Blizzard de Marie Vingtras

147289_couverture_Hres_0

« Je l’ai perdu. J’ai lâché sa main pour refaire mes lacets et je l’ai perdu. Je sentais mon pied flotter dans ma chaussure, je n’allais pas tarder à déchausser et ce n’était pas le moment de tomber. Saleté de lacets. » C’est la main d’un jeune garçon que Bess a lâché dans le blizzard qui sévit en Alaska. Mais que faisait-elle dehors avec l’enfant en pleine tempête ? Benedict, le père du garçon, se pose inlassablement la question. Il sait les dangers encourus dans une nature déchainée et hostile. Mais il n’a pas le choix, il part à la recherche de Bess et de son fils, aidé par Cole, pourtant réfractaire. Freeman, un autre habitant du coin, est trop vieux pour se lancer dans les recherches mais il reste en arrière au cas où Bess réapparaitrait. Benedict sait qu’il doit agir très vite pour espérer revoir son fils vivant.

« Blizzard » est le premier roman de Marie Vingtras et il a fait beaucoup parler de lui en cette rentrée littéraire. Et je me joins aux avis positifs sur ce livre qui m’a totalement embarquée. « Blizzard » est un récit choral qui mêle les témoignages de Bess, Cole, Benedict et Freeman. Ils ne parlent pas uniquement de la disparition de l’enfant qui les réunit. Chacun parle de ce qui l’a amené dans cette zone géographique dépeuplée et inhospitalière. Des blessures, des drames terribles émaillent les récits des différents personnages et expliquent leur volonté d’isolement par rapport au reste du monde. Leurs histoires se développent en parallèle au travers de courts et incisifs chapitres. Elles peuvent sembler sans rapport les unes avec les autres au départ mais les pièces du puzzle finissent par se mettre en place. Et c’est cette construction maîtrisée, qui fait grimper la tension au fil des pages, qui fait de « Blizzard » un grand roman. Il est addictif, intense et a une parenté évidente avec les romans américains. Le paysage, la tempête sont plus qu’un décor et ils sont magnifiquement décrits par Marie Vingtras, l’ambiance du roman noir s’allie au nature writing pour créer une intrigue captivante et singulière.

« Blizzard » est un huis-clos à ciel ouvert où les personnages sont prisonniers des conditions climatiques et doivent également les affronter. Des personnages ambigus et mystérieux, une tension dramatique continue, une construction maîtrisée, voila les ingrédients qui font du premier roman de Marie Vingtras un vrai plaisir de lecture.

Nouveau départ d’Elizabeth Jane Howard

009635284

Juillet 1945, la guerre est terminée et les membres de la famille Cazalet vont peu à peu quitter la demeure de Home Place pour regagner Londres. Chacun tente de retourner à sa vie mais rien ne pourra véritablement être comme avant. Londres porte les stigmates profonds des années de guerre : « L’état de Londres l’horrifiait. Sacs de sable, fenêtres obstruées par des planches, bâtiments sales, peinture écaillée – une impression générale d’épuisement, de sordide. Les gens dans la rue avaient la mine grise, l’allure miséreuse et attendaient, fatigués, en files désordonnées aux arrêts de bus. » La famille Cazalet, comme la capitale anglaise, mettra du temps à se reconstruire et à panser ses plaies.

« Nouveau départ » est déjà le quatrième tome de la saga consacrée à la famille Cazalet à laquelle chaque lecteur s’est terriblement attachée. On retrouve la narration alternée qui ici offre plus de place à des personnages secondaires comme Christopher, le cousin de Louise, qui m’avait tant touché dans « A rude épreuve ». Archie, l’ami de Rupert, prend encore de l’importance et il devient le proche confident de plusieurs membres de la famille.

Bien entendu, nous continuons à suivre l’évolution des trois cousines : Louise, Polly et Clary, qui grandissent dans un monde bien différent de celui de leurs mères. Les femmes ont pris une place importante dans la société durant la guerre et cela a ouvert des possibilités aux trois jeunes femmes. Elles travaillent pour être indépendantes, pour s’épanouir. Le patriarcat n’a bien-sûr pas disparu et les regards, les gestes déplacés des hommes ponctuent leur quotidien. Le monde change, les conservateurs ont perdu les élections, mais certaines choses prendront du temps. La force de cette saga familiale est vraiment la possibilité que nous offre Elizabeth Jane Howard de voir évoluer ses personnages dans le temps et la manière dont elle les inscrit fortement dans le contexte sociétal et historique.

« Nouveau départ » sonne vraiment comme la fin de la série romanesque et pour cause, Elizabeth Jane Howard écrivit « La fin d’une ère », le tome V, dix-huit ans après les autres volumes et l’intrigue se déroulera neuf ans après la fin de « Nouveau départ » rompant ainsi la continuité historique et narrative. Dans ce quatrième tome, chaque personnage semble avoir trouvé sa place ou s’en approche. L’auteure nous donne des nouvelles de nombreux membres de la famille comme si nous n’allions plus les retrouver. J’appréhende donc un peu la lecture du dernier volume et j’espère qu’il ne me paraitra pas superficiel par rapport aux quatre autres.

« Nouveau départ » complète à merveille la fresque romanesque écrite par Elizabeth Jane Howard. L’élégance de son écriture, l’intelligence de sa construction, son sens de l’ellipse m’ont à nouveau permis de me régaler.

Traduction Cécile Arnaud

Logo-A-year-in-England-OCT

La rivière de Peter Heller

9782330151201

Wynn et Jack sont devenus amis à l’université. Leurs passions pour la littérature, la nature, la pêche les ont réunis. Aujourd’hui, ils s’offrent la descente en canoë du mythique fleuve Maskwa au nord du Canada. Pendant deux semaines, ils pourront profiter des paysages boisés qui bordent le fleuve, pêcher des truites, observer la faune avant d’atteindre l’embouchure de la baie d’Hudson. Avant d’y parvenir, ils devront maîtriser la navigation dans des zones tumultueuses et dangereuses. Mais dans ce périple, ce ne sont ni les rapides, ni les tourbillons du courant qui vont menacer les deux amis.

J’ai découvert Peter Heller avec ce roman et son talent à construire une intrigue m’a conquise. Dans « La rivière », il joue avec nos imaginaires littéraires et cinématographiques. Le début du roman s’inscrit dans la tradition du nature writing. Peter Heller nous offre de magnifiques descriptions de la nature, des animaux qui peuplent les rivages du Maskwa. De même, les techniques de pêche, de manœuvre du canoë sont décrites avec minutie. Peter Heller prend son temps, les débuts paisibles de la descente du fleuve nous permettent de faire connaissance avec les deux jeunes hommes, d’apprécier leurs différences, leurs forces, leur complémentarité et de s’attacher à eux.

Ensuite, les choses vont progressivement se compliquer et un incident a allumé une alerte dans mon cerveau : Wynn et Jack croisent la route de deux texans peu sympathiques. Et là, j’ai instantanément pensé à « Délivrance » et l’inquiétude ne m’a plus quittée. Je pense que Peter Heller a voulu créer cet effet sur son lecteur puisqu’ensuite, « Délivrance » est évoqué à deux reprises. Certes, cette rencontre ne sera pas la seule menace qui va planer au-dessus de Wynn et Jack, plusieurs événements (que je me garderais bien de vous dévoiler) vont se conjuguer pour faire basculer la balade bucolique en tragédie. Peter Heller transforme son récit de nature writing en thriller, en véritable page-turner.

Ma première rencontre avec la plume de Peter Heller a été très concluante. « La rivière » est un roman diablement efficace.

Traduction Céline Leroy

picabo-300x300

Memorial drive de Natasha Trethewey

147553_couverture_Hres_0

« Regarde-toi. Aujourd’hui encore tu crois que tu peux prendre tes distances avec cette petite fille par l’écriture, en recourant à la deuxième personne du singulier, comme si tu n’étais pas celle à qui tout cela est arrivé. » L’évènement, qui a bouleversé la vie de la poétesse Natasha Trethewey, est l’assassinat de sa mère Gwendolyn le 5 juin 1985 par son ex-mari.

« Memorial drive » est à la fois une enquête sur les causes de ce meurtre mais également un récit intime. L’ensemble est construit avec une remarquable intelligence et une infinie dignité. Natasha Trethewey réunit différents matériaux pour constituer son livre : ses rêves, des témoignages, des rapports de police, des retranscriptions d’enregistrement des menaces du meurtrier, le beau-père de l’autrice. Elle reconstitue sa propre mémoire, ses souvenirs qu’elle avait occultés pendant des années après le décès de sa mère. Ce qu’elle cherche à faire ici, c’est à la fois comprendre ce qui a conduit au meurtre et en quoi cet évènement a façonné sa vie de femme et d’écrivaine. Pendant très longtemps, Natasha Trethewey a été dans l’incapacité d’évoquer et d’écrire sur sa mère. Le deuil était trop douloureux et la culpabilité envahissante. Mais seule la puissance cathartique de l’écriture pouvait l’aider. Les mots l’ont accompagné tout au long de sa vie : son père était poète et lors du second mariage de sa mère, elle débuta un journal. La nécessité d’écrire naît à ce moment-là.

« Memorial drive » est bien-sûr surtout un hommage à une femme d’exception : Gwendolyn Ann Turnbough qui toute sa vie s’est battue avec détermination pour être elle-même, pour être libre et indépendante. L’histoire de Gwen s’inscrit profondément dans celle des États-Unis. Natasha est une petite fille métisse née en 1966 dans le Mississippi. Quand ses parents se marient un an plus tôt, l’union interraciale est illégale dans vingt et un états dont le Mississippi. Le Ku Klux Klan fait toujours régné la terreur dans le sud profond. Le cocon familial (dont la merveilleuse grand-mère) tente de protéger Natasha du racisme ambiant. Quand le couple se sépare, Gwen et sa fille déménagent à Atlanta et c’est à un autre drame de l’Amérique qu’elles vont devoir affronter. Joel, le nouveau mari de Gwendolyn, est un vétéran du Vietnam, profondément traumatisé par ce qu’il a vécu et jamais suivi médicalement comme la majorité des soldats revenus de cette guerre. Gwendolyn, victime du contexte dans lequel elle est née et surtout victime d’un homme violent et possessif qu’elle avait pourtant réussi à quitter.

« Memorial drive » est un livre admirable, intense et bouleversant. Un texte exceptionnel à côté duquel il ne faut surtout pas passer.

Traduction Céline Leroy

Jours de sable d’Aimée de Jongh

9782505082545-475x500-1

Washington, 1937, John Clark est photographe comme son père. En pleine crise économique, il réussit à se faire engager par la Farm Security Administration, un organisme gouvernemental qui veut témoigner de difficultés rencontrées par les fermiers du Dust Bowl. John part dans l’Oklahoma pour prendre en photo les habitants, ceux qui restent et ceux qui partent, les maisons ravagées par les tempêtes de sable, les  paysages devenus arides. Mais la réalité dépassera tout ce à quoi il s’était attendu.

PlancheA_425028

Je connaissais le travail de la FSA grâce aux photos de Dorothea Lange (sa Migrant mother est devenue l’icône du Dust Bowl) et de Walker Evans qui participèrent à ce programme d’aide aux agriculteurs. Les photos prises sur le terrain servirent notamment de documentation à John Steinbeck pour l’écriture « Des raisons de la colère ». Un mélange d’agriculture intensive et de sécheresse était à l’origine des tempêtes de poussière dans le Grandes Plaines. Le sujet est passionnant d’autant plus que les États-Unis ne sont pas à l’abri d’un nouveau Dust Bowl. Ce phénomène climatique s’ajoutait à la Grande Dépression et la situation des habitants de certaines régions des États-Unis était devenue catastrophique.

3238_P27

Aimée de Jongh réalise une très belle bande-dessinée, pleine d’empathie envers les fermiers qui, pour beaucoup, durent s’exiler dans d’autres états en abandonnant leurs maisons et leurs terres. Elle dessine des pages saisissantes sur les tempêtes et de très beaux portraits qui rappellent les photos de métayers de Walker Evans. Pour le jeune personnage principal, la situation qu’il découvre est un choc et son questionnement sur le pouvoir de la photographie est très intéressant. L’ensemble est très réaliste et bien documenté. Chaque chapitre de le bande-dessinée est scandé par des photos de l’époque et un petit dossier documentaire complète le travail d’Aimée de Jongh afin de bien comprendre la thématique traitée.

tempete_1

« Jours de sable » est une formidable bande-dessinée qui remet en lumière ce moment terrible de l’histoire américaine.

Shuggie Bain de Douglas Stuart

shuggie_bain_couverture

Glasgow dans les années 80, Agnès Bain vit chez ses parents avec ses trois enfants et son mari Shug, chauffeur de taxi. Sous Thatcher, le taux de chômage explose en Écosse, les usines et les mines ferment les unes après les autres. Dans cette vie de misère, Agnès se sent à l’étroit. « L’appartement dans une tour qu’elle partageait encore avec sa mère et son père s’enfonça en elle. Tout dans la pièce lui semblait si petit, si bas de plafond et étouffant, du jour de paie au jour du Seigneur, une vie à crédit où rien ne vous appartenait jamais réellement. » Quand Shug annonce à Agnès leur déménagement dans une maison individuelle, l’espoir renaît. Mais il sera de bien courte durée : Shug abandonne Agnès dans une maison très éloignée du centre ville, auprès d’une mine désaffectée. Elle sombre alors dans l’alcool pour oublier ses désillusions. Elle s’isole de plus en plus et fait fuir tout son entourage. Le seul qui ne la lâche pas, c’est Shuggie, son tout jeune fils qui aime sa mère de façon inconditionnelle.

« Shuggie Bain » est le premier roman de Douglas Stuart et il a obtenu le Booker Prize l’année dernière. Ce roman est bouleversant et il l’est d’autant plus lorsque l’on sait qu’il est en partie autobiographique. Le roman porte sur le lien indéfectible entre Shuggie et Agnès. Le jeune garçon accompagne toujours sa mère avec une infinie tendresse. Malgré ses addictions, il ne la juge pas. Il l’est lui-même par ses voisins, ses camarades de classe qui le trouvent étrange, trop efféminé. Shuggie doit donc se battre pour lui et pour protéger sa mère.

Avec réalisme mais sans misérabilisme, Douglas Stuart décrit le naufrage progressif d’Agnès, déçue par la vie et par les hommes. « Shuggie Bain » est un hommage aux femmes de la classe ouvrière, à leur force et à leur courage. Agnès est un personnage flamboyant, fière, soignant son allure comme son intérieur. Elle rêvait d’une autre vie, loin de la grisaille et de la pauvreté qui l’engluent jour après jour. Terriblement maltraitée par les hommes qui ont croisé sa route, Agnès ne sera pas sauvé par l’amour infini de Shuggie qui ne peut stopper la spirale de tristesse dans laquelle elle s’enfonce.

Douglas Stuart fait une entrée marquante dans la littérature avec ce roman saisissant qui dépeint un intense amour filial et la destinée tragique d’une femme malmenée par la vie.

Traduction Charles Bonnot

Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes de Lionel Shriver

Shriver

Un beau matin, Remington Alabaster, 64 ans, décide de courir un marathon. Sachant que ce dernier n’a jamais pratiqué de sport, sa femme Serenata est plus que sceptique face à cette annonce. Elle a elle-même pris soin de son corps de manière intensive tout au long de sa vie et s’interroge sur le besoin de son mari à envahir son terrain de jeux favori. La question se pose d’autant plus que Serenata est privée de course à pied en raison de son arthrose des genoux. Remington cherche-t-il à la narguer ou à la défier ? Sa nouvelle lubie va en tout cas générer de fortes tensions dans le couple mais Serenata espère que tout va s’arranger après le marathon.

« Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes » est une lecture extrêmement réjouissante. Quel plaisir de retrouver la plume sarcastique de Lionel Shriver ! Elle semble s’être beaucoup amusée à l’écrire et j’ai beaucoup ri, notamment en lisant les réparties pleines d’ironie de Serenata. Celle-ci est un personnage terriblement attachant. Totalement misanthrope, se méfiant des foules comme des modes, elle essuie les critiques et les reproches de la coach sportive de Remington, Bambi Buffer. Le sport comme dogme positif et quasiment obligatoire, voilà ce que la coach prône et ce que Serenata exècre. Lionel Shriver égratigne avec talent et humour ce culte du corps, de la performance nécessaire devenus à la mode. Mais la religion, les discours politiquement corrects passent également sous les fourches caudines de l’ironie. Tout ce qui endoctrine, tout ce qui asservit l’esprit critique est insupportable pour Serenata et sa créatrice. Elle traite également, et peut-être surtout, du thème de l’entrée dans la vieillesse et de la durée du couple au moment de la retraite. Remington a été mis à la retraite contraint et forcé (je vous laisse le plaisir de découvrir ce qu’il lui est arrivé). Serenata continue de travailler et il ne faut pas compter sur leurs deux enfants pour les aider à passer ce cap difficile physiquement et psychologiquement. A mère atypique, enfants singuliers et excessifs ! La galerie de personnages est également un régal et nous offre des passages hilarants.

Grinçante, acide, Lionel Shriver ne laisse rien passer et n’épargne personne dans son dernier roman. Son humour, sa lucidité sur les travers de nos sociétés m’ont absolument enchantée.

Traduction Catherine Gibert

picabo-300x300

Un vie étincelante d’Irmgard Keun

couverture-unevie-kiosque

« Je suis à Berlin. Depuis quelques jours. Après une nuit de voyage et avec quatre-vingt-dix marks en poche. Il va falloir que je vive avec ça jusqu’à ce que se présente à moi une source quelconque de revenus. C’est du sensationnel que je viens de vivre. Berlin s’est posée sur moi comme une courtepointe ornée de fleurs couleur de flamme. L’Ouest est très distingué, avec une quantité considérable de lumières -comme des pierres fabuleuses, hors de prix, serties dans des chatons estampillés. Une vraie débauche d’enseignes lumineuses. Un scintillement, tout autour de moi. » S’ennuyant dans sa ville de province, Doris décide de rejoindre Berlin où elle pourra assouvir son ambition : être actrice. Nous sommes en 1931 et la jeune femme va côtoyer des artistes, des mondains, mais également ceux que la crise a jetés à la rue. La vie étincelante recherchée par Doris ne sera pas si facile à atteindre.

Je découvre grâce aux éditions du Typhon la plume d’Irmgard Keun, romancière ayant vécu  à la même époque que son héroïne. Ce qui frappe d’emblée, c’est la liberté de ton de ce texte, la modernité de la langue. Le récit de la vie de Doris est un véritable tourbillon. Elle n’a peur de rien, ni de personne. Elle enchaine les conquêtes par altruisme, par ambition et surtout parce qu’elle laisse s’exprimer son désir. Pour les  années 30, le texte d’Irmgard Keun devait être provocant, insolent (il l’est toujours d’ailleurs !). Derrière l’humour de Doris, sa soif de vivre, on sent un certain désespoir. La crise de 29 a eu des répercussions terribles en Allemagne, le pays est exsangue. Et comme le rappelle l’introduction, la période fut difficile pour les femmes qui avaient réussi à obtenir des droits durant les années 20. C’est aussi pour son émancipation que se débat Doris.

« Une vie étincelante » est un roman intense, plein de fougue et d’une liberté totale qui nous surprend encore aujourd’hui.

Traduction Dominique Autrand.

Bilan livresque et cinéma de septembre

Image-1-1

La vie reprend son cours normal et automatiquement mon nombre de lectures est en baisse… La moisson de livres est mince mais de qualité avec un gros coup de cœur pour le dernier roman de Tanguy Viel « La fille qu’on appelle ». Vous avez déjà pu lire mes avis sur le très intrigant premier roman de Kate Reed Petty « True story » et sur  « Un hiver sans fin » un joli roman jeunesse de Kiran Millwood Hargrave. Je vous reparle très vite du formidable et grinçant nouveau roman de Lionel Shriver, du trépidant « La rivière » de Peter Heller et du bouleversant premier roman de Douglas Stuart « Shuggie Bain ».

Petit mois également côté du cinéma (je me demande bien ce que j’ai fait durant ce mois de septembre…) avec seulement cinq films mais j’ai quand même eu un coup de cœur pour le dernier film de Mathieu Amalric :

serremoifort2021

A l’aube, Clarisse quitte sa maison sur la pointe des pieds. Elle tente de ne pas réveiller son mari et ses deux enfants. Elle met le cap vers la mer dans sa vieille voiture américaine. Une fuite, loin du quotidien, qui se prolonge pendant que sa petite famille continue à vivre sans elle.

Cette échappée de Clarisse sonne faux rapidement aux yeux du spectateur et lentement le film nous révèlera la vérité. Le présent de Clarisse se mêle à ses rêves. Loin de sa famille, elle imagine leur vie, comment ils vivent, grandissent sans elle. Il y a aussi des images du passé : la rencontre de Clarisse avec son mari par exemple. Mathieu Amalric entrelace les temporalités, le réel et l’imaginaire pour mieux nous signifier l’état d’esprit de Clarisse. Au fil du récit, son désespoir transperce l’écran, Clarisse est une femme au bord d’un précipice sans fond. Son voyage la mène, et nous avec, vers une douleur infinie. La manière dont Mathieu Amalric raconte l’histoire de Clarisse est brillante, pleine de délicatesse et nous bouleverse à l’instar de Vicky Krieps qui incarne le personnage principal. Lumineuse, bouleversante, frondeuse, au bord de la folie, elle habite son personnage et donne toute sa force au film.

Et sinon :

  • « Chers camarades » d’Andreï Kontchalovski : Lioudmila est une fonctionnaire zélée du régime communiste. Elle réside dans la petite ville de Novotcherkassk avec son père, un vieux cosaque, et sa fille de 17 ans. Sous Khrouchtchev, les prix de la nourriture ne cesse d’augmenter et la colère gronde. Les ouvriers de l’usine de locomotives se mettent en grève et se regroupent pour manifester. La réponse du gouvernement soviétique sera sanglante. Andreï Kontchalovski s’est inspiré de faits réels pour son nouveau film qui eurent lieu en 1962 : pour la première fois des ouvriers manifestaient contre le pouvoir de Moscou. Le KGB tira sur la foule et les corps furent enterrés à la va-vite pour étouffer l’affaire. Le film nous montre la prise de conscience de Lioudmila et son monde qui s’effondre face à la violence. Sa fille fait partie des manifestants et sa mère, rongée par l’angoisse, sillonne la ville à sa recherche. L’humanité de Lioudmila fissure ses convictions profondes, la communisme implacable se transforme sous nos yeux. Intense, frappant, le film d’Andreï Kontchalovski est le portrait beau et sensible d’une femme qui vacille.
  • « La troisième guerre » de Giovanni Aloi : Léo est un jeune soldat qui fait partie de l’opération sentinelle. Il arpente les rues de Paris avec Hicham et leur sergente. Vigilants, il cherche tout ce qui peut paraître suspect. Ils sont supposés protéger la France de toute menace terroriste mais leur mission s’arrête là. Lorsqu’une jeune femme se fait malmener ou qu’une autre se fait voler son portefeuille devant eux, ils ne doivent pas intervenir. Entre impuissance et absurdité, leur situation questionne. « La troisième guerre », qui est celle contre le terrorisme, est le premier long-métrage de Giovanni Aloi qui réussit à créer une atmosphère intrigante et pesante. Léo, issu d’une famille dysfonctionnelle, a trouvé dans l’armée une stabilité, une famille d’adoption où il se sent à sa place. Dans le même temps, la tension et l’ennui des patrouilles finissent par perturber le jeune homme. Je vais reprendre une comparaison très juste entendue au Masque et la plume, l’ambiance du film est proche du « Désert des tartares », l’attente d’un évènement est au centre des patrouilles. Le réalisateur montre aussi, par le biais de sa sergente, la difficulté pour les femmes à être militaire. Il faut saluer le trio d’acteurs principaux : Anthony Bajon, remarquable, Karim Leklou et Leïla Bekhti.
  • « L’origine du monde » de Laurent Lafitte : Jean-Louis est avocat, il vit très bourgeoisement avec sa femme. Mais son enthousiasme semble s’émousser, il n’est plus motivé par son travail et son couple bat de l’aile. Et soudainement, son cœur cesse de battre alors qu’il semble toujours être en vie. Incompréhensible et irrationnel…Un coach de vie lui conseille alors de retrouver la source de sa vie. En clair, pour ne pas mourir totalement, il doit prendre une photo du sexe de sa mère. J’avais beaucoup aimé le seul et unique spectacle de Laurent Lafitte qui était particulièrement drôle et irrévérencieux. J’espérais retrouver le même ton dans son premier long métrage. Même si certains moments sont cocasses, le film tombe plutôt à plat. Pas de franches rigolades malheureusement, l’idée de départ était plaisante et prometteuse pourtant. Je n’ai rien à reprocher aux acteurs qui jouent très bien leur partition. Tout cela est fort tiède et finalement peu provocateur. Peut mieux faire !
  • « L’affaire collective » de Alexander Nanau : En octobre 2015, une boîte de nuit prend feu à Bucarest tuant 27 personnes. Suite à ce drame, 37 autres, présentes ce soir-là, décèdent à l’hôpital. Mais ce ne sont pas leurs blessures qui les tuèrent, tous contractèrent des maladies nosocomiales. Mal équipés et surtout mal gérés, les hôpitaux roumains sont dans un état pitoyable et sont gangrénés par la corruption. Un scandale sanitaire qui va être révélé par des journalistes de la Gazeta Sporturilor (un quotidien sportif donc…). Le documentaire d’Alexander Nanau est aussi palpitant que « Les hommes du président ». Il nous montre les rebondissements, les révélations, les difficultés rencontrées par les journalistes à mettre au jour un système totalement corrompu. Ce qui est également très intéressant, c’est que le réalisateur suit en parallèle l’arrivée et le travail du tout nouveau ministre de la santé Vlad Voiculescu qui tente de remettre sur pied le système de santé. Le constat du documentaire est terrible et glaçant malgré les efforts louables et le courage du ministre. Seuls moments d’espoir : le combat d’une rescapée, gravement brûlée, à se réapproprier son corps notamment à travers une série de photos magnifiques.

La fille qu’on appelle de Tanguy Viel

009257352

Laura fait une déposition au commissariat, elle explique ce qui lui est arrivée depuis qu’elle a choisi de revenir vivre dans la ville de son enfance. Adolescente, une carrière de mannequin s’était offerte à elle mais cette opportunité s’est peu à peu éteintela  au gré des photos de plus en plus dénudées. C’est auprès de son père, Max, que Laura a souhaité revenir. Lui, l’ancien boxeur aujourd’hui devenu chauffeur du maire, va essayer d’aider sa fille et ce faisant il va la mettre en difficulté. Max demande au maire, Quentin Le Bars, s’il pourrait intervenir pour que sa fille ait un logement.

Depuis vingt ans et la parution de « L’absolue perfection du crime », je me délecte de chaque roman de Tanguy Viel. Cette fois encore, je n’ai pas été déçue et j’ai retrouvé ce qui me plaît énormément chez lui. « La fille qu’on appelle » est un roman noir social qui aborde le thème de l’emprise, de domination, du rapport de force entre classes sociales. Comme le dit Laura, dans un monde normal (« Un monde où chacun reste à sa place. »), elle n’aurait jamais dû croiser la route de Quentin Le Bars. Mais la fatalité finit toujours par prendre au piège les personnages de Tanguy Viel  et elle les accule dans les cordes. L’ordre social est inébranlable et ceux qui ont le pouvoir finissent toujours par écraser ceux qui ne l’ont pas. L’atmosphère de ville de province, l’engrenage implacable dans lequel se trouve les personnages, évoquent les films de Chabrol comme les romans de Simenon.

La nouveauté est le point de vue par lequel Tanguy Viel nous raconte l’histoire de Laura et de Max. Jusqu’à présent, ses romans se déclinaient à la première personne du singulier alors qu’ici l’auteur utilise un narrateur extérieur. Ce dernier connait chaque recoin de l’âme des personnages, chaque soubresaut de leur conscience. Les liens, les interactions entre eux sont décrits avec une incroyable acuité qui donne de la densité, de la profondeur à chaque personnage.

Ce qui fait également la force de Tanguy Viel, c’est son écriture, toujours d’une concision remarquable et ici d’une grande virtuosité. Il manie les métaphores avec talent pour souligner, appuyer une situation mais également pour générer des images dans l’esprit de son lecteur. Les métaphores autour de la mer sont notamment très présentes. Grise, opaque, elle ouvre les horizons tout en submergeant totalement les personnages.

Dans « La fille qu’on appelle », Tanguy Viel se montre une nouvelle fois virtuose dans la construction et l’écriture de son roman. Avec empathie, il décrit le destin broyé de Max et Laura, victimes des jeux de pouvoir et de classes sociales.