Bienvenue à High Rising d’Angela Thirkell

High rising

Noël 1930, Laura Morland récupère son dernier fils, Tony, placé en pension pour le ramener dans leur maison de campagne à High Rising. Laura est une romancière à succès qui aime à s’éloigner de Londres pour retrouver la petite communauté de High Rising. Cette dernière est quelque peu perturbée par l’arrivée de la nouvelle secrétaire de George Knox, écrivain et ami de Laura. Elle semble vouloir tout mettre en oeuvre pour que son patron l’épouse et se montre, par moments, excessivement irascible. Elle l’est notamment avec Sybil, la fille de George, qui est mise à l’écart de la vie de son père. Le calme et la fine intelligence de Laura sont requis pour essayer d’améliorer la situation.

« Bienvenue à High Rising » est le premier roman d’Angela Thirkell, publié en 1933. J’avais découvert l’auteure avec son deuxième roman « Le parfum des fraises sauvages » , comédie pétillante et drôle qui se déroulait un été entre les deux guerres. « Bienvenue à High Rising » comporte les mêmes ingrédients qui donnent tant de plaisir à la lecture.Ce premier tome de la série du Barsetshire est plein de charme, celui de la campagne anglaise et celui de la gentry que l’on prend plaisir à côtoyer. Angela Thirkell nous offre une belle galerie de personnages truculents, attachants qui vivent en vase clos, rien ne reste jamais secret bien longtemps à High Rising ! A la tête de cette tribu se trouve Laura Morland, elle est veuve et mère de quatre enfants. Elle s’est mise à écrire pour subvenir  aux besoins de ses fils et leur offrir les meilleurs établissements scolaires. Indépendante, brillante, elle passe pourtant son temps à déprécier son travail notamment face aux livres de George Knox, historien érudit. Les remarques de Laura participent au ton humoristique du roman, comme son fils Tony est sa passion dévorante pour les trains.

« Bienvenue à High Rising » est une comédie de mœurs piquante, pleine de charme et d’humour. Un vrai délice de lecture so english !

98190447_10223260732814580_3579874615813472256_n

 

Forte tête de Edith Ayrton Zangwill

610NzU9iAzL

Dans le Londres de 1909, Ursula Winfield, qui appartient à la haute société, est une jeune femme qui sort de l’ordinaire. Férue de chimie, elle a aménagé un laboratoire au grenier de la splendide maison de son beau-père et de sa mère à Kensington. Son travail est d’ailleurs reconnu puisqu’elle fera une allocution à la British Association. Ursula est bien loin des préoccupations des suffragettes dont les actions mettent la capitale en émoi. « Mon monde se divise en animaux, végétaux et minéraux ; non en hommes et en femmes. La différence entre les sexes m’apparait microscopique au regard de notre univers complexe et merveilleux. Je ne pense jamais au sujet, sauf de façon soudaine, lorsque je suis assez contente du résultat d’une de mes expériences et que je me heurte à une absurde barrière de sexe – comme si mon travail se résumait à des fanfreluches ! » Et pourtant, le chemin d’Ursula va bel et bien croisé celui des suffragettes et cela va bouleverser sa vie.

J’apprécie énormément les romans qui parlent du mouvement des suffragettes. J’étais donc très heureuse de découvrir que les éditions Belfond publiait ce roman datant de 1924 et qui avait été réédité récemment chez Persephone Books. « Forte tête » est un roman d’apprentissage dans un contexte historique très fort : le mouvement des suffragettes puis la première guerre mondiale. Ursula est un personnage très moderne. Elle est chimiste, Edith Ayrton Zangwill s’est ici inspirée de sa belle-mère Hertha Ayrton, physicienne de renom. Ursula évolue dans un monde exclusivement masculin et elle pense que le droit de vote sera accordé de manière naturelle et logique aux femmes. La violence des actions des suffragettes l’insupporte. Et pourtant, c’est bien le ralliement d’Ursula à cette cause que nous montre « Forte tête ». Le titre original du livre est « The call », l’appel. Il traduit bien l’état d’esprit d’Ursula, et ensuite celui de son fiancé Tony au moment de la guerre. Après avoir constaté, dans un tribunal, le peu de cas qu’il était fait des femmes, Ursula se sent appelée par la cause et son engagement deviendra de plus en plus fort, elle ira jusqu’à mettre sa vie en danger.

Edith Ayrton Zangwill n’évoque d’ailleurs pas que le sort d’Ursula. On voit également d’autres femmes face à une société patriarcale. Il y a la mère d’Ursula, Mme Hibbert, tout en froufrous et en toilettes délicates. Elle est beaucoup plus intelligente et sensible qu’elle ne le montre aux hommes mais elle se plie aux conventions et aux bonnes convenances (sa relation avec Ursula est particulièrement réussie). Autre exemple :  la pauvre Charlotte Smee, femme d’un des professeurs de chimie d’Ursula, n’a malheureusement pas eu d’enfants, son mari la délaisse et elle s’ennuie. La première guerre mondiale lui permettra de montrer toute l’étendue de ses capacités. Ce qui est formidable dans « Forte tête », c’est la manière dont le quotidien des femmes est détaillé. Il en est de même avec le mouvement des suffragettes dans lequel nous pénétrons et dont le fonctionnement nous est parfaitement montré.

« Forte tête » est un roman riche sur le plan historique et sur le plan de la psychologie de ses personnages. Il est le portrait d’une jeune femme moderne et déterminé. Mais il est également le récit d’une très belle et touchante histoire d’amour. Je vous recommande donc sans réserve ce formidable roman !

Merci aux éditions Belfond pour cette lecture.

Le cœur de l’Angleterre de Jonathan Coe

unnamed

Benjamin Trotter a 50 ans, il vient d’enterrer sa mère et a décidé de se rapprocher de son père, Colin, qui vit toujours près de Birmingham. Benjamin a revendu son appartement londonien pour acheter un ancien moulin sur les rives de Severn. Il espère pouvoir y achever le roman qu’il a commencé lorsqu’il était étudiant à Oxford. Lois, sa sœur, travaille comme bibliothécaire dans une ville où ne réside pas son mari. Deux foyers qui sont le résultat d’un terrible traumatisme datant des années 70 et dont Lois ne s’est jamais remise. Sa fille, Sophie, jeune enseignante en histoire de l’art, va rencontrer un moniteur d’auto-école, Ian, après plusieurs déceptions amoureuses. Elle décidera de l’épouser même s’ils n’ont pas grand chose en commun. La famille Trotter est en même mutation comme l’Angleterre.

Quel grand plaisir de retrouver les personnages de « Bienvenue au club » et « Le cercle fermé » ! Dans sa trilogie, Jonathan Coe étudie, analyse avec acuité et ironie l’Angleterre à trois moments : le basculement de l’Etat-providence vers l’élection de Thatcher, les années Blair et le Brexit. « Le cœur de l’Angleterre » débute en avril 2010 et s’achève en septembre 2018. De nombreux évènements sont présents dans le roman et interrogent les origines du Brexit et l’identité anglaise. Les causes sont multiples : les émeutes de 2011, la désindustrialisation du nord du pays ( une scène très émouvante nous montre Benjamin et son père visiter les ruines de l’usine où ce dernier travaillait), des hommes politiques carriéristes et jouant avec la destinée de leurs concitoyens (on voit bien que le référendum n’est qu’un pari pour David Cameron et que Boris Johnson n’a absolument aucune conviction politique, il suit l’air du temps), l’assassinat de Jo Cox. La fracture est bel et bien là, l’immigration est déjà un bouc-émissaire et le discours d’Enoch Powell de 1968n est évoqué à plusieurs reprises (contre l’immigration). Même les JO de Londres et sa cérémonie d’ouverture qui condense toute la culture anglaise, ne réussissent pas à redonner de l’unité au pays (la description de la cérémonie est un des grands moments du roman). Finalement, le Brexit était prévisible et il a suffi d’une idée stupide de David Cameron pour que la fracture du pays soit actée.

Même si le fond politique est essentiel, les personnages ne sont absolument pas secondaires. Nous suivons la famille Trotter depuis les années 70, nous avons vu les membres de la famille grandir, vieillir et ils sont devenus comme des amis que l’on prend plaisir à revoir. Il est tout à fait possible de lire « Le cœur de l’Angleterre » sans avoir lu les deux derniers romans mais il est évident que leurs histoires ont encore plus de profondeur lorsqu’on les connaît déjà. Benjamin reste le cœur du roman, celui autour de qui gravitent les autres personnages (sa famille, ses vieux amis Doug et Philip). « Le cœur de l’Angleterre » parle aussi du passage du temps, des souvenirs et de la mélancolie qui les accompagne. Au fil des pages, c’est le désabusement qui domine, la difficulté toujours forte à construire des relations humaines pérennes. Benjamin revit beaucoup ses souvenirs d’enfance et d’adolescence. La fin amène néanmoins une belle note lumineuse.

« Le cœur de l’Angleterre » est un véritable bonheur de lecture, Jonathan Coe est toujours excellent lorsqu’il analyse, radiographie son pays. Un roman intelligent, grinçant, drôle et terriblement émouvant.

 

Elmet de Fiona Mozley

image

John Smythe est venu s’installer dans le Yorshire avec ses deux enfants : Cathy et Daniel. Le père ramène ses enfants sur les terres rurales de leur mère pour essayer de les protéger du monde. Ils vivent à la lisière d’un bois. John a construit de ses propres mains leur maison et il apprend à ses enfants à chasser et à profiter de ce que leur offre la nature. Mais l’on ne peut pas vivre en ermite bien longtemps. Le passé de John finit par le rattraper. Il gagnait sa vie dans des combats illégaux et servait parfois d’homme de main. C’est l’un de ses anciens employeurs qui va venir perturber le quotidien de la famille. Mr Pryce, propriétaire du terrain où les Smythe se sont installés, voudrait à nouveau profiter de la force incommensurable de John.

Le premier roman de Fiona Mozley, qui a été retenu sur la liste du Man Booker Prize 2017, a des allures de conte gothique. Le récit , dont le narrateur est Daniel, semble intemporel malgré quelques indications nous permettant de savoir qu’il se déroule à notre époque (comme les migrants qui se cachent dans un camion de marchandises). Le père est un homme dont la force est mythique, légendaire, le battre est de l’ordre de l’impossible. Il y a également dans le roman de Fiona Mozley des références à la littérature : « Les Hauts de Hurlevent » d’Emily Brontë avec les descriptions des paysages et Cathy qui évoque Heathcliff par sa rage ; Ted Hughes et ses « Vestiges d’Elmet ».

A côté de cela, l’auteure aborde des thématiques contemporaines. La petite communauté du Yorshire où la famille s’installe a été marquée par la révolution industrielle. De fermiers, ils sont devenus mineurs et aujourd’hui ils peinent à survivre dans une région où le travail manque. La terre ne leur appartient plus. Se dessine entre les pages de « Elmet » une confrontation des classes sociales. Autre sujet moderne dans ce conte : l’inversion des rôles, des genres entre Cathy et Daniel. La première est tournée vers l’extérieur, elle a de la force alors que Daniel, aux cheveux et aux ongles longs, préfère rester à la maison et discuter autour d’une tasse de thé.

Fiona Mozley est originaire du Yorkshire, elle est née à York et elle rend un vibrant hommage à la campagne de sa région d’origine avec de lyriques descriptions : « Le printemps surgit pour de bon, chargé de nuages de pollen et de martinets qui dansaient dans le ciel. Après un vol de plusieurs milliers de kilomètres, ces oiseaux se laissaient flotter dans le vent qui soufflait le chaud et le froid et détachait des chatons des arbres. (…) Les martinets planaient, plongeaient et traversaient cette masse d’air, qui pour eux devait rugir et gémir aussi fort qu’un océan, de façon à attraper le prochain courant d’air chaud et s’élever jusqu’à la crête. Ils étaient experts en ce domaine. Ils amenaient le véritable printemps ; pas celui qui faisait franchir à de timides pousses un sol encore pris par le givre, mais celui qui surgissait avec une féerie de couleurs, un ciel lumineux, des insectes qui déployaient leurs ailes et ces oiseaux qui nous avaient tant manqué et revenaient en force grâce à ce vent dominant de sud-ouest. » 

En dehors d’une fin un peu excessive, j’ai beaucoup aimé me plonger dans l’univers de Fiona Mozley et de son Yorkshire aussi brutal que beau.

Automne de Ali Smith

519if8mROoL._SX195_

Daniel Gluck, 101 ans, est dans le coma. Une seule personne vient lui rendre visite, Elisabeth Demand, qui était sa voisine lorsqu’elle était enfant. Elle lui fait la lecture à chaque fois qu’elle lui rend visite. Tous deux sont liés par une forte amitié malgré leur différence d’âge. Daniel lui parlait de peinture, de littérature, du pouvoir de l’imagination et du temps qui passe. Grâce à lui, Elisabeth s’est tournée vers des études d’histoire de l’art. Elle a fait une thèse sur Pauline Boty, seule artiste féminine du Pop Art anglais. Daniel l’a d’ailleurs très bien connue.

« Automne » est un roman très singulier qui peut paraître déroutant car il est constitué de fragments et il navigue entre fiction et réalité. Ali Smith a pour projet d’écrire quatre romans portant chacun sur une saison. Le thème central de « Automne » est le passage du temps, comment nous l’appréhendons. Le livre s’ouvre sur un rêve de Daniel qui s’interroge sur le fait d’être au paradis ou non. Nous sommes dans un espace temps indéfini, celui du coma du personnage. Ali Smith nous replonge ensuite dans la réalité, dans le quotidien de l’Angleterre. Le roman est le premier à avoir été publié après le référendum du Brexit. L’auteur nous montre un pays totalement divisé. « Partout dans le pays, les gens avaient le sentiment d’avoir fait ce qu’il ne fallait pas faire. Partout dans le pays, les gens avaient le sentiment d’avoir fait  ce qu’il fallait faire. Partout dans le pays, les gens avaient le sentiment d’avoir tout perdu. Partout dans le pays, les gens avaient le sentiment d’avoir tout gagné. » Dans ce pays en crise, Elisabeth semble peiner avec le quotidien. Elle est revenue ivre chez sa mère avec qui les relations, la communication sont difficiles. Durant tout le roman, Elisabeth essaie désespérément d’obtenir un nouveau passeport et se heurte à l’absurdité de l’administration. Elle est plus à l’aise avec l’art (j’ai découvert grâce au roman le travail et la vie tragiquement courte de Pauline Boty), les livres, Daniel lui avait dit : « Il faut toujours être en train de lire, dit-il. Même quand on ne lit pas réellement. Sinon, comment lirions-nous le monde ? » 

« Automne » dégage beaucoup de mélancolie en raison du Brexit qui représente la fin d’une ère et en raison de nombreuses réflexions sur le temps qui passe. Le roman fait des aller-retours entre la passé et le présent lorsqu’Elisabeth était enfant. Cette dernière se remémore ses promenades avec Daniel. Lors de l’une d’elle, il lui montra que le temps file en lançant sa montre dans un cour d’eau. Cette image est restée à l’esprit de jeune femme qui s’interroge beaucoup sur le temps qui passe, sur le fait que rien n’est immuable et sur la fugacité de la vie. Le fait d’ancrer le récit dans une saison participe pleinement à cette réflexion. Ali Smith nous offre des pages admirables décrivant l’automne. « Octobre passe en clin d’œil. Les pommes qui, il y a un instant encore, alourdissaient l’arbre, sont tombées, les feuilles jaunissent et rétrécissent. Le givre fait luire des millions d’arbres dans le pays. Ceux qui n’ont pas un feuillage persistant sont un mélange de splendeur et de sordide – d’abord rouge orangé puis dorées, leurs feuilles, puis marron, puis mortes. » 

Dans un roman très original et avec une très belle plume, Ali Smith évoque aussi bien l’Angleterre post-Brexit, que l’art, que le passage du temps et les relations humaines. J’ai hâte de lire le prochain pour voir comment les saisons s’articulent les unes avec les autres.

Les sept morts d’Evelyn Hardcastle de Stuart Turton

9782355847264ORI

Lord Peter et Lady Helena Hardcastle, ainsi que leurs enfants Michaël et Evelyn, ont convié des amis et connaissances à un bal masqué dans leur propriété de Blackheath. Cette dernière n’est plus utilisée par la famille car elle fut le lieu d’un terrible événement dix-neuf plus tôt. Et il semble que le lieu soit maudit. Sebastian Bell, invité à la soirée, se réveille dans la forêt après avoir reçu un coup sur la tête. Il ne sait plus ce qu’il fait là mais ses souvenirs fragmentés le mettent en alerte. Une femme du nom d’Anna a été assassinée dans ces bois, il en est certain. Sebastian rejoint la demeure des Hardcastle pour demander à ce que des recherches soient lancées pour retrouver la mystérieuse Anna. Mais peut-on réellement se fier aux souvenirs d’un homme qui ne sait plus qui il est ?

Il est difficile de parler des « Sept morts d’Evelyn Hardcastle » car il faut préserver les nombreuses surprises qui attendent son lecteur. Au premier abord, le roman de Stuart Turton est un classique whodunit dans le plus pur esprit britannique. Nous sommes dans un manoir géorgien décrépi au début du XXème siècle. La famille aristocratique organise une grande soirée avec de nombreux invités. Ils sont entourés d’un majordome, de valets de pied, de femmes de chambre et de palefreniers. Un meurtre va entacher les réjouissances et l’ensemble du roman consistera à trouver l’assassin et ses motivations. « Les sept morts d’Evelyn Hardcastle » est une sorte de mixte entre » Downton Abbey » et le Cluedo !

Mais Stuart Turton réinvente totalement le genre du whodunit. Il nous invite dans une narration à la construction labyrinthique, tortueuse qui demande une certaine concentration (je dirai même qu’il nécessite quelques notes pour ne pas perdre le fil et en profiter totalement). En effet, le lecteur va voyager entre différents personnages et dans le temps. C’est vertigineux mais également très réjouissant pour le lecteur s’il accepte les règles du jeu. Et Stuart Turton réussit l’exploit de tenir un rythme effréné sur 544 pages sans que sa narration en pâtisse. Le dispositif est tellement original, tellement bien mené que j’ai craint la déception à la fin. Et cela n’a pas été le cas, le cap est tenu jusqu’à la dernière page. Chapeau à Stuart Turton d’avoir réussi son challenge !

« Les sept morts d’Evelyn Hardcastle » est un whodunit d’une grande originalité, totalement addictif pour le lecteur qui accepte le postulat de départ et qui tient totalement ses promesses de la première à la dernière page. Un premier roman ambitieux et audacieux qui renouvelle le genre et que je ne peux que vous conseiller si vous aimez les romans policiers à la Agatha Christie.

Une fille formidable de Mary wesley

Une-fille-formidable

Après avoir raccompagné à la gare ses deux voisins et amis, Jonty et Francis, Junon Marlowe, 17 ans, erre dans les rues de Londres alors que les bombardements du Blitz font rage. « Lorsque le chapelet de bombes tomba, elle se tapit près des grilles des maisons, son sac et ses chaussures plaqués sur les oreilles. Elle se mit à courir lorsque la dernière bombe explosa ; il fallait qu’elle atteigne le bout de la rue. (…) Quand l’homme la saisit par le coude et lui fit gravir le perron d’une maison, elle poussa un cri de terreur et d’indignation. Elle ouvrit la bouche pour protester tandis qu’il claquait la porte d’entrée derrière eux. » C’est ainsi que Junon fait la connaissance d’Evelyn Copplestone qui va l’abriter chez lui pour la nuit. Celui-ci est bien mal en point, il a été gazé pendant la 1ère guerre mondiale. Il décède d’ailleurs pendant la nuit. Junon s’enfuit mais elle ne sait pas où aller. Evelyn lui avait remis une lettre pour son père en Cornouailles. Junon va donc s’y rendre et ainsi fuir sa mère et son nouveau mari, Jonty et Francis qui sont bien plus que de simples amis.

Voilà bien longtemps que je souhaitais découvrir l’oeuvre de Mary Wesley et j’ai enfin franchi le pas avec « Une fille formidable ». C’est un roman qui m’a charmée par son humour, son côté irrévérencieux et ses deux personnages principaux. Mary Wesley situe son action en plein cœur de la guerre et nous montre bien les terribles ravages engendrées par celle-ci mais également par la précédente. Le cadre bucolique de Cornouailles, le ton de comédie n’empêchent pas les avions de s’abîmer en mer et les jeunes hommes de s’engager et de mourir trop tôt. Un personnage revient souvent dans le texte, le père de Junon, objecteur de conscience lors de la 1ère guerre mondiale, emprisonné pour cette raison. Il est mort depuis et son attitude a été beaucoup critiquée dans la famille. Néanmoins, Junon prend peu à peu conscience de son courage. Un antimilitarisme sous-jacent qu n’était pas pour me déplaire !

Mary Wesley parle aussi beaucoup du destin des femmes. Junon n’a reçu aucune éducation concernant son corps.  Sa mère , peu aimante, ne lui avait même pas expliqué qu’elle aurait un jour des règles. Junon est bien évidemment totalement ignorante de la sexualité. La naïveté de Junon se fracassera sur le mur de la réalité et sur la rouerie de soi-disant amis. Mais Junon n’est pas un personnage faible. En Cornouailles, dans la ferme de Robert Copplestone, elle se montre d’une grande force physique et mentale. Elle accomplit notamment des travaux d’homme et s’occupe des animaux allant ainsi à contresens de l’image de la femme dans les années 40. Heureusement en face d’elle, Robert Copplestone est un homme peu conventionnel, très ouvert d’esprit et près à faire fi de toutes les conventions sociales. Sa façon d’accueillir une Junon perdue nous le rend instantanément sympathique.

Mary Wesley aborde des thématiques modernes, mène son intrigue avec rythme et humour. « Une fille formidable » est un roman très plaisant dont les deux personnages principaux sont attachants et prêts à braver la morale. Il ne mes reste plus qu’à découvrir le reste de l’oeuvre de cette auteure.

Merci aux éditions Héloïse d’Ormesson pour cette découverte.

 

Une enfant de l’amour de Edith Olivier

D23444

Agatha Bodenham vient d’enterrer sa mère. Elle séjourne dans la maison de son enfance pour régler la succession, trier et donner les vêtements de sa mère, répondre aux lettres de condoléances. « Et puis un jour, alors qu’Agatha, paisiblement installée sur le banc blanc tout au bout de l’allée verdoyante, reprisait un bas de laine noire qu’elle comptait mettre pour se rendre à l’église le lendemain, plus absorbée pour une fois par son raccommodage que par ses rêves, Clarissa vint soudain s’asseoir à ses côtés sur le banc. Elle était plus petite encore que ne l’avait imaginé Agatha, et elle faisait moins que son âge, qui devait approcher des dix ou onze ans. » Le problème, c’est que Clarissa n’est pas réelle. Agatha s’était inventée une amie imaginaire lors de son enfance et voilà que celle-ci refait son apparition.

Le roman d’Edith Olivier a été publié en 1927 et il est édité aujourd’hui pour la 1ère fois en France. C’est un livre assez déroutant puisque je m’attendais à une intrigue plus étrange, plus tournée vers le surnaturel avec le retour de Clarissa. L’amie imaginaire de l’héroïne devient en effet visible par tous tant sa présence est désirée par Agatha. Le début du roman montre comment celle-ci va devoir expliquer et faire accepter la présence de cette enfant de 10 ans dans sa vie. Une fois Clarissa acceptée de tous, le roman prend un tour plus classique et nous voyons l’enfant grandir, s’épanouir et chercher à s’émanciper.

Finalement, « Une enfant de l’amour » est plus un portrait de femme qu’un roman surnaturel comme le laissait présager le début de l’intrigue. Certes Clarissa sera toujours qualifiée d’elfe à la peau transparente mais son quotidien est très concret. Elle est l’incarnation de ce que n’a pas vécu Agatha. Son enfance fut austère et surtout d’une extrêmement solitude. Elle fait de Clarissa une enfant joyeuse, gourmande, sociable, aimant les couleurs vives et souhaitant vivre des aventures (comme apprendre à conduire une voiture). Toutes ces caractéristiques ne peuvent, au fil du temps, qu’éloigner Clarissa d’Agatha. Elle est alors gagnée par la jalousie, la volonté de posséder entièrement de sa créature. Clarissa comble le vide dans la vie d’Agatha qui ne peut accepter de la voir s’éloigner et a peur de la perdre à jamais. Le portrait d’Agatha est touchant et triste tant il est emprunt de solitude, de manque d’amour et notre héroïne est finalement peu faite pour les joies de la vie.

« Une enfant de l’amour » est un roman surprenant puisqu’il déjoue les attentes de son lecteur passant d’une intrigue surnaturelle à une relation plus classique entre mère et fille. J’avoue que l’étrangeté du début m’a manquée dans le reste du roman.

10155931_10203975880148384_4123958224703969037_n

 

Le fantôme de Thomas Kempe de Penelope Lively

product_9782070633869_244x0

La famille Harrison vient d’emménager dans une nouvelle maison, dans la grande rue de Ledsham, la villa East End. « James apercevait la fenêtre de sa mansarde, qui donnait sur l’église. La maison était petite, carrée et confortable ; venir y habiter, cela avait été comme enfiler un vieux manteau. Elle avait un toit d’ardoises qui s’affaissait, une saillie à un bout, occupée autrefois par un four à pain, de grosses poutres, des escaliers qui grinçaient et des sols de pierre lézardés de fissures intéressantes, d’où surgissaient des cafards majestueux. » Le jeune James va rapidement comprendre qu’il n’y a pas que des cafards qui vivent dans sa chambre sous les toits. Tout commence par une pancarte portant le mention « Sorcellerie – Astrologie – Géomancie – Algémie ». Puis ce sont des portes qui claquent, des objets qui bougent tout seul. James finit par en déduire que la villa East End est hantée. Bientôt ce fantôme signera ses messages : Thomas Kempe. Et il va mettre un sacré bazar dans la famille Harrison. James va chercher un moyen de s’en débarrasser.

« Le fantôme de Thomas Kempe » de Penelope Lively est un classique jeunesse en Angleterre. Il allie histoire de fantômes et roman d’apprentissage. L’histoire de Thomas Kempe est très bien menée, elle monte en puissance au fur et à mesure de la lecture. Le fantôme finit en effet par totalement gâché la vie de James. Ce dernier est un enfant farceur ayant tendance à accumuler les bêtises. Les méfaits de Thomas Kempe vont malheureusement lui être imputés. James sait que ses parents sont très cartésiens et qu’ils n’accepteront jamais l’existence d’un fantôme. Le pauvre se trouve donc puni à tort et il supporte difficilement l’injustice. Et il ne peut parler de son problème car personne, y compris son meilleur ami Simon, n’arrive à croire à l’existence de Thomas Kempe. James doit se débrouiller seul. Il découvre dans les débris de sa maison, un journal datant du siècle dernier. Celui-ci appartenait à une femme vivant dans la villa East End et attendant l’arrivée de son neveu, Arnold. La tante et son neveu ont également reçu la visite de Thomas Kempe et à la lecture du journal, James se sent moins seul. Il développe même une amitié imaginaire avec Arnold. Il apprend alors à profiter de la nature, du plaisir de la pêche comme Arnold l’avait fait précédemment. Les descriptions de la nature de l’Oxfordshire sont d’ailleurs très belles et apportent beaucoup de douceur à l’histoire. Le personnage de James est très attachant et l’on suit ses aventures avec plaisir.

« Le fantôme de Thomas Kempe » est une charmante histoire de fantôme dont le personnage principal est très attachant.

60728797_2095469664079198_5876139590259048448_n

Le dimanche des mères de Graham Swift

A17871

C’était le 30 mars 1924, le jour du dimanche des mères. Chaque année à cette date, les aristocrates donnaient une journée de congé à leurs domestiques pour qu’ils rendent visite à leurs mères. Ces familles, portant pour nombre d’entre elles le deuil de leurs fils partis au front, voient le monde changé autour d’eux et essaient de s’accrocher à leurs traditions : « Étrange coutume que ce dimanche des mères en perspective, un rituel sur son déclin, mais les Niven et les Sheringham y tenaient encore, comme tout le monde d’ailleurs, du moins dans le bucolique Bershire, et cela pour une même et triste raison : la nostalgie du passé. Ainsi les Niven et les Sheringham tenaient-ils sans doute encore plus les uns aux autres qu’autrefois, comme s’ils étaient fondus en une seule et même famille décimée. » Jane Fairchild, la bonne des Niven, est orpheline. Ce n’est donc pas sa mère qu’elle ira voir ce 30 mars 1924 mais son amant, Paul Sheringham, fils de l’aristocratie qui va bientôt se marier. Ce 30 mars 1924, ils se retrouvent, pour la dernière fois et cette journée restera  à jamais gravée dans l’esprit de Jane.

Je découvre avec bonheur la plume de Graham Swift avec ce roman. A travers les détails de cette journée de 1924, l’auteur dessine le destin de Jane et nous montre en quoi ce 30 mars fut décisif dans sa vie. La lumière, les odeurs, les sensations s’inscrivent durablement dans son esprit et ils cristallisent ses envies, son ambition. Graham Swift, à travers quelques phrases disséminés dans le roman, nous projette dans le futur de Jane lorsqu’elle est très âgée. Le texte est sa réminiscence de ce jour crucial, les mots sont lumineux et nimbés d’une douce nostalgie.

Bientôt, après cette belle et chaude journée de 1924, Jane quittera les Niven et connaîtra une belle destinée. A l’apogée de Jane répond le déclin des grandes familles aristocratiques. L’après 1ère Guerre Mondiale sonne le glas d’un monde. La modernité va peu à peu balayer les traditions de cette classe sociale qui se pensait éternelle. Les domestiques, comme Jane, peuvent aspirer à une autre vie. La série « Downton Abbey » ou « La partie de chasse » de Isabel Colegate montraient bien ce basculement, cette disparition lente mais inéluctable des traditions de l’aristocratie anglaise. Un monde disparaît pour laisser sa place à un autre.

« Le dimanche des mères » est un roman remarquable de concision éclairé par une écriture splendide, sensible et subtile.

 

10155931_10203975880148384_4123958224703969037_n