« La vie d’artiste m’a égaré entre des gravats à descendre et des étagères à monter. » Après avoir beaucoup aimé l’adaptation de Valérie Donzelli sortie cette année, j’étais très curieuse de découvrir « A pied d’œuvre » de Franck Courtès. L’auteur fut un photographe réputé, travaillant pour les Inrocks, Libération, Télérama, spécialisé dans les portraits. Ce métier, fort rémunérateur, lui fit côtoyer des stars, voyager dans le monde entier et évoluer dans des cercles huppés. Fatigué, ne trouvant plus l’inspiration, enrageant de voir ses photos volées, Franck Courtès se détourne de ce média pour plonger dans l’écriture. Et pour elle, fini les compromissions, il lâche tout pour s’y consacrer totalement. Mais comment vivre quand l’écriture paie si mal ?
Malgré des succès d’estime, des passages à la Grande Librairie, Franck Courtès doit trouver des petits boulots. Difficile lorsque l’on a 50 ans, pas de diplôme et que l’on est peu habile manuellement. La vie ne l’avait pas préparé à ça : un studio étroit, la faim, le renoncement à sa gourmandise, aux vêtements bien coupés. Avec beaucoup d’ironie et de distance, Franck Courtès nous raconte sa découverte des petits boulots trouvés sur une plateforme où des particuliers proposent diverses tâches : descendre des sacs de gravats du dernier étage d’un immeuble sans ascenseur, laver des vitres, démonter une mezzanine pesant des tonnes, arracher des buis sur une immense terrasse, faire le taxi, etc… Son corps s’épuise, s’abîme dans cette course effrénée aux missions si mal rémunérées. La volonté de tenir à distance la pauvreté à travers ses vêtements notamment, la nécessité d’empêcher les autres (famille et amis) de s’apitoyer sur lui montrent une grande élégance mais aussi un auteur habiter par son art, par ses mots. De son expérience, il tire un constat désenchanté sur le monde du travail d’aujourd’hui, sur son ubérisation à outrance et sa violence sociale.
Avec lucidité et sans pathos, Franck Courtès nous explique le prix qu’il a payé pour sa liberté d’artiste, pour sa passion pour la littérature. Ses déboires, sa ténacité, sa capacité d’autodérision forcent le respect.
