Comme des fantômes de Fabrice Colin

« Comme des fantômes » est un recueil de nouvelles de Fabrice Colin. La préface nous explique que l’auteur est mort dans l’incendie de son appartemen,t et que le livre que nous tenons entre les mains est publié à titre posthume. Ne connaissant pas la biographie de Fabrice Colin, j’ai été un peu perturbée par cette entrée en matière d’autant que le style de la préface est assez léger. J’ai vérifié sur internet et Fabrice Colin se porte très bien, il s’agit uniquement d’une mise en scène. D’ailleurs le Fabrice Colin supposé mort n’aurait écrit aucun roman alors que le véritable Fabrice Colin a publié de nombreux romans de fantasy. L’idée est poussée jusqu’au bout puisque des amis écrivent des introductions à chaque nouvelle pour rendre hommage à leur ami disparu. Ils ne sont d’ailleurs pas très tendres avec lui et présentent Fabrice Colin comme un incapable, un alcoolique, un garçon assez déplaisant. Ce postulat de départ montre bien l’humour noir de son auteur et surtout son obsession pour la grande faucheuse. Obsession qui se retrouve souvent dans les nouvelles. Mais ce qui relie la plupart des histoires entre elles, ce sont les interactions entre la réalité et la fiction. Les deux mondes semblent totalement perméables et se mélangent. Des personnages de livre apparaissent dans notre monde comme Alice, vieillissante dans « Arnastapi », qui habite en Islande et reçoit le chat du Cheshire par la poste. Parfois les personnages font le chemin inverse, le père « Du coup du lapin » se retrouve propulsé au pays des rêves des enfants où se côtoient pirates et lapins victoriens. Fabrice Colin utilise également des figures classiques du fantastique comme les vampires ou les fantômes. Ces nouvelles sont également pour lui l’occasion de rendre hommage à ceux qui ont façonné son imaginaire : Lewis Caroll, John Barrie, Tolkien, Jules Verne, Kenneth Grahame ou l’illustrateur Arthur Rackham. Ces deux derniers ont d’ailleurs droit à d’intéressantes biographies.

Je dois avouer avoir eu du mal à rentrer dans certaines nouvelles. La fantasy est loin d’être mon domaine de prédilection et je n’avais pas toujours les références nécessaires pour apprécier le livre. J’ai néanmoins beaucoup aimé la première nouvelle « Naufrage mode d’emploi » où un auteur de SF est sommé par son éditeur d’écrire un « vrai » roman. Toute la nouvelle se passe dans son cerveau et c’est extrêmement cocasse. « Intervention forcée en milieu crépusculaire » m’a donné envie de découvrir « Le secret de Wilhem Storitz » de Jules Verne, livre dont je n’avais jamais entendu parler. Comme quoi, on peut toujours tirer quelque chose d’une lecture même si on n’est pas enthousiaste.

Merci à Constance et aux éditions Folio.

Un crime de Georges Bernanos

A Mégère, les habitants attendent l’arrivée de leur nouveau curé. Celui-ci se fait désirer, il arrive pendant la nuit dans sa nouvelle demeure perdue au fin fond des Alpes. Cette première nuit est mouvementée. Le curé de Mégère se réveille en sursaut après avoir entendu un claquement, comme un coup de pistolet. Il donne l’alerte au village et les recherches commencent aux alentours de la maison du prêtre. C’est dans le parc du château qu’est découvert le corps d’un jeune homme. Encore en vie au moment des recherches, il ne tardera pas à trépasser. Le maire se rend alors au château pour savoir si les habitantes, une dame et ses deux domestiques, ont entendu quelque chose. C’est l’horreur et l’effroi qui les attendent à l’intérieur. La vieille dame a été assassinée. Les notables du village, le maire, le procureur et le curé, tentent d’élucider ce double meurtre. L’héritière, arrière-petite-nièce du mari de la morte, est-elle mêlée à ce terrible crime ?

En 1934, Georges Bernanos a des soucis financiers. Pour renflouer ses caisses, il s’attèle à l’écriture d’un roman policier. A l’époque, comme le précise la postface, Georges Simenon donne ses lettres de noblesse à ce genre populaire. Mais Georges Bernanos ne peut s’empêcher de faire du Bernanos et les thématiques de l’auteur sont bien présentes dans « Un crime ». L’intrigue se déroule dans un village reculé des Alpes, loin de la civilisation. La nature y est âpre, rude et hostile : « Le ciel s’était couvert de nouveau bien que, par chaque brèche un moment ouverte au flanc des brumes, le soleil lançât un bref rayon oblique qui semblait courir d’une extrémité à l’autre de l’immense paysage, ainsi que l’éclair d’un phare. Alors une pluie rageuse crépitait comme une grêle sur les vitres, et s’éloignait de lui. » La nature écrase les hommes chez Bernanos.

C’est dans ce cadre pesant qu’arrive le nouveau curé de Mégère. Comme dans « Le journal d’un curé de campagne » et « Sous le soleil de Satan », il est le personnage principal de ce livre. Comme dans le premier roman, le prêtre est jeune, sans expérience et semble trop sensible pour la rudesse du pays. Mais c’est également un personnage mystérieux, avare de mots et de confidences. Le procureur essaie de se rapprocher du curé et de percer le secret que celui-ci semble cacher.

A travers les deux meurtres, Bernanos évoque également la bassesse de l’être humain. Dans « Le journal d’un curé de campagne », le héros se heurte à l’hostilité, à la lâcheté des villageois. Ici c’est le crime qui montre la noirceur de l’âme humaine. Le procureur évoque la nature du meurtre et de l’homme : « Le crime est rare ; je veux dire le crime qualifié, authentique, tombant sous le coup de la loi. Les hommes se détruisent par des moyens qui leur ressemblent, médiocres comme eux. Ils s’usent sournoisement. Et les crimes d’usure, monsieur, ça ne regarde pas les juges ! » Le pessimisme de Georges Bernanos est bien à l’oeuvre dans « Un crime ».

Et ce sont peut-être les pessimistes qui écrivent les plus grands romans noirs. Car ne nous y trompons pas, « Un crime » est bel et bien un roman policier. C’est une intrigue époustouflante qu’a construite Georges Bernanos. Le lecteur est tenu en haleine jusqu’à la dernière page du livre. Il y a bien un assassin à débusquer et c’est d’ailleurs lui qui nous révèle le fin mot de l’histoire. Je dois reconnaître avoir dû relire le dernier chapitre pour assembler les pièces du puzzle. La fin choisie par l’auteur est totalement surprenante et originale. Et pourtant Bernanos sème des petits cailloux tout le long du récit, nous donne des indices. Le livre terminé, j’ai relu de nombreux passages pour me rendre compte à quel point Bernanos m’avait roulée dans la farine ! L’auteur nous offre une belle énigme à résoudre, il ne bâcle pas sa révélation finale. On sent à travers cela toute l’exigence et la qualité d’un grand écrivain.

« Un crime » est non seulement un bon Bernanos mais également un grand roman noir. Je me suis régalée avec cette intrigue complexe et le style fabuleux de Georges Bernanos.

Un grand merci à Denis et aux éditions Phébus pour cette réédition.

Mauprat de George Sand

 

A 80 ans, Bernard Mauprat décide de conter l’histoire remarquable de sa jeunesse et de sa famille. Deux branches fort dissemblables existaient chez les Mauprat : la branche aînée à laquelle appartenait Bernard et qui régnait sur la château de la Roche-Mauprat ; la branche cadette uniquement représentée  par le chevalier Hubert de Mauprat et sa fille Edmée. Les Mauprat de la branche aînée, surnommés les Coupe-Jarret, faisaient régner la terreur sur les paysans de la campagne berrichonne. Bernard fut orphelin à 7 ans et fut expédié chez son grand-père Tristan à la Roche-Mauprat. C’est donc dans la violence, la terreur et les brimades que l’enfant grandit.

Un soir, alors que Bernard a 17 ans, l’oncle Laurent ramène une jeune femme égarée dans la forêt, une future victime de la perversité et de la concupiscence des Mauprat. Bernard, séduit par l’immense beauté de la dame, décide de la garder pour lui. C’est alors qu’il réalise qu’il s’agit de sa parente Edmée. Il décide de la sauver après lui avoir fait promettre qu’elle se donnerait à lui avant tout autre homme. Durant leur évasion, le château de la Roche-Mauprat est assailli par les gendarmes ce qui permet aux deux jeunes gens d’échapper à la vindicte des Mauprat Coupe-Jarret. Bernard est alors recueilli par Hubert de Mauprat dans son château de Sainte-Sévère où l’on va tenter de l’éduquer.

« Mauprat » est un roman protéiforme, c’est tout à la fois un roman gothique, un roman d’amour, un roman féministe et un roman de formation. George Sand nous place d’emblée dans une ambiance gothique, le personnage à qui Bernard Mauprat raconte sa vie nous décrit ainsi la Roche-Mauprat : « Depuis ce temps, quand les bûcherons et charbonniers qui habitent les huttes éparses aux environs passent dans la journée sur le haut du ravin de la Roche-Mauprat, ils sifflent d’un air arrogant ou envoient à ces ruines quelque énergique malédiction ; mais quand le jour baisse et que l’engoulevent commence à glapir du haut des meurtrières, bûcherons et charbonniers passent en silence, pressant le pas, et de temps en temps font un signe de croix pour conjurer les mauvais esprits qui règnent sur ces ruines. » L’auteur utilise les codes du roman gothique dont semble-t-il elle était friande (la préface nous indique en effet que George Sand lisait Ann Radcliffe). On trouve dans « Mauprat » des ruines inquiétantes, des seigneurs corrompus et cruels, des pièces secrètes, des moines pervers et des innocents en danger. L’histoire d’amour s’inscrit d’ailleurs parfaitement dans le genre gothique puisque les sentiments de Bernard et d’Edmée sont douloureux et totalement exacerbés. Et leur amour devra franchir bien des obstacles, bien des empêchements avant de pouvoir triompher.

George Sand ne se contente pas de respecter les codes du genre gothique et les fait dévier. Tout d’abord grâce à son héroïne, Edmée, qui est bien loin des personnages féminins des romans noirs du 19ème siècle. C’est une femme au fort tempérament, à l’éducation élevée et qui ne s’effraie pas facilement. Edmée décide de sa vie et ne la subit aucunement. Elle devait épouser M. de la Marche pour qui elle avait seulement de l’affection. L’arrivée de Bernard lui fait annuler son mariage. Son amour ne l’aveugle pas non plus puisqu’elle se refuse à Bernard tant qu’il ne sera pas éduqué. Edmée est un beau personnage féminin qui traduit le combat de George Sand pour le droit des femmes.

Ce qui nous éloigne du roman gothique, c’est également la partie éducation de Bernard Mauprat. Ayant fait preuve de bonté et de générosité, Bernard peut être sauvé de ses mauvaises habitudes. Edmée fervente adepte de Jean-Jacques Rousseau, croit en la force de l’éducation pour lisser le caractère de son parent. Je trouve cette partie du roman beaucoup moins réussie et je m’y suis ennuyée. Ces passages manquent de rythme et George Sand me semble bien meilleure dans l’action et le romanesque. Je dois avouer n’être pas très adepte de Rousseau mais George Sand ne l’est finalement pas non plus. Elle termine son roman en expliquant que l’homme ne nait ni bon ni mauvais, qu’il n’est pas toujours libre de choisir entre le bien et le mal et que parfois ses instincts ne sont pas maîtrisables.

Malgré un passage à vide durant l’éducation de Bernard Mauprat, j’ai plutôt apprécié le roman de George Sand pour son romanesque marqué et ses idées féministes et socialistes.

 

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Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants de Mathias Enard

Le 13 mai 1506, Michelangelo Buonarroti débarque à Constantinople. Le sultan Bayazid l’a invité dans sa ville afin de construire un pont enjambant la Corne d’Or. La notoriété de l’artiste est alors grandissante. Après avoir sculpté par un tour de force et un coup de génie le David, symbole d’une Florence triomphante, Michel-Ange a été appelé à Rome par le pape Jules II. Ce dernier lui a commandé en 1505 la réalisation de son tombeau. Mais Jules II della Rovere est un homme ténébreux, colérique, à la recherche d’une exigence, d’une perfection artistiques impossibles à satisfaire même pour un génie comme Michel-Ange. Et la papauté ne paie pas, le florentin ne cesse de créer pour le tombeau sans recevoir le moindre sou. S’ajoutent à cela les nombreuses rivalités entre les artistes, les courtisans Raphaël ou Bramante s’adaptent mieux à la cour vaticane. Michel-Ange fuit donc les caprices du pape en répondant à l’appel de Bayazid. Malheureusement l’artiste ne tarde pas à retrouver les mêmes problèmes à Constantinople. Le sultan n’a fait appel à Michel-Ange qu’après avoir fait travailler Léonard de Vinci. Le florentin voit rouge mais il se pense supérieur : « D’instinct, Michel-Ange sait qu’il ira bien plus loin, qu’il réussira, parce qu’il a vu Constantinople, parce qu’il a compris que l’ouvrage qu’on lui demande n’est pas une passerelle vertigineuse, mais le ciment d’une cité, de la cité des empereurs et des sultans. Un pont militaire, un pont commercial, un pont religieux. Un pont politique. » La fortune n’est pas non plus au rendez-vous et Michel-Ange doit de nouveau se plier aux caprices des puissants.

Comme Michel-Ange avec son David, Mathias Enard réalise un tour de force avec « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants », titre magnifique emprunté à Rudyard Kipling. A partir de quelques détails dans la biographie du génie florentin, il reconstitue ce voyage peu connu à Constantinople. C’est toute l’ambiance du XVIème siècle qu’il arrive à reconstituer en quelques mots : la terrible concurrence entre les grands artistes qui se précipitent à Rome pour obtenir les faveurs de Jules II ; le caractère ombrageux du pape qui est aussi un amateur d’art éclairé ; la circulation rapide des oeuvres et des talents qui amène Michel-Ange à Constantinople. De même Mathias Enard rend parfaitement la ville turque à travers les promenades de Michel-Ange et du poète Mesihi. C’est une ville pleine de senteurs, de musique et de sensualité. Michel-Ange se confronte à ce monde nouveau, tente de s’ouvrir à cette sensualité. Mais le grand sculpteur n’est pas un être de chair. Tout son être est tourné vers l’art, il n’aspire qu’à la reconnaissance artistique. Mathias Enard a reconstitué un Michel-Ange à partir des biographies de ses contemporains. Et le grand intérêt de « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants » est de rendre le personnage de Michel-Ange parfaitement crédible. Il est à l’image du regard terrible de David ou de Moïse. C’est un artiste solitaire, colérique, sûr de lui et de son génie, austère jusqu’à l’ascétisme. Mathias Enard lui rend vie et force à travers son roman de manière magistrale.

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Le style de Mathias Enard est fluide et poétique. J’ai lu « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants » en quelques heures tant son sujet m’a plu et tant son style est agréable. Cette plongée dans le XVIème siècle de Michel-Ange est un véritable enchantement.

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La délicatesse de David Foenkinos

Grâce à « La délicatesse », j’ai enfin pu découvrir David Foenkinos et je regrette de ne pas l’avoir lu plus tôt.

L’héroïne du roman se prénomme Nathalie et l’on apprend au début du roman qu’elle est discrète, qu’elle aime lire et rire mais pas en même temps et qu’elle est rarement nostalgique (contrairement aux autres Nathalie). Elle se fait accoster dans la rue par un homme, François, avec lequel elle sympathise immédiatement. Ils se plaisent tellement qu’ils emménagent ensemble et se marient. Nathalie trouve sans peine un travail dans une entreprise suédoise, son bonheur est total et parfait. Trop parfait peut-être. Un dimanche matin, pendant que Nathalie lit un roman russe dans le canapé, François part faire son jogging. Il ne rentrera pas. Renversé par une voiture, il décède à l’hôpital. Nathalie se retrouve seule et ne semble pas capable de se reconstruire : « Elle prit conscience que ce serait terrible. En sept ans de vie commune, il avait eu le temps de s’éparpiller partout, de laisser une trace sur toutes les respirations. Elle comprit qu’elle ne pourrait rien vivre qui puisse lui faire oublier sa mort. » Le temps passe, Nathalie se plonge dans le travail et subitement elle se jette sur un de ses collègues, Markus, et l’embrasse.

Il y a deux David Foenkinos dans « La délicatesse ». Le premier accompagne le deuil de Nathalie avec beaucoup d’émotion et de justesse. Et puis, il y a le David Foenkinos qui raconte la renaissance de Nathalie grâce à sa rencontre (voire sa collision) avec Markus. Ce personnage m’a beaucoup plu, il est maladroit et sans arrêt décalé. Ses réponses, ses actions sont toujours surprenantes. Il n’est jamais où on l’attend et c’est ce qui intrigue et charme Nathalie. David Foenkinos a l’art de raconter une comédie sentimentale classique en la renouvelant totalement. L’histoire de Nathalie et Markus se déroule à l’envers, ils s’embrassent avant de se connaître et se séduisent ensuite. C’est ce décalage permanent qui est très plaisant.

Ce qui m’a vraiment emballé dans « La délicatesse » c’est l’humour de David Foenkinos. Il utilise beaucoup les aphorismes : « Nathalie avait lu la détresse dans le regard de Markus.  Après leur dernier échange, il était parti lentement. Sans faire de bruit. Aussi discret qu’un point-virgule dans un roman de huit cents pages. » David Foenkinos se sert de manière totalement décalée et souvent absurde des notes de bas de page : « Les sièges sont si étroits au théâtre. Markus était franchement mal à l’aise. Il regrettait d’avoir de grandes jambes, et c’était là un regret absolument stérile. 1 »

1-La location de petites jambes n’existe pas.  » 

David Foenkinos a écrit avec « La délicatesse » une comédie sentimentale délicieuse mélangeant le tragique et l’humour. Je compte bien découvrir d’autres romans de david Foenkinos car sa drôlerie m’a conquise.

Un grand merci à Lise et aux éditions Gallimard.
 

Enquête sur la disparition d'Emilie Brunet de Antoine Bello

Emillie Brunet est une jeune héritière mal-mariée. Lorsqu’elle disparaît avec son amant, Stéphane Roget, le chef de la police Henri Gisquet demande à Achille Dunot d’enquêter de son côté. Ce dernier a résolu de nombreuses énigmes en tant que policier mais un grave accident a stoppé sa carrière. Achille s’est bêtement retrouvé enseveli sous sa bibliothèque et depuis il souffre d’amnésie antérograde. Ce qui signifie que sa mémoire ne peut plus enregistrer de nouveaux souvenirs. Pour remédier à ces pertes de mémoire, Achille est contraint à noircir des cahiers des évènements de la journée.

Le principal suspect dans la disparition d’Emilie Brunet est son mari Claude. Ce dernier est un très célèbre neurologue qui, suite à un interrogatoire musclé, a tout oublié de la journée durant laquelle sa femme a disparu. L’enquête voit donc se confronter deux amnésiques !

Fort heureusement Achille Dunot a un allié de poids pour l’aider à résoudre son enquête : Hercule Poirot ! Notre enquêteur est un grand admirateur d’Agatha Christie et de son héros belge. Achille est un fin connaisseur et il calque ses méthodes sur celles d’Hercule Poirot, en un mot : il fait travailler ses petites cellules grises. « Je n’ai pas besoin de me mettre à quatre pattes pour examiner les traces de pas, moi. Ni de ramasser les mégots ou d’examiner les brins d’herbe. Il me suffit de m’installer dans mon fauteuil et de réfléchir. (En tapotant mon crâne) : c’est ça mon instrument de travail. » Mais Achille va plus loin dans ses références à Agatha Christie. Etant incapable de retenir de nouveaux noms ou de nouveaux visages, il associe les suspects interrogés à des personnages de la grande romancière anglaise. Il utilise également des intrigues de romans pour chercher des pistes comme si Agatha Christie avait répertorié tous les crimes possibles.

Face à Achille se trouve Claude Brunet, spécialiste du cerveau. Les deux hommes sont fort intelligents et ils se mettent à jouer au chat et à la souris de manière très subtile. Brunet se met à lire Agatha Christie pour pénétrer l’univers d’Achille. Le lecteur a alors le plaisir d’assister à des joutes oratoires sur les mérites et les défauts d’Hercule Poirot. « L’enquête sur la disparition d’Emilie Brunet » est un très bel hommage à Agatha Christie. Antoine Bello profite de son enquête pour disserter sur l’oeuvre de la reine du crime et nous montre son admiration sans borne. Il explique notamment que l’écriture d’Agatha Christie était simple pour rendre la complexité de l’intrigue. On peut souligner le fait qu’Antoine Bello a suivi ce précepte à la lettre en adoptant la sobriété dans son style.Antoine Bello utilise également une autre idée de la romancière anglaise, ce que Annie Combes nomme les « détectandes » dans « Agatha Christie, l’écriture du crime ». Il s’agit en fait de remarques qui permettent au lecteur très attentif de découvrir le meurtrier très tôt dans le livre. A la fin de l' »Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet », j’ai eu envie de tout relire pour découvrir toutes les « détectandes » que j’avais manquées.

Antoine Bello aime jouer avec l’intelligence de son lecteur, cette qualité m’avait déjà séduite lors de la lecture de « Eloge de la pièce manquante ». Je me suis faite mener en bateau avec grand plaisir. De plus, ce roman donne une folle envie de se replonger dans l’oeuvre d’Agatha Christie et est finalement une bonne introduction au challenge des Livres de George. Et la grande leçon d’Antoine Bello est peut-être celle-ci : le plus grand détective d’Agatha Christie n’est pas Hercule Poirot mais Ariadne Oliver…

 

 

La prisonnière de Marcel Proust

Après de nombreux atermoiements, je me décide à parler de mon écrivain français favori : l’immense Marcel Proust. Intimidée par son génie, je craignais de ne pas être capable de rendre compte de celui-ci et de mon admiration sans borne. Poussée dans mes retranchements par mon co-blogueur et par une autre proustienne avertie, je me lance, advienne que pourra ! Dans la cathédrale du temps proustienne, « La prisonnière » est en cinquième position. C’est un volume assez particulier de « La Recherche du temps perdu » puisqu’il se déroule en grande partie en huis clos. Le narrateur, tombé amoureux d’Albertine sur une plage de Balbec, l’invite à vivre chez lui à Paris. Il est alors totalement dévoré par les affres de la jalousie. 

Dans ce tome quelque peu différent, j’ai retrouvé les grandes thématiques proustiennes. Car comme le narrateur, Marcel, l’explique à Albertine à propos de la musique de Vinteuil, on retrouve des phrases types chez les grands artistes : « Et repensant à la monotonie des œuvres de Vinteuil, j’expliquais à Albertine que les grands littérateurs n’ont jamais fait qu’une seule œuvre, ou plutôt réfracté à travers des milieux divers une même beauté qu’ils apportent au monde. » (C’est tout à fait le cas de Proust qui a écrit une seule œuvre découpée ensuite en divers volumes). Au centre de ce récit est bien entendu la vie amoureuse du narrateur. Celle-ci est extrêmement complexe et jamais satisfaisante. Le narrateur a longuement désiré Albertine à Balbec, son imaginaire était imprégné de l’image de cette fraîche jeune fille. Une fois Albertine conquise, l’amour et le désir se sont éteints. Ce qui n’empêche pas le narrateur d’être dévoré par la jalousie : « Sans me sentir le moins du monde amoureux d’Albertine, sans faire figurer au nombre des plaisirs les moments que nous passions ensemble, j’étais resté préoccupé de l’emploi de son temps (…). » Seule la jalousie réussit à ressusciter l’envie de posséder Albertine, le possible désir des hommes ou des femmes (la pire torture pour le narrateur) réactive l’amour. Cette situation pénible pour Marcel se prolonge durant tout le roman car il ne peut se résoudre à quitter Albertine à cause de sa faiblesse de caractère que l’on peut qualifier de procrastination ou d’indécision. On sait que le narrateur a beau s’appeler Marcel, il ne s’agit pas vraiment de Proust. Néanmoins, Albertine semble fortement inspirée de Alfred Agostinelli qui fut le secrétaire et l’amant de Proust. Ce dernier gardait précieusement Agostinelli dans ses appartements boulevard Haussmann et le surveillait de près. La fin d’Albertine sera dans « Albertine disparue » la même que celle d’Agostinelli qui s’est écrasé avec son avion en 1914. 

Une partie essentielle dans la vie du narrateur de « La Recherche du temps perdu », ce sont les mondanités dans la haute société. Au milieu de « La prisonnière », on assiste à une réunion chez M. et Mme Verdurin. M. de Charlus, frère du duc de Guermantes, a organisé une soirée musicale afin d’introniser Charles Morel, son amant et également violoniste virtuose. J’aime toujours beaucoup ces scènes dans le beau monde. Malgré son admiration pour ces hauts personnages et notamment les Guermantes, le narrateur nous les présente avec beaucoup d’ironie et il est vrai que c’est un monde extrêmement cruel (malgré les dorures et les bonnes manières). C’est très visible ici. M. de Charlus, tout à son plaisir de présenter Morel, en oublie totalement que la réception se passe chez Mme Verdurin. La Patronne n’est saluée par aucun invité et vit très mal cet affront. Elle fait en sorte alors de séparer Morel de M. de Charlus. Ce personnage qui a pu nous sembler terrifiant et hautain dans les volumes précédents, nous paraît ici bien pathétique et son indéfectible amour pour Morel le rend profondément touchant. Et c’est aussi la force de Proust de nous rendre humains ces personnages qui peuvent au départ nous paraître bien détestables. 

Ce qui me plaît également beaucoup chez Marcel Proust, c’est la présence constante de l’art. Il évoque d’ailleurs tous les arts, aussi bien Baudelaire, Mme de Sévigné, Thomas Hardy, que Wagner, Stravinsky, que Vermeer, Bellini, Mantegna. Dans « La prisonnière », le narrateur et Albertine discutent longuement de l’œuvre de Dostoïevski, ce qui nous offre plusieurs fabuleuses pages d’analyse de son œuvre ! La vie et l’art s’entremêlent perpétuellement dans les textes de cet esthète pour mon plus grand bonheur. Une vie sans art n’est pas une vie, ni pour Proust ni pour moi.

Enfin, je ne peux pas terminer sans vous parler du style de Proust. Ses longues phrases sont souvent décriées ; d’aucuns les trouvent indigestes. Pour ma part, je les trouve envoûtantes, précieuses et subtiles. Il faut se laisser emporter, bercer par le flot des mots. Il faut les relire, les déguster, apprécier leur incroyable richesse. Un extrait l’exprimera mieux, le narrateur rêve de partir dans la plus fantasmagorique des villes : Venise. « Aussi bien, pas plus que les saisons à ses bras de mer infleurissables, les modernes années n’apportent point de changement à la cité gothique, je le savais, je ne pouvais l’imaginer, ou, l’imaginant, voilà ce que je voulais, de ce même désir qui jadis, quand j’étais enfant, dans l’ardeur même du départ, avait brisé en moi la force de partir : me trouver face à face avec mes imaginations vénitiennes, contempler comment cette mer divisée enserrait de ses méandres, comment les replis du fleuve Océan, une civilisation urbaine et raffinée, mais qui, isolée par leur ceinture azurée, s’était développée à part, avait eu à part ses écoles de peinture et d’architecture – jardin fabuleux de fruits et d’oiseaux de pierre de couleur, fleuri au milieu de la mer qui venait le rafraîchir, frappait de son flux le fût des colonnes et, sur le puissant relief des chapiteaux, comme un regard de sombre azur qui veille dans l’ombre, pose par taches et fait remuer perpétuellement la lumière.»

L’œuvre de Proust est foisonnante et l’on pourrait en parler pendant des jours entiers. J’espère vous avoir fait passer un peu de ma passion pour lui et vous avoir donné envie de le lire ou de le relire. 

L'excuse de Julie Wolkenstein

Lise revient, à la fin de sa vie, sur l’île de Martha’s Vineyard pour prendre possession d’une maison, d’un bateau laissés en héritage par son « cousin » Nick. En fait, les deux personnages de « L’excuse » ne sont pas de la même famille. Nick est le fils de Françoise, la première femme du père de Lise. Françoise a invité Lise sur l’île américaine à la mort de son père lorsque celle-ci était une jeune femme. Il semblait alors plus simple de dire que Lise faisait partie de la famille. Elle y passe un merveilleux séjour malgré le décès de « son oncle » Dick et la maladie incurable de Nick. Lise finit par s’installer aux Etats-Unis et par épouser un collectionneur d’art contemporain. En souvenir de leur profonde amitié et de leur rencontre à Martha’s Vineyard, Nick lègue à sa mort la splendide villa de famille à Lise. Mais, il ne lui laisse pas qu’une maison : il lui offre également un manuscrit intitulé « Déjà vu ». Nick est en effet persuadé que la vie de Lise est l’exacte reproduction de celle d’Isabel Archer, l’héroïne de « Portrait de femme » d’Henry James. 

« L’excuse » est un très bel hommage à la littérature. Julie Wolkenstein est professeur de littérature comparée, spécialiste d’Henry James et tout naturellement Lise enseigne la même matière à l’université de Berkeley. On trouve de nombreuses références à la littérature dans ce roman. Edith Wharton (décidément inséparable d’Henry James !), Fitzgerald, Jane Austen, Charlotte Brontë et comme je les apprécie tous beaucoup, je trouve que l’auteur a fort bon goût ! Ce qui prédomine néanmoins, c’est bien sûr « Le portrait de femme ». Pour ceux qui connaissent cette œuvre, le livre de Julie Wolkenstein est très intéressant car, outre le parallèle entre Lise et Isabel, il apporte des analyses à l’œuvre de James. Certaines sont très pertinentes et m’ont donné de nouvelles pistes de lecture. L’une d’elle m’a beaucoup séduite. Nick, qui serait la réincarnation du cousin d’Isabel Archer, Ralph Touchett, explique que le roman de Henry James n’est pas le portrait d’Isabel, mais celui de son cousin. Ralph serait le véritable héros de ce chef d’œuvre de la littérature américaine. Il est vrai que sans lui pas de roman, pas de destin pour sa cousine. Ralph lègue en effet une forte somme d’argent à Isabel afin qu’elle soit plus libre et qu’elle puisse accomplir le destin que lui permettent son intelligence et son caractère. On sait qu’en réalité, c’est cet argent qui la perd et la prend au piège de Mme Merle et de Gilbert Osmond. La fin du roman laisse également la vie d’Isabel en suspens, mais Nick pense que le livre s’arrête tout simplement car Ralph Touchett est mort. « Le portrait de femme » serait en fait un portrait d’homme ! 

Bien entendu, les lecteurs qui n’ont pas encore eu le plaisir de lire le roman d’Henry James peuvent se plonger dans le livre de Julie Wolkenstein. Il ne s’agit pas simplement d’une « réactualisation » de « Portrait de femme ». D’ailleurs, Nick fait tout pour contrarier ce parallèle romanesque et veut contrecarrer le dessein de Lise-Isabel. Pour aider Lise à comprendre ce qu’il a fait pour dévier son destin romanesque, Nick met en place un véritable jeu de pistes. C’est la Lise vieillissante qui doit résoudre les énigmes et qui du coup entraîne le lecteur dans ses recherches. Julie Wolkenstein nous réserve d’ailleurs une grosse surprise à la fin du livre… 

« L’excuse » est un roman très plaisant qui rend un bel hommage à mon cher Henry James, mais qui s’amuse aussi beaucoup avec son lecteur. Je souligne pour finir la très délicate et fluide écriture de Julie Wolkenstein qui me donne envie de découvrir ses autres œuvres.  Une citation en hommage au début de « Portrait de femme » où Henry James décrit les joies de la cérémonie du thé : « Il faut reconnaître que Henry James en fait quelquefois des tonnes pour ressembler à une vieille anglaise. Mais j’aime, dans ces premières pages du livre, son assurance (quand il annonce un modeste récit, il bluffe), la sérénité de qui avance une équation incontestable : Tea time = paradis perdu. Si le lecteur a un tant soit peu de jugeote, de maturité, il devine aisément que ce paradis, James va s’employer à le détruire. Un monde aussi parfait ne peut pas durer, même dans une fiction, ce n’était pas en tout cas sa conception  de la fiction. » 

Un grand merci à Lise et aux éditions Folio de m’avoir fait découvrir ce roman.

 

L'horizon de Patrick Modiano

 

« L’horizon », le dernier roman de Patrick Modiano, nous entraîne une nouvelle fois dans les méandres du passé. Le personnage principal, Jean Bosmans, se remémore sa jeunesse et plus particulièrement son histoire d’amour avec Margaret Le Coz. Bosmans est devenu un écrivain sexagénaire et ses balades dans les rues de Paris lui évoquent les moments passés avec Margaret. Tous deux débutent dans la vie active et sont en dehors de l’agitation de la jeunesse. Ils sont extrêmement discrets et effacés. A raison d’ailleurs, car tous deux se sentent menacés et harcelés par des parents ou un ancien amant. Le présent les angoisse mais le futur n’est guère plus rassurant. Avec le recul des années, Jean Bosmans analyse cette période où il avait l’impression de « (…) marcher souvent sur des sables mouvants. « 

Comme souvent chez Patrick Modiano, le personnage central est hanté par ses souvenirs. Paris est encore le lieu des réminiscences, chaque rue renvoie à un souvenir, un moment dans l’histoire de Jean et Margaret. Mais Jean va plus loin que la seule évocation des souvenirs, il imagine un monde parallèle où les personnes croisées seraient toujours présentes. Il l’évoque à propos de l’agence de recrutement qu’il fréquentait avec Margaret : « L’agence Stewart existait-elle toujours ? Il pensa aller vérifier sur place. Au cas où l’agence occuperait les mêmes bureaux, il rechercherait dans les archives sa fiche et celle de Margaret avec leurs photos de l’époque. Et peut-être serait-il reçu par le même blond aux petits yeux bleus. Et tout recommencerait comme avant. » Jean regrette de n’avoir pu profiter pleinement des moments passés avec Margaret. Cette bulle du passé renferme également tous les possibles non réalisés, tous les chemins que Jean n’a pas empruntés. Les vies de Jean Bosmans peuvent se multiplier à l’infini et l’entraînent dans une certaine mélancolie.

Mais les souvenirs ne sont pas qu’une source de tristesse. Patrick Modiano nous laisse entrevoir un espoir : « Pour la première fois, il avait dans la tête le mot : avenir, et un autre mot : l’horizon. Ces soirs-là, les rues désertes et silencieuses du quartier étaient des lignes de fuite, qui débouchaient toutes sur l’avenir et l’HORIZON. » Le lecteur n’est pas totalement plongé dans la mélancolie, une lueur apparaît dans la vie de Jean Bosmans. Les derniers paragraphes apportent un éclairage nouveau sur le récit qui les a précédés. Jean ne s’apitoie pas sur ses souvenirs, il évoque Margaret Le Coz afin de terminer leur histoire au présent. Sur un thème caractéristique de son oeuvre, Patrick Modiano arrive à surprendre son lecteur avec une subtile variation, une ouverture sur l’horizon.

Une nouvelle fois j’ai été séduite par l’univers et l’écriture envoûtante de Patrick Modiano. « L’horizon » est un roman magnifique et je suis fascinée par la capacité de l’auteur à se renouveler avec finesse. La fin du livre est lumineuse et m’a transportée.

Le Capitaine Pamphile d'Alexandre Dumas

Ma connaissance de l’œuvre du prolixe écrivain français se limitait jusqu’à présent aux « Trois mousquetaires » version Bibliothèque verte. Autrement dit pratiquement rien. Pour mes quasi premiers pas dans la découverte d’Alexandre Dumas, j’ai choisi « Le Capitaine Pamphile », attiré par la quatrième de couverture qui annonçait un récit « plein de gaieté et de verve, de burlesque parodique », mais aussi « une œuvre sombre », « un chef-d’œuvre unique chez Dumas » qui « aurait pu être signé de Sterne, ou de Swift ». C’est plus qu’il n’en fallait pour me décider.

« Le Capitaine Pamphile » contient deux récits imbriqués l’un dans l’autre. Dans l’un, le narrateur, Alexandre Dumas lui-même, raconte les aventures tragi-comiques de divers animaux, Gazelle la tortue, Mlle Camargo la grenouille, les singes Jacques Ier et Jacques II, et l’ours Tom. Ces bêtes sont le jouet de leurs passions bien humaines et les victimes de la cruauté et de la bêtise des hommes. Elles appartiennent à un ami d’Alexandre Dumas, le peintre Decamps, dans l’atelier duquel se réunit une joyeuse compagnie d’artistes et de scientifiques. L’un d’eux, Jadin, se propose de lire les aventures du Capitaine Pamphile, dans lesquelles on apprend entre autres choses comment Jacques Ier et Tom sont arrivés chez Decamps. C’est le deuxième récit.

Le Capitaine Pamphile (« aime tout ») porte bien mal son nom. Cet intrépide Provençal fort en gueule commande le brick de commerce la Roxelane. Sa conception du commerce est toutefois fort singulière puisqu’il n’hésite pas à arraisonner et alléger de leur cargaison tous les navires qui ont le malheur de croiser sa route. On le voit aussi, entre Afrique, Amérique et Europe, se livrer à des parties de chasse homériques, affronter une mutinerie, s’échouer sur une baleine, échapper à des Indiens Hurons, se faire passer pour un membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, provoquer une guerre entre tribus africaines, faire la traite des esclaves, devenir cacique et arnaquer les royaumes d’Angleterre et d’Ecosse.

On aurait tort de voir dans « Le Capitaine Pamphile » un simple récit d’aventures à destination des enfants. Au-delà des péripéties rocambolesques, drôles et enlevées propres à ce genre perce une ironie mordante qui vise cette classe montante de marchands et capitalistes  qu’aucune considération morale ne peut arrêter sur la route du profit. Le Capitaine Pamphile en est l’archétype, certes caricatural, qui tue, vole, exploite, extorque et escroque avec une parfaite bonne humeur. Ainsi va le monde à l’aube du capitalisme triomphant. Dans ce contexte, l’auteur propose sa vision sa vision romantique des artistes et intellectuels, dernier refuge contre la barbarie naissante. Qui, de l’homme ou de l’animal, est le plus bestial, semble nous demander Dumas ? Une lecture très réjouissante.