Ohio de Stephen Markley

Stephen Markley Ohio

Le 13 octobre 2007 a lieu, à New Canaan, la procession en l’honneur du caporal Richard Jared Brinklan, tué en Irak. Six ans après ce défilé , un soir d’été, quatre anciens habitants de New Canaan convergent vers cette ville, quatre anciens camarades de lycée de Rick Brinklan reviennent dans la ville qu’ils ont tout fait pour fuir. Chacun d’eux revient pour une raison différente et c’est le hasard qui les réunit à nouveau.

« Ohio » est le remarquable premier roman de Stephen Markley. Son roman choral est ambitieux et sa construction est parfaitement maîtrisée. Chaque partie est consacrée à un personnage : Bill, ancien activiste humanitaire accro à l’alcool et aux drogues, Stacey qui peine à faire accepter son homosexualité à sa famille, Dan qui a perdu un œil en Irak et reste hanté par ce qu’il y a fait, Tina traumatisée par ce qu’elle a vécu durant son adolescence. Chaque récit explore précisément et profondément la psyché de ces personnages qui restent habités par leur adolescence et par trois fantômes d’amis disparus. Ces trentenaires sont une génération désabusée. L’Amérique qu’ils connaissent est celle de l’après 11 septembre, des guerres du Moyen Orient, de la crise économique de 2008. New Canaan est une ville sinistrée où la désindustrialisation a fait d’énormes ravages. Le portrait, que fait Stephen Markley de l’Amérique, est sombre et lucide. Le populisme y est de plus en plus décomplexé et ce sont ces perdants du rêve américain qui vont reprendre espoir en votant pour Trump.

Mais « Ohio » n’est pas seulement une grande fresque politique et sociale. L’intrigue prend de l’ampleur au fur et à mesure et l’on découvre les terribles zones d’ombre de la vie de ces lycéens de New Canaan. Le roman de Stephen Markley se transforme alors en roman noir. Nos quatre personnages semblent tous converger vers un moment précis de cette soirée d’été, un moment que l’on pressent dramatique. La tension grimpe, la noirceur s’étend. Et la cinquième partie balaie tout sur son passage et nous laisse sur les rotules.

« Ohio » est à la fois une fresque politique et un roman noir. Stephen Markley maîtrise parfaitement son intrigue et ses personnages qui sont d’une grande complexité. Un premier roman percutant, éprouvant par moments et absolument saisissant.

Traduction Charles Recoursé.

Intrépide amour de Katherine Mansfield

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Le jeune Mitka, marin, se rend à Londres, lors d’une permission, chez son frère Paddy et sa femme Mildred. C’est dans leur salon que Mitka rencontre Valerie Brandon. Il tombe immédiatement sous son charme. Valerie, qui est déjà courtisée par le riche Evershed, apprécie la candeur et la sincérité de Mitka. Elle lui propose son amitié et se délecte des sentiments qu’elle provoque chez lui. Elle se distrait avec le jeune homme et pense que les choses n’iront pas plus loin puisqu’il doit bientôt rejoindre son navire.

J’avais découvert Katherine Mansfield avec son recueil de nouvelles le plus connu « La garden-party » et je suis ravie de retrouver sa plume élégante avec « Intrépide amour ». Cette nouvelle est largement inspirée de la vie de son auteure. Katherine Mansfield eu une relation amoureuse avec l’écrivain français Francis Carco que son mari, John Middleton Murry, avait rencontré en 1910 à Paris. Comme Mitka pour Valerie, Francis Carco offrait une alternative à sa vie de couple. Une passade distrayante qui ne dura pas. Cette illusion d’amour, ce divertissement amoureux est celui que l’on retrouve dans « Intrépide amour ». Valerie Brandon se sent dans l’obligation d’épouser Evershed. Mitka représente un souffle de liberté, l’illusion d’un choix. Valerie se distrait et Mitka souffre. La nouvelle de Katherine Mansfield se révèle cruelle et amère pour le pauvre jeune homme sincèrement épris. Valerie fait fît de la morale mais elle n’est pas non plus prête à sacrifier son confort.

L’écriture de Katherine Mansfield est d’une remarquable finesse et d’une grande délicatesse. Les éditions du Chemin de fer lui ont donné un superbe écrin et l’ont accompagnée de dessins surprenants de Katerina Christidi. « Intrépide amour » est en tout point un petit bijou.

Traduction M.O Probst

Une maison faite d’aube de N. Scott Momaday

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De retour du front en 1945, Abel décide de retourner sur les terres de son enfance : une réserve indienne du Nouveau Mexique. Une terre faite de montagnes, de canyons, de crevasses et où les saisons sont tranchées, peu clémentes. Là-bas, un seul être l’attend, Francisco, son grand-père. La mère et le frère d’Abel ne sont plus de ce monde depuis longtemps. Abel essaie de travailler, de se refaire aux rites ancestraux. Mais des démons puissants le taraudent et Abel n’arrive pas à être en paix.

Voilà un roman dont il m’est difficile de parler car je suis totalement passée à côté. L’écriture de N. Scott Momaday est pourtant belle. Il décrit à merveille les paysages de ce Nouveau Mexique où il a lui même grandi. Il arrive également à nous faire sentir la fièvre, l’euphorie qui habitent les rites qu’il décrit longuement dans son roman.

Mais la narration est très éclatée, elle part dans des directions qui sont souvent difficiles à suivre. La temporalité de l’histoire d’Abel devient floue par moments. Le personnage d’Abel est lui-même problématique. Dans toute la première partie (125 pages), il est quasiment absent de l’intrigue. Il est donc très compliqué de s’attacher à lui ou de s’intéresser à son destin. Francisco, son grand-père, est finalement plus incarné que lui, j’étais plus préoccupée par son sort que par celui d’Abel. Cette distanciation avec le personnage principal est certainement voulu et souligne à quel point il ne réussit pas à s’ancrer dans la vie quotidienne. Mais il aurait fallu qu’Abel soit plus sur le devant de la scène pour titiller ma curiosité et me permettre de mieux comprendre ses motivations.

Malheureusement, je n’ai pas réussi à entrer dans l’intrigue de « Une maison faite d’aube », je suis restée sur la pas de la porte.

Traduction Joëlle Rostkowski

Merci aux éditions Albin Michel pour cette lecture.

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L’autre Rimbaud de David Le Bailly

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C’est grâce à Pierre Michon si nous tenons aujourd’hui entre nos mains « L’autre Rimbaud » de David Le Bailly. En effet, le grand reporter de l’Obs  a entendu un jour à la radio l’auteur des « Vies minuscules » parler de Frédéric Rimbaud, le frère d’Arthur. Pierre Michon expliquait avoir échoué à écrire un livre sur ce frère presque oublié. Ce destin rayé de l’histoire de l’auteur du Bateau ivre intéresse immédiatement David Le Bailly. Grand bien lui a pris car son livre est captivant.

L’auteur mêle le roman, l’enquête sur le terrain et auprès des descendants (qui ne savent même pas où Frédéric est enterré) et des réflexions personnelles. Ces différents angles d’approche donnent vie à Frédéric Rimbaud. Mais cela éclaire également le parcours du poète. La trajectoire de Frédéric Rimbaud, le mépris de sa famille est entièrement inscrit dans l’histoire de la photo de communion des deux frères. Sur ce cliché largement diffusé, Isabelle, la sœur, a fait disparaître Frédéric.

Mais qu’a donc fait ce frère pour mériter une telle opprobre ? Lui qui était pourtant très proche de son frère lorsqu’ils étaient enfants et qui faisait front commun avec Arthur face à l’autoritarisme de la mère. Frédéric a commis deux affronts impardonnables aux yeux de cette dernière : il a voulu suivre la voie militaire de son père (qui a abandonné sa famille et était haï par sa femme) et il a voulu épouser une femme d’une condition inférieure. « Il était le traître, celui qui avait pris le parti de l’ennemi, quand Arthur, après quelques velléités contestataires, s’était rangé sous la loi maternelle. » Frédéric sera banni de la famille, écrasé par sa mère et sa sœur Isabelle et dépossédé de ses droits sur l’œuvre de son frère. Il ne sera pas non plus convié à l’enterrement d’Arthur, ni à celui de sa mère. David Le Bailly se sent proche de lui, le rapproche de ce qu’il a lui même vécu avec sa propre mère.

Ce qui est également passionnant dans le livre de David Le Bailly, c’est la manière dont il décortique le mythe d’Arthur Rimbaud. Il montre bien la manière dont Isabelle et son mari réécrivent son histoire, sa vie lorsque ses poèmes commencent à être reconnus. Tout est affaire d’orgueil de classe, les frasques d’Arthur ne doivent surtout pas entachées la réputation de la famille. Son talent doit au contraire mettre en valeur le nom des Rimbaud.

Grâce à l’originalité de sa narration, « L’autre Rimabud » n’est pas une biographie classique. Elle permet de donner un nouvel éclairage sur la famille Rimbaud et permet à David Le Bailly de questionner les relations familiales et leur complexité. Un livre que j’ai pris grand plaisir à lire, la belle plume de David Le Bailly contribue à la fluidité du texte.

Merci aux éditions de L’iconoclaste pour cette lecture.

Les Graciées de Kiran Millwood Hargrave

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En 1617, à la veille de Noël, une terrible tempête s’abat sur l’île de Vardø, au nord du cercle polaire. Quarante marins sont emportés par la mer déchaînée. Leurs femmes, leurs filles regardent le désastre depuis la terre ferme. Les corps ne seront rejetés par les vagues que plusieurs jours plus tard. La petite communauté a presque perdu la totalité de ses hommes. Les femmes se mobilisent pour subvenir à leurs besoins : pêcher, élever les rennes, ensemencer les champs tout en continuant à s’occuper des tâches ménagères et des enfants. Un certain équilibre s’installe jusqu’à l’arrivée du seigneur John Cunningham. Il envoie un délégué, Absalom Cornet, pour surveiller la communauté de femmes et les ramener dans le droit chemin. Peu à peu, le délégué instaure un climat de terreur et de délation. Absalom Cornet est venu sur l’île pour en chasser les sorcières.

« Les Graciées » est le premier roman pour adultes de Kiran Millwood Hargrave et je me suis laissée emporter par son intrigue. Le point de départ du roman fut, pour l’auteure, la découverte sur l’île de Vardø, du mémorial de Louise Bourgeois et de Peter Zumthor qui commémore les très nombreux procès qui eurent lieu à l’époque du roman (52). Kiran Millwood Hargrave s’est inspirée de cette période historique, de ces chasses aux sorcières. Cette reconstitution est l’une des grandes réussites du roman. Le contexte historique, sociétal est extrêmement bien rendu. On comprend que le roi Christian IV veut asseoir son pouvoir par la terreur, par la religion et il veut en profiter pour se débarrasser des populations autochtones qui seront les premières à être jugées. Mais à Vardø, des femmes norvégiennes vont également être accusées de sorcellerie.

Les femmes des « Graciées » sont l’autre atout de ce roman. L’auteure nous montre la réalité de leur quotidien et la rudesse absolue de leur vie dans un climat hostile. Elle montre également que ces femmes ont transgressé le système patriarcal en prenant leur destin en main (pêcher, élever les rennes, l’une d’elle porte un pantalon). Elles devront le payer. Plus elles deviennent indépendantes, plus elles deviennent fortes et plus elles sont dangereuses au yeux des hommes. Les différents personnages auxquels Kiran Millwood Hargrave donnent vie, sont très incarnés : Maren, la jeune femme au centre du roman, apprend à conquérir son indépendance ;  Ursa, mariée de force à Absalom Cornet, découvre la sensualité à Vardø ; Kristen, qui prend les choses en main après le naufrage et qui n’a peur de rien ; Diima, la belle-sœur de Maren, qui a le malheur d’être du peuple sami.

S’inspirant de faits réels, Kiran Millwood Hargrave nous livre une intrigue extrêmement romanesque où se mêlent poésie et réalisme, chasse aux sorcières et quête d’indépendance des femmes. Une auteure dont je vais guetter les prochaines publications.

Merci aux éditions Robert-Laffont pour cette belle découverte.

Le sanctuaire de Laurine Roux

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« Ni Papa ni Maman n’ont jamais voulu me raconter. Seule June a quelque fois lâché ceci ou cela, avant de se mordre les lèvres. Une usine à poulets, des bêtes qu’on brûle, et un flash qui tourne en boucle sur les écrans, avec cette voix qui se veut rassurante mais provoque le chaos : le virus a muté. Des bribes, rien que des bribes à rafistoler. Je suis née dans le Sanctuaire. » Ce lieu, où est née Gemma, est une cabane au cœur de la forêt. Ils ne sont que quatre à s’y être réfugiés après la catastrophe, à apprendre à survivre en pleine nature. Le père s’y épanouit, il construit, il invente un nouveau mode de vie. Gemma s’est parfaitement adaptée, elle est devenue une chasseuse expérimentée. Son univers va pourtant être ébranlé par l’apparition d’un aigle, qui va bientôt l’a fascinée, et son très inquiétant dresseur.

« Le sanctuaire » de Laurine Roux est un récit parfaitement maîtrisé et sous tension du début à la fin. Il s’agit d’une dystopie, d’un récit post pandémie. Le roman de Laurine Roux m’a évoqué « La route » de Cormac McCarty, « Dans la forêt » de Jean Hegland ou « Et toujours les forêts » de Sandrine Collette. Dans ces romans, la catastrophe, qui a ravagé le monde, est un McGuffin, un prétexte pour créer un monde contraint et contraignant. Car, même si la cabane est en pleine nature, Gemma, sa sœur June et leur mère sont prisonnières. Seul le père s’éloigne du sanctuaire, une dangerosité supposée emprisonne les femmes dans un territoire réduit et délimité. Le père est un personnage intéressant, ambivalent (l’autre personnage masculin l’est aussi) car cette vie sauvage lui convient, il apprend à ses filles à s’y adapter et pourtant c’est une autorité patriarcale qu’il impose à sa famille.

Face à lui se dresse Gemma qui est la narratrice du roman. Elle ne connaît rien du monde d’avant et pourtant c’est bien de son émancipation, de sa prise de distance avec ce que son père lui a enseigné, à laquelle nous allons assister au cœur d’une nature puissante, aussi belle qu’inquiétante. Et le passage à l’âge adulte, l’apprentissage du libre-arbitre de Gemma va se faire de manière surprenante et inattendu, ce qui m’a beaucoup plu. Laurine Roux rend ainsi un hommage à la nature, à sa faune comme sa flore.

« Le sanctuaire » est un roman qui vous agrippe dès les premières pages pour ne plus vous lâcher. La plume de Laurine Roux n’y est pas pour rien, empreinte de poésie, elle crée un univers sensoriel très fort et captivant. L’auteure se révèle une compteuse hors pair dont je lirai avec grand plaisir la premier roman intitulé « Une immense sensation de calme ».

 

Bilan livresque et séries de novembre

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De l’éclectisme en ce mois de novembre avec onze livres forts différents et une bande-dessinée inspirée du spectacle de Alexis Michalik sur l’écriture de « Cyrano de Bergerac ». J’ai déjà eu l’occasion de vous parler du formidable diptyque de Deborah Levy : « Ce que je ne veux pas savoir » » et Le coût de la vie « et de « Promo 49 » qui m’a permis de découvrir la plume de Don Carpenter. Je vous parle très bientôt de l’ensorcelant premier roman adulte de Kiran Millwood Hargrave « Les graciées », de l’excellent deuxième roman de Laurine Roux « Le sanctuaire », du percutant premier roman de Fatima Dass « La petite dernière », du premier volet des filles du siècle de Marie Desplechin et du très réussi roman-enquête de David Le Bailly sur Frédéric Rimbaud.  Deux romans m’ont déçue : « Les belles années de mademoiselle Brodie » de Muriel Spark qui m’a ennuyée et « La maison faite d’aube » de N Scott Momaday dans lequel je n’ai pas réussi à rentrer.

Les cinémas étant fermés, je vais vous parler de trois séries que j’ai visionnées pendant le confinement :

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Joseph est ouvrier dans le BTP, il travaille dur et ne fait pas de vagues. Mais lorsque son ex-femme, avec qui il s’entend bien, part s’installer en Australie avec leur fils, Joseph replonge dans les démons de l’alcool. Pour s’en sortir, il décide de retrouver sa sœur, Anna, en Irlande. Orphelins, Anna et Joseph furent séparés durant leur enfance et ils ne sont pas revus depuis.

The virtues est une mini-série de quatre épisodes qui émeut et bouleverse. Elle a été créée par Shane Meadows qui était déjà l’auteur brillant de « This is England » (le film et la série). On retrouve ici son réalisme à la Ken Loach, certaines scènes sont d’ailleurs improvisées (comme celle des retrouvailles entre le frère et la sœur qui est déchirante). Shane Meadows suit la trajectoire de Joseph, celle d’un homme qui doit régler un trauma profond qui le hante depuis son enfance. Un autre personnage va également devoir régler ses comptes avec son passé : Dinah, la belle-sœur d’Anna. Les deux personnages sont blessés, cabossés, victimes d’une société irlandaise corsetée, moralisatrice.

Pas de pathos excessif, pas de tire-larmes facile, l’émotion nous saisit grâce à la sincérité, à la force des acteurs. Stephen Graham, qui jouait déjà dans « This is England », est absolument saisissant, sa performance est exceptionnelle. Et il est extrêmement bien entouré, le reste du casting est éblouissant. « The virtues » a obtenu en 2019 le grand prix de Séries Mania et Stephen Graham a obtenu le prix d’interprétation. Il était donc temps que nous la découvrions et l’on peut remercier Arte de nous la proposer.

Cette série est à voir absolument, pour son intrigue, pour ses acteurs, pour son réalisme brut, pour ses personnages à l’humanité vacillante mais qui continuent à chercher une lueur d’espoir. Une très, très grande série.

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Des adultes qui jouent à un étrange jeu nommé les sardines, des cambrioleurs maladroits, des voyageurs dans un train de nuit, des chasseurs de sorcière au 17ème siècle, des amis se retrouvant au restaurant, qu’ont tous ces personnages en commun ? Le n°9 qui est celui d’une maison, d’un appartement, d’un wagon selon la situation.

« Inside n°9 » est une anthologie lancée en 2014 par la BBC dont il existe cinq saisons (quatre sont disponibles sur la plateforme d’Arte qui nous gâte en séries anglaises). Chaque épisode dure environ 30 mn et nous propose un huis-clos dans des lieux et des époques différentes. Les comédiens Steve Pemberton et Reece Shearsmith en sont les créateurs et les acteurs. Chaque épisode est une histoire en soi et la caractéristique de la série est la surprise finale. Les intrigues se terminent par un twist, un renversement qui les conclue et nous surprend immanquablement. Pour autant, les auteurs ne créent pas du sensationnel pour épater les spectateurs, chaque fin est parfaitement cohérente avec le reste de l’histoire. Les deux auteurs font preuve d’une inventivité remarquable au travers de cette série. Le ton tourne souvent à l’humour noir, à l’ironie grinçante et parfois au drame. Les épisodes se dégustent, il faut savourer l’humour noir so british de Steve Pemberton et Reece Shearsmith.

Fargo_season_4

1950, Kansas City, deux communautés s’affrontent : celle de Loy Cannon et celle de Justo Fadda. Après une tentative de paix, le clan des  Afro-américains et celui les italiens vont se battre pour contrôler un territoire et son économie souterraine.

Comme toujours dans Fargo, un engrenage criminel complexe se met en branle et met en scène une galerie de personnages hauts en couleur. Ici, nous faisons la connaissance de Ethelrida Pearl Smutny, jeune femme brillante dont le père est croque-mort, de Oraetta Mayflower une infirmière adepte de l’euthanasie, de Gaetano Fadda sorte d’ogre ultra-violent, de Odis Well policier bourré de TOC, etc… Tout ce beau monde va se croiser dans une intrigue endiablée et rythmée. Cette dernière sera émaillée de violence, les morts sont plus nombreux que dans les saisons précédentes. L’histoire est ample avec plusieurs lignes narratives et parle de la haine contre les immigrants, quelque soit leur origine.

L’une des grandes forces de « Fargo » est son casting et c’est encore le cas cette année avec Jason Schwartzman, Chris Rock, Andrew Bird (le chanteur), Jessie Buckley ou encore Ben Wishaw. Chacun est absolument parfait dans son rôle, chaque performance est un régal. Peut-être y-a-t-il un peu trop de personnages, il faut se laisser un peu de temps pour tous les assimiler.

Comme toujours, « Fargo » est une série réjouissante à suivre, l’intrigue est efficace et le casting bluffant.

 

Les belles années de Mademoiselle Brodie de Muriel Spark

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Dans les années 30 à Édimbourg, Mlle Brodie est enseignante à l’école de filles Marcia-Blaine. Elle fascine autant qu’elle est détestée. Elle exerce son charisme sur un groupe de jeunes filles qui forment son clan. Mlle Brodie a fait de ses élèves ses confidentes : elle leur parle de son amour tué pendant la guerre, de ses vacances en Italie, de son bel âge qui représente l’apogée de sa vie. Mais les méthodes d’enseignement de Mlle Brodie ne sont pas du goût de tout le monde et la directrice de Marcia Blaine aimerait se débarrasser de cette personnalité dérangeante (d’autant plus que Mlle Brodie est en admiration devant Mussolini…). Pourtant, la chute de Mlle Brodie ne viendra pas de sa hiérarchie.

« Les belles années de Mademoiselle Brodie » est un livre bien étrange, à l’image de son personnage central. L’influence de Mlle Brodie sur ses élèves ne sert pas à élever leurs esprits mais bien à se mettre en valeur. Elle est tyrannique, égoïste mais également parfaitement ridicule. C’est une vieille fille, pleine de lubies dont l’heure de gloire est déjà passée. Mlle Brodie est réellement un personnage singulier, assez unique dans la littérature. D’ailleurs, le roman de Muriel Spark a été adapté en pièce de théâtre et en film avec Maggie Smith dans le rôle titre.

Malgré ce personnage fort, je me suis plutôt ennuyée à la lecture de ce roman. Pourtant, j’ai beaucoup apprécié la manière dont Muriel Spark mêle le présent et l’avenir de Mlle Brodie et des filles de son clan. C’est une manière originale et très habile de mener sa narration. De même, il y a de l’humour, de l’ironie dans le ton du livre mais cela n’a pas réussi non plus à maintenir mon attention.

Malgré certaines qualités, je n’ai pas été convaincue par « Les belles années de Mademoiselle Brodie ». Mon premier rendez-vous avec Muriel Spark est malheureusement raté.

Traduction Léo Dilé

La promo 49 de Don Carpenter

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A Portland, Oregon, les élèves de la promo 49 du lycée Adams, vont bientôt terminer leurs études. Certains iront à l’université, certains vont se mettre à travailler, d’autres vont s’engager dans l’armée. C’est le moment de choisir sa voie, de rentrer dans l’âge adulte.

En vingt quatre chapitres, Don Carpenter nous offre des instantanées de vie ; chaque chapitre est une histoire à part entière, s’apparentant à une nouvelle. Mais nous retrouvons les différents personnages d’un chapitre à l’autre. Ce sont de jeunes gens qui profitent de la vie, font la fête, vont à la plage, draguent dans les bals de fin d’année. Et pourtant, une ombre apparaît déjà sur leurs destinées. La fin de l’insouciance est proche et les récits sont emprunts de tristesse, de mélancolie. Certains vont devoir sacrifier leurs rêves, leurs envies de poursuivre leurs études pour commencer à travailler ou pour se marier. D’autres n’auront pas la chance de connaître les contraintes de la vie d’adulte.

Don Carpenter a l’art de dresser les portraits de ces jeunes gens en quelques pages, de restituer une ambiance, une époque. Sa plume est limpide, précise, elle capte parfaitement les émotions des personnages. L’économie de moyens de son écriture sert le fond et rend ses personnages extrêmement touchants.

« La promo 49 » est le premier livre de Don Carpenter que je lisais et la question que je me pose est : pourquoi ai-je attendu aussi longtemps pour découvrir cet auteur ?

Traduction Céline Leroy

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Broadway de Fabrice Caro

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Axel, 46 ans, reçoit une enveloppe bleue de la CPAM : une invitation à procéder à un dépistage du cancer colorectal. Pourtant, ce dépistage n’est préconisé qu’à partir de 50 ans. Ce courrier plonge Axel dans des abîmes de perplexité. C’est le moment que choisit son fils adolescent pour faire parler de lui. Les parents, convoqués, découvrent un dessin pornographique où deux des enseignants de leur fils copulent. La femme d’Axel souhaite que ce dernier s’occupe du problème et parle à leur fils. La perplexité se transforme en désarroi, Axel perd pied et passe au peigne fin tout ce qui dysfonctionne dans sa vie.

J’ai retrouvé avec plaisir la plume sarcastique et ironique de Fabrice Caro. Comme dans « Le discours », le héros de « Broadway » est totalement inadapté, sa vie n’est faite que de quiproquos. Il n’aime pas le whisky et pourtant il en boit systématiquement avec son voisin. Lorsqu’il invite ce dernier chez lui, Axel cherche même à l’épater avec un whisky d’exception alors qu’il n’y connaît rien. De même, il n’ose pas dire à sa femme qu’il ne veut pas faire de paddle à Biarritz avec un couple d’amis. Comme il le dit lui-même, Axel est un « handicapé du lien social ». Jamais à son aise, il essaie d’éviter les confrontations, il s’imagine fuyant sa vie à Buenos Aires où il boirait des verres avec Benjamin Biolay loin des ennuis du quotidien. Comme dans son précédent roman, ce personnage inadapté, incapable de se dépêtrer de ses soucis, est forcément sympathique et touchant. L’humour de Fabrice Caro fait une nouvelle fois mouche et il est teinté de mélancolie (le temps a passé trop vite pour Axel et il ne reconnaît plus ses deux enfants devenus des adolescents mystérieux).

Même si certaines situations sont un peu trop répétées, la lecture de « Broadway » reste un régal et l’humour désopilant de Fabrice Caro est le meilleur des compagnons en ces temps moroses.