10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange de Elif Shafak

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Tequila Leïla, prostituée stambouliote, vient d’être brutalement assassinée. Son corps a été abandonné dans une benne à ordures. Pendant 10 minutes et 38 secondes après la mort, l’esprit de Leïla va encore fonctionner. Pendant ce laps de temps, elle va parcourir ses souvenirs : son enfance en Anatolie avec son père et ses deux femmes, son oncle pédophile qui commence à la toucher lorsqu’elle a 6 ans, sa fuite à Istanbul à 17 ans, sa vente à un bordel par un couple d’escrocs. Dans cette vie chaotique, Leïla a pourtant trouvé deux choses précieuses : cinq amis indéfectibles et un grand amour.

« 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange » est le deuxième roman de Elif Shafak que je lis et décidément j’aime beaucoup son univers. La première chose à souligner est la formidable construction du roman. Durant le temps qui est imparti à son esprit, Leïla se souvient de sa vie à travers des odeurs plus ou moins agréables. Les souvenirs ne lui reviennent pas dans l’ordre chronologique : « Mais la mémoire humaine ressemble à la nuit d’un fêtard qui a bu quelques coups de trop : elle a beau s’appliquer, elle ne parvient pas à marcher droit. Elle vacille à travers un labyrinthe d’inversions, se déplace souvent en zigzags vertigineux, indifférente à la raison et susceptible de s’effondrer à tout moment. » La première partie du livre s’intéresse à ces 10 minutes et 38 secondes pour ensuite passer au corps de Leïla, enterré au cimetière des abandonnés, pour finir avec son âme.

La deuxième partie est entièrement dédiée aux cinq amis qui ne supportent pas de savoir Leïla dans le cimetière pour les laissés-pour-compte. Tous les cinq sont eux aussi des parias de la société turque, des marginaux regardés de travers. Et c’est également l’une des grandes forces du roman. Tous les personnages sont incroyablement attachants, plein d’humanité malgré leurs failles et leurs blessures. Leïla est celle qui les liait les uns aux autres malgré leurs origines, leurs religions disparates. Ensemble, ils sont plus forts, ils forment un tout. Cette amitié est vraiment très touchante.

Istanbul est également l’un des personnages du livre. Une ville tiraillée entre Orient et Occident dont l’histoire transparaît au fil des pages. Le roman regorge de senteurs, de couleurs et nous montre une ville pleine de contrastes, en perpétuels mouvements et transformations.

Avec beaucoup d’humanité et de tolérance, Elif Shafak  rend un bel hommage aux parias, aux abandonnés de la société turque et à Istanbul, ville à l’histoire et aux influences complexes.

 

Heureuse fin de Isaac Rosa

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Antonio erre dans son appartement presque vide. Lui et sa femme, Angela, se séparent après 13 ans passés ensemble et deux enfants. Pourtant, ils en étaient persuadés, ils allaient vieillir ensemble. Antonio s’interroge : comment en sont-ils arrivés là ? Angela et lui cherchent à comprendre, à trouver le moment où le point de non-retour a été franchi. Ils épluchent leurs souvenirs, leur vie commune, leur rencontre. « (…) je me demande quand tout a foiré, quand tout est devenu irréversible , irrémédiable. Moi aussi, je me demande, murmurais-tu et j’insistais, si nous pouvions remonter le temps, remonter notre vie comme on remonte un fleuve depuis son embouchure, creuser verticalement dans notre passé, en soulevant chaque couche, jusqu’où crois-tu que nous devrions aller, à quel moment étions-nous encore à temps de toute arranger ? »

« Heureuse fin » est l’histoire du délitement de l’amour d’Angela et Antonio, la dissection minutieuse de leur échec. La manière dont Isaac Rosa a choisi de nous raconter cela est la force et l’originalité du roman. Le livre commence par l’épilogue et remonte le cours des treize années de vie commune d’Angela et Antonio pour aboutir au prologue. Les voix des deux protagonistes alternent dans les chapitres. Dans certains, nous n’écoutons qu’Antonio ou qu’Angela, parfois leurs propos se développent en parallèle. Et ce qui est très beau et très réussi, c’est que les deux voix se confondent dans les derniers chapitres, sont à l’unisson et forment un seul et même récit : celui des débuts de leur amour.

Le cœur du livre est bien entendu la fin triste et déchirante d’un amour. Isaac Rosa montre la rancœur, la mesquinerie des reproches que l’on fait à l’autre. Les défauts que l’on trouvait charmant au début se transforment en argument pour justifier la séparation. Tant de non-dits accumulés, tant de frustration amènent la cruauté, la violence des adieux. Isaac Rosa propose également des causes extérieur au divorce d’Angela et Antonio. Celles d’une Espagne en crise, d’une précarité financière qui inéluctablement sépare les amoureux (Antonio produit un graphique qui montre que le déclin de leur compte en banque accompagne celui de leur amour). L’auteur s’interroge également sur l’amour aujourd’hui, l’amour est-il un marché comme les autres ? Est-il victime du capitalisme ? Le propos peut paraitre glaçant et très loin de l’idée romantique que l’on peut se faire de l’amour. Mais le roman ne se nomme pas « Heureuse fin » pour rien. En terminant sur la rencontre d’Angela et Antonio, il nous laisse sur une note lumineuse et sur la conclusion que « L’amour est inénarrable (…) Toute tentative de raconter l’amour est condamnée à l’échec. »

« Heureuse fin » d’Isaac Rosa est l’autopsie d’une histoire d’amour racontée de manière originale : de sa fin à son début en alternant les voix des deux protagonistes. Un roman qui réussit à renouveler le thème de la rupture avec intelligence et lucidité.

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Cadavre exquis d’Agustina Basterrica

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Il se souvient du jour où la grande Guerre Bactériologique a été annoncée. L’hystérie collective, les suicides, la peur. Après la GGB, il n’a plus été possible de manger des animaux car ils avaient contracté un virus mortel pour les humains. » Il a donc fallu trouver un substitut aux protéines animales puisque celles des plantes étaient insuffisantes. Les gens commencèrent alors à tuer et manger des migrants, des pauvres. L’anthropophagie fut donc légaliser. Des élevages industriels d’êtres humains sont mis en place. Marcos travaille dans un abattoir. Séparé de sa femme après la mort de leur unique enfant, il est las de son métier. Un éleveur lui offre une femelle d’exception dont la viande est très recherchée. Mais Marcos ne va pas la manger, bien au contraire…

Le premier roman d’Agustina Bazterrica est une dystopie glaçante. Elle nous montre jusqu’où une société peut aller pour assouvir ses désirs et faire tomber toutes les barrières morales. « Cadavre exquis » est également une dénonciation de notre surconsommation de viande et de la manière brutale dont nous nous comportons avec les animaux. La société décrite dans le roman est totalitaire, tout le monde est extrêmement surveillé. Le langage a été modifié pour qualifier le nouveau bétail, les noms d’animaux sont proscrits. « Un monde monde qui pourrait se fracturer si le mauvais mot était prononcé. » Un monde forcément cadenassé pour éviter tout débordement ou tout éveil des consciences.

Dans un style froid, clinique, Agustina Bazterrica nous décrit de manière très détaillée le traitement du nouveau bétail, entraînant son lecteur au bord de la nausée. Car le moins que l’on puisse dire, c’est que le message de l’auteure est asséné avec force et manque parfois de subtilité. L’auteure se complaît dans des scènes choquantes qui n’apportent pas grand chose à l’intrigue, c’est, selon moi, le cas avec celle de la chasse. Et c’est dommage car le livre n’avait pas besoin d’en faire des tonnes pour être percutant.

« Cadavre exquis » d’Agustina Bazterrica est un livre dérangeant, questionnant notre société actuelle et notre rapport aux animaux. Le propos est certes pertinent mais l’auteure manque par moments de subtilité.

Dévorer le ciel de Paolo Giordano

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Chaque été, Teresa et son père se rendent à Speziale dans les Pouilles. Lui en est originaire et ils logent dans la maison familiale. Une nuit, Teresa observe trois garçons se baignant nus dans la piscine de sa grand-mère. Ils sont rapidement chassés par le gardien de la maison. Le lendemain, ils viennent s’excuser. Ils se prénomment Nicola, Bern et Tommaso. Ils habitent dans une ferme voisine avec l’oncle et la tante de Nicola. Teresa est immédiatement fascinée par les trois garçons et surtout Bern. A partir de ce moment, la jeune fille et les trois garçons seront viscéralement liés les uns aux autres pour le restant de leurs jours.

J’avais beaucoup d’appréhension avant de commencer « Dévorer le ciel » de Paolo Giordano. En effet, je m’étais copieusement ennuyée en lisant « La solitude des nombres premiers ». Ce dernier roman de l’auteur confirme que lui et moi ne sommes pas faits pour nous entendre. Cette fois, j’ai oscillé entre l’indifférence et l’agacement. L’écriture de Paolo Giordano est très froide, très distante. Ce qui empêche tout empathie avec les personnages, qui ne sont d’ailleurs pas très sympathiques. Bern m’a semblé plus intéressant. Ayant été délaissé par sa mère, il a été recueilli par son oncle qui a créé une sorte de communauté religieuse. Les trois garçons ne vont pas à l’école et suivent strictement les préceptes de l’oncle. Bern, malgré des volontés de rébellion, ne saura vivre qu’au sein d’une communauté, de préférence radicale et en rapport avec la nature. Bern est sans doute le personnage le plus fouillé. Les rapports que les personnages ont les uns avec les autres sont extrêmement malsains ce qui contribue au fait que j’ai eu du mal à m’y intéresser.

La construction du roman est assez tortueuse, compliquée inutilement par des aller-retours dans le temps au risque de nous perdre. Evidemment, cela a renforcé mon indifférence quant au sort des personnages. Même le drame, qui aurait pu relancer mon intérêt, ne m’a pas captivé tant les rebondissements semblent artificiels. Et je vais éviter de vous parler de la fin en Islande, tellement ridicule et grotesque qu’elle en était presque drôle.

Autre problème, le roman est un véritable fourre-tout de thématiques à la mode : la décroissance, la PMA, le capitalisme ultra-libéral mais également l’adolescence, le désir, la vie en communauté. Une seule aurait peut-être suffi et aurait sans doute donné un fil conducteur plus fort et de la consistance qu’il n’a malheureusement pas.

« Dévorer le ciel » fut une lecture pénible tant le sort des personnages m’étaient totalement égal. Le manque de consistance, les rebondissements artificiels, le côté malsain des relations entre les personnages ont été rédhibitoires pour moi.

 

Berta Isla de Javier Marias

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Berta Isla et Tomas Nevinson se connaissent depuis le collège. Elle est une pure madrilène, lui est anglais par son père et espagnol par sa mère. Tous deux se mettent ensemble dès la classe de première. L’université va les séparer. Etant donné ses origines, Tomas est envoyé à Oxford. Son don exceptionnel pour les langues y fait merveille. Il est capable d’imiter tous les accents, toutes les intonations. C’est malheureusement ce talent qui fera basculer la vie du jeune homme. L’un de ses professeurs le repère et lui propose d’intégrer les services secrets. Disons plutôt que l’on force la main de Tomas. A son retour à Madrid, Berta retrouve un homme bien différent de celui qu’elle avait quitté. Un Tomas mystérieux, secret qui prendra l’habitude de faire de longs voyages en Angleterre soit disant pour le Foreign Office.

Avec « Berta Isla », je découvrais l’écrivain espagnol Javier Marias et j’ai été séduite par ce roman ample et dense (un petit peu bavard par moments). Avec une langue précise et mélodieuse, le romancier nous offre une fresque, celle du couple formé par Berta et Tomas. Ils deviennent adultes dans une période mouvementée : la fin de la dictature de Franco, la guerre froide, le Bloody Sunday à Londonderry, l’arrivée au pouvoir de Thatcher, etc…une période riche pour les services d’espionnage du monde entier. Les missions de Tomas se multiplient, Berta se retrouvant de plus en plus seule avec les deux enfants qu’ils auront eu ensemble. Elle apprendra les véritables activités de son mari au travers d’une visite désagréable et dérangeante. Berta s’aperçoit alors qu’elle ne connait absolument pas la personne qu’elle a épousée. « Berta Isla savait qu’elle vivait en partie avec un inconnu. Et quiconque a l’interdiction de fournir des explications concernant des mois entiers de son existence finit par s’arroger le droit de n’en fournir dans aucun domaine. » Cette question autour de la connaissance de l’autre est l’une des thématiques qui taraude ce roman. Berta revient sans cesse sur le fait qu’elle ne connait pas (ou plus) son mari, elle souffre de ne pas savoir ce qu’il fait lorsqu’il est loin d’elle. Et s’ajoute à cette interrogation, l’impression d’avoir été trahie. Tomas lui a menti pendant des années mais il ment également dans son travail, il trahit des gens pour les bienfaits de la Couronne. Cette ambiguïté morale est ce qui pèsera le plus sur Berta. Mais au fur et à mesure du roman, nous découvrirons qu’elle n’est pas la seule à avoir été trahie, ce qui donne un côté film d’espionnage au roman de Javier Marias.

« Berta Isla » est un ample roman évoquant l’absence et la trahison. Javier Marias nous offre un beau portrait de femme, une Pénélope moderne attendant le retour de son Ulysse espion!

 

Girl de Edna O’Brien

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« J’étais une fille autrefois, c’est fini. Je pue. Couverte de croûtes de sang, mon pagne en lambeaux. Mes entrailles, un bourbier. Emmenée en trombe à travers cette forêt que j’ai vue, cette première nuit d’effroi, quand mes amies et moi avons été arrachées à l’école. » En 2014, Maryam est enlevée avec d’autres camarades par les djihadistes de Boko Haram. Les jeunes filles vivent alors un véritable enfer. Maltraitées, affamées, elles sont utilisées comme des esclaves sexuelles. Les djihadistes tentent également de les embrigader, de les convertir. Maryam est même mariée de force et tombe enceinte. Mais elle réussit à ne pas se laisser détruire et ne cesse de penser à sa famille. Un jour, les troupes gouvernementales nigérianes bombardent le camp ce qui permet à Maryam, son bébé et une autre prisonnière de s’enfuir. Un très long et difficile retour à la vie commence alors.

Edna O’Brien avait été frappée par un article de journal qui racontait qu’une des lycéennes, enlevées par Boko Haram, avait été retrouvée errante et délirante dans une forêt avec son bébé. Après s’être rendue à plusieurs reprises au Nigéria, l’écrivaine irlandaise nous raconte l’histoire de cette jeune femme dans « Girl ».  Maryam est la narratrice du livre, nous sommes plongés avec elle dans l’horreur du camp, durant sa fuite et son retour parmi les siens. Nous l’accompagnons dans chacun de ses mouvements, dans chacune de ses pensées. Son monologue brutal, intense, étouffant est absolument saisissant. C’est le cri d’une jeune femme à qui on a volé sa vie, son avenir. Car même si elle réussit à s’enfuir, l’enfer ne s’arrête pas aux portes du camp de Boko Haram. Son retour est placé sous le signe de la suspicion. Elle est vue comme une femme de djihadiste, ses intentions peuvent donc être mauvaises. Sa mère n’est que reproche à son égard. Son bébé lui est enlevé. Maryam, qui a eu du mal à l’accepter, s’accroche alors désespérément à cet enfant qui n’est en rien responsable de ses origines.

Le portrait de Maryam est bouleversant. Il est à la fois monstrueux et magnifique. Edna O’Brien a beaucoup écrit sur les femmes, sur les violences qu’elles subissent et sur leur volonté d’émancipation, de liberté face aux barrières qui leur sont sans cesse imposées. Maryam est une battante, elle a en elle une force de vie impressionnante. Face à la sauvagerie, elle ne cède pas, elle garde espoir de s’en sortir. Une fois de retour, malgré la froideur de sa mère, elle continuera à lutter pour offrir une vie décente à son enfant. Malgré les ténèbres qui l’encerclent, Maryam ne s’apitoie pas sur son sort, elle est uniquement guidée par sa fureur de vivre libre.

Dans une langue superbe, Edna O’Brien nous offre le portrait d’une jeune nigériane combative et résistante à travers un monologue saisissant et bouleversant.

Ida Brandt de Herman Bang

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A 28 ans, Ida Brandt travaille comme infirmière dans un hôpital de Copenhague. Fille d’un régisseur du Jütland, Ida a grandi dans l’immense propriété de Ludvigsbakke entourée par le personnel du propriétaire des lieux. A la mort de son père, sa mère et elle doivent déménager. Finies la vie idyllique au grand air et les promenades en forêt, les deux femmes s’installent en ville. C’est après le décès de sa mère que Ida décide de devenir infirmière malgré un important héritage. Ses collègues de l’hôpital ne comprennent d’ailleurs pas pourquoi elle travaille et prend la place de quelqu’un d’autre. C’est dans cet établissement qu’elle retrouve Karl Von Eichbaum qu’elle avait côtoyé à Ludvigsbakke. Elle en tombe éperdument amoureuse.

Herman Bang (1857-1912) est un grand auteur danois  que nous redécouvrons en France grâce aux éditions Phébus. Ida est un personnage effacé, extrêmement discret qui n’ose pas s’imposer. Elle se retrouve entre deux mondes sans être jamais à sa place. Elle est trop riche pour être acceptée par ses collègues infirmières mais pas assez pour faire partie de la bourgeoisie à laquelle appartient Karl. Elle semble sans cesse mise à l’écart. La couverture du livre est particulièrement bien choisie, Ida m’a évoquée les peintures de  Vilhem Hammershoï qui montre des personnages seuls, isolés dans leur monde. L’histoire de Ida Brandt m’a également fait penser à Tchékov. Un long flash-back nous ramène au temps de la vie à Ludvigsbakke. La vie y était douce et Ida nourrit une véritable nostalgie pour cette époque. La beauté du lieu, l’innocence de l’enfance étaient alors protégées. Elles seront corrompus par l’entrée dans l’âge adulte. Ida souffrira également d’un amour malheureux comme nombre des héroïnes du dramaturge russe. En effet, Karl est un jeune homme désinvolte, inconséquent. Ida, altruiste et généreuse, paiera ses dettes, l’entretiendra pendant un certain temps. Elle ne vit que pour le contentement des autres et Karl lui explique qu’elle n’exige pas assez de la vie. Mais jamais, elle ne se plaindra, elle intériorisera sa douleur face au rejet de la classe sociale à laquelle appartient Karl. Herman Bang aurait pu écrire une roman psychologique mais c’est aux détails du quotidien, aux gestes qui les accompagnent qu’il apporte toute son attention. Ils trahissent les émotions, les sentiments de chaque personnage. Sa plume est délicate, parfois elliptique.

« Ida Brandt » fut une jolie découverte, Herman Bang dresse le portrait d’une femme sensible, trop altruiste qui se laisse dominer par les autres. Je lirai sans aucun doute « Mikaël », autre roman de l’auteur paru également chez Phébus, et qui se déroule dans le Paris artistique du XIXème siècle.

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Le ghetto intérieur de Santiago H. Amigorena

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Dans « Le ghetto intérieur », Santiago H. Amigorena brise le silence qui a tant pesé sur sa famille. Ancien capitaine de l’armée polonaise, Vicente Rosenberg, le grand-père de l’auteur, s’est installé en Argentine en 1928. Il s’est marié à Buenos Aires avec Rosita Szapire, y a fondé une famille et il prospère comme marchand de meubles. Mais à partir de 1940, les échos, de ce qui se déroule en Europe, sont de plus en plus sombres et de nombreux réfugiés débarquent en Argentine après avoir fui l’Europe. De Varsovie, Vicente reçoit des lettre de sa mère, restée là-bas avec son autre fils. Les lettres deviennent de plus en plus sporadiques et la dernière reçue va bouleverser Vicente. Elle date du 9 décembre 1940 et sa mère y explique la clôture du ghetto de Varsovie. A partir de ce moment, Vicente se refuse à prononcer un seul mot.

« Le ghetto intérieur » nous plonge directement dans les affres de la culpabilité de Vicente Rosenberg. Il porte le poids de ceux qui ont survécu à la Shoah. Et sa situation est aggravée par le fait qu’il suit les événements à distance. Et ce qu’il apprend est loin  de refléter le calvaire enduré par ses proches. Il n’apprendra que plus tard que sa mère fut déportée à Treblinka et que son frère est mort avec sa femme lors du soulèvement du ghetto de Varsovie. Santiago H. Amigorena nous rappelle en parallèle de la vie de son grand-père, les dates des décisions prises par l’administration nazie, celles que Vicente ne connaîtra que lorsqu’il sera trop tard. Tous ces événements interrogent l’identité même de Vicente qui ne se sentait pas particulièrement juif et qui avait arrêté de parler yiddish en arrivant en Argentine. « A Varsovie, Vicente avait fait partie de cette bourgeoisie éclairée qui en avait eu assez d’être juive si être juif signifiait se vêtir toujours de noir et être un peu plus archaïque que son voisin. Etre juif, pour lui, n’avait jamais été si important. Et pourtant, être juif, soudain, était devenu la seule chose qui importait. » Toute sa personnalité est remise en cause.

Face à l’horreur, aux cataclysmes que représentent les lettres de sa mère et dont il ne parle pas à sa femme, Vicente ne veut plus penser, notamment au fait qu’il n’a pas insisté pour que sa mère le rejoigne. Vicente décide alors de ne plus parler, il se mure dans le silence, il se crée un ghetto intérieur. L’incompréhension, l’amour de sa femme et de ses enfants n’y changeront rien. Vicente reste muet, pire il se met à jouer au poker tous les jours , une échappatoire supplémentaire à sa douleur.  » « Se taire. Oui, se taire. Ne plus savoir ce que parler veut dire. Ce qu’un mot désigne, ce qu’un nom nomme. Oublier que les mots, parfois, forment des phrases. » Le silence, comme le jeu, espérait-il, l’aiderait à apaiser ses tourments. Il aspirait à un silence si fort, si continu, si insistant, si acharné, que tout deviendrait lointain, invisible, inaudible – un silence si tenace que tout se perdrait dans un brouillard de neige. » Et c’est avec une grande sobriété et beaucoup de justesse que Santiago H. Amigorena rend hommage à son grand-père dont la douleur d’avoir survécu était au-delà des mots et de toute forme de communication.

« Le ghetto intérieur » est un livre remarquable, d’une grande profondeur qui nous montre le poids incommensurable de la culpabilité des survivants à la Shoah.

Oyana de Eric Plamondon

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« J’ai décidé d’écrire parce qu’il m’est impossible de parler ; je pense que je ne veux pas entendre les mots que je dois dire. Certains en particulier… Les écrire me donne la possibilité de les détruire au dernier moment, s’il le faut. Il me semble plus simple de regretter ce que j’ai écrit que ce que j’aurais dit. » Le 5 mai 2018 à Montréal, Oyana découvre dans le journal la fin de l’E.T.A. La vie qu’elle a construite depuis vingt trois ans au Canada avec Xavier, médecin anesthésiste, vacille. Celle-ci est construite sur des mensonges. Oyana a fui la France et le pays Basque avec une nouvelle identité, elle s’est inventée un passé loin de ses racines, loin de la violence des attentats. Mais, la fin de l’E.T.A signifie pour elle un possible retour, la fin de sa fuite. Mais, au préalable, elle doit avouer à son compagnon qui elle est, ce qu’elle a fait et lui annoncer son départ.

J’ai découvert cet été la plume d’Eric Plamondon avec « Taqawan« , j’ai choisi de poursuivre ma découverte avec son dernier livre : « Oyana ». Les deux derniers romans de l’auteur québécois ont d’ailleurs beaucoup de points communs aussi bien sur le fond que sur la forme. « Taqawan » évoquait la volonté d’indépendance du Québec mais également celle de la tribu des indiens Mi’gmaq. Ici, il est question de celle des basques espagnols et français qui souhaiteraient la naissance d’un état regroupant leurs provinces. Comme dans « Taqawan », l’histoire qui nous est racontée, celle d’Oyana, est entrecoupée par des explications historiques. Ici, c’est le début des attentats de l’E.T.A qui nous est expliqué. Eric Plamondon rappelle la volonté de Franco de détruire toute velléité d’indépendance basque en attaquant certaines villes (Durango et Guernica), en interdisant la langue basque, en assassinant des milliers de personnes. L’E.T.A répliquera le 20 décembre 1973 avec l’attentat contre le premier ministre de Franco, Luis Carrero Blanco. Cette date est également la date de naissance d’Oyana, qui, sans le savoir, est inextricablement liée à cet événement et à la lutte indépendantiste basque. Malheureusement, la violence se poursuivra bien après la mort du dictateur espagnol.

« Taqawan » nous parlait de pêche au saumon, « Oyana » nous parle de pêche à la baleine. Les pêcheurs basques, voyant les baleines fuir leurs côtes, ont traversé l’Atlantique et ont découvert Terre-Neuve. L’histoire de ces pêcheurs tisse un lien entre les deux parties de la vie d’Oyana, elle rattache son passé à son présent. C’est le talent d’Eric Plamondon de réussir à entremêler différents fils narratifs, de mélanger récit et Histoire apportant ainsi plus de profondeur, de densité à ses intrigues.

« Oyana » est le deuxième roman d’Eric Plamondon que je lis. Comme « Taqawan », j’ai apprécié la construction mêlant Histoire et intrigue de manière fort judicieuse. J’ai néanmoins préféré ma première lecture dont l’originalité et la force du récit m’avaient totalement séduite.

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Taqawan de Eric Plamondon

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Le 11 juin 1981, 300 policiers de la Sûreté du Québec pénètrent dans la réserve de Restigouche où vivent les indiens Mi’gmaq. Ils sont venus pour confisquer les filets de pêche des indiens. En ce jour de juin débute « la guerre du saumon », d’autres descentes de police auront lieu, ainsi que de nombreuses arrestations. Océane, jeune indienne de 15 ans, sera frappée par la violence faite à sa communauté et la subira elle-même. Elle sera heureusement épaulée par Yves Leclerc, agent de conservation de la faune et William, un indien vivant seul dans les bois.

« Taqawan » est un roman surprenant et particulièrement original. L’intrigue principale tient du roman noir et l’on y suit Océane, Yves et William. Entre les chapitres consacrés à celle-ci, Eric Plamondon nous parle de l’histoire de la colonisation du Québec , de celle des indiens Mi’gmaq et de leurs traditions, de la vie du saumon (taqawan est un saumon qui, après avoir voyagé jusqu’à la mer, revient pour la première fois dans sa rivière natale). L’ensemble, parfaitement cohérent, montre la terrible façon dont le Québec à traiter ses autochtones. « Ici, on a tous du sang indien et quand ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains. »  Le Québec, en lutte avec le Canada pour affirmer son autonomie et sa langue, est dans l’incapacité d’accorder la même chose aux indiens Mi’gmaq. L’intrusion dans la réserve est en fait une réponse du Québec au Canada puisque la réserve de Restigouche dépend du gouvernement fédéral. Interdire la pêche au saumon aux indiens est un non-sens et une négation de leurs traditions. Ils la pratiquent depuis des millénaires et de manière parfaitement raisonnée, contrairement aux tonnes de poisson pêchées chaque année par le Canada. Nous ferions bien de prendre modèle sur les Mi’gmaq qui savent respecter la terre et ses ressources.

Avec une multiplicité de points de vue, de perspectives, Eric Plamondon réussit le tour de force d’écrire un roman noir tout en nous parlant de la colonisation du Québec et de l’histoire de la tribu Mi’gmaq. Un court roman original et captivant.

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