Nous sommes en 1908 à St Ferreux-sur-Cher dans une grande maison bourgeoise. Victoire est mariée à Anselme Boisvaillant depuis cinq ans. C’est un remariage pour lui. Après le décès de sa première femme, Anselme met une petite annonce dans Le chasseur français. Ce sont les parents de Victoire qui y répondent, une belle manière de caser l’une de leurs sept filles. Victoire, bien entendu, n’a pas son mot à dire, la belle situation de son prétendant ne se refuse pas. Mais au bout de cinq ans, le mariage n’est pas une réussite. Anselme travaille tous les jours, même le dimanche, ses précieux dossiers de notaire ne peuvent attendre, il semble se cacher derrière eux. Il ne comprend pas Victoire et celle-ci finit par s’ennuyer, s’étioler. Et le pire, c’est qu’aucun enfant n’est venu couronner cette union. La naissance tant attendue, tant espérée ne vient pas au grand désespoir d’Anselme et Victoire. Il faut dire que le désir n’est guère au rendez-vous chez les Boisvaillant. Anselme passe alors ses pulsions sexuelles sur la jeune bonne Céleste qui, elle non plus, n’a pas son mot à dire. Les choses vont changer pour les habitants de la propriété lorsque Céleste tombe enceinte des œuvres d’Anselme.
« Amours », le beau roman de Léonor de Récondo, parle bien entendu de l’amour mais surtout de corps et plus précisément de l’acceptation, de la libération des corps de Victoire et Céleste. Ces deux femmes, pour des raisons différentes, sont dans la négation de leurs corps. Avant le mariage, Victoire n’a jamais vu son corps nu en pied. Elle ne s’habille pas seule, le corset ne peut être serré que par une servante. Cette mode vestimentaire infantilise les femmes en plus d’entraver leur corps. Certes à Paris, Poiret lance ses robes sans corset pour libérer les silhouettes. Mais la mode est loin d’arriver jusqu’au Cher. Sans grossesse, Victoire se sent vide, inutile. Une femme n’a pour seule mission que d’enfanter comme le martèlent l’Église et l’éducation bourgeoise.
Céleste, quant à elle, est invisible et l’a toujours été. Sa mère a mis au monde de très nombreux enfants et ne fait pas la différence entre les uns et les autres. Céleste n’a pas d’identité propre. Petite paysanne, elle a de la chance d’avoir une si belle position chez les Boisvaillant. Anselme abuse d’elle mais Céleste pense que cela fait partie de sa condition de bonne. La naissance de son fils la révèle à elle-même : « Céleste, plongée dans une multitude d’émotions inconnues jusque là, réalise qu’elle a un corps. Cette découverte est purement sensorielle. Aucune idée, aucun concept de cela. Juste une certitude : ce corps est là, il embrasse la vie, la donne, l’insuffle. Il est d’une puissance vertigineuse. Ce corps toujours nié, uniquement utilisé par les corvées de la vie courantes – souvent celles des autres – prend une dimension nouvelle. » Cette naissance, le rapprochement avec Céleste, va permettre à Victoire de s’épanouir à son tour. Elle prend enfin conscience de son corps, se l’approprie et acquiert une identité.
« Amours » est un roman émouvant, tendre sur le cœur des femmes, sur le début de leur émancipation. Le style fluide, concis de Léonor de Récondo rend la lecture très plaisante et nous amène au plus près de l’âme de Victoire et Céleste.
