Après de Raphaël Meltz

Lucas enfile sa tenue de cycliste. Après avoir travaillé d’arrache-pied pour un client, il va enfin pouvoir s’évader et pédaler pendant toute une matinée. Il dépose un baiser sur la nuque de sa femme, professeure de piano, qui pour l’heure travaille les variations Goldberg. Un aller-retour à Cassis pour se dégourdir les jambes et il sera de retour pour le déjeuner. Mais le destin en décidera autrement. Au bout de la rue, les freins du vélo en carbone lâchent. Lucas ne peut pas s’arrêter et est percuté par une camionnette.

Après avoir beaucoup aimé « 24 fois la vérité », j’ai eu un immense plaisir à retrouver la plume délicate de Raphaël Meltz. Comme dans ce roman, se dégage d' »Après » une infinie et profonde douceur. Pour un livre portant sur la mort d’un homme encore jeune, père de deux enfants, c’est une gageure. Après l’accident, Lucas devient le narrateur omniscient et extérieur du roman. Que se passe-t-il une minute, une heure, une semaine, un mois, un an après la mort ? Lucas ressent tout de façon plus intense, ses sens sont décuplés avant de disparaître les uns après les autres. Il observe sa famille plongée dans une peine immense, leur regret de ne pas lui avoir dit certaines choses, de n’avoir pas eu plus de temps à ses côtés. Les petites choses du quotidien prennent toute leur importance, souligne l’absence comme elles rendent hommage à celui qui n’est plus. Chacun fait son deuil comme il peut et se reconstruit peu à peu. Lucas voit tout cela avec distance : « Sans tristesse. Cela ne fait plus partie de lui : ni la tristesse, ni la peur, ni la peine, ni l’effroi. Faire le deuil, pour lui, c’est juste se préparer à perdre leur présence – par vagues. »

« Après » est un roman court, d’une grande force, bouleversant, original, magnifiquement juste et subtil.

La place du mort de Pascal Garnier

Quand Fabien revient de quelques jours passés chez son père, il trouve son appartement vide. Sa femme, Sylvie, n’a laissé aucun mot sur la table expliquant son absence. Sur le répondeur attendent trois messages dont le dernier indique que Sylvie a été victime d’un grave accident de la route. Fabien doit contacter les urgences du CHU de Dijon. Mais que faisait sa femme là-bas ? Notre veuf apprendra par la suite que Sylvie était en compagnie de son amant, mort lui aussi. Tout d’abord abasourdi, Fabien sent rapidement monter en lui une envie de revanche. Après avoir trouvé l’identité de l’amant, il décide de suivre la femme de celui-ci et de la séduire. Pas la meilleure idée qu’il ait eu…

Je découvre Pascal Garnier avec « La place du mort » et son univers grinçant m’a beaucoup plu. La noirceur, un héros assez pitoyable et ordinaire, un engrenages d’évènements menant au crime, j’ai eu l’impression d’être dans un film de Claude Chabrol. Mais il y a également un peu de « Misery » dans ce qui va se dérouler dans les pages de ce court roman. L’intrigue est resserrée, Pascal Garnier va à l’essentiel. Fabien n’est pas un personnage extrêmement sympathique, il se révèle plutôt médiocre et sans volonté. L’auteur ne l’épargne pas pour notre plus grand plaisir ! Sa vie banale va virer au thriller le plus sombre sans qu’il ne s’en rende compte !

Caustique, noir, « La place du mort » me semble une bonne et convaincante entrée en matière dans l’univers de Pascal Garnier. 

Les effacées de Marine Carteron

Suite à une sortie scolaire au musée d’Orsay, Joséphine se retrouve enfermée dans un placard à balais. La jeune fille est harcelée depuis des mois par un groupe de garçons. Quand Joséphine réussit à sortir, la nuit est tombée et elle n’en revient pas d’avoir été oubliée par tous. Elle commence à errer dans les salles du musée et s’arrête devant « L’origine du monde » de Gustave Courbet. C’est là qu’elle est interpellée par une voix, celle de Virginie qui émane de « L’homme blessé », également peint par Courbet. Elle fut la compagne du peintre et était présente dans le tableau. Mais suite à leur séparation, Courbet décida de l’effacer. Virginie raconte à Joséphine sa vie et celles d’autres femmes victimes des repentirs du peintre, ou oubliées comme le modèle de « L’origine du monde ». 

« Les effacées » est un formidable roman qui fait dialoguer deux jeunes femmes dont les destinées entre en résonnance malgré  les années qui les séparent. Leur rencontre met en lumière la place des femmes, la domination masculine, l’importance du consentement. L’histoire de Joséphine et celle de Virginie s’entremêlent avec intelligence et habileté.

Le propos féministe lié à une plongée dans l’œuvre de Gustave Courbet font des « Effacées » un roman captivant qui donne envie de parcourir les allées du musée d’Orsay à la recherche de celles qui ont été invisibilisées. (Dans « L’atelier du peintre », Jeanne Duval, la compagne de Baudelaire réapparaît comme un fantôme dans la toile). Le roman de Marine Carteron est très joliment illustré par Mathilde Foignet. 

Le grand tout d’Olivier Mak-Bouchard

A Berkeley, il est demandé au bibliothécaire de l’université d’aller récupérer à l’aéroport un nouveau professeur en provenance de Suisse. Notre narrateur est en effet français d’origine et il vit à San Francisco depuis les années soixante. Il fait donc la connaissance de Michel avec qui il sympathise immédiatement. Les deux hommes finissent leur journée au First and Last Chance, un bar près des docks que fréquentait Jack London au début du siècle dernier. C’est lors de cette soirée qu’ils rencontrent un hurluberlu se prenant pour l’auteur de « Mardin Eden ». Un original qui se révèlera fort sympathique et un puits de science sur l’œuvre de London…et sur San Francisco. Ce trio va rapidement se compléter d’une jeune femme, June. Celle-ci va louer une chambre chez notre bibliothécaire qui se sent bien seul depuis la mort de Martha, sa femme, et ce malgré la compagnie de son chat sourd.

Avec son dernier roman, Olivier Mak-Bouchard a quitté son Lubéron natal pour nous emmener dans sa ville d’adoption San Francisco. Comme dans ses précédents romans, j’ai eu plaisir à retrouver son écriture fluide et son talent de conteur. Il mélange toujours avec autant de facilité le réel et la fantaisie. On croise entre les pages du « Grand tout » aussi bien Sir Francis Drake, Jack London, Michel Foucault, un sabre japonais mythique et un certain Mickey Cromp, calamiteux président des Etats-Unis. Olivier Mak-Bouchard se fait plus politique dans ce roman. Notre quatuor de personnages s’interroge durant tout le roman sur la disparition ou non du rêve américain. Michel imagine que ce président destructeur n’est qu’une étape vers le meilleur, on imagine sans peine sa déconvenue s’il voyait l’état de l’Amérique aujourd’hui.

« Le grand tout » est une fable, une quête de sens teintée de pessimisme et de mélancolie et qui nous offre un formidable voyage dans la baie de San Francisco.

Ida ou le délire de Hélène Bessette

Ida, une soixantaine d’années, a été renversée par un camion. Elle était bonne à tout faire chez la riche famille Besson. Après l’accident, ses employeurs s’interrogent sur sa personnalité. Que savaient-ils d’elle ? Elle aimait les fleurs qu’elle arrosait la nuit (« Je suis un oiseau de nuit » répétait-elle), elle avait des connaissances en histoire, avait un manteau de qualité et plusieurs paires de chaussures. Voilà à quoi se résument les connaissances sur Ida, bien peu de choses finalement. Mais qu’importe la vie privée des domestiques ?

Hélène Bessette (1918-2000), adoubée par Raymond Queneau, Marguerite Duras ou Nathalie Sarraute, est aujourd’hui peu connue ou lue. Elle a pourtant publié quatorze livres chez Gallimard et certains furent sur les listes du Goncourt et du Médicis. Son œuvre est radicale, avant-gardiste sur le fond et la forme. « Ida ou le délire » a été son dernier roman oublié en 1973. Sa forme est originale, la langue est hachée, les propos des employeurs sont fragmentés, saccadés. La mise en page est également très travaillée avec des sauts de page, des mots en capitales. Le fond est à l’image de la forme, aussi intense que singulier. Hélène Bessette fustige les rapports de classe, la domination des riches sur les plus petits. Ida est invisible, discrète, pas gênante, elle appartient à ses patrons. « Un peu plus que la chose. Un peu moins que la personne. Une personne qui était une chose. » Les propos des employeurs sont d’une violence inouïe, d’un mépris profond. Ils finissent par parler des Ida, la dépersonnalisant ainsi et rendant identiques toutes les bonnes ayant travaillé pour eux. La pauvre Ida sera même enterrée dans la fosse commune. Hélène Bessette rend, à la toute fin du roman, son identité à l’absente de manière éclatante.

Hélène Bessette, qui eut une fin de vie misérable marquée par l’oubli et la paranoïa, est une voix très singulière de la littérature française que j’ai été enchantée de découvrir.

Le chant de la rivière de Wendy Delorme

« La femme » est venue s’isoler dans une maison à la montagne pour écrire. Le réseau est aléatoire, elle ne peut communiquer avec personne. Cherchant l’inspiration, elle écrit chaque jour à la personne qu’elle aime. Elle revient sur la naissance de leur histoire, le désir grandissant qui les unit. Elle profite également des paysages de montagne en été : le vent dans les arbres, le chant des oiseaux, une mystérieuse rivière. « J’entends, même au vent, le bruit de ce torrent que je ne parviens pas à localiser. J’ai marché dans la forêt plusieurs fois depuis mon arrivée, en pensant le trouver. Mais sitôt que je m’approche du son des flots que j’entends s’écouler, sitôt que je pense avoir localisé son origine, sitôt le bruit s’éloigne. Si c’est une rivière, je ne sais où elle coule, ni où elle prend sa source. Et le son se déplace dès que je m’en rapproche. C’est à n’y rien comprendre. » Cette rivière ensevelie par les hommes a justement des choses à raconter. Elle se souvient de Clara et Meni, deux jeunes filles qui vivaient dans ses montagnes dans les années 30 et tombèrent amoureuses.

« Le chant de la rivière » est le troisième livre de Wendy Delorme que je lis et sa plume m’enchante toujours autant. La voix de la narratrice et de la rivière se font écho durant tout le roman, elles s’entrecroisent pour finir par se rejoindre. L’histoire de Clara et de Meni prend de plus en plus de place et l’on sent une menace planée sur elles et qui se précise au fil du récit. La question de la légitimité d’une telle histoire d’amour est malheureusement toujours d’actualité.

L’écriture de Wendy Delorme est très sensorielle, elle rend parfaitement compte de la nature, des éléments qui  parfois se déchainent. Dans ce coin des Alpes, près de la frontière italienne, il faut apprendre à connaître, à respecter la nature pour pouvoir y vivre. La rivière a vu son cour dévié, enfermé dans des tuyaux en plastique mais elle reste indomptée et rejaillit chaque été. Toute la poésie de Wendy Delorme est dans ses descriptions de cet environnement encore sauvage et préservé.

Dans « Le chant de la rivière » se croisent deux histoires d’amour hors normes, fiévreuses et lumineuses. S’ajoute à cela une ode merveilleuse à la nature servie par la plume évocatrice de Wendy Delorme.

Autodafé, comment les livres ont gâché ma vie de Thomas E. Florin

« Les livres ont tout fait pour que je les aime et progressivement, ils ont réduit mon univers. Aujourd’hui, ils le saturent. Je tourne la tête, j’en suis cerné. A ma gauche, en petites rangées bien serrées et, je le sais, beaucoup plus dans mon dos, en piles, en tas, dans des tiroirs et sous mon lit. Depuis qu’il n’y a plus de meubles pour les ranger, il pleut des livres. » Le narrateur nous parle de son envie de devenir écrivain et de la place très (trop) importante des livres dans son quotidien. Il n’est d’ailleurs pas le seul à être envahi par les livres. Son ami Didier cherche également à se débarrasser de l’emprise des livres et sa manière de procéder sera très radicale.

Vivant moi-même dans un espace saturé de livres, j’ai immédiatement ressenti de la sympathie pour le narrateur de ce court texte qui est le premier publié de son auteur. Des années qu’il écrivait sans que son désir d’être écrivain ne se concrétise jusqu’au livre que nous tenons dans nos mains. Ce besoin compulsif de lire remonte à ses années d’études à Paris et le narrateur a une prédilection pour les livres d’occasion trouvés dans la rue (à la fin du texte se trouve une liste de ses trouvailles).

J’ai apprécié le ton ironique et désabusé du personnage mais le format court m’a laissé sur ma faim, j’aurais aimé que l’intrigue soit plus développée encore.

HIver à Sokcho d’Elisa Shua Dusapin

« Il est arrivé perdu dans un manteau de laine. Sa valise à mes pieds, il a retiré son bonnet. Visage occidental. Yeux sombres. Cheveux peignés sur le côté. Son regard m’a traversé sans me voir. L’air ennuyé, il a demandé en anglais s’il pouvait rester quelques jours, le temps de trouver autre chose. » Yan Kerrand est dessinateur de bande-dessinées et il vient s’installer à Sokcho, ville portuaire proche de la Corée du Nord, pour chercher l’inspiration loin de sa Normandie natale. Dans la pension où il trouve refuge, il fait la connaissance de la jeune narratrice dont le père était français. Dans l’engourdissement de l’hiver, deux être seuls et solitaires vont s’apprivoiser et nouer une relation faite de pudeur et de trouble.

J’ai découvert la talentueuse Elisa Shua Dusapin avec son dernier roman « Le vieil incendie ». La lecture de « Hiver à Sokcho », son premier roman, s’imposait avant de voir l’adaptation réalisée par Koya Kamura. J’ai retrouvé dans ce roman tout ce qui m’avait séduit dans « Le vieil incendie » : la poésie de l’écriture, la délicatesse  des liens qui unissent les personnages. Elisa Shua Dusapin décrit des scènes du quotidien, quelques excursions en dehors de la pension et la naissance d’une relation sensible et fugace entre une jeune femme et un homme aux cultures si différentes. L’autrice excelle à nous faire ressentir l’atmosphère frigorifiée de cette petite ville totalement plongée dans une torpeur qui confine à la mélancolie. La nourriture est importante dans le roman, minutieusement décrite, elle représente le lien de la narratrice avec les autres et notamment avec sa mère. La rencontre avec Yan va-t-elle permettre à la narratrice d’échapper à l’avenir très traditionnel voulu par sa mère ? Le dessinateur va-t-il retrouver l’inspiration à Sokcho ?

Le premier roman d’Elisa Shua Dusapin montrait déjà la singularité de son talent et sa grande sensibilité.

Roman de Ronce et d’Epine de Lucie Baratte

A l’orée d’une forêt dense et mystérieuse, dans un château, viennent de naître Ronce et Epine. Après leur naissance, leur mère n’arrivera plus à enfanter au grand désarroi de son seigneur de mari qui délaisse de plus en plus souvent sa demeure. Les jumelles grandissent entourées de leur nourrice Cendrine et de la pâle figure de leur mère qui dépérit. Ronce, la blonde, est l’image même de sa mère, elle s’épanouit dans l’art de la broderie. Epine, la brune, ne rêve que d’explorer le monde extérieur et d’accompagner son père dans ses chasses. « Blonde comme le fil d’or dont on tisse les orfrois, brune comme la terre sur laquelle pousse la forêt. »  Bientôt, cette forêt séparera les deux sœurs.

Lors du confinement, je découvrais « Le chien noir », premier roman de Lucie Baratte aux allures de conte noir. Cette lecture fut un enchantement au cœur de cette étrange période. Le charme allait-il opérer à nouveau avec le deuxième roman de l’autrice ? La réponse est oui, mille fois oui. Lucie Baratte nous plonge à nouveau dans un conte cruel, sombre où la putréfaction et la flétrissure ne sont jamais loin. Comme dans son premier roman, la nature a une place essentiel. Le rythme des saisons scande chaque chapitre. La forêt mystérieuse envahit tout, le fantastique tisse peu à peu sa toile et s’insinue dans la vie de Ronce et Epine. L’autrice joue avec les références littéraires, avec l’étrangeté et la monstruosité pour nous plonger dans un univers singulier et envoûtant. Sa plume est ensorcelante, précieuse, poétique et j’aurais voulu souligner chaque phrase de son roman.

« Roman de Ronce et d’Epine » est un conte médiéval noir, cruel, à la langue somptueuse qui parle de sororité, de liens profonds et du destin de jumelles qui cherchent à s’affranchirent du monde dans lequel elles ont grandi.

La loi de la tartine beurrée de J.M. Erre

« Les emmerdements sont la force noire qui régit l’univers, et le petit récit qui va suivre se propose d’en être la plaisante illustration, histoire d’oublier un instant nos emmerdes en nous divertissant avec ceux des autres. Au fond, les romans servent-ils à autre chose ? » Les époux Godart (avec un t), Anna et Jean-Luc, viennent d’emménager dans un nouvel appartement. Pour fêter ça, ils pendirent leur crémaillère avec beaucoup d’amis, d’alcool et de bruit. Le lendemain sera douloureux et tout ne pourra pas se résoudre avec une aspirine. Jean-Luc, psychologue clinicien, a écrit un livre dont le titre « Les emmerdes ne volent pas forcément en escadrille » va se révéler fallacieux. Les emmerdes vont s’abattre sur le couple comme une avalanche ou comme les dix plaies d’Egypte. La première prendra l’apparence d’Hervé Le Quellec, le plombier impec. Après son arrivée, la sonnerie de la porte ne cessera de retentir dans l’appartement des Godart (avec un t), les choses ne feront que s’aggraver et la tartine sera toujours collée au plafond !

Retrouver la plume vibrionnante de J.M. Erre est toujours pour moi un immense plaisir. « La loi de la tartine beurrée » ne fait pas exception. L’intrigue est très théâtrale, tout se passe dans le huis-clos feutré et douillet de l’appartement d’un couple CSP+. Les catastrophes vont se succéder à un rythme effréné, ne laissant que peu de répit à nos zygomatiques. L’absurde, l’humour potache et cocasse, la plaisante critique du mode de vie de notre couple imbus de lui-même se mélangent dans les pages de ce roman qui s’achève sur un grand feu d’artifice de n’importe quoi !

Si la grisaille vous pèse, si l’actualité vous déprime, le meilleur remède est sans aucun doute d’ouvrir un roman de J.M. Erre, savourez-le et riez !