L'éducation sentimentale de Gustave Flaubert (Blog-o-trésors)

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   

« L’éducation sentimentale » est l’histoire d’un amour inassouvi. En 1840, Frédéric Moreau, dix-huit ans, rencontre, sur le vapeur qui le ramène chez lui à Nogent-sur-Seine, M. Arnoux, marchand de tableaux établi à Paris, et sa femme, dix ans plus vieille que Frédéric, dont il tombe immédiatement amoureux. Deux mois plus tard, Frédéric doit monter « faire son droit » à Paris, et se promet de revoir la jeune femme qu’il ne peut oublier.

La mère de Frédéric, veuve et bourgeoise de province peu fortunée, a de grandes ambitions pour son fils. Lui-même, jeune homme romantique, se rêve artiste ou politicien, du moins veut jouer un rôle dans la grande société parisienne. Il veut également conquérir Mme Arnoux, parangon de vertu, femme honnête et fidèle par principe et par raison. Ceci ne fait qu’attiser le désir de Frédéric qui finira par se consoler des rebuffades de Mme Arnoux dans les bras de Rosanette, également la maîtresse de M. Arnoux, jolie cocotte aussi légère et sensuelle que Mme Arnoux est chaste et réservée.

Difficile de résumer cette histoire, une succession de séquences très rapides qui s’enchaînent à un rythme soutenu, ce qui donne l’impression d’un texte haché laissant peu de respiration au lecteur. Cependant, en procédant par petites touches, Flaubert finit par composer un tableau réaliste de la vie parisienne des années 1840 à 1852. On y voit la bohème étudiante avec ses jeunes Rastignac qui rêvent de jouer les premiers rôles, le petit peuple exsangue qui laisse éclater sa colère en 1848 et sera trahi par la réaction, les salons mondains où se côtoient politiciens, capitalistes et hommes d’Etat qu’aucune révolution ne peut ébranler, les fêtes canailles où les bourgeois viennent prendre un plaisir hypocrite, le champ de course et le théâtre où il s’agit au contraire de se montrer, etc.

Le livre vaut également par sa profondeur psychologique. Frédéric Moreau semble à la lisière de plusieurs mondes, fréquentant aussi bien des socialistes révolutionnaires que de grands bourgeois, ne s’intégrant réellement ni à l’un ou l’autre univers. Velléitaire, ses divers projets, écrivain, directeur de journal, député ou haut-fonctionnaire, ne verront jamais le jour. Il est un perpétuel spectateur des évènements, comme en marge de sa propre vie. Son éducation sentimentale se ressent de cette impuissance à vivre pleinement, partagé entre Mme Arnoux, qui est son seul véritable amour mais est inaccessible, Rosanette, qui lui apporte la satisfaction physique mais est trop frivole, Mme Dambreuse, qui doit lui donner une position sociale mais est trop hautaine, et Louise, qui l’aime véritablement mais est trop provinciale.

Comme toujours chez Flaubert, pas de grand destin, juste des êtres communs, banals, en butte à la médiocrité de la société du 19ème siècle. Moins passionnant que « Madame Bovary », le dernier roman de Flaubert reste une œuvre intéressante qui témoigne des mœurs d’une époque. Les deux derniers chapitres, qui se déroulent en 1867 et 1869, apportent en outre une pointe de nostalgie douce-amère qui ne peut laisser le lecteur indifférent.

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La princesse de Clèves de Madame de Lafayette

S’il est un classique de la littérature française dont on a beaucoup entendu parler ces derniers temps, c’est bien « La Princesse de Clèves ». Mais ce qui m’a vraiment donné envie de le lire, ce n’est pas tant la polémique autour de lui que l’éloge passionné que Régis Jauffret en a fait lors d’une émission littéraire.

A la cour d’Henri II paraît Mlle de Chartres, une « beauté parfaite » et une grande âme. Elle ne manque pas d’attirer les prétendants au mariage. Sa mère lui fait épouser le prince de Clèves, qui l’aime passionnément. La toute neuve princesse de Clèves ne ressent aucune passion pour son mari, mais elle se fait un devoir de ne pas se lancer dans des histoires de galanterie. Cependant, lors d’un bal elle tombe éperdument amoureuse du duc de Nemours, assurément ce qui se fait de mieux à la cour : « ce prince était un chef-d’œuvre de la nature ». Lui-même ressent une « inclination violente » pour la blonde princesse.

Commence alors le jeu de cache-cache amoureux qui fait le sel de cette histoire. Les deux jeunes gens s’aiment, mais ne peuvent se l’avouer l’un à l’autre, la princesse par crainte du déshonneur, M. de Nemours par délicatesse. Pourtant, par tout un jeu de quiproquos, de regards, d’allusions, de conversations surprises ou espionnées, de confidences rapportées, de lettres interceptées, chacun apprendra qu’il est aimé et que l’autre le sait. Toujours sans se le dire, jusqu’à ce que…

Dans « La princesse de Clèves », l’expression des sentiments se heurte à l’obstacle des convenances et des codes de la galanterie. La situation est d’autant plus tragique que la princesse et le duc ont souvent l’occasion de se voir de par les obligations de la vie de cour. Si la princesse ne peut lutter contre ses sentiments, elle refuse néanmoins d’y céder. Le duc au contraire cherche toutes les occasions de les manifester et de s’assurer de ceux de la princesse, allant jusqu’à semer le trouble entre les époux de Clèves. On est d’ailleurs loin d’une vision idéalisée de l’amour chez Madame de Lafayette : la jalousie, le désir de possession, le mensonge, la manipulation, la méfiance sont ses corollaires inévitables. L’idéal est plutôt à chercher du côté de la raison dans cette histoire : alors même qu’elle touche enfin au bonheur, la princesse y renoncera par sens du devoir, faisant d’elle l’héroïne sacrificielle par excellence.

Le livre s’ouvre par une énumération des hauts personnages de la cour au temps d’Henri II, de leurs alliances et de leurs intrigues, qui peut sembler bien fastidieuse. Mais tout ceci ne forme que l’arrière-plan historique de l’histoire d’amour. Il ne faut pas se laisser rebuter par ce début, car la suite est juste une merveille. Et même si la vision des rapports amoureux peut nous sembler aujourd’hui un brin désuète, la tension dramatique servie par la pureté de la langue du XVIIème siècle font de ce livre un chef-d’œuvre inoubliable.

Planète sans visa de Jean Malaquais

Marseille, 1942, quelques mois avant l’invasion de la zone libre par les Allemands. L’occupant est loin, mais la ville n’en est pas moins sous la férule d’un despote, le régime collaborationniste de Vichy. Vers Marseille ont convergé des réfugiés des quatre coins de l’Europe, fuyant la tyrannie, l’oppression et la guerre, et espérant décrocher le visa de sortie qui leur permettra d’embarquer sur un de ces cargos en partance pour la liberté et la paix. Parmi eux, un révolutionnaire bolchevique de la première heure qui a connu les camps staliniens, un républicain espagnol, et surtout des juifs d’Europe de l’est, tous indésirables et en butte aux tracasseries et persécutions de la bureaucratie policière de Vichy.

Le roman fut publié en 1947 et ne fut pas beaucoup lu. Les Français voulaient oublier cette période récente de leur histoire. Ils ne voulaient pas se rappeler ces collaborateurs issus du peuple qui avaient profité de la situation pour prendre une revanche sociale. Ou ceux issus de la grande bourgeoisie, servant l’Etat français mais n’hésitant pas à trafiquer pour préserver leurs intérêts personnels. Ou encore ces policiers raflant les juifs sur ordre de la préfecture, avant la visite à Marseille du maréchal. Cet épisode, un des passages les plus saisissants du livre, se conclut sur ces lignes : « Les gens sur le trottoir regagnent un à un leur gîte, sentant peut-être qu’avec ce rapt une part d’eux-mêmes s’en va dans la nuit qui recouvre tant de terres hostiles, de fosses communes, de ravages innommables, et d’espoirs aussi, trop tenaces pour qu’aucune ignominie jamais n’en vienne à bout ».

L’espoir est représenté par ces anonymes luttant, chacun avec ses armes, contre le totalitarisme qui s’est abattu sur la France : intellectuels anti-fascistes, fabricants de faux papiers, arnaqueurs captant les capitaux destinés à la fuite vers l’étranger, passeurs, etc. Mais les motivations ne sont pas toujours pures, et la fin justifie des moyens parfois douteux : « Les grands salauds ont toujours leurs petites bontés, et les grands bonshommes ont toujours leurs petites saloperies du dimanche ». Les véritables héros sont rares dans la France de Vichy.

Jean Malaquais brosse un portrait sans concession de cette période trouble. Il met en scène une multitude de personnages dont les trajectoires se croisent. Il alterne descriptions réalistes, introspections psychologiques et évocations lyriques, utilisant tous les registres de la langue française qui vont du parler populaire à l’expression la plus précieuse, façon XVIIIe siècle. Une maîtrise sidérante chez cet écrivain, de son vrai nom Wladimir Malacki, Polonais, juif, qui n’apprit qu’à l’adolescence notre langue, alors qu’il était un jeune immigré. Cet autodidacte, acharné au travail, écrivit Planète sans visa de 1942 à 1947, au fil de sa fuite de Paris au Mexique, en passant par Marseille et l’Espagne, et le remania jusqu’à l’aube de sa mort en 1998, à l’âge de 90 ans. Un livre d’une lecture parfois difficile, mais d’une richesse incontestable. J’ai préféré pour ma part Les Javanais, prix Renaudot 1939, récit joyeux de la vie d’une colonie de métèques trimant dans une mine de Provence. Le meilleur moyen d’entrer dans l’œuvre de cet immense poète.

Paris-Brest de Tanguy Viel

« Famille, je te hais! » pourrait être le credo du narrateur du nouveau roman de Tanguy Viel. Le message s’adresse plus précisément à la mère qui cristallise toutes les frustrations et les souffrances de son fils Louis qui écrit là le roman familial.

L’histoire de cette famille bretonne tourne essentiellement autour de l’argent source de va-et-vient géographique. Le père de Louis était vice-président du stade brestois lorsque le club était en première division. 14 millions de francs disparaissent des caisses du club, ce qui vaudra sa perte, le père de Louis est suspecté. Lui et sa famille sont insultés, hués dans la rue. L’exil est nécessaire pour sauver la face. Les parents et le frère de Louiss quittent Brest pour le Languedoc-Roussillon, l’horreur absolue! « C’est vrai que c’est assez moche le Languedoc-Roussillon. Moi-même je n’y ai jamais habité mais je n’aime pas cette région. Ne me parlez pas de sa garrigue, de ses taureaux ni de ses flamands roses, ne me parlez pas des vieilles pierres de Montpellier ni du mistral sous le pont du Gard, je suis trop d’accord avec ma mère et je compatis volontiers avec qui habite le Languedoc-Roussillon, a fortiori qui y habite contre son gré. Or ma mère y a habité contre son gré. »  Elle guette la première occasion pour remonter à Brest.

Louis choisit de rester à Brest avec sa grand-mère, loin de sa mère qui veut contrôler sa vie. Il veut conquérir son indépendance, ne plus étouffer. Malheureusement le destin le rattrape. Sa grand-mère rencontre un homme extrêmement riche. Lorsqu’il meurt, elle hérite de 18 millions de francs. La voilà l’excuse tant attendue par la mère pour revenir à Brest! Il faut protéger la grand-mère des vautours et surtout protéger l’argent. Louis ne peut supporter le retour de sa famille, à tout prix il doit quitter Brest. Sa mère bien entendu ne comprend pas la volonté de son fils à rejoindre Paris : »Jamais ma mère n’a compris ce qui m’avait pris d’aller habiter Paris et particulièrement d’y partir au moment même où eux, mes parents, revenaient habiter en Bretagne, c’est-à-dire selon ses propres termes, au moment où ils refermaient la parenthèse de leur exil à eux dans le Sud de la France, où ils étaient quand même restés quatre ans, quatre ans à vendre des cartes postales à Palavas-les-Flots. » La manière, violente, choise par Louis pour devenir indépendant modifiera profondément l’équilibre familial.

Tanguy Viel nous présente une famille gangrénée par l’argent qui disparaît et réapparaît. Une famille dominée, étranglée par une mère qui veut tout contrôler, tout savoir sur les membres de sa famille. Elle surveille par exemple les fréquentations de Louis en écartant ceux qui ne sont pas du bon milieu social.

Tanguy Viel décrit cette famille dysfonctionnelle avec un ton froid, détaché et la violence nous saisit d’autant plus.

Louis, à Paris, se libère  de son histoire familiale par l’écriture. Il écrit son roman familial mais on s’aperçoit qu’il a largement réinventé les évènements. Il raconte ce qu’il aurait aimé vivre et principalement l’échec de sa mère. Tanguy Viel utilise la mise en abîme pour montrer  que tout roman est un mélange de vrai, de faux que le lecteur ne peut démêler.

Brest, dont la reconstruction a été ratée, est le cadre idéal de cette histoire familiale sombre, lourde, aux instincts humains bas comme un ciel breton.

Courir de Jean Echenoz

Vous n’aimez pas le sport ? L’évocation de la vie et des exploits des grands sportifs vous laissent de marbre ? Vous pouvez quand même lire le dernier livre de Jean Echenoz, car c’est bel et bien de littérature dont il s’agit ici.

De plus, le parcours et la carrière d’Emil Zatopek, l’un des plus grands (si ce n’est le plus grand) coureur de fond de l’histoire de l’athlétisme présentent un très grand intérêt. Fils d’ouvrier, d’abord lui-même ouvrier dans l’usine Bata d’Ostrava en Moravie, puis apprenti chimiste, « Emile » déteste le sport. Il participe pourtant à une course organisée par l’occupant nazi pendant la seconde guerre mondiale, et termine deuxième. On l’encourage alors à s’entraîner, et un peu à contre-cœur, parce qu’il ne sait pas dire non, il s’y met, « d’abord pour rire, puis de moins en moins ». Car Emile y prend plaisir, et « s’aperçoit aussi qu’il aime bien se battre ».

Emile est aussi un bourreau de travail, s’imposant des exercices herculéens pour améliorer son endurance et sa vitesse, au détriment de son style. Ce style si caractéristique : « Emile, on dirait qu’il creuse ou qu’il se creuse, comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d’élégance, Emile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups. Il ne cache pas la violence de son effort qui se lit sur son visage crispé, tétanisé, grimaçant, continûment tordu par un rictus pénible à voir ». Qu’importe, tête dodelinante, avec cet « air absent quand il court », Emile gagne sur les stades du monde entier, enchaîne les titres et les records.

Echenoz a le don de nous rendre cet homme proche et familier. Par exemple en ne l’appelant que par son prénom (francisé en « Emile »), son nom de famille n’apparaissant que tard dans le récit. Au-delà du champion, c’est la personnalité d’Emile qui nous le rend attachant : homme « d’un heureux naturel », toujours souriant, curieux, mari aimant, et acceptant avec philosophie le déclin de sa carrière sportive. On ne peut qu’être touché aussi par ce destin tragique, celui d’un champion porté aux nues et utilisé par le pouvoir politique trop heureux d’en faire une icône du communisme triomphant, mais qui lui fera payer cher son ralliement au « Printemps de Prague ». Malgré cela, Zatopek restera un homme libre, et l’idole de tout un peuple comme en témoigne cette fabuleuse scène finale des éboueurs refusant obstinément de le laisser ramasser les poubelles.

On se laisse volontiers porter par ce roman servi par l’écriture fluide et épurée d’Echenoz, empreinte d’humour et de bonhommie. Mais, ne nous y trompons pas, cette simplicité n’est qu’apparente : Echenoz retravaille beaucoup ses textes, coupant et recoupant pour ne garder que l’essentiel. Le style est affaire de travail. D’ailleurs peut-être peut-on voir la description de la douleur dans l’effort de Zatopek comme la métaphore du processus d’écriture chez Echenoz. Au terme duquel, en quelques pages concises, il tire de la destinée d’un être la matière romanesque. Alors oui décidément la vie d’Emil Zatopek valait bien un roman. Excellent de surcroît.

L'étranger d'Albert Camus (Blog-o-trésors)

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« Le président a toussé un peu et sur un ton très bas, il m’a demandé si je n’avais rien à ajouter. Je me suis levé et comme j’avais envie de parler, j’ai dit, un peu au hasard d’ailleurs, que je n’avais pas eu l’intention de tuer l’Arabe. Le président a répondu […] qu’il serait heureux, avant d’entendre mon avocat, de me faire préciser les motifs qui avaient inspiré mon acte. J’ai dit rapidement, en mêlant un peu les mots et en me rendant compte de mon ridicule, que c’était à cause du soleil. » Meursault, le narrateur de « L’étranger », a tué un jeune Arabe de cinq coups de revolver, sur une plage écrasée de chaleur et de lumière, près d’Alger.

Au début du livre, Meursault se rend à l’enterrement de sa mère pour laquelle il n’éprouvait pas une grande affection. Le lendemain, il rencontre sur la plage Marie, une jeune dactylo qu’il avait connue dans le bureau où il travaille, et ils deviennent amants. Il fait également la connaissance de son voisin, Raymond Sintès, une sorte de souteneur, qui lui demande d’écrire une lettre pour se venger d’une « maîtresse ». Meursault accepte. Quelques jours plus tard, les nouveaux amis vont passer la journée sur cette plage près d’Alger où le frère de la « maîtresse » a suivi Sintès. Une altercation a lieu, et quelques instants plus tard, Meursault tue le jeune Arabe.

La première partie du livre raconte les quelques jours qui vont de l’enterrement au meurtre. La seconde est consacrée au procès de Meursault. D’un bout à l’autre de la narration, une sensation étrange, voire un malaise, étreint le lecteur. Car ce qui semble dominer chez Meursault, c’est l’indifférence, l’impassibilité, comme s’il était étranger à toute chose. Cette sensation est renforcée par le style froid et lisse de Camus. De là à penser que Meursault est un être amoral, dénué de toute sensibilité, il n’y a qu’un pas.

Pourtant, ne dit-il pas du moment où il a tué : « J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux » ? Meursault est simplement un garçon tranquille, solitaire, qui refuse de mentir sur ses sentiments. A Marie qui lui demande s’il l’aime, il répond qu’il lui semble que non. Aux obsèques de sa mère, il ne feint pas un chagrin qu’il ne ressent pas. Même lors de son procès, où il joue sa tête, Meursault continue de dire la vérité. Et c’est ce que ne lui pardonneront pas ses juges.

Car tout être humain qui ne respecte pas les règles morales dictées par la société représente un danger pour elle. Mais plus dangereux encore est l’homme qui ne fait pas même semblant de les respecter. Camus a écrit dans une préface à « L’étranger » : « Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort ». En refusant de masquer la vérité de son être, Meursault se retrouve étranger parmi les siens. Au prix de sa vie il persiste dans cette vérité, celle d’un homme tout autant de sensations que de raison et qui, jouet des circonstances, tente de persévérer dans son être, par-delà le bien et le mal.

Une éducation libertine de Jean-Baptiste Del Amo

Paris, 1760. Gaspard monte à Paris pour fuir sa province. Il vient de Quimper où ses parents possèdent une porcherie. Gaspard fuit cette vie dont il ne veut pas. « Il se remémorait aussi le bruit des cochons entassés dans la porcherie attenante à la maison, le grognement des porcelets agglutinés entre les truies, l’amoncellement de chair maculée de purin, le clapotement des groins remuant la boue mêlée de déjections, le frottement des peaux couvertes de soies longues, l’odeur, l’odeur acide jusqu’à la nausée, imprégnant les murs de la maison, les cheveux de sa mère. Sa mère puait la truie.«  La capitale est pour lui le lieu de sa réussite, de son ascension sociale et de tous les possibles.

Gaspard commence néanmoins par la fange, les bas-fonds de la ville. Il y rencontre Lucas qui l’aide à trouver un travail : acheminer du bois de la Seine à ses berges. Les hommes sont dans l’eau, dans la boue du fleuve putride qui charrie aussi bien les immondices que les cadavres. Gaspard est obsédé par le fleuve qui en même temps le dégoûte, il s’abrutit dans son travail. « L’enchaînement mécanique des gestes, l’implacabilité des jours anéantissaient toute probabilité de réflexion du moins pour Gaspard qui était étranger à la tension perceptible dans les bas-fonds parisiens. Le ventre de Paris avait faim. Gaspard avait faim, et cette faim l’hébétait un peu plus, tout comme la chaleur, le ronronnement fangeux quotidien. »

Mais le moteur de la venue à Paris de Gaspard, l’ambition, reprend le dessus pour le sortir de cette misère. Gaspard se retrouve apprenti perruquier et c’est là qu’il rencontre celui qui va changer sa vie : le comte Etienne de V., un homme « (…) sans vertu, sans conscience. Un libertin, un impie. » Etienne, qui fascine Gaspard, l’entraine dans des sorties nocturnes dans les lieux les plus lugubres, les plus morbides. Le jeune homme semble avoir des prédispositions pour l’amoralité ce qui en fait un digne élève. L’ascension de Gaspard se fera par la chair ainsi que sa chute.

« Une éducation libertine » est le premier roman de Jean-Baptiste Del Amo qui nous narre, dans un style extrêmement travaillé, l’apprentissage pervers de ce jeune provincial. Le roman n’est pas sans rappeler « Le parfum » de patrick Suskind, le personnage de Del Amo est aussi corrumpu que celui de Suskind et on trouve la même insistance sur les odeurs. « On s’éventait avec un rien, un vieux chiffon, une gazette, une main. On soulevait, ce faisant, le remugle aigrelet des corps transpirants. La puanteur de l’un se mêlait à la ouanteur de l’autre quand déjà les corps ne se frottaient pas, mélangeant leurs sueurs respectives. Cette pestilence gonflait les haillons, les vêtements de peu couvrant un reste de pudeur, montait paresseusement dans l’air stagnant, fleurissait, envahissait la ville entière. » Paris est d’ailleurs sur ce point une ville parfaitement égalitaire : « Il eût été préférable que ces gens se taisent et cessent de dévorer l’oxygène de la salle, mais tous semblaient se complaire dans la réunion de leurs sueurs. L’Opéra puait à défaillir. »

Jean-Baptiste Del Amo montre surtout la violence des rapports humains, l’abjection des sentiments. L’animalité prédomine dans toutes les strates de la société. Cela va du père de Gaspard qui veut obliger son fils à léchert le sang d’un cochon égorgé, en passant par Etienne de V. qui rejette Gaspard par ennui et à Gaspard lui-même livrant à la police son ancien ami Lucas devenu mendiant pouilleux.

« Une éducation libertine » est une extraordinaire fresque sur un jeune arriviste nauséabond dans un Paris proche de Sodome et Gomorrhe.

 

 

Ritournelle de la faim de J-M-G Le Clézio

J-M-G Le Clézio a reçu le prix Nobel de littérature au moment où sortait son dernier roman, « Ritournelle de la faim ». Celui-ci est l’histoire d’un apprentissage, celui d’Ethel pendant la seconde guerre mondiale.

Ethel a dix ans au début du livre, sa famille est aisée et vient des deux côtés de l’Ile Maurice. Son père Alexandre garde la nostalgie de son île. « Elle approchait sa chaise de celle de son père, elle respirait l’odeur âcre douce de ses cigarettes, elle l’écoutait parler du temps jadis, là-bas, dans l’île, quand tout existait encore, la grande maison, les jardins, les soirées sous la varangue. » Le grand oncle Soliman sait en revanche très bien pourquoi il a voulu quitter Maurice : « Petit pays, petites gens. » Soliman est l’homme riche de la famille, à sa mort il lègue tout ce qu’il possède à Ethel qu’il adorait. Ce décès marque la fin de l’innocence pour Ethel et le début de ses ennuis. Son père, Alexandre, est un rêveur et ce trait de caractère est peu compatible avec les affaires. Alexandre ne rapporte que des dettes à la maison; il entraîne Ethel chez le notaire pour qu’elle lui laisse l’argent de Soliman. « Elle n’avait que quinze ans, elle venait de tout perdre. »

Les parents semblent poursuivre leur vie comme si de rien n’était, comme s’ils ne savaient pas que la guerre et la banqueroute arrivaient à leur porte.Ethel voit ce qui arrive et tente de sauver sa famille. Elle reprend en main les affaires de son père mais ne peut que limiter les dettes qui coulent le vaisseau familial.

La guerre vient compléter la perte amenée par la faillite d’Alexandre. Ethel est bel et bien sortie de l’enfance. « Il fallait quitter l’enfance, devenir adulte. Commencer à vivre. Tout cela, pour quoi? Pour ne plus faire semblant, alors. Pour être quelqu’un, devenir quelqu’un. Pour s’endurcir, pour oublier. » C’est Ethel qui organise la fuite vers Nice, elle qui cache ses parents lorsque les allemands débarquent dans la ville. Le paradis perdu qu’était l’Ile Maurice est alors bien loin.

J-M-G Le Clézio s’interroge une nouvelle fois sur son identité et sur celle de notre monde occidental. Le personnage d’Ethel est fortement inspiré de celui de sa mère, « (…) d’une jeune fille qui fut malgré elle une héroïne à vingt ans. » Le Clézio est lui même né pendant la guerre à Nice et il cherche à comprendre comment la France a pu laisser venir la guerre. Les conversations de la famille d’Ethel montrent cette violence, cette haine qui gagnent lentement le coeur et le cerveau. « A mesure que le vaisseau familial s’enfonçait revenaient à Ethel tous ces bruits de voix, ces conversations absurdes, inutiles, cet acide qui accompagnait le flux des paroles comme si,un après-midi après l’autre, de la banalité des propos se dégageait une sorte de poison qui rongeait tout alentour, les visages, les coeurs, et jusqu’au papier peint de l’appartement. » Seule Ethel semble lucide et sa clairvoyance la sort brutalement du cocon douillet de son enfance.

Le portrait d’Ethel est magnifique, c’est un personnage qui se construit au fil des pages, devient fort et s’illumine face à la noirceur du monde.

L’écriture de J-M-G Le Clézio fait toujours merveille, tour à tour poétique et grave, « Ritournelle de la faim » est un roman intense, cherchant à comprendre l’Homme et ses contradictions. Encore un roman de Le Clézio qui montrera aux esprits chagrin que cet écrivain humaniste méritait bel et bien son prix Nobel.

L'abbé Jules d'Octave Mirbeau

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L’Abbé Jules n’est pas un ecclésiastique comme les autres. Son caractère difficile se manifeste dès son enfance : « Jamais on n’avait vu un enfant comme était Jules : sournois, tracassier, cruel, il ne se plaisait que dans les méchants tours. Son frère et sa sœur avaient beaucoup souffert de lui, et sa mère se désespérait, car elle avait beau supplier ou punir, réprimandes et prières ne faisaient que surexciter son indomptable nature. » Quelle n’est pas la surprise de cette dernière lorsque Jules lui annonce qu’il veut entrer dans les ordres : « Je veux me faire prêtre, nom de Dieu ! …Prêtre, sacré nom de Dieu ! » Sa mère croit alors avoir donné naissance à l’Antéchrist.

Jules blasphème, ment, manipule, par ambition et par zèle pour la religion. Il méprise ses condisciples, souvent des fils de paysans ayant choisi cette carrière pour avoir une vie facile, et qu’il voit comme des lourdauds paresseux et ignorants. Il se révolte contre un clergé prêt à toutes les compromissions pour garder ses privilèges dans cette France républicaine de la fin du XIXème siècle. Emporté par sa fougue, il provoque le scandale à l’évêché où il était secrétaire, et est contraint d’accepter une cure dans un village. C’est le début de sa chute et du repli sur lui-même. « Ce qu’il me faut ?…Le sais-je ?…Autre chose, voilà tout !…Je sens qu’il y a en moi des choses…des choses…des choses refoulées et qui m’étouffent, et qui ne peuvent sortir dans l’absurde existence de curé de village, à laquelle je suis éternellement condamné…Enfin, j’ai un cerveau, j’ai un cœur !…j’ai des pensées, des aspirations qui ne demandent qu’à prendre des ailes, et à s’envoler, loin, loin…Me battre, chanter, conquérir des peuples enfants à la foi chrétienne…je ne sais pas…mais curé de village !… »

L’Abbé Jules est un personnage en révolte contre la société étriquée de son temps et contre lui-même. Tiraillé entre des idéaux d’ascète et une chair faible, libidineuse, il doit sans cesse combattre sa nature volcanique, ses « instincts mauvais ». Epuisé et vaincu par cette lutte, il finira sa vie en reclus, fuyant la société de ses semblables, ne croyant plus en Dieu, se réfugiant dans l’amour de la nature et prônant un « anarchisme vague et sentimental ».

Ce roman est donc le portrait drôle, féroce et émouvant d’une personnalité extrême et complexe, qui demeure sa vie durant une énigme pour les autres, et pour Jules lui-même. Il nous est narré par un jeune garçon d’une dizaine d’années, son neveu, d’abord effrayé puis intrigué, qui porte un regard dénué du moindre jugement sur cet oncle singulier et mystérieux.

Mais c’est aussi bien sûr à une violente charge anticléricale que se livre ici Octave Mirbeau (1848-1917), journaliste et écrivain, anti-capitaliste, pacifiste et proche des anarchistes. Il dessine le tableau sans complaisance d’une bourgeoisie provinciale étroite d’esprit, conformiste et toute imprégnée de sa respectabilité. Il est par ailleurs l’auteur, dans le même esprit, du Journal d’une femme de chambre, adapté au cinéma par Luis Buñuel. Un auteur et une œuvre injustement méconnus !

L'Homme au marteau de Jean Meckert

Augustin Marcadet, trente ans, travaille au Trésor public, à Paris. Nous sommes à la fin des années 30, temps de crise. C’est un employé de bureau comme il en existe tant d’autres, luttant pour nourrir sa famille (Emilienne, sa femme, et Monique, sa fille) et, comme on dit, échapper un jour à sa condition. Comme si cela ne suffisait pas, Augustin est aux prises avec son chef, un homme irascible qui fait régner la terreur sur ses subordonnés. En proie à cette morne existence, englué dans la quotidienne répétition des mêmes gestes sans joie, perdant sa vie à la gagner, Augustin végète et en a conscience. Il aspire à autre chose, à la vraie vie, sans savoir exactement comment y parvenir. Un jour, son chef dépasse les bornes. Augustin se rebiffe violemment. Il est alors persuadé d’être viré mais n’en a cure. Bien au contraire, il se sent revivre. Le chômage ne lui fait pas peur, il sait que ça ne durera pas, il est à l’aube d’une vie nouvelle …

La scène d’ouverture est extraordinaire de réalisme et trouve un écho en quiconque, comme les auteurs de ce blog et des millions d’autres personnes, doit subir le train-train (c’est le cas de le dire) quotidien de la vie du salarié lambda : Augustin prend le métro en rentrant du bureau, avec le reste du troupeau, et…mais quelques citations en diront plus qu’un long discours : « Chaque soir, répétition. Cabas d’une main, journal de l’autre. Eternité maussade dans les trépidations. Ça durait depuis toujours. C’était la vie, la vie de tous les jours, ce supplice chinois, un effet de cloche qui sonne, régulière, éternelle » ; « Augustin faisait semblant. Semblant de vivre » ; « Il marchait, la tête un peu penchée, quelconque et mou , un peu flottant. Autour de lui aussi, on était mou et quelconque » ; « Il avait trente ans. Il était un vieux, un petit vieux de trente ans. Il était lucide et intelligent. Il avait le cafard »… Je m’arrête, mais je pourrais continuer encore longtemps.

Le style est simple et direct. Il va droit au cœur et aux tripes. Peut-être parce que Jean Meckert sait de quoi il parle : il a été employé à la mairie du vingtième arrondissement. Il décrit parfaitement la vie de bureau avec ses rivalités, son hypocrisie, ses mesquineries, les collègues qu’on doit supporter à longueur de journée, les humiliations qu’infligent les petits chefs. Pas de solidarité ici, la solution pour Augustin ne peut être qu’individuelle. Au moins s’il pouvait compter sur le soutien de sa femme.

Les relations d’Augustin avec Emilienne sont également au cœur du roman et, en ce qui me concerne, un de ses aspects les plus émouvants. L’incompréhension règne au sein du ménage, usé par huit années de cohabitation. Augustin confie ses peines, ses frustrations à Emilienne. Elle l’écoute, mais il sent qu’elle ne l’entend pas. Elle voudrait qu’il se résigne, pour elle, pour la petite. Elle en appelle à ses responsabilités. Il finira par lui dire qu’il a envoyé valdinguer son travail. Elle ne l’entend pas de cette oreille, creusant toujours plus le fossé entre eux. Mais, dans sa quête quotidienne d’un nouveau travail, Augustin rencontre Odette, une jeune chômeuse. Ils se revoient. Augustin, là encore, se sent renaître…

« L’homme au marteau » est un roman noir, réaliste, poignant. Désespérant. La littérature doit-elle être pure évasion du quotidien, ou bien son évocation fidèle ? Elle peut être l’une ou l’autre. Peu importe. L’essentiel est qu’elle nous touche. Ce livre y a largement réussi. Ce livre est un chef-d’oeuvre.