Les confessions de Frannie Langton de Sara Collins

Le 5 avril 1826 s’ouvre, au Old Bailey, le procès de Frances Langton. Elle est jugée pour le meurtre prémédité de George et Marguerite Benham chez qui Frannie était une servante. C’est la gouvernante, Mme Linux, qui a trouvé les deux corps couverts de sang. Frannie se trouvait dans le lit de Mme Benham et dormait très profondément. Elle dit ne se souvenir de rien et se déclare innocente des deux assassinats. C’est pour aider son avocat que Frannie décide d’écrire son histoire, celle d’une mulâtresse née en Jamaïque dans une plantation d’esclaves.

« Les confessions de Frannie Langton » est le premier roman de Sara Collins et il revisite le roman gothique. La référence première de l’auteure pour son roman est « Jane Eyre », ici  l’héroïne ne tombe pas amoureuse de Mr Rochester mais de la folle dans le grenier ! On retrouve dans ce roman l’ambiance pleine de mystère des romans gothiques. Il m’a également évoqué « Frankenstein » puisque le premier maître de Frannie était un scientifique réalisant des expériences douteuses sur des corps. Sara Collins évoque les recherches réalisées à l’époque sur les personnes noires. Il est question d’abolir l’esclavage mais dans le même temps, les scientifiques continuent à vouloir prouver que les noirs ne sont pas vraiment humains. Frannie est elle-même au cœur de l’expérience puisque Langton décide de l’éduquer afin de tester les limites de son intelligence.

La grande force du roman de Sara Collins, c’est son personnage principal. Frannie s’adresse à nous à la première personne, le ton de son récit est celui de la colère. Sa voix est forte, elle est parfaitement crédible. Ce n’est pas un personnage angélique, Frannie n’est pas qu’une victime et c’est son ambivalence qui fait le sel de son personnage. Sara Collins fait également d’elle une grande lectrice. Une fois qu’elle a appris à lire, elle est avide de savoir, de livres ce qui nous la rend hautement sympathique !

Enfin, on peut dire que « Les confessions de Frannie Langton » est un roman féministe qui met en lumière deux oppressés aux destinées différentes : Frannie et Marguerite Benham. Issues de milieux sociaux opposés, les deux femmes n’en restent pas moins des victimes des hommes qui décident de leurs vies. Les deux femmes aimeraient devenir écrivains et en sont empêchées. Marguerite n’a certes pas les sols à récurer mais sa vie dépend entièrement du bon vouloir de son mari. Frannie et Marguerite sont embarqués dans la galère et sont privées de liberté.

« Les confessions de Frannie Langton » est un livre qui possède de nombreuses qualités, en tête desquelles se trouve son héroïne principale. Le roman aborde des thématiques variées : les races, les classes sociales, la sexualité, les sciences, l’éducation, la drogue, la servitude. Et c’est sans doute ici que se situe pour moi son défaut, Sara Collins a voulu trop en mettre dans son premier roman. Il n’en reste pas moins que sa lecture est très agréable et que sa manière de revisiter le roman gothique est pertinente.

 

Tout ce qui nous submerge de Daisy Johnson

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A 32 ans, Gretel vit avec sa mère, Sarah, qui est atteinte de la maladie d’Alzheimer. La cohabitation est compliquée et pas uniquement en raison de la dégénérescence de Sarah. Gretel vient seulement de la retrouver. Seize ans auparavant, Sarah a abandonné sa fille sans jamais la recontacter. « Je venais d’avoir seize ans. On se disputait souvent, parfois tu me frappais, parfois c’était moi. On était comme le marteau et l’enclume. Peut-être que c’est à cause de ça que tu es partie. Je pense que pour toi, une famille n’a jamais constitué un lien capable de retenir les gens. Je ne savais pas ce qui allait se passer, même si j’aurais sans doute dû. » Gretel a besoin de réponses quant aux questions qu’elle se pose sur leur vie passée. Pourquoi Sarah l’a-t-elle abandonnée ? Qui était Marcus, le jeune homme qui a vécu quelques temps avec elles sur leur péniche ? Le Bonak, une créature vivant dans l’eau, existait-il vraiment ?

« Tout ce qui nous submerge » est le premier roman de Daisy Johnson et il a été finaliste du Man Booker Prize. Le roman commence très bien. La relation entre Gretel et Sarah était vraiment intéressante et originale. Gretel, lexicographe, espère désespérément soutirer à sa mère les mots pour comprendre. Mais Sarah a des absences, mélange présent et passé. Le récit alterne alors entre les deux. Sarah et sa fille vivaient seules dans une péniche amarrée le long des canaux de l’Oxfordshire. Toutes les deux étaient en vase-clos, Sarah inventait un langage pour sa fille. Le Bonak était un mythe, lui aussi inventé par Sarah. Cette créature sous-marine enlèverait les enfants. Mais elle symbolisait surtout tout ce qui faisait peur, tout ce qui pouvait submerger Sarah et Gretel.  Ces différentes inventions m’ont beaucoup plu et la langue de Daisy Johnson est poétique, maîtrisée.

Tout allait bien jusqu’à l’arrivée de Marcus. Ce dernier est resté un mois sur la péniche, il a fui son foyer suite à une prophétie : Marcus va tuer son père et coucher avec sa mère. Vous aurez reconnu sans peine Oedipe. Malheureusement, je n’ai pas trouvé que l’histoire de Marcus s’imbriquait bien dans celle de Gretel. Elle m’a semblé totalement plaquée, superposée sans qu’elle n’apporte rien à l’intrigue principale. Vouloir mettre Oedipe dans ce roman m’a alors paru superficiel et inutile d’autant plus que la relation entre Gretel et sa mère se suffisait à elle-même.

Ma lecture de « Tout ce qui nous submerge » fut mitigée. Il est évident que Daisy Johnson a du talent, le duo Gretel-Sarah le prouve, mais son envie d’ajouter à son roman le mythe d’Oedipe gâche l’ensemble. Dommage.

La faille du temps de Jeanette Winterson

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Par une nuit de tempête en Nouvelle Bohême, Shep et son fils Clo assistent à une terrible scène. Un homme est assassiné sous leurs yeux. Ils ne peuvent rien faire pour l’aider. L’un de leurs pneus explose suite aux tirs des tueurs. Shep et Clo réussissent à se sauver et s’arrêtent plus loin pour changer leur pneu, devant l’hôpital. Devant celui-ci se trouve une boîte à bébés où l’on peut déposer ceux qui ne sont pas les bienvenus. Shep y découvre un nourrisson et une mallette remplie d’argent. Il pressent que cet enfant est lié à la scène violente à laquelle il vient d’assister. « Je m’aperçois plus ou moins que j’ai le démonte-pneu à la main. J’avance sans bouger pour ouvrir la boîte. C’est facile. Je prends le bébé et elle est aussi légère qu’une étoile. » Comment l’enfant est-il arrivé là ?

Jeanette Winterson est une grande amoureuse de la littérature, il n’est donc pas étonnant de la retrouver dans le projet de relectures de Shakespeare lancé par les éditons Hogarth. L’auteure a choisi de réécrire « Le conte d’hiver » et ce pour deux raisons. Tout d’abord, comme le début du roman le monte, le cœur de l’histoire est l’abandon et l’adoption d’un bébé. Comme elle l’avait raconté dans « Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? », Jeannette Winterson est elle-même une enfant adoptée, le sujet la touche donc tout particulièrement.

Ensuite, elle l’explique à la fin du livre, elle était intéressée par la thématique du pardon. « Le conte d’hiver » reprend le thème de la jalousie qui était déjà traité dans « Othello ». Léo, richissime businessman, pense que sa femme MiMi n’est pas enceinte de lui mais de son meilleur ami Xeno. Comme dans « Othello », la paranoïa transforme totalement Léo qui ici utilise les nouvelles technologies pour espionner sa femme avec une webcam placée dans leur chambre. Cette folle jalousie aura de graves conséquences mais contrairement à « Othello », l’histoire se termine par un pardon. Et, comme Jeanette Winterson l’explique parfaitement, Shakespeare explore le pardon dans ses dernières pièces. « Quant au temps qui pose toutes les limites, il nous offre notre seule et unique chance pour nous libérer de celles-ci. Nous n’étions pas pris au piège, finalement. Le temps peut se racheter. Celle qui a été perdue a été retrouvée… »

Jeanette Winterson s’inscrit fortement dans la lignée de Shakespeare. Au début du livre, elle propose un résumé de « L’original » et ensuite « La reprise ». Son livre prend un peu la forme d’une pièce de théâtre avec trois parties ponctuées d’entractes. Les personnages sont clairement reconnaissables et plongés dans l’époque contemporaine. L’intrigue se tisse entre le milieu financier, le milieu de la musique et celui des jeux vidéo. « La faille du temps » s’inscrit donc totalement dans notre époque contemporaine et Jeanette Winterson s’amuse à glisser dans son histoire des clins d’œil à Shakespeare et à elle-même.

« La faille du temps » est une nouvelle fois une reprise très intéressante de Shakespeare et Jeanette Winterson semble s’être beaucoup amusée à reprendre « Le conte d’hiver ».

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La maison d’Âpre-vent de Charles Dickens

Esther Summerson est orpheline, elle a été élevée par sa tante qui ne lui a jamais rien révélé sur l’identité de ses parents. La tante s’occupe d’Esther sans amour et la fait expier sans cesse la faute de sa mère. On suppose donc qu’Esther est une enfant illégitime. A la mort de sa tante, Esther rencontre M. Jarndyce qui souhaite qu’elle vienne tenir compagnie à sa pupille Ada Clare. Le bienveillant M. Jarndyce a également pris sous son aile Richard Carstone. Tous vont résider dans le Hertforshire dans la maison d’Âpre-Vent. Le nom est quelque peu lugubre et il vient de l’état dans lequel le précédent propriétaire l’avait laissé. L’oncle de M. Jarndyce s’était impliqué dans un procès familial, Jarndyce vs Jarndyce, et il y a laissé sa santé physique et mental. Il s’est d’ailleurs suicidé dans cette maison qu’il avait laissée se délabrer peu à peu. M. Jarndyce ne souhaite donc  pas s’impliquer dans ce procès interminable. Richard, cousin de M. Jarndyce, pense pouvoir mettre fin au procès et récupérer l’héritage qui est en jeu. Il souhaite en effet épouser Ada. Mais il ne sait pas dans quel terrible engrenage il vient de mettre le doigt.

Disons-le tout de suite, « La maison d’Âpre-Vent » est un chef-d’oeuvre et il montre l’incroyable maîtrise narrative de Charles Dickens. Le livre est raconté au travers de deux types de narration : celle d’un narrateur omniscient et celle d’Esther à la première personne du singulier, ce qui rend la « Maison d’Âpre-Vent » particulièrement originale et singulière. C’est un roman foisonnant où tous les personnages, les intrigues finissent par converger vers le procès Jarndyce vs Jarndyce (procès qui est tout à la fois un fil rouge et un prétexte narratif). Ce livre est l’occasion pour Dickens de dénoncer un système judiciaire absurde où les procès n’en finissent jamais et où les justiciables se font broyer. Esther l’exprime ainsi : « (…) contempler le Lord Chancelier et tout le déploiement d’hommes de loi disposés au-dessous de lui, comme si personne n’avait jamais entendu dire que dans toute l’Angleterre l’institution au nom de laquelle ils se réunissaient était une amère plaisanterie, était unanimement considérée avec horreur, mépris et indignation, avait la réputation d’être si scandaleuse et si funeste qu’il ne faudrait guère moins qu’un miracle pour qu’elle produisit un bien quelconque pour quiconque : tout cela fut pour moi, qui n’en avais aucune expérience, si étrange et contradictoire que je fus au premier abord incrédule et incapable de comprendre. »  On verra dans le roman des hommes et des femmes perdre goût à la vie face à la lenteur terrifiante du système judiciaire.

« La maison d’Âpre-Vent », c’est également une impressionnante galerie de personnages  (environ une cinquantaine) qui tous ont un rapport avec le procès de M. Jarndyce ou avec la destinée d’Esther. Toutes les couches sociales y sont représentées, nous passons de la méprisante Lady Dedlock au pauvre petit Jo, balayeur de rues de son état. Certains sont comiques et ridicules comme Sir Leicester Dedlock ou l’insupportable M. Skimpole, certains ont des destins tragiques comme Mlle Flite ou M. Gridley, d’autres sont terrifiants comme le redoutable conseiller juridique de Sir Leicester, M. Tulkinghorn. Et puis, il y a Londres, un personnage à part entière, une ville rongée par le brouillard né de la révolution industrielle.

« La maison d’Âpre-Vent » est à tour à tour drôle et tragique, une critique sociale et un roman victorien aux nombreux rebondissements. Charles Dickens signe là un des plus grands romans de la littérature anglaise du 19ème siècle.

 

Le petit sapin de Noël de Stella Gibbons

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« Le petit sapin de Noël » de Stella Gibbons est un recueil de quinze nouvelles dont seule la première se déroule durant la période des fêtes de fin d’année. Elles ont été écrites et oubliées durant l’entre-deux-guerres. Elles traitent quasiment toutes de l’amour, du couple et de la place des femmes.

Un certain nombre de nouvelles sont idéales pour cette période de l’année, elles relèvent presque du conte de fée. C’est le cas dans « Le petit sapin de Noël », « Un jeune homme en haillons », « L’ennui de la fête » et « Le frère de Mr Amberly ». L’amour y surgit  de manière totalement inopinée. Les personnages centraux de ces histoires ne cherchent pas forcément l’amour au début des nouvelles. Mais le hasard fait bien les choses et ils croisent ou retrouvent le grand amour.

Le mariage n’est pourtant pas idéalisé chez Stella Gibbons. Dans plusieurs nouvelles, les couples sont au bord de la rupture. Dans la plus cruelle des nouvelles, « Pour le meilleur et pour le pire », l’auteure met en scène toute l’incompréhension entre un mari et sa femme, la communication est rompue entre eux. Le mariage est décrit dans « L’enclos » comme un enfermement :

« -Mais tous les mariages ne sont quand même pas comme un enclos ?

-Tous les vrais mariages le sont, répondit son mari. » 

Entre le coup de foudre et le naufrage, on voit bien que les femmes vivent un entre-deux. Elles sont à cheval entre la modernité et la tradition. A ce tire, la nouvelle intitulée « La part du gâteau » est extrêmement intéressante. Elle met en scène une jeune femme fière de son travail et qui doit interviewer une ancienne suffragette. « Il doit être triste de tomber aussi bas, après avoir cru qu’on allait révolutionner le monde en 1913. Mais elles étaient si bêtes, ces suffragettes et féministes. Toutes en proie à la manie masculine de protester, toutes habillées en hommes alors qu’elles détestaient les hommes…Elles renonçaient à tout le plaisir qu’il y a à être une femme (…), elles se mettaient les gens à dos. C’étaient de redoutables combattantes, j’imagine…mais qu’elles idiotes ! Elles ne savaient pas s’y prendre pour avoir leur part du gâteau. Ma génération, en revanche, a poussé à sa perfection l’art de manger son gâteau. Nous avons des métiers d’hommes, des salaires d’hommes, avec le plaisir d’être une femme par dessus le marché. Les heureuses gagnantes, c’est nous ! » Cette femme, qui se voit comme une gagnante, va néanmoins se précipiter pour rattraper son mari qu’elle venait de congédier. Cela va lui valoir une gifle mémorable qu’elle estime avoir mérité ! Nous sommes donc encore loin de l’émancipation totale et le mariage semble bien être une nécessité.

Une femme seule cherche toujours un homme comme dans « L’amie de l’homme » où l’héroïne chasse un amant égoïste pour se jeter immédiatement dans les bras d’un autre. La modernité, tant souhaitée, a des limites et les personnages de Stella Gibbons restent finalement très attachés aux traditions. Dans « Charité bien ordonnée », un homme invite son ex-femme à séjourner avec sa nouvelle épouse dans leur maison. Tout cela se fait en bonne intelligence et dans l’intérêt des enfants issus du premier mariage. Comme les personnages le verront, les bonnes manières et la retenue ont leurs limites !

J’ai retrouvé avec beaucoup de plaisir la plume ironique et l’humour grinçant de Stella Gibbons et son univers un brin suranné. Ces nouvelles nous donnent un point de vue intéressant sur la place de la femme entre les deux guerres mondiales.

Merci aux éditions Héloïse d’Ormesson pour cette lecture.

 

Rendez-vous avec le mal de Julia Chapman

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Un matin, Mme Sheperd rend visite à Samson O’Brien dans son agence de Recherche des Vallons. La vieille dame, qui habite la résidence pour personnes âgées de Fellside Court, pense que l’on cherche à l’assassiner. Elle a relevé des événements étranges comme la disparition de sa montre ou des boutons de manchettes d’un autre résident. Elle aperçoit également quelqu’un roder la nuit dans les couloirs. Un peu mince pour que Samson O’Brien se mette à enquêter. Parallèlement, un fermier vient l’engager pour qu’il l’aide à retrouver un bélier, un mal reproducteur qu’il a payé fort cher. Voilà qui n’est pas extrêmement palpitant pour l’ancien policier londonien qu’est Samson. Pourtant, il faut bien faire vivre son agence et il part donc observer les collines environnant la ferme pour trouver des traces du bélier. L’intérêt de Samson va être à nouveau attirer vers Fellside Court lorsqu’il apprend le décès d’Alice Sheperd. C’est accompagné de Delilah Metcalfe, sa propriétaire et curieuse patentée, qu’il va enquêter dans la résidence pour personnes âgées.

Le point fort de la série de Julia Chapman est sans conteste sa galerie de personnages. On retrouve avec plaisir Samson et Delilah dont l’association, entre flirt et chamailleries, fonctionne bien même si elle est assez attendue. Dans le premier tome, nous avions déjà rencontré les habitants de Fellside Court puisque l’un d’entre eux est le père de Samson. Ce petit groupe de personnes âgées est très sympathique et attachant. Samson renoue tout doucement avec les habitants de Bruncliffe qu’il avait quitté pendant dix ans, c’est notamment le cas avec son père et l’un des frères de Delilah.

Les deux intrigues policières s’imbriquent parfaitement et permettent à l’auteure de varier les univers et la tonalité du livre. L’enquête sur le bélier apporte de la légèreté et de l’humour. On peut en revanche reprocher à Julia Chapman de ne pas du tout faire progresser l’histoire de Samson par rapport au premier tome. Aucune nouvelle information n’est apportée quant à la menace qui pèse sur lui et sur la raison de son départ précipité de Bruncliffe. Certes Julia Chapman ne peut pas tout nous dévoiler d’un coup puisqu’elle écrit une série mais nous donner quelques pistes supplémentaires aurait rajouter un peu de piquant à l’histoire. Autre problème, Julia Chapman force un peu trop le suspens avec des teasings en fin de paragraphes : « Il gravit les marches. Il ne remarqua rien d’inhabituel. Parce qu’il n’y avait rien à remarquer. Pas encore. Quand quelqu’un s’en apercevrait, ce serait trop tard. » , « Elle ne remarqua pas l’étrange éclat de lumière sur le sol, juste devant la première marche ». L’auteure insiste un peu lourdement, cela confine au tic, sur tout ce que les personnages ne remarquent pas et qui les met en danger. C’est un peu lassant…

Malgré mes bémols, « Rendez-vous avec le mal » reste un honnête cosy mystery qui se lit sans déplaisir grâce à sa galerie de personnages et à sa touche so english !

Merci aux éditions Robert-Laffont pour cette lecture.

La partie de chasse de Isabel Colegate

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Automne 1913, à Nettleby Park dans l’Oxforshire, va se dérouler l’une des chasses les plus importantes et les plus appréciées d’Angleterre. Sir Randolph a réuni sur ses terres quelques-uns des meilleurs tireurs du royaume comme Lord Hartlip qui termine toujours avec le plus beau tableau de chasse. En tout, ce sont une douzaine de convives qui résident à Nettleby Park durant les vingt quatre heures de la partie de chasse. Ce qui ravit Minnie qui a le goût des mondanités contrairement à son mari, Sir Randolph. La famille, les relations sont entourées de serviteurs tous plus zélés et affairés afin que le séjour et la chasse se déroulent dans les meilleures conditions. Pourtant, un drame couve.

« La partie de chasse » a été publié en 1980. Isabel Colegate est la descendante d’une des vieilles familles britanniques dont elle parle dans son roman. Elle l’écrit à une période où l’on redécouvre ces grandes familles aristocratiques et où sont créées des sociétés de protection de leurs manoirs et demeures. L’auteure parle d’un monde de convenances, de mœurs qui a peu à peu disparu à la suite des deux guerres mondiales. Elle montre les prémices de la chute de l’aristocratie britannique. Elle fait planer dès le départ un voile funeste sur sa partie de chasse : « Ce fut une erreur d’appréciation qui provoqua la mort d’un homme. Ces événements se déroulèrent au cours de l’automne qui précéda ce que l’on appela alors la grande guerre. » Ce drame, qui se déroule à la fin du livre, préfigure les horreurs de la première guerre mondiale et la fin d’une classe sociale. Bientôt, il n’y aura plus aucune partie chasse à Nettleby Park. Une sourde inquiétude se fait sentir durant la lecture, un suspens quant à l’identité de la victime. Isabel Colegate nous montre ce qui va bientôt disparaître : les changements de vêtements au moins cinq fois par jour, le tea-time même pendant la chasse, le décompte des animaux tués, l’organisation précise de la chasse par le garde-chasse du domaine, le ballet des domestiques. Isabel Colegate montre bien les différentes couches sociales qui composent la propriété, elle nous montre l’envers du décor. Julian Fellowes s’en est inspiré pour le scénario « Gosford Park » et  pour sa série « Downton Abbey ».

« La partie de chasse » est un roman dense : beaucoup d’intrigues, de destinées, de petits drames vont se nouer. Il y a également une large galerie de personnages, on s’y perd un peu au début mais cela ne dure pas : des héritiers, un banquier, des enfants, le garde-chasse, les rabatteurs, les domestiques. Certains ne sont pas sympathiques du tout comme Lord Hartlip prêt à oublier le fair-play pour augmenter son tableau de chasse. D’autres sont extrêmement  attachants comme Sir Randolph, baronnet mélancolique au sens de l’honneur très marqué et qui respecte son personnel ; Cicely, la petite fille de Sir Randolph, qui s’affranchit des règles en discutant amicalement avec sa femme de chambre et qui ne se mariera qu’avec un homme à la moralité irréprochable ; Osbert, le petit frère de Cicely, incarne l’innocence de l’enfance et dont la solitude est très touchante ; M. Glass, le garde-chasse, extrêmement professionnel et qui s’inquiète de l’avenir de son fils. La moralité n’a rien à voir avec le milieu social et c’est aussi ce que souligne Isabel Colegate à travers son roman.

« La partie de chasse » dépeint avec subtilité et ironie la fin annoncée de l’aristocratie britannique.