime sa mère de façon inconditionnelle.

« Shuggie Bain » est le premier roman de Douglas Stuart et il a obtenu le Booker Prize l’année dernière. Ce roman est bouleversant et il l’est d’autant plus lorsque l’on sait qu’il est en partie autobiographique. Le roman porte sur le lien indéfectible entre Shuggie et Agnès. Le jeune garçon accompagne toujours sa mère avec une infinie tendresse. Malgré ses addictions, il ne la juge pas. Il l’est lui-même par ses voisins, ses camarades de classe qui le trouvent étrange, trop efféminé. Shuggie doit donc se battre pour lui et pour protéger sa mère.

Avec réalisme mais sans misérabilisme, Douglas Stuart décrit le naufrage progressif d’Agnès, déçue par la vie et par les hommes. « Shuggie Bain » est un hommage aux femmes de la classe ouvrière, à leur force et à leur courage. Agnès est un personnage flamboyant, fière, soignant son allure comme son intérieur. Elle rêvait d’une autre vie, loin de la grisaille et de la pauvreté qui l’engluent jour après jour. Terriblement maltraitée par les hommes qui ont croisé sa route, Agnès ne sera pas sauvé par l’amour infini de Shuggie qui ne peut stopper la spirale de tristesse dans laquelle elle s’enfonce.

Douglas Stuart fait une entrée marquante dans la littérature avec ce roman saisissant qui dépeint un intense amour filial et la destinée tragique d’une femme malmenée par la vie.

Traduction Charles Bonnot

Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes de Lionel Shriver

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Un beau matin, Remington Alabaster, 64 ans, décide de courir un marathon. Sachant que ce dernier n’a jamais pratiqué de sport, sa femme Serenata est plus que sceptique face à cette annonce. Elle a elle-même pris soin de son corps de manière intensive tout au long de sa vie et s’interroge sur le besoin de son mari à envahir son terrain de jeux favori. La question se pose d’autant plus que Serenata est privée de course à pied en raison de son arthrose des genoux. Remington cherche-t-il à la narguer ou à la défier ? Sa nouvelle lubie va en tout cas générer de fortes tensions dans le couple mais Serenata espère que tout va s’arranger après le marathon.

« Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes » est une lecture extrêmement réjouissante. Quel plaisir de retrouver la plume sarcastique de Lionel Shriver ! Elle semble s’être beaucoup amusée à l’écrire et j’ai beaucoup ri, notamment en lisant les réparties pleines d’ironie de Serenata. Celle-ci est un personnage terriblement attachant. Totalement misanthrope, se méfiant des foules comme des modes, elle essuie les critiques et les reproches de la coach sportive de Remington, Bambi Buffer. Le sport comme dogme positif et quasiment obligatoire, voilà ce que la coach prône et ce que Serenata exècre. Lionel Shriver égratigne avec talent et humour ce culte du corps, de la performance nécessaire devenus à la mode. Mais la religion, les discours politiquement corrects passent également sous les fourches caudines de l’ironie. Tout ce qui endoctrine, tout ce qui asservit l’esprit critique est insupportable pour Serenata et sa créatrice. Elle traite également, et peut-être surtout, du thème de l’entrée dans la vieillesse et de la durée du couple au moment de la retraite. Remington a été mis à la retraite contraint et forcé (je vous laisse le plaisir de découvrir ce qu’il lui est arrivé). Serenata continue de travailler et il ne faut pas compter sur leurs deux enfants pour les aider à passer ce cap difficile physiquement et psychologiquement. A mère atypique, enfants singuliers et excessifs ! La galerie de personnages est également un régal et nous offre des passages hilarants.

Grinçante, acide, Lionel Shriver ne laisse rien passer et n’épargne personne dans son dernier roman. Son humour, sa lucidité sur les travers de nos sociétés m’ont absolument enchantée.

Traduction Catherine Gibert

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Un vie étincelante d’Irmgard Keun

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« Je suis à Berlin. Depuis quelques jours. Après une nuit de voyage et avec quatre-vingt-dix marks en poche. Il va falloir que je vive avec ça jusqu’à ce que se présente à moi une source quelconque de revenus. C’est du sensationnel que je viens de vivre. Berlin s’est posée sur moi comme une courtepointe ornée de fleurs couleur de flamme. L’Ouest est très distingué, avec une quantité considérable de lumières -comme des pierres fabuleuses, hors de prix, serties dans des chatons estampillés. Une vraie débauche d’enseignes lumineuses. Un scintillement, tout autour de moi. » S’ennuyant dans sa ville de province, Doris décide de rejoindre Berlin où elle pourra assouvir son ambition : être actrice. Nous sommes en 1931 et la jeune femme va côtoyer des artistes, des mondains, mais également ceux que la crise a jetés à la rue. La vie étincelante recherchée par Doris ne sera pas si facile à atteindre.

Je découvre grâce aux éditions du Typhon la plume d’Irmgard Keun, romancière ayant vécu  à la même époque que son héroïne. Ce qui frappe d’emblée, c’est la liberté de ton de ce texte, la modernité de la langue. Le récit de la vie de Doris est un véritable tourbillon. Elle n’a peur de rien, ni de personne. Elle enchaine les conquêtes par altruisme, par ambition et surtout parce qu’elle laisse s’exprimer son désir. Pour les  années 30, le texte d’Irmgard Keun devait être provocant, insolent (il l’est toujours d’ailleurs !). Derrière l’humour de Doris, sa soif de vivre, on sent un certain désespoir. La crise de 29 a eu des répercussions terribles en Allemagne, le pays est exsangue. Et comme le rappelle l’introduction, la période fut difficile pour les femmes qui avaient réussi à obtenir des droits durant les années 20. C’est aussi pour son émancipation que se débat Doris.

« Une vie étincelante » est un roman intense, plein de fougue et d’une liberté totale qui nous surprend encore aujourd’hui.

Traduction Dominique Autrand.

La fille qu’on appelle de Tanguy Viel

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Laura fait une déposition au commissariat, elle explique ce qui lui est arrivée depuis qu’elle a choisi de revenir vivre dans la ville de son enfance. Adolescente, une carrière de mannequin s’était offerte à elle mais cette opportunité s’est peu à peu éteintela  au gré des photos de plus en plus dénudées. C’est auprès de son père, Max, que Laura a souhaité revenir. Lui, l’ancien boxeur aujourd’hui devenu chauffeur du maire, va essayer d’aider sa fille et ce faisant il va la mettre en difficulté. Max demande au maire, Quentin Le Bars, s’il pourrait intervenir pour que sa fille ait un logement.

Depuis vingt ans et la parution de « L’absolue perfection du crime », je me délecte de chaque roman de Tanguy Viel. Cette fois encore, je n’ai pas été déçue et j’ai retrouvé ce qui me plaît énormément chez lui. « La fille qu’on appelle » est un roman noir social qui aborde le thème de l’emprise, de domination, du rapport de force entre classes sociales. Comme le dit Laura, dans un monde normal (« Un monde où chacun reste à sa place. »), elle n’aurait jamais dû croiser la route de Quentin Le Bars. Mais la fatalité finit toujours par prendre au piège les personnages de Tanguy Viel  et elle les accule dans les cordes. L’ordre social est inébranlable et ceux qui ont le pouvoir finissent toujours par écraser ceux qui ne l’ont pas. L’atmosphère de ville de province, l’engrenage implacable dans lequel se trouve les personnages, évoquent les films de Chabrol comme les romans de Simenon.

La nouveauté est le point de vue par lequel Tanguy Viel nous raconte l’histoire de Laura et de Max. Jusqu’à présent, ses romans se déclinaient à la première personne du singulier alors qu’ici l’auteur utilise un narrateur extérieur. Ce dernier connait chaque recoin de l’âme des personnages, chaque soubresaut de leur conscience. Les liens, les interactions entre eux sont décrits avec une incroyable acuité qui donne de la densité, de la profondeur à chaque personnage.

Ce qui fait également la force de Tanguy Viel, c’est son écriture, toujours d’une concision remarquable et ici d’une grande virtuosité. Il manie les métaphores avec talent pour souligner, appuyer une situation mais également pour générer des images dans l’esprit de son lecteur. Les métaphores autour de la mer sont notamment très présentes. Grise, opaque, elle ouvre les horizons tout en submergeant totalement les personnages.

Dans « La fille qu’on appelle », Tanguy Viel se montre une nouvelle fois virtuose dans la construction et l’écriture de son roman. Avec empathie, il décrit le destin broyé de Max et Laura, victimes des jeux de pouvoir et de classes sociales.

Un hiver sans fin de Kiran Millwood Hargrave

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« C’était un hiver dont on fait les légendes. Un hiver qui était arrivé avec une soudaineté et une rigueur telles qu’il avait collé les oiseaux aux branches et pris les rivières dans les glaces, au point que leur écume gelait pour se disperser en nuées de cristaux sur les eaux figées. Un hiver qui était venu, et qui n’était jamais reparti. » C’est dans ce monde hostile que vivent Mila, ses deux sœurs et son frère. Leur père avait un jour quitté la maison pour ne jamais y revenir. Depuis, la fratrie a du apprendre à se débrouiller et à survivre dans leur maison nichée dans la forêt d’Edbjorn. Leur vie va être bouleversée après la visite d’un homme étrange et de ses compagnons. Le lendemain, Oskar, le frère de Mila, disparaît à son tour.

J’ai découvert Kiran Millwood Hargrave avec « Les graciées », son premier roman pour adultes. J’ai retrouvé, dans ce livre jeunesse, son talent de conteuse. « Un hiver sans fin » est un roman initiatique teinté de légendes nordiques. Mila croise le chemin d’un mage dans sa quête pour retrouver son frère et son ennemi juré prendra des formes diverses. Les aventures et les péripéties de Mila se lisent avec plaisir et s’enchainent avec rythme. La nature est au centre de l’intrigue. La faune comme la flore sont essentielles et leur destruction est à l’origine  du terrible hiver qui frappe la région. La trame de ce conte se déroule de manière classique mais l’auteure sait happer son lecteur et les personnages sont attachants.

Après avoir découvert « Les graciées », j’ai retrouvé avec plaisir la plume de Kiran Millwood Hargrave, dont les intrigues sont parfaitement efficaces. Et bravo aux éditions Michel Lafon d’avoir conservé la splendide couverture anglaise.

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True Story de Kate Reed Petty

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La vie d’Alice Lovett bascule à l’été 1999. Après une fête largement arrosée, deux jeunes garçons la ramènent chez elle. Évanouie à l’arrière de la voiture, Alice n’a aucun souvenir de ce qui est arrivé durant le trajet. Dès le lendemain, une rumeur circule, enfle : elle aurait été agressée sexuellement. Mais les accusations vont rapidement se retourner contre Alice. De nouvelles rumeurs viennent court-circuiter la première, lancées par les coéquipiers de crosse des deux garçons. Face à la pression, Alice perd pied peu à peu.

« True story » est le premier roman de Kate Reed Petty qui a construit très intelligemment son intrigue. Deux points de vue s’alternent : celui de Nick, l’un des coéquipiers des deux adolescents ayant raccompagné Alice, et celui d’Alice elle-même. Nous les accompagnons de 1999 à 2015 et découvrons leur culpabilité, leurs souffrances, leurs difficultés à avancer dans la vie. Ce qui rend le roman de Kate Reed Petty vraiment intéressant, c’est quand plus de cette alternance de points de vue, elle utilise différents matériaux pour compléter et densifier son intrigue : scénarios de film, brouillons de rédaction de candidature à l’université, e-mails envoyés ou non, retranscription d’interviews. L’ensemble compose un puzzle qui nous emmène vers la révélation de la vérité concernant la nuit de cet été 1999.

Bien entendu, en tant que lectrice, j’avais envie de savoir ce qu’il s’était réellement déroulé. Mais ce que j’ai trouvé passionnant dans « True Story », c’est la façon dont l’auteure décortique le mécanisme de la rumeur et finalement qu’elle soit fondée ou non, les dégâts sont les mêmes pour les différents protagonistes. A l’époque des réseaux sociaux, des fake news, on voit bien que la traînée de poudre d’une rumeur laisse toujours une trace. Et il est d’autant plus judicieux d’avoir choisi le thème de l’agression sexuelle pour mener à bien cette interrogation sur la rumeur, l’incertitude des faits. Et ce sont les possibles agresseurs qui lancent la rumeur et non la victime.

Dans « True story », Kate Reed Petty mène son lecteur par le bout du nez, laissant le doute régner sur l’évènement de l’été 1999 jusqu’à la toute fin du roman. La construction, les différentes voix sont parfaitement maîtrisées et le questionnement autour de la naissance et des conséquences d’une rumeur est passionnant.

Traduction Jacques Mailhos

Merci aux éditions Gallmeister pour cette lecture.

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La sirène, le marchand et la courtisane de Imogen Hermes Gowar

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A Deptford en 1785, Jonah Hancock est un marchand qui vit de manière austère. Veuf, il mène son commerce sérieusement et sans extravagance. Mais M. Hancock est actuellement très inquiet. L’un de ses navires, la Calliope, n’est pas revenu à la date prévue et il n’a aucune nouvelle de son capitaine. Ce dernier finit par réapparaitre un soir de septembre. Il a vendu la Calliope et revient avec une bien étrange marchandise : une sirène. Le sage M. Hancock est au départ effaré par cette transaction qui met en péril sa réputation. Néanmoins, il finit par accepter d’exposer sa chimère :  l’engouement est immédiat et va mener M. Hancock jusqu’à Londres et à un monde qui lui était inconnu.

« La sirène, le marchand et la courtisane » est le premier roman d’Imogen Hermes Gowar qui se déroule dans l’Angleterre géorgienne et elle y distille une pointe de conte. La reconstitution historique est l’un des points forts du roman. L’auteure nous plonge dans les bas-fonds comme dans la haute société avec beaucoup de facilité. Les descriptions des mœurs de l’époque, notamment le monde des courtisanes, sont crédibles et semblent bien documentées.

Imogen Hermes Gowar nous propose une belle galerie de personnages qui, sans la sirène, n’auraient jamais eu l’occasion de se croiser. La créature n’est d’ailleurs pas un prétexte et j’ai trouvé que l’auteure utilisait bien son idée de départ. La sirène est le fil rouge de l’intrigue et des nombreux rebondissements qui interviennent dans la vie de M. Hancock. La lecture est plaisante, fluide mais le roman m’a semblé un peu trop long. L’auteure a voulu abordé beaucoup de sujets dans son livre et certains ne me paraissent pas aboutis (l’histoire de Polly, la jeune courtisane noire notamment).

« La sirène, le marchand et la courtisane » est un divertissement de qualité, l’idée de la sirène est bien exploitée mais le roman aurait sans doute gagné à être un peu élagué.

Merci aux éditions Belfond pour cette lecture.

Traduction Maxime Berrée

8 heures et 35 minutes de Fotini Tsalikoglou

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8 heures et 35 minutes est la durée du vol qui emmène Jonathan de New York à Athènes. Il se rend en Grèce pour la première fois de sa vie alors que sa famille en est originaire. Ce sont ses grands-parents qui ont immigré aux États-Unis avant la seconde guerre mondiale. Le temps du voyage, Jonathan va interroger ses souvenirs, ses origines et les nombreux secrets qui hantent sa famille. « Je suis né et j’ai grandi à New York. Je ne connais ni le nom ni le visage de mon père. Deux ans après moi, ma sœur est née. Je ne sais pas qui est son père. Notre mère ne nous dit pas la vérité. Ses mensonges sont nombreux, mais moins que les choses qui se perdent dans le silence. » Pourquoi la mère de Jonathan a-t-elle subitement changé de nom ? Pourquoi a-t-elle ensuite sombré lentement dans l’alcoolisme ?

« 8 heures et 35 minutes » est le premier roman traduit en français de Fotini Tsalikoglou et elle évoque avec beaucoup de sensibilité la trajectoire de cette famille grecque. Le roman est le monologue intérieur de Jonathan, qui parfois se transforme en dialogue avec sa sœur qui n’a pas pu l’accompagner dans ce voyage vers leurs origines. Par petites touches, par bribes, la vérité se dévoile, faite de terribles traumatismes et de trop pesants non-dits. « 8 heures et 35 minutes » est également un roman sur l’exil, le déracinement et l’impossibilité à réussir ensuite à trouver sa place. Pour la famille de Jonathan, tout commence dans le port de Smyrne en septembre 1922 au moment de la Grande Catastrophe. Un premier drame qui en appellera d’autres et dont l’ombre pèsera sur plusieurs générations.

« 8 heures et 35 minutes » est un texte court mais chargé en émotions, en silences qui empoisonnent l’histoire d’une famille issue de la diaspora grecque.

Traduction Clara Villain