Loin de la foule déchaînée de Thomas Hardy

Ayant beaucoup apprécié « Tamara Drewe » de Posy Simmons et son adaptation par Stephen Frears, j’ai voulu remonter à l’oeuvre qui inspira les deux premières : « Loin de la foule déchaînée » de Thomas Hardy.

Gabriel Oak est berger à Norcombe. Il possède quelques moutons et espère prospérer afin de devenir propriétaire de sa propre ferme. C’est à Norcombe qu’il rencontre pour la première fois Barbara (Bethsheba en v.o.) Everdene. Il tombe éperdument amoureux d’elle et lui propose de l’épouser. La fière jeune femme refuse, espérant un parti plus enviable qu’un simple berger. Le destin frappe malheureusement Gabriel qui perd tout son troupeau et devient un pauvre hère. Cherchant du travail dans la campagne du Wessex, il finit à Weatherbury où il retrouve Barbara. Mais celle-ci a beaucoup changé. Ayant hérité de tous les biens de son oncle fortuné, elle est à la tête d’un important domaine et elle embauche Gabriel pour s’occuper de ses bêtes. Le berger n’a plus du tout le même rang que la jeune femme et se voit dans l’obligation de cacher son amour. D’ailleurs Barbara est rapidement courtisée par deux autres hommes.

Dans cette tranquille campagne du Wessex, l’amour fait des ravages. Trois hommes sont en lice pour conquérir le coeur de Barbara : Gabriel Oak, Boldwood le propriétaire terrien et le sergent Francis Troy. Tous trois souffriront en raison de leurs sentiments. Gabriel doit garder son amour secret en raison de son niveau social. Il sert fidèlement Barbara malgré son dédain pour les autres prétendants. Gabriel est la constance même et porte bien son nom (oak = chêne). Boldwood est au départ un homme froid et parfaitement maître de ses émotions. Mais un simple petit jeu lui fait perdre la tête pour Barbara. Ce grand fermier est rongé par cet amour, obnubilé par notre héroïne. Boldwood scellera le destin de tous par un acte de violence terrible. Quant au sergent Troy, il séduit facilement Barbara grâce à sa beauté et sa prestance. C’est avec lui qu’elle se marie mais elle fait erreur car Troy n’est pas amoureux d’elle.

Malgré leurs défauts, le lecteur est en empathie avec chacun des personnages. Thomas Hardy a fait en sorte que chacun, à un moment ou à un autre, nous inspire de la sympathie voire de la pitié. C’est le cas pour deux des hommes que l’on peut facilement opposer : Gabriel Oak et le sergent Troy. « Les défauts de Troy étaient soigneusement dissimulés et seul, le beau côté de son caractère paraissait à la surface, tout au contraire de l’honnête Gabriel Oak, dont les défauts sautaient aux yeux et les vertus étaient enfouies comme le métal dans une mine. » Troy est un personnage qui semble futile, aimant s’amuser et rapidement on l’imagine inconstant. Il est facile de détester Troy qui ravit Barbara au nez et à la barbe du fidèle Gabriel. Mais chez Thomas Hardy les choses ne sont jamais aussi tranchées. Troy est en réalité un amoureux transi, il est épris d’une jeune femme nommée Fanny Robin qu’il croyait avoir perdue.  On éprouve beaucoup de pitié pour Troy éperdu de douleur à l’annonce de la mort de sa bien-aimée. Nos sentiments sont également changeants à propos de Gabriel. Notre sympathie lui est acquise dès les premières pages. C’est un homme intègre, consciencieux et solide. Mais il est aussi rustre, timide et on aimerait le voir plus combatif. On désespère de le voir faire le premier pas vers Barbara ! Le talent de fin psychologue de Thomas Hardy est vraiment éclatant dans « Loin de la foule déchaînée ».

Enfin j’aimerais souligner l’importance de la nature chez Hardy. L’homme fait partie d’un tout, la nature l’englobe, sa beauté et sa puissance sont saisissantes. Elle est aussi le reflet des humeurs des personnages et accentue bien souvent leur terrible solitude. A l’image de nos amoureux, la nature apparaît désolée : « Le marais et la lande ne se couvraient du blanc tapis que pour paraître plus désolés encore. Les nuages étaient singulièrement bas  ; on eût dit qu’ils formaient la voûte d’une grande caverne sombre et, comme ils paraissaient se rapprocher de plus en plus de la terre, on était instinctivement porté à croire que la neige répandue sur le sol et celle qui se trouvait encore dans les nuages allaient bientôt s’unir sans laisser le moindre espace d’air. »

Pas étonnant que « Tamara Drewe » soit réussie avec une telle source d’inspiration ! Encore une fois, j’ai été séduite par Thomas Hardy. « Loin de la foule déchaînée » est une oeuvre moins tragique que « Jude l’obscur » mais elle est tout aussi riche et complexe. Hardy y fait magnifiquement l’apologie de la patience, de l’abnégation face à la passion dévorante.

Pour ceux qui liraient cette oeuvre en version française dans la version des éditions du Mercure de France, surtout ne lisez pas la quatrième de couverture ! Toute la trame du roman y est racontée et cela m’a fortement gâché la fin de ma lecture.

Une info de dernière minute : les excellentes éditions Sillages vont très bientôt faire paraître une nouvelle traduction de « Loin de la foule déchaînée ».

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14 réflexions sur “Loin de la foule déchaînée de Thomas Hardy

  1. Evidemment je l’ai lu (il ya si longtemps) mais, tiens, j’aimerais le relire (je pense l’avoir à la maison d’ailleurs, avec plusieurs autres)

  2. Je n’ai jamais lu Tamara Drewe (ni Hardy d’ailleurs) et ton billet me donne vraiment envie de combler cette lacune. Je note précieusement.

  3. J’avais énormément aimé ce livre, ce qui m’a permis de découvrir ensuite Tamara Drewe. Je ne suis pas surprise que tu aies accroché ;o)

  4. Attends, je cherche les liens avec Tamara Drewe et j’ai quand même du mal, là! Barbara c’est Tamara?? Bon, je pense que je vais alle rme coucher, moi… suis tout mêlée!!!

  5. @Dominique : Je te conseille aussi d’attendre la nouvelle traduction, je vais moi-même le relire car je me méfie un peu des vieilles traductions. Je trouve déjà que lorsque les noms des héros sont modifiés, ce n’est pas bon signe !!

    @Keisha : Je suis contente de t’avoir donné envie de le relire ! C’est toujours un grand bonheur de lire Thomas Hardy, je suis devenue une grande fan en très peu de temps !

    @Zarline : Je te conseille bien évidemment la lecture des deux, j’aime beaucoup le travail de Posy Simmonds et bien entendu Thomas Hardy est un grand auteur.

    @Lilly : Tu commences à bien connaître me goûts, c’est vrai qu’avant de découvrir Thomas Hardy je savais que j’allais l’aimer ! C’est vraiment un très beau livre et l’adaptation moderne de Posy Simmonds est très plaisante.Je trouve très original ce qu’elle fait, je suis en train de lire « Gemma Bovery » et j’adore aussi !

    @Karine:) : 🙂 Oui Barbara c’est Tamara, elles ont toutes deux en commun le fait d’avoir trois courtisans, de revenir là où leurs familles étaient implantées et d’être devenues d’une beauté éblouissante. Bon c’est un résumé parce qu’il doit y avoir encore plus de rapprochements à faire.

  6. Je m’étais promis de lire Loin de la foule déchaînée après avoir vu Tamara Drew, mais ton billet me convainc encore plus ! Et puis, ça serait une bonne manière de faire la paix avec Thomas Hardy…

  7. Grâce à tamara Drewe, j’ai eu envie de découvrir cette oeuvre… il attendra un peu (mais pas trop j’espère) car j’ai la BD de Posy simmonds à lire avant ! Pfuit ! je ne m’en sors pas ! (Mais aussi, pourquoi suis-je si faible !?)

  8. @Céline : C’est une bonne idée de le lire après Tamara mais attends la nouvelle traduction, je pense qu’elle sera bien meilleure que celle du Mercure de france qui date un peu.

    @Maggie : Tu n’es pas à blâmer, je suis aussi faible que toi !!! Mais effectivement c’est sympa de lire le livre de Thomas Hardy après la BD. Pour te permettre de souffler, je ne peux que te conseiller d’attendre la nouvelle traduction des éditions Sillages…qui n’est pas encore sortie ! Donc tu vois, en définitive il n’y pas a d’urgence !

  9. C’est ta lecture dans le cadre des frogs de novembre ? je viens de lire « l’homme démasqué » comme je te l’ai dit et pense enchaîner sur un deuxième, mais j’hésitais à publier mon billet de suite… si je me décide tu m’auras donné un bon prétexte 🙂 et peut-être va-t-on du coup motiver les troupes pour la lecture mensuelle ^^

  10. @Lou : En fait, ce n’est pas ma lecture pour décembre puisque je l’ai lu depuis 2 mois !! Je suis supposée lire « Remèdes désespérés » avec Isabelle mais je n’ai toujours pas fini « Les maîtres de Glenmarkie »…ça va commencer à être juste pour dimanche !! Mais comme j’ai lu deux Thomas Hardy en 2 mois, je pense que ce n’est pas grave si je n’ai pas terminé !!

  11. Super billet! Il existe désormais une édition présentant l’affiche du film chez Archipoche. Elle est très belle! Je suis en pleine lecture. Je dévore le roman et je vais également voir le film tirée de l’oeuvre dès ce soir à Caen en version originale. Bref je suis déjà accro! Espérons que le film soit digne de ce chef-d’oeuvre! A bientôt sur nos blogs respectifs!

    • Je préfère acheter la version des éditions Sillages, je n’ai pas confiance en Archi poche. Le film est très classique, très honnête. Et j’ai bien aimé les deux acteurs.

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