Les filles d’Oxford de Joanna Miller

Octobre 1920, la prestigieuse université d’Oxford accueille pour la première fois des étudiantes. Dans le hall huit de St Hugh, quatre jeunes femmes s’installent : Béatrice Sparks qui est la fille d’une célèbre suffragette, Marianne Grey qui est fille d’un pasteur de campagne et est boursière, Dora Greenwood qui est fille d’un imprimeur et a perdu son frère et son fiancé au front et Ottoline Wallace-Ker, une aristocrate fantasque douée en maths. Chacune d’elle a quelque chose à se prouver ou à prouver à sa famille. Elles ne sont en aucun cas là par hasard et prennent leurs études très au sérieux. L’éducation est une voie vers l’émancipation, vers l’indépendance financière. Malgré leurs différences de personnalité ou leurs différents milieux sociaux, c’est leur volonté d’étudier qui les lie rapidement. Obtenir leurs diplômes sera une lutte contre les souvenirs douloureux, contre leurs peurs et leurs inhibitions et contre l’opposition marquée de certains enseignants et étudiants.

« Les filles d’Oxford » (pourquoi ne pas avoir traduit le titre original « The eights » d’autant que le chiffre est très important et symbolique dans l’histoire des quatre filles) de Joanna Miller est le récit passionnant et touchant d’une amitié improbable. Les quatre héroïnes sont attachantes, complexes et le lien, qu’elles nouent, est sans cesse à construire, à consolider. Toutes les quatre ont été fortement impactées par la guerre : les deuils, les participations à l’effort de guerre. Ce qu’elles ont vécu les ont poussé à passer l’examen d’entrée à l’université, pour avancer, pour rendre hommage à ceux qui ne peuvent plus être là.

Le contexte historique est très bien traité par Joanna Miller. Elle souligne bien à quel point la première guerre mondiale a laissé de terrifiantes séquelles (une scène au début du roman avec des soldats blessés est saisissante) mais a également permis des avancées sociétales comme le droit de vote des femmes et leur admission à Oxford en vue d’un diplôme.

De même, Oxford n’est pas qu’un décor, l’autrice décrit parfaitement la ville, ses monuments, les rituels et fêtes qui l’animent et la vie quotidienne de nos quatre étudiantes au travers de ses rues.

Pour finir de vous convaincre, je peux vous citer quelques unes des références littéraires et artistiques présentes dans le roman : William Morris et la peinture préraphaélite, Thomas Hardy, Vera Brittain, Winifred Holty, Agatha Christie qui publie son premier roman en 1920, Radclyffe Hall, bref lisez-le !

Traduction Christel Gaillard-Paris

Un été en montagne d’Elizabeth von Arnim

Juillet 1919, la narratrice revient dans son chalet suisse à flanc de montagne. Son dernier séjour remonte à 1914, avant la guerre qui a totalement bouleversé son monde. Ce lieu de villégiature fut le cadre d’étés insouciants réunissant de nombreux amis. Aujourd’hui, la narratrice s’y retrouve seule, à l’exception d’un couple de domestiques, et oscille entre profonde tristesse et tentative de retrouver sa joie de vivre. « Délice de penser qu’au bout du compte on n’est pas mort, qu’on ne va pas mourir encore cette fois, mais qu’on va bientôt aller très bien et être capable de revenir à ses amis, aux personnes qui continuent de vous aimer… » Des amies, elle va s’en faire deux nouvelles lors de son séjour. Deux soeurs, veuves, se perdent durant une marche et sont accueillies par notre narratrice. Celle-ci retrouve la plaisir d’avoir des invitées mais ces dernières semblent cacher quelque chose.

« In the mountains » a été publiée en 1920 et prend la forme d’un journal écrit de juillet à octobre 1919. Comme souvent chez Elizabeth von Arnim, le texte a une part autobiographique. Même si celui-ci n’est pas le meilleur de son autrice, je l’ai trouvé très amusant. La narratrice est par moment un brin ridicule (pour son anniversaire, elle veut absolument s’occuper des tâches ménagères pour transpirer !) et elle décrit merveilleusement des situations absurdes (j’ai particulièrement souri lorsqu’elle tente désespérément de réveiller ses deux invités endormies depuis longtemps dans son salon). La description de la sœur ainée est également pleine d’humour, elle devient, pour la narratrice, insupportable d’altruisme et de sollicitude.

Mais sous la légèreté, Elizabeth von Arnim évoque un monde meurtri par la première guerre mondiale où chaque famille a été endeuillée. La société, qu’a connue la narratrice, a complètement disparu et elle s’interroge beaucoup sur sa capacité à être heureuse après de tels évènements.

Je ne me lasse pas de découvrir de nouveaux textes d’Elizabeth von Arnim (merci aux éditions Arfuyen pour les différentes publications récentes, même si le texte est rempli de coquilles ou d’omissions) qui sont si variés et toujours plein d’ironie.

Traduction Paul Decottignies

Une année à Paris, avec Gertrude Stein de Deborah Levy

« Gertrude Stein voulait tuer le XIXe siècle. Le XXe semble vouloir se suicider. » La narratrice est venue s’installer à Paris, près de la place Maubert, pour écrire un essai sur Gertrude Stein. Elle cherche la trace de l’écrivaine dans la capitale : 27 rue de Fleurus où elle ouvrit une galerie avec son frère Léo, 5 rue Christine, au Père-Lachaise où elle repose aux côtés de sa compagne Alice B. Toklas. La narratrice peine à rédiger son essai, la prose de Gertrude Stein n’est pas des plus limpides. Ces amies (Eva qui a perdu son chat et est dessinatrice, Fanny qui travaille dans la finance et collectionne les conquêtes) ne cessent de lui conseiller d’arrêter ses recherches : « Elle pense que Gertrude me déprime. C’est vrai, Gertrude me transmet une sorte de tristesse. Lire sa prose est épuisant. Ne jamais parvenir à entrer dedans. D’une certaine façon, il était écrit que je devais prendre sa défense. » 

La narratrice de « Une année à Paris, avec Gertrude Stein » évoque bien entendu Deborah Levy elle-même. Le livre entremêle la vie quotidienne de la narratrice et celle de Gertrude Stein, écrivaine moderniste et grande collectionneuse notamment de Matisse ou Picasso dont elle fut l’amie. La vie de cette dernière apparaît par bribes mais finalement nous en apprenons beaucoup sur elle. L’autrice cherche à comprendre ce qui fait la modernité de Stein, comment elle inventa une nouvelle langue pour se réinventer. Le livre de Deborah Levy est une flânerie dans les rues de Paris, notamment à la recherche du chat d’Eva nommé le fil, et dans l’œuvre de Stein qui est fréquemment citée.

Comme dans son autobiographie en trois volumes, le propos de Deborah Levy peut sembler décousu mais c’est une pensée en mouvement, qui se construit au fil des rencontres, des détails du quotidien auxquels elle porte toujours attention. Cette liberté narrative fait tout le charme et tout le sel de cette autrice. 

Traduction Céline Leroy

Jane Austen, une vie entre les pages d’Isabel Greenberg et Janine Barchas

« Jane Austen, une vie entre les pages » est une biographie romancée écrite par Janine Barchas, une spécialiste de l’autrice, et illustrée par Isabel Greenberg qui avait auparavant publié « Glass Town : the imaginary world of the Brontës » malheureusement jamais traduit en français. Comme le précise la note au lecteur qui ouvre ce récit graphique, l’intrigue oscille entre imagination et une solide documentation (les deux sont d’ailleurs très bien détaillées dans le précieux glossaire en fin de volume).

Trois parties illustrent la vie de Jane Austen. La première couvre la période allant de 1796 à 1797 et s’ouvre sur une scène imaginée par Janine Barchas où notre jeune autrice visite la galerie Shakespeare de John Boydell à Londres. L’évènement est plausible puisqu’elle se trouvait dans cette ville à cette époque et il souligne l’admiration de Jane Austen pour le barde de Stratford qui est bien présent dans ses romans.

La deuxième partie englobe les années 1801 à 1809. Ce sont des années difficiles pour la famille Austen puisque George Austen décède en 1805 en laissant son épouse et ses filles sans pension. Jane et Cassandra sont toutes deux célibataires, une situation bien précaire et qui laisse peu de temps pour écrire.

La troisième partie va de 1809 à 1817 date à laquelle Jane Austen s’éteint à l’âge de 41 ans. Mme Austen et ses filles s’installent dans le cottage de Chawton dans le Hampshire mis à disposition par Edward Austen. Elles connaissent ainsi une stabilité financière et les romans de Jane vont enfin être publiés. Le récit s’achève très joliment sur la notoriété de l’autrice après sa mort.

« Jane Austen , une vie entre les pages » montre bien les liens entre la vie quotidienne de l’autrice et son œuvre. Le livre regorge de clins d’œil aux romans, aux adaptations et aux objets du quotidien qui ont été conservés. Les dialogues sont particulièrement réussis et savoureux. Les dessins d’Isobel Greenberg sont un peu naïfs, très graphiques et j’ai beaucoup aimé le choix de différencier par la couleur le quotidien de Jane Austen et son imagination.

Ce roman graphique s’adresse aussi bien à ceux qui veulent découvrir la vie de Jane Austen, qu’à ceux qui la connaissent déjà. J’ai pris un grand plaisir à lire ce portrait tendre et plein d’esprit de l’autrice.

Traduction Sarah Tardy

 

Feuilles dans l’eau d’Elizabeth Myers

Laura Valley a grandi dans une ville modeste du nord de l’Angleterre. Elle se remémore ses jeunes années et la ruelle sordide où elle vivait avec ses frères et sœur. Le père n’arrive pas à conserver un travail et joue aux courses le peu qu’il a gagné. La mère fait le ménage dans la boutique de son frère. Plus que la pauvreté, c’est la violence et la cruauté de sa mère qui ont marqué l’enfance de Laura, Anda, Robert et Steve. Chacun tente à sa façon d’échapper à la brutalité de ce foyer. Anda va rapidement quitter la maison. Robert se plonge dans des livres sur l’Antiquité. Laura s’évade grâce à l’observation préciser du monde qui l’entoure notamment la nature. « Toute mon âme participait à la vie intense et tranquille qui l’entourait, se fondant en elle, oubliant l’irréalité de tous les jours dans la vigoureuse réalité des moutons, des arbres, du gel et de la nouvelle lune qui se levait avec une charmante hardiesse au-dessus d’un lointain taillis. » Steve, quant à lui, n’arrive pas à être indifférent face aux railleries, aux brimades de sa mère ce qui le plongera toute sa vie dans un profond désespoir.

« Feuilles dans l’eau » a été publié en 1943 et c’est un étonnant mélange de réalisme et d’onirisme. Elizabeth Myers décrit parfaitement les traumatismes subis par les quatre enfants. La mère, manipulatrice et égoïste, ne cesse de les rabaisser et de les priver d’espoir. L’autrice décrit tout au long du roman le mécanisme de survie mis en place par Laura qui est un personnage très original. Chaque jour est à ses yeux le premier et son émerveillement ne faiblit jamais. Elle décèle de la magie, du mystère dans chaque chose, même les plus ordinaires. Sa contemplation du monde la console du manque de tendresse de sa mère. Le roman est également celui d’une relation fraternelle puissante. Laura sera toujours un soutien sans faille pour son frère Steve.

« Feuilles dans l’eau » est un roman très touchant porté par une écriture poétique, sensible et saisissante. Une très belle découverte.

Traduction Georges-Michel Bovay

 

Pièce montée de Margaret Kennedy

Melissa Hallam et Lucy Carmichael sont amies depuis leurs études à Oxford. Leur parfaite complicité les rend redoutables auprès des garçons désarçonnés par tant de charme. Lors d’une soirée où Melissa ne peut aller, Lucy rencontre l’explorateur Patrick Reilly. Il est plus âgé, séduisant et sa vie trépidante enchante la jeune femme. Le mariage est rapidement planifié. Mais celui-ci n’aura pas lieu. Lucy se retrouve seule devant l’autel. Pour fuir la pitié qu’elle lit dans les yeux de ceux qui l’entourent, elle prend un poste d’enseignante à l’Institut artistique de Ravonsbridge. Il fut fondé par Matthew Millwood, un industriel philanthrope, afin de proposer un programme artistique à sa ville et notamment à ses ouvriers. Depuis sa disparition, l’Institut est géré par un Comité dirigé par sa veuve, l’impressionnante Lady Frances. La vocation artistique du lieu n’empêche pas les rivalités et les mesquineries comme va rapidement le découvrir Lucy.

« Pièce montée », publié en 1951, est un roman savoureux, réjouissant où Margaret Kennedy fait le portrait d’une jeune femme qui va devoir se reconstruire après une immense déception amoureuse. Lucy va se réinventer à l’Institut par le travail et la confiance qu’on lui porte. Elle devient ainsi co-directrice de la classe de théâtre et met en scène un mémorable « Hamlet ». Elle se renforce grâce aux contacts avec les autres professeurs, apprend malgré les conflits au sein de l’institution. Lucy est un personnage lumineux, qui réussit à dépasser son désenchantement et sait s’entourer d’amis sincères comme sa chère Melissa qui sera un soutien sans faille.

Dans ce roman, qui devient l’un de mes préférés de l’autrice, Margaret Kennedy aime à surprendre son lecteur. Le livre s’ouvre sur la pétillante Melissa qui aurait pu être l’héroïne du roman. Lucy nous est présentée par son récit à son fiancé et n’arrive que plus tard. De même, le roman commence par un mariage, là où s’achèvent ceux de Jane Austen, très présente dans « Pièce montée » (un Mr Darcy se cache à Ravensbridge…), et notre héroïne se retrouve en marge au risque de finir vieille fille. Une destinée finalement assez inhabituelle !

« Pièce montée » est le récit plein de finesse et d’humour mordant d’une renaissance, d’une reconquête par Lucy de sa vie, de sa capacité à être heureuse.

Traduction Denise Van Moppès et Zoé Gindre

Mr Rochester et autres histoires de Frances Towers

« Mr Rochester et autres histoires » (en vo « Tea with Mr Rochester » qui est le titre d’une nouvelle) a été publié en 1948 et est composé de dix nouvelles. Le ton du recueil est celui de la comédie romantique au charme désuet mais aussi intemporel. La guerre et ses conséquences ne sont pas très présentes même si la destinée de l’héroïne de « Le petit saule » est bouleversée par cet évènement historique. Frances Towers nous présente des situations quotidiennes avec une certaine légèreté mais également beaucoup d’humour et d’ironie.

La place des femmes est au cœur des nouvelles. Elles sont souvent seules et indépendantes chez Frances Towers. Dans « L’élue », Lucy et Florence, ne trouvant pas de maris, décident d’emménager ensemble dans un cottage à la campagne. Même chose pour « Tante Essie » qui n’a ni mari ni enfant par choix. Ce sont souvent des femmes à l’imagination débordante, fertile comme dans « Un thé avec Mr Rochester » où la jeune Prissy projette son amour pour le roman de Charlotte Brontë sur un ami de ses tantes (« Les hauts de Hurlevent » est également mentionné dans une autre nouvelle ce qui montre l’appétence de l’autrice pour le romantismes des Brontë).

Le sort des femmes n’est toutefois pas toujours enviable et Frances Towers montre bien qu’elles sont soumises au rôle que la société leur impose, ce que leur féconde imagination permet d’oublier par moment. Elles doivent parfois travailler comme la narratrice de « Don Juan et le lys » qui n’a pas assez de charme, selon sa mère, pour trouver un mari ! Les femmes sont souvent comparées à des fleurs : Tante Athéna est une rose-thé jaune, Miss Pinsett un zinnia et Julia une tulipe perroquet ! Cela peut sembler poétique mais ici l’autrice insiste sur le fait que les femmes sont souvent envisagées comme des objets, elles sont passives. Une pointe de fantastique se glisse parfois dans l’univers très réaliste, précisément décrit, de Frances Towers. C’est le cas dans ma nouvelle préférée « Lucinda » qui se déroule dans une famille fantasque à l’humour très piquant.

« Mr Rochester et autres histoires » est un recueil délicieux, la plume de Frances Towers est ciselée et rend parfaitement compte des intérieurs, des atmosphères, au combien anglais, où évoluent ses personnages.

Traduction par le collectif Vertigo

M comme meurtre ? d’Anthony Horowitz

Un matin de printemps, Diana Cowper se rend sur Fulham Road dans un magasin de pompes funèbres. Aucun de ses proches n’est décédé, c’est son propre enterrement qu’elle souhaite organiser. Six heures après ce rendez-vous, Diana Cowper est retrouvée morte chez elle. Peu de temps après, l’écrivain Anthony Horowitz est contacté par un ancien policier avec qui il avait collaboré sur une série. Daniel Hawthorne est parfois sollicité par ses anciens collègues dans des affaires épineuses. Il a été appelée pour le meurtre de Diana Cowper et il souhaite qu’Anthony Horowitz le suive dans son enquête et écrive sur lui. L’auteur hésite beaucoup car il travaille sur la prochaine adaptation des aventures de Tintin par Steven Spielberg et parce que Hawthorne est un personnage assez déplaisant. Mais l’histoire de Diana Cowper est extrêmement tentante et l’écrivain finit par se laisser convaincre.

Voilà bien longtemps que je tourne autour des romans d’Anthony Horowitz et notamment « Comptine mortelle » dont j’ai vu depuis l’adaptation. L’écrivain a en effet tout pour me plaire, il a été scénariste pour des épisodes de « Hercule Poirot », de « Midsomer murders » et il a écrit des suites aux aventures de Sherlock Holmes et de James Bond (il envie d’ailleurs à Ian Fleming l’excellence de ses titres de romans car il peine à en trouver un pour ce roman-ci). Anthony Horowitz est un écrivain particulièrement malicieux et facétieux. Il revisite, dans « M comme meurtre ? » (« The word is murder » en vo), le genre du whodunnit qu’il affectionne en devenant lui-même le docteur Watson. Tout au long du roman, il s’amuse à mélanger la réalité et la fiction, à dévoiler des éléments sur sa vie privée sans que le lecteur sache s’il invente ou non. Ce qui est intéressant, c’est que son roman parle de son processus d’écriture, de ses questionnements durant la rédaction de son texte. Au fil de l’enquête et des chamailleries avec Hawthorne, Anthony Horowitz semble écrire son roman sous nos yeux ce qui est totalement réjouissant. En bon anglais qu’il est, il fait également preuve de beaucoup d’autodérision et d’une bonne dose d’humour.

Ma première lecture d’Anthony Horowitz fut tout à fait concluante. « M comme meurtre ? » est le premier roman d’une série de six à ce jour et le deuxième volume va paraitre en octobre en France.

Traduction Julie Sibony

The mousetrap d’Agatha Christie

Mollie et Giles Ralston ouvrent une pension de famille à Monkswell Manor. Le jour de l’ouverture, il neige énormément. La radio annonce qu’un meurtre a eu lieu à Londres au 74 Culver Street. Les différents pensionnaires arrivent petit à petit et sont rapidement bloqués par la neige dans cette demeure isolée : le volubile Christopher Wren, l’acariâtre Mrs Boyle, le fiable et solide Major Metcalf et la discrète Miss Casewell. Arrivé soudainement, Mr. Paravicini dit avoir coincé sa voiture dans une congère. Le lendemain de l’ouverture de la pension, la police contacte les Ralston pour les informer que le sergent Trotter allait venir à Monkswell Manor sans préciser la raison de sa venue. Lorsque celui-ci arrive à ski, le téléphone de la pension a été coupé.

« Three blind mice » fut écrit par Agatha Christie à la demande de la reine Mary, épouse de George V, pour son 80ème anniversaire. L’histoire fut diffusée à la radio par la BBC en 1947. Agatha Christie rédigea ensuite une nouvelle portant le même titre publiée en 1948 (on la trouve en français dans le recueil « Trois souris »). Quand il fut question de l’adapter en pièce de théâtre, il fallut changer le titre car une autre pièce le portait déjà. « Three blind mice » devint alors « The mousetrap » et fut jouée pour la première fois à Londres le 25 novembre 1952. A l’instar de « La cantatrice chauve » au théâtre de la Huchette, la pièce d’Agatha Christie n’a cessé d’être jouée depuis sa création. J’ai eu le plaisir de la voir trois fois dont une  au St Martin’s theatre pour sa 30 555ème représentation ! Même en connaissant la fin (que le spectateur a l’interdiction de dévoiler), c’est un régal d’assister à une représentation tant la pièce comporte les ingrédients qui ont fait le succès de Lady Agatha.

Le nom de la pièce est parfaitement trouvé puisque les personnages sont bel et bien pris au piège par la neige dans la pension (Cyril Hare en fera de même dans « Meurtre à l’anglaise »). Le huis clos est bien évidemment propice à la montée de la tension. Comme dans « Ils étaient dix », une comptine joue un rôle essentiel et est souvent sifflée, jouée durant la pièce. Autre ressort important chez Agatha Christie, tous les personnages sont suspects et chacun finit par envisager l’autre avec méfiance (même au sein du couple Ralston). Enfin, « The mousetrap » n’est pas dénuée d’humour ce qui ne gâche rien.

Si vous en avez l’occasion, je ne peux que vous conseiller d’aller voir l’unique pièce de théâtre d’Agatha Christie. Lire la nouvelle est également intéressant puisqu’elle diffère légèrement et qu’elle donne des détails supplémentaires sur le passé des personnages.

 

Nos héritages d’Anna Hope

Philip Brooke vient de mourir  laissant à sa fille aînée, Frannie, son manoir de style néo-grec, 400 hectares de terre et un portrait de son ancêtre réalisé par Joshua Reynolds. Toute la famille se réunit pour les obsèques, même si le patriarche n’est guère regretté. Mari volage, il abandonna femme et enfants pour vivre à New York pendant de nombreuses années avec sa maitresse. Son épouse, Grace, décide, dès son décès, de quitter la somptueuse demeure où elle s’est sentie si seule. Milo et Isa, les benjamins de la fratrie, ont fui le domaine dès qu’ils ont pu. Frannie en avait fait de même mais depuis une dizaine d’années elle était revenue pour mener un projet écologique. Celui-ci consiste à réensauvager les terres de la propriété et cela fonctionne puisque des espèces reviennent s’y installer. Mais une invitée surprise aux funérailles va tout bouleverser.

Étonnamment, je n’avais encore jamais lu Anna Hope et je suis ravie de m’être décidée à la découvrir avec « Nos héritages » qui aborde des thèmes très intéressants : la transmission aux générations futures d’un héritage matériel ou immatériel, le passé colonial de l’Angleterre, l’enclosure qui permit aux riches de s’approprier des terres au détriment des populations les plus pauvres (dans le roman, il a fallu déplacer un village entier pour constituer le domaine des Brooke), etc … Certaines choses progressent positivement puisque Frannie est la première femme de sa lignée à hériter. Mais entre le passé peu glorieux de sa famille et le réchauffement climatique, la jeune femme peine à conserver son enthousiasme. Durant les jours qui précèdent l’enterrement, Anna Hope offre à chacun de ses personnages l’occasion d’exprimer ses rancœurs, ses désirs, ses souvenirs douloureux, ses aspirations. J’avoue avoir une tendresse particulière pour Ned, ami de Philip et de Grace, installé dans la forêt et d’une sagesse, d’une humanité remarquables.

« Nos héritages », roman choral parfaitement construit, questionne la transmission, le passé empoisonné de certaines grandes propriétés anglaises et comment affronter la culpabilité qui l’accompagne.

Traduction Marguerite Capelle