« Le président a toussé un peu et sur un ton très bas, il m’a demandé si je n’avais rien à ajouter. Je me suis levé et comme j’avais envie de parler, j’ai dit, un peu au hasard d’ailleurs, que je n’avais pas eu l’intention de tuer l’Arabe. Le président a répondu […] qu’il serait heureux, avant d’entendre mon avocat, de me faire préciser les motifs qui avaient inspiré mon acte. J’ai dit rapidement, en mêlant un peu les mots et en me rendant compte de mon ridicule, que c’était à cause du soleil. » Meursault, le narrateur de « L’étranger », a tué un jeune Arabe de cinq coups de revolver, sur une plage écrasée de chaleur et de lumière, près d’Alger.
Au début du livre, Meursault se rend à l’enterrement de sa mère pour laquelle il n’éprouvait pas une grande affection. Le lendemain, il rencontre sur la plage Marie, une jeune dactylo qu’il avait connue dans le bureau où il travaille, et ils deviennent amants. Il fait également la connaissance de son voisin, Raymond Sintès, une sorte de souteneur, qui lui demande d’écrire une lettre pour se venger d’une « maîtresse ». Meursault accepte. Quelques jours plus tard, les nouveaux amis vont passer la journée sur cette plage près d’Alger où le frère de la « maîtresse » a suivi Sintès. Une altercation a lieu, et quelques instants plus tard, Meursault tue le jeune Arabe.
La première partie du livre raconte les quelques jours qui vont de l’enterrement au meurtre. La seconde est consacrée au procès de Meursault. D’un bout à l’autre de la narration, une sensation étrange, voire un malaise, étreint le lecteur. Car ce qui semble dominer chez Meursault, c’est l’indifférence, l’impassibilité, comme s’il était étranger à toute chose. Cette sensation est renforcée par le style froid et lisse de Camus. De là à penser que Meursault est un être amoral, dénué de toute sensibilité, il n’y a qu’un pas.
Pourtant, ne dit-il pas du moment où il a tué : « J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux » ? Meursault est simplement un garçon tranquille, solitaire, qui refuse de mentir sur ses sentiments. A Marie qui lui demande s’il l’aime, il répond qu’il lui semble que non. Aux obsèques de sa mère, il ne feint pas un chagrin qu’il ne ressent pas. Même lors de son procès, où il joue sa tête, Meursault continue de dire la vérité. Et c’est ce que ne lui pardonneront pas ses juges.
Car tout être humain qui ne respecte pas les règles morales dictées par la société représente un danger pour elle. Mais plus dangereux encore est l’homme qui ne fait pas même semblant de les respecter. Camus a écrit dans une préface à « L’étranger » : « Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort ». En refusant de masquer la vérité de son être, Meursault se retrouve étranger parmi les siens. Au prix de sa vie il persiste dans cette vérité, celle d’un homme tout autant de sensations que de raison et qui, jouet des circonstances, tente de persévérer dans son être, par-delà le bien et le mal.

Je l’ai lu il y a très longtemps, j’en avais gardé une impression de malaise moi aussi!
lu aussi il y a quelques années. Je sais que j’ai beaucoup apprécié cette lecture mais il ne m’en reste pas grand-chose. Je compte relire Camus depuis un bout de temps d’ailleurs.
Merci Grominou et Lou pour vos commentaires.
Effectivement cette lecture est facile au point de vue du style, mais difficile quant à son interprétation et à l’atmosphère. C’est sans doute pour cela qu’on en retient surtout les sensations qu’elle procure, ou qu’on l’oublie. Je vous dirai dans quelques années…
je l’ai relu récemment et j’ai beaucoup apprécié.Non que le personnage principal soit particulièrement émouvant, bien au contraire. C’est un texte à la fois très simple et extrêmement riche
Oui, le personnage principal ne provoque pas l’émotion, mais je crois que le but est surtout de faire réfléchir le lecteur, d’où cette distance voulue par l’auteur avec Meursault.