L’évaporée de Wendy Delorme et Fanny Chiarello

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Eve a quitté Jenny du jour au lendemain sans aucune explication. L’évaporée, comme la surnomme Jenny, a laissé toutes ses affaires dans la maison de sa compagne. Cette dernière ne cesse de se questionner sur leur relation et ne perd pas espoir de revoir venir celle qu’elle a aimé éperdument. Pendant ce temps, Eve doit essayer de guérir de blessures qui ont ressurgi de son passé. 

« Depuis que j’ai lu l’incipit de ce livre, je sais qu’il est possible de vivre une même histoire en deux narrations totalement différentes. Et que l’expérience de chaque être en ce monde est une solitude vraiment irrémédiable. » « L’évaporée » est écrit à quatre mains et nous propose d’explorer alternativement les deux faces de cette rupture. Fanny Chiarello a écrit les chapitres concernant Jenny, tandis que Wendy Delorme, dont j’ai adoré le roman précédent, a rédigé ceux qui concernent Eve. Deux points de vue, deux écritures qui donnent vie, corps et chair à deux femmes qui se sont aimées puis séparées. Cette construction en parallèle nous permet de comparer et de comprendre les points de vue, les ressentis des deux femmes.

Et ces deux femmes sont fort différentes. Jenny est écrivaine, elle s’est retirée à la campagne, est revenue à la terre. « Elle me console de mes illusions perdues, me réconcilie avec mon espèce et, un jour, elle me fera un linceul moelleux et chaud, généreux. » Jenny est en quête d’absolu, l’amour chez elle ne souffre aucune compromission. Eve est journaliste, parisienne, elle a été mariée et est mère de deux enfants. Elle est plus distante et semble ne plus rien attendre de l’amour. Les deux autrices nous offrent une analyse fine de celle qui reste et de celle qui part, l’une et l’autre déjouent nos attentes quant aux rôles qui leur sont assignés au départ.

Dans les propos des deux femmes se dessine également un questionnement sur la création et notamment sur la manière dont les écrivains se nourrissent de ce qui les entoure pour créer. L’écrivain doit-il se fixer des limites pour éviter de faire souffrir ses proches ? Les mots peuvent en effet devenir des armes tranchantes…

« L’évaporée » est un texte formidablement écrit. Les deux voix, toutes en poésie et en sensibilité, se marient merveilleusement bien. Un dispositif littéraire original qui fonctionne grâce à deux autrices inspirées.

Le magicien de Colm Toibin

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J’avais découvert Colm Toibin avec sa biographie romancée de Henry James « Le maître ». J’étais donc ravie de retrouver l’auteur irlandais dans le même exercice. « Le magicien », surnom donné à Thomas Mann par ses enfants, est une fresque familiale couvrant la vie de l’auteur de « La montagne magique » de 1891 à Lübeck à 1950 à Los Angeles. Colm Toibin passe assez rapidement sur l’enfance et la jeunesse de Thomas Mann, de nombreux drames émaillent sa vie, et il se concentre sur la période de la seconde guerre mondiale. Ce choix m’a semblé pertinent et c’est ce qui m’intéressait le plus dans la vie de l’écrivain allemand. Durant la première guerre mondiale, Thomas Mann était un nationaliste, un va-t-en-guerre. Même s’il n’a jamais soutenu le parti national-socialiste, il a mis du temps à le dénoncer publiquement. Et c’est cette hésitation qui m’intéressait chez lui, notamment au regard des positions très fortes de ses deux aînés Erika et Klaus.

Colm Toibin n’édulcore pas son portrait de Thomas Mann. Il nous livre un portrait lucide, celui d’un homme qui ne fut ni un héros ni un antihéros mais avant tout un écrivain. En attendant 1930 pour dénoncer le régime nazi, il retarde le moment où ses livres seront interdits à la vente. Lui, qui est supposé incarner la quintessence de l’âme allemande, n’a pas su voir ce qui arrivait à son pays. « Rien ne l’avait préparé à devoir fuir son propre pays. Il n’avait pas su déchiffrer les signes avant-coureurs. Il avait échoué à comprendre l’Allemagne, ce lieu-là même qui était censé être gravé dans son âme. » Thomas Mann est d’ailleurs montré comme un homme en retrait, absent au monde et aux siens. Son rapport à ses enfants est extrêmement conflictuel. La littérature passe toujours avant eux. Colm Toibin ne cache pas non plus le penchant de Thomas Mann pour les jeunes hommes mais également son besoin de respectabilité. C’est pourquoi il épouse Katia dont la famille est bourgeoise et cultivée. Cette biographie la montre comme le personnage central de la famille et Colm Toibin souligne sa vive intelligence.

En plus du portrait de la famille Mann, Colm Toibin explique à plusieurs reprises la genèse, le point de départ des principaux romans de l’écrivain allemand. On voit à quel point il observe ce qui l’entoure, il réutilise ce qu’il vit, ce qu’il ressent pour nourrir ses œuvres de fiction, ce qui lui sera reproché par ses enfants.

« Le magicien » est le résultat d’impressionnantes recherches de la part de Colm Toibin. Malgré quelques longueurs, le portrait de Thomas Mann et de sa famille est captivant et fascinant.

Traduction Anna Gibson

Trois sœurs de Laura Poggioli

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« Krestina, Angelina et Maria sont sœurs. Elles avaient 19,18 et 17 ans le 27 juillet 2018 quand elles ont tué leur père Mikhaïl Sergueïevitch Khatchatourian. » Ce meurtre est le résultat d’années de maltraitance, d’humiliations et de violences sexuelles. Ce terrible fait divers a beaucoup divisé la Russie sur la question de la légitime défense et des violences domestiques. Laura Poggioli, qui a vécu en Russie lorsqu’elle était étudiante, a voulu comprendre cet évènement tragique et sa résonnance dans la société russe. L’histoire des sœurs Khatchatourian lui a également tendu un miroir reflétant sa propre histoire et celle des femmes de sa famille.

« Trois sœurs » est un texte hybride qui mélange l’histoire romancée des sœurs Khatchatourian, l’analyse des violences intra-familiales en Russie et un récit plus personnel et cathartique. Les deux premiers sont très intéressants et bénéficient de la connaissance profonde de l’autrice de ce pays. Le poids du patriarcat reste très marqué en Russie. Laura Poggioli explique que les violences domestiques devaient rester dans le domaine privé et se régler en famille. « (…) si l’Etat s’en mêlait, y regardait de trop près, ça risquait de mettre en danger l’équilibre même des familles et l’existence des valeurs traditionnelles. » Ce qui est également aberrant, c’est la manière dont ces violences sont utilisées dans la rivalité avec l’Occident. Les femmes s’y expriment dorénavant, la parole s’y est libérée, elle ne peut donc pas l’être en Russie. 

Les passages concernant sont histoire personnelle, ses relations aux hommes m’ont moins intéressée et m’ont semblée superflus par rapport au reste du livre. Le récit de la vie des trois sœurs, l’analyse de la société russe, la passion de l’autrice pour ce pays forment un ensemble cohérent qui n’avait besoin qu’aucun rajout. Chaque fois qu’elle nous fait sortir de la Russie, j’ai eu l’impression de m’éloigner du véritable sujet du livre. 

Même si « Trois sœurs » s’éparpillent dans des genres différents, l’histoire des sœurs Khatchatourian et l’analyse du fait divers par Laura Poggioli sont édifiantes.

Nettoyage à sec de Joris Mertens

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François mène une vie solitaire à Bruxelles. Sa routine l’amène chaque jour au kiosque de Maryvonne, le seul rayon de soleil de sa journée, pour jouer au lotto. Il se rend ensuite au café Monaco avant de rejoindre la blanchisserie Bianca où il est livreur. Pas d’augmentation en vue malgré sa rigueur et son assiduité, rien ne semble vouloir éclaircir ou alléger la morne vie de François. La météo semble également se liguer contre lui, une pluie drue ne cesse de tomber. Lors d’une livraison, le destin semble enfin sourire à François.

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J’avais été enchantée par « Béatrice », la précédente bande dessinée de Joris Mertens que je vous recommande à nouveau. Cette fois encore, la BD de Joris Mertens est un bijou graphique. Il joue allègrement avec la composition des pages : plein et double page, découpage à la verticale, à l’horizontale, encadrement blanc et noir quand le destin de François semble vouloir basculer, c’est un régal à lire. Le dessin est également somptueux, très sombre, la pluie et le ciel bas donnent le ton à l’histoire. Celle-ci se déroule dans un décor très urbain. Le macadam, les immeubles, les embouteillages nous plongent dans Bruxelles qui est bien plus qu’un décor. 

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Le scénario de « Nettoyage à sec » est celui d’un roman noir, où comment la vie d’un homme ordinaire peut basculer. La vie de François ne connaît que peu de lumière et malgré son austérité, il nous est rapidement sympathique. La vie, dont il rêve, s’esquisse dans quelques cases lumineuses. On aimerait que le destin lui offre une seconde chance et que la pluie cesse de détremper son costume noir.

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Le graphisme de Joris Mertens, sa mise en page sont une nouvelle fois saisissants et remarquables. « Nettoyage à sec » confirme le talent du dessinateur belge qui a créé en deux bandes dessinées un univers singulier.

Le royaume désuni de Jonathan Coe

« C’était l’époque du jubilé d’argent de la reine, je me souviens, et pendant un temps on aurait dit que tout le monde chantait soit l’hymne national, soit le « God save the Queen » des Sex Pistols. D’une certaine façon, c’était incroyablement révélateur de votre psyché nationale, le fait que ces deux chansons puissent être simultanément sur toutes les lèvres. (…) J’ai passé trois mois à Londres et à la fin, j’étais tombé amoureux de tout ce que j’y avais découvert, la musique british, la littérature british, la télévision british, le sens de l’humour… Je me suis même mis à apprécier la cuisine. Je trouvais qu’il y avait là une énergie et une inventivité qu’on ne voyait nulle part ailleurs en Europe, et tout ça sans se prendre au sérieux, avec cette extraordinaire ironie tellement propre aux Britanniques. Et maintenant, qu’est-ce que fait cette même génération ?! Elle vote pour le Brexit, et pour Boris Johnson ? Qu’est-ce qui leur est arrivé ? »

Jonathan Coe tente de répondre à cette épineuse question dans son dernier roman « Le royaume désuni ». Il choisit de le faire au travers de la famille de Mary Clarke et de sept moments clefs de l’Histoire contemporaine du Royaume-Uni, du 8 mai 1945 à mai 2020. La plupart de ces évènements ont trait à la famille royale, ce qui montre l’importance des Windsor pour les anglais du point de vue symbolique et ces cérémonies rythment leur vie. Même ceux  qui sont contre la monarchie suivent les retransmissions télévisuelles de ces moments. « Le royaume désuni » s’inscrit dans la lignée du « Cœur de l’Angleterre », Jonathan Coe y entremêle l’intime et le collectif avec tendresse et une ironie toujours aussi mordante. Il est également lucide sur l’histoire, la politique. L’antagonisme entre l’Union Européenne et le Royaume-Uni est ici parfaitement analysé. L’auteur nous offre un chapitre aussi drôle qu’affligeant sur la guerre du chocolat à Bruxelles (la famille de Mary Clarke réside à Bournville, banlieue de Birmingham, siège historique de Cadbury). Dans ce même chapitre, il fait un portrait très pertinent de Boris Johnson en clown inconséquent et opportuniste.

Ce qui est très beau et touchant dans « Le royaume désuni », c’est que Jonathan Coe met dans son roman des personnages croisés dans ses œuvres précédentes comme Thomas Foley, le héros de « Expo 58 », ou la famille Trotter de sa trilogie « Les enfants de Longbridge ». Il nous donne ainsi l’impression d’assister à la construction d’une œuvre où les textes se répondent et se complètent. Jonathan Coe a également écrit un chapitre plus personnel où il s’adresse à nous à travers le personnage de Peter, le fils de Mary qui est inspiré de sa propre mère, pour nous parler d’un moment douloureux.

« Le royaume désuni » est de facture classique, le récit est fluide et savoureux. Comme toujours, Jonathan Coe est un brillant chroniqueur de l’histoire contemporaine de son pays. Entre ironie et tendresse pour ses personnages, il m’a une nouvelle fois totalement conquise.

Traduction Marguerite Capelle

La femme du deuxième étage de Jurica Pavicic

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« Le monde n’est qu’une suite rectiligne de dominos mettant à bas d’autres dominos, eux-mêmes abattant les suivants, sans autre alternative. Ils tombent les uns après les autres, dans un corridor à sens unique, sans fenêtre ni bifurcation possible. » Le premier domino à tomber dans la vie de Bruna est une soirée où son amie Suzana l’entraîne. Elle y fait la connaissance de Frane qui veut devenir marin. Rapidement les liens se tissent pour aboutir à un mariage. Le couple emménage alors au deuxième étage de la maison édifiée par les parents de Frane. Au premier étage vit Anka, sa mère. Frane part de longs mois en mer, laissant sa jeune épouse en tête-à-tête avec sa mère. Deux ans après l’emménagement du couple, Bruna purge une peine de prison pour l’assassinat de Anka.

Les faits nous sont connus dès les premières pages, Jurica Pavicic désamorce d’emblée le possible côté thriller de son roman. ce n’est pas le crime qui l’intéresse mais ce qui a mené Bruna à le commettre. « La femme du deuxième étage » est le récit d’une vie gâchée mais également de la banalité du crime. La narration alterne entre la vie de Bruna en prison et son quotidien avant et après le crime. La jeune femme se voulait libre, rêvait sa vie avec son mari. Mais rien de ce qu’elle espérait n’est arrivé. Bruna en vient à envier la vie de sa mère, mille fois plus légère et insouciante que la sienne.

Le ton du roman est froid, presque morose et profondément mélancolique. Il reflète le quotidien répétitif de Bruna qui ne cesse d’imaginer la vie qu’elle aurait pu avoir si elle n’était pas allée à cette soirée avec Suzana. L’histoire de Bruna se déroule avec en toile de fond une Croatie en pleine mutation, entre séquelles du communisme et tourisme de masse.

Dans un roman très sombre, Jurica Pavicic décortique l’engrenage qui peut mener une femme ordinaire au crime. J’ai beaucoup apprécié la construction du roman et son ton nostalgique. Il me reste maintenant à découvrir « L’eau rouge », le précédent roman de l’auteur, dont j’ai entendu beaucoup de bien.

Traduction Olivier Lannuzel

39 bonnes raisons de transformer des obsèques hawaïennes en beuverie de Kristiana Kahakauwila

Le titre original du recueil de Kristiana Kahakauwila est « This is paradise », le titre de la nouvelle qui ouvre le livre et où elle montre l’envers de l’image idyllique que se font les touristes d’Hawaï. « Nous échangeons un regard, une bouffée de colère nous monte au visage. Nos familles gagnent à peine de quoi joindre les deux bouts, les promoteurs pillent nos terres et les vieilles compagnies sucrières contrôlent toujours notre accès à l’eau. Non seulement le paradis ne nous appartient plus, mais nous devons endurer le spectacle de sa destruction par des étrangers. » Mais le choix du titre français est tout autre, il met en avant la nouvelle la plus originale du recueil dont le titre serait en soi une bonne raison pour l’ouvrir. Kristiana Kahakauwila y dresse donc la liste des bonnes raisons pour boire à un enterrement : le sermon du pasteur, les pleurs des cousins, les histoires de famille, les coqs de combat qui chantent, les taties qui gavent les autres de desserts faits maison, etc… Cette nouvelle est un concentré des thèmes abordés dans le livre. Hawaï est à la fois américaine et polynésienne, traditionnelle et moderne, on y parle le pidgin (créole hawaïen) autant que l’anglais. Les locaux s’y méfient des touristes tout en sachant qu’ils participent grandement à l’économie.

Deux thèmes se détachent des six nouvelles du recueil : le rapport au père (ici, il y a beaucoup de secrets, de dissimulation qui protègent ou non les enfants) ; l’appartenance à Hawaï, la question des origines. Les deux thématiques peuvent s’entrelacer, que deviennent les relations familiales lorsque l’on quitte Hawaï pour un autre état ? L’autrice capture avec intelligence et talent les différents aspects de son île, la beauté et la précarité des relations humaines.

Avec empathie et un grand talent d’observatrice, Kristiana Kahakauwila parle des tiraillements d’un peuple qui ne cesse de questionner son identité. Ses nouvelles sont touchantes, drôles, parfaitement maitrisées. Il faut saluer également le travail de la traductrice, Mireille Vignol, qui a œuvré pour conserver l’originalité du pidgin utilisé dans les nouvelles.

Traduction Mireille Vignol

Beautiful world, where are you de Sally Rooney

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Alice, une jeune écrivaine à succès, est venue s’installer dans l’ancien presbytère d’un village du nord-ouest de l’Irlande. Par l’intermédiaire de Tinder, elle fait la connaissance de Félix qui est manutentionnaire dans un entrepôt. Alice se remet d’une dépression et elle reprend contact avec sa meilleure amie Eileen. Celle-ci réside à Dublin où elle est assistante éditoriale dans une revue littéraire. Elle vient de vivre une rupture douloureuse et se rapproche de Simon, un ami d’enfance amoureux d’elle depuis des années.

Le récit des vies des deux jeunes femmes se fait en alternance avec les emails qu’elles s’écrivent. Au travers de leurs échanges épistolaires, elles abordent des thèmes variés comme la politique, la déliquescence du monde, la religion, la maternité, l’art et bien entendu leurs difficultés intimes et amoureuses. Comme dans ses deux précédents romans, Sally Rooney nous montre le malaise d’une génération, son désabusement face au monde qu’on leur a laissé. « C’est malheureux qu’on soit toutes les deux nées au moment où le monde prenait fin. Après ça, il n’y avait plus aucune chance ni pour la planète ni pour nous. Mais peut-être que ce n’est que la fin d’une civilisation, la nôtre, et qu’une autre lui succédera à un moment. Dans ce cas, nous sommes dans la dernière pièce éclairée avant les ténèbres, pour témoigner. » Mais ce sont finalement les relations amoureuses et amicales qui préoccupent avant tout nos quatre personnages puisqu’ils leur semblent que seules ces relations valent la peine. Elles les malmènent, les font souffrir, les font se questionner profondément mais elles restent leur seule réponse face au chaos du monde.

Comme pour les deux précédents romans, je suis restée à distance des personnages tout en ayant plaisir à lire la prose de Sally Rooney. Les échanges d’emails entre les deux jeunes femmes sont un peu trop intellectualisés, ils finissent par relever plus de la pose que d’un échange naturel. A la fin du roman, je me suis sentie plus proche d’eux, probablement parce que la correspondance entre Alice et Eileen s’interrompt. Leurs caractères, leurs motivations se dévoilent plus dans les derniers chapitre notamment grâce à Félix, qui est le personnage qui m’a le plus convaincue.

Des trois romans de Sally Rooney, « Où es-tu monde admirable » est celui qui m’a le plus séduite même si l’empathie avec les personnages n’est toujours pas pleinement au rendez-vous.

Les enfants endormis d’Anthony Passeron

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Arrière pays niçois, les Trente Glorieuses ont été profitables à la famille d’Anthony Passeron. Leur boucherie-charcuterie a bien prospéré dans leur petite ville rurale. Leur fils aîné, Désiré, sera le premier à obtenir le bac et une bonne place chez le notaire. Mais Désiré rêve d’une autre vie, il étouffe dans l’étroitesse de l’univers de ses parents. C’est ainsi qu’il part à l’aventure à Amsterdam. Il en revient accro à l’héroïne. Et c’est sans difficulté qu’il en trouve sur la Côte d’Azur, les seringues circulent, s’échangent. A la honte de voir Désiré voler médicaments, bijoux de famille et argent du commerce pour se payer ses doses, va bientôt s’ajouter celle d’une maladie inconnue et dévastatrice : le SIDA.

Dans « Les enfants endormis », Anthony Passeron fait le récit en parallèle de deux courses contre la montre : celle des médecins et celle de Désiré et de sa famille. La première retrace la propagation rapide de la maladie sur des populations marginalisées : les homosexuels, les drogués, les africains et haïtiens. L’auteur retrace minutieusement les avancées, les échecs des chercheurs pour identifier le virus et ses modes de contamination, la concurrence entre les équipes françaises et américaines, le peu d’intérêt des autorités pour cette maladie et enfin la recherche d’un traitement.

Face au travail opiniâtre des chercheurs, il y a la vie de Désiré, celle de sa compagne et de leur fille Émilie. Tous trois ont contracté la maladie. Plongée au départ dans le déni, Louise, la mère de Désiré, va se révéler une combattante acharnée passant ses journées à l’hôpital auprès de son fils si prometteur puis de sa petite fille, bravant les humiliations et le mépris. La grand-mère d’Anthony Passeron est une femme admirable qui dépasse ses préjugés, ses peurs pour accompagner les siens dans un combat malheureusement perdu d’avance.

La force du livre d’Anthony Passeron se situe dans cette construction qu’il réussit à parfaitement équilibrer. La partie scientifique est passionnante, très documentée tout en restant abordable et compréhensible. La partie familiale est émouvante, leur combat est bouleversant mais l’auteur ne tombe jamais dans le pathos et c’est avec beaucoup de dignité qu’il sort de l’oubli son oncle Désiré.

« Les enfants endormis » est, pour moi, l’un des livres marquants de cette rentrée littéraire. Un récit intime et sociologique touchant où Anthony Passeron rend hommage à son oncle Désiré, à tous ceux qui tombèrent malade dans l’indifférence générale et aux quelques médecins qui s’intéressèrent à eux dès le début.

Quand tu écouteras cette chanson de Lola Lafon

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« Le 18 août 2021, j’ai passé la nuit au Musée Anne Frank, dans l’Annexe. Je suis venue en éprouver l’espace car on ne peut éprouver le temps. On ne peut pas se représenter la lourdeur des heures, l’épaisseur des semaines. Comment imaginer vingt-cinq mois de vie cachés à huit dans ces pièces exiguës ? Alors, tout la nuit, j’irai d’une pièce à l’autre. J’irai de la chambre de ses parents à la salle de bain, du grenier à la petite salle commune, je compterai les pas dont Anne Frank disposait, si peu de pas. » C’est à un lieu vide que se confronte Lola Lafon, un lieu où l’absence de ses habitants résonne terriblement. Otto Frank, le seul survivant, a voulu que l’Annexe soit ainsi conservée lorsqu’elle est devenue un musée dans les années 60. Le texte passionnant et bouleversant de l’autrice nous offre un nouvel éclairage sur le journal d’Anne Frank et sur sa postérité. La jeune fille a commencé à écrire le 12 juin 1942 sans intention d’être lue. En mars 1944, le ministre de l’Education des Pays-Bas demande aux hollandais de garder leurs journaux intimes qui pourront être lus comme des témoignages. A partir de ce moment, Anne Frank n’écrit plus pour elle mais pour nous, pour être lue un jour. Et cela change tout puisque le journal n’est plus un texte spontané mais une œuvre réfléchie, retravaillée. Et c’est bien ainsi qu’il faudrait le lire, l’étudier. Lola Lafon revient également sur la postérité du journal et de sa jeune autrice. Anne Frank devient une icône, son texte est adapté au théâtre, au cinéma, il est tronqué, modifié pour cacher l’horrible réalité de la mort de la jeune fille. Celle-ci est également sujet à la haine et au négationniste dès la publication du journal.

La confrontation avec Anne Frank est aussi l’occasion pour Lola Lafon d’affronter ses propres fantômes et c’est sans doute ce qui m’a le plus émue dans son texte. « Plutôt que savoir, il faudrait dire que je connais cette histoire, qui est aussi celle de ma famille. Savoir impliquerait qu’on me l’ait racontée, transmise. Mais une histoire à laquelle il manque des paragraphes entiers ne peut être racontée. Et l’histoire que je connais est un récit troué de silences, dont la troisième génération après la Shoah, la mienne, a hérité. » A la mort de certains de ses proches en camps de concentration, s’ajoutent l’enfance en Roumanie, un adolescent croisé brièvement qui sera victime d’un autre génocide.

Avec une infinie pudeur, Lola Lafon réussit à se confronter à sa lourde histoire familiale, tout en la mêlant à celle d’Anne Frank. Un texte douloureux et saisissant.