Swing time de Zadie Smith

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« Swing time » est le récit d’une amitié qui débute dès l’enfance. La narratrice, dont on ne saura jamais le prénom, est métisse et elle vit dans un quartier populaire de Londres. Son père, facteur, est blanc et sa mère est noire. Cette dernière a une forte personnalité et a la volonté de s’échapper de son milieu social grâce à l’éducation. La narratrice va faire la connaissance de Tracey dans un cour de danse. Elle aussi est métisse et vit dans le même quartier. Elle est élevée par sa mère, blanche sans emploi, son père noir est absent la plupart du temps. L’amitié des deux enfants va se nouer autour de leur passion commune pour la danse, les comédies musicales de Fred Astaire et Ginger Rogers. D’ailleurs, Tracey explique à son amie que son père est l’un des danseurs de Michaël Jackson. Les deux jeunes filles ont des caractères fort différents : Tracey est talentueuse, sûre d’elle et effrontée, la narratrice est plus réservée, moins douée et plus tournée sur la théorie. Une amitié qui perdure mais qui sera confrontée aux réalités de l’âge adulte.

Le roman de Zadie Smith montre en parallèle la vie de deux héroïnes sur une vingtaine d’années (80-2000). Nous voyons deux parcours de vie faits de choix différents pour deux jeunes filles au milieu social identique. Le récit de ses deux vies aborde de nombreux thèmes comme la question des origines, la place dans le monde (métisses, les deux filles n’appartiennent à aucun des deux mondes), la starification, le déterminisme social, le racisme, etc… « Swing time » est un roman foisonnant à l’écriture fluide qui souligne les désillusions de Tracey et de la narratrice. Aucun de leurs choix ne sera satisfaisant, leurs vies va osciller entre l’ombre et la lumière.

Entre ascension et désillusions, les destins de Tracey et de la narratrice se croisent et se séparent. Malgré quelques longueurs, j’ai eu plaisir à retrouver la plume de Zadie Smith dans cette fresque dont l’amitié et la danse en sont le cœur.

Un grand merci aux éditions Folio de m’avoir permis de retrouver la plume de Zadie Smith.

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Billy le menteur de Keith Waterhouse

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Stradhoughton, Yorkshire, Billy Fisher vit avec ses parents et sa grand-mère. Il travaille dans une société de pompes funèbres pour obéir à son père qui refuse de le voir végéter. Mais Billy a des rêves plus grands, il aimerait être humoriste et se produit déjà le soir dans un bar. D’ailleurs, un célèbre humoriste lui propose de venir à Londres pour tenter d’écrire pour lui. Ce matin-là, Billy est décidé à quitter sa petite ville de province pour la capitale. Il compte bien donner sa lettre de démission et réaliser son rêve, il n’aurait alors plus besoin de mentir à tout le monde et de s’inventer un monde parallèle où il se venge de son quotidien morose.

« Billy le menteur » est un classique de la littérature anglaise qui a été adapté au théâtre mais également au cinéma en 1963 par John Schlesinger. Comme Kingsley Amis, Keith Waterhouse fait partie des angry young men. « Billy le menteur » est très représentatif de ce courant de la littérature anglaise des 50’s. Billy est un jeune homme qui rejette totalement le modèle de ses parents issus de la classe ouvrière. Il ne veut surtout pas vivre comme eux, se retrouver coincé dans une petite ville de province pour reprendre le garage de son père. Le roman se déroule sur une journée et nous découvrons un jeune homme dilettante, ne prenant rien au sérieux et un peu tête-à-claques ! Billy est fiancé à deux jeunes filles et en aime une troisième. Il n’exécute pas le travail qui lui est demandé et cache chez lui des calendriers qu’il aurait du envoyer à ses clients. Il ment à chaque personne qu’il croise. Cette fameuse journée où nous le suivons, peut être décisive pour lui et il va devoir se dépêtrer de ses mensonges en cascade. Figure comique mais également symbolique de la colère qui habitait sa génération, Billy est un personnage complexe et finalement touchant dans sa quête d’émancipation.

« Billy le menteur » est un roman réaliste, la plume de Keith Waterhouse est brute, sans concession et elle n’est pas là pour faire joli ! En lisant le roman, son adaptation semble une évidence tant l’écriture est cinématographique, expressive.

« Billy le menteur » est un texte que j’ai eu plaisir à découvrir et qui est emblématique du mouvement des angry young men, peu connu en France. Il faut saluer le travail éditorial des éditions du Typhon qui nous permettent de redécouvrir cette génération d’auteurs anglais.

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La mystérieuse affaire de Styles de Agatha Christie

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Le capitaine Hastings est en permission de convalescence d’un mois à Londres après avoir été blessé au front. Il rencontre par hasard une ancienne connaissance, John Cavendish, qui lui propose de passer sa convalescence dans la maison de campagne de sa famille à Styles St Mary. Hastings était un habitué de la maison et il connait bien la famille Cavendish. En s’y rendant, il apprend que la mère de John vient de se remarier avec Alfred Inglethorp. Ce dernier est peu apprécié par les autres membres de la famille. Quelques temps après l’arrivée de Hastings à Styles Court, un drame se produit. Pendant une nuit, Mrs Inglethorp est prise de très violentes convulsions et s’effondre, morte, sur ses oreillers. Les médecins, venus sur place, ont des soupçons sur l’origine de la mort de Mrs Inglethorp. Hastings propose alors de faire venir l’une de ses connaissances, un ancien policier belge qui loge dans le village avec d’autres compatriotes : Hercule Poirot.

« Poirot était un petit homme d’allure extraordinaire. Bien que de petite taille, il avait un port très digne. Sa tête avait exactement la forme d’un œuf, et il la tenait toujours un peu penchée de côté. Sa moustache cirée était très raide et d’allure militaire. Il était toujours tiré à quatre épingles et je crois qu’un grain de poussière lui eût causé plus de douleur que la blessure d’une balle. Pourtant, ce petit homme bizarre, aux allures de dandy, qui, je le constatais avec regret, boitait péniblement, avait jadis été un des membres les plus célèbres de la police belge. Comme détective, son flair était surprenant, il avait accompli de véritables tours de force en débrouillant certaines des affaires les plus complexes de l’époque. »  Voici comment est décrit pour la première fois le célèbre détective belge ! Dans ce premier roman, on voit que Agatha Christie s’est beaucoup inspirée de Sherlock Holmes et du Dr Watson. « La mystérieuse affaire de Styles » est racontée à la première personne du singulier : comme Watson, Hastings raconte les exploits de son ami belge. Mais Agatha Christie ne gardera pas longtemps cette forme et Hastings ne sera pas toujours présent aux côtés de Poirot. Comme Watson avec Holmes, Hastings est le seul ami de Poirot, c’est également un ancien militaire. L’inspecteur Japp fait également son apparition dans cette première enquête et il est le pendant du Lestrade de Holmes.

Cette enquête est une parfaite entrée en matière. Poirot nous montre son talent, sa technique minutieuse pour résoudre une enquête, son intérêt pour les moindres détails. Sa personnalité, son élégance et sa suffisance sont déjà bien établies. Le capitaine Hastings, qui va souvent l’accompagner, l’aider, est un parfait faire-valoir qui ne peut rivaliser intellectuellement. Le pauvre semble toujours à côté de la plaque ! L’enquête est ici parfaitement menée, elle réserve les surprises nécessaires à un très bon whodunit.

« La mystérieuse affaire de Styles » est le premier roman d’Agatha Christie à mettre en scène Hercule Poirot et le personnage est déjà bien campé, bien construit.

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Bienvenue à High Rising d’Angela Thirkell

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Noël 1930, Laura Morland récupère son dernier fils, Tony, placé en pension pour le ramener dans leur maison de campagne à High Rising. Laura est une romancière à succès qui aime à s’éloigner de Londres pour retrouver la petite communauté de High Rising. Cette dernière est quelque peu perturbée par l’arrivée de la nouvelle secrétaire de George Knox, écrivain et ami de Laura. Elle semble vouloir tout mettre en oeuvre pour que son patron l’épouse et se montre, par moments, excessivement irascible. Elle l’est notamment avec Sybil, la fille de George, qui est mise à l’écart de la vie de son père. Le calme et la fine intelligence de Laura sont requis pour essayer d’améliorer la situation.

« Bienvenue à High Rising » est le premier roman d’Angela Thirkell, publié en 1933. J’avais découvert l’auteure avec son deuxième roman « Le parfum des fraises sauvages » , comédie pétillante et drôle qui se déroulait un été entre les deux guerres. « Bienvenue à High Rising » comporte les mêmes ingrédients qui donnent tant de plaisir à la lecture.Ce premier tome de la série du Barsetshire est plein de charme, celui de la campagne anglaise et celui de la gentry que l’on prend plaisir à côtoyer. Angela Thirkell nous offre une belle galerie de personnages truculents, attachants qui vivent en vase clos, rien ne reste jamais secret bien longtemps à High Rising ! A la tête de cette tribu se trouve Laura Morland, elle est veuve et mère de quatre enfants. Elle s’est mise à écrire pour subvenir  aux besoins de ses fils et leur offrir les meilleurs établissements scolaires. Indépendante, brillante, elle passe pourtant son temps à déprécier son travail notamment face aux livres de George Knox, historien érudit. Les remarques de Laura participent au ton humoristique du roman, comme son fils Tony est sa passion dévorante pour les trains.

« Bienvenue à High Rising » est une comédie de mœurs piquante, pleine de charme et d’humour. Un vrai délice de lecture so english !

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L’étouffoir de Suzanne Salmon

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« Léone Plé et Julienne Filastre habitaient une petite maison triste sur les hauteurs d’un bourg normand, industrieux et banal, étendu comme un chancre sur un paysage sain. Cette maison, baptisée en d’autres temps par on ne sait quel poète villa Les Lilas, n’avait de lilas que son crépis, seul reste décomposé d’un passé enterré avec ses arbres. »  Les deux sœurs vivent ensemble dans une routine bien établie. Julienne peint des tableaux sur commandes et écrit des poèmes pour une clientèle bien établie. Léone tient les cordons de la bourse et s’occupe de la maison, de la cuisine. Julienne ne s’occupe absolument de rien, sa sœur la dorlote comme si elle était encore une enfant. Mais un intrus va rompre cette harmonie construite par Léone. Un homme, Jean, vient s’installer dans la villa voisine. Il est veuf et séduisant. A 40 ans, Julienne voit en lui sa dernière chance de connaître le grand amour. Léone ne voit pas cette relation d’un bon œil.

« L’étouffoir » est un court roman parfaitement construit et particulièrement cruel. Les relations entre les trois personnages principaux, formant un triangle amoureux, font tout le sel de ce texte. Julienne est étouffée par sa sœur, elle voudrait enfin devenir adulte, être autonome. Ses contacts avec ses clients la font vivre par procuration : elle peint pour des mariages, communions, retraites, etc… Tout ce qu’elle n’a pas vécu elle-même. A l’idée de voir sa sœur prendre son envol, Léone se consume de jalousie et ne cesse de culpabiliser sa cadette. Il faut dire que la maison et le portefeuille appartiennent à Julienne. Que deviendrait Léone sans elle ?

Ce qui est très réussi dans le roman de Suzanne Salmon, c’est la manière dont la situation bascule et nous dévoile un personnage égoïste, effrayant et ravageur. Ce qui ne gâche rien, c’est la plume élégante, teintée d’ironie de Suzanne Salmon.

« L’étouffoir » est un roman sur les relations sororales, sur le désir face au temps qui passe et où les regrets, l’amertume dominent. Une réédition qu’il faut saluer tant ce texte est de grande qualité.

Le livre d’un été de Tove Jansson

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La jeune Sophie vient de perdre sa mère. Comme chaque année, elle passe ses vacances d’été sur une île du golfe de Finlande avec sa grand-mère et son père. Pendant que ce dernier part pêcher, Sophie et sa grand-mère se promènent, inventent des mondes, discutent sur les grandes et petites choses de la vie.

« Le livre d’un été » de Tove Jansson est constitué de courts chapitres qui sont chacun des scènes indépendantes. L’été de Sophie est émaillé de nombreuses activités et d’évènements : la fête de la St jean, la visite d’une île voisine récemment achetée par un architecte, une nuit passée sous une tente à l’extérieur, la venue d’une amie, sa peur nouvelle des insectes, etc… Le père reste une silhouette à l’arrière de ce qui est le cœur du livre : la relation entre Sophie et sa grand-mère. Cette dernière est facétieuse, pleine d’imagination (elle sculpte dans des branches d’étranges animaux, elle reconstitue Venise avec des boites d’allumettes). Sophie est très curieuse, elle pose de très nombreuses questions à son aïeule. Celle-ci lui répond de manière fantasque et parfois sérieusement !

La nature tient une place essentielle durant l’été sur cette île finnoise. Elle est sauvage, luxuriante, indomptable. Ce sont les mouvements de la nature qui rythment le quotidien de la famille. « Il faisait très chaud, tout était silencieux et désolé. La maison était comme un long animal tapi, et les hirondelles noires tournoyaient au-dessus d’elle avec des cris perçants comme des couteaux dans l’air. Sophie fit le tour du rivage et, finalement, se retrouva à son point de départ. Il n’y avait rien d’autre sur l’île que des rochers, des genévriers, des cailloux ronds et lisses, du sable et des touffes d’herbe sèche. Le ciel et la mer étaient voilés par cette brume jaune plus intense que le soleil et qui faisait mal aux yeux. Les vagues s’élançaient en longs rouleaux vers la côte, et éclataient en brisants sur le rivage. La houle était très forte. »

« Le livre d’un été » est un roman d’apprentissage, de transmission entre une grand-mère et sa petite-fille. Un livre qui rend hommage à la fantaisie de l’enfance, au passage des saisons, du temps et à la force de la nature.

Vanda de Marion Brunet

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Vanda élève seule son fils de 6 ans, Noé, son bulot. Tous deux habitent dans un cabanon de pêcheurs en bord de mer, sans fenêtre et sans confort. Vanda est femme de ménage dans un hôpital psychiatrique, intérimaire donc précaire. Cette vie sur un fil va basculer lorsque Simon, le père biologique de Noé, revient à Marseille pour l’enterrement de sa mère. Il ne savait pas qu’il était père et s’accroche à ce fils qu’il vient de découvrir. Il veut le sauver de la galère dans laquelle il vit avec sa mère mais aussi de cette dernière, trop excessive, trop exclusive. Vanda prend très mal les velléités de paternité de Simon et craint le pire. « Elle le sait, la venue de l’autre et son insistance à la revoir sont autant de signes. Ça vient pareil à un grain, la couleur du ciel qui change avant la tempête. Le corps de son fils la rassure, une réalité palpable, ce qu’elle a de meilleur. Eux deux, tout seuls. Rien que son fils et elle, il n’y a que ça qui compte vraiment, au final. »

J’avais découvert Marion Brunet avec « Sans foi ni loi » et j’ai été enchantée de retrouver sa plume concise, brute et toujours juste. « Vanda » est un roman noir, une tragédie, un drame social. L’auteure donne la parole aux invisibles de la société, ceux qui vivent à la marge et dont la colère gronde. La révolte couve dans les lignes de Marion Brunet, les raisons et manifestations en sont nombreuses : le mouvement des gilets jaunes, la répression policière, les contrats précaires, les immeubles insalubres qui s’effondrent. Vanda évolue dans ce monde-là et elle est dévorée par la rage. L’auteure nous offre ici un personnage atypique, flamboyant, digne face aux revers du destin et aux jugements des autres. Vanda fuit la « normalité », se débat pour conserver sa liberté et sa relation fusionnelle avec son bulot. Le déterminisme social va pourtant la rattraper. Jamais Marion Brunet ne juge ses personnages, c’est avec empathie qu’elle nous parle de Vanda, cette femme à l’instinct presque bestiale, hyper-sensible qui aime passionnément l’odeur du cou de son bulot.

Marion Brunet signe avec « Vanda » une vibrante tragédie aux personnages incarnés, vivants et attachants. La justesse, la précision de sa plume me donnent envie de la retrouver très rapidement.

 

Le chien noir de Lucie Baratte

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Il était une fois une jeune et jolie princesse, Eugénie, qui subit son irascible père, le roi Cruel. Pour la punir d’avoir osé regarder un jeune page, il enferme sa fille dans une tour. Elle n’en sortira que lorsqu’un homme, possédant au moins trois fois la valeur de sa dot en fortune, franchira le pont-levis et l’épousera. Celui-ci arrive lorsqu’Eugénie a 16 ans, il se nomme le roi Barbiche. Il emmène sa nouvelle épouse dans son château qui se situe sur une île, bien loin des terres du roi Cruel. En chemin, Eugénie recueille un chien blessé : « Elle se pencha sur l’animal : c’était un jeune chien noir au beau pelage bouclé, une longue estafilade lui parcourait le corps, suintant le sang. Elle posa la main sur lui et colla l’oreille à sa gueule dans l’espoir d’un signe de vie… Le souffle était ténu, mais il respirait encore ! Le cœur était chaud et, bien que faible, il cognait sous la peau mouillée. Une joie inattendue saisit la jeune fille. » Ce chien noir deviendra son seul et unique compagnon dans sa nouvelle vie et dans le sombre château du roi Barbiche.

Le premier roman de Lucie Baratte est un hommage à Madame d’Aulnoy et à Angela Carter. Il revisite l’univers du conte, Barbe-Bleu et la belle et la bête, mais également du roman gothique. La trame de l’histoire appartient au premier genre comme en témoigne la formule « Il était une fois » répétée à chaque ouverture de chapitre. Les personnages viennent également de là : le roi sombre, inquiétant (nommé ironiquement Barbiche), la jeune princesse pure, le serviteur fidèle au roi et contrefait, la bête, la magie qui habite le château. L’ambiance du « Chien noir » est quant à elle proche des romans gothiques : une forêt profonde entoure le château et l’on peut s’y perdre, l’orage et la pluie rythment le récit, la noirceur habite chaque page de ce conte. Lucie Baratte ajoute à ces deux influences un zeste de littérature érotique du 18ème siècle (on pense au marquis de Sade) et des références contemporaines qui donnent un charme intemporel à son récit.

Au travers de ce conte violent et cruel, Lucie Baratte aborde la question de la domination patriarcale, de la brutalité faite aux femmes. « Le chien noir » est également un récit d’émancipation. Eugénie, qui jusqu’à 16 ans, n’avait rien vu du monde, va devoir affronter une réalité cauchemardesque pour entrevoir la lumière. Elle devra également faire l’expérience de l’altérité, dépasser la peur de l’autre.

« Le chien noir » nous permet de retrouver une part d’enfance, celle des contes qui nous faisaient frissonner. Dans une langue superbe, Lucie Baratte nous plonge avec délice dans une noirceur abyssale. Un pari audacieux pour un premier roman qui est parfaitement maitrisé. A noter la splendide couverture au graphisme soigné et l’existence d’un site internet qui prolonge la lecture et que vous ne découvrirez qu’en tournant la dernière page de ce conte.

Love me tender de Constance Debré

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« Je nage tous les jours, j’ai le dos et les épaules musclés, les cheveux courts, bruns un peu gris devant, le détail d’un Caravage tatoué sur le bras gauche, et Fils de Pute, calligraphie soignée, sur le ventre, je suis grande, mince, j’ai peu de seins, un anneau à l’oreille droite, je porte des jeans, des pantalons de toile, des tee-shirts blancs ou noirs, des chemises d’homme l’été, un vieux blouson en cuir, pas de soutien-gorge (…) je préfère écrire que travailler, je ne pense jamais que j’ai 47 ans, j’imagine que je vieillirai d’un coup, sauf si comme ma mère je meurs avant, à part mon fils que je ne vois plus tout va bien, il a huit ans mon fils, puis neuf, puis dix, puis onze, il s’appelle Paul, il est super. » C’est ainsi que se présente la narratrice de « Love me tender ». Elle est issue d’une famille riche et bourgeoise. Elle était avocate, mariée et mère de famille. Et un jour, elle a choisi de tout plaquer, de changer radicalement de vie. Elle quitte son mari, son travail, vit dans un petit appartement et se débarrasse du superflu. Ce choix de vie ne gêne pas son ex-mari jusqu’à ce qu’elle lui parle de ses relations homosexuelles multiples. Insupportable pour l’ex-mari qui l’attaque en justice et l’accuse d’être une mauvaise mère. L’idée de l’inceste est sous-jacente, la garde de son fils lui est retirée.

Constance Debré interroge ici l’amour filial, sa différence avec les autres formes d’amour. « Pourquoi on ne pourrait pas cesser de s’aimer. Pourquoi on ne pourrait pas rompre. » La narratrice se dépouille de tous ses biens matériels, elle vit en ascète. L’écriture, la natation, les filles occupent sa vie. Cette quête de liberté par rapport à l’argent, à son ancienne vie, à ses relations aux autres n’est pourtant pas complète. De la vie qu’elle a quitté reste l’enfant. Et ce lien se révèle bien plus fort qu’elle ne l’imaginait. Au cœur de « Love me tender » se niche une magnifique lettre à l’attention du fils, une lettre d’une tendresse et d’un amour infinis.

Le dépouillement du matériel amène également à celui de la langue. Celle de Constance Debré est sèche, sans fioritures, elle est factuelle. « Love me tender » est un livre cru, qui parle de sexe, de corps et qui envoie promener les conventions sociales et les relations amoureuses traditionnelles.

Je n’avais pas lu « Play boy » et j’ai donc découvert la puissante voix de Constance Debré avec « Love me tender ». Sa langue crue, sa quête de liberté et sa détermination à affirmer ses choix de vie m’ont totalement emportée.

Sara ou l’émancipation de Carl Love Almqvist

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A bord du Yngve Frey au départ de Stockholm, Sara Videbeck se retrouve à voyager seule car sa tante a manqué l’embarquement. Depuis le pont, un beau sergent a vu la scène se dérouler et son regard est aimanté par Sara. « Un détail avait attiré son attention : au moment du départ, elle portait une coiffe de dame en toile de Cambrai, qu’elle avait retirée peu après et remplacée par un fichu de soie comme ceux que portent les femmes de plus modeste condition. Se posait alors une question : cette passagère était-elle une jeune fille du peuple ou une bourgeoise ? Et que ce soit l’une ou l’autre, pour quelle raison avait-elle changé de couvre-chef ? » Le sergent, Albert, mettra tout en œuvre pour approcher et faire connaissance avec Sara. Le mystère l’entourant ne se dissipera d’ailleurs pas après la rencontre tant la jeune femme est étonnante et indépendante.

« Sara ou l’émancipation » a été publié en 1838 et il fit scandale dans une Suède protestante et conservatrice. Il est aujourd’hui considéré comme un classique. Ce court roman est le récit d’une rencontre le temps d’un voyage. Nous partons de Stockholm en bateau pour rejoindre Lidköping où vivent Sara et sa mère. Durant ce laps de temps, nous faisons connaissance avec une jeune femme déterminée, réfléchie et d’une indépendance surprenante pour l’époque. Sara s’est déplacée à Stockholm pour affaires. Depuis le décès de son père, elle dirige seule sa boutique de maître-verrier. Elle peut le faire tant que sa mère est en vie mais Sara a déjà imaginé la suite : une petite boutique, la vente de sa recette de mastic, la location de pièces dans sa maison. Tout cela lui permettra de rester indépendante financièrement. Et elle y tient, pendant le voyage, elle tient toujours à payer sa part quand Albert l’invite à déjeuner ou lorsqu’ils partagent une calèche. Ses idées sont bien arrêtées et rien ne peut l’en faire changer. Il en est de même sur le fait d’avoir un mari, Sara ne voit pas l’intérêt de s’enfermer dans le mariage et de se priver de liberté. L’amour n’en a pas besoin, pas plus que d’une vie commune ! « A mon avis, on ne devrait jamais s’installer ensemble : ceux qui s’aiment sont plus enclins à s’agacer mutuellement, à se fâcher et à finalement se détruire, que ceux qui ne comptent pas l’un sur l’autre et voient les choses avec du recul.  » Il faudra bien le temps du voyage à Albert pour comprendre cet être singulier à l’esprit vif.

Avec une plume élégante, Carl Jonas Love Almqvist dresse le portrait d’une femme autonome et déterminée à le rester même si l’amour croise son chemin. Il fait, dans son roman, l’éloge de l’union libre et de l’émancipation de femmes.