Pièce montée de Margaret Kennedy

Melissa Hallam et Lucy Carmichael sont amies depuis leurs études à Oxford. Leur parfaite complicité les rend redoutables auprès des garçons désarçonnés par tant de charme. Lors d’une soirée où Melissa ne peut aller, Lucy rencontre l’explorateur Patrick Reilly. Il est plus âgé, séduisant et sa vie trépidante enchante la jeune femme. Le mariage est rapidement planifié. Mais celui-ci n’aura pas lieu. Lucy se retrouve seule devant l’autel. Pour fuir la pitié qu’elle lit dans les yeux de ceux qui l’entourent, elle prend un poste d’enseignante à l’Institut artistique de Ravonsbridge. Il fut fondé par Matthew Millwood, un industriel philanthrope, afin de proposer un programme artistique à sa ville et notamment à ses ouvriers. Depuis sa disparition, l’Institut est géré par un Comité dirigé par sa veuve, l’impressionnante Lady Frances. La vocation artistique du lieu n’empêche pas les rivalités et les mesquineries comme va rapidement le découvrir Lucy.

« Pièce montée », publié en 1951, est un roman savoureux, réjouissant où Margaret Kennedy fait le portrait d’une jeune femme qui va devoir se reconstruire après une immense déception amoureuse. Lucy va se réinventer à l’Institut par le travail et la confiance qu’on lui porte. Elle devient ainsi co-directrice de la classe de théâtre et met en scène un mémorable « Hamlet ». Elle se renforce grâce aux contacts avec les autres professeurs, apprend malgré les conflits au sein de l’institution. Lucy est un personnage lumineux, qui réussit à dépasser son désenchantement et sait s’entourer d’amis sincères comme sa chère Melissa qui sera un soutien sans faille.

Dans ce roman, qui devient l’un de mes préférés de l’autrice, Margaret Kennedy aime à surprendre son lecteur. Le livre s’ouvre sur la pétillante Melissa qui aurait pu être l’héroïne du roman. Lucy nous est présentée par son récit à son fiancé et n’arrive que plus tard. De même, le roman commence par un mariage, là où s’achèvent ceux de Jane Austen, très présente dans « Pièce montée » (un Mr Darcy se cache à Ravensbridge…), et notre héroïne se retrouve en marge au risque de finir vieille fille. Une destinée finalement assez inhabituelle !

« Pièce montée » est le récit plein de finesse et d’humour mordant d’une renaissance, d’une reconquête par Lucy de sa vie, de sa capacité à être heureuse.

Traduction Denise Van Moppès et Zoé Gindre

La sorcière de Londres de Nina Six

Londres, 1918, Stella Benson, de constitution fragile, se voit couper les vivres par sa mère. Elle va donc se consacrer plus sérieusement à l’écriture. Elle se met à écrire un nouveau roman mettant en scène Sarah Brown, une employée de bureau qui travaille pour un comité de bienfaisance mais elle s’ennuie. Sa vie va changer grâce à une demande d’aide alimentaire d’une Miss Watkins qui se déclare magicienne. Elle tient également une auberge nommée « Vivre seule » où des femmes peuvent  trouver refuge.

Stella Benson (1892-1933) était une romancière, poétesse, nouvelliste, militante féministe proche des suffragettes et amie de Virginia Woolf. Elle est méconnue en France malgré la publication aux éditions Cambourakis de deux de ses romans : « La vie seule » dont s’est inspirée Nina Six, et « Voici la fin ». J’ai lu ces deux livres où s’entremêlent la réalité et l’imaginaire et qui peuvent désarçonner le lecteur.

Après de nombreuses recherches aux États-Unis et en Angleterre, Nina Six a choisi de mélanger l’écriture de « La vie seule » et l’intrigue de celle-ci. Pour le texte de sa bande dessinée, elle s’est inspirée du roman bien-sûr mais aussi des poèmes et des passages de journaux intimes de Stella Benson. Le choix narratif de Nina Six est très pertinent puisque les intrigues de l’autrice anglaise se nourrissent de sa propre vie. Elle quitte l’Angleterre en 1918 et son héroïne Sarah Brown également. Ses engagements politiques y sont également très présents et notamment la question de la place des femmes. Dans « La vie seule », Sarah Brown va conquérir son indépendance grâce à sa rencontre avec une sorcière. Nina Six a su conserver cette thématique : les femmes s’interrogent sur leur rôle dans la société une fois les hommes rentrés, elles apprécient de rentrer tard le soir sans se faire embêter et une phrase résonne tout particulièrement aujourd’hui : « Les hommes ne comprennent jamais quand on leur dit non. »

Nina Six rend les passages entre réalité et fiction parfaitement fluides et les identifie par des couleurs pastels ou vives. L’ensemble est très joliment construit, très créatif et fantaisiste comme les romans de Stella Benson.

Avec « La sorcière de Londres », Nina Six adapte avec talent le travail de Stella Benson et souligne à quel point l’œuvre et la vie de l’autrice était intimement liées.

Mr Rochester et autres histoires de Frances Towers

« Mr Rochester et autres histoires » (en vo « Tea with Mr Rochester » qui est le titre d’une nouvelle) a été publié en 1948 et est composé de dix nouvelles. Le ton du recueil est celui de la comédie romantique au charme désuet mais aussi intemporel. La guerre et ses conséquences ne sont pas très présentes même si la destinée de l’héroïne de « Le petit saule » est bouleversée par cet évènement historique. Frances Towers nous présente des situations quotidiennes avec une certaine légèreté mais également beaucoup d’humour et d’ironie.

La place des femmes est au cœur des nouvelles. Elles sont souvent seules et indépendantes chez Frances Towers. Dans « L’élue », Lucy et Florence, ne trouvant pas de maris, décident d’emménager ensemble dans un cottage à la campagne. Même chose pour « Tante Essie » qui n’a ni mari ni enfant par choix. Ce sont souvent des femmes à l’imagination débordante, fertile comme dans « Un thé avec Mr Rochester » où la jeune Prissy projette son amour pour le roman de Charlotte Brontë sur un ami de ses tantes (« Les hauts de Hurlevent » est également mentionné dans une autre nouvelle ce qui montre l’appétence de l’autrice pour le romantismes des Brontë).

Le sort des femmes n’est toutefois pas toujours enviable et Frances Towers montre bien qu’elles sont soumises au rôle que la société leur impose, ce que leur féconde imagination permet d’oublier par moment. Elles doivent parfois travailler comme la narratrice de « Don Juan et le lys » qui n’a pas assez de charme, selon sa mère, pour trouver un mari ! Les femmes sont souvent comparées à des fleurs : Tante Athéna est une rose-thé jaune, Miss Pinsett un zinnia et Julia une tulipe perroquet ! Cela peut sembler poétique mais ici l’autrice insiste sur le fait que les femmes sont souvent envisagées comme des objets, elles sont passives. Une pointe de fantastique se glisse parfois dans l’univers très réaliste, précisément décrit, de Frances Towers. C’est le cas dans ma nouvelle préférée « Lucinda » qui se déroule dans une famille fantasque à l’humour très piquant.

« Mr Rochester et autres histoires » est un recueil délicieux, la plume de Frances Towers est ciselée et rend parfaitement compte des intérieurs, des atmosphères, au combien anglais, où évoluent ses personnages.

Traduction par le collectif Vertigo

M comme meurtre ? d’Anthony Horowitz

Un matin de printemps, Diana Cowper se rend sur Fulham Road dans un magasin de pompes funèbres. Aucun de ses proches n’est décédé, c’est son propre enterrement qu’elle souhaite organiser. Six heures après ce rendez-vous, Diana Cowper est retrouvée morte chez elle. Peu de temps après, l’écrivain Anthony Horowitz est contacté par un ancien policier avec qui il avait collaboré sur une série. Daniel Hawthorne est parfois sollicité par ses anciens collègues dans des affaires épineuses. Il a été appelée pour le meurtre de Diana Cowper et il souhaite qu’Anthony Horowitz le suive dans son enquête et écrive sur lui. L’auteur hésite beaucoup car il travaille sur la prochaine adaptation des aventures de Tintin par Steven Spielberg et parce que Hawthorne est un personnage assez déplaisant. Mais l’histoire de Diana Cowper est extrêmement tentante et l’écrivain finit par se laisser convaincre.

Voilà bien longtemps que je tourne autour des romans d’Anthony Horowitz et notamment « Comptine mortelle » dont j’ai vu depuis l’adaptation. L’écrivain a en effet tout pour me plaire, il a été scénariste pour des épisodes de « Hercule Poirot », de « Midsomer murders » et il a écrit des suites aux aventures de Sherlock Holmes et de James Bond (il envie d’ailleurs à Ian Fleming l’excellence de ses titres de romans car il peine à en trouver un pour ce roman-ci). Anthony Horowitz est un écrivain particulièrement malicieux et facétieux. Il revisite, dans « M comme meurtre ? » (« The word is murder » en vo), le genre du whodunnit qu’il affectionne en devenant lui-même le docteur Watson. Tout au long du roman, il s’amuse à mélanger la réalité et la fiction, à dévoiler des éléments sur sa vie privée sans que le lecteur sache s’il invente ou non. Ce qui est intéressant, c’est que son roman parle de son processus d’écriture, de ses questionnements durant la rédaction de son texte. Au fil de l’enquête et des chamailleries avec Hawthorne, Anthony Horowitz semble écrire son roman sous nos yeux ce qui est totalement réjouissant. En bon anglais qu’il est, il fait également preuve de beaucoup d’autodérision et d’une bonne dose d’humour.

Ma première lecture d’Anthony Horowitz fut tout à fait concluante. « M comme meurtre ? » est le premier roman d’une série de six à ce jour et le deuxième volume va paraitre en octobre en France.

Traduction Julie Sibony

The mousetrap d’Agatha Christie

Mollie et Giles Ralston ouvrent une pension de famille à Monkswell Manor. Le jour de l’ouverture, il neige énormément. La radio annonce qu’un meurtre a eu lieu à Londres au 74 Culver Street. Les différents pensionnaires arrivent petit à petit et sont rapidement bloqués par la neige dans cette demeure isolée : le volubile Christopher Wren, l’acariâtre Mrs Boyle, le fiable et solide Major Metcalf et la discrète Miss Casewell. Arrivé soudainement, Mr. Paravicini dit avoir coincé sa voiture dans une congère. Le lendemain de l’ouverture de la pension, la police contacte les Ralston pour les informer que le sergent Trotter allait venir à Monkswell Manor sans préciser la raison de sa venue. Lorsque celui-ci arrive à ski, le téléphone de la pension a été coupé.

« Three blind mice » fut écrit par Agatha Christie à la demande de la reine Mary, épouse de George V, pour son 80ème anniversaire. L’histoire fut diffusée à la radio par la BBC en 1947. Agatha Christie rédigea ensuite une nouvelle portant le même titre publiée en 1948 (on la trouve en français dans le recueil « Trois souris »). Quand il fut question de l’adapter en pièce de théâtre, il fallut changer le titre car une autre pièce le portait déjà. « Three blind mice » devint alors « The mousetrap » et fut jouée pour la première fois à Londres le 25 novembre 1952. A l’instar de « La cantatrice chauve » au théâtre de la Huchette, la pièce d’Agatha Christie n’a cessé d’être jouée depuis sa création. J’ai eu le plaisir de la voir trois fois dont une  au St Martin’s theatre pour sa 30 555ème représentation ! Même en connaissant la fin (que le spectateur a l’interdiction de dévoiler), c’est un régal d’assister à une représentation tant la pièce comporte les ingrédients qui ont fait le succès de Lady Agatha.

Le nom de la pièce est parfaitement trouvé puisque les personnages sont bel et bien pris au piège par la neige dans la pension (Cyril Hare en fera de même dans « Meurtre à l’anglaise »). Le huis clos est bien évidemment propice à la montée de la tension. Comme dans « Ils étaient dix », une comptine joue un rôle essentiel et est souvent sifflée, jouée durant la pièce. Autre ressort important chez Agatha Christie, tous les personnages sont suspects et chacun finit par envisager l’autre avec méfiance (même au sein du couple Ralston). Enfin, « The mousetrap » n’est pas dénuée d’humour ce qui ne gâche rien.

Si vous en avez l’occasion, je ne peux que vous conseiller d’aller voir l’unique pièce de théâtre d’Agatha Christie. Lire la nouvelle est également intéressant puisqu’elle diffère légèrement et qu’elle donne des détails supplémentaires sur le passé des personnages.

 

Nos héritages d’Anna Hope

Philip Brooke vient de mourir  laissant à sa fille aînée, Frannie, son manoir de style néo-grec, 400 hectares de terre et un portrait de son ancêtre réalisé par Joshua Reynolds. Toute la famille se réunit pour les obsèques, même si le patriarche n’est guère regretté. Mari volage, il abandonna femme et enfants pour vivre à New York pendant de nombreuses années avec sa maitresse. Son épouse, Grace, décide, dès son décès, de quitter la somptueuse demeure où elle s’est sentie si seule. Milo et Isa, les benjamins de la fratrie, ont fui le domaine dès qu’ils ont pu. Frannie en avait fait de même mais depuis une dizaine d’années elle était revenue pour mener un projet écologique. Celui-ci consiste à réensauvager les terres de la propriété et cela fonctionne puisque des espèces reviennent s’y installer. Mais une invitée surprise aux funérailles va tout bouleverser.

Étonnamment, je n’avais encore jamais lu Anna Hope et je suis ravie de m’être décidée à la découvrir avec « Nos héritages » qui aborde des thèmes très intéressants : la transmission aux générations futures d’un héritage matériel ou immatériel, le passé colonial de l’Angleterre, l’enclosure qui permit aux riches de s’approprier des terres au détriment des populations les plus pauvres (dans le roman, il a fallu déplacer un village entier pour constituer le domaine des Brooke), etc … Certaines choses progressent positivement puisque Frannie est la première femme de sa lignée à hériter. Mais entre le passé peu glorieux de sa famille et le réchauffement climatique, la jeune femme peine à conserver son enthousiasme. Durant les jours qui précèdent l’enterrement, Anna Hope offre à chacun de ses personnages l’occasion d’exprimer ses rancœurs, ses désirs, ses souvenirs douloureux, ses aspirations. J’avoue avoir une tendresse particulière pour Ned, ami de Philip et de Grace, installé dans la forêt et d’une sagesse, d’une humanité remarquables.

« Nos héritages », roman choral parfaitement construit, questionne la transmission, le passé empoisonné de certaines grandes propriétés anglaises et comment affronter la culpabilité qui l’accompagne.

Traduction Marguerite Capelle

Femmes sur fond azur de Chantal Thomas

Dans « Femmes sur fond azur », Chantal Thomas reprend et enrichit des portraits qu’elle avait écrits à l’été 2024 pour le journal Le Monde. L’autrice y expose le choix de six femmes de s’installer sur la Côte d’Azur à un moment de leurs vies. A l’exception de la dernière, les cinq autres sont nées au 19ème siècle, une époque où les femmes manquent singulièrement d’indépendance et de liberté. Malgré tout, ce sont des femmes au fort tempérament qui vont se réinventer, se libérer au bord de la Méditerranée. Leurs destinées sont très différentes et pour deux d’entre elles tragiques : la cantatrice Sophie Cruvelli qui abandonne sa carrière internationale pour devenir vicomtesse Vigier et s’installe à Nice pour une vie de luxe et de mondanités, la reine Victoria qui s’autorise enfin à revivre sur la Riviera après des années d’un deuil strict, Marie Bashkirtseff qui voulait à tout prix devenir célèbre pour fuir les assignations faites aux jeunes filles de son époque, Katherine Mansfield qui va dans le sud de la France pour soigner sa tuberculose et ne se lassera pas de contempler les splendeurs de la mer, Colette qui apprend dans sa maison de St Tropez à « être seule sans être esseulée » et y trouve la plénitude. Le dernier portrait est celui de la mère de Chantal Thomas dont elle avait déjà parlé dans « Souvenirs de la marée basse ». Jackie retrouva sa liberté, sa spontanéité sur la Côte d’Azur après son divorce.

Comme toujours, l’élégance de l’écriture de Chantal Thomas, son érudition m’ont totalement séduite. Ces six portraits sont emprunts de lumière, d’un souffle d’émancipation, d’une « farouche volonté de vivre ». Et l’académicienne sait nous transporter avec des descriptions somptueuses des paysages, des beautés du monde.

Une histoire silencieuse d’Alexandra Boilard-Lefebvre

« Défile devant moi la vie en instantanées d’une femme vouée à l’oubli, l’histoire d’une femme sans histoire qui raconte peut-être mieux que les grandes victoires l’exercice de vivre auquel nous sommes soumis. » Cette femme, c’est Thérèse Lefebvre née Larin, décédée le 29 septembre 1970 à l’âge de 27 ans et grand-mère d’Alexandra Boulard-Lefebvre. Un jour, le père de l’autrice sort de son portefeuille une petite photo cartonnée, celle de sa mère qu’il garde toujours avec lui. Durant des vacances d’été, il montre à sa fille la maison où il a grandi, celle où Thérèse est morte. Ces deux évènements, ces deux apparitions de sa grand-mère dans sa vie ont donné envie à Alexandra Boulard-Lefebvre d’écrire sur elle. Car, comme l’arrière-grand-mère d’Adèle Yon dont elle parle dans « Mon vrai nom est Elisabeth », Thérèse a été effacée de l’histoire familiale. Personne ne parle d’elle, ne l’évoque. D’ailleurs, peu de temps après son décès, ses affaires ont été débarrassées de sa maison de Chicoutimi.

Dans « Une histoire silencieuse », Alexandra Boulard-Lefebvre alterne la description de photos où figure Thérèse avec des témoignages de sa famille, de ses amis. L’autrice conserve l’oralité des propos tenus et la seule photo que le lecteur pourra voir est celle de la couverture. De ces choix narratifs émerge le portrait évanescent, par fragments, de Thérèse. Une silhouette se dégage, malgré les zones d’ombre, celle d’une jeune femme vive, intelligente brimée par son éducation catholique et le rôle imposé aux femmes dans les années 60. Thérèse a épousé Roger jeune pour fuir sa famille où elle étouffait. Le couple  a quitté Montréal, Thérèse son emploi chez un notaire pour que son mari développe son commerce. Il travaille beaucoup, Thérèse ne connait personne dans sa nouvelle ville, devient mère et s’ennuie profondément. Elle se sent prisonnière mais il est très difficile de divorcer à cette époque, d’autant plus lorsque l’on vient d’une famille aussi croyante. Le portrait, émouvant et sincère, est celui d’une housebound housewife, typique de sa génération.

Alexandra Boilard-Lefebvre reconstitue de façon impressionniste la courte vie de sa grand-mère, plongée dans la mélancolie et la lassitude dues à une vie monotone. Sa fin tragique, son destin brisé m’ont profondément touchée et j’ai beaucoup apprécié l’originalité de la narration choisie par l’autrice.

Dispute et autres nouvelles de Victoria Benedictsson

Après avoir découvert Victoria Benedictsson dans le recueil « Hiver au féminin » des éditions Honorine, j’ai approfondi ma connaissance de cette autrice suédoise grâce au recueil « Dispute et autres nouvelles » des éditions Cambourakis. Les six nouvelles sont extraites d’un volume paru en Suède en 1887. Victoria Benedictsson s’est beaucoup inspirée, dans son travail, du lieu où elle vivait et de ses habitants : Hörby, une petite localité campagnarde. Son œuvre s’inscrit pleinement dans une veine réaliste et démontre une grande acuité dans la description de la psyché de ses personnages. C’est tout particulièrement vrai dans « Le crime dans le sang » où Per, fou d’amour pour Anna, veut la posséder à tout prix. Victoria Benedictsson suit le cours de ses pensées durant la nouvelle et jusqu’au drame. Dans la nouvelle qui clôt le recueil, nous suivons M. Tobiasson, une sorte de Scrooge suédois, qui ne cesse d’osciller entre générosité envers les autres et égoïsme. Les gens du peuple, les paysans sont très présents dans le livre. Qu’ils vivent dans une communauté de pauvres ou qu’ils soient vachers, l’autrice les observe avec empathie et contrairement au jeune pasteur de « Au chevet du mourant », elle ne les juge pas. La tonalité plutôt sombre du recueil est éclairée par des moments lumineux d’altruisme, par exemple dans « La poule de la mère Malena », ou de réconciliation comme dans « La dispute ».

L’œuvre de Victoria Benedictsson mérite d’être mieux connue et lue, j’espère que d’autres traductions de ses nouvelles et romans suivront. Elisabeth Asbrink lui a consacré une biographie en 2022 qui n’est malheureusement pas traduite en français.

Traduction sous la direction d’Elena Bolzamo

A pied d’œuvre de Franck Courtès

« La vie d’artiste m’a égaré entre des gravats à descendre et des étagères à monter. » Après avoir beaucoup aimé l’adaptation de Valérie Donzelli sortie cette année, j’étais très curieuse de découvrir « A pied d’œuvre » de Franck Courtès. L’auteur fut un photographe réputé, travaillant pour les Inrocks, Libération, Télérama, spécialisé dans les portraits. Ce métier, fort rémunérateur, lui fit côtoyer des stars, voyager dans le monde entier et évoluer dans des cercles huppés. Fatigué, ne trouvant plus l’inspiration, enrageant de voir ses photos volées, Franck Courtès se détourne de ce média pour plonger dans l’écriture. Et pour elle, fini les compromissions, il lâche tout pour s’y consacrer totalement. Mais comment vivre quand l’écriture paie si mal ?

Malgré des succès d’estime, des passages à la Grande Librairie, Franck Courtès doit trouver des petits boulots. Difficile lorsque l’on a 50 ans, pas de diplôme et que l’on est peu habile manuellement. La vie ne l’avait pas préparé à ça : un studio étroit, la faim, le renoncement à sa gourmandise, aux vêtements bien coupés. Avec beaucoup d’ironie et de distance, Franck Courtès nous raconte sa découverte des petits boulots trouvés sur une plateforme où des particuliers proposent diverses tâches : descendre des sacs de gravats du dernier étage d’un immeuble sans ascenseur, laver des vitres, démonter une mezzanine pesant des tonnes, arracher des buis sur une immense terrasse, faire le taxi, etc… Son corps s’épuise, s’abîme dans cette course effrénée aux missions si mal rémunérées. La volonté de tenir à distance la pauvreté à travers ses vêtements notamment, la nécessité d’empêcher les autres (famille et amis) de s’apitoyer sur lui montrent une grande élégance mais aussi un auteur habiter par son art, par ses mots. De son expérience, il tire un constat désenchanté sur le monde du travail d’aujourd’hui, sur son ubérisation à outrance et sa violence sociale.

Avec lucidité et sans pathos, Franck Courtès nous explique le prix qu’il a payé pour sa liberté d’artiste, pour sa passion pour la littérature. Ses déboires, sa ténacité, sa capacité d’autodérision forcent le respect.