Feu de Maria Pourchet

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Laure a quarante ans, deux filles, un mari, une maison à Ville-d’Avray et un emploi de maître de conférences à l’université de Cergy. Clément a cinquante ans, un chien nommé Papa et un travail dans une banque, très rémunérateur et ennuyeux. A priori, ces deux-là n’auraient jamais du se croiser. Pourtant, leur rencontre va bouleverser leurs vies. Après l’avoir invité au restaurant, Laure convie Clément à participer à un colloque. Le courant passe bien entre eux. Une étincelle qui va rapidement se transformer en passion incandescente et dévorante.

L’intrigue de « Feu » est à priori des plus ordinaires : un adultère, une femme qui a tout pour être heureuse et qui pourtant rêve d’une autre vie. Et pourtant, Maria Pourchet réussit à rendre très singulier son dernier roman. Chacun des deux personnages prend la parole à tour de rôle : Laure se questionne, analyse la situation à la deuxième personne du singulier, tandis que Clément s’adresse à son chien et parfois à sa mère dans un monologue névrosé. Les moindres détails, les moindres soubresauts de cette passion, qui naît entre eux, sont disséqués par l’autrice. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que cette histoire d’amour ou de sexe, n’est guère enviable. Mensonges, lâcheté, dérobade, mesquinerie l’émailleront, les moments heureux sont peu nombreux et ne durent jamais. Marie Pourchet use de beaucoup de cruauté, de cynisme (ou d’une extrême lucidité) dans son texte. Ses deux personnages n’avaient que peu d’aptitudes pour la joie ou le bonheur. Clément est perpétuellement en train de se dénigrer, il a déjà abdiqué et ne croit plus en rien. Laure s’enflamme sans réfléchir aux conséquences, comme une adolescente qui se fiche de blesser ses proches.

En plus de ses éléments, la langue fait l’originalité de ce roman. Elle est rapide, cinglante, incandescente et nous happe. Peut-être est-elle un peu froide à force de cynisme et m’a empêchée d’éprouver de l’empathie pour Laure et Clément.

« Feu » est un texte bouillonnant, flamboyant par sa langue et sa construction qui m’a néanmoins laissée un peu à distance.

Séducteurs en Équateur de Vita Sackville-West

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« C’est en Égypte qu’Arthur Lomax contracta l’habitude qui, à la suite d’expériences diverses, le conduisit finalement à l’échafaud. » C’est dans son club que notre héros croise le chemin de M. Bellamy. Ce dernier partait en bateau pour l’Égypte et l’un de ses passagers lui avait fait faux bond. Il proposa donc à Arthur Lomax de l’accompagner modifiant ainsi la destinée du jeune homme.

« Séducteurs en Équateur » est une étrange novella qui ne ressemble en rien à ce que Vita Sackville-West a l’habitude d’écrire. Ce texte fut le premier qu’elle publia à la Hogarth Press, la maison d’édition des Woolf. « Séducteurs en Équateur » est d’ailleurs dédié à Virginia Woolf. Et on sent que Vita Sackville-West a voulu rendre hommage ou faire un clin d’œil à son amie. L’autrice s’est en effet inspiré du stream of consciouness de Virginia mais en le maitrisant moins bien !

L’idée de départ de ce texte me plaisait beaucoup : qu’a fait Arthur Lomax pour finir sur l’échafaud ? Mais Vita n’est pas Agatha Christie et elle nous le dit très clairement ! Ce qui l’intéresse ici, c’est de questionner la perception de la réalité qui diffère d’une personne à l’autre. Arthur Lomax découvre lors de son voyage en Égypte qu’il peut travestir la réalité pour la rendre plus agréable. La métaphore utilisée par Vita est légèrement trop appuyée et des ellipses rendent la narration un peu étrange. « Séducteurs en Équateur » finit par ressembler uniquement à un exercice de style.

Ce texte de Vita Sackville-West est une curiosité pour ses admirateurs mais je vous déconseille de commencer par lui si ne l’avez jamais lue.

Traduction  Brigitte Carcenac de Torné

L’instant précis où Monet entre dans l’atelier de Jean-Philippe Toussaint

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« Je veux saisir Monet là, à cet instant précis où il entre dans l’atelier, où il passe la frontière entre la vie, qu’il laisse derrière lui, et l’art, qu’il va rejoindre. » Dans son court texte, Jean-Philippe Toussaint se penche sur les dernières années de Claude Monet. Entre 1916 et 1926, le peintre s’attaque à son dernier travail, sa dernière bataille avec la peinture et les couleurs : les Nymphéas. L’écrivain veut capter ce moment où Monet se plonge dans son art, au point d’oublier le reste : la guerre qui gronde, la vue qui baisse dangereusement, la mort qui approche.

Ce que Jean-Philippe Toussaint exprime merveilleusement bien, c’est ce que représente les Nymphéas pour son auteur et pour ceux qui les découvriront après leur installation au Musée de l’Orangerie : « Car ce qu’il dépose, jour après jour, sur la toile, ce n’est pas tant des couleurs mouillées d’huile dans leur matérialité moelleuse, c’est la vie même, dans ses infimes variations, métamorphosées en peinture. Ce que Proust avait fait avec des mots, en transformant ses sensations et son observation du monde en un corpus immatériel de caractères d’imprimerie, Monet le fera avec des couleurs et des pinceaux. » 

Œuvre unique, les Nymphéas auront été sans cesse retouchés, remaniés par Monet qui imagina, avec son ami Georges Clemenceau, un lieu spécifique pour les mettre en valeur. Si vous n’êtes jamais allés au Musée de l’Orangerie, je ne peux que vous conseiller de vous y rendre tant ce lieu est en parfaite adéquation avec les toiles de Monet. Il permet de mettre en valeur l’incroyable feu d’artifice de couleurs, leur vibration, leur intensité et la vitalité de la touche du peintre.

En peu de pages, Jean-Philippe Toussaint rend magnifiquement le caractère exceptionnel de cette œuvre, la relation particulière de l’artiste avec elle. « L’instant précis où Monet entre dans l’atelier » est un texte infiniment délicat qui me permet de retrouver la plume de l’auteur que j’apprécie beaucoup.

La crue – Blackwater tome 1 de Michael McDowell

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« A l’aube du dimanche de Pâques 1919, le ciel au-dessus de Perdido avait beau être dégagé et rose pâle, il ne se reflétait pas dans les eaux bourbeuses qui noyaient la ville depuis une semaine. Immense et rouge orange, le soleil rasait la forêt de pins accolée à ce qui avait été Baptist Bottom, le quartier où les Noirs affranchis s’étaient installés en 1895, et où leurs enfants et petits-enfants vivaient encore. Désormais, s’étendait à perte de vue un magma fangeux de planches, de branches d’arbres et de carcasses d’animaux. Du centre-ville, ne surnageaient que la tour carrée de la mairie et le premier étage de l’hôtel Osceola. » C’est dans cette ville dévastée que s’avance une barque portant deux hommes à son bord : Oscar Caskey, membre d’une des familles les plus riches de la ville, et Bray, son employé. Lors de leur exploration de Perdido, ils découvrent une femme coincée au premier étage de l’hôtel depuis quatre jours. Etonnamment, elle semble en parfaite santé. Elle se nomme Elinor Dammert, elle était venue à Perdido pour trouver un emploi d’institutrice. Oscar et Bray l’emmènent avec eux et ils ignorent, à cet instant, que la nouvelle venue va chambouler la vie des membres de leur communauté. 

Les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont encore frappé très fort avec la traduction et la publication de la saga familiale de Michael McDowell. Jamais publiée en France jusqu’à présent, elle va couvrir cinquante ans de l’histoire de la famille Caskey. Pour reprendre le souhait de son auteur, qui fut le scénariste de « Beetlejuice » et « L’étrange Noël de Monsieur Jack », les six tomes sortiront de manière rapprochée, à raison de deux par mois. « Blackwater » a été conçu comme un feuilleton populaire et le premier tome nous montre à quel point l’ensemble va être addictif. 

Perdido est une ville imaginaire mais Michael McDowell y glisse des aspects de l’Alabama de son enfance. Mais sous un réalisme apparent, des éléments gothiques, fantastiques s’insinuent par petites touches et créent une atmosphère étrange. Le thème principal de « La crue » est la famille. Elle est ici étouffante, toxique et très matriarcale avec à la tête de la famille Caskey, Mary-Love, une femme au caractère autoritaire et possessif. Les personnages féminins sont puissants chez Michael McDowell et Elinor est sans doute le plus magnétique, fascinant et énigmatique. L’autre fil rouge du roman est l’eau, un élément fluide comme l’écriture de l’auteur, aussi apaisant qu’inquiétant. L’eau est source de vie comme de mort. Elle permet à Michael McDowell d’écrire des scènes saisissantes, marquantes comme celle du prologue où Oscar et Bray évoluent dans une ville ravagée par des eaux boueuses et puantes.

Le premier tome de la fresque de Michael McDowell est un roman irrésistible, intrigant, infiniment original et qui donne envie de se précipiter sur la suite. Saluons à nouveau l’extraordinaire travail des éditions Monsieur Toussaint Louverture qui nous offrent une couverture somptueuse, dorée et gaufrée. 

Traduction Yoko Lacour et Hélène Charrier

Sous le signe des poissons de Melissa Broder

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Lucy travaille sur sa thèse, consacrée à Sappho, depuis neuf ans sans parvenir à y mettre un point final. Après huit ans, sa relation amoureuse avec Jamie arrive dans une impasse. Lucy lui propose de faire une pause, ce qu’elle ne sait pas, c’est que celle-ci va durer. Le doute, la dépression commencent à la gagner et les questionnements existentielles se multiplient. « Moi-même, j’entretenais un rapport très compliqué avec le vide, l’absence, le néant. Parfois je n’avais qu’une envie, combler ce vide, par crainte qu’il me dévore vivante ou me tue. Mais d’autres fois je brûlais d’y finir totalement annihilée – un effacement magnifique et silencieux. L’envie d’être escamotée. » Pour l’aider à surmonter cette période difficile, sa sœur lui propose de venir garder sa maison et son chien Dominic à Los Angeles pendant qu’elle part en voyage. Lucy devra également participer à un groupe de femmes qui, comme elles, ont des difficultés affectives. La jeune femme accepte cette proposition.

« Sous le signe des poissons » est le premier roman de Melissa Brider qui avait auparavant écrit des poèmes et un texte autobiographique. Elle est également très active sur les réseaux sociaux où elle met en scène ses ébats sexuels. Dans son roman, le sexe tient une place essentielle. L’héroïne ne semble pas faire la part des choses entre l’amour et le sexe. Sa terreur de la solitude la pousse à multiplier les rencontres. Ces scènes sont crûment décrites, détaillées et notre héroïne s’y montre souvent ridicule ! Elles donnent d’ailleurs parfaitement le ton du roman : déjanté, cynique et surtout très drôle. Les relations amoureuses en prennent un coup sous la plume de Melissa Broder et sont totalement désacralisées.

Ce qui fait le sel de « Sous le signe des poissons », ce qui en fait sa singularité, c’est également la manière dont l’autrice mélange un réalisme, une franchise sur l’état des sentiments, des désirs de Lucy avec une part de fantastique. Je ne peux pas en dévoiler trop, mais ce qui arrive à l’héroïne est inattendu, surprenant et rajoute à la fantaisie débridée du roman.

Intrigant, original, dingue et atypique, voilà ce qui pourrait qualifier le premier roman de Melissa Broder qui j’espère va continuer de nous surprendre dans la suite de son œuvre.

Traduction Marguerite Capelle

Bilan livresque et cinéma de mars

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Je n’ai pas lu autant que je l’aurais voulu au mois de mars et mon bilan est un peu maigre avec sept romans et une bande-dessinée. Après avoir aimé « Le miniaturiste » et « Les filles du lion », je me suis enfin décidé à lire le dernier roman de Jessie Burton (il faut dire que le lapin vert géant de la couverture du grand format a freiné mes ardeurs…). J’ai découvert récemment la plume de Vincent Almendros avec « Faire mouche » et j’ai prolongé ma découverte avec le formidable « Un été ». Pour lutter contre la morosité, j’ai lu le toujours hilarant Fabcaro avec « Moins qu’hier (plus que demain) » où il dépeint avec acidité la vie de couple. Le reste ne fut que découverte : délicieuse avec « La papeterie Tsubaki », intrigante avec le premier tome de la série Blackwater intitulé « La crue », réjouissante avec « La gitane aux yeux bleus », cinématographique avec « 24 fois la vérité » et totalement décevante avec « L’heure de plomb ».

Côté cinéma, j’ai ou voir sept films durant le mois de mars dont voici mes préférés :

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Phil est venu s’installer sur l’île de Lewis, au nord de l’Ecosse, depuis plusieurs années. Il travaille sur une exploitation agricole et vit seul. Un matin où le reste des habitants est à la messe, Phil fait un AVC sur une plage. Il est retrouvé à temps mais il s’avère qu’il a perdu la mémoire. Millie, la fille de son employeur, est sa référente à son retour sur l’île. Elle l’aide à retrouver ses marques et lui avoue qu’ils étaient amants avant son accident. Mais personne n’était au courant de leur liaison.

Bouli Lanners s’exile en Écosse pour son nouveau film en tant que réalisateur et dont il tient le premier rôle. Les paysages de l’île de Lewis sont magnifiquement mis en valeur. Mais le réalisateur nous fait également sentir l’étroitesse du lieu, de la communauté où Phil et Millie évoluent. Chacun se connaît et vit dans la discipline de l’Église presbytérienne. On sent le poids de celle-ci sur la vie de Millie, restée célibataire en raison de l’isolement et n’osant avouer à sa famille sa relation avec Phil. L’histoire d’amour, qui se noue entre ces deux solitaires, est un éveil, une chance inespérée d’illuminer leurs vies. Et c’est avec une délicatesse infinie, une grande douceur que Bouli Lanners nous montre la naissance de leurs sentiments. Les deux personnages sont touchants, tout en retenue et magnifiquement incarnés par Michelle Fairley et Bouli Lanners. Leur histoire est d’autant plus touchante que tous les deux ont dépassé la cinquantaine. « L’ombre d’un mensonge » est une très belle réussite, un drame romantique plein de pudeur et de tendresse.

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Fernand Iveton est ouvrier tourneur dans une usine à Alger. Il est né ici et ne supporte plus la manière dont est traitée la population arabe. En 1954, le jeune communiste décide de ne plus rester passif. Avec son ami d’enfance Henri, il s’engage pour que les Arabes aient plus de droit et de liberté. Fernand devra placer une bombe dans son usine qui produit de l’électricité. Elle est placée dans un local technique et ne doit exploser qu’après les heures de travail pour ne blesser personne. Le but est seulement de plonger Alger dans le noir. Malheureusement, la bombe est découverte et Fernand est arrêté, torturé et condamné à mort.

« De nos frères blessés » est évidemment un film politique qui rend hommage à Fernand Iveton, un héros ordinaire qui paya de sa vie son engagement. La guerre ne disait pas encore son nom mais la mascarade de procès montre bien qu’il fallait faire un exemple avec Fernand. Le ministre de l’Intérieur de l’époque, François Mitterrand, n’aura d’ailleurs aucune pitié pour ce jeune idéaliste. Mais le film de Hélier Cisterne est également le récit d’une magnifique histoire d’amour entre Fernand et Hélène. Ces deux-là se rencontrent à Paris, Hélène a fui la Pologne et le communisme. Leurs idéaux s’entrechoquent mais l’attirance sera la plus forte. Leur amour s’épanouit sous le soleil d’Alger et ce malgré la violence qui gronde. Hélène restera un soutien sans faille pour Fernand. Ces deux personnages, insouciants puis tragiques, sont poignants, Vincent Lacoste et Vicky Krieps les incarnent idéalement. Sans pathos excessif, avec sobriété et intelligence, Hélier Cisterne nous offre un film militant qui sort de l’ombre Fernand Iveton et sa femme Hélène.

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Julie court sans cesse après le temps. Elle est une mère célibataire de deux enfants, vit dans une lointaine banlieue et travaille à Paris. Elle est première femme de chambre dans un palace. Chaque instant est compté et chronométré dans la vie de Julie. Sa vie se transforme en cauchemar lorsqu’une grève paralyse les transports en commun. Julie n’arrive plus à l’heure au boulot, pour récupérer ses enfants. La course effrénée se complique encore plus lorsqu’elle décroche un entretien pour un travail qui correspond mieux à ses qualifications.

« A plein temps » fait de la vie de cette femme seule, un véritable thriller social. Bosseuse acharnée, elle doit aussi trouver le temps de se consacrer à ses enfants, de les choyer malgré le manque d’argent du à une pension alimentaire qui tarde à venir. Eric Gravel filme son personnage en perpétuel mouvement et quasiment à bout de souffle. Julie est au bord du gouffre, elle s’épuise à force de vouloir tout conjuguer. Son destin chancelant, vacillant au moindre grain de sable nous touche forcément. Laure Calamy porte le film sur ses épaules et elle est une nouvelle fois admirable, incarnant avec force ce personnage.

  • « Petite nature » de Samuel Theis : Johnny a dix ans et il a déjà beaucoup de responsabilités. Il s’occupe de sa petite sœur, l’habille, l’amène à l’école. Il fait de même avec sa mère lorsqu’elle a trop bu. Celle-ci est seule avec ses trois enfants, travaille dans un tabac de l’autre côté de la frontière. Elle est maladroite, parfois brutale et s’appuie beaucoup trop sur Johnny. Ce dernier est remarqué par son nouvel instituteur, M. Adamski, qui détecte chez lui des capacités non exploitées. Cet adulte, qui lui prête attention, devient vite un objet de fascination et de désir. Le thème de ce film aurait pu être périlleux, parler du désir homosexuel naissant d’un enfant de dix ans était loin d’être un pari facile. Samuel Theis le réussit parfaitement avec pudeur et beaucoup de sensibilité. Les personnages ne sont jamais jugés, jamais pris de haut (c’est notamment le cas de la mère qui fait ce qu’elle peut et peine à sortir la tête de l’eau). Le film n’est jamais misérabiliste, jamais plombant malgré les difficultés avec lesquelles se débat Johnny. « Petite nature » est également le récit d’un apprentissage et d’une émancipation. Il faut saluer l’incroyable talent d’Aliocha Reinert qui crève l’écran et nous transporte. Le film de Samuel Theis parle avec justesse et empathie de l’éveil d’un jeune garçon qui apprend à assumer sa différence.
  • « Ali & Ava » de Clio Barnard : Ali et Ava vivent tous les deux à Bradford dans le Yorkshire et ils avaient pourtant peu de chance de se rencontrer. Ava travaille comme assistante d’éducation dans une école et c’est là que sa route croise celle d’Ali qui accompagne la fille de ses locataires. Rapidement, une entraide bienveillante nait entre eux, malgré leurs origines différentes et leurs goûts musicaux éloignés. Ce lien va devenir plus fort et Ava et Ali vont devoir affronter les préjugés, le rejet de leurs proches. J’avais énormément aimé le précédent film de Clio Barnard « Dark river » qui se déroulait déjà dans un Yorkshire âpre et rude. Dans « Ali & Ava », elle nous montre des communautés très cloisonnées, qui ne se mélangent pas. Ali est d’origine pakistanaise, il est en instance de divorce mais n’ose pas l’avouer à sa famille. Ava est mère et grand-mère et elle se sacrifie pour sa famille. L’histoire d’Ava et Ali est improbable, imprévue et c’est ce qui la rend si précieuse. Ils ont la cinquantaine ou presque et, comme dans le film de Bouli Lanners, la seconde chance qui leur est offerte est infiniment touchante. Le contexte social où ils évoluent est difficile, pesant et entrave leur histoire. Le film est délicatement optimiste et il doit beaucoup à ses deux acteurs rayonnants : Claire Rushbrook et Adeel Akhtar. La musique joue un rôle essentiel dans leur histoire (Ali est un ancien DJ) et irradie le film. « Ali & Ava » est un film réaliste, social mais il ne sombre pas dans la noirceur et nous offre un beau moment de cinéma lumineux et humaniste.
  • « Rien à foutre » de Emmanuel Marre et Julie Lecoustre : Cassandre, 26 ans, est hôtesse de l’air pour une compagnie low-cost. Son rythme de vie est effréné : entre vols et boîtes de nuit à Lanzarote où elle habite. Elle semble profiter pleinement des avantages  liés à son métier, ne se pose aucune question sur son avenir ou sur ses conditions de travail. Pourtant, Cassandre semble également habitée par une ultra-moderne solitude. Le premier film d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre a des airs de documentaire sur la vie de cette jeune femme. Adèle Exarchopoulos est de tous les plans, la caméra la suit pas à pas. Elle incarne son personnage avec un naturel confondant. Cassandre est en représentation permanente : dans sa tenue d’hôtesse de l’air comme dans celle de night clubeuse. Elle enchaîne les rencontres d’un soir. Le jour d’après ne semble pas exister pour elle. Le personnage est bien évidemment plus complexe qu’il n’y parait et la deuxième partie du film nous montrera qu’il s’agit là d’une fuite en avant. « Rien à foutre » est un film surprenant, montrant la vie d’une jeune femme qui brûle sa vie et refuse de réfléchir à l’avenir.
  • « Belfast » de Kenneth Branagh : Buddy a neuf ans et il a grandi à Belfast entouré de son grand frère et de ses parents aimants. En août 1969, les protestants veulent chasser les catholiques alors que les deux communautés arrivaient à vivre côte à côte. La famille de Buddy est protestante mais elle va subir la violence. Le père de famille, qui travaille en Angleterre, refuse de prendre partie et de se mêler au combat. La question de quitter Belfast se pose alors. Kenneth Branagh raconte ici son enfance à Belfast dans un noir et blanc soigné. Sa famille, ses parents surtout (incarnés par deux anciens mannequins : Jamie Dornan et Caitrona Balfe), est très idéalisée. Pour le reste du casting, Kenneth Branagh a eu la bonne idée de faire jouer les grands-parents par deux grands acteurs britannique : Judi Dench et Ciaran Hinds. L’ensemble est plaisant à voir, divertissant malgré la violence qui s’immisce dans le quotidien des habitants de Belfast. Et c’est sans doute là le défaut du film, tout est trop beau, trop lisse, trop propre pour provoquer la moindre émotion. Le destin du petit Buddy, forcé de quitter sa ville, ses grands-parents et la jeune fille dont il est amoureux, aurait du nous émouvoir profondément, ce ne fut pas le cas pour moi.

La gitane aux yeux bleus de Mamen Sánchez

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A Madrid, le moral de Berta Quiñones, directrice de la revue littéraire Librarte, n’est pas au beau fixe. Atticus Craftsman, fils du propriétaire anglais du journal, est venu en Espagne pour faire cesser la publication. Librarte n’est plus rentable malgré les efforts de Berta et de ses quatre salariées. Fortement attachées à leur travail, les cinq femmes ne veulent pas baisser les bras et elles imaginent un plan leur permettant de gagner du temps et de sauver leur revue. Mais tout ne va pas se passer comme elles l’ont imaginé.

« La gitane aux yeux bleus » est un livre qui éloigne la grisaille et dont l’intrigue est totalement réjouissante. Elle va prendre la forme d’une enquête policière plein de rebondissements. Le ton est virevoltant, bondissant et très humoristique. Le décalage entre la retenue anglaise et l’exubérance espagnole y est pour beaucoup. La famille Craftsman rencontrera quelques difficultés à s’adapter et à trouver en Espagne un earl grey digne de ce nom ! Les personnages du roman sont très attachants, à commencer par les cinq journalistes de Librarte aux tempéraments flamboyants et pour qui, leur travail, est également une source d’autonomie, d’indépendance. Le reste de la galerie de personnages est à l’avenant : haut en couleur et terriblement sympathique.

« La gitane aux yeux bleus » est un roman plein de fantaisie et de drôlerie, entrainant comme un air de flamenco. Un vrai régal !

Traduction Judith Vernant

La jeune femme et la mer de Catherine Meurisse

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Une jeune dessinatrice française vient passer quelques temps en résidence au Japon pour « renouveler sa banque d’images mentales par trop occidentales« . Durant son séjour, elle va croiser la route d’un tanuki facétieux, d’un peintre japonais qui cherche à peindre la femme idéale sans y parvenir, une jeune femme mystérieuse qui tient une auberge thermale.

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« La jeune femme et la mer » est un mélange d’éléments autobiographiques (Catherine Meurisse s’est rendue au Japon en 2018 et 2019) et de références à « Oreiller d’herbe » de Natsume Sôseki (notamment pour le personnage du peintre japonais). Comme souvent chez Catherine Meurisse, l’art et la nature se mélangent dans ses pages. La dessinatrice compare ce qu’elle connaît à ce qu’elle découvre. L’Ophélie de Millais côtoie la vague d’Hokusai, la maison de ses parents dans le Poitou apparaît au milieu dans lac. La narratrice est saisie durant son séjour par cette « familière étrangeté » devant les paysages japonais. Elle s’interroge sur notre rapport à la nature, au vivant. Ici, ce lien est contradictoire : la nature est respectée, vénérée mais il faut néanmoins s’en protéger (typhon, tsunami). Et pour ce faire, on défigure les paysages avec des murs de béton face à la mer ou dans les montagnes pour éviter les glissements de terrain.

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« La jeune femme et la mer » allie le conte, la poésie et l’humour. Comme le dit Catherine Meurisse, sa dessinatrice est comme « Alice au pays des merveilles », elle suit le tanuki et passe de l’autre côté du miroir. Elle y découvre Nami, la mystérieuse jeune femme qui est capable de prédire les cataclysmes en effleurant l’eau. Des fantômes habitent également les paysages de la campagne nipponne. Ceux-ci dégagent une infinie poésie qui est sans cesse contre-balancer par de l’humour et la cocasserie du tanuki.

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 La plume et l’aquarelle de Catherine Meurisse font encore des merveilles dans « La jeune femme et la mer », certaines pleines pages, représentant des paysages, sont splendides. L’alliance du merveilleux et du prosaïque fonctionne à la perfection et je me suis à nouveau régalée à lire le travail de Catherine Meurisse.

La papeterie Tsubaki d’Ogawa Ito

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Hatoko, 25 ans, revient à Kamakura après avoir vécu plusieurs années au Canada. Sa grand-mère, qui l’a élevée, vient de mourir. Elle était la propriétaire de la papeterie Tsubaki que Hatoko a décidé de reprendre. Mais la jeune femme ne sera pas seulement vendeuse d’articles de papeterie, elle sera également écrivain public comme sa grand-mère. Cette dernière avait enseigné l’art de la calligraphie, d’écrire pour les autres à Hatoko depuis son plus jeune âge.

« La papeterie Tsubaki » est un roman qui possède énormément de charme, dans lequel on se sent bien et qui procure de l’apaisement. Nous suivons Hatoko au fil des saisons, au fil des demandes de ses clients : cartes de vœux, faire-part de mariage, de divorce, lettre d’adieu, mot de réconfort ou d’encouragement. L’écrivain public est confronté à toutes les situations de la vie, joyeuses comme douloureuses, et doit se mettre dans la peau de ceux qui lui demandent de l’aide. Sa grand-mère lui expliquait l’importance de ce travail : « (…) Mais tu sais, il y a des gens incapables d’écrire une lettre malgré tous leurs efforts. Être écrivain public, c’est agir dans l’ombre, comme les doublures des grands d’autrefois. Mais notre travail participe au bonheur des gens et ils nous en sont reconnaissants (…). »

Ce qui est très beau dans le travail d’Hatoko, c’est le soin apporté à chaque détail des lettres : le type de papier, d’écriture, de plume, d’encre, même le timbre devient un élément significatif dans le message que Hatoko souhaite adresser. La beauté du geste, des matériaux utilisés enchante et apporte beaucoup de délicatesse au texte d’Ogawa Ito. S’ajoutent à cela les rituels, les fêtes qui rythment l’année (celui de la cérémonie de l’adieu aux lettres m’a beaucoup plu) mais également les plaisirs d’un bon repas que l’on partage avec ses amis.

« La papeterie Tsubaki » est un délicieux hommage à l’art d’écrire, au plaisir d’utiliser de la belle papeterie et au sens du partage.

Traduction Myriam Dartois-Ako

C’est ainsi que cela s’est passé de Natalia Ginzburg

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« Il m’avait demandé de préparer le thermos pour le voyage. Je suis allée à la cuisine où j’ai fait le thé, j’y ai mis le lait, le sucre et je l’ai versé dans le thermos, j’ai vissé à fond le petit gobelet et je suis retournée dans le bureau. C’est alors qu’il m’a montré le dessin. J’ai pris le revolver dans le tiroir de son bureau et j’ai tiré. J’ai tiré dans les yeux. Il y a si longtemps déjà que je pensais le faire une fois ou l’autre. » Suite à cet acte terrible, la narratrice va marcher sans but dans les rues de Turin. Elle se remémore sa rencontre avec son mari, leurs années de mariage et ce qui l’a amenée à accomplir l’irréparable.

Avec « C’est ainsi que cela s’est passé », je découvre la grande écrivaine italienne Natalia Ginzburg. Son court roman est le récit d’un naufrage annoncé. Pas de coup de foudre ou de passion au commencement de ce couple, la narratrice, qui ne sera jamais nommée, est une jeune femme seule : (…) ma vie me paraissait si vide et mélancolique. » N’ayant jamais connu l’amour, elle ne tarde pas à en éprouver pour cet homme plus âgé qui s’intéresse à elle. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que ses sentiments ne pourront jamais être réciproques. Quatre années de mariage l’attendent où l’indifférence, la distance vont prendre la place de la tendresse et de l’affection.

Un mariage qui est basé sur le mensonge et qui interroge la place de la femme. Nous sommes dans les années 50 dans une Italie post-fascisme. La narratrice travaille comme enseignante tant qu’elle n’est pas mariée mais, comme sa mère, elle devient ensuite femme au foyer. Son milieu bourgeois ne semble lui offrir aucune autre possibilité. Seule son amie Giovanna reste libre de toute attache. Ce qui ne s’avèrera pas très satisfaisant non plus. Les conventions sociales sont bien loin d’accepter des femmes non mariées.

D’une écriture sèche, sans lyrisme, Natalia Ginzburg dissèque les sentiments d’une jeune femme qui a perdu ses illusions après quatre ans de mariage.

Traduction Georges Piroué