Intempéries de Rosamond Lehmann

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Londres 1930, Olivia Curtis habite chez sa cousine Etty et elle travaille comme assistante pour une amie photographe. Elle ne vit plus avec son mari mais le divorce n’est pas envisageable. Olivia mène une vie bohème et pauvre. Elle semble être passée à côté de sa vie, contrairement à sa sœur Kate, mariée et mère de famille. En rentrant chez ses parents, elle rencontre dans le train Rollo Spencer. Ce dernier est le frère de sa grande amie d’enfance Marigold. Lors de son premier bal, le jeune homme lui avait fait forte impression. Ses retrouvailles vont se prolonger et se transformer en liaison alors que Rollo est également marié.

Nous avions quitté Olivia Curtis au sortir de l’adolescence dans « L’invitation à la valse« . La vie et ses possibles s’offraient alors à elle. Nous la retrouvons désenchantée, vulnérable, incertaine quant à son avenir. Sa liaison avec Rollo est une planche salvatrice sur laquelle elle peut s’appuyer. Elle remplit un vide dans la vie d’Olivia mais également dans celle de Rollo dont la vie conjugale n’est pas très heureuse. Rosamond Lehmann décrit avec minutie, acuité la liaison adultère d’Olivia et Rollo. Leurs sentiments sont détaillés : le désir, la culpabilité, la jalousie, la désillusion. Chacun des deux protagonistes est observé finement dans les soubresauts de leur histoire.

« Intempéries » est un roman moderne par son fond et sa forme. Rosamond Lehmann utilise à nombreuses reprises le flux de conscience des différents personnages. Il s’intercale avec le récit, les dialogues, nous plongeant ainsi  dans l’esprit de chacun des protagonistes. L’auteure réalise ce passage entre l’extérieur et l’intérieur avec une grande fluidité. Le roman est moderne également dans ses thèmes. Même si sa vie est difficile, Olivia assume son choix de vie à l’écart des codes sociaux de l’époque et la liberté induite par celui-ci. Une scène m’a marquée et elle a choqué au moment de la publication du roman en 1936. Rosamond Lehmann raconte dans une longue scène l’avortement d’Olivia , une scène à la fois ordinaire et extraordinaire. Ce moment du roman est puissant tout en étant écrit avec beaucoup de retenue et de pudeur.

En deux romans, Rosamond Lehmann dresse le portrait d’une jeune femme de son adolescence au début de l’âge adulte avec une grande précision dans la description de son état psychologique et avec une empathie infinie.

Traduction Jean Talva

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Se construire avec patience de Charlotte Brontë

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« Se construire avec patience » est constitué d’un échantillon des lettres de Charlotte Brontë écrites à son amie d’enfance Ellen Nursey, à son éditeur, à Constantin Héger, professeur rencontré à Bruxelles, à Elizabeth Gaskell, etc… Comme toujours avec les plis des éditions L’Orma, ce petit volume offre une belle porte d’entrée dans l’univers de l’écrivain. A travers les lettres de Charlotte Brontë, on découvre la vie quasiment monacale qui était de mise au presbytère de Haworth où officiait le révérend Brontë. Elle y parle de ses sœurs Emily et Anne, de la difficulté de vivre auprès de son frère Branwell qui se détruit à petit feu, de la maladie qui décime sa famille au fil des années. Le portrait qui se dessine, est celui d’une jeune femme déterminée et ambitieuse. C’est elle qui convaincra ses sœurs de publier leurs poèmes et leurs romans.

Charlotte se refuse à subir le sort qui est réservé aux femmes à l’époque victorienne. La seule carrière possible pour les sœurs Brontë est celle de gouvernante (Anne décrit parfaitement ce métier dans « Agnès Grey »). Charlotte souhaite alors ouvrir une institution pour jeunes filles avec ses sœurs et part à Bruxelles pour se former. Elle veut prendre en main son destin et surtout être indépendante, cela est d’autant plus nécessaire que Branwell est incapable de travailler. Toute sa volonté sera également nécessaire pour arriver à faire publier ses textes. Comme le disait Virginia Woolf dans « Un lieu à soi », la littérature doit rester un passe-temps pour les femmes de cette époque. Un éditeur indique à Charlotte Brontë que l’écriture ne doit pas empiéter sur ses obligations féminines naturelles ! Fort heureusement pour nous, la littérature et l’invention étaient bien ancrées chez les Brontë : « Car encore, l’imagination est une faculté puissante et bouillonnante, qui nous intime de l’écouter et de l’exercer ; devons-nous demeurer sourds à son appel et insensibles à son combat ? Quand elle nous montre de vibrantes images, ne devons-nous jamais les contempler et tâcher de les reproduire ? Et lorsque, éloquente, véloce et insistante elle nous murmure à l’oreille, ne devons-nous pas coucher sur le papier ce qu’elle nous dicte ? »

Au travers de ce recueil de lettres se dessinent la détermination, la volonté d’indépendance, l’exaltation et le talent de Charlotte Brontë.

Traduction Margaux Bricler

10 ans du mois anglais

La seconde vie de Jane Austen de Mary Dollinger

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En septembre 2010, Jane Austen s’installe dans un petit village de la Drôme. Son médecin lui a conseillé de s’éloigner de l’humidité du Hampshire. Au calme, dans sa nouvelle maison, elle peut laisser libre cours à son imagination. « Je considère mon déménagement comme le vrai début de ma vie d’écrivain. Après toutes ces esquisses, ces bribes d’histoires inachevées, j’ai maintenant devant mes yeux, mon premier roman abouti. » Ce livre, qui sera rejeté par les éditions Gallimard (la lettre de refus est somptueuse !), est « Raison et sentiments » et il sera le début d’un succès retentissant.

Faire vivre Jane Austen en France au 21ème siècle, c’est ce que j’appelle un pari culotté. Et le plus beau, c’est que Mary Dollinger le réussit avec panache et humour. Le roman est constitué de lettres à sa sœur Cassandra, d’articles de presse, d’émissions de radio, de télévision ; on y croise Olivia de Lamberterie, François Busnel ou Laure Adler. Mary Dollinger assume totalement les anachronismes : Jane Austen écrit une chronique dans Femme actuelle où elle répond aux lecteurs ( en leur conseillant l’emploi du subjonctif !), des photos d’elle apparaissent dans Gala ou Paris Match, elle remercie Virginia Woolf à qui elle doit beaucoup (le compliment n’en est d’ailleurs pas vraiment un). Toutes les idées sont réjouissantes et irrésistibles. Mary Dollinger profite de sa fable pour égratigner le monde de l’édition. Jane Austen est prise au piège du jeu médiatique de la promotion : « Des signatures, je ne suis pas contre, de plus Frédéric trouve cela amusant, mais je ne suis vraiment faite ni pour la télévision ni pour la radio. Ces joutes oratoires me fatiguent, m’épuisent même et me privent d’un temps précieux qui doit être consacré à l’écriture. »

Si « La seconde vide Jane Austen » fonctionne aussi bien, c’est sans doute aussi parce que tout n’est pas fantaisiste. Mary Dollinger respecte la chronologie de publication des romans de Jane Austen. Et l’on sent l’admiration profonde qu’elle a pour la romancière. Celle-ci nous est montrée comme déterminée, sûre de son talent, refusant les modifications souhaitées par son éditrice, tout cela en restant réservée. Et surtout, le roman nous permet de retrouver l’ironie mordante de Jane Austen.

« La seconde vie de Jane Austen » est un régal, une lecture, à l’idée principale décalée et maitrisée, qui m’a enchantée.

10 ans du mois anglais

Le grand jeu de Graham Swift

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A l’été 1959, Jack Robinson est le maître de cérémonie d’un spectacle pour les vacanciers sur la jetée de Brighton. Des jongleurs, un ventriloque, un magicien s’y succèdent. Au fur et à mesure de la saison, le numéro de magie s’impose comme le clou du spectacle. Il est mené par Ronnie Deane et son assistante Evie White. La magie est la raison de vivre de Ronnie depuis son enfance. Il veut dépasser les numéros traditionnels pour créer des illusions originales et étourdissantes. Les évènements de l’été 1959 vont rester gravés dans la mémoire des trois personnages.

J’avais découvert Graham Swift avec le sublime « Dimanche des mères ». « Le grand jeu » reprend le même type de narration que le roman précédent. Une femme âgée, ici Evie, se remémore le moment charnière de sa vie. Le roman fait alors des aller-retour entre le présent et l’année 1959, mais également dans l’Angleterre de la Seconde guerre mondiale pour nous raconter l’enfance de Ronnie et sa découverte de la magie. Enfant évacué de Londres pendant le Blitz, il découvre, chez un couple à la campagne, sa vocation et l’existence du bonheur familial. Ces passages sont d’ailleurs extrêmement réussis et lumineux. Toute la narration tourne autour du dernier spectacle de Ronnie et Evie, comme « Le dimanche des mères » tournait autour du 30 mars 1924,  suite auquel leurs vies ne seront plus les mêmes.

La lecture est plaisante, l’écriture est classique tout comme le thème du trio amoureux. Le cadre de la jetée de Brighton et du monde de la magie apportent de la fraîcheur et une pointe d’originalité. Le récit de l’été 1959 se fait doucement mélancolique. « Le grand jeu » est comme un grand plaid confortable dans lequel il est agréable de se lover. Mais il faut bien reconnaître que la magie n’opère pas comme dans « Le dimanche des mères » malgré (à cause ?) des ressemblances dans la structure du roman. Peut-être faudrait-il que Graham Swift renouvelle son disposition narratif pour nous enchanter à nouveau.

« Le grand jeu » est un livre qui se lit avec plaisir même si j’en ressort légèrement déçue, étant donné la qualité du roman précédent de Graham Swift.

Traduction France Camus-Pichon

10 ans du mois anglais

At the pond, swimming at the Hampstead Ladies’ Pond

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« At the pond » est un recueil de textes consacré au Kenwood Ladies’ Bathing Pond qui se situe sur les collines de Hampstead Heath à Londres. Plusieurs étangs y ont été creusés au 17ème siècle par la Hampstead Water Compagny pour servir de réservoirs d’eau . Trois étangs principaux sont ouverts à la baignade : un pour les hommes, un mixte et un pour les femmes, ouvert officiellement en 1925, dont parle ce livre. Quatorze écrivaines, poétesses ou essayistes proposent leur vision de ce lieu atypique au cœur de la capitale anglaise. Les textes sont classés par saisons. Ils mêlent réminiscences personnelles, réflexions sur l’histoire et l’évolution du lieu mais aussi débat sur l’actualité (l’ouverture de l’étang aux transgenres a fait débat récemment).

Ce qui est intéressant dans « At the pond », c’est la variété des points de vue (par exemple, l’une des nouvelles nous montre celui d’une surveillante de baignade alors que les autres sont toutes des nageuses), tous les âges y sont également représentés (Deborah Moggach y nage toujours à 70 ans). Cet étang pour femmes nous est montré comme un lieu unique, protégé et où la nature reprend ses droits (l’eau peut déborder en cas de fortes pluies, les étangs sont alimentés par des rivières souterraines dont la Fleet). Les femmes, qui viennent y nager, s’y sentent libres, il n’y a pas de regard masculin, pas de compétition dans l’eau. Un certain nombre de textes parle d’une communauté de nageuses, notamment celles qui viennent tout au long de l’année et qui brisent la glace en hiver avant de se plonger dans les eaux sombres de l’étang. Pour beaucoup d’entre elles, venir nager à Hampstead n’est pas seulement une question de sport ou d’exercice. La nature sauvage de l’étang les réconforte, les console, les apaise ou les divertit. C’est parfois aussi une façon de se sentir intégrée dans la ville.

Mon texte préféré du recueil est sans conteste celui de Margaret Drabble intitulé « Out of time ». Elle y raconte son enfance à Hampstead où elle vécut de 1968 jusqu’au milieu des années 90. Elle nous raconte et décrit avec une infinie délicatesse ses sensations, la nature, ses souvenirs et le plaisir qu’elle avait à rejoindre l’étang.

« At the pond » nous offre quatorze points de vue différents sur ce lieu magique et sauvage au travers des saisons. De quoi nous faire patienter en attendant de pouvoir enfin revoir Londres.

10 ans du mois anglais

Souvenirs de Marnie de Joan G. Robinson

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Après la mort de ses parents et de sa grand-mère, Anna a été placée dans un orphelinat. Elle a ensuite été adoptée par les Preston. L’enfant se révèle difficile, distante et ne semble s’intéresser à rien. « En ce moment, Anna passait le plus clair de son temps à ne penser à rien. C’était même à cause de cette fâcheuse habitude qu’elle allait séjourner dans le Norfolk, chez Monsieur et Madame Pegg. A cause de ça…et d’autres choses. (…) C’était le fait de ne pas vraiment avoir de meilleure amie comme tout le monde, de ne pas vraiment vouloir inviter des camarades à goûter, et de ne pas vraiment tenir à être invitée non plus. » Envoyée chez les Pegg, Anna découvre le littoral à Little Overton et la plage où elle passe tout son temps. En bord de crique, se trouve une maison abandonnée qui, rapidement, fascine totalement Anna. C’est là, qu’une nuit, elle fait la connaissance de Marnie.

Avant de commencer le roman, je ne connaissais rien de l’histoire, je n’ai jamais eu l’occasion de voir l’adaptation réalisée par les studios Ghibli. L’ambiance du livre est très plaisante. Les paysages du Norfolk sont remarquablement bien décrits par Joan G. Robinson. On comprend parfaitement qu’Anna y passe ses journées et se laisse envoûter par la beauté des lieux qui l’entourent. L’aura de la maison de la crique est également très bien rendue, son mystère ne peut qu’attirer la curiosité d’une enfant rêveuse. Anna est un personnage avec lequel nous sommes en empathie immédiatement. Elle ne se sent pas aimer, elle se protège sans cesse pour ne pas souffrir. Solitaire, trop honnête pour respecter les conventions sociales ou la politesse, Anna n’arrive pas à avoir des amis de son âge. Elle préfère celle de Gossdetro, un marin taiseux qui ne pose aucune question. Tout cela va changer avec l’arrivée de Marnie…je ne peux pas en dire trop mais, après la lecture du roman, je comprends pourquoi les célèbres studios japonais l’ont adapté.

« Souvenirs de Marnie » est une très jolie lecture, il s’en dégage beaucoup de douceur.

Traduction Patricia Barbe-Girault

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La vie seule de Stella Benson

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Londres, 1918, lors d’une réunion d’un comité de bienfaisance, une étrange jeune femme fait une apparition fracassante. Elle entre en courant dans la pièce et se réfugie sous une table. Ses explications ne cessent de stupéfier l’assemblée et les participants à la réunion ne tardent pas à découvrir qu’ils sont en présence d’une sorcière. Après le départ de cette dernière, l’une des membres du comité, Sarah Brown, découvre que la sorcière a oublié son balai. Sur celui-ci figure une adresse, Sarah décide de s’y rendre. D’étonnantes aventures attendent alors la jeune femme.

Le court roman de Stella Benson est extrêmement surprenant. Il m’a tour à tour évoqué Harry Potter (nous assistons notamment à une terrible bataille de balais) et Alice aux pays des merveilles (« Les pâquerettes vous regardaient dans les yeux, mais pas les violettes, parce qu’elles refusaient les bonnes manières. »). « La vie seule » est un livre à la fantaisie débridée, aux situations totalement farfelues. Sarah Brown travaillera dans une ferme gérée par un dragon dans une Forêt enchantée. Nous croiserons un balai nommé Harold, une valise appelée Humphrey ou encore un cheval nommé Vivian. Un tourbillon d’évènements fantastiques va venir perturber la vie de Sarah Brown et des autres membres du comité de bienfaisance.

Ce qui rend le roman de Stella Benson vraiment intéressant, c’est la manière dont elle mêle la magie à la réalité de la vie des habitants de Londres en 1918. La ville est alors bombardée et nous assistons à leur repli dans des abris. Stella Benson en profite également pour placer quelques insertions ironiques sur la société anglaise de son temps : « Elle avait un mari, mais aucune autre tragédie marquante dans sa vie. » ; « Lady Arabel était une des personnes les plus gentilles du monde mais elle frémit à l’évocation de la classe moyenne. »  On sent également l’engagement de l’auteure auprès des Suffragettes au travers du destin de Sarah Brown, une jeune femme célibataire qui va conquérir son indépendance grâce à la sorcière.

« La vie seule » est un livre déroutant, original qui mêle réalisme et magie avec humour et ironie.

Traduction Leslie De Bont

10 ans du mois anglais

Un lieu à soi de Virginia Woolf

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Grâce au Café du classique sur Instagram, j’ai relu « A room of one’s own » de Virginia Woolf. J’ai choisi la récente traduction de Marie Darrieussecq qui m’a semblé plus fluide que celle de Clara Malraux qui est celle par laquelle j’ai découvert ce livre important de l’auteure. Et le choix de la traduction du titre me paraissait plus juste, plus proche de ce qu’avait voulu dire Virginia Woolf.

Cet essai, publié en 1929, a comme point de départ deux conférences sur le thème des femmes et de la fiction qui devaient avoir lieu aux Newnham College et au Girton College, deux institutions de Cambridge dédiées aux jeunes filles. Virginia Woolf choisit de décliner son propos sur deux journées où elle mélange flâneries et réflexions sur le thème des conférences. Il ne s’agit donc pas d’un essai classique, scolaire. L’auteure y écrit comme dans ses romans, exprimant un flux de conscience qui peut donner l’impression d’un livre déconstruit, aux propos éclatés. Comme toujours, Virginia Woolf écrit avec une grande liberté, une ironie grinçante et une culture remarquable. Ce qui m’a frappée durant cette relecture, c’est à quel point elle s’amuse, elle invente des personnages pour nous parler des femmes et de la fiction et le plus intéressant d’entre eux est celui de la sœur de Shakespeare qui, si elle avait voulu écrire, aurait connu un bien funeste destin.

Virginia Woolf choisit d’aborder le thème de ses conférences de manière concrète. Dès le départ, elle fait le constat que les pelouses, les bibliothèques des colleges masculins sont interdites aux femmes, leurs repas sont de meilleure qualité que ceux des jeunes filles. Cela peut paraître anecdotique mais pour elle, cela fait partie intégrante de son constat : « La liberté intellectuelle dépend des choses matérielles. » Les femmes, pour créer, n’ont besoin que de deux choses : une pièce à soi et de l’argent. Elle montre bien à travers l’Histoire à quel point la création doit se libérer des contingences matérielles pour pouvoir exister et sa démonstration est brillante.

Bien entendu, le patriarcat a également tout fait pour brimer les femmes, les a modelées pour limiter leur envie d’expression, les a décrédibilisées. Certaines ont du prendre des noms masculins pour se faire publier (George Eliot, les sœurs Brontë, George Sand, etc…).

Pour autant, Virginia Woolf ne souhaite pas lancer une guerre ouverte entre les deux sexes. Elle préconise que chacun cultive ses différences. Elle insiste sur l’importance de l’éducation, elle qui a vu ses frères partir dans les College alors qu’elle n’a pas pu y aller. Elle invite les jeunes femmes à voir le monde, à avoir plus d’expérience pour en nourrir leurs œuvres et surtout à penser par elle-même : « Je me retrouve à dire brièvement et prosaïquement que le plus important est d’être soi-même, plutôt que n’importe quoi d’autre. »

La démonstration de Virginia Woolf dans « Un lieu à soi » est originale, impeccablement menée et imaginative. Le statut des femmes a changé depuis 1929 et pourtant cet essai résonne toujours avec notre actualité. Le chemin parcouru est important mais il ne s’arrête pas là et Virginia Woolf nous invite à rester vigilantes.

Traduction Marie Darrieussecq

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L’invitation à la valse de Rosamond Lehmann

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« Oui c’est certain, ces murs renferment un monde. Ici, la durée tisse sa toile d’une pièce à l’autre, d’un an à l’autre. Le temps est en sûreté dans cette maison. Quelque chose d’énergique, de concentré, de fort, de calme, s’y développe, quelque chose qui a ses lois, ses habitudes, quelque chose d’inquiétant, de tyrannique, à quoi il ne faut pas se fier tout à fait ; quelque chose d’atroce, peut-être. Une plante curieuse, aux fortes racines enchevêtrées, un spécimen unique. Une famille, en un mot. » Cette famille, c’est celle d’Olivia Curtis, qui réside dans le petit village de Little Compton. Nous sommes en hiver et la jeune femme fête ses 17 ans. Dans quelques jours, elle va assister à son premier bal chez Lord et Lady Spencer. Elle reçoit d’ailleurs, parmi ses cadeaux d’anniversaire, une étoffe rouge qui servira pour la confection de sa robe. Une couleur flamboyante choisie par sa sœur Kate et non par sa mère qui aurait préféré une couleur plus discrète pour une jeune fille. Olivia est enchantée et attend avec autant d’impatience qu’inquiétude le jour du bal.

J’ai déjà lu plusieurs romans de Rosamond Lehmann et le résultat n’a pas toujours été concluant. Mais comme il s’agit d’une romancière extrêmement appréciée par Jonathan Coe, je persiste dans la découverte de son œuvre. Cette fois, j’ai été totalement séduite par « L’invitation à la valse ». Ce passage à l’âge adulte est décrit avec beaucoup de délicatesse, de tendresse et avec finesse pour la psychologie de son héroïne. Olivia sent bien qu’elle est à un tournant de sa jeune vie. Le bal est son intronisation dans le monde des adultes, dans la haute société. Elle doit donc se présenter sous son meilleur jour. Cela est d’autant plus vrai que sa sœur Kate va bientôt quitter le foyer pour passer un an à Paris. Olivia devra faire son chemin seule. Le bal, qui occupe la moitié du roman, est formidablement décrit : le jeu social, le paraître, l’humiliation de ne pas avoir son carnet de bal rempli, les rencontres impromptues le temps d’une danse, la courtoisie. La soirée sera riche en expériences pour la jeune femme, beaucoup de possibilités s’ouvrent à elle et tout autant de questions sur son avenir.

« Tout va commencer », cette phrase se situe à la fin du roman et laisse en suspens ce qu’il va advenir de la jeune Olivia Curtis. Rosamond Lehmann nous permet de le découvrir dans « Intempéries ».

Traduction Jean Talva

10 ans du mois anglais

Sœurs de Daisy Johnson

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Sheela et ses deux filles, Septembre et Juillet, quittent Oxford pour s’installer dans une maison dans le Yorkshire suite à un « incident » au lycée. Les filles sont presque jumelles, elles n’ont que dix mois d’écart et sont totalement inséparables. Septembre et Juillet contre le reste du monde : « A quinze et seize ans, elles étaient plus proches que jamais. Septembre répondait à la place de sa sœur, elles partageaient la même assiette, leur repas soigneusement divisé en deux, dormaient la tête posée sur le même oreiller. » Septembre prend toujours le dessus sur sa sœur. Sa domination devient de plus en plus étouffante et malsaine.

J’avais découvert Daisy Johnson avec son 1er roman « Tout ce qui nous submerge ». Je n’avais pas été totalement convaincue par l’histoire mais l’écriture poétique, l’ambiance particulière m’avaient séduite. Cette fois, pas de sentiment mitigé, « Sœurs » est un roman parfaitement maîtrisé, à l’atmosphère sombre, âpre. Daisy Johnson s’est inspirée du roman gothique. On retrouve les éléments classiques de ce genre de littéraire si anglais :  la maison inquiétante « Échouée sur la lande du Yorkshire à peine en retrait de la mer », les cauchemars qui envahissent les nuits de Juillet, les éléments qui sont peu cléments (pluie, vent, tempête, boue) et une pointe de surnaturel pour parfaire l’ensemble. Le thème du double est également présent dans les romans gothiques, Daisy Johnson joue avec les identités des deux sœurs qui se fondent l’une dans l’autre. L’emprise totale de Septembre, ses jeux pervers nous mettent mal à l’aise, créent une ambiance troublante, sombre.

La force du roman est d’allier le roman gothique à des thématiques plus contemporaines. L’auteure sait parfaitement décrire les affres de l’adolescence, les difficultés à affirmer sa personnalité face à un groupe et les troubles du désir naissant. « Sœurs » parle également de harcèlement, de la cruauté implacable de cet âge.

L’écriture ardente, hypnotique de Daisy Johnson happe le lecteur dès les premières lignes et nous entraîne dans la noirceur de la relation exclusive et dévorante de Juillet et Septembre.

Traduction Laëtitia Devaux

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