The London eye mystery de Siobhan Dowd

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11h32 le 24 mai, Ted et sa sœur Kat regardent leur cousin Salim grimper dans le London Eye. De passage à Londres en provenance de Manchester, Salim loge chez ses cousins avec sa mère Gloria. Et il a toujours rêvé de monter dans la grande roue londonienne. Salim est passionné d’architecture et il ne pourra trouver meilleur point de vue sur la ville. Mais à 12h02, la nacelle, dans laquelle est montée Salim, ouvre ses portes et il n’y est pas. Ted et Kat ne comprennent pas, ils attendent que chaque nacelle du London Eye soit vide avant de paniquer. Salim a totalement disparu. La police, une fois prévenue, est assez interloquée par le récit des deux enfants. Comment Salim peut avoir disparu pendant le tour du London Eye ? Ted et Kat décident de mener l’enquête à leur tour.

« The London Eye mystery » a été publié en 2007, l’année où son auteure Siobhan Dowd est malheureusement décédée. Le point de départ de ce roman jeunesse est vraiment très réussi : Salim monte dans la grande roue et n’en redescend jamais. Voilà un mystère bien opaque et illogique ! De quoi faire fonctionner les neurones du lecteur et ceux de Ted. Le jeune garçon de 12 ans contribue totalement au plaisir de lecture. Il est le narrateur de l’histoire et il souffre du syndrome d’Asperger. Ted a donc du mal à lire les attitudes des autres, à comprendre l’humour ou les expressions (comme it’s raining cats and dogs, Ted imagine des chats et des chiens qui tombent du ciel). Ce qui le rassure et le calme, c’est la météo ! Il espère d’ailleurs devenir météorologue. Mais son cerveau lui permet également de voir les choses de manière unique et surtout de les voir différemment des autres. Et c’est ce talent qui va lui permettre d’enquêter sur la disparition de son cousin. Ted est un personnage extrêmement attachant, il ne cache rien de ses difficultés liées à son syndrome. Mais tous les personnages sont bien dessinés, ils prennent vie dans les pages de Siobhan Dowd. Et le mystère de la disparition de Salim est vraiment bien mené, il tient ses promesses.

« The London Eye mystery » est un roman jeunesse qui se lit avec grand plaisir d’une part parce que l’enquête tient parfaitement la route et d’autre part parce que les personnages sont attachants. A noter qu’il existe une suite où l’on retrouve Ted et sa famille, « The Guggenheim mystery », qui a été écrite par Robin Stevens.

Un livre qui rentre également dans le challenge In English please d’Alice.

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La fabrique de poupées de Elizabeth MacNeal

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Londres, novembre 1850, le Crystal Palace est en construction pour accueillir l’exposition universelle. La confrérie préraphaélite fait de plus en plus parler d’elle. C’est dans la capitale victorienne en pleine ébullition qu’Iris et sa sœur Rose sont employées dans une boutique de fabrique de poupées. Mais Iris se rêve peintre et c’est la nuit qu’elle essaie de pratiquer son art. Bientôt la chance va se présenter à Iris sous le visage de Louis Frost qui est un peintre préraphaélite. Il veut qu’elle devienne son modèle, elle accepte à la seule condition que Louis lui donne des cours. Iris semble pouvoir prendre son destin en main mais le prix à payer est celui de l’abandon de Rose à son triste sort. Un autre obstacle à son bonheur rôde autour d’elle en la personne de Silas, un taxidermiste, qui fantasme sur le beau visage d’Iris et sa chevelure rousse.

« La fabrique de poupées » est le premier roman d’Elizabeth MacNeal et il est captivant, d’autant plus, lorsque comme moi, vous vous intéresser à l’Angleterre victorienne et aux peintres préraphaélites. L’ambiance de l’époque (sociale, artistique) est parfaitement rendue. Nous sommes plongés dans le Londres de Dickens avec ses ruelles malodorantes, bruyantes et grouillantes de vermines. Albie, garçon pauvre qui tente de survivre en vendant des cadavres d’animaux à Silas, aurait pu être le camarade d’Oliver Twist. La foule, les badauds s’agglutinent autour du chantier du Crystal Palace qui marqua les esprits durablement. Mais le roman d’Elizabeth MacNeal m’a également fait penser au « Parfum » de Patrick Süskind car les sensations y sont très fortes (notamment les odeurs) et très vives. Le personnage de Silas pourrait également provenir de l’imaginaire du romancier allemand.

L’auteure a eu la bonne idée de mélanger personnages réels (Dante Gabriel Rossetti, John Everett Millais, William Holman Hunt, Elizabeth Siddal) et personnages de fiction. Iris est d’ailleurs inspirée par Lizzie Siddal. Comme elle, elle vient d’un milieu modeste,  devient modèle pour un peintre et elle est également artiste. Les personnages de « La fabrique de poupées » sont tous extrêmement bien dessinés, bien caractérisés. Et à travers eux, c’est la position de la femme qui est questionnée. Iris, comme Lizzie Siddal, a beaucoup de difficultés à trouver sa place en tant qu’artiste. Elle n’a pas eu de formation, ce sont essentiellement les hommes qui peignent. Les femmes subissent totalement le regard masculin. La position de modèle le montre bien : idéalisée par Louis Frost, Iris est considérée comme une prostituée par ceux qui ne sont pas artistes et le regard que Silas pose sur elle l’objective. Rose, la sœur d’Iris, a eu la variole et a totalement perdue sa beauté. Elle est condamnée à rester célibataire. La beauté était un capital pour les femmes de l’époque qui leur assurait un avenir. Comme le montre le personnage d’Iris, il fallait être d’une ténacité formidable pour exister lorsque l’on était une femme sous le règne de Victoria.

« La fabrique de poupées » est un premier roman réussi qui fait revivre avec talent le Londres victorien et le groupe des peintres préraphaélites, Elizabeth MacNeal y interroge avec justesse la place de la femme à l’époque.

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Swing time de Zadie Smith

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« Swing time » est le récit d’une amitié qui débute dès l’enfance. La narratrice, dont on ne saura jamais le prénom, est métisse et elle vit dans un quartier populaire de Londres. Son père, facteur, est blanc et sa mère est noire. Cette dernière a une forte personnalité et a la volonté de s’échapper de son milieu social grâce à l’éducation. La narratrice va faire la connaissance de Tracey dans un cour de danse. Elle aussi est métisse et vit dans le même quartier. Elle est élevée par sa mère, blanche sans emploi, son père noir est absent la plupart du temps. L’amitié des deux enfants va se nouer autour de leur passion commune pour la danse, les comédies musicales de Fred Astaire et Ginger Rogers. D’ailleurs, Tracey explique à son amie que son père est l’un des danseurs de Michaël Jackson. Les deux jeunes filles ont des caractères fort différents : Tracey est talentueuse, sûre d’elle et effrontée, la narratrice est plus réservée, moins douée et plus tournée sur la théorie. Une amitié qui perdure mais qui sera confrontée aux réalités de l’âge adulte.

Le roman de Zadie Smith montre en parallèle la vie de deux héroïnes sur une vingtaine d’années (80-2000). Nous voyons deux parcours de vie faits de choix différents pour deux jeunes filles au milieu social identique. Le récit de ses deux vies aborde de nombreux thèmes comme la question des origines, la place dans le monde (métisses, les deux filles n’appartiennent à aucun des deux mondes), la starification, le déterminisme social, le racisme, etc… « Swing time » est un roman foisonnant à l’écriture fluide qui souligne les désillusions de Tracey et de la narratrice. Aucun de leurs choix ne sera satisfaisant, leurs vies va osciller entre l’ombre et la lumière.

Entre ascension et désillusions, les destins de Tracey et de la narratrice se croisent et se séparent. Malgré quelques longueurs, j’ai eu plaisir à retrouver la plume de Zadie Smith dans cette fresque dont l’amitié et la danse en sont le cœur.

Un grand merci aux éditions Folio de m’avoir permis de retrouver la plume de Zadie Smith.

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Billy le menteur de Keith Waterhouse

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Stradhoughton, Yorkshire, Billy Fisher vit avec ses parents et sa grand-mère. Il travaille dans une société de pompes funèbres pour obéir à son père qui refuse de le voir végéter. Mais Billy a des rêves plus grands, il aimerait être humoriste et se produit déjà le soir dans un bar. D’ailleurs, un célèbre humoriste lui propose de venir à Londres pour tenter d’écrire pour lui. Ce matin-là, Billy est décidé à quitter sa petite ville de province pour la capitale. Il compte bien donner sa lettre de démission et réaliser son rêve, il n’aurait alors plus besoin de mentir à tout le monde et de s’inventer un monde parallèle où il se venge de son quotidien morose.

« Billy le menteur » est un classique de la littérature anglaise qui a été adapté au théâtre mais également au cinéma en 1963 par John Schlesinger. Comme Kingsley Amis, Keith Waterhouse fait partie des angry young men. « Billy le menteur » est très représentatif de ce courant de la littérature anglaise des 50’s. Billy est un jeune homme qui rejette totalement le modèle de ses parents issus de la classe ouvrière. Il ne veut surtout pas vivre comme eux, se retrouver coincé dans une petite ville de province pour reprendre le garage de son père. Le roman se déroule sur une journée et nous découvrons un jeune homme dilettante, ne prenant rien au sérieux et un peu tête-à-claques ! Billy est fiancé à deux jeunes filles et en aime une troisième. Il n’exécute pas le travail qui lui est demandé et cache chez lui des calendriers qu’il aurait du envoyer à ses clients. Il ment à chaque personne qu’il croise. Cette fameuse journée où nous le suivons, peut être décisive pour lui et il va devoir se dépêtrer de ses mensonges en cascade. Figure comique mais également symbolique de la colère qui habitait sa génération, Billy est un personnage complexe et finalement touchant dans sa quête d’émancipation.

« Billy le menteur » est un roman réaliste, la plume de Keith Waterhouse est brute, sans concession et elle n’est pas là pour faire joli ! En lisant le roman, son adaptation semble une évidence tant l’écriture est cinématographique, expressive.

« Billy le menteur » est un texte que j’ai eu plaisir à découvrir et qui est emblématique du mouvement des angry young men, peu connu en France. Il faut saluer le travail éditorial des éditions du Typhon qui nous permettent de redécouvrir cette génération d’auteurs anglais.

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La mystérieuse affaire de Styles de Agatha Christie

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Le capitaine Hastings est en permission de convalescence d’un mois à Londres après avoir été blessé au front. Il rencontre par hasard une ancienne connaissance, John Cavendish, qui lui propose de passer sa convalescence dans la maison de campagne de sa famille à Styles St Mary. Hastings était un habitué de la maison et il connait bien la famille Cavendish. En s’y rendant, il apprend que la mère de John vient de se remarier avec Alfred Inglethorp. Ce dernier est peu apprécié par les autres membres de la famille. Quelques temps après l’arrivée de Hastings à Styles Court, un drame se produit. Pendant une nuit, Mrs Inglethorp est prise de très violentes convulsions et s’effondre, morte, sur ses oreillers. Les médecins, venus sur place, ont des soupçons sur l’origine de la mort de Mrs Inglethorp. Hastings propose alors de faire venir l’une de ses connaissances, un ancien policier belge qui loge dans le village avec d’autres compatriotes : Hercule Poirot.

« Poirot était un petit homme d’allure extraordinaire. Bien que de petite taille, il avait un port très digne. Sa tête avait exactement la forme d’un œuf, et il la tenait toujours un peu penchée de côté. Sa moustache cirée était très raide et d’allure militaire. Il était toujours tiré à quatre épingles et je crois qu’un grain de poussière lui eût causé plus de douleur que la blessure d’une balle. Pourtant, ce petit homme bizarre, aux allures de dandy, qui, je le constatais avec regret, boitait péniblement, avait jadis été un des membres les plus célèbres de la police belge. Comme détective, son flair était surprenant, il avait accompli de véritables tours de force en débrouillant certaines des affaires les plus complexes de l’époque. »  Voici comment est décrit pour la première fois le célèbre détective belge ! Dans ce premier roman, on voit que Agatha Christie s’est beaucoup inspirée de Sherlock Holmes et du Dr Watson. « La mystérieuse affaire de Styles » est racontée à la première personne du singulier : comme Watson, Hastings raconte les exploits de son ami belge. Mais Agatha Christie ne gardera pas longtemps cette forme et Hastings ne sera pas toujours présent aux côtés de Poirot. Comme Watson avec Holmes, Hastings est le seul ami de Poirot, c’est également un ancien militaire. L’inspecteur Japp fait également son apparition dans cette première enquête et il est le pendant du Lestrade de Holmes.

Cette enquête est une parfaite entrée en matière. Poirot nous montre son talent, sa technique minutieuse pour résoudre une enquête, son intérêt pour les moindres détails. Sa personnalité, son élégance et sa suffisance sont déjà bien établies. Le capitaine Hastings, qui va souvent l’accompagner, l’aider, est un parfait faire-valoir qui ne peut rivaliser intellectuellement. Le pauvre semble toujours à côté de la plaque ! L’enquête est ici parfaitement menée, elle réserve les surprises nécessaires à un très bon whodunit.

« La mystérieuse affaire de Styles » est le premier roman d’Agatha Christie à mettre en scène Hercule Poirot et le personnage est déjà bien campé, bien construit.

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Bienvenue à High Rising d’Angela Thirkell

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Noël 1930, Laura Morland récupère son dernier fils, Tony, placé en pension pour le ramener dans leur maison de campagne à High Rising. Laura est une romancière à succès qui aime à s’éloigner de Londres pour retrouver la petite communauté de High Rising. Cette dernière est quelque peu perturbée par l’arrivée de la nouvelle secrétaire de George Knox, écrivain et ami de Laura. Elle semble vouloir tout mettre en oeuvre pour que son patron l’épouse et se montre, par moments, excessivement irascible. Elle l’est notamment avec Sybil, la fille de George, qui est mise à l’écart de la vie de son père. Le calme et la fine intelligence de Laura sont requis pour essayer d’améliorer la situation.

« Bienvenue à High Rising » est le premier roman d’Angela Thirkell, publié en 1933. J’avais découvert l’auteure avec son deuxième roman « Le parfum des fraises sauvages » , comédie pétillante et drôle qui se déroulait un été entre les deux guerres. « Bienvenue à High Rising » comporte les mêmes ingrédients qui donnent tant de plaisir à la lecture.Ce premier tome de la série du Barsetshire est plein de charme, celui de la campagne anglaise et celui de la gentry que l’on prend plaisir à côtoyer. Angela Thirkell nous offre une belle galerie de personnages truculents, attachants qui vivent en vase clos, rien ne reste jamais secret bien longtemps à High Rising ! A la tête de cette tribu se trouve Laura Morland, elle est veuve et mère de quatre enfants. Elle s’est mise à écrire pour subvenir  aux besoins de ses fils et leur offrir les meilleurs établissements scolaires. Indépendante, brillante, elle passe pourtant son temps à déprécier son travail notamment face aux livres de George Knox, historien érudit. Les remarques de Laura participent au ton humoristique du roman, comme son fils Tony est sa passion dévorante pour les trains.

« Bienvenue à High Rising » est une comédie de mœurs piquante, pleine de charme et d’humour. Un vrai délice de lecture so english !

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Forte tête de Edith Ayrton Zangwill

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Dans le Londres de 1909, Ursula Winfield, qui appartient à la haute société, est une jeune femme qui sort de l’ordinaire. Férue de chimie, elle a aménagé un laboratoire au grenier de la splendide maison de son beau-père et de sa mère à Kensington. Son travail est d’ailleurs reconnu puisqu’elle fera une allocution à la British Association. Ursula est bien loin des préoccupations des suffragettes dont les actions mettent la capitale en émoi. « Mon monde se divise en animaux, végétaux et minéraux ; non en hommes et en femmes. La différence entre les sexes m’apparait microscopique au regard de notre univers complexe et merveilleux. Je ne pense jamais au sujet, sauf de façon soudaine, lorsque je suis assez contente du résultat d’une de mes expériences et que je me heurte à une absurde barrière de sexe – comme si mon travail se résumait à des fanfreluches ! » Et pourtant, le chemin d’Ursula va bel et bien croisé celui des suffragettes et cela va bouleverser sa vie.

J’apprécie énormément les romans qui parlent du mouvement des suffragettes. J’étais donc très heureuse de découvrir que les éditions Belfond publiait ce roman datant de 1924 et qui avait été réédité récemment chez Persephone Books. « Forte tête » est un roman d’apprentissage dans un contexte historique très fort : le mouvement des suffragettes puis la première guerre mondiale. Ursula est un personnage très moderne. Elle est chimiste, Edith Ayrton Zangwill s’est ici inspirée de sa belle-mère Hertha Ayrton, physicienne de renom. Ursula évolue dans un monde exclusivement masculin et elle pense que le droit de vote sera accordé de manière naturelle et logique aux femmes. La violence des actions des suffragettes l’insupporte. Et pourtant, c’est bien le ralliement d’Ursula à cette cause que nous montre « Forte tête ». Le titre original du livre est « The call », l’appel. Il traduit bien l’état d’esprit d’Ursula, et ensuite celui de son fiancé Tony au moment de la guerre. Après avoir constaté, dans un tribunal, le peu de cas qu’il était fait des femmes, Ursula se sent appelée par la cause et son engagement deviendra de plus en plus fort, elle ira jusqu’à mettre sa vie en danger.

Edith Ayrton Zangwill n’évoque d’ailleurs pas que le sort d’Ursula. On voit également d’autres femmes face à une société patriarcale. Il y a la mère d’Ursula, Mme Hibbert, tout en froufrous et en toilettes délicates. Elle est beaucoup plus intelligente et sensible qu’elle ne le montre aux hommes mais elle se plie aux conventions et aux bonnes convenances (sa relation avec Ursula est particulièrement réussie). Autre exemple :  la pauvre Charlotte Smee, femme d’un des professeurs de chimie d’Ursula, n’a malheureusement pas eu d’enfants, son mari la délaisse et elle s’ennuie. La première guerre mondiale lui permettra de montrer toute l’étendue de ses capacités. Ce qui est formidable dans « Forte tête », c’est la manière dont le quotidien des femmes est détaillé. Il en est de même avec le mouvement des suffragettes dans lequel nous pénétrons et dont le fonctionnement nous est parfaitement montré.

« Forte tête » est un roman riche sur le plan historique et sur le plan de la psychologie de ses personnages. Il est le portrait d’une jeune femme moderne et déterminé. Mais il est également le récit d’une très belle et touchante histoire d’amour. Je vous recommande donc sans réserve ce formidable roman !

Merci aux éditions Belfond pour cette lecture.

Le cœur de l’Angleterre de Jonathan Coe

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Benjamin Trotter a 50 ans, il vient d’enterrer sa mère et a décidé de se rapprocher de son père, Colin, qui vit toujours près de Birmingham. Benjamin a revendu son appartement londonien pour acheter un ancien moulin sur les rives de Severn. Il espère pouvoir y achever le roman qu’il a commencé lorsqu’il était étudiant à Oxford. Lois, sa sœur, travaille comme bibliothécaire dans une ville où ne réside pas son mari. Deux foyers qui sont le résultat d’un terrible traumatisme datant des années 70 et dont Lois ne s’est jamais remise. Sa fille, Sophie, jeune enseignante en histoire de l’art, va rencontrer un moniteur d’auto-école, Ian, après plusieurs déceptions amoureuses. Elle décidera de l’épouser même s’ils n’ont pas grand chose en commun. La famille Trotter est en même mutation comme l’Angleterre.

Quel grand plaisir de retrouver les personnages de « Bienvenue au club » et « Le cercle fermé » ! Dans sa trilogie, Jonathan Coe étudie, analyse avec acuité et ironie l’Angleterre à trois moments : le basculement de l’Etat-providence vers l’élection de Thatcher, les années Blair et le Brexit. « Le cœur de l’Angleterre » débute en avril 2010 et s’achève en septembre 2018. De nombreux évènements sont présents dans le roman et interrogent les origines du Brexit et l’identité anglaise. Les causes sont multiples : les émeutes de 2011, la désindustrialisation du nord du pays ( une scène très émouvante nous montre Benjamin et son père visiter les ruines de l’usine où ce dernier travaillait), des hommes politiques carriéristes et jouant avec la destinée de leurs concitoyens (on voit bien que le référendum n’est qu’un pari pour David Cameron et que Boris Johnson n’a absolument aucune conviction politique, il suit l’air du temps), l’assassinat de Jo Cox. La fracture est bel et bien là, l’immigration est déjà un bouc-émissaire et le discours d’Enoch Powell de 1968n est évoqué à plusieurs reprises (contre l’immigration). Même les JO de Londres et sa cérémonie d’ouverture qui condense toute la culture anglaise, ne réussissent pas à redonner de l’unité au pays (la description de la cérémonie est un des grands moments du roman). Finalement, le Brexit était prévisible et il a suffi d’une idée stupide de David Cameron pour que la fracture du pays soit actée.

Même si le fond politique est essentiel, les personnages ne sont absolument pas secondaires. Nous suivons la famille Trotter depuis les années 70, nous avons vu les membres de la famille grandir, vieillir et ils sont devenus comme des amis que l’on prend plaisir à revoir. Il est tout à fait possible de lire « Le cœur de l’Angleterre » sans avoir lu les deux derniers romans mais il est évident que leurs histoires ont encore plus de profondeur lorsqu’on les connaît déjà. Benjamin reste le cœur du roman, celui autour de qui gravitent les autres personnages (sa famille, ses vieux amis Doug et Philip). « Le cœur de l’Angleterre » parle aussi du passage du temps, des souvenirs et de la mélancolie qui les accompagne. Au fil des pages, c’est le désabusement qui domine, la difficulté toujours forte à construire des relations humaines pérennes. Benjamin revit beaucoup ses souvenirs d’enfance et d’adolescence. La fin amène néanmoins une belle note lumineuse.

« Le cœur de l’Angleterre » est un véritable bonheur de lecture, Jonathan Coe est toujours excellent lorsqu’il analyse, radiographie son pays. Un roman intelligent, grinçant, drôle et terriblement émouvant.

 

Elmet de Fiona Mozley

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John Smythe est venu s’installer dans le Yorshire avec ses deux enfants : Cathy et Daniel. Le père ramène ses enfants sur les terres rurales de leur mère pour essayer de les protéger du monde. Ils vivent à la lisière d’un bois. John a construit de ses propres mains leur maison et il apprend à ses enfants à chasser et à profiter de ce que leur offre la nature. Mais l’on ne peut pas vivre en ermite bien longtemps. Le passé de John finit par le rattraper. Il gagnait sa vie dans des combats illégaux et servait parfois d’homme de main. C’est l’un de ses anciens employeurs qui va venir perturber le quotidien de la famille. Mr Pryce, propriétaire du terrain où les Smythe se sont installés, voudrait à nouveau profiter de la force incommensurable de John.

Le premier roman de Fiona Mozley, qui a été retenu sur la liste du Man Booker Prize 2017, a des allures de conte gothique. Le récit , dont le narrateur est Daniel, semble intemporel malgré quelques indications nous permettant de savoir qu’il se déroule à notre époque (comme les migrants qui se cachent dans un camion de marchandises). Le père est un homme dont la force est mythique, légendaire, le battre est de l’ordre de l’impossible. Il y a également dans le roman de Fiona Mozley des références à la littérature : « Les Hauts de Hurlevent » d’Emily Brontë avec les descriptions des paysages et Cathy qui évoque Heathcliff par sa rage ; Ted Hughes et ses « Vestiges d’Elmet ».

A côté de cela, l’auteure aborde des thématiques contemporaines. La petite communauté du Yorshire où la famille s’installe a été marquée par la révolution industrielle. De fermiers, ils sont devenus mineurs et aujourd’hui ils peinent à survivre dans une région où le travail manque. La terre ne leur appartient plus. Se dessine entre les pages de « Elmet » une confrontation des classes sociales. Autre sujet moderne dans ce conte : l’inversion des rôles, des genres entre Cathy et Daniel. La première est tournée vers l’extérieur, elle a de la force alors que Daniel, aux cheveux et aux ongles longs, préfère rester à la maison et discuter autour d’une tasse de thé.

Fiona Mozley est originaire du Yorkshire, elle est née à York et elle rend un vibrant hommage à la campagne de sa région d’origine avec de lyriques descriptions : « Le printemps surgit pour de bon, chargé de nuages de pollen et de martinets qui dansaient dans le ciel. Après un vol de plusieurs milliers de kilomètres, ces oiseaux se laissaient flotter dans le vent qui soufflait le chaud et le froid et détachait des chatons des arbres. (…) Les martinets planaient, plongeaient et traversaient cette masse d’air, qui pour eux devait rugir et gémir aussi fort qu’un océan, de façon à attraper le prochain courant d’air chaud et s’élever jusqu’à la crête. Ils étaient experts en ce domaine. Ils amenaient le véritable printemps ; pas celui qui faisait franchir à de timides pousses un sol encore pris par le givre, mais celui qui surgissait avec une féerie de couleurs, un ciel lumineux, des insectes qui déployaient leurs ailes et ces oiseaux qui nous avaient tant manqué et revenaient en force grâce à ce vent dominant de sud-ouest. » 

En dehors d’une fin un peu excessive, j’ai beaucoup aimé me plonger dans l’univers de Fiona Mozley et de son Yorkshire aussi brutal que beau.

Automne de Ali Smith

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Daniel Gluck, 101 ans, est dans le coma. Une seule personne vient lui rendre visite, Elisabeth Demand, qui était sa voisine lorsqu’elle était enfant. Elle lui fait la lecture à chaque fois qu’elle lui rend visite. Tous deux sont liés par une forte amitié malgré leur différence d’âge. Daniel lui parlait de peinture, de littérature, du pouvoir de l’imagination et du temps qui passe. Grâce à lui, Elisabeth s’est tournée vers des études d’histoire de l’art. Elle a fait une thèse sur Pauline Boty, seule artiste féminine du Pop Art anglais. Daniel l’a d’ailleurs très bien connue.

« Automne » est un roman très singulier qui peut paraître déroutant car il est constitué de fragments et il navigue entre fiction et réalité. Ali Smith a pour projet d’écrire quatre romans portant chacun sur une saison. Le thème central de « Automne » est le passage du temps, comment nous l’appréhendons. Le livre s’ouvre sur un rêve de Daniel qui s’interroge sur le fait d’être au paradis ou non. Nous sommes dans un espace temps indéfini, celui du coma du personnage. Ali Smith nous replonge ensuite dans la réalité, dans le quotidien de l’Angleterre. Le roman est le premier à avoir été publié après le référendum du Brexit. L’auteur nous montre un pays totalement divisé. « Partout dans le pays, les gens avaient le sentiment d’avoir fait ce qu’il ne fallait pas faire. Partout dans le pays, les gens avaient le sentiment d’avoir fait  ce qu’il fallait faire. Partout dans le pays, les gens avaient le sentiment d’avoir tout perdu. Partout dans le pays, les gens avaient le sentiment d’avoir tout gagné. » Dans ce pays en crise, Elisabeth semble peiner avec le quotidien. Elle est revenue ivre chez sa mère avec qui les relations, la communication sont difficiles. Durant tout le roman, Elisabeth essaie désespérément d’obtenir un nouveau passeport et se heurte à l’absurdité de l’administration. Elle est plus à l’aise avec l’art (j’ai découvert grâce au roman le travail et la vie tragiquement courte de Pauline Boty), les livres, Daniel lui avait dit : « Il faut toujours être en train de lire, dit-il. Même quand on ne lit pas réellement. Sinon, comment lirions-nous le monde ? » 

« Automne » dégage beaucoup de mélancolie en raison du Brexit qui représente la fin d’une ère et en raison de nombreuses réflexions sur le temps qui passe. Le roman fait des aller-retours entre la passé et le présent lorsqu’Elisabeth était enfant. Cette dernière se remémore ses promenades avec Daniel. Lors de l’une d’elle, il lui montra que le temps file en lançant sa montre dans un cour d’eau. Cette image est restée à l’esprit de jeune femme qui s’interroge beaucoup sur le temps qui passe, sur le fait que rien n’est immuable et sur la fugacité de la vie. Le fait d’ancrer le récit dans une saison participe pleinement à cette réflexion. Ali Smith nous offre des pages admirables décrivant l’automne. « Octobre passe en clin d’œil. Les pommes qui, il y a un instant encore, alourdissaient l’arbre, sont tombées, les feuilles jaunissent et rétrécissent. Le givre fait luire des millions d’arbres dans le pays. Ceux qui n’ont pas un feuillage persistant sont un mélange de splendeur et de sordide – d’abord rouge orangé puis dorées, leurs feuilles, puis marron, puis mortes. » 

Dans un roman très original et avec une très belle plume, Ali Smith évoque aussi bien l’Angleterre post-Brexit, que l’art, que le passage du temps et les relations humaines. J’ai hâte de lire le prochain pour voir comment les saisons s’articulent les unes avec les autres.