Un crime de Georges Bernanos

A Mégère, les habitants attendent l’arrivée de leur nouveau curé. Celui-ci se fait désirer, il arrive pendant la nuit dans sa nouvelle demeure perdue au fin fond des Alpes. Cette première nuit est mouvementée. Le curé de Mégère se réveille en sursaut après avoir entendu un claquement, comme un coup de pistolet. Il donne l’alerte au village et les recherches commencent aux alentours de la maison du prêtre. C’est dans le parc du château qu’est découvert le corps d’un jeune homme. Encore en vie au moment des recherches, il ne tardera pas à trépasser. Le maire se rend alors au château pour savoir si les habitantes, une dame et ses deux domestiques, ont entendu quelque chose. C’est l’horreur et l’effroi qui les attendent à l’intérieur. La vieille dame a été assassinée. Les notables du village, le maire, le procureur et le curé, tentent d’élucider ce double meurtre. L’héritière, arrière-petite-nièce du mari de la morte, est-elle mêlée à ce terrible crime ?

En 1934, Georges Bernanos a des soucis financiers. Pour renflouer ses caisses, il s’attèle à l’écriture d’un roman policier. A l’époque, comme le précise la postface, Georges Simenon donne ses lettres de noblesse à ce genre populaire. Mais Georges Bernanos ne peut s’empêcher de faire du Bernanos et les thématiques de l’auteur sont bien présentes dans « Un crime ». L’intrigue se déroule dans un village reculé des Alpes, loin de la civilisation. La nature y est âpre, rude et hostile : « Le ciel s’était couvert de nouveau bien que, par chaque brèche un moment ouverte au flanc des brumes, le soleil lançât un bref rayon oblique qui semblait courir d’une extrémité à l’autre de l’immense paysage, ainsi que l’éclair d’un phare. Alors une pluie rageuse crépitait comme une grêle sur les vitres, et s’éloignait de lui. » La nature écrase les hommes chez Bernanos.

C’est dans ce cadre pesant qu’arrive le nouveau curé de Mégère. Comme dans « Le journal d’un curé de campagne » et « Sous le soleil de Satan », il est le personnage principal de ce livre. Comme dans le premier roman, le prêtre est jeune, sans expérience et semble trop sensible pour la rudesse du pays. Mais c’est également un personnage mystérieux, avare de mots et de confidences. Le procureur essaie de se rapprocher du curé et de percer le secret que celui-ci semble cacher.

A travers les deux meurtres, Bernanos évoque également la bassesse de l’être humain. Dans « Le journal d’un curé de campagne », le héros se heurte à l’hostilité, à la lâcheté des villageois. Ici c’est le crime qui montre la noirceur de l’âme humaine. Le procureur évoque la nature du meurtre et de l’homme : « Le crime est rare ; je veux dire le crime qualifié, authentique, tombant sous le coup de la loi. Les hommes se détruisent par des moyens qui leur ressemblent, médiocres comme eux. Ils s’usent sournoisement. Et les crimes d’usure, monsieur, ça ne regarde pas les juges ! » Le pessimisme de Georges Bernanos est bien à l’oeuvre dans « Un crime ».

Et ce sont peut-être les pessimistes qui écrivent les plus grands romans noirs. Car ne nous y trompons pas, « Un crime » est bel et bien un roman policier. C’est une intrigue époustouflante qu’a construite Georges Bernanos. Le lecteur est tenu en haleine jusqu’à la dernière page du livre. Il y a bien un assassin à débusquer et c’est d’ailleurs lui qui nous révèle le fin mot de l’histoire. Je dois reconnaître avoir dû relire le dernier chapitre pour assembler les pièces du puzzle. La fin choisie par l’auteur est totalement surprenante et originale. Et pourtant Bernanos sème des petits cailloux tout le long du récit, nous donne des indices. Le livre terminé, j’ai relu de nombreux passages pour me rendre compte à quel point Bernanos m’avait roulée dans la farine ! L’auteur nous offre une belle énigme à résoudre, il ne bâcle pas sa révélation finale. On sent à travers cela toute l’exigence et la qualité d’un grand écrivain.

« Un crime » est non seulement un bon Bernanos mais également un grand roman noir. Je me suis régalée avec cette intrigue complexe et le style fabuleux de Georges Bernanos.

Un grand merci à Denis et aux éditions Phébus pour cette réédition.

11 réflexions sur “Un crime de Georges Bernanos

  1. je retrouve en te lisant tout mon plaisir à lire ce livre, quand on pense que c’était un roman « alimentaire » on est stupéfait car la construction est superbe, les personnages ambigus à souhait un roman que j’ai beaucoup aimé

  2. Celui me tente bien car sous le soleil de satan m’est tombé des mains (jai dû mettre 2 mois pour le lire) et j’ai un curé de campagne dans ma PAL…). Ton billet est vraiment alléchant… et puis les polars noirs c’est pour moi …

  3. @Dominique : Le roman alimentaire a du bon ! Sans ce problème d’argent, je ne pense pas que Bernanos se serait essayé au roman noir. C’est là que l’on reconnaît les grands écrivains qui sont toujours exigeants dans leur travail quelqu’en soit la raison de départ. C’est un très, très bon roman dont la fin m’a épaté.

    @Bene : Entièrement d’accord avec toi, les éditions Phébus sont excellentes et toujours pourvoyeuses de grands moments de lecture. Tous leurs livres sont de qualité. Je ne connaissais pas ce Bernanos avant cette réédition et c’est vraiment un régal.

    @Keisha : Oui mais quand il s’agit d’un grand livre, on ne peut qu’être d’accord !!!

    @Maggie : Je n’ai pas encore lu « Sous le soleil de Satan » mais j’avais beaucoup aimé « Le journal d’un curé de campagne ». Celui-ci est vraiment excellent, comme je le dis dans mon billet tu y trouveras tout l’art de Bernanos et en plus un vrai roman noir à la fin surprenante.

  4. @Emmanuel : Tant mieux si je t’ai convaincu, c’est le but de ce blog d’augmenter les PAL des autres !!! Franchement c’est un livre excellent, j’ai été épatée pour l’intelligence de la construction. Si tu le lis, tu me diras ce que tu penses de la fin.

  5. Ca y est Martine ! J’ai lu Un crime que ta critique m’avais donné envie de découvrir et je n’ai assurément pas été déçu. Merci pour ce bon moment littéraire.

  6. Bernanos en parlant de sa vie disait « J’ai mené alors, non pas une chienne de vie, mais une vie de chien ». Il était toujours épris de grandeur et de liberté. Il s’inspiriait fortement du Peguy, qu’il a très souvent évoqué dans ses œuvres. Je suis un grand fan de Sous le Soleil de Satan et de l’abbé Donissan. J’adore Bernanos. Merci bien pour ton avis, je vais lire Un Crime encore une fois :)Cordialement, Ch.

    • @Christine : C’est un auteur vraiment très intéressant, il est dommage qu’il ne soit pas mieux connu. Ces romans sont toujours très profond, empreint d’une belle spiritualité.

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