Un métier dangereux de Jane Smiley

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1851, Monterey, Californie, Eliza travaille dans la maison close de Mme Parks depuis la mort de son mari. Il a été tué dans un bar et la jeune femme n’a versé aucune larme pour cet homme brutal et violent. Loin de son Michigan natal, Eliza n’avait guère de possibilité pour subvenir à ses besoins. Mrs Parks est d’ailleurs très attentionnée envers ses filles et les protège le plus possible des clients malsains. Eliza passe son temps libre avec son amie Jean, prostituée également mais pour les femmes. Ensemble, elles lisent les aventures du chevalier Dupin imaginées par Edgar Allan Poe. Lorsque des prostituées, d’autres maisons closes, disparaissent et sont ensuite retrouvées mortes, Eliza constate que leur sort n’intéresse pas les autorités. Elle décide donc de mener sa propre enquête et se met à soupçonner tous ses clients.

Avec « Un métier dangereux », Jane Smiley nous offre un roman extrêmement divertissant et très plaisant à lire. Elle croise avec aisance le western et l’enquête policière dans une Amérique d’avant la guerre de Sécession. L’arrière-plan sociétal et historique est parfaitement rendu, nous sommes bien dans le Far-West de la ruée vers l’or qui en laissa plus d’un sur le carreau (c’est le cas du mari d’Eliza). Le roman interroge également la place et l’indépendance des femmes au travers du destin d’Eliza qui n’avait pas choisi son mari et qui va acquérir au fil des pages une certaine indépendance.

Le plaisir, qu’a eu Jane Smiley à écrire ce roman, se ressent dans chacune des pages qui se dévorent avec gourmandise.

Traduction Carine Chichereau

Les deux visages du monde de David Joy

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Après des années à Atlanta, Toya Gardner décide de passer l’été chez sa grand-mère Vess Jones dans la petite ville de Sylva en Caroline du nord. Devenue artiste, Toya souhaite interroger les racines de sa famille et elle ne tarde pas à vouloir dénoncer l’histoire esclavagiste du comté de Jackson. Cela n’est bien entendu pas du goût d’une partie de la population qui honore toujours le passé sudiste de leurs ancêtres. Parallèlement aux actions menées par la jeune femme, Ernie Allison, adjoint au sheriff, interpelle un homme qui se balade avec un costume du Ku Klux Klan dans sa voiture et un carnet de noms de dignitaires de la région qui en seraient membres. L’insistance d’Ernie à vouloir creuser l’enquête ne plaît pas beaucoup à sa hiérarchie. Quelques semaines plus tard, deux terribles crimes vont venir assombrir le quotidien en apparence paisible des habitants de Sylva.

Dans son cinquième roman, David Joy continue à explorer son territoire, la Caroline du nord, où il est né et où il vit toujours. L’intrigue est ici parfaitement maîtrisée, haletante et elle ne cesse de nous surprendre. « Les deux visages du monde » est également une radiographie sociale de ce territoire. Toute la première partie m’a fait penser au dernier roman de S.A. Cosby, « Le sang des innocents », où la célébration du passé sudiste, symbolisé par une statue, était au cœur de l’intrigue. David Joy traite cette thématique de manière différente, sous l’angle de deux réalités qui coexistent sans se comprendre. Le titre original l’exprime d’ailleurs parfaitement : « Those we thought we knew ». Le shérif Coggins se rend compte lors des évènements que ses amis noirs, Vess Jones et son mari aujourd’hui décédé, n’ont pas du tout le même ressenti sur les années écoulées. Le shérif pensait le racisme éradiqué et voyait comme du folklore les manifestations autour du passé sudiste de Sylva. L’été, où Toya revient chez elle, va servir de révélateur pour beaucoup d’habitants de la profonde fracture qui existe toujours entre les communautés.

David Joy s’appuie, pour construire son intrigue, sur de très beaux et très forts personnages féminins comme celui de Toya, jeune femme déterminée et engagée, mais également celui de sa grand-mère Vess dont l’abnégation et le courage ne peuvent qu’émouvoir le lecteur. L’inspectrice Leah Green est également très intéressant car son enquête remettra profondément en cause sa carrière et ses convictions.

« Les deux visages du monde » est un excellent roman noir, éminemment social, parfaitement maîtrisé et qui ne cesse de surprendre son lecteur. Du très grand David Joy.

Traduction Jean-Yves Cotté

La fileuse de verre de Tracy Chevalier

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1486, Venise est à son apogée commerciale. Murano, île située de l’autre côté de la lagune, regroupe les maîtres verriers depuis 1201, mesure prise pour éviter les incendies dans la Sérénissime. Les Rosso sont verriers de père en fils. Le père, Lorenzo, est un homme prudent qui gère son commerce en produisant peu de modèles : pas de lustres ou de chandeliers tarabiscotés, des objets simples mais de qualité. Ses fils Marco et Giacomo travaillent avec lui pour un jour prendre sa suite. Malheureusement, ce jour arrive plus vite que prévu, Lorenzo décède accidentellement. Marco est l’aîné et il doit devenir maestro pour prendre la tête de l’atelier. Mais il est encore jeune, fougueux et il écoute peu les conseils avisés de ceux qui l’entourent. Voyant les mauvaises décisions de son frère, Orsola décide d’apprendre à faire des perles à la lampe alors que les femmes n’ont pas leur place dans l’atelier. Outre les revenus générés par la vente de son travail, cela pourrait lui apporter une certaine indépendance.

Tracy Chevalier a l’art de nous plonger de façon immersive dans un métier, un artisanat. Avec « La fileuse de verre », la création de perles à l’aide d’une lampe à suif et soufflet n’aura plus de secret pour vous. Les couleurs, les formes (rosetta, canella, ulivetta, paternostro, etc…), tout est formidablement détaillé. Autre point fort du roman, les personnages, que l’on suit durant toute leur vie, sont attachants et incarnés. Le roman est une fresque familiale avec à sa tête Orsola qui tente de s’imposer dans un monde d’hommes.

Malheureusement, je n’ai pas été convaincue par le choix narratif de Tracy Chevalier. Le temps « alla veneziana » s’écoulerait beaucoup plus lentement que sur la terre ferme. Orsola et sa famille vont donc traverser les siècles en vieillissant très peu et en ne changeant pas du tout. J’avoue ne pas bien saisir ce choix et ce qu’il apporte. La famille Rosso traverse l’histoire et ses soubresauts (épidémie, peste, occupation autrichienne, 1ère guerre mondiale, etc…). Si le but est de montrer l’évolution du commerce du verre, de la place de la femme, de la perte d’hégémonie de Venise, il était possible de le faire avec la descendance d’Orsola. D’autant que les différences flagrantes d’époques ne se manifestent qu’à partir du 20ème siècle où les technologies évoluent et modifient vraiment le quotidien des personnages. Cela n’a pas perturbé ma lecture et c’est sans doute pour cela que je n’en vois pas l’intérêt.

Roman familial, fresque historique très documentée, « La fileuse de verre » reste un roman plaisant à lire malgré un choix narratif qui ne me semble pas pertinent.

Traduction Anouk Neuhoff

Tout le monde dans ce train est suspect de Benjamin Stevenson

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Après la parution de son premier livre, inspiré de faits réels arrivés à sa propre famille, Ernest Cunningham est invité au festival australien du roman policier. D’autres écrivains de renom sont également présents. L’originalité du festival est qu’il se déroule à bord d’un train célèbre : le Ghan qui traverse le désert australien. Un cadre luxueux, très agréable où inévitablement des meurtres vont avoir lieu. De quoi permettre à Ernest, en panne d’inspiration, de commencer à écrire son deuxième livre…

« Du reste, tout le monde déteste les suites : elles sont bien souvent considérées comme une pâle imitation de l’œuvre qui les précède. Dans la mesure où les derniers meurtres se sont déroulés pendant une tempête de neige et ceux-ci sous le soleil torride du désert australien, mes détracteurs seraient bien malavisés d’utiliser cette expression : ce ne sera pas une pâle imitation puisque ce coup-ci, j’ai bronzé. » J’avais particulièrement apprécié « Tous les membres de ma famille ont déjà tué quelqu’un » où Benjamin Stevenson s’amusait avec les codes des romans policiers de l’Age d’or. Il récidive avec ce nouveau roman où il continue à jouer avec les lecteurs et à faire référence à l’œuvre d’Agatha Christie et cette fois également à celle d’Arthur Conan Doyle. Benjamin Stevenson s’essaie à un classique de la littérature à suspens : des meurtres en lieu clos. Comme l’auteur est un malin, il désactive toutes les critiques que l’on pourrait lui faire quant à l’intrigue de son deuxième roman. Il se moque également beaucoup du monde de l’édition, de la célébrité de certains écrivains et de leur vanité exacerbée. Le second degré fonctionne encore une fois à merveille et l’histoire est bien construite distillant habilement fausses-pistes et révélations.

« Tout le monde dans ce train est suspect » est aussi réjouissant que le premier roman de Benjamin Stevenson. Même si la compagnie d’Ernest est fort agréable, j’espère néanmoins que l’auteur saura se renouveler afin de ne pas lasser son lectorat.

Traduction Cindy Colin-Kapen

Katie de Michael McDowell

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1871, New Egypt, New Jersey, Philomena Drax vit avec sa mère, Mary, dans une grande pauvreté depuis la mort de son père. Sa mère se tue à la tâche pour essayer de subvenir à leurs besoins mais elle s’est considérablement endettée pour garder un toit sur leurs têtes. A un moment critique de leurs vies, Philomena reçoit une lettre de son grand-père qui avait coupé les ponts suite à la mésalliance de Mary. Le courrier est un appel au secours. Richard Parrock, riche propriétaire terrien, est en effet devenu invalide et il est tombé sous la coupe de la famille Slape qui veut l’extorquer. Philo quitte immédiatement New Egypt pour rejoindre son grand-père. Une fois sur place, elle va devoir affronter la terrible et cruelle Katie Slape, douée d’un don de voyance.

Après m’être régalée à lire « Blackwater » et « Les aiguilles d’or », j’étais enchantée de retrouver l’univers de Michael McDowell et j’ai dévoré « Katie ». C’est à nouveau un roman extrêmement divertissant, plein de rebondissements qui vous empêchent de le lâcher. On suit les Slape et Philo à travers les Etats-Unis dans une course-poursuite infernale. Même si la destinée de Philo est assez prévisible (le roman est très victorien en ce qui la concerne), sa lecture n’en est pas moins savoureuse. Et il ne vous aura pas échappé que Michael McDowell a choisi de nommer son roman « Katie » et non « Philomena ». Comme le disait Alfred Hitchcock, un film est réussi lorsque le méchant l’est aussi. Michael McDowell a ici créé un personnage totalement détestable, sanguinaire et d’une violence hallucinante. Encore un personnage féminin inoubliable comme nous en avons déjà rencontrées dans les pages des précédents romans de l’auteur.

« Katie » est un pur régal, un divertissement de grande qualité et totalement addictif !

Traduction Jean Szlamowicz

Les voleurs d’innocence de Sarai Walker

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2017, Nouveau Mexique, la célèbre artiste peintre Sylvia Wren coule des jours paisibles, retirée du monde, auprès de sa compagne Lola. Sa tranquillité va être perturbée par la lettre d’une journaliste qui veut à tout prix l’interviewer. Sylvia ne parle pas aux journalistes, n’est jamais prise en photo, ses œuvres lui semblent se suffire à elles-mêmes. Mais la journaliste se fait insistante. Elle dit connaître le secret de Sylvia, à savoir qu’elle aurait changé d’identité. Son véritable nom serait Iris Chapel. Cette dernière faisait partie d’une riche famille et d’une fratrie de six filles. Elle se serait échappée d’un asile psychiatrique dans les années 50.

« Les voleurs d’innocence » de Sarai Walker avait vraiment tout pour me plaire à commencer par son atmosphère gothique. La grande demeure des Chapel m’a beaucoup fait penser au Manderley de « Rebecca » de Daphné du Murier, le passage entre les deux périodes temporelles du roman (2017-1950) fait évidemment penser aux « Hauts de Hurlevent » d’Emily Brontë. J’ai également apprécié les nombreuses références artistiques : Jane Austen, Edgar Allan Poe, Christina Rossetti, Emily Dickinson, Julia Margaret Cameron.

« Les voleurs d’innocence » est une ample fresque familiale qui questionne la place des femmes dans la société et la famille. Le père des sœurs Chapel ne voit, par exemple, pas la nécessité d’envoyer ses filles à l’université puisqu’elles n’ont pas besoin de travailler pour vivre. Le personnage de la mère est très intéressant. Elle est issue d’une lignée de femmes mortes en couches et a été contrainte au mariage. Elle est depuis plongée dans un monde de fantômes, de pressentiments ce qui la rend anormale aux yeux des autres. Une terrible malédiction semble frapper les femmes de la famille Chapel, ce qui rajoute un degré de noirceur à l’ambiance gothique dont je parlais au début.

« Les voleurs d’innocence », bien qu’un peu long, m’a captivée dès les premières pages, j’ai tout particulièrement apprécié son inspiration gothique, le féminisme de son propos et le questionnement sur la folie.

Traduction Janique Jouin-de Laurens

Les aiguilles d’or de Michael McDowell

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New York. C’est par une rude nuit d’hiver qu’advient l’an 1882 dans les quartiers les plus démunis comme dans les plus aisés. Sur les premiers, nommés « Le Triangle Noir », règne Lena Shanks et sa famille : recel de biens volés, de cadavres, avortement, faux papiers. Toutes ces activités se font derrière le paravent d’une boutique de prêt sur gage. Dans les quartiers huppés, un homme veut asseoir et agrandir son pouvoir. Pour ce faire, le juge Stallworth veut éradiquer le vice et la violence du Triangle Noir à des fins politiques. Le magistrat avait par le passé condamné le mari de Lena Shanks qui lui voue depuis une haine viscérale. L’affrontement entre les deux familles sera sans pitié.

J’avais eu beaucoup de plaisir à découvrir la saga Blackwater et je me suis à nouveau régalée avec « Les aiguilles d’or ». Cette nouvelle œuvre de Michael McDowell, publiée par Monsieur Toussaint Louverture, est totalement addictive. Nous plongeons dans les quartiers sordides, les fumeries d’opium où la veulerie et la violence dominent. L’ouverture du roman, où l’auteur décrit la pauvreté du Triangle noir, m’a évidemment fait penser à mon cher Dickens. « Les aiguilles d’or » a d’ailleurs tout du roman du 19ème siècle publié en feuilletons qui happe son lecteur d’un chapitre à l’autre. La vie dans les beaux quartiers n’est guère plus reluisante que celle dans le Triangle Noir. L’égoïsme, l’orgueil, la soif de pouvoir sont masqués par le vernis des apparences. Les deux mondes vont se confronter très brutalement, nous offrant d’incroyables rebondissements.

Efficace, prenant, avec une impressionnante galerie de personnages, « Les aiguilles d’or » est une réussite totale qui se dévore avec délectation.

Traduction Jean Szlamowicz

A prendre ou à laisser de Lionel Shriver

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A Londres, en 1991, Kay, infirmière, et son mari Cyril, médecin, passent un pacte. Lorsqu’ils auront 80 ans, ils se suicideront ensemble. Kay vient d’enterrer son père après une longue déchéance et elle veut éviter à ses enfants de vivre la même chose. Ne pas coûter d’argent au NHS et ne pas occuper un lit d’hôpital inutilement sont les motivations de Cyril. Ce dernier met au frigo, dans une petite boite noire, du seconal en prévision. Le temps passe vite, Kay est partie à la retraite à 55 ans pour se lancer dans une carrière de décoratrice d’intérieur et Cyril s’est arrêté à 65 ans. La date fatidique de leurs 80 ans arrive…

A partir de ce point de départ, Lionel Shriver nous propose douze scénarios différents. Certains présentent d’infimes modifications (mais qui peuvent avoir de terribles conséquences), d’autres vont jusqu’à la dystopie. A l’évidence, l’autrice a du se régaler à imaginer les différentes fins de vie de Kay et Cyril. Son ironie et sa causticité font à nouveau des merveilles et certaines fins sont particulièrement cruelles. Elles ne le sont heureusement pas toutes et l’autrice m’a surprise en offrant un avenir harmonieux et lumineux à ses deux héros dans l’une des douze histoires. Lionel Shriver s’est également amusée à semer des petits cailloux tout au long de son livre comme une camionnette blanche, une tâche au plafond ayant la forme de la Norvège, des fajitas aux champignons sauvages accompagnés d’une salade de tomates à la mozzarella di buffala, du basilic et du vinaigre balsamique. Ils forment un lien entre les différentes vies de Kay et Cyril.

Par ce biais ludique pour le lecteur, Lionel Shriver en profite pour poser son regard acéré et lucide sur la question du grand âge, de la dépendance et de la fin de vie. Et elle inscrit ses réflexions sur un fond politique, extrêmement riche, il faut bien le reconnaître, depuis 2020 : le Brexit (Cyril est farouchement contre ce qui ravive son énergie combative !), le covid et les différents confinements. De quoi donner de la matière aux écrivains !

C’est encore une fois un immense plaisir de retrouver la causticité de Lionel Shriver pour un exercice de style qui est loin d’être vain et qui m’a enchantée.

Traduction Catherine Gibert

L’invitée d’Emma Cline

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L’été s’achève à Long Island où Alex, 22 ans, vit depuis peu. Elle habite chez Simon, la cinquantaine, rencontré dans un bar new-yorkais. Et cela tombait bien car Alex devait à tout prix quitter la ville. Elle n’arrivait plus à payer son loyer et un de ses ex était à ses trousses. Malheureusement, Alex se comporte mal lors d’une soirée mondaine chez des amis de Simon. Il lui demande alors de partir et lui paye son billet retour pour la ville. Adieu les luxueux cadeaux, les cocktails et la piscine personnelle. Sans aucune ressource, Alex décide de rester à Long Island et elle espère reconquérir Simon lors de la fête qu’il organise pour Labor day, cinq jours plus tard. Cinq jours à tenir où Alex devra faire preuve de ruse, d’obséquiosité pour survivre. Après tout, c’est ce qui lui a permis de vivre aux crochets des autres jusqu’à présent.

Le nouveau roman d’Emma Cline est le récit d’une errance, celle d’Alex qui passe de piscine en piscine, essayant d’amadouer ceux qui ont la gentillesse de l’écouter. Comme toujours chez l’autrice américaine, Alex est un personnage trouble et troublant. Elle vient perturber le calme idyllique des riches de Long Island durant la saison estivale. Elle les manipule (même les enfants ne sont pas épargnés), les vole (mais pas trop pour que cela ne se remarque pas), elle est un véritable parasite qui semble sans remords ni regret. Un personnage détestable mais qui éveille d’autres sentiments lorsqu’elle souhaite « (…) quitter tranquillement la réalité. » Elle n’est pas à sa place dans ce monde parfaitement propre et lisse. Elle y évolue comme un fantôme, dans une brume cotonneuse  due aux antalgiques qu’elle absorbe régulièrement.

Encore une fois, le talent d’Emma Cline fait des merveilles. Elle a l’art de créer une atmosphère oppressante de malaise et de profonde tristesse. La tension, créée par le compte-à-rebours jusqu’à la fête de Lador day, est remarquablement bien menée. Alex est persuadée que Simon sera heureux de la retrouver mais n’essaie-t-elle pas simplement de se convaincre que tout va s’arranger ?

« L’invitée » est pour moi à la hauteur de « Girls », l’extraordinaire premier roman d’Emma Cline. Elle a l’art de créer des atmosphères malaisantes, étranges  et totalement envoûtantes.

Traduction Jean Esch

Maud Martha de Gwendolyn Brooks

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« Maud Martha » est le premier et unique roman de Gwendolyn Brooks publié en 1953. Elle fut la première femme noire à obtenir le Prix Pulitzer de poésie en 1950. Largement autobiographique, ce roman est constitué de trente quatre chapitres, trente quatre fragments de la vie de Maud de l’âge de sept ans à l’âge adulte. Le texte raconte par ellipses la vie d’une enfant de la classe ouvrière noire de Chicago dans les années 20, 30 et 40. Maud grandit dans une famille soudée, elle envie la beauté de sa sœur, elle devient adulte, se marie, emménage dans un appartement kitchenette, aime les précieuses traditions comme Noël, Halloween et Pâques, elle devient mère à son tour. Au travers de ces chapitres, qui sont chacun une histoire en soi, Gwendolyn Brooks retrace le parcours d’une femme forte malgré les doutes ou les difficultés. Depuis l’enfance, Maud veut montrer aux autres la meilleure version d’elle-même. « Ce qu’elle voulait, c’était offrir au monde une bonne Maud Martha. Telle était l’offrande, la parcelle d’art, qui ne pouvait venir de nulle autre que d’elle-même. » Elle fait face à la pauvreté, comme au racisme (le père Noël qui refuse de prendre dans ses bras une enfant noire, la reconnaissance ressentie par Maud après la visite d’un camarade blanc, elle et son mari qui sont les seuls noirs dans une salle de cinéma) mais elle reste droite.

Il y a beaucoup de lucidité dans ces moments de vie qui sont toujours emprunts de poésie. « Mais ce qu’elle voyait surtout, c’étaient des pissenlits. Des joyaux jaunes pour tous les jours, constellant la robe verte et rapiécée de son jardin. A leur beauté sage, elle préférait leur aspect ordinaire, car elle trouvait que leur banalité reflétait la sienne, et qu’il était rassurant qu’une fleur puisse aussi être une chose quelconque. » Gwendolyn Brooks sublime, magnifie le quotidien par son écriture sensible, sensorielle et poétique. Chaque instant, chaque détail minuscule compte et a de la valeur.

« Maud Martha » est le portrait vivant, évocateur d’une femme noire qui sait apprécier les petits riens de l’existence et l’instant présent. Un roman magnifique, tant sur le fond que sur la forme, touchant et drôle.

Traduction Sabine Huynh