Le courage des autres de Hugo Boris

9782246820598-001-T

Il y a quinze ans, Hugo Boris obtient sa ceinture noire de karaté. Le lendemain, il est témoin d’une altercation dans le métro et, en état de sidération, il n’arrive pas à intervenir. Il réussit seulement à tirer le signal d’alarme. La situation le questionne et il se met à noter ce qu’il voit dans le métro, le RER pour composer un herbier de saynètes. « La communauté humaine qui se rassemble pour cette épopée quotidienne donne à voir le meilleur et le pire d’elle-même. Mais dans ce pire, il suffit du courage d’une seule personne pour la racheter. Il s’en trouve quelques uns dans cet herbier, des hommes ou des femmes, pour relever tous les autres. Qu’ils soient ici célébrés. »

« Le courage des autres » est constitué de scènes du quotidien dans les transports en commun. Elles révèlent le courage de certains face à des situations violentes, aux insultes, qui sont capables de s’interposer physiquement ou verbalement. Certains  osent prendre la parole et d’autres pas. Hugo Boris fait partie de cette deuxième catégorie et il en faut également du courage pour l’écrire, pour révéler ses faiblesses aux autres. Son honnêteté lui fait honneur : « Je n’ai pas envie d’emprunter ici le masque du lyrisme pour faire du beau avec du laid, des mots qui seraient des insultes à la vérité, ce soir-là, je suis une merde, une lavette, un faible, un infirme. Je suis malade de la peur. J’ai la maladie de la peur. Je suis devenu la proie de ce mot. Ma propre réaction me terrorise, me dévirilise, me tend mon reflet authentique, celui d’un pauvre mec sans couilles au cul. Si lâche, si friable. » Et bien évidemment, c’est un miroir que Hugo Boris tend également à ses lecteurs. Qui n’a pas pas baissé les yeux devant un SDF ? Qui n’a pas changé de wagon en voyant une personne agressive ? Qui n’a pas écouté la conversation de ses voisins de métro ? Hugo Boris décrit, analyse nos petites lâchetés, nos évitements face à la violence du quotidien. La violence sociale est également présente avec ces salariés obligés de prendre un bus parce qu’il n’y a plus de métro ou de RER à l’heure où ils sortent du boulot. Ce sont des salariés pauvres (hôtellerie, gardiennage, restauration, etc…) qui vont devoir passer des heures dans le bus avant de rentrer chez eux.

Dans les pages de Hugo Boris, il y a aussi de la lumière, des moments de tendresse (comme cette femme qui ôte une peluche sur le foulard de sa voisine de métro). Tous ces instantanées sont un kaléidoscope d’humanité et Hugo Boris leur prête sa plume vive, précise et pleine d’empathie.

J’avais beaucoup « Police »et j’ai tout autant apprécié « Le courage des autres », hommage à ceux qui se lèvent, qui s’opposent et s’interposent dans le métro face à la violence, aux incivilités.

Tous les vivants de C.E. Morgan

unnamed

Aloma rejoint Orren dans sa ferme au fin fond du Kentucky. Tous les deux se sont connus et aimés à l’école de la mission catholique où Aloma se trouvait depuis l’âge de 12 ans. Elle perdit ses parents à 3 ans et vécut chez son oncle et sa tante. Les deux jeunes gens tombent amoureux et imaginent leur futur ensemble : « Elle lui raconta qu’un jour viendrait où elle quitterait ces montagnes et partirait jouer du piano, et il lui détaillait encore et encore la ferme qu’il posséderait un jour, et ni Aloma ni Orren ne semblaient remarquer que ces deux trajectoires ne pourraient jamais converger. » Et pourtant, quand Orren demanda à Aloma de venir le rejoindre, elle répondit oui sans hésitation. Elle n’imaginait pas qu’elle allait trouver un Orren très différent. En effet, il vient de perdre sa mère et son frère aîné dans un accident de voiture. Orren est plongé dans un deuil profond et il se renferme totalement sur lui-même.

« Tous les vivants » est le premier roman de C.E. Morgan et il fut écrit il y a dix ans. L’auteur dresse le portrait d’une jeune femme plongée dans une situation qu’elle n’arrive pas à maîtriser. Orren a besoin d’une femme qui s’occupe de son foyer, de ses repas alors qu’Aloma ne sait même pas cuire le riz. Tous deux sont dans l’incompréhension, dans l’incommunicabilité. Orren semble avoir une dette envers sa famille, il doit rester pour exploiter des terres arides pour leur rendre hommage. Aloma n’a pas de racines, pas de maison. Elle est aussi soumise à Orren qu’elle est en colère contre lui. Leurs deux âmes blessées ne font que s’affronter. Aloma ne trouve le calme et la liberté que lorsqu’elle joue du piano. Elle s’échappe alors des contraintes de son foyer, de ces étouffantes montagnes qu’elle ne supporte plus. Mais en s’échappant ainsi, elle s’éloigne dangereusement d’Orren. La plume de C.E. Morgan est remarquable d’âpreté, d’acuité dans la description de la psychologie des personnages.

« Tous les vivants » nous fait pénétrer dans l’intimité, la psychologie d’un couple et dresse le portrait de deux âmes blessées. La plume, juste et âpre, de C.E. Morgan fait merveille.

picabo-300x300

Chez nous de Louise Candlish

CVT_Chez-nous_8289

Au 91 Trinity Avenue à Londres vivent Fiona et Bram Lawson et leurs deux fils. Le couple est en cours de divorce mais Fiona et Bram continuent à partager leur maison pour ne pas perturber leurs enfants. Partie en week-end seule, Fiona doit rentrer plus tôt pour récupérer son ordinateur. Bram est supposé être chez eux avec les enfants. Mais ce n’est pas son mari que Fiona découvre dans sa maison. Un camion de déménagement est là et un couple installe ses affaires dans la maison. Tous les meubles, tous les vêtements des Lawson ont disparu. Le couple présent dans la maison se dit propriétaire. Fiona tente d’appeler Bram en vain. Leurs enfants ne sont ni à l’école ni à la maison. La journée de Fiona se transforme en cauchemar.

« Chez nous » est un roman diablement bien ficelé. L’histoire nous est racontée par différents biais narratifs : la période où Fiona découvre que sa maison a été vendue, un podcast, « La victime », consacré aux affaires criminelles où Fiona raconte ce qu’elle a vécu, un document word où Bram donne sa version des faits. Ces différents points de vue donnent de l’épaisseur, de la richesse au roman. L’entrée en matière, la découverte de Fiona en rentrant chez elle, est particulièrement réussie. Elle accroche le lecteur, l’intrigue terriblement. L’utilisation des différents types de narration nous offre progressivement des révélations sur les protagonistes. L’engrenage implacable qui mène à la vente de la maison est parfaitement maîtrisé. Et lorsque l’on pense avoir compris les tenants et les aboutissants de l’histoire, Louise Candlish nous réserve une fin inattendue et totalement scotchante.

« Notre maison nous abritait et nous protégeait, mais elle nous définissait également. » L’amour de Fiona pour cette maison est véritablement au cœur de ses problèmes. C’est parce qu’elle n’imagine pas vivre ailleurs qu’elle propose à Bram de la partager après leur séparation. Perdre la maison semble d’ailleurs être plus douloureux  pour elle que la fin de son mariage ! Au travers de leurs témoignages, Fiona et Bram ne paraissent pas se connaître si bien que ça, de nombreux secrets existent entre eux. Finalement, la maison de Trinity Avenue était peut-être le lien le plus fort entre eux. J’ai beaucoup aimé cette manière d’envisager le couple.

« Chez nous » est un polar addictif réservant des surprises, des rebondissements aux lecteurs jusqu’à la dernière ligne.

Merci à NetGalley et les éditons Sonatine pour cette lecture.

 

 

Le crépuscule du paon de Claire Bauchart

71yxnd+WEqL

Après avoir publié un scoop, Pascaline Elbert a été promue responsable du service politique de son journal En avant. Enviée par ses collègues, elle n’a pas le droit à l’erreur. Sa situation est d’autant plus compliquée qu’elle s’est séparée de son compagnon et doit gérer seule sa petite fille. Mais Pascaline a du flair et elle est tenace. Elle est bientôt lancée sur une nouvelle enquête suite à la grève des salariées d’une entreprise de BTP. L’usine Burier est menacée de délocalisation. Mais quelques jours plus tard, le marché public pour la rénovation de la Sorbonne doit être attribué. Cela pourrait sauver Burier et ses salariés. Pascaline se rend compte que les différents marchés publics de rénovation des grandes universités parisiennes ont tous été attribués à de grandes usines de BTP dont Burier fait partie. Dans le même temps, la vice-présidente du conseil régional d’Ile-de-France cherche à joindre Pascaline. Cela ne peut pas être une simple coïncidence.

Je ne connaissais pas Pascaline Elbert dont « Le crépuscule du paon » est la deuxième enquête journalistique. Claire Bauchart a travaillé aux services économiques de L’opinion et des Echos et cela se sent dans son roman. Cette histoire de collusion entre des entrepreneurs de BTP et des hommes politiques est parfaitement vraisemblable. Le montage financier de l’affaire est également expliqué de manière très claire. L’enquête de Pascaline réserve son lot de surprises, de rebondissements. Le ministre de l’économie, Stéphane Toxandrie, nous fait furieusement penser à quelqu’un… « Avec ses deux bras droits présents ce soir-là dans ce grenier mal isolé de la rue Mayet, loué à prix d’or par Michel Estourneau pour leurs réunions occultes, Stéphane Toxandrie avait lancé son propre mouvement, quatre années plus tôt, à un an à peine de l’élection. Le Grand Rassemblement, rapidement rebaptisé GraRass à la fois par la presse et son équipe de campagne, se voulait un parti du centre, ambitionnant de concaténer les envies de près de deux tiers des Français. » Ego démesurés, ambitions dévorantes, rancœur et vengeance vont émailler l’enquête rythmée de Pascaline.

J’ai eu un peu de mal à m’y retrouver dans les nombreux personnages présentés au début du roman. Mais cela ne dure pas et j’ai ensuite passé un bon moment de lecture en compagnie de l’audacieuse Pascaline.

Merci aux éditions du Rocher pour cette lecture.

Dans la gueule de l’ours de James McLaughlin

dans-la-gueule-de-l-ours

Après un séjour en prison, Rice Moore réussit à trouver un travail. Il devient le gardien d’une réserve dans les Appalaches. Vivant seul au milieu de la nature, il espère se faire oublier du cartel mexicain qu’il a trahi. Mais Rice prend son travail très à cœur et la découverte d’un ours abattu va le rendre imprudent. En tant que garde-forestier, il doit étudier et protéger la faune et la flore. Il semble que certains habitants des environs font du trafic avec les vésicules d’ours. Et cela, Rice ne peut le tolérer. Il se met donc en chasse des braconniers.

Le premier roman de James McLaughlin est surprenant. L’auteur est un photographe passionné de nature et cela se sent à travers son livre. « Dans la gueule de l’ours » est un hybride entre le polar et le nature-writing. Pour ceux qui apprécient les polars haletants, celui-ci n’est absolument pas pour vous ! L’intrigue prend son temps, elle se déploie lentement entre les descriptions de la nature, les balades de Rice et sa forte interaction avec le lieu où il se trouve. La préservation de la nature est l’une des grandes préoccupations du roman. Et James McLaughlin maîtrise totalement les descriptions de l’environnement de la réserve, elles sont extrêmement détaillées et visuelles.

Malgré tout, l’intrigue va s’accélérer de manière spectaculaire dans les cent dernières pages. Le braconnage d’ours va se retrouver entremêlé avec le cartel mexicain qui recherche Rice. Et finalement, cette partie du roman est réellement sombre, noire et fait de « Dans la gueule de l’ours » un polar à part entière.

« Dans la gueule de l’ours » est un premier roman qui se déploie lentement mais sûrement entre polar et nature-writing. Extrêmement bien écrit (et traduit par Brice Matthieussent), ce livre propose une réflexion sur la nature et notre cohabitation avec elle et un personnage central de plus en plus attachant au fil des pages.

picabo-300x300

Sonietchka de Ludmila Oulitskaïa

81VGlTATU9L

« Pendant vingt années, de sept à vingt sept ans, Sonietchka avait lu presque sans discontinuer. Elle tombait en lecture comme on tombe en syncope, ne reprenant ses esprits qu’à la dernière page du livre. » Sonia est une enfant solitaire qui se réfugie entièrement dans la lecture. Comme une suite logique à sa passion, elle obtient un diplôme de bibliothécaire. C’est lors d’une de ses journées de travail à la bibliothèque, qu’elle rencontre Robert Victorovitch, un peintre plus âgé qu’elle. Deux jours plus tard, Robert revient à la bibliothèque avec un cadeau pour Sonia : « Le portrait est magnifique, le visage de la femme noble et délicat, un visage d’une autre époque. Son visage à elle, Sonietchka. » Le tableau est un cadeau de mariage, Robert veut épouser Sonia. Surprise, elle accepte néanmoins. Et c’est ainsi que la vie va peu à peu éloigner Sonietchka des livres.

« Sonietchka » est un court roman de Ludmila Oulitskaïa et pourtant il contient toute la vie de son héroïne. Dans une langue belle et concise, l’auteure décrit  le destin d’une femme à travers la deuxième guerre mondiale, le mariage, la maternité. Une femme issue d’un milieu modeste, sans grande beauté ni force de caractère mais qui traverse la vie avec une bienveillance paisible. Sonia s’éveille à la vie lentement, s’émerveille de ce qu’elle découvre au-travers et avec son mari. La vie l’accapare, l’emporte totalement, ce qu’elle a lu ou rêvé devient concret. Et elle découvre que la vie est loin d’être toujours heureuse : « L’existence de Sonia changea si totalement, si profondément qu’on eût dit que sa vie d’avant avait renversé son cours, emportant avec elle tout ce monde des livres qu’elle avait tant aimé, pour laisser à la place les inimaginables fardeaux d’une existence précaire, de la misère, du froid et des soucis quotidiens pour la petite Tania et Robert, qui tombaient malades à tour de rôle. » Sonia accepte les épreuves de la vie avec abnégation très russe, une douceur infinie qui la rend particulièrement lumineuse. Ludmila Oulitskaïa nous offre un personnage étonnant qui semble ne pas avoir de prise sur sa vie et laisse advenir chaque chose sans révolte, sans colère.

Malgré la brièveté de son livre, Ludmila Oulitskaïa brosse à merveille le portrait d’une femme, grande lectrice, au travers des affres de l’Histoire et du quotidien. Un personnage qui se révèle attachant, lumineux et dont la passion des livres ne s’éteindra jamais.

Une lecture commune avec ma chère Lou.

 

Un garçon sur le pas de la porte d’Anne Tyler

CVT_Un-garcon-sur-le-pas-de-la-porte_4058

Micah Mortimer, la quarantaine, vit seul à Baltimore. Après avoir quitté une start-up, il a créé sa propre boîte de dépannage informatique « Techno crack ». En plus de ce travail, Micah est le factotum de son immeuble en échange d’une exonération de loyer. Il suit une routine très établie, très cadrée avec des tâches qui se répètent de semaine en semaine. Micah est un garçon très ordonné, très maniaque avec son intérieur. Il a quand même une petite amie, Cassie, qui est enseignante. Mais chacun mène sa vie de son côté. Micah est heureux de sa vie paisible. Mais celle-ci va être perturbée par l’arrivée d’un jeune homme sur le pas de sa porte. Brink Adams a 18 ans et il pense que Micah est son père biologique. Dans le même temps, Cassie souhaite mettre un terme à sa relation avec Micah. De quoi perturber grandement la routine de notre héros.

« Un garçon sur le pas de la porte » est le deuxième roman d’Anne Tyler que je lis. J’avais découvert la romancière américaine avec « Vinegar girl » qui était une relecture de « La mégère apprivoisée » de Shakespeare. J’ai eu grand plaisir à lire son dernier roman, son écriture fluide participe à cela. Elle décortique ici une vie ordinaire, moyenne, sans beaucoup de relief au niveau romanesque. Micah se complait dans sa routine, s’enferme dans ses habitudes pour éviter d’être blessé par la vie. Il m’a fait penser à Oblomov ou à Bartleby qui préfère ne pas. Sa vie aurait du se poursuivre ainsi mais deux évènements viennent la perturber la belle ordonnance de Micah. Brink Adams le fait réfléchir sur sa vie passée, sur ce qu’il a manqué. Le départ de Cassie le fait réfléchir sur sa relation actuelle, sur sa façon d’être avec les autres. Micah est personnage extrêmement attachant. Il est bienveillant, toujours prêt à aider son prochain. Les scènes où Micah retrouve sa famille, uniquement des sœurs, sont particulièrement réjouissantes et réussies. Les sœurs de Micah sont son opposé : bordéliques, bruyantes, conviviales mais toutes veulent une vie plus réjouissante pour leur frère. Et le lecteur également !

Dans son dernier roman, Anne Tyler étudie une vie banale, un homme à la routine bien établie avec profondeur, justesse et un grand sens de l’observation.

picabo-300x300