Nuit et jour de Virginia Woolf

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« Nuit et jour » nous permet de suivre les vies de quatre jeunes gens. Katherine Hilbery est la petite-fille d’un poète de grande renommée, elle vit avec ses parents dans la maison du grand-père. Le passé sanctifié de son ancêtre l’écrase, l’étouffe et l’empêche de définir son avenir. Elle est néanmoins promise à William Rodney, jeune homme intelligent et raffiné mais qui ne comprend pas son besoin de liberté. Ralph Denham est juriste, il se rêve artiste mais doit subvenir aux besoins des siens. Il est amoureux de Katherine ; dès leur première rencontre il est ébloui par la jeune femme. Ralph et Katherine ont une amie en commun, chez laquelle ils se rencontrent parfois : Mary Datchet, indépendante et moderne, elle travaille pour la reconnaissance du droit de vote des femmes. Ces quatre-là vont se croiser, discuter abondamment, s’aimer, se séparer, se chercher dans les rues de Londres, ville symbole de la modernité en marche.

« Nuit et jour » est le deuxième roman de Virginia Woolf. Son titre reflète parfaitement une des problématiques du livre : l’entre-deux. A l’instar de « Au temps du roi Edouard » de Vita Sackville-West, les quatre personnages évoluent dans un monde entre deux périodes. L’époque victorienne n’est pas loin, son esprit imprègne encore les mentalités. On le sent bien à travers le personnage de Rodney qui imagine Katherine comme une femme au foyer, heureuse dans son intérieur. Malgré leurs envies de liberté, Mary et Katherine sont d’ailleurs elles-mêmes en quête d’un mari. Les temps et les mentalités évoluent lentement, l’indépendance des femmes sera encore longue à acquérir et à intégrer dans les modes de pensée.  Les quatre personnages sont eux-mêmes dans un moment d’incertitude, de choix pour la suite de leurs vies. Ralph va-t-il choisir la littérature ? Katherine va-t-elle choisir d’épouser Rodney ?

Les personnages vivent les interrogations et les vicissitudes de l’amour. On pense bien entendu à Marcel Proust et aux valses-hésitations du narrateur face à Albertine. Katherine est celle qui incarne le plus complètement ces tourments, ces doutes. Elle semble perpétuellement remettre ses sentiments en question, elle les dissèque longuement, stérilement souvent. Son caractère entreprenant, scientifique, indépendant semble s’opposer à toute forme d’attachement et pourtant…

« Nuit et jour » est un roman plus classique formellement que ce que Virginia Woolf produira par la suite. Mais ce qui est déjà très présent est le flux de conscience des personnages.  Virginia Woolf souligne déjà ainsi que l’on ne peut jamais connaître l’autre. La personne en face de nous restera toujours impénétrable, insaisissable. Les incompréhensions entre Ralph et Katherine naissent de ce constat, de ce doute permanent sur les sentiments d’autrui.

Un autre thème, récurrent dans l’œuvre de l’auteur, est  très présent dans ce roman. Il s’agit  de l’eau et des métaphores autour de cet élément. Les personnages évoluent beaucoup dans les rues de Londres, se promènent le long de la Tamise dont le flot permanent les accompagne. Un passage splendide dans la dernière partie du livre où Katherine cherche Ralph désespérément dans la ville allie les symboles aquatiques à ceux de la modernité en pleine ébullition : « Le large flot des camionnettes et des voitures descendait majestueusement Kingsway ; une marée humaine ruisselait de parte et d’autre sur les trottoirs. Fascinée, elle resta à l’angle de la rue. Un grondement puissant remplissait ses oreilles. Ce tumulte mouvant avait la fascination indicible de la vie s’écoulant sans relâche avec un but qui, en cet instant, lui sembla le but même de la vie. »

Malgré une deuxième partie moins réussie due à la disparition presque totale de Mary Datchet, « Nuit et jour » est un très beau roman sur les errances de l’amour, le passage d’un monde à un autre aussi bien personnellement que sociologiquement. Un roman où frémit l’immense talent de Virginia Woolf qui s’affirmera dans ses romans suivants.

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Lundi ou mardi de Viriginia Woolf

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« Je veux penser paisiblement, calmement, avec tout l’espace dont je peux disposer, sans jamais être interrompue, sans jamais avoir à me lever de mon fauteuil, pouvoir passer facilement d’une chose à une autre, sans ressentir la moindre hostilité, sans rencontrer le moindre obstacle. Je veux couler de plus en plus profond, loin de la surface avec ses faits brutalement séparés. » Le résultat de cette pensée libérée est ce petit recueil de huit nouvelles. Virginia Woolf y laisse s’exprimer son flot de pensées, sa fantaisie, sa recherche littéraire. « Lundi ou mardi » fut publié en avril 1921 et chacun des textes qui le composent est un petit univers en soi marqué par les impressions, les sensations. Les huit textes sont très représentatifs du travail de Virginia Woolf.

« Une société » évoque la misogynie de la société anglaise de l’époque et le peu de femmes écrivains ou peintres sur un ton drolatique. « Un roman non écrit » place deux femmes dans un wagon de train. L’une d’elles tente de deviner la vie de l’autre à travers les traits de son visage, ses vêtements, ses attitudes. « T’ai-je bien lue ? Mais le visage humain – le visage humain au-dessus de la page de caractères imprimés la plus dense contient plus, dissimule plus. » Dans « La marque sur le mur », l’esprit divague, s’évade à partir de l’observation d’une tâche sur un mur. Les pensées passent d’un sujet à l’autre en continu.

Mon texte préféré est « Kew Gardens ». L’auteur choisit de se fixer sur une plate-bande du jardin comme on placerait une caméra que l’on laisserait tourner. Elle y observe ce qui se passe dans la plate-bande (fleurs, insectes) et autour (des gens se promènent, discutent). « Comme il faisait chaud ! Si chaud que même la grive avait choisi de sautiller, comme un oiseau mécanique, à l’ombre des fleurs, avec de longs arrêts entre deux mouvements ; au lieu d’errer sans but, les papillons blancs dansaient l’un au-dessus de l’autre, faisant de leurs éclats blancs le contour d’une colonne de marbre effondrée au-dessus des fleurs les plus hautes ; les verrières de la palmeraie brillaient comme si tout un marché rempli d’ombrelles d’un vert éclatant avait ouvert sous le soleil ; et dans le ronronnement d’un aéroplane, la voix du ciel d’été soufflait son âme farouche. »

« Lundi ou mardi » permet de mesurer toute l’audace littéraire de Virginia Woolf, sa recherche permanente pour exprimer les sensations qui peuplent nos esprits. Se dégage de ces huit textes une délicate et sensible poésie.

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Lectures intimes de Virginia Woolf

Lectures intimes

« Lectures intimes » regroupe des articles publiés dans divers journaux comme Vogue ou The New Republic et qui furent ensuite édités dans les tomes de « The common reader ». Ce recueil témoigne de la passion pour la lecture chez Virginia Woolf. Les articles peuvent être divisés en deux grands thèmes : les écrivains et ce qu’est la littérature.

Virginia évoque principalement des écrivains anglo-saxons. Nombres d’entre eux sont des femmes dont elle loue l’indépendance et la liberté. Dans le panthéon de Virginia Woolf, on rencontre Jane Austen qui la séduit par l’élégance de sa langue et la perfection de son goût ; Charlotte et Emily Brontë aux caractères indomptables et féroces ; George Eliot qui a su faire apprécier ses romans au-delà des conventions et des obstacles liés à son sexe ou encore Katherine Mansfield la plus grande nouvelliste du Royaume-Uni. Les écrivains masculins ne sont pas négligés avec George Meredith et Thomas Hardy qui renouvellent l’art du roman ; Joseph Conrad et ses palpitants récits d’aventure ;  DH Lawrence et sa justesse de trait ; De Quincey et sa prose musicale ; Henry James et son parfum du passé. Je ne résiste pas à l’envie de vous citer un passage magnifique sur l’art de mon cher Henry : « Le vrai élément de Henry James, c’est la mémoire. La douce lumière qui nimbe le passé, la beauté qui inonde même les petites silhouettes les plus banales de l’époque, l’ombre dans laquelle le détail de tant de choses se détache alors que l’éclat du jour les effacerait, la profondeur, la richesse, le calme, l’humour de tout le spectacle, tout cela semble avoir composé son climat naturel, son humeur constante. C’est le climat de toutes ses histoires dans lesquelles la vieille Europe sert d’arrière-plan à la jeune Amérique. C’est le clair-obscur à travers lequel il voit si bien et si loin. » Se rajoutent à la fine fleur de la littérature anglaise, deux écrivains français : Montaigne et sa passion de vivre et Mme de Sévigné la grande épistolière.

Face à ces illustres écrivains sont présentés des articles plus généraux portant sur la littérature : la pertinence du roman, de la biographie et de l’essai au début du 20ème siècle, la possibilité pour les femmes d’écrire ou d’exercer un métier grâce à une plus grande indépendance (« Vous avez gagné des chambres à vous dans la maison occupée exclusivement jusqu’ici par les hommes »), l’écrivain et la satisfaction de son public, sa haute estime pour l’art du roman.

Ce qui ressort de ces articles est le formidable enthousiasme de Virginia Woolf, sa passion infinie pour les livres et les écrivains. Elle nous donne envie de les découvrir, d’explorer cet art merveilleux qu’est le roman. Ses admirations, ses avis tranchés nous parlent également d’elle, de son art et de son exigence littéraire. Un passage me semble parfaitement définir l’écriture de Virginia Woolf et sa vie entièrement dédiée à sa passion pour la littérature : « Pour survive, chaque phrase doit avoir en son cœur une petite étincelle et celle-ci, le romancier doit la tirer du feu avec ses mains quel que soit le risque encouru. Sa situation est donc précaire. Il doit s’exposer à la vie, risquer d’être embarqué fort loin et trompé par sa fausseté ; il doit lui prendre son trésor et la débarrasser de ses scories. Mais, à un certain moment, il doit abandonner la compagnie et se retirer, seul, dans cette chambre mystérieuse où son corps s’endurcit et se place en dehors du temps par des transformations qui, tout en échappant au critique, exercent sur lui une fascination profonde. « 

Un dur métier que celui d’écrivain, magnifié dans ce recueil par l’immense talent de Virginia Woolf.

Un grand merci aux éditions Robert-Laffont.