Bilan livresque et cinéma de février

Un petit mois de février avec seulement cinq lectures mais qui furent toutes de qualité :

-« Les fantômes de Rome » de Joseph O’Connor aussi addictif et prenant que « Dans la maison de mon père », premier volet d’une trilogie consacrée à un groupe de résistants siégeant au Vatican ;

– « Prélude à la goutte d’eau » de Rémi David qui fut une excellente découverte et une dystopie aux thèmes variés ;

-« Ecarlate », l’unique texte publié de Christine Pawlowska réédité par les Editions du sous-sol et qui est un texte incandescent sur le passage à l’âge adulte ;

-« Renard 8 » de George Sanders qui est une tendre fable sur notre impact sur la nature et ses habitants ;

-« La vie entière » de Timothée de Fombelle, texte poignant d’une jeune résistante qui attend son chef de réseau un soir de 1944.

Côté cinéma, j’ai vu sept films durant le mois de février dont voici mes préférés :

Paul s’est séparé de sa femme. Celle-ci et leurs deux enfants partent vivre au Canada tandis que lui change radicalement de vie. Il arrête son métier de photographe pour se consacrer totalement à l’écriture. De beaux succès d’estime ne lui rapportent pas assez d’argent pour payer un loyer. Paul s’inscrit donc sur une appli de jobbing aux enchères inversées. Moins le jobber demande et plus il a de chance d’être choisi. Il enchaine les petites missions : montage de meuble, tonte de pelouse, chauffeur, etc… Et pendant qu’il s’épuise dans des boulots mal payés, son éditrice lui met la pression et attend son « grand roman ».

Après avoir adapté « L’amour et les forêts » d’Eric Reinhardt, Valérie Donzelli récidive avec le livre de Franck Courtès. L’écrivain y racontait ses années de galère et le déclassement social qu’il avait choisi au nom de sa passion pour l’écriture. Le film montre bien la difficulté des proches de Paul à comprendre son choix de vivre dans la pauvreté (c’est le cas notamment de son père, incarné par André Marcon, profondément inquiet pour son fils). L’histoire de Paul interroge la place de l’artiste dans la société mais surtout elle montre un monde du travail qui marche sur la tête. Le travail des jobbers est bradé, ils sont totalement exploités, méprisés. Bastien Bouillon incarne Paul avec sobriété et profondeur, il porte le film de bout en bout. On admire la force de Paul, son abnégation, sa détermination sans faille à se consacrer à son art. Le film de Valérie Donzelli est bouleversant.

 

Sprite, un jeune homme vivant à Chelles, est pris dans un paradoxe : il faut le permis pour trouver du travail et il lui faut du travail pour payer son permis. Il finit par en trouver dans une start-up spécialisée dans le nettoyage et le rangement de maison après une fête. Ce qui signifie un travail de nuit et donc une galère sans fin dans les transports en commun.

Martin Jauvat réalise et joue dans son film au ton singulier et loufoque. Le passage à l’âge adulte de Sprite est irrésistiblement drôle. Il a 25 ans mais semble encore adolescent : il vit à nouveau chez ses parents , porte des tee-shirts improbables et peine à dragueur une fille. Sprite n’a pas très envie de grandir mais il faut dire qu’il n’est pas aidé par son entourage : son beau-frère n’est pas très impliqué dans son travail et se déplace en trottinette, sa monitrice d’auto-école est totalement décalée et porte un jogging rose en permanence, le patron de sa start-up sourit sans cesse et est surexcité en permanence. La galerie de personnages secondaires est absolument géniale et sont incarnés par des acteurs qui semblent beaucoup s’amuser : William Lebghil, Emmanuelle Bercot, Sébastien Chassagne et dans le rôle des parents lassés par leur grand adolescent Géraldine Pailhas et Michel Hazanavicius. Une comédie pop et fraiche !

 

Et sinon :

  • « Orwell : 2+2=5 » de Raoul Peck : En 1946, Eric Arthur Blair, alias George Orwell, s’installe dans une ferme sur l’ile de Jura en Ecosse. Au calme, il va écrire son dernier roman « 1984 ». Le documentaire de Raoul Peck s’appuie sur le livre mais également sur les journaux des dernières années de vie de George Orwell pour rappeler ce qu’est le totalitarisme. Les époques, les pays évoqués sont variés, on passe de Franco à Poutine, d’Orban à Pinochet et des images d’archives montrent de nombreuses villes détruites par des bombardements (Londres, Berlin, Gaza, Kiev, etc…). Les mots de l’écrivain alliés aux images donnent un documentaire édifiant et saisissant. Raoul Peck consacre également une partie à la novlangue qui est utilisée chaque jour pour distordre, masquer la réalité. De très belles archives de la famille Orwell figurent dans le film ainsi que des extraits des adaptations de « 1984 » et d’autres films qui viennent étayer le propos. Les mots de George Orwell restent infiniment nécessaires.

 

  • « Urchin » de Harris Dickinson : Mike vit dans la rue, fait la manche, se bat avec un autre SDF et finit en prison pour avoir volé et frappé un homme qui tentait de l’aider. A sa sortie, il veut croire en une nouvelle chance. Il trouve un travail dans un restaurant, a une place dans un foyer et éprouve du plaisir à vivre cette vie plus normale. Mais ses démons ne sont jamais bien loin. L’acteur Harris Dickinson réalise ici son premier film qui se situe entre Ken Loach et Mike Leigh. Il suit Mike à la trace et nous montre un personnage déconcertant : enfantin et violent mais surtout attachant. Frank Dillone lui prête ses traits et sa performance est formidable. Harris Dickinson ancre son récit dans une réalité grise, âpre, dure mais il y insère des séquences oniriques qui font la singularité de son film.

 

  • « The mastermind » de Kelly Reichardt : Malgré ses études en art et sa reconversion dans la menuiserie, James Blaine Mooney ne travaille pas, il se laisse vivre au grand dam de son juge de père. Notre homme imagine le vol de quatre tableaux de l’artiste Arthur Dove au musée des Beaux-Arts de sa ville de Framingham dans le Massachusetts. Il va se faire aider par plusieurs petits truands et bien entendu rien ne se déroulera comme prévu. La réalisatrice Kelly Reichardt revisite ici le film de cambriolage et place son intrigue dans les années 70. Tout le début du film est très réussi, le naufrage du casse est assez désopilant (la fenêtre arrière du break que l’on descend à la manivelle pour y mettre les tableaux volés en est un bon exemple). La suite est celle de la fuite de Mike qui se révèle aussi navrante que le caractère de notre anti-héros (il ment à sa femme, soutire de l’argent à sa mère, laisse seuls ses deux fils pendant le casse). Cette partie est plus lente, peut-être un peu longue mais la fin est à la hauteur du début du film. Josh O’Connor réussit encore une fois à m’épater en incarnant parfaitement cet homme sans consistance, égoïste et charmeur.

 

  • « Maigret et le mort amoureux » de Pascal Bonitzer : Un ambassadeur à la retraite est retrouvé mort dans sa bibliothèque par sa gouvernante. Le meurtre touchant les hautes sphères de l’Etat, la PJ envoie le commissaire Maigret pour mener l’enquête. Autour de la victime gravitent, outre la gouvernante Jacotte, le neveu antiquaire et la princesse de Vuynes qui a entretenu une correspondance amoureuse pendant des dizaines d’années avec le défunt. Pascal Bonitzer a choisi de placer son intrigue dans les années 2000, avant l’arrivée des smartphones qui modifient profondément les enquêtes. Malgré ce choix, on retrouve ce qui symbolise le commissaire de Simenon : la pipe, le chapeau et l’indispensable Mme Maigret ! Le réalisateur a choisi de grandes pointures du théâtre pour incarner ses personnages : Anne Alvaro pour la mystérieuse Jacotte, Dominique Reymond en amoureuse platonique, Micha Lescot en neveu ambigu et Denis Podalydès tout à fait convainquant dans les habits de Maigret. Les amoureux de Maigret apprécieront cette adaptation élégante qui conserve l’esprit des romans.

 

  • « Marty Supreme » de Josh Safdie : Marty Mauser travaille dans le magasin de chaussures de son oncle où son bagout fait des merveilles auprès des clientes. Mais Marty rêve d’un destin bien différent. Il veut être le champion du monde de ping pong de l’année 1952.Il est certain d’y arriver et rien, ni personne ne pourront l’arrêter. Le jeune homme enchaine les magouilles et les mensonges à une vitesse folle et le film suit son rythme. Les rebondissements, les chutes, les réussites se suivent sans temps morts mais avec quelques longueurs. Malgré ses nombreux défauts, Marty n’est jamais antipathique, sa force de persuasion et sa passion absolue pour son sport le rendent attachant. Timothée Chalamet virevolte, avec une increvable énergie, de plan en plan.

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