La petite menteuse de Pascale Robert-Diard

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Alice Keridreux a la cinquantaine, elle est avocate, un travail qui l’habite. Un soir, une jeune femme se présente à son cabinet. Lisa Charvet a 20 ans et elle a été victime d’un viol six ans plus tôt. Après un premier procès, l’accusé a fait appel et c’est pour la représenter lors de ce deuxième procès que Lisa a besoin d’Alice. Contre l’avis de ses parents, la jeune femme souhaite changer d’avocat, elle a besoin d’un regard féminin sur son dossier, de quelqu’un qui la comprenne et la protège. Car Lisa a de terribles aveux à faire : six ans plus tôt, elle a menti.

« Vous avez senti comme la conviction est une chose fragile ? » Voilà ce qu’exprime avec beaucoup de sobriété, le premier roman de Pascale Robert-Diard. Chroniqueuse judiciaire au journal le Monde, l’autrice dépeint avec beaucoup de véracité les rouages de la justice, les confrontations entre avocats, l’écriture d’une plaidoirie. Le cas de Lisa interroge, questionne l’intime conviction. Elle semble autant broyée par le système que l’accusé, elle a été happée par un engrenage qu’elle n’a pas su arrêter à temps. Les adultes, bienveillants, ont laissé leurs affects remplacer leur jugement et leur capacité de recul sur une situation complexe et douloureuse. Les souffrances de Lisa adolescente étaient bien réelles et son récit est poignant. Tous les personnages sont d’ailleurs parfaitement construits, jamais manichéens. Les zones d’ombre, l’ambiguïté de l’âme humaine sont au cœur du roman de Pascale Robert-Diard.

Réaliste, captivant, « La petite menteuse » nous livre avec justesse et empathie le récit d’une erreur judiciaire et du parcours d’une jeune femme perturbée mais courageuse. 

Lorsque le dernier arbre de Michael Christie

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2038, le Grand Dépérissement est à l’origine d’une vague d’épidémies fongiques et d’une invasion d’insectes qui ont ravagé les forêts du monde entier. Mais au large de la Colombie-Britannique, une île boisée a été préservée. Celle-ci est visitée par de riches touristes. Jacinda Greenwood est dendrologue et elle travaille sur l’île comme guide. Même si cette vie ne lui convient pas, la liste de ses dettes ne lui laisse guère le choix. Son destin pourrait basculer lorsqu’un ancien petit ami vient lui rendre visite pour lui annoncer qu’elle serait l’héritière de Harris Greenwood, un magnat du bois. Jacinda ignore tout de la famille de son père mort trop tôt. Sa lignée remonte à 1908 et débute par un accident ferroviaire.

Michael Christie nous plonge avec beaucoup de talent dans l’histoire de la famille Greenwood, dans leurs secrets les plus profonds. Sa saga familiale se déroule sur 130 ans et la narration est formidablement bien trouvée. C’est en regardant la structure d’un tronc d’arbre coupé que l’auteur canadien l’a trouvée. Comme avec les cernes de croissance de l’arbre, nous partons de l’époque la plus récente pour atteindre le centre du tronc en 1908 et ensuite repartir vers l’extérieur en retraversant les époques : 1934, 1974, 2008 et 2038. L’histoire des Greenwood se déploie ainsi de manière symétrique nous permettant ainsi d’approfondir chacune des périodes et ses protagonistes. La finesse et la profondeur des portraits des personnages sont un autre atout du premier roman de Michael Christie (Everett reste le personnage auquel je me suis le plus attaché). Magnat du bois, bûcheron, activiste écologique, charpentier, dendrologue, tous sont liés intimement au bois. A travers eux, c’est notre rapport à la nature qui est questionné ici et notre capacité à la détruire comme à la préserver.

« Lorsque le dernier arbre » est un roman foisonnant, une saga familiale qui traverse l’Histoire des Etats-Unis et qui nous happe du début à la fin. Michael Christie nous offre presque 600 pages de pur romanesque à la construction atypique. Ce fut un régal de se plonger dans les ramifications de l’arbre généalogique des Greenwood.

Traduction Sarah Gurcel

Bass rock

Bass rock

Dans l’Ecosse du XVIIIème siècle, Sarah, 14 ans, est accusée de sorcellerie. Le pasteur du village la sauve mais il est obligé de fuir avec sa famille.

Ruth épouse un veuf, vétéran de la seconde guerre mondiale. Ils s’installent, avec les deux fils de ce dernier, en Ecosse, près de la côte. Son mari est très pris par son travail et laisse souvent son épouse seule.

Dans les années 2000, Viviane, quadragénaire perdue depuis la mort de son père, se charge de faire l’inventaire de la maison de son aïeule Mme Hamilton.

J’ai été séduite par l’atmosphère du dernier roman d’Evie Wyld, dont je découvre le travail à cette occasion. Elle a un petit côté gothique, ensorcelant avec un fantôme de jeune femme, un renard qui apparaît mystérieusement. Les paysages sauvages de la côté écossaise ne font que renforcer cet aspect du roman.

L’autrice construit habilement son roman en entrelaçant les époques et les destins des trois femmes. La vie de Viviane éclaire tout particulièrement celle de Ruth. Evie Wyld choisit des femmes fragilisées, tourmentées, cherchant leur place alors qu’elles ne peuvent correspondre aux attentes de la société, de leurs proches (mariage, maternité, féminité). A travers leurs histoires, l’autrice nous propose une variation sur les violences faites aux femmes, sur les féminicides. A travers les époques, les désirs des hommes, leur volonté de soumettre les femmes sont malheureusement une constante. Ruth et Viviane sont deux personnages particulièrement émouvants qui ne seront pas que des victimes du patriarcat, elles incarneront également la solidarité entre femmes.

« Bass rock » fut une belle découverte, l’intrigue et l’écriture subtile d’Evie Wyld m’ont conquise.

Traduction Mireille Vignol

La ligne de nage de Julie Otsuka

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La piscine, en sous-sol, a ses habitués. Ils viennent pour enchaîner les longueurs, pour fuir le quotidien et leurs problèmes, pour lâcher prise. Quelque soit leur milieu social, les nageurs respectent les mêmes règles, les mêmes rituels. Mais un jour, une fissure apparaît au fond du bassin. Elle sera suivie d’autres fissures inexpliquées qui déclencheront la fermeture de la piscine. Le monde harmonieux des nageurs n’existe plus ce qui perturbe énormément l’un d’eux : Alice, atteinte de démence sénile, qui perd encore un peu plus ses repères.

« La ligne de nage » de Julie Otsuka s’ouvre sur le récit du quotidien des nageurs à la première personne du pluriel. Ce « nous » rappelle celui de « Certaines n’avaient jamais vu la mer », le précédent roman de l’autrice que je vous recommande fortement, et crée ainsi un lien entre ces deux textes. Le « nous » incarne une communauté, un groupe dans un univers ritualisé qui va se fissurer. Ce qui se déroule au fond de la piscine est une métaphore de ce qui arrive à l’esprit d’Alice qui plonge petit à petit dans la maladie.

La deuxième partie du roman, qui s’ouvre sur « Diem perdidi » à l’origine une nouvelle, passe à une narration à la troisième personne du singulier. Julie Otsuka s’amuse à modifier son mode narratif. Le nous reviendra pour décrire les conditions de vie dans l’EHPAD qui accueillera Alice, le nous est alors celui de l’entreprise qui impose des règles drastiques à ses clients. L’autrice décrit cet univers glaçant avec beaucoup d’ironie.

Enfin, le texte passe à la deuxième personne du singulier pour décrire la relation d’Alice et de sa fille, faite de culpabilité et de regrets. Julie Otsuka s’est inspirée de l’histoire de sa mère, de ses souvenirs (l’enfance au Japon, l’arrivée aux Etats-Unis, les camps d’internement durant la seconde guerre mondiale, son mari, etc..) pour créer Alice. La relation mère-fille est très touchante et décrite avec beaucoup de pudeur.

Dans « La ligne de nage », Julie Otsuka nous offre une narration très originale, alternant les pronoms personnels et coupant son texte en deux parties très distinctes, ce qui peut surprendre le lecteur. Mais l’ensemble est extrêmement cohérent et m’a totalement séduite.

Traduction Carine Chichereau

Mary Toft ou la reine des lapins de Dexter Palmer

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1726, John Howard est le médecin et chirurgien de la petite ville de Godalming. Son jeune apprenti, Zachary Walsh, est le fils du pasteur et il lui enseigne les vertus de la science et de l’étude. Un matin, Joshua Toft vient chercher le médecin car sa femme, Mary, est sur le point d’accoucher. Le problème, c’est qu’elle a fait une fausse couche six mois auparavant. John se rend au domicile des Toft et découvre une Mary se tordant de douleur. Elle accouche effectivement mais c’est un lapin en morceaux qui sort de son corps. Le médecin, qui prône la rationalité, est totalement perplexe et il le sera encore plus lorsque l’évènement va se répéter régulièrement. Le pasteur non plus ne sait pas quoi penser, est-ce un miracle ou une punition divine ? John Howard décide d’écrire à d’éminents médecins de Londres pour leur exposer ce cas extraordinaire. Bientôt, trois d’entre eux arrivent à Godalming et vont bouleverser la vie des protagonistes de cette histoire.

Aussi étonnante que cette histoire puisse paraître, Dexter Palmer s’est bel et bien inspiré d’un fait divers pour écrire son roman. Il en a tiré un conte moral et philosophique, un roman d’apprentissage pour le jeune Zachary Walsh mais son texte est également un miroir tourné vers notre époque. Le 18ème siècle est une époque où la rationalité gagne du terrain. C’est sans doute pour cette raison que le surnaturel et les miracles sont encore très présents. Savoir et croyances s’affrontent, comme John Howard et le pasteur Walsh. La vérité est sans cesse questionner. « Qui parmi nous ne recèle pas en lui-même un démon qui lui chuchote non pas la vérité mais ce que nous souhaitons croire, par naïveté, par cupidité ou pour cent autres raison ? Il faut toujours se méfier de ce démon et veiller à ce que son chant ne nous charme pas (…). » A l’époque des fake news, la leçon est bonne à prendre. Et Dexter Palmer nous l’enseigne avec énormément de talent, d’humour et d’ironie. Il restitue à merveille l’époque et son contexte, la noirceur comme la lumière qui la constituent.

« Mary Toft ou la reine des lapins » est un roman  historique au thème original, aux personnages attachants (mention spéciale à Alice Howard, la femme du médecin à la lucidité exemplaire). Dexter Palmer, dont la plume est fluide et alerte, nous offre ici une réjouissante lecture.

Traduction Anne-Sylvie Homassel

De notre monde emporté de Christian Astolfi

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« Nul parmi nous n’esquisse le moindre mouvement de repli. Tous nous restons de marbre. Yeux secs. Lèvres muettes. Mains dans les poches ou sur l’anse des sacs à main. Rien de ce que nous ressentons ou pensons ne se voit ni s’ébruite. Nulle voix ne s’élève. Nul souffle ne s’échappe. Nous sommes là parce que nous attendons…Nous attendons l’arrêt de la chambre criminelle de la plus haute juridiction de l’ordre judiciaire de ce pays, sur le pourvoi que nous avons formé pour homicides et blessures volontaires dans le scandale sanitaire qui nous frappe. Le malheur qui a jeté sur nos vies depuis plus de vingt années un voile de malheur. Le scandale pour lequel nous réclamons à nouveau qu’on nous fasse réparation. Le scandale de l’amiante. » Le narrateur, Narval, fait le récit de ces vies sacrifiées, grignotées par l’amiante. Des vies d’ouvriers qui se sont déroulées sur les chantiers navals de la Seyne-sur-Mer où l’amitié permet de tenir le coup face à la dureté des tâches. Des ouvriers liés par les luttes : contre la fermeture des chantiers, contre l’amiante.

« De notre monde emporté » est un roman juste et digne sur le monde ouvrier, à l’instar de « A la ligne » de Joseph Ponthus. Christian Astolfi nous raconte le délitement d’un monde, l’effondrement du centre économique de la Seyne-sur-Mer. Ce que montre parfaitement l’auteur, c’est la fierté des ouvriers, leur dignité et le fort sentiment d’appartenance à une communauté, à un lieu. Ce n’est pas seulement leur travail que Narval et ses camarades perdent à la fermeture des chantiers navals, c’est également une précieuse fraternité.

Christian Astolfi inscrit son roman dans l’histoire politique de la France des années 70-80. La gauche arrive au pouvoir et fait naitre un immense espoir notamment dans la classe ouvrière. « De notre monde emporté » est également le récit d’une déception face aux promesses non tenues de la gauche, les enfants des soixante-huitards sont à leur tour floués. Le chagrin, mais aussi la nostalgie des années de chantier, innervent le récit de Narval qui voit sa vie et celles de ses camarades se disloquer. La solitude prend la place de la communauté, les souvenirs prennent celle d’un possible avenir.

« De notre monde emporté » est un roman poignant, sans esbrouffe sur la disparition du monde ouvrier, sur la désillusion et le désenchantement. Mais l’écriture, celle de Christian Astolfi et celle de Narval, permet de faire revivre les amitiés, les solidarités perdues.

La pelouse de camomille de Mary Wesley

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Comme chaque été, Helena et Richard Cuthbertson attendent leurs neveux et nièces. La pelouse de camomille, qui s’étend derrière la maison jusqu’aux falaises de Cornouailles, est le lieu de jeux entre cousins, de paresse au soleil, de discussions enflammées. Mais en ce mois d’août 1939, les conversations s’orientent vers la possibilité d’une nouvelle guerre. Richard, qui a perdu une jambe durant la précédente, refuse de croire en cette possibilité. Son neveu Oliver revient du front espagnol et sait que la guerre est inévitable. Les instants passés durant cet été en Cornouailles ont tous le goût de la fin de l’insouciance.

Je souhaitais depuis longtemps découvrir ce roman de Mary Wesley et il s’est avéré très déconcertant. Je m’attendais à une intrigue dans la lignée du premier tome de la saga des Cazalets ou des œuvres de Nancy Mitford. Et par de nombreux aspects, il correspond bien à l’idée que je m’en faisais. Nous suivons le couple Cuthberton et leurs neveux et nièces durant toute la guerre. En parallèle, nous les retrouvons dans les années 80 se rendant à un enterrement et revenant sur les évènements marquants de leurs vies. Cette narration distille rétrospectivement de la nostalgie, de la mélancolie.

Ce qui est frappant dans « La pelouse de camomille », c’est la liberté de ton de son autrice et des mœurs de ses personnages. Ils semblent tous habités par une rage de vivre et de profiter de chaque instant pendant la guerre. Cela se traduit par des désirs décomplexés et presque toujours assouvis. En clair, tout le monde couche avec tout le monde ! Et la langue de Mary Wesley est extrêmement crue pour parler de sexualité. Les personnages sont incroyablement licencieux et ne sont pas tous sympathiques (Helena est d’une méchanceté ahurissante, Oliver son neveu est très égoïste, Sophy est une jeune fille aguicheuse, Richard aime beaucoup trop toucher les cuisses des jeunes filles). Leur frivolité, leur impertinence sont surprenantes.

Sulfureux, « La pelouse de camomille » est le lieu de toutes les transgressions, de tous les écarts pendant que les bombes tombent sur Londres et la côte de Cornouailles. J’ai apprécié cette lecture (la construction du roman, la complexité et l’analyse approfondie des personnages, la période historique) mais ce roman de Mary Wesley n’est sans doute pas à mettre entre toutes les mains.

Traduction Samuel Sfez

La sauvagière de Corinne Morel Darleux

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Après une enfance noyée dans l’ennui d’une petite ville de province, la narratrice se confronte au monde du travail dans une brasserie puis un hôtel. Celui-ci la dévore, la consume et peuple ses nuits de cauchemars violents. La mort de sa mère sera l’élément déclencheur qui lui fera tout quitter : « Je voulais me détacher, que personne ne dépende de moi et ne plus rendre de compte à qui que ce soit. M’extraire des sollicitations, couper les ponts et effacer mes traces ; ne plus avoir à choisir, à prendre parti ou position. Ne plus me poser de questions. Je ne rêvais que de passivité muette et ignorante. J’aspirais à l’ombre des coulisses, au repos des désinformés. A la quiétude de l’abandon. »  Un accident de moto va sceller son destin. La narratrice se réveille dans une maison au cœur d’une forêt, près des montagnes. Deux femmes, Jeanne et Stella, y habitent et s’occupent d’elle. Le retrait du monde, tant souhaité, s’offre à elle.

Le nouveau roman de Corinne Morel Darleux nous plonge au cœur de la nature sauvage. L’héroïne explore le lâcher-prise, le pas de côté fait par rapport au quotidien, au bruit du monde. Elle va peu à peu s’abandonner à la forêt, à une vie animale que l’autrice décrit avec beaucoup de poésie.

« La sauvagière » prend également des allures de fable onirique. La réalité nous échappe tout au long du roman. Les présences de Jeanne et Stella sont évanescentes, fuyantes. Leurs personnalités mystérieuses évoquent les mythes et légendes dont Corinne Morel Darleux parsème son récit. Entre rêve, réalité, cauchemar, le texte est emprunt d’étrangeté et intrigue son lecteur.

« La sauvagière » est un roman de nature writing au féminin à l’atmosphère onirique et poétique. J’ai apprécié cette ode au pas de côté, cette plongée atypique dans une forêt sauvage mais je suis restée un peu sur ma faim  et je n’ai pas été totalement convaincue par ce texte.

Héroïne de Tristan Saule

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Laura est infirmière, amoureuse d’une femme mariée qui peine à s’engager complètement. Tonio travaille avec Lounès, le petit dealer de la place carrée, il est son chauffeur. Mais il en a assez d’être aux ordres de Lounès, il en veut plus. Mais il y a aussi Joëlle, la femme de ménage, Thierry et Cynthia qui viennent d’avoir un enfant, Idriss qui tente d’épater sa copine Zoé, Raphaël le bibliothécaire ou Fatou victime de violences conjugales. Tous cherchent des solutions pour se sortir de la précarité, avoir une vie plus confortable. Le confinement va les frapper de plein fouet.

« Héroïne » est le deuxième volume des chroniques de la place carrée. Les évènements ont lieu un an après ceux de « Mathilde ne dit rien » (nous avons d’ailleurs le plaisir de recroiser la protagoniste de ce roman dans celui-ci). Comme dans le premier volet, Tristan Saule nous offre un thriller social tendu. Il est constitué de fragments de vie, de moments qui peuvent s’étendre sur plusieurs pages ou sur une seule ligne en laissant la parole aux différents protagonistes. L’ouverture est encore une fois particulièrement réussie. L’auteur alterne à un rythme soutenu les informations sur Laura et Tonio. Toute la question étant de savoir comment leurs destinées vont se croiser alors que leurs vies sont très différentes.

Le projet de la place carrée, un roman par an autour des habitants de ce quartier défavorisé, s’inscrit pleinement dans l’actualité. Ici, nous replongeons dans la stupeur, le désarroi qui nous ont habité au début du confinement et la pression croissante sur les hôpitaux. « On ne s’y fait pas. Une ville morte comme ça, qu’on soit à pied ou en bagnole, c’est quelque chose. Tonio a l’impression d’être le seul survivant d’une catastrophe. En un sens, c’est vrai. A la télé, ils racontent que des gens meurent. Des centaines par jour. Ceux qui restent sont des survivants, non ? Tonio ne sait pas trop quoi penser de cette situation. D’un côté, il se dit que tout ça, c’est des conneries. De l’autre, il a un peu peur. Un tout petit peu. »

« Héroïne », le deuxième volume des chroniques de la place carrée, est une réussite. Roman noir, tendu, à l’écriture nerveuse, il est aussi addictif que « Mathilde ne dit rien ».

Voyage en territoire inconnu de David Park

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A quelques jours de Noël, l’Irlande et la Grande-Bretagne sont recouvertes d’une épaisse couche de neige. Les aéroports sont fermés ce qui empêche Luke, étudiant à Sunderland, de rejoindre sa famille dans la banlieue de Belfast. Son père, Tom, décide d’aller le chercher en voiture. Sa femme Lorna et sa fille Lily lui préparent des sandwichs, un thermos de thé et une pile de CD pour l’accompagner durant son voyage. Le trajet vers Luke sera pour Tom l’occasion de revenir sur sa vie, sur ses erreurs et son rôle de père.

David Park est l’auteur de onze romans mais « Voyage en territoire inconnu » est le premier a être traduit en français. Étant donné la beauté de ce texte, j’espère qu’il ne sera pas le dernier. A l’image du voyage de Tom, le roman se met en place lentement. Il prend la forme d’un long monologue introspectif où Tom revient sur certains moments-clés de sa vie : sa rencontre avec Lorna, son père atteint de la maladie de Parkinson, la naissance de son premier enfant, sa dépression. Le texte se teinte rapidement de culpabilité, de remords et Tom semble cherche un pardon, une rédemption sans que l’on sache vraiment pourquoi. Un malaise, un vide s’insinuent dans ses réminiscences qui ne s’éclaireront qu’au fil des pages. Une montée en puissance des émotions qui rend la fin du roman extrêmement poignante.

Écrit avec une infinie pudeur, « Voyage en territoire inconnu » est l’introspection d’un homme tourmenté, hanté par des souvenirs douloureux. Ce récit intime et saisissant m’a bouleversée.

Traduction Cécile Arnaud