Les privilèges de Jonathan Dee

Adam et Cynthia forment un couple que tout le monde envie. Dès le jour de leur mariage à Pittsburgh, le couple forme un îlot inaccessible. Ils vivent entièrement l’un pour l’autre, rien ne semble exister autour d’eux. La famille, les amis importent peu à ces deux êtres prometteurs : « Le bruit grandit dans la salle et, en son centre, Adam et Cynthia se regardent l’un l’autre, tournés de trois quart ainsi que le photographe les a placés en les malmenant quand il lui est devenu difficile d’expliquer ce qu’il voulait. Les bras d’Adam autour de la taille de Cynthia. Quelque chose leur a manqué toute la journée, et c’était ça. Quand ils sont au contact l’un de l’autre, personne d’autre ne peut les toucher. Leur enfance, leurs familles, tout ce qui les a façonnés est maintenant derrière eux et le restera désormais. »

Quelques années après leur mariage, Adam et Cynthia ont déjà bien établi leur situation : ils possèdent un appartement à New York, Adam travaille dans le milieu de la finance et ils ont deux enfants. Mais pour ces deux privilégiés, cela ne semble pas suffire. Leurs désirs sont immenses et la vie pas assez grande pour eux.

Jonathan Dee dresse le portrait d’une classe sociale, celle des ultra-riches, à travers « Les privilèges ». C’est avec un regard d’entomologiste qu’il dissèque la vie de Cynthia et d’Adam. Il ne les juge pas et ne tire aucune morale de ce qu’il décrit. En quatre grands chapitres et à coup d’ellipses, il trace le parcours de ce jeune couple ambitieux qui veut tout de la vie. Adam et Cynthia se construisent un monde, une bulle uniquement pour eux où l’argent coule à flot, où les désirs sont sans limite. Pour en arriver là, Adam jouera avec la légalité. La recherche du frisson est inévitable lorsque l’on a déjà beaucoup. L’argent, le confort peuvent créer l’ennui, le manque de désir. Adam et Cynthia résistent à cela en s’inventant de nouveaux buts. Il n’en va pas de même avec leurs enfants : April et Jonas. La première est l’enfant pourrie gâtée par excellence, elle finit alcoolique, droguée et totalement désœuvrée. Son frère fuit la richesse de ses parents, il cherche un sens à la vie et s’intéresse à l’art brut. Jonas est sans doute le personnage le plus sympathique car il semble comprendre que l’argent n’est pas un but en soi. Malheureusement une mésaventure le fera changer et la dernière phrase du livre est glaçante de cynisme.

« Les privilèges » est un livre remarquablement bien construit et maîtrisé. Le premier chapitre vaut à lui seul le détour. C’est un véritable tour de force qui nous fait passer d’un personnage à l’autre durant le mariage de Adam et Cynthia. « Les privilèges » est un livre intelligent, prenant qui nous montre un des plus beaux visages de la littérature américaine contemporaine.

Jonathan Dee sera présent au Festival America à l’occasion de la sortie son nouveau livre « La fabrique des illusions », son programme est ici.

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Limousines blanches et blondes platine de Dan Fante

« Je ne sais absolument pas pourquoi la plupart du temps je suis taré, énervé et au bord de l’explosion, ni pourquoi l’alcool, les antalgiques et le xanax sont les seules choses qui arrivent à me calmer plus ou moins. Je ne sais absolument pas pourquoi je trouve la vie sans intérêt et nulle à chier et je sais bien que la plupart des gens ne versent pas une mesure de bourbon dans leurs céréales au petit-déjeuner. C’est juste comme ça. » C’est ainsi que se présente Bruno Dante, le personnage central de « Limousines blanches et blondes platine ». Ayant de très sérieux problèmes à se contenir et à éviter de se saouler, Bruno passe de boulots pourris en boulots encore plus pourris. Natif de Los Angeles, il est le fils d’un scénariste et écrivain qui connut la reconnaissance critique post-mortem. Bruno a lui aussi la fibre littéraire et tente désespérément de faire publier ses nouvelles. Une occasion en or lui tombe du ciel en la personne de David Koffman, gérant d’une entreprise de location de limousines. Les deux hommes avaient déjà travaillé ensemble à New York et Koffmann veut faire de Dante le gérant de sa filiale à LA. Mais il y met une condition : que Bruno arrête de boire et aille aux alcooliques anonymes se faire aider. Dante accepte, le job rapporte bien et lui laisse du temps pour écrire. Le challenge est pourtant quasiment impossible à relever lorsqu’on voit la clientèle de la boîte : producteurs camés jusqu’à l’os, jeunes rock stars à l’ego surdéveloppé, mannequins anorexiques se nourrissant d’alcool. Le boulot et la ville n’incitent que modérément à l’abstinence…

J’avais eu le grand bonheur d’assister à une conférence de Dan Fante lors du précédent Festival America. Et j’aurais pu l’écouter des heures parler de sa vie, de ses livres et de sa passion pour la littérature. Ce type est un conteur né comme son père, et apparemment son grand-père qui racontait des histoires à ses enfants dans son village au fin fond de l’Italie rurale. Ces trois hommes aimaient la fiction et aussi immodérément l’alcool. Dan Fante a connu une vie des plus chaotiques avant de se mettre à écrire à l’âge de 45 ans. Après une énième rechute dans la boisson, il était revenu habiter chez sa mère. « Un jour, dans le garage de mes parents, je suis tombé sur la vieille machine à écrire Smith-Corona de mon père, et une demi-ramette de papier. Avant de perdre totalement la vue, John Fante écrit son dernier roman sur ce papier et cette machine. » Et c’est sur cette même machine que Dan Fante écrivit son premier livre, une belle manière de se réconcilier avec son père et son héritage littéraire. Je vous parle de la vie de Dan Fante car elle est intimement liée à son œuvre. Arturo Bandini était l’alter-ego de John Fante, Bruno Dante est celui de son fils. Les points communs entre  le créateur et son personnage sont nombreux : l’alcoolisme bien-sûr, un père écrivain (deux titres sont cités : « Demande au vent » et « Les compagnons de la grappe », les amateurs de Fante apprécieront.), la prison, le métier de chauffeur, l’écriture et l’amour des grands auteurs : Kafka, Dostoïevski, Henry Miller, H. Selby Jr à qui le roman est dédié.

Bruno Dante nous entraîne avec sa limousine dans un univers interlope et complètement barré. Tous les personnages croisés (mise à part la vieille prof de littérature avec qui il peut discuter de sa passion) semblent sous crack ou sous amphèt’ en permanence. Los Angeles est la ville de tous les excès et de la démesure, ses habitants sont bien obligés d’être à la hauteur. C’est ainsi que l’on croise un acteur appelant les pompiers pour sauver son poisson rouge tombé dans la piscine, un producteur se soulageant systématiquement dans son orchidée en plastique, donnant ainsi une odeur particulière à son bureau, ou encore une secrétaire anorexique avec des seins surdimensionnés. Face à la folie de la ville, Bruno Dante ne peut que rechuter, ce qui lui promet des réveils plus que difficiles et honteux. De quoi vous passer l’envie de vous saouler pour un bon moment !

L’écriture de Dan Fante est puissante, tourmentée et crue. Le portrait de Bruno Dante est sans condescendance, Fante connaît trop bien l’alcoolisme pour l’enjoliver. Il y a aussi beaucoup d’humour et d’espoir dans le destin de son héros.  J’ai déjà pu vous dire mon admiration pour John Fante et je suis ravie d’avoir fait connaissance avec son fils qui est à la hauteur de son géniteur.

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Rosemary’s baby de Ira Levin

Rosemary et Guy forment un jeune couple qui cherche un nouvel appartement en vue de fonder une famille. Rosemary craque pour un logement dans l’Uppert West Side de New York, l’immeuble est bourgeois et plein de cachet. L’endroit n’a pas bonne réputation, de nombreux accidents violents y ont eu lieu. Malgré cela, Rosemary et Guy emménagent rapidement. Ils font connaissance avec leurs voisins, tous très prévenants et accueillants. Ils prennent très vite beaucoup de place et sont très présents dans le quotidien du jeune couple. Et cela va en s’accentuant lorsque Rosemary tombe enceinte. Les voisins conseillent la jeune femme pour le choix de son médecin, de sa nourriture et de son emploi du temps. Rosemary se sent envahie, surveillée et devient inquiète. D’autant plus que ses nuits sont peuplées de terrifiants cauchemars. La grossesse, tant attendue par Rosemary, devient une source d’angoisse. Mais que lui veulent donc ses oppressants voisins ?

Comme vous le savez, le livre d’Ira Levin a été adapté par Roman Polanski et j’ai toujours adoré ce film. Les éditions Pavillons Laffont ont eu la bonne idée de le rééditer ce qui m’a permis de le découvrir et Miss Léo m’a décidé à le sortir de ma PAL ! L’atmosphère du roman était faite pour plaire à Polanski. L’angoisse est latente, la bizarrerie des voisins inquiétante. « Rosemary’s baby » est un thriller psychologique très efficace. Le diable est certes de la partie mais il n’y a pas de scènes d’horreur à la manière de « L’exorciste » ! L’angoisse monte au fur et à mesure des mois de grossesse notamment à cause des symptômes étranges de Rosemary. Durant des semaines, elle ressent en permanence une douleur suraiguë qui l’abrutit. Ses envies culinaires sont aussi inhabituelles : « Jusqu’à présent elle mangeait sa viande saignante ; maintenant elle la prenait presque crue – elle ne la posait sur le gril que pour la réchauffer au sortir du réfrigérateur sans laisser au jus le temps de sortir. » Rosemary ira jusqu’à manger un cœur de poulet cru. Ses craintes concernant son bébé sont renforcées par l’attitude de ses voisins. Mais Rosemary n’exagère-t-elle pas les choses ? N’est-elle pas en pleine crise de paranoïa ? La force du livre est aussi de créer ce doute dans l’esprit du lecteur.

Ayant beaucoup aimé le film et ses deux formidables interprètes (Mia Farrow et John Cassavetes), j’avais peur d’être déçue par le livre. Mais j’ai pris plaisir à ma lecture et les pages ont défilé à grande vitesse. Mais j’avoue que Rosemary et Guy avaient pour moi les visages de Mia Farrow et John Cassavetes !

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L'intrusion de Adam Haslett

Doug Fanning est l’exemple de la réussite sociale. Il est trader pour Union Atlantic, l’une des plus grandes banques de Boston. Grâce à son ambition sans limite, il a rapidement gravi les échelons pour devenir le responsable des opérations boursières à l’étranger. Ce poste haut placé lui permet de construire une villa gigantesque à Finden, près de Boston. C’est une véritable revanche pour Doug puisque sa mère était femme de ménage dans cette ville. Cette villa, symbole absolu de son pouvoir, va pourtant lui causer des problèmes. Sa voisine, Charlotte Graves, n’accepte pas l’intrusion de Doug Fanning dans son paysage. Le terrain sur lequel a été construite la maison avait été légué à la mairie de Finden par le grand-père de Charlotte. La mairie devait entretenir cette terre recouverte d’arbres. La construction a bien entendu totalement défiguré le paysage et Charlotte ne peut tolérer un tel spectacle. Elle va donc attaquer la mairie de Finden en justice.

Adam Haslett décrit dans « L’intrusion » un monde glaçant, celui de la finance. Il fait s’entrecroiser les destins, les voix de différents personnages plus ou moins acteurs de ce monde de l’argent roi. Deux personnages émergent de manière significative : Doug et Charlotte. Ils incarnent deux visions qui s’opposent et sont irréconciliables. Doug est l’immoralité incarnée. Le premier chapitre durant la guerre Iran/Irak le montre bien puisqu’il laisse abattre un avion civil sans broncher. C’est cette immoralité qui le poussera vers les sommets de Union Atlantic. Charlotte est une ancienne prof d’histoire, solitaire qui perd un peu la tête. Pour elle, Doug est le symbole de la perte de sens de nos sociétés modernes. Les mots n’ont plus le même poids, l’histoire est oubliée ou dévoyée. En cherchant à faire raser la villa de Doug, Charlotte pense trouver le combat de sa vie, celui qui va habiter son âme de militante. Rétablir le legs de son grand-père, c’est réhabiliter l’histoire de Finden.

Le coeur de « L’intrusion » c’est le monde de la finance, un monde d’un cynisme inouï. Les grandes entreprises, les grandes banques ne fonctionnent que dans le virtuel. Leurs décisions influent sur le quotidien de milliers de personnes qui semblent inexistantes. Adam Haslett décrit avec précision les transactions financières, les montages.  Je dois avouer ne pas avoir saisi  ces passages mais je pense que ce côté abscons souligne la volonté d’opacité des marchés financiers. Le commun des mortels ne doit pas comprendre les risques faramineux pris avec leurs économies. C’est écœurant de constater que les grands groupes ne prennent en réalité aucun risque. La banque fédérale américaine, où travaille le frère de Charlotte, couvre les pertes sous prétexte d’un risque systémique mondial. Un petit sacrifice de trader (on pense à l’affaire Kerviel) permet de faire croire à une régulation, à une justice qui est totalement factice. Rien n’arrête le circuit de l’argent.

C’est sur un ton froid, presque clinique que Adam Haslett décrit une société en crise. L’abstraction de l’argent amène une déshumanisation, une mise à distance de la réalité. Adam Haslett signe là un premier roman réussi, un constat désespéré sur notre monde.

Merci à Lise at aux éditions Folio.

Drood de Dan Simmons

Le 9 juin 1865, le train où se trouvent le célèbre Charles Dickens et sa maîtresse déraille à Staplehurst. Fort heureusement l’écrivain est sain et sauf et il se précipite hors de son wagon pour venir en aide aux blessés. En contrebas du pont où l’accident a eu lieu, Dickens découvre l’ampleur du désastre. C’est également là qu’il croise  un étrange et très inquiétant personnage nommé Drood. De retour à Londres, il racontera à son ami Wilkie Collins les évènements de ce 9 juin. Dickens devient rapidement totalement obnubilé par Drood et il décide de partir à sa recherche. Commence alors pour Charles Dickens et Wilkie Collins une aventure de longue haleine dans les tréfonds de l’âme humaine et de la capitale anglaise.

W. Wilkie Collins est le narrateur du dernier livre de Dan Simmons. Le récit raconte les cinq dernières années de la vie de Dickens, tout en faisant des va-et-vient dans le temps. Il mélange la réalité et la fiction à différents niveaux. Dan Simmons s’est visiblement beaucoup documenté pour écrire « Drood » et le lecteur retrouve de nombreux éléments de la vie des deux écrivains victoriens. C’est le cas pour l’accident de Staplehurst ou pour le besoin immodéré de laudanum de Collins.

La relation entre les deux hommes est très fouillée et probablement très proche de la réalité. Wilkie Collins et Charles Dickens étaient collaborateurs mais ce dernier a connu un succès beaucoup plus important que son cadet. L’amitié-rivalité des deux écrivains est parfaitement rendu par Dan Simmons. Wilkie Collins est d’une jalousie maladive allant jusqu’à dire que Dickens était un piètre écrivain. Cette mauvaise foi (flagrante pour toute personne ayant un jour ouvert un livre de Dickens…) est finalement très cocasse, j’avoue m’être beaucoup amusée des piques de Wilkie Collins. Et il faut reconnaître que Dan Simmons n’épargne aucun des deux hommes qui n’ont pas eu de comportements exemplaires avec les femmes. pas de jaloux de ce côté-là !

Le livre est également très réaliste en ce qui concerne la ville de Londres. Dan Simmons explore les tréfonds de la capitale britannique. Ses descriptions précises des bas-fonds rappellent celles de Dickens lui-même. « C’était la période la plus caniculaire, la plus fiévreuse d’un été caniculaire et fiévreux. Les excréments de trois millions de Londoniens exhalaient leurs miasmes dans des égouts à ciel ouvert, dont le plus vaste de tous (malgré les efforts auxquels nos ingénieurs s’étaient livrés cette année-là pour créer un réseau complexe de canalisations souterraines) n’était autre que la Tamise. Des dizaines de milliers de Londoniens dormaient sur le porche de leur maison ou sur leur balcon, n’attendant qu’une chose : la pluie. Mais quand elle tombait, c’était sous forme d’une douche chaude qui ne faisait qu’ajouter une couche de moiteur à la chaleur. Cet été-là, le mois de juillet pesait sur Londres comme une strate lourde et mouillée de chair en décomposition.  » Je suis fort heureuse de n’avoir pas connu la grande puanteur de 1858 !

Dan Simmons même l’Histoire, les biographies de Dickens et Collins à son récit. Mais à l’intérieur même de la narration, il est difficile de démêler le vrai du faux. Wilkie Collins nous raconte les dernières années de Dickens dans un brouillard d’opium. Ce dernier était également un adepte du mesmérisme ce qui contribue à brouiller encore plus les pistes. L’intrigue est parfaitement maîtrisée et très réussie.

Outre le plaisir de percer le mystère de « Drood », j’ai beaucoup aimé le livre de Dan Simmons car il est truffé de références aux œuvres de Dickens et Collins. On les voit également au travail et c’est passionnant. Dickens est en pleine écriture du « Mystère d’Edwin Drood » et Collins de son chef-d’œuvre « Pierre de lune ». (D’ailleurs si vous n’avez pas encore lu ce livre, évitez « Drood » qui vous révèle la fin.) Dans Simmons imagine leurs influences, leurs discussions pour peaufiner leurs intrigues, leurs désaccords.

 Vous l’aurez compris, je me suis régalée à la lecture du dernier livre de Dan Simmons. L’intrigue est haletante, l’atmosphère victorienne très bien rendue et on vit pendant 865 pages avec deux génies dela littérature anglaise. Que vouloir de plus ?

Le billet récapitulatif pour déposer vos liens est ici.

George et Sharon.

La route de Jack London

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« De temps à autre dans les journaux, magazines et annuaires biographiques, je lis des articles où l’on m’apprend, en termes choisis, que si je me suis mêlé aux vagabonds, c’est afin d’étudier la sociologie.

Excellente attention de la part des biographes, mais la vérité est tout autre : c’est que la vie qui débordait en moi, l’amour de l’aventure qui coulait dans mes veines, ne me laissaient aucun répit. La sociologie ne fut pour moi qu’un accident : elle vint ensuite, tout comme on se mouille la peau en faisant un plongeon dans l’eau. Je brûlai le dur parce que je ne pouvais faire autrement, parce que je ne possédais pas, dans mon gousset, le prix d’un billet de chemin de fer, parce qu’il me répugnait de moisir sur place, parce que, ma foi, tout simplement… parce que cela me semblait plus facile que de m’abstenir. »

C’est donc bien par goût de l’aventure que le jeune Jack London quitte Oakland pour parcourir les États-Unis. Il devient un tramp, un vagabond voulant voir du pays. Le hobo, quant à lui, parcourt le pays mais en cherchant du travail. Jack London croise sur sa route de très (trop) nombreux hobos. Dans les années 1893-1894, l’Amérique connaît une crise économique majeure. L’univers décrit par London fait d’ailleurs  beaucoup penser à celui de John Steinbeck où les journaliers miséreux vont de ferme en ferme. La grande différence est le ton employé. Il y a beaucoup d’humour chez Jack London, beaucoup de plaisir à raconter ses péripéties. Il risque souvent sa peau, notamment lorsqu’il « brûle le dur », ce qui signifie frauder les chemins de fer. Il se retrouve également souvent confronté aux « taureaux », aux flics, et n’évite pas la case pénitencier. Mais le jeune Jack London est téméraire, plein de vie et il se délecte à nous narrer ses aventures de casse-cou.

Ce voyage de 20 000 km à travers son pays a été extrêmement formateur. Sans lui, l’écrivain Jack London n’aurait sans doute jamais existé. Il est bien entendu au coeur de l’action, ce qui lui donne matière à écrire. Mais il y a surtout la mendicité nécessaire à la vie de tramp. London rechigne au début à quémander. Puis il se rend compte que mendier est en réalité une « gymnastique de l’audace »  et qu’il lui faut toute « l’habileté du conteur » pour obtenir un bon repas. C’est ainsi que l’imagination de Jack London se mit en marche pour ne plus s’arrêter ! C’est aussi durant ce voyage que la fibre socialiste s’est éveillée chez lui. Il découvre la pauvreté, la misère absolues. Il se rend compte également que la justice est à deux vitesses. London s’indigne du traitement réservé aux hobos attrapés par la police : 30 jours de pénitencier pour chacun sans autre forme de procès. Ce simulacre de justice restera longtemps au travers de la gorge de London.

« La route » de Jack London est un témoignage passionnant sur la jeunesse de l’auteur et sur les États-Unis à cette époque. Le livre est traversé par l’énergie, l’audace incroyables de London. « La route » est également un formidable hymne à la liberté si chère à l’écrivain.

 

Désolations de David Vann

Irene et Gary vivent en Alaska depuis trente ans sur les rives de Skilak Lake. Ils y ont élevé leurs deux enfants : Rhoda et Mark qui sont maintenant adultes. Arrivé à ce stade de sa vie, Gary fait le point et décide de réaliser un vieux rêve : construire une simple cabane de bois pour vivre en communion avec la nature sauvage. Irene sait que les différents projets de son mari sont toujours tombés à l’eau mais elle sait aussi que refuser la cabane c’est mettre fin à leur mariage. Les regrets, l’amertume des deux époux se révèlent dès le début de la construction. Gary est insatisfait de sa vie et trouve refuge dans son idéal de retour aux sources. Irene refuse de vivre dans une cabane en bois mais ne peut supporter d’être abandonnée.

Plus l’hiver approche, plus la cabane se construit et plus la tension monte entre Irene et Gary. Rhoda assiste impuissante à l’affrontement de ses parents. Son couple part aussi à la dérive et son frère Mark a pris ses distances depuis longtemps. Tout semble lentement se déliter sous le ciel lourd de cette péninsule d’Alaska.

Après « Sukkwan Island », on retrouve la puissance de l’écriture et le pessimisme terrible de David Vann. La thématique semble la même : un retour à la vie sauvage dans un territoire inaccessible et l’affrontement de deux personnages. Mais « Désolations » est plus ample, plus complexe. Irene et Gary ne sont pas seuls sous la loupe de l’écrivain, d’autres intrigues se développent autour d’eux. Cela permet non seulement d’enrichir l’histoire mais également de donner plus d’épaisseur à Irene et Gary. Cette idée de cabane focalise tous les reproches qu’ils ont à se faire, chacun pensant l’autre responsable de la faillite de leurs vies. « Gary était le champion des regrets. Chaque jour en naissait un nouveau, et c’était peut-être ce qu’Irene aimait le moins. Leur vie entière mise en question. Le regret une chose vivante, un lac au fond de lui. » Irene ne peut affronter cette situation, elle a l’impression de revivre la séparation de ses propres parents. Elle fuit donc, elle s’enferme dans des migraines terribles et incompréhensibles pour la médecine. La douleur d’Irene augmente au fur et à mesure du livre. Elle écrase le lecteur et devient presque palpable. L’atmosphère du livre est extrêmement tendue, presque étouffante. L’écriture de David Vann nous fait ressentir tout cela avec une grande acuité. La tragédie semble inéluctable.

Comme dans son premier roman, la nature a une place essentielle dans la construction de l’intrigue. Les paysages de l’Alaska sont grandioses, imposants mais aussi hostiles. Les éléments peuvent très rapidement se déchaîner et c’est ce qui arrive au début du roman lorsque Irene et Gary chargent les rondins pour la cabane : « Alors ils continuèrent à charger et la pluie se rapprocha, une ombre blanche sur l’eau. Un rideau, une ligne de grain, mais les premières gouttes et le vent frappaient toujours en premier, invisibles, précédant tout ce qu’elle pouvait apercevoir. C’était toujours une surprise pour Irene . Ces derniers instants volés. Puis le vent se renforça, la ligne de grain s’abattit et les gouttes tombèrent, lourdes, énormes, insistantes. » David Vann se sert de la nature comme d’un révélateur de la psychologie de ses personnages. Les paysages rudes, désolés mettent Irene et Gary face à eux-mêmes, face à leurs échecs et leurs contradictions. Ils révèlent aussi leur violence.

C’est encore une fois un roman saisissant, glaçant que nous offre David Vann. Je trouve « Désolations » encore plus puissant, plus abouti que « Sukkwan Island ». C’est maintenant une certitude, David Vann est un très grand écrivain.

Un grand merci à Cryssilda et Bibliofolie, ainsi qu’aux éditions Gallmeister.

Histoires sanglantes de E. Wharton, HP Lovecraft et F. Brown

Les histoires sanglantes de ce livre sont trois récits consacrés aux vampires à des époques et dans des styles très différents.

La première nouvelle, intitulée « L’ensorcelé », a été écrite par Edith Wharton (1862-1937). Trois hommes sont convoqués chez Mrs Rutledge : Orin Bosworth, le diacre Hibben et Sylvester Brand.  L’invitation est fort curieuse car la maison des Rutledge est très isolée et peu de gens y sont invités. Mrs Rutledge est une femme distante, froide et pourtant elle a fait venir ses trois voisins pour leur demander de l’aide. Son mari serait possédé et attiré par le fantôme de Ora Brand, la fille décédée de Sylvester. Dans cette nouvelle, Edith Wharton ne parle pas clairement de vampires mais elle utilise tous les éléments du mythe. Mr Rutledge est d’une pâleur cadavérique, maigre, anémimé. « Le bon homme est malade… ça c’est sûr. Quelque chose est en train de boire sa vie jusqu’à la dernière goutte. » Même pour éliminer la revenante, les pratiques choisies sont caractéristiques : pieu dans le coeur ou balle. La nouvelle d’Edith Wharton reste très proche du mythe d’origine, elle est classique de la littérature vampirique, et plaisante à lire.

Avec Howard Philips Lovecraft (1890-1937), on progresse un peu dans le temps et sa nouvelle a une connotation très différente de celle d’Edith Wharton. Le coeur de la nouvelle est une maison maudite. Celle-ci se trouve à Providence où Edgar Allan Poe, que Lovecraft admirait, séjourna dans les années 1840. Lovecraft a lui même vécu dans cette ville et il raconte son histoire à la première personne comme s’il s’agissait d’un témoignage. Cette maison maudite effraie toute la ville, elle est abandonnée depuis longtemps et présente un aspect délabré et insalubre. Intrigués par l’histoire de la demeure, Lovecraft et son oncle médecin font des recherches. En retraçant les vies des différents propriétaires, ils se rendent compte que les gens sont morts en grand nombre dans la maison. « Mais plus troublant encore, le phénomène qui mit un terme à la location de la maison fut une série de morts dues à l’anémie et précédées de folies progressives au cours desquelles les malades essayaient d’attenter par la ruse à la vie de leurs parents en leur mordant le cou ou le poignet. » De nouveau, on retrouve les symboles classiques d’une personne sous l’emprise d’un vampire : maigreur, pâleur, volonté de mordre les autres. Là où Lovecraft diffère des récits habituels, c’est qu’il veut résoudre le mystère de cette maison par la science. Le phénomène doit et peut s’expliquer par des moyens  scientifiques. Lovecraft et son oncle vont donc s’employer à observer la demeure. Comme le dit parfaitement la mini préface précédant la nouvelle, les évènements sont d’autant plus effrayants qu’ils peuvent être expliqués par la science. Je ne connaissais pas l’oeuvre de Lovecraft et je suis très intriguée par sa démarche originale.

La dernière nouvelle, « Du sang », a été écrite par Fredric brown (1906-1972). Au XXIIème siècle, les hommes ont exterminé tous les vampires mais un couple a réussi à s’échapper. Vron et Dreena fuient dans le futur dans une machine à voyager dans le temps. Ils tentent de trouver une époque où les vampires auraient été oubliés. Cette nouvelle très courte est extrêmement drôle. Vron et Dreena vont avoir beaucoup de mal à trouver une époque où vivre.  La chute de la nouvelle est vraiment très réussie.

Ce recueil bilingue de nouvelles vampiriques réunit trois visions très différentes du mythe. J’ai trouvé très intéressant de comparer ces trois auteurs qui montrent la vigueur et l’intemporalité du vampire.

Je remercie Constance et Folio pour cette lecture sanglante !

La récompense d'une mère de Edith Wharton

 Lorsque j’ai lancé mon challenge sur Edith Wharton, c’était pour achever la lecture de ses romans. « La récompense d’une mère » était le dernier qui me restait à découvrir.

Kate Clephane réside à Nice, pas par choix, elle a échoué ici après avoir quitté son foyer new yorkais dix huit ans plus tôt. Elle avait alors fui avec un homme mais c’était un prétexte pour quitter son mari et les étouffantes obligations de sa vie. Elle avait dû également abandonner sa fille, encore bébé à l’époque. « Elle avait beau reculer et se dérober à la réalité, elle était  bien forcée de se rendre à l’évidence. Elle avait abandonné sa fille, sa fillette de trois ans. Elle l’avait fait avec horreur, avec arrachement, et en même temps avec un soulagement ineffable, parce qu’elle échappait à l’oppression de sa vie conjugale, à l’asphyxiante atmosphère d’égoïsme et d’indifférence qui émanait de John Clephane comme l’acide carbonique sort des fentes d’une cheminée. «  Kate n’avait pas passé toutes ces années seules, elle eut une histoire d’amour avec un jeune homme, Chris Fenno, qui finit par l’abandonner. Elle avait fait une croix sur son passé mais il se rappelle à elle sous la forme d’un télégramme de sa fille Anne. Celle-ci lui demande de revenir à New York saute bien entendu sur l’occasion mais bien des fantômes l’attendent là-bas.

« La récompense d’une mère » est un livre extrêmement whartonien. L’auteur y parle de ses sujets de prédilection : le destin des femmes, la cruauté de la vie et New York. Edith Wharton s’est très souvent penchée sur le sort fait aux femmes et notamment dans le cadre du mariage. Elle, qui avait divorcé, ne pouvait que parler des mariages arrangés de la haute société. Elle le fera encore dans son dernier roman « Les boucanières » mais avec une fin positive. Ici Kate ne nous expose pas les raisons qui l’ont mené à épouser John Clephane mais l’on imagine sans peine qu’il ne s’agit pas d’un mariage d’amour. Elle aura le courage de quitter son mari, de vivre en dehors de son monde. Le prix à payer est l’isolement, la solitude pesante. Mais on voit que même loin de la haute société, Kate veut retrouver un rang, une place : « On avait tremblé et pleuré, travaillé dur et fait des sacrifices; on se privait de robes, de bridge, de beurre, de bonbons et de voiture, mais peu à peu, à la faveur des « oeuvres », on s’insinuait dans la société, cette forteresse jusque là inexpugnable. » La société, ce carcan bien aimé, reste indispensable pour Kate. C’est le paradoxe du personnage, elle a voulu échappé à son monde mais les réunions mondaines lui manquent et la solitude est un fardeau trop lourd. 

Retrouver sa fille est donc inespéré pour Kate, elle revient à New York parmi ses amis et grâce à son enfant. Mais Edith Wharton est souvent bien cruelle avec ses personnages, c’était le cas de Lily Bart dans « Chez les heureux du monde » ou de la comtesse Olenska dans « Le temps de l’innocence ». Trop d’illusion, trop de volonté de s’affranchir feront d’elle des parias. Kate n’avait plus d’espoir jusqu’au télégramme de sa fille. C’est une nouvelle vie qui commence, une renaissance. La realtion avec se fille est simple, naturelle et les deux femmes deviennent vite inséparables. Malheureusement le bonheur, l’harmonie seront de courte durée. C’est le passé sous la forme de Chris Fenno qui va gâcher la joie de Kate. A la manière de Newland Archer dans « Le temps de l’innocence », Kate Clephane aura un choix impossible à faire entre sa fille et sa réputation. 

New York est très présente dans ce roman. C’est la ville que Kate a fui en même temps que son mari. L’immeuble de la 5ème avenue n’a pas bougé, le mobilier, la décoration sont intacts. Mais la ville, elle, a bien changé. Kate n’avait pas vu le temps passé. La vieille Europe n’avait pas évolué aussi vite. Dix huit ans avait passé sans que Kate n’en prenne conscience. A New York, elle sent qu’elle fait partie d’un monde révolu. Sa jeunesse a disparu et ses espérances avec. New York la ramène à la réalité et au fait que sa vie ne peut recommencer. 

Inutile de vous dire que j’ai apprécié ce court roman, Edith Wharton fait définitivement partie de mon panthéon littéraire. J’apprécie tout autant son style que ses thèmes, toujours traités avec cette amertume qui vous pince le coeur. Je remercie touts les participants à ce challengeet j’espère vous avoir fait découvrir et aimer cette grande dame de la littérature américaine.

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Louisa et Clem de Julia Glass

Louisa et Clem sont soeurs et on ne peut imaginer personnes plus différentes. Louisa est l’aînée, elle est cérébrale, se veut brillante et posée. Ses études la mèneront vers le monde de l’art contemporain et elle y réussira très bien. Clem est plus sauvage, plus rebelle et casse-cou. Rien ne semble lui faire peur et elle n’hésite pas à prendre des risques parfois démesurés. Ce sont les animaux qui l’intéressent, leur étude et leur sauvegarde. Rien de plus éloignés que des baleines, des ours et des galeries d’art contemporain !  Une certaine rivalité existe entre Louisa et Clem, les relations sont souvent tendues et compliquées. Louisa a du mal à pardonner à Clem de lui avoir volé un petit copain, elle cherche toujours à surpasser sa cadette : « (…) je veux briller davantage qu’elle, je veux être la plus sage, la plus intelligente, la plus aimée, mais je veux pouvoir garder un oeil sur elle. Elle est , après tout, irremplaçable. » Les deux soeurs sont, malgré leurs différends, toujours là l’une pour l’autre.

Julia Glass fait s’entrecroiser les destins des deux soeurs. Leur histoire nous est racontée de 1980 à 2005. Les chapitres sont consacrés à l’une ou l’autre soeur qui s’exprime à la première personne. Les chapitres sont en général espacés de quelques années. On sait toujours très rapidement à laquelle on a à faire. La narration alternée n’est pas du tout perturbante et permet de connaître profondément chacune des deux soeurs. Julia Glass nous fait partager les états d’âme, les doutes, les joies et les histoires d’amour de Louisa et Clem. Les hommes sont essentiels dans le parcours des deux femmes. Elles ont au moins une chose en commun : la difficulté à trouver un homme qui leur convient ! Je me suis d’ailleurs un peu perdue dans leurs nombreuses conquêtes et les ai trouvées un peu répétitives. Julia Glass nous installe dans une histoire confortable, dans un « ronron » mais c’est en fait pour mieux nous saisir dans l’avant-dernier chapitre. La tragédie qui frappe Louisa et Clem m’a finalement touchée et leurs destins ont pris un relief différent.

J’avais lu précédemment « Jours de juin » qui était une belle fresque parue il y a quelques années. J’ai retrouvé dans « Louisa et Clem » le style simple et fluide de Julia Glass. L’auteur approfondit ses personnages et leur relation jusqu’au drame émouvant qui clôt l’intrigue. Un livre sensible sur les liens sororaux et sur la difficulté à réellement connaître l’autre.

Merci à Babelio et aux éditions des Deux Terres.

 

 

 

Louisa et Clem par Julia Glass

Louisa et Clem

Louisa et Clem

Julia Glass

 

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