Waterloo Necropolis de Mary Hooper

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A Londres, en 1861, la jeune Grace Parkes se rend au cimetière de Brookwood à bord de l’express Waterloo Necropolis. Elle va y faire deux rencontre décisives : le jeune avocat James Solent qui y enterre sa sœur et les Unwin entrepreneurs de pompes funèbres. Ces derniers proposent à Grace de devenir pleureuse d’enterrement. Dans un premier temps, la jeune fille refuse. Mais lorsque le taudis, où elle vit avec sa sœur simple d’esprit Lily, est condamné, elle n’a d’autre choix que d’accepter leur offre. Elle plonge alors dans le milieu très codifié du deuil et découvre une famille Unwin bien loin d’être scrupuleuse.

Lors du mois anglais 2013, j’avais découvert ce roman jeunesse qui ne pouvait que m’attirer : nous sommes dans le Londres victorien, Charles Dickens est plusieurs fois évoqué et il fait même une apparition. Même si le déroulement de l’intrigue est évident dès les premiers chapitres (il l’est sans doute moins quand on a l’âge du public visé), la lecture de ce roman reste plaisante. Mary Hooper s’est bien documenté et nous offre une vue juste sur les différents sujets qu’elle traite. Les sœurs Parkes vivent dans le quartier pauvre et peu fréquentable de Seven Dials. L’auteur rend parfaitement la misère de ce quartier, la rudesse de la vie et d’autant plus pour deux jeunes filles. L’ombre de « Oliver Twist » plane !  Et ce qui rend vraiment intéressant ce livre, c’est toute la partie sur le deuil à l’époque victorienne. Il faut rappeler que le prince Albert meurt en 1861, plongeant ainsi Victoria et le royaume dans un deuil infini. Cela entraîne bien entendu tout un commerce qui se fait fort d’inventer de nouveaux codes, de nouvelles modes pour profiter de la situation (porter le deuil longuement montrait que l’on était proche de la famille royale ; garder chez soi ses vêtements de deuil entre deux enterrements portait malheur). Et puis, il y a cette fameuse ligne ferroviaire Waterloo-Brookwood Necropolis qui semble si romanesque. L’auteur précise que ce cimetière fut créé suite à l’épidémie de choléra de 1840, ceux du centre ville ne pouvant contenir tous les corps. Le livre de Mary Hooper montre bien cette époque qui rapidement devient obnubilée par le deuil.

Je lis peu de roman jeunesse et j’ai été agréablement surprise par « Waterloo Necropolis » qui est plaisant à lire et bien documenté.

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Une note de musique de Rosamond Lehmann

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« Grâce traversa la route, et monta par un sentier herbu au point le plus élevé de la lande. Déjà la lumière baissait. A l’ouest, une masse de nuages plus sombres marquait la défaite du jour vaincu et agonisant. Il faisait triste sur cette lande, parcourue d’un souffle sifflant et glacé. Des oiseaux sauvages volaient en criant. Une mouette montait, les ailes immobiles, portée par le vent. De cette hauteur, par-dessus la ténébreuse et dramatique immensité des terres, on apercevait au loin la mer, une ligne sombre au bord de l’horizon. » C’est dans ce paysage désolé du nord de l’Angleterre que réside Grâce, 34 ans, et son mari Tom. Les hivers rudes et longs font regretter à Grâce le Sud de son enfance. La lumière et la chaleur lui manquent et ce n’est pas le bonheur marital qui lui fait oublier la douceur d’autrefois. Non pas que Tom soit un mari indigne mais la vie de Grâce dans cette petite ville est morne et sans relief. Elle aspirait à mieux, à plus de passion, plus de vie. Celle-ci va lui être de nouveau insufflée par l’intermédiaire d’un jeune homme travaillant avec son mari : Hugues Miller. Son énergie vitale, sa joie innocente vont rallumer l’espoir dans le cœur de Grâce et des autres habitants qui le croiseront.

Me voici réconciliée avec Rosamond Lehmann, j’étais passée à côté de « Poussière » mais je savais que j’avais raté une œuvre qui avait tout pour me plaire. Cette fois fut la bonne, j’ai enfin su apprécier toute la mesure du talent de cette auteure. L’œuvre de Rosamond Lehmann me semble avoir le même but que celle de Virginia Woolf ou Marcel Proust, à savoir explorer l’âme humaine et les sensations éprouvées par celle-ci. « La pensée consciente est un cristal aux millions de facettes ; des millions de lueurs, des millions de nuances doivent être saisis et assemblés pour exprimer une seule chose vraie. » Le mystère de l’autre est exploré par Rosamond Lehmann avec une infinie délicatesse et beaucoup de mélancolie. Les vies rêvées se concrétisent rarement dans la réalité. Grâce fait partie de ces rêveurs qui attendent tant de la vie et des autres. Parfois la vie leur réserve de belles surprises à l’instar de cette lumineuse et joyeuse journée d’été à la campagne au cœur du roman. Une journée idyllique dont le souvenir réchauffera le cœur de Grâce et des autres participants à ce pique-nique improvisé. Une trêve dans une vie monotone qui peut suffire à tenir le reste de l’année. Rosamond Lehmann décline ici le destin de ses personnages au fil des saisons, le temps s’écoule sans heurts, doucement Grâce s’apaise.

Se dégage du roman de Rosamond Lehmann une note douce-amère, une subtile mélancolie face au temps qui passe, à la vie qui s’enferme dans les habitudes. Un très beau et très sensible livre.

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Jane Eyre de Charlotte Brontë

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Jane Eyre est orpheline, elle vit chez sa tante Mrs Reed. Mais cette dernière n’a aucune affection pour sa nièce et elle la traite de manière sévère et rude. L’enfant est également malmenée par ses cousins qui en font leur souffre-douleur. Jane se révolte contre l’autorité de sa tante qui l’envoie en pension à Lowood. Les jeunes filles de l’institution doivent y apprendre l’humilité, la modestie, l’abnégation, mais cela se fait par la privation et les mauvais traitements. L’établissement change après une terrible épidémie de typhus. Jane y termine ses études et y devient institutrice. Son envie de découvrir le monde la pousse à quitter Lowood. Elle postule alors à un emploi de gouvernante. Elle est engagée à Thornfield Hall afin de faire l’éducation de la jeune Adèle, pupille du propriétaire de Thornfield. Ce mystérieux homme, Mr Rochester, est peu présent sur le domaine. Lorsque Jane finit par le rencontrer, elle découvre un être fougueux, rude et renfermé. Jane est intriguée et elle noue petit à petit une relation particulière avec le maître des lieux.

« Jane Eyre », écrit en 1847, est le grand roman de Charlotte Brontë et un classique de la littérature anglaise. Jane Eyre est un personnage passionné et révolté. Elle s’insurge contre l’ordre familial et social en contredisant sa tante et en se plaçant au même niveau que Mr Rochester. Elle est indépendante aussi bien intellectuellement que financièrement et elle défend les capacités d’action des femmes. « Généralement, on croit les femmes très calmes ; mais elles ont la même sensibilité que les hommes ; tout comme leurs frères, elles ont besoin d’exercer leurs facultés, il leur faut l’occasion de déployer leur activité. Les femmes souffrent d’une contrainte trop rigide, d’une inertie trop absolue, exactement comme en souffriraient les hommes ; et c’est étroitesse d’esprit chez leurs compagnons plus privilégiés que de déclarer qu’elles doivent se borner à faire des puddings, à tricoter des bas, à jouer du piano, à broder des sacs. »

Le roman de Charlotte Brontë est également un roman psychologique tourné essentiellement vers les deux personnages principaux aux caractères complexes : Jane Eyre et Edward Rochester. Jane est une jeune femme disgracieuse – il est d’ailleurs beaucoup question de laideur dans le roman –  mais à la force de caractère remarquable. Elle est tout à la fois observatrice de ceux qui l’entourent et sans cesse dans l’action. Elle n’hésite pas à explorer le monde, à s’opposer à l’autorité, à affirmer ses choix et son indépendance. Mr Rochester est un être blessé, trahi qui se retranche derrière une forme de sauvagerie et une certaine froideur envers les autres. La fraîcheur et la douceur de Jane vont lui permettre de se montrer sous un autre jour, d’oublier ses frasques et son passé douloureux.

Mâtinée de gothique et de surnaturel, « Jane Eyre » est une œuvre multiforme : roman d’apprentissage, roman d’amour et roman féministe. Vingt ans après ma première lecture de ce chef-d’œuvre, je suis toujours frappée par l’audace des opinions défendus par Charlotte Brontë. Elle y présente une héroïne déterminée, indépendante, intelligente qui tombe amoureuse d’un homme beaucoup plus âgé et beaucoup plus élevé socialement.  Étant donné la place de la femme dans la société et la littérature victoriennes, le roman de Charlotte Brontë était pour le moins révolutionnaire.  Un incontournable de la littérature anglaise que je ne peux que vous conseiller de lire et de relire.

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Lundi ou mardi de Viriginia Woolf

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« Je veux penser paisiblement, calmement, avec tout l’espace dont je peux disposer, sans jamais être interrompue, sans jamais avoir à me lever de mon fauteuil, pouvoir passer facilement d’une chose à une autre, sans ressentir la moindre hostilité, sans rencontrer le moindre obstacle. Je veux couler de plus en plus profond, loin de la surface avec ses faits brutalement séparés. » Le résultat de cette pensée libérée est ce petit recueil de huit nouvelles. Virginia Woolf y laisse s’exprimer son flot de pensées, sa fantaisie, sa recherche littéraire. « Lundi ou mardi » fut publié en avril 1921 et chacun des textes qui le composent est un petit univers en soi marqué par les impressions, les sensations. Les huit textes sont très représentatifs du travail de Virginia Woolf.

« Une société » évoque la misogynie de la société anglaise de l’époque et le peu de femmes écrivains ou peintres sur un ton drolatique. « Un roman non écrit » place deux femmes dans un wagon de train. L’une d’elles tente de deviner la vie de l’autre à travers les traits de son visage, ses vêtements, ses attitudes. « T’ai-je bien lue ? Mais le visage humain – le visage humain au-dessus de la page de caractères imprimés la plus dense contient plus, dissimule plus. » Dans « La marque sur le mur », l’esprit divague, s’évade à partir de l’observation d’une tâche sur un mur. Les pensées passent d’un sujet à l’autre en continu.

Mon texte préféré est « Kew Gardens ». L’auteur choisit de se fixer sur une plate-bande du jardin comme on placerait une caméra que l’on laisserait tourner. Elle y observe ce qui se passe dans la plate-bande (fleurs, insectes) et autour (des gens se promènent, discutent). « Comme il faisait chaud ! Si chaud que même la grive avait choisi de sautiller, comme un oiseau mécanique, à l’ombre des fleurs, avec de longs arrêts entre deux mouvements ; au lieu d’errer sans but, les papillons blancs dansaient l’un au-dessus de l’autre, faisant de leurs éclats blancs le contour d’une colonne de marbre effondrée au-dessus des fleurs les plus hautes ; les verrières de la palmeraie brillaient comme si tout un marché rempli d’ombrelles d’un vert éclatant avait ouvert sous le soleil ; et dans le ronronnement d’un aéroplane, la voix du ciel d’été soufflait son âme farouche. »

« Lundi ou mardi » permet de mesurer toute l’audace littéraire de Virginia Woolf, sa recherche permanente pour exprimer les sensations qui peuplent nos esprits. Se dégage de ces huit textes une délicate et sensible poésie.

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Le vol du faucon de Daphné du Maurier

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Armino Fabbio est guide touristique, il balade ses clients à travers l’Italie. A Rome, un soir, il voit sur le perron d’une église une vieille mendiante qui lui fait de la peine. Il lui glisse un billet de 10 000 lires, un pourboire donné par un client libidineux. Armino repart vers son hôtel, la vieille femme semble l’appeler : « Beo, Beo ». Mais c’est impossible, Beo, diminutif de Beato, était son surnom enfant. Toute sa famille ayant disparu, plus personne ne l’appelle ainsi. Armino doit s’être trompé, pourtant cette voix, ce visage le hantent. Le lendemain, il apprend dans les journaux que la vieille femme a été assassinée, probablement à cause des 10 000 lires. Armino culpabilise, d’autant plus qu’il a enfin reconnu la mendiante ; il s’agit de Martha qui travaillait chez ses parents avant la guerre et s’occupait de lui. Le passé resurgit alors qu’Armino avait tout fait pour l’oublier. Il n’a plus d’autre choix que de retourner sur les lieux de son enfance : Ruffano.

« Le vol du faucon » me montre encore une fois l’étendue de l’imagination de Daphné du Maurier et son sens de l’intrigue. Nous sommes en Italie, 20 ans après la seconde guerre mondiale, dans une ville imaginée par Daphné du Maurier. Ruffano possède une splendide forteresse médiévale avec tours qui avait appartenu à la famille Malebranche. Le plus célèbre d’entre eux était le duc Claudio dit le Faucon. Celui-ci était tyrannique, orgueilleux et sulfureux. Il terrorisa la ville, plutôt aux prémices de la Renaissance, et finit par se jeter du haut de la plus haute tour de son palais. Armino est habité par cette histoire, son père était conservateur du palais et son frère aîné Aldo l’effrayait en l’obligeant à grimper dans la tour. En retournant dans sa ville natale, Armino redécouvre ses terreurs d’enfant et la domination de son frère. Ruffano est peuplée de fantômes : celui du père mort dans un camp de prisonniers, d’Aldo mort pendant un combat aérien, de la mère morte d’un cancer quelques années auparavant et qui avait fui la ville avec son fils cadet dans la voiture d’un commandant allemand. Le passé de Ruffano et celui d’Armino se mélangent pour créer une atmosphère lourde, pesante et inquiétante. Une menace semble planer au-dessus de lui. Les fantômes de la vie d’Armino n’en sont d’ailleurs peut-être pas tous.

Daphné du Maurier sait comme personne faire monter la tension et tenir son lecteur en haleine. « Le vol du faucon » allie l’Histoire, les secrets de famille, le suspens et la manipulation. L’intrigue est originale et comme toujours bien menée. « Le vol du faucon » n’est pas mon roman préféré de Daphné du Maurier mais, comme tout son travail, il mérite d’être lu.

Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? de Jeanette Winterson

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Jeanette a été adoptée bébé par la famille Winterson, des pentecôtistes de Accrington dans le nord de l’Angleterre. Mrs Winterson est une personne dure, austère, en attente de l’Apocalypse et pensant que le diable s’est penché sur le berceau de sa fille. « J’ignore pourquoi elle n’avait, ne pouvait pas avoir d’enfant. Je sais qu’elle m’a adoptée parce qu’elle voulait une amie (elle n’en avait aucune), et parce que j’étais comme une fusée éclairante lancée à l’adresse du monde – une façon de dire qu’elle était là -, une sorte de croix marquant sa présence sur la carte. » Mrs Winterson espère que sa fille se comportera comme elle le souhaite mais ce n’est bien entendu pas le cas. Jeanette passe de longues nuits dehors parce qu’elle est rentrée trop tard. C’est son père, ouvrier la nuit, qui la découvre dormant sur le seuil de la porte. Mrs Winterson est intraitable et cruelle. Deux évènements vont marquer Jeanette à vie et l’ont décidée à quitter sa maison à seize ans. La jeune fille a très tôt découvert le bonheur de la lecture à la bibliothèque d’Accrington, elle décide de lire toute la littérature anglaise de A à Z. Elle commence même à s’acheter des livres qu’elle cache sous son matelas car pour Mrs Winterson la lecture est dangereuse : « C’est vrai, les histoires sont dangereuses, ma mère avait raison. Un livre est un tapis volant qui vous emporte loin. Un livre est une porte. Vous l’ouvrez. Vous en passez le seuil. En revenez-vous ?  »  Malheureusement Mrs Winterson trouve les livres de sa fille et les brûle tous dans le jardin. Jeanette est attirée par les filles et elle a une relation avec une autre adolescente. Les parents des deux filles le découvrent. Jeanette est alors soumise à un exorcisme pour la rendre « normale ». Après cela, il ne lui reste plus qu’à quitter sa famille pour commencer sa propre vie.

« Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? » est un livre poignant. Jeanette Winterson avait déjà raconté son histoire sous forme romancée dans « Les oranges ne sont pas les seuls fruits ». Ici elle le fait sous la forme autobiographique puisque son histoire se poursuit par la découverte de sa mère biologique. La vie de Jeanette Winterson est une bataille, une lutte pour s’affirmer, pour devenir quelqu’un. Elle a dû lutter contre sa mère, ses mauvais traitements et sa morale religieuse sévère. Elle s’est également battue pour rentrer à Oxford. Dans les années 60, les enfants des milieux ouvriers n’allaient pas à l’université. La culture n’arrivait pas jusqu’à eux. Même devenue adulte, Jeanette continue à se battre : contre elle-même et sa dépression, contre l’administration pour découvrir l’identité de sa vraie mère.

« Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? » est également un formidable hymne à la lecture. Ce sont les livres qui ont permis à Jeanette Winterson de s’échapper de sa famille, d’aller à l’université et de se construire en tant qu’écrivain. La langue, les mots sont devenus des refuges, des alliés. Les livres sont une ouverture sur le monde, sur le passé et ils brisent le sentiment de solitude : « Plus je lisais, plus je me sentais liée à travers le temps à d’autres vies et j’éprouvais une empathie plus profonde. Je me sentais moins isolée. Je ne flottais pas sur mon petit radeau perdu dans le présent ; il existait des ponts qui menaient à la terre ferme. »

Jeanette Winterson écrit son histoire, sa terrible enfance, sans misérabilisme, sans acrimonie envers sa mère adoptive. Elle ne se donne pas non plus le beau rôle, ne nous cachant pas ses doutes, ses failles. Sa survie, elle la doit aux livres, à sa passion pour les mots. Une formidable leçon de vie.

Merci aux éditions Points.

Harriet de Elizabeth Jenkins

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Harriet est une jeune femme de trente-deux ans. Un peu simple d’esprit, elle vit chez sa mère, Mrs Ogilvy, et son beau-père. Harriet est choyée et entourée par sa mère. Elle est très coquette et prend grand soin d’elle-même. Lors d’un séjour à la campagne, elle fait la connaissance de Lewis Oman et s’entiche de lui. Celui-ci comprend qu’elle est riche et décide de l’épouser. Mrs Ogilvy se refuse à cette idée : « S’il y avait eu dans la poitrine de Mrs Ogilvy le moindre espoir, un espoir trompeur, que cet homme, finalement, ait pu être sincèrement épris d’Harriet, ait pu comprendre qu’en dépit de sa bizarrerie c’était une fille gentille et malheureuse ; que ç’ait été un homme auquel, même si elle estimait que le mariage était pour Harriet une mauvaise chose, elle aurait pu la lui confier, avec sa fortune pour les entretenir, cet espoir, si tant est qu’il ait existé, s’évanouit à l’instant où Lewis franchit le seuil. » Devant l »opposition de la mère, Lewis monte Harriet contre elle. Il finit par l’épouser pour le plus grand malheur de la jeune femme.

Elizabeth Jenkins n’est pas connue en France, elle était une grande admiratrice de Jane Austen et Virginia Woolf, elle a obtenu le prix Femina en 1958 pour « Le lièvre et la tortue ». Elle s’inspire ici d’un terrible fait divers victorien qui défraya la chronique à la fin des années 1870. Après son mariage et son accouchement, Harriet est amenée à la campagne auprès du frère et de la belle-sœur de Lewis. Ce dernier les paie pour avoir le champ libre et courtiser la jolie Alice. Ils finissent d’ailleurs par se faire passer pour mari et femme dans le village. A la manière de Truman Capote dans « In cold blood »,  Elizabeth Jenkins se met dans la peau des bourreaux d’Harriet.  Elle décrit leurs motivations, leur cruauté à mettre à l’écart cette pauvre fille. Cela commence par la suppression de ses habits, de toute possibilité de se laver. Privée de tendresse et d’attention, Harriet régresse intellectuellement. Sa maladresse, sa déficience mentale la déshumanisent aux yeux de ses geôliers. Leur cruauté, leur perversité peuvent s’exercer puisque Harriet n’est qu’un animal. Ce qui est glaçant, c’est leur manière de justifier ce qu’ils font, ils se pensent dans leur bon droit. Ils sont totalement irresponsables, égoïstes et d’une cupidité sans fin. L’analyse psychologique d’Elizabeth Jenkins est d’une grande finesse et elle nous fait froid dans le dos. Le destin d’Harriet est terrible et déchirant. On ne prend la mesure de son calvaire qu’à la fin du livre au moment du procès puisque jusque là nous n’avions que la vision de ses tortionnaires.

« Harriet » est un livre extrêmement bien construit qui monte l’incommensurable cruauté de certains êtres envers les plus faibles.

Mr Skeffington de Elizabeth Von Arnim

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Mrs Skeffington est de retour à Londres après être restée de longs mois alitée à la campagne. Voulant rapidement reprendre sa vie mondaine, Fanny Skeffington se tient prête à illuminer les autres de sa beauté éclatante. Mais la haute société semble moins pressée de la revoir. « Curieux comme, depuis son retour, les lettres et les messages téléphoniques semblaient dénués d’intérêt ! Qu’était-il arrivé aux gens ? Pas même une douce voix masculine au téléphone, à présent. Il y avait bien quelques appels, et quelques amies, mais les hommes, tout comme ses cheveux, semblaient avoir disparu. Elle n’aurait pas dû rester absente si longtemps. On perd vite vos traces. Dans la cohue de Londres, on vous oublie vite, à moins de supposer qu’elle seule, entre tous … » Mais cela semble impensable pour Fanny qui fut si populaire, adulée par tant d’hommes de qualité. Et pourtant aucun signe de ses courtisans … serait-ce l’arrivée de ses cinquante ans ? Fanny ne peut y croire mais elle s’inquiète surtout depuis qu’elle voit son ex-mari, Job Skeffington, partout dans la maison alors qu’il n’y vit plus depuis des décennies.

Quel bien cruel roman que « Mr Skeffington » ! Elizabeth Von Arnim n’épargne pas son héroïne. Il est vrai que Fanny Skeffington est une coquette insupportable. Elle refuse de se voir telle qu’elle est, se maquille excessivement, se rajoute des mèches de cheveux. Elle ne veut pas vieillir et cela la rend très moderne. Aujourd’hui Fanny aurait fait de la chirurgie esthétique. Mais il est vrai aussi qu’il était sans doute plus difficile de vieillir seule dans les années 40. Fanny Skeffington fait un long chemin vers l’abnégation et doit faire le deuil de  sa sublime beauté enfuie. Elle y croise ses anciens amants, qui sont tous assez ridicules et pathétiques et à qui elle donne des ordres comme au premier jour ! Elizabeth Von Arnim assène coups sur coups à son personnage central jusqu’à la faire fléchir. « Elle le regardait en souriant. Pauvre femme, pensait-il, elle ne devrait pas sourire, car chaque fois cela révèle un peu plus ses rides. » Son jeune amant la délaisse, elle passe par deux fois pour une prostituée (l’excès de maquillage sans doute) et chacun de ses anciens amants se demandent ce qui a pu arriver à son magnifique visage. La grotesque mondaine finit par devenir attachante tant elle est accablée par son entourage.

« Mr Skeffington » est le dernier roman de Elizabeth Von Arnim, elle s’y moque des femmes courant après leur jeunesse et leur beauté disparues. Il y a bien entendu beaucoup d’humour dans ce roman mais également beaucoup de mélancolie. Mrs Skeffington est un personnage qui devient au fil des pages poignant.

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Le meilleur des mondes de Aldous Huxley

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A Londres, en 632 après Ford, un groupe d’étudiants a la chance de visiter la salle de fécondation avec le directeur de l’Incubation et du Conditionnement. Les ovules y sont fécondés jusqu’à 96 fois. Dans la salle des embryons, les étudiants découvrent les technique hypnopédiques (phrases répétées pendant le sommeil) qui permettent de conditionner les futurs individus. Chacun fera partie d’une caste et y sera heureux de son sort. Pourtant Bernard Marx, un scientifique, ne semble pas totalement satisfait des règles de la société. Il aimerait avoir pour lui seul la belle infirmière, Lenina Crown alors que l’exclusivité en matière amoureuse ou sexuelle a été abolie. Afin de parvenir à ses fins, Bernard décide de l’emmener dans une réserve à sauvages, là où les hommes sont encore vivipares.

La célèbre utopie (ou plutôt dystopie car ce monde ne fait pas tellement rêver !) d’Aldous Huxley reste étonnamment moderne. Écrite en 1931, l’auteur s’y questionne sur l’eugénisme. Aujourd’hui les manipulations génétiques font toujours débat. Dans « Le meilleur des mondes », la fécondation naturelle a disparu, la notion de parents également. Les individus ne sont jamais seuls, jamais tristes et quand ils le sont,  ils peuvent prendre une drogue appelée le soma pour retrouver leur bien-être. « Pas de civilisation sans stabilité sociale. Pas de stabilité sociale sans stabilité individuelle. » Plus de sentiments, plus de possessions, plus de jalousie ou de compétition, chacun est heureux là où il est. Les noms des personnages, Bernard Marx et Lenina Crown, ainsi que cette obligation au bonheur communautaire font également référence au système communiste. Mais la critique de Huxley ne se contente pas de cela et il semble avoir eu une prémonition de ce qu’est notre monde aujourd’hui. Quelques-unes des obsessions de notre temps s’y trouvent en effet épinglées.  Le conditionnement est également fait pour que les individus consomment. On leur fait aimer la campagne pour qu’ils consomment du transport et des loisirs. Les vêtements un peu abîmés doivent être jetés pour en acheter d’autres. Personne n’est vieux, les marques de l’âge sont totalement effacées.

Malgré l’intérêt de ces critiques, malgré le fait que la seule personne sensée cite du Shakespeare sans arrêt, je n’ai pas accroché à ce roman. Il m’est difficile d’expliquer pourquoi, je ne suis tout simplement pas rentrée dedans. Peut-être ne suis-je pas assez habituée à l’univers SF, en tout cas je ne vous décourage pas de le lire étant donné les louanges que ce roman a reçues au fil des ans.

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Lectures intimes de Virginia Woolf

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« Lectures intimes » regroupe des articles publiés dans divers journaux comme Vogue ou The New Republic et qui furent ensuite édités dans les tomes de « The common reader ». Ce recueil témoigne de la passion pour la lecture chez Virginia Woolf. Les articles peuvent être divisés en deux grands thèmes : les écrivains et ce qu’est la littérature.

Virginia évoque principalement des écrivains anglo-saxons. Nombres d’entre eux sont des femmes dont elle loue l’indépendance et la liberté. Dans le panthéon de Virginia Woolf, on rencontre Jane Austen qui la séduit par l’élégance de sa langue et la perfection de son goût ; Charlotte et Emily Brontë aux caractères indomptables et féroces ; George Eliot qui a su faire apprécier ses romans au-delà des conventions et des obstacles liés à son sexe ou encore Katherine Mansfield la plus grande nouvelliste du Royaume-Uni. Les écrivains masculins ne sont pas négligés avec George Meredith et Thomas Hardy qui renouvellent l’art du roman ; Joseph Conrad et ses palpitants récits d’aventure ;  DH Lawrence et sa justesse de trait ; De Quincey et sa prose musicale ; Henry James et son parfum du passé. Je ne résiste pas à l’envie de vous citer un passage magnifique sur l’art de mon cher Henry : « Le vrai élément de Henry James, c’est la mémoire. La douce lumière qui nimbe le passé, la beauté qui inonde même les petites silhouettes les plus banales de l’époque, l’ombre dans laquelle le détail de tant de choses se détache alors que l’éclat du jour les effacerait, la profondeur, la richesse, le calme, l’humour de tout le spectacle, tout cela semble avoir composé son climat naturel, son humeur constante. C’est le climat de toutes ses histoires dans lesquelles la vieille Europe sert d’arrière-plan à la jeune Amérique. C’est le clair-obscur à travers lequel il voit si bien et si loin. » Se rajoutent à la fine fleur de la littérature anglaise, deux écrivains français : Montaigne et sa passion de vivre et Mme de Sévigné la grande épistolière.

Face à ces illustres écrivains sont présentés des articles plus généraux portant sur la littérature : la pertinence du roman, de la biographie et de l’essai au début du 20ème siècle, la possibilité pour les femmes d’écrire ou d’exercer un métier grâce à une plus grande indépendance (« Vous avez gagné des chambres à vous dans la maison occupée exclusivement jusqu’ici par les hommes »), l’écrivain et la satisfaction de son public, sa haute estime pour l’art du roman.

Ce qui ressort de ces articles est le formidable enthousiasme de Virginia Woolf, sa passion infinie pour les livres et les écrivains. Elle nous donne envie de les découvrir, d’explorer cet art merveilleux qu’est le roman. Ses admirations, ses avis tranchés nous parlent également d’elle, de son art et de son exigence littéraire. Un passage me semble parfaitement définir l’écriture de Virginia Woolf et sa vie entièrement dédiée à sa passion pour la littérature : « Pour survive, chaque phrase doit avoir en son cœur une petite étincelle et celle-ci, le romancier doit la tirer du feu avec ses mains quel que soit le risque encouru. Sa situation est donc précaire. Il doit s’exposer à la vie, risquer d’être embarqué fort loin et trompé par sa fausseté ; il doit lui prendre son trésor et la débarrasser de ses scories. Mais, à un certain moment, il doit abandonner la compagnie et se retirer, seul, dans cette chambre mystérieuse où son corps s’endurcit et se place en dehors du temps par des transformations qui, tout en échappant au critique, exercent sur lui une fascination profonde. « 

Un dur métier que celui d’écrivain, magnifié dans ce recueil par l’immense talent de Virginia Woolf.

Un grand merci aux éditions Robert-Laffont.