My absolute darling de Gabriel Tallent

CVT_My-Absolute-darling_7668

Julia Alveston, dite Turtle, vit seule avec son père en Californie. Leur maison est isolée, proche de l’océan et d’une faste forêt. Son père pense que la civilisation américaine ne va pas tarder à s’effondrer et il apprend à sa fille à survivre dans la nature. Un enseignement qui se fait à la dure, souvent de manière brutale. Turtle ne connait rien d’autre que l’éducation de son père et se plie à ses exigences. A 14 ans, elle sait manier une arme à feu à la perfection, elle tire à l’arc et est capable de survivre seule dans une forêt. Les seules moments où elle est loin de son père, sont ceux qu’elle passe à l’école. Mais Turtle est trop asociale, trop revêche pour se laisser approcher. Elle n’a pas d’amis et se braque lors de ses cours. Les choses vont pourtant changer lorsqu’elle va rencontrer deux jeunes lycéens lors d’une de ses escapades en forêt.

« My absolute darling » est le premier roman de Gabriel Tallent, il a été acclamé aux Etats-Unis et également chez nous lors de sa sortie. Après l’avoir lu, je comprends parfaitement les éloges qu’il a reçus. Ce roman est d’une très grande force et il est très difficile de le lâcher une fois qu’on l’a ouvert. Le cœur du roman est la relation entre Turtle et son père. La mère est morte quelques années avant le début du roman. La relation entre les deux est toxique, mortifère et totalement exclusive. Même si le grand-père n’est pas loin, le père et la fille semblent vivre en huis-clos, repliés dans une maison dans un état déliquescent. Gabriel Tallent nous fait découvrir petit à petit à quel point cette relation est violente, abusive. Certaines scènes du livre sont très difficiles à lire et je me suis sentie oppressée par cet univers. Mais l’auteur sait aussi nous montrer que c’est également une relation très ambiguë. Turtle aime passionnément son père malgré tout ce qu’il lui inflige. Gabriel Tallent fait montre d’une grande acuité psychologique dans le traitement de son personnage principal et de son évolution. « My absolute darling » est un roman initiatique, l’éveil de la conscience de Turtle qui se débat avec sa culpabilité vis à vis de son père. A sa quête d’indépendance et d’émancipation va se transformer en thriller, la scène finale est glaçante et elle prend aux tripes.

Gabriel Tallent fustige à travers son roman la détention d’armes aux Etats-Unis et le survivalisme. Le père critique le modèle de vie de ses compatriotes expliquant à sa fille que ce monde consumériste court à sa perte. La nature est donc le seul refuge possible. Même si elle regorge de dangers, Gabriel Tallent nous offre de superbes descriptions de cette nature foisonnante que parcourt Turtle. « L’aube est à peine levée. Les longues tiges humides des fétuques rouges s’inclinent au-dessus d’elle. Turtle est allongée et observe à travers la lunette. Tout près du fusil, elle sent l’odeur de graisse et de poudre. Autour d’elle, le pré est lourd de rosée, la brume se détricote le long de la colline. A mesure que la journée se réchauffe, les longues tiges voûtées par les gouttes de rosée se démêlent soudain et jaillissent vers le ciel, leurs têtes gonflées de graines s’agitent. Il n’y a pas le moindre nuage dans le ciel, à l’exception d’un unique et lointain lenticulaire que la brise ballote et déchire en lambeaux. » La langue de Gabriel Tallent est à la fois précise et formidablement poétique pour décrire cette nature dans laquelle Turtle se réfugie.

« My absolute darling » est une véritable claque littéraire. Un roman initiatique se transformant en thriller dont de nombreuses scènes restent gravées longtemps dans l’esprit du lecteur. Ambitieux, âpre, étouffant et magnifique, « My absolute darling » est un roman que je ne suis pas prête d’oublier.

america

picabo-300x300

Billet récapitulatif du mois américain 2019

america

Présentation du mois :
1er septembre :

Thème : dystopie, roman d’anticipation

Autres :
2 septembre :

3 septembre : 

Thème : Nature, environnement

Autres :

4 septembre :

5 septembre :

6 septembre : 

Thème : document, récit

Autres :

7 septembre :

8 septembre :

Thème : album ou roman jeunesse
Autres :

9 septembre : 

10 septembre : 

Thème : L’adolescence
Autres :

11 septembre : 

12 septembre : 

13 septembre : 

Thème : Polar/roman noir
Autres :
14 septembre :
15 septembre :
En cuisine :

16 septembre : 

17 septembre : 

Thème : un roman ayant reçu le prix Pulitzer

Autres :

18 septembre :

Dans la forêt de Jean Hegland

6444-cover-forest-5ab38a08eb6f7

Nell, 17 ans, et sa sœur Eva, 18 ans, vivent dans la maison familiale sur la côte ouest des Etats-Unis. Elles vivent dans une maison isolée à côté d’une vaste forêt. Elles sont d’autant plus coupées du monde que celui-ci a radicalement changé : plus d’électricité, plus d’essence, plus de téléphone et plus d’internet. Elles ne savent pas ce qui s’est passé, des rumeurs de catastrophe, de guerre, de virus ont couru. « Pendant tout l’hiver dernier, les journaux – quand nous arrivions à les avoir – croulaient sous les nouvelles de désastres, et je me demande si ce n’est pas la convergence de toutes ces catastrophes qui nous a conduits à cette paralysie. » Malheureusement pour les deux jeunes filles, leurs parents sont morts : la mère d’un cancer avant les événements et le père d’un accident quelques mois auparavant. Nell et Eva sont totalement livrées à elles-mêmes et les réserves, faites par leur père, diminuent dangereusement.

« Dans la forêt » a été publié en 1996 aux Etats-Unis et a été sorti des limbes de l’édition par les éditions Gallmeister en 2017. Lire le roman d’anticipation de Jean Hegland en pleine canicule, le rend encore plus réaliste et glaçant. « Dans la forêt » est bien entendu également un roman d’apprentissage et de survie pour Nell, la narratrice, et sa sœur. Le mode de vie des deux jeunes femmes n’est, au départ, pas si différent de d’habitude. Il faut dire que leur quotidien a toujours été l’isolement. Comme la maison était très reculée par rapport à la ville la plus proche, Nell et Eva n’allaient pas à l’école. Elles n’ont donc pas d’amis (ou très peu), ne connaissent pas leurs voisins, les contacts avec le monde extérieur ne leur manque donc pas tant que ça. Elles ont l’habitude de vivre en vase-clos. La mort de leur père a néanmoins changé totalement la situation. Elles doivent dorénavant apprendre à vivre, à se nourrir totalement seules. Ce qui leur permet de tenir, ce sont leurs envies pour leurs vies futures car la situation va forcément finir par revenir à la normale. Nell veut entrer à Harvard et lit toute l’encyclopédie. Eva veut devenir danseuse et elle continue à s’entraîner sans musique et avec des chaussons qui tombent en lambeaux.

Bien évidement, la situation ne va pas s’arranger et Jean Hegland sème de nombreuses embûches sur le chemin de ses deux personnages. La forêt qui les entoure, se montre aussi menaçante qu’accueillante. « Il n’y a aucune échappatoire. Même le feu dans le poêle semble menaçant. (…) Nous sommes cernées par la violence, par la colère et le danger, aussi sûrement que nous sommes entourées par la forêt. La forêt a tué notre père, et de cette forêt viendra l’homme -ou les hommes- qui nous tueront. » Et effectivement, la violence va interrompre le quotidien que Nell et Eva avaient mis en place pour tenir. Mais cela va les obliger à enfin s’adapter, à se rapprocher de cette forêt, de cette nature qui peut tant leur apporter. Et finalement, la conclusion du roman devrait être une leçon, être plus proche de la nature, la respecter et la connaître peut nous permettre de mieux vivre.

« Dans la forêt » est un roman totalement réussi et maîtrisé de bout en bout. L’écriture est fluide, la tension savamment distillée, le rapport avec la nature puissant et les deux personnages centraux sont absolument incarnés.

america

Bilan livresque et cinéma d’août

image

Le mois d’août fut bien rempli avec sept livres à mon actif. J’ai continué mes lectures pour le mois américain avec « My Absolute darling » de Gabriel Tallent, un roman à couper le souffle, « Les altruistes » de Andrew Ridker, un premier roman prometteur dans la lignée de Jonathan Franzen, « Sauvage » de Jamey Bradury qui se trouve à la croisée des genres, « Le chant des plaines » de Kent Haruf qui décrit avec beaucoup de sensibilité une communauté et « Sans foi ni loi » de Marion Brunet qui revisite le western. Et je vous ai déjà parlé de « Oyana », qui m’a permis de continuer à découvrir le travail d’Eric Plamondon, et de « Rien n’est noir » de Claire Berest où j’ai retrouvé avec plaisir le couple tumultueux Frida Kahlo/Diego Rivera. J’ai hâte que le mois américain commence pour pouvoir vous parler des excellents livres que j’ai lu durant les deux mois d’été !

Et côté cinéma ? Mon coup de cœur du mois revient à un de mes réalisateurs préférés, Arnaud Desplechin :

4272425

A Roubaix, le commissaire Daoud arpente inlassablement les rues de sa ville natale, même le soir de Noël. Dans son commissariat se croisent un pauvre bougre essayant d’arnaquer son assurance, une adolescente violée dans le métro, de jeunes délinquants, une jeune femme fuguant de l’appartement familiale. Et un soir, une maison brûle dans une impasse. Daoud envoie un nouveau lieutenant, Louis, pour enquêter. Celui-ci interroge deux voisines, Claude et Marie, pour savoir ce qu’elles ont vu. Mais l’affaire ne s’arrête pas là et les policiers vont bientôt découvrir dans la même impasse un crime bien plus grave.

Arnaud Desplechin retrouve à nouveau sa ville de Roubaix après y avoir réalisé « Un conte de Noël », « Trois souvenirs de ma jeunesse » et « Les fantômes d’Ismaël ». Il montre ici toute la misère sociale, la pauvreté de cette ville qui fut autrefois prospère et qui garde  » (…) le sentiment blessé d’avoir compté et de n’être plus rien ». La nouveauté chez Desplechin est double. « Roubaix, une lumière » est un polar et le fait divers central est bien réel. Le réalisateur avait vu un documentaire sur celui-ci « Roubaix, commissariat central, affaires courantes » de Mosco Boucault. On retrouve dans le film de Desplechin le réalisme des documentaires, on suit au plus près la vie de ce commissariat (notamment les scènes d’interrogatoires qui sont très fortes). Nous sommes assez loin de l’univers habituel du réalisateur mais le personnage de Louis nous renvoie à ses héros habituels (il voulait rentrer dans les ordres et a changé de vocation, il lit de la philosophie). Les trois acteurs principaux du film sont absolument remarquables. Roschy Zem incarne un commissaire débordant d’humanité, de compassion, droit mais aussi hanté par son histoire familiale. Léa Seydoux et Sara Forestier sont également parfaites, leur jeu est intense et nuancé. Un film noir qui sort des sentiers habituels empruntés par Arnaud Desplechin mais qui est totalement réussi et maîtrisé.

Et sinon :

  • « Once upon a time… in Hollywood » de Quentin Tarantino : Eté 1969, Rick Dalton est un acteur de western, notamment de séries tv. Il est abonné aux rôles de méchant. Lorsqu’un producteur lui propose de tourner dans un western spaghetti en Italie, Rick sait que sa carrière est sur le déclin. Heureusement, il est soutenu par Cliff Booth, son cascadeur attitré qui lui sert aussi de chauffeur et d’homme à tout faire. Parallèlement à Rick, nous suivons le parcours d’une jeune starlette à la carrière montante : Sharon Tate. Dans ce film, Quentin Tarantino rend hommage au cinéma des années 60, à la légèreté et l’insouciance de ses années là qui vont se terminer aux USA dans un bain de sang. Sans vraiment d’intrigue, « Once upon a time… in Hollywood » est un film d’ambiance : cocktails, villas avec piscine, belles voitures et vitesse. Le réalisateur s’amuse follement à recréer cette atmosphère et il va jusqu’à retourner des scènes de ses films préférés avec les acteurs de son film (« La grande évasion » avec Leonardo di Caprio à la place de Steve McQueen). En revanche, Sharon Tate n’est pas remplacée par Margot Robbie dans l’extrait que nous découvrons dans un cinéma. Quentin Tarantino rend un bel hommage à cette actrice en la montrant souriante, dynamique, légère et lumineuse à l’image des années 60. Les acteurs sont tous épatants et semblent aussi se régaler dans leur rôle respectif. Le duo Leonardo Di Caprio et Brad Pitt fonctionne à merveille. A noter la scène incroyablement drôle entre Bruce Lee et Cliff Booth qui restera dans les annales ! « Once upon a time…in Hollywood » est un conte comme son nom l’indique et la fin du film le confirme. Je dois avouer qu’elle m’a un peu chiffonnée mais je pense que Quentin Tarantino voulait justement sauver les années 60 et son insouciance à travers cette revisitation de l’histoire.

 

  • « Wild Rose » de Tom Harper : A Glasgow, Rose-Lynn sort de prison mais son rêve est intact : elle sera chanteuse de country ou rien. Elle est bien décidée à reprendre son job de chanteuse dans un bar de la ville pour mettre de l’argent de côté et partir à Nashville. Mais son tempérament excessif n’a pas laissé que de bons souvenirs à ses anciens patrons. Et surtout, Rose-Lynn a deux enfants dont sa mère s’est occupée pendant son absence. Cette dernière voudrait bien que sa fille prenne enfin ses responsabilités et s’occupe de sa fille et de son fils. « Wild Rose » a une intrigue classique et le dénouement n’est pas une surprise. Mais ce film a plusieurs atouts qui le rendent extrêmement agréable à regarder. Le premier est l’idée tout à fait originale de mélanger film social à la Ken Loach et country music. Le deuxième est son actrice principale : Jessie Buckley. J’avais déjà pu admirer son talent dans l’adaptation de « Guerre et paix » de la BBC, ou dans celle de « La dame en blanc » et dans la formidable série « Chernobyl ». Ici, son talent éclabousse l’écran, sa présence est magnétique et sa voix sublime. Jessie Buckley est à elle seule une excellente raison d’aller voir ce film !

 

  • « Perdrix » de Erwan Le Duc : De passage dans les Vosges, Juliette se fait voler sa voiture, avec toutes ses affaires dedans, par une naturiste. Elle va porter plainte à la gendarmerie où l’affaire n’étonne personne puisqu’un commando de naturistes révolutionnaires sévit dans la région. Juliette fait la connaissance du capitaine Perdrix chez qui elle décide de s’incruster en attendant de retrouver sa voiture. Erwan Le Duc réalise ici une comédie charmante au ton décalé qui rappelle Wes Anderson. L’atmosphère, les personnages sont assez incongrus pour une comédie romantique. Le capitaine Perdrix est un doux rêveur, un cœur tendre qui se trouve confronté à la volubile et fantasque Juliette qui parcourt la France pour éviter de se fixer. Swann Arlaud (décidément toujours juste) et Maud Wyler (une découverte) interprète ce duo mal assorti qui va de chamailleries en chamailleries. La famille de Perdrix est magnifique de singularité : la mère (Fanny Ardant) est une veuve inconsolable qui anime un courrier du cœur radiophonique dans son garage, le frère (Nicolas Maury) est passionné par les lombrics, sa fille rêve de quitter sa famille et de devenir championne de ping-pong. Tout ce joyeux monde vit ensemble ! Les collègues de Perdrix sont également croustillants et pour couronner le tout une reconstitution d’une bataille de 39/45 doit avoir lieu dans le village. L’ensemble crée une comédie romantique cocasse, drolatique aux personnages attachants.

 

  • « Les faussaires de Manhattan » de Marielle Heller : Lee Israel a écrit des biographies de femmes célèbres et a rencontré un certain succès. Mais aujourd’hui, ses sujets n’intéressent plus, son agent ne veut plus lui faire d’avance. Lee ne joue pas non plus le jeu de la promotion et elle en serait d’ailleurs bien incapable. Irascible, mal-aimable et asocial, Lee ne supporte pas la bêtise et la facilité. Elle a pourtant un grand besoin d’argent, elle n’a même plus de quoi payer les médicaments de son chat. Pour s’en sortir, une idée lui vient : écrire de fausses lettres d’écrivains. Elle sera aider par un complice aussi alcoolique qu’elle : Jack, un homosexuel aussi caustique qu’elle. Lee Israel a véritablement existé et elle a été arrêté par le FBI en 1993. Bien que désagréable, le personnage est très attachant. On la sent totalement inadapté au monde dans lequel elle vit. Elle s’intéresse à des actrices de second plan du cinéma hollywoodien, voue un culte à Dorothy Parker et Noel Coward. Elle est interprété par Mélissa McCarthy qui surprend dans ce rôle et montre enfin l’étendu de son talent. Richard E. Grant était l’acteur idéal pour le fantasque Jack qui a la dignité de ne jamais reconnaître à quel point il est dans la dèche. L’histoire est en elle-même très intéressante et le film rend également hommage à la littérature, aux librairies où les passionnés s’arrachent les fausses lettres de Lee.

 

  • « Give me liberty » de Kirill Mikhanovsky : A Milwaukee, Vic vit avec son grand-père qui perd doucement mais sûrement la mémoire. Vic et sa famille sont d’origine russe. Vic transporte dans un mini-bus des personnes handicapées. Mais il a quelques difficultés à contrôler son grand-père qui devient de plus en plus imprévisible. Et surtout, Vic ne sait pas dire non. Il se retrouve donc à devoir emmener dans son bus toute un groupe de personnages âgées russes qui veulent assister à un enterrement à l’autre bout de la ville. S’ajoute à ce groupe, un jeune russe oisif et pique-assiette. Les pauvres usagers de Vic ne savent pas dans quelle aventure ils s’embarquent… Voilà un film qui est extrêmement sympathique et vivant. Kirill Mikhanovsky tourne son film comme un documentaire, caméra à l’épaule. Il y montre l’Amérique des laissés-pour-compte, des personnages cassés, blessés par la vie mais qui ne baissent jamais les bras (les scènes où Vic parle avec un tétraplégique noir sont magnifiques, l’homme allongé prodigue des leçons de vie au jeune homme). Le film est un très joyeux bordel, foutraque et plein de la verve des personnages. Tout ce petit monde finit par s’accorder, chacun finit par adopter la cause de l’autre. C’est tour-à-tour hilarant et émouvant, un tourbillon permanent qui nous entraîne.

Rien n’est noir de Claire Berest

Le 17 septembre 1925, la vie de Frida Kahlo bascula. La jeune femme venait d’intégrer la Escuela Nacional Preparatoria dans l’espoir de devenir médecin. Ce jour-là, elle rentrait chez elle en prenant un autobus. Celui-ci percuta un tramway en faisant plusieurs morts. Frida Kahlo fut transpercée par une barre de fer. Ce terrible accident l’a contrainte à rester alitée de très longs mois, à subir toute sa vie des interventions chirurgicales. Durant sa première convalescence, elle s’ennuie et demande à son père de lui procurer des toiles et des pinceaux. C’est ainsi qu’elle commença à peindre. En 1928, elle décide de montrer son travail au peintre mexicain le plus adulé et respecté : Diego Rivera. Elle l’observe longuement pendant qu’il peint ses fresques murales avant de se décider à l’aborder. Rivera est ébloui par le talent de cette jeune femme insolente de 21 ans sa cadette. Pour Frida et Diego débute alors une relation amoureuse passionnée et tumultueuse.

Dans les années 90, j’avais lu l’excellente biographie de J.MG Le Clézio consacrée à ce couple mythique et en haut en couleur. J’ai donc retrouvé avec grand plaisir ces deux personnalités atypiques sous la plume de Claire Berest dont j’avais beaucoup apprécié le précédent livre, « Gabriële », écrit avec sa sœur Anne. Le livre s’ouvre sur le moment où Frida va rencontrer Diego à Mexico en 1928. L’auteure choisit de nous présenter l’histoire du couple de manière chronologique partant de cette première date : le séjour aux Etats-Unis où Diego peint des fresques pour Ford et Rockfeller ; le retour au Mexique suite aux polémiques provoquées par le travail de Diego (par exemple : le portrait de Lénine dans la fresque du Rockfeller Center) ; le voyage de Frida seule à New York et Paris puis son retour à Mexico où elle décède en 1954.

L’originalité de cette biographie est qu’à chaque époque correspond une couleur qui se décline en nuances à chaque chapitre. Claire Berest a choisi des couleurs vives, reflets des états d’âme de Frida : bleu, rouge, jaune et noir/gris pour clore le livre. Elle réussit parfaitement à nous montrer la soif de vie de Frida Kahlo qui a frôlé la mort et a souffert le martyr tout au long de sa vie en raison de ses très nombreuses blessures. Frida est excessive, provocatrice, elle boit beaucoup, se perd dans des fêtes à réveiller les morts, parle crûment et est d’une jalousie maladive. Diego, son ogre tant aimé et tant détesté, l’avait pourtant averti, l’exclusité est impossible pour lui. Alors, Frida aussi aura des amants ; Julien Levy, Nickolas Muray, Jacqueline Lamba, Léon Trostki, etc… « Frida prend des amants bien différents de Diego. Au début, elle était attirée par des hommes partageant quelques similitudes avec son éléphantesque amour, peintre, fort en gueule ou jouisseur, mais, vite, la cruelle comparaison tuait le jeu et toute illusion. Elle veut bien s’appliquer au grand écart et tromper Diego, mais pour pouvoir le retrouver sublimé par des adversaires qui ne seront jamais à sa hauteur. »  Leur histoire d’amour est un tourbillon, une tornade. Ils divorceront, se remarieront, peindront beaucoup, se déchireront et s’aimeront intensément et follement. Claire Berest rend parfaitement compte de ces deux personnalités flamboyantes et incandescentes.

Même si le roman parle du couple Rivera, le cœur en est Frida Kahlo dont le portrait est ici touchant, coloré par la passion, les excès, l’urgence absolue à profiter de la vie, par l’amour et le désir. Mais l’auteure n’oublie pas de montrer le désespoir profond de cette femme au corps meurtri, fracassé et qui jamais ne put être mère. Une femme exceptionnelle et fascinante dont la vie et l’art étaient intrinsèquement liés, l’un et l’autre se nourrissant inlassablement. J’ai toujours trouvé l’intensité de son oeuvre, de sa vie proprement saisissante et Claire Berest réussit à retranscrire cela parfaitement.

« Rien n’est noir » est un roman plein de la fougue, de l’ardeur et des excès de Frida Kahlo et Diego Rivera ainsi que de la scène artistique d’avant-guerre. La plume vive, lumineuse, habitée et impétueuse de Claire Berest rend un magnifique hommage à ce couple hors norme.

Oyana de Eric Plamondon

72dpi-oyana_plat1

« J’ai décidé d’écrire parce qu’il m’est impossible de parler ; je pense que je ne veux pas entendre les mots que je dois dire. Certains en particulier… Les écrire me donne la possibilité de les détruire au dernier moment, s’il le faut. Il me semble plus simple de regretter ce que j’ai écrit que ce que j’aurais dit. » Le 5 mai 2018 à Montréal, Oyana découvre dans le journal la fin de l’E.T.A. La vie qu’elle a construite depuis vingt trois ans au Canada avec Xavier, médecin anesthésiste, vacille. Celle-ci est construite sur des mensonges. Oyana a fui la France et le pays Basque avec une nouvelle identité, elle s’est inventée un passé loin de ses racines, loin de la violence des attentats. Mais, la fin de l’E.T.A signifie pour elle un possible retour, la fin de sa fuite. Mais, au préalable, elle doit avouer à son compagnon qui elle est, ce qu’elle a fait et lui annoncer son départ.

J’ai découvert cet été la plume d’Eric Plamondon avec « Taqawan« , j’ai choisi de poursuivre ma découverte avec son dernier livre : « Oyana ». Les deux derniers romans de l’auteur québécois ont d’ailleurs beaucoup de points communs aussi bien sur le fond que sur la forme. « Taqawan » évoquait la volonté d’indépendance du Québec mais également celle de la tribu des indiens Mi’gmaq. Ici, il est question de celle des basques espagnols et français qui souhaiteraient la naissance d’un état regroupant leurs provinces. Comme dans « Taqawan », l’histoire qui nous est racontée, celle d’Oyana, est entrecoupée par des explications historiques. Ici, c’est le début des attentats de l’E.T.A qui nous est expliqué. Eric Plamondon rappelle la volonté de Franco de détruire toute velléité d’indépendance basque en attaquant certaines villes (Durango et Guernica), en interdisant la langue basque, en assassinant des milliers de personnes. L’E.T.A répliquera le 20 décembre 1973 avec l’attentat contre le premier ministre de Franco, Luis Carrero Blanco. Cette date est également la date de naissance d’Oyana, qui, sans le savoir, est inextricablement liée à cet événement et à la lutte indépendantiste basque. Malheureusement, la violence se poursuivra bien après la mort du dictateur espagnol.

« Taqawan » nous parlait de pêche au saumon, « Oyana » nous parle de pêche à la baleine. Les pêcheurs basques, voyant les baleines fuir leurs côtes, ont traversé l’Atlantique et ont découvert Terre-Neuve. L’histoire de ces pêcheurs tisse un lien entre les deux parties de la vie d’Oyana, elle rattache son passé à son présent. C’est le talent d’Eric Plamondon de réussir à entremêler différents fils narratifs, de mélanger récit et Histoire apportant ainsi plus de profondeur, de densité à ses intrigues.

« Oyana » est le deuxième roman d’Eric Plamondon que je lis. Comme « Taqawan », j’ai apprécié la construction mêlant Histoire et intrigue de manière fort judicieuse. J’ai néanmoins préféré ma première lecture dont l’originalité et la force du récit m’avaient totalement séduite.

picabo-300x300

Les sept morts d’Evelyn Hardcastle de Stuart Turton

9782355847264ORI

Lord Peter et Lady Helena Hardcastle, ainsi que leurs enfants Michaël et Evelyn, ont convié des amis et connaissances à un bal masqué dans leur propriété de Blackheath. Cette dernière n’est plus utilisée par la famille car elle fut le lieu d’un terrible événement dix-neuf plus tôt. Et il semble que le lieu soit maudit. Sebastian Bell, invité à la soirée, se réveille dans la forêt après avoir reçu un coup sur la tête. Il ne sait plus ce qu’il fait là mais ses souvenirs fragmentés le mettent en alerte. Une femme du nom d’Anna a été assassinée dans ces bois, il en est certain. Sebastian rejoint la demeure des Hardcastle pour demander à ce que des recherches soient lancées pour retrouver la mystérieuse Anna. Mais peut-on réellement se fier aux souvenirs d’un homme qui ne sait plus qui il est ?

Il est difficile de parler des « Sept morts d’Evelyn Hardcastle » car il faut préserver les nombreuses surprises qui attendent son lecteur. Au premier abord, le roman de Stuart Turton est un classique whodunit dans le plus pur esprit britannique. Nous sommes dans un manoir géorgien décrépi au début du XXème siècle. La famille aristocratique organise une grande soirée avec de nombreux invités. Ils sont entourés d’un majordome, de valets de pied, de femmes de chambre et de palefreniers. Un meurtre va entacher les réjouissances et l’ensemble du roman consistera à trouver l’assassin et ses motivations. « Les sept morts d’Evelyn Hardcastle » est une sorte de mixte entre » Downton Abbey » et le Cluedo !

Mais Stuart Turton réinvente totalement le genre du whodunit. Il nous invite dans une narration à la construction labyrinthique, tortueuse qui demande une certaine concentration (je dirai même qu’il nécessite quelques notes pour ne pas perdre le fil et en profiter totalement). En effet, le lecteur va voyager entre différents personnages et dans le temps. C’est vertigineux mais également très réjouissant pour le lecteur s’il accepte les règles du jeu. Et Stuart Turton réussit l’exploit de tenir un rythme effréné sur 544 pages sans que sa narration en pâtisse. Le dispositif est tellement original, tellement bien mené que j’ai craint la déception à la fin. Et cela n’a pas été le cas, le cap est tenu jusqu’à la dernière page. Chapeau à Stuart Turton d’avoir réussi son challenge !

« Les sept morts d’Evelyn Hardcastle » est un whodunit d’une grande originalité, totalement addictif pour le lecteur qui accepte le postulat de départ et qui tient totalement ses promesses de la première à la dernière page. Un premier roman ambitieux et audacieux qui renouvelle le genre et que je ne peux que vous conseiller si vous aimez les romans policiers à la Agatha Christie.