Une photo, quelques mots (157ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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©Marion Pluss

Sentir le vent s’engouffrer de plus en plus dans mon casque. Sentir la pluie me fouetter le visage. Sentir le soleil chauffer à blanc le réservoir du moteur. Sentir la morsure du froid au petit matin. Sentir l’immensité de l’horizon, des possibles directions.

Pouvoir aller n’importe où, n’importe quand. Voilà ce qui mène ma vie depuis trente ans. Ce sentiment de liberté me guide. J’enfourche ma bécane et le hasard m’emporte dans de nouveaux endroits. J’y trouve de petits boulots qui me permettent de vivre et d’entretenir ma moto. J’en ai vu des paysages, j’en ai croisé des gens. Assis sur ma Harley, J’ai vu défiler tous les continents.

Aujourd’hui, j’ai cinquante ans et qu’est ce que que je vais faire ? Je fatigue. Les longs trajets en moto commencent à devenir difficiles. Mes articulations ne suivent plus, j’ai le dos en compote. J’ai du mal à trouver des jobs d’appoint. Mon âge commence à se voir, je ne suis plus aussi dynamique. Mais si j’arrête, je fais quoi ? J’ai tout sacrifié à mon envie d’échapper au train-train quotidien, à mon impossibilité à supporter des horaires, un patron. Aucune attache, aucune famille, j’ai fait table rase des sentiments. Personne ne m’attend nulle part.

Voyez avec qui je fête mon anniversaire : Patrice, un biker de longue date comme moi. Je le croise régulièrement sur les routes. On picole ensemble jusqu’à plus soif. Lui aussi commence à vieillir, à ne plus avoir un sou en poche. Je le vois bien finir sous les ponts cet arsouille. Regardez-le, il est bien content de m’avoir trouvé pour se saouler ! Il va s’accrocher à moi jusqu’à ce qu’il roule sous la table et s’y endorme. Je pourrais en rire si ce n’était pas si pathétique et si je n’avais pas l’impression de me voir en Patrice.

Un motard de 20 ans, ça fait rêver, ça titille l’imaginaire, ça apporte un souffle de liberté, de fraîcheur. À 50 ans, ça fait juste de la peine, ça frôle le ridicule avec le blouson en cuir fatigué, les tatouages qui ne ressemblent plus à rien sur la peau distendue, les quintes de toux à cause de l’abus de clopes et le ventre gras, flasque à cause de la bière. Je ne ressemble à rien et je ne possède rien en dehors de ma bécane. Pitoyable. Je me sens juste seul et parfaitement pitoyable.

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Une photo, quelques mots (156ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

funchal© Leiloona

Un paysage idéal. Un temps parfait. Les nuages qui parsèment le ciel ne font que rendre supportable la force du soleil à son zénith. Nous sommes entourés d’eau, loin de tout, en plein océan Atlantique. La mer, étale, semble s’accorder parfaitement à notre besoin de repos. C’est Charlotte qui a choisi la destination : dépaysante et ensoleillée pour nos vacances de février. De la chaleur pour laisser derrière nous le long hiver parisien.

Elle pensait sincèrement que ça nous ferait du bien, que tout n’était qu’une question de fatigue. Et moi, lâchement, j’ai accepté de la suivre. Je savais pourtant très bien que l’air marin de Madère ne changerait rien. Je le savais, et pourtant je suis ici. Mon incapacité chronique à déplaire, à prendre des décisions tranchées m’ont amené ici.

Cela fait cinq ans que Charlotte et moi sommes ensemble. Cinq ans pendant lesquels nous sommes entrés dans le monde des adultes, où nos vies professionnelles se sont construites, réalisées. J’ai monté ma propre boîte de service à domicile. J’y consacre beaucoup de temps, beaucoup d’énergie. Charlotte m’a toujours soutenu, jusqu’à ce qu’elle trouve que je ne lui accordais plus assez de temps. Depuis plusieurs mois, tous mes week-ends sont effectivement pris par mon entreprise. Non que je sois dévoré par l’ambition, non, je l’ai déjà dit je suis lâche. Voilà des mois que je cherche la façon dont je pourrais annoncer à Charlotte que je la quitte. Il n’y a pourtant pas de belle rupture, c’est forcément brutal, triste, blessant. Mais je me défile, me carapate dans mon travail. Charlotte n’y est pour rien. L’amour s’en est allé, le désir s’est retiré comme les vagues à marée basse. Rien ne réussit à le faire revenir. J’évite les contacts le plus possible, repousse les soirées en tête-à-tête, je trouve des excuses, m’invente des impératifs.

Là, Charlotte m’a coincé avec son voyage surprise. Je n’ai pas su esquiver. Et maintenant, il va falloir que je lui dise dans ce cadre idyllique, que je lui gâche son voyage. Je me suis assez joué d’elle. Aussi, je lui ai donné rendez-vous ici, au bout de la terre. Sur ce chemin de ronde désert et paisible. Son désarroi ne sera un spectacle pour personne.

Charlotte arrive, lumineuse, le teint hâlé, tellement comblée par le paysage. Elle ne se doute de rien. Dans quelques instants, je vais devoir lui briser le cœur, réduire à néant ses projets, ses rêves. Mais je lui dois la vérité cette fois.

– Cet endroit est splendide !

– Oui, c’est vrai. Charlotte, il faut que je te parle.

– Moi aussi ! J’ai quelque chose d’important à t’annoncer !

– Ah… mais…

– Je suis enceinte !

– …

– C’était pour t’annoncer cette grande nouvelle que j’ai organisé ce voyage. Tu ne dis rien ? Tu n’es pas heureux ?

– Euh… si, si, bien sûr, c’est formidable.

– Mais je ne t’ai pas laissé parler. Qu’est-ce que tu voulais me dire ?

– Je voulais… je… non, en fait, rien, rien d’important.

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Une photo, quelques mots (155ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

Résumé des épisodes précédents : Après s’être débarrassé de sa femme grâce à son petit bateau  de plaisance (atelier d’écriture n°153), Henry Wilson revenait vivre dans sa chère ville de New York. Mais la vie avec June étant pleine de surprises, il avait été obligé à 64 ans de se remettre à travailler… comme gardien d’immeuble, lui que se rêvait journaliste au New Yorker. Une retraite pas aussi paisible qu’il l’espérait…(atelier d’écriture n°154)

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© Romaric Cazaux

Qu’est-ce qu’ils font ces flics ? Qu’est-ce qu’ils me veulent ? Pourquoi restent-ils là ? Ils complotent encore contre moi. Pas la peine de vous torturer les méninges, je suis plus malin que vous. Vous n’avez aucune preuve contre moi. Vous n’avez même pas retrouvé le corps de June ! Ils pensent que je vais craquer sous la pression, qu’en m’espionnant continuellement, je vais finir par avouer. C’est mal connaître Henry Wilson ! Je le vois leur manège. Ce matin encore, un flic était devant mon immeuble. Il faisait semblant de s’occuper de la circulation. Mais moi, je sais qu’il était là pour moi. Ils sont après moi depuis des semaines.

Comment je le sais ? C’est June qui me l’a dit. Elle n’arrête pas de me parler, de me railler. Elle dit que sa mort ne restera pas impunie, que je ne vais pas m’en sortir à si bon compte, qu’elle travaille depuis l’au-delà pour que les flics m’attrapent. Fous-moi la paix June ! Je ne t’ai pas tuée pour que tu continues à me pourrir la vie. Vas-tu te taire à la fin ? Et ce rire… ce rire démoniaque m’est insupportable.

Il faut que je rentre. Chez moi, je serai à l’abri. Ils ne peuvent rien contre moi. Là-haut, dans ma chambre, je ne crains rien, je suis bien caché. Même l’ascenseur de l’immeuble ne va pas jusqu’à ma soupente. J’y suis incognito. Personne n’ose parler au vieux fou qui marmonne tout seul. Je les vois leurs regards en biais lorsque je les croise, leurs airs dégoûtés par mon allure. Mon odeur les fait frémir. J’ai arrêté de me laver pour qu’ils s’éloignent tous ! Je suis sûr que la police a placé des espions dans l’immeuble. Ils ne m’auront pas. Jamais !

Je vais bien me calfeutrer, mettre mes meubles derrière la porte. Je ne vais pas faire de bruit. Personne ne saura que je suis là. Les flics ne me retrouveront pas. Si seulement June pouvait la fermer. Elle m’assomme, me donne mal à la tête. J’ai envie de me percer les tympans pour que ça cesse. Sa voix remplit toute la pièce, elle empoisonne mon oxygène. J’ai besoin d’air. Je m’asphyxie.

Vite ouvrir la fenêtre. L’air frais de février me fait du bien. Tout est calme au dehors. Encore une fois, la neige étouffe les sons de la ville. Comme il serait agréable de s’allonger en bas sur le trottoir, dans l’épaisse couche de neige. June n’a jamais aimé la neige. Le froid réussirait peut-être à la faire taire. Je veux juste un moment de paix, juste un instant de silence. Le trottoir en bas m’appelle. Il suffit juste de sauter, de plonger dans le vide pour ne plus l’entendre. Juste un petit effort Henry. Dans quelques secondes, ce sera le calme absolu. Enfin.

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Une photo, quelques mots (154ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

m_399764325_0© Romaric Cazaux

La neige était tombée sans discontinuer depuis une semaine. Recouverte d’un épais manteau blanc, la ville semblait différente. Plus silencieuse, plus calme. Le pont de Brooklyn avait été fermé à la circulation. Central Park s’était transformé en patinoire géante. Les bonhommes de neige fleurissaient sur les trottoirs. Henry avait toujours aimé cette atmosphère particulière due à la neige, le rythme de la ville se ralentissait, les enfants répandaient leur bonne humeur dans les rues. La neige lui avait manqué à Naples.

Après le décès « accidentel » de sa femme, Henry avait eu envie de revenir à New York. Sa ville. Celle qu’il n’avait quittée que pour satisfaire les désirs de June. Voilà quatre ans que les évènements s’étaient déroulés. Il avait pu fuir Naples rapidement. La marina, son bateau, sa maison, trop d’endroits qui lui rappelaient June et sa mort prématurée. Il avait parfaitement joué son rôle de veuf éploré. Aucun soupçon n’avait plané au-dessus de lui. Son plan avait fonctionné à merveille, sa vie allait pouvoir recommencer.

Ce que Henry ne savait pas alors, c’est que June n’avait pas fini de lui gâcher l’existence. Une fois installé à New York, il avait découvert qu’il était totalement fauché. June avait toujours eu la main sur leur compte en banque. Henry se préoccupait peu des chiffres. Il préférait les livres, rêvasser en mer, écrire ses articles loin des contingences matérielles. June avait tout dépensé en vêtements, maquillage, botox et décoration intérieure. Elle avait même hypothéqué la maison ! Henry n’avait non seulement plus un sou vaillant mais il devait de l’argent à ses créanciers. Il n’avait bien évidemment pas mis assez d’argent de côté, son fonds de pension faisait pâle figure face à ses dettes. Et ce n’était pas ses deux filles qui allaient l’aider. Il n’avait de leurs nouvelles qu’une fois par an pour la nouvelle année. Ils n’avaient d’ailleurs pas grand-chose à se dire.

Il avait bien essayé de proposer ses services à des journaux. Mais son âge était rédhibitoire. Et il faut être honnête, sa carrière au Naples Daily News n’impressionnait personne à New York. Il fallait pourtant qu’il trouve du travail. Lui qui pensait finir ses jours paisiblement entre ses lectures en bibliothèques, ses promenades à Manhattan et Central Park.

Assez ressassé, Henry avait du pain sur la planche. Les locataires de l’immeuble commençaient à s’éveiller. Ils n’allaient pas tarder à sortir. Il fallait que Henry déblaie l’entrée et le trottoir. Si un locataire venait à tomber, sa responsabilité de gardien serait engagée. Et il n’avait pas besoin de ça. Malgré le froid, malgré ses rhumatismes qui se faisaient chaque jour plus prégnants, Henry entreprit de nettoyer consciencieusement le trottoir. Décidément, se dit-il, il est vrai que le crime ne paie pas.

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Une photo, quelques mots (153ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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Le ciel s’obscurcit. La lumière décline. Il va bientôt falloir embarquer. Tout est prêt. June ne devrait pas tarder à arriver. Notre 40ème anniversaire de mariage, j’ai du mal à y croire.

Nous nous sommes mariés si jeunes. J’avais tout juste 20 ans et elle 18. Nous nous sommes connus sur le campus de NYU. Et je dois bien admettre que j’ai eu un coup de foudre pour June. Elle arrivait  d’une petite ville de la banlieue de New York. Son visage respirait l’innocence, la spontanéité. Une belle blonde, souriante, très sportive qui semblait attirer la sympathie de tous. Populaire, c’est sans doute ce qui la caractérisait le mieux à l’époque. Studieuse était en revanche un mot banni de son vocabulaire. Peut-être s’était-elle assurée un avenir en épousant le brillant Henry Wilson. Je n’ai jamais réellement su pourquoi elle m’avait choisi.

Mon diplôme obtenu, je comptais rester à New York. Quelle autre ville pouvait offrir autant d’opportunités à un journaliste en devenir comme je l’étais ? Mais June n’aimait pas New York. La ville, trop vaste, ne lui permettait pas d’avoir une cour autour d’elle, d’être le point de mire. Et elle ne supportait plus le climat. Elle rêvait de soleil, de chaleur. C’est ainsi que nous atterrîmes à Naples, près des Everglades. Je rêvais d’écrire pour le New Yorker, je fis ma carrière au Naples Daily News. Mais June semblait heureuse, mes parents m’avaient dit que le mariage était affaire de compromis. J’en faisais donc.

Naples est une petite ville qui permettait à June d’exercer sa popularité : associations sportives, galas de charité, réunions tupperware. Elle déployait une énergie folle pour se faire connaître et apprécier. Toujours apprêtée, toujours parfaitement maquillée, toujours souriante, toujours à l’écoute des autres… du moins en apparence. Plutôt que les besoins des autres, c’est la valorisation de son ego qui importait à June. Ce ne sont pas mes petits articles sur la politique locale qui risquaient de lui faire de l’ombre. J’étais parfaitement inoffensif. Mais je portais à merveille le smoking, j’étais bel homme. J’étais donc un faire-valoir idéal et séduisant à son bras lors de ses nombreuses soirées.  Je pouvais alors provoquer l’envie de ses soi-disant amies.

J’espérais qu’avoir des enfants changerait June. Nous avons eu deux filles : Betsy et Susan. Deux adorables petites blondes, aux yeux en amande et au teint lumineux. J’étais tellement heureux, j’avais envie de leur apprendre tant de choses. Mais rapidement Betsy et Susan furent plus inquiètes de leur apparence que de l’état du monde. June en faisait des répliques d’elle-même. J’ai alors lâché prise. J’ai acheté ce bateau pour m’enfuir au large, pour avoir des moments de tranquillité. De la lâcheté penserez-vous. Probablement, mais je ne supportais plus la suffisance, la superficialité de mes trois femmes. Et leur mépris envers moi, ma culture, mes livres.

Aujourd’hui, Betsy et Susan ont quitté la maison. Elles ont épousé des hommes aussi fades que riches. June est une publicité vivante pour le botox. Elle voudrait que je m’y mette, que je reprenne le sport, que j’arrête de lire et que je vende mon vieux bateau. C’est pour cela que je l’amène en mer ce soir : pour la dernière sortie de mon cher bateau… en tout cas, c’est ce que je lui fais croire. Je lui ai préparé une soirée romantique au clair de lune sur l’eau. J’ai des petits fours, une bouteille de champagne qui refroidit dans son seau à glace et ma batte de base-ball. Un bon coup sur la tempe pour l’assommer, pas trop fort non plus,  il faut qu’elle ait l’air de s’être cognée accidentellement. La houle, le vent doivent se lever vers 23h. La mer devrait rapidement être agitée. Je sais à quel point mon bateau peut tanguer. Il ne me sera pas difficile de faire croire qu’elle est tombée à l’eau après s’être assommée. Et ma femme est beaucoup trop coquette pour porter un gilet de sauvetage ! Il faut quand même que je maîtrise ma force en la frappant au cas où le corps serait retrouvé. Mais je compte sur les alligators pour éviter cela. Enfin je vais être débarrassé de cette salope !

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Une photo, quelques mots (152ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

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© Julien Ribot

Cette semaine, la photo de Julien Ribot m’a inspirée deux textes qu’après avoir hésité, je vous propose de lire tous les deux :

Gravée, balafrée, tailladée, incisée, blessée, mon écorce porte les stigmates de vos amours. Inès, Jorge, Selia, Isabelle, tous font partie de moi maintenant. Tous ont été saisis par la beauté de la vue, surtout le soir lorsque les tours de Notre Dame éclaboussent de lumière la nuit parisienne. Tous ont eu envie d’immortaliser ce moment. Paris, la soirée enivrante, l’eau sombre qui s’écoule paisiblement et inexorablement, la pénombre du quai, l’endroit rêvé pour un rendez-vous romantique. Les Parisiens comme les touristes sont passés devant moi et ont ressenti cette émotion singulière de se trouver dans un cadre exceptionnel, de vivre un moment magique. Tous ont voulu laisser une trace de leur passage ici, comme si cette marque sur mon tronc pouvait empêcher le temps de s’écouler, les souvenirs de s’envoler, les amours de se briser.

Que sont-ils devenus les Inès, Jorge, Selia, Isabelle et tous les autres ? Leurs amours ont-ils survécu longtemps à cette soirée idéale le long des bords de Seine ? Les amours légendaires de Tristan et Iseult ou de Roméo et Juliette n’étaient que des feux de paille, très vite embrasés et très vite éteints. Ces amours-là ne durent pas et l’on ne meurt plus par amour de nos jours. La passion s’éteint dans le quotidien, se noie dans des disputes stériles.

Tiens en voilà deux, enlacés qui avancent de manière chaotique le long du quai. Ils s’étreignent, s’embrassent et croient que leur amour surmontera toutes les épreuves. Ils s’approchent de moi, lisent les nombreux noms qui parsèment mon écorce. Et voilà qu’immanquablement le jeune homme sort un canif. Ils sont émus, leurs yeux pétillent, ils se prennent la main pour graver leurs prénoms ensemble, ne sont-ils pas touchants ? Allez, d’accord, je veux bien être tatoué encore une fois !

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Un homme, à l’allure racée et élégante, marche lentement le long du quai St Bernard. Le halo des réverbères fait briller les mèches argentées de son épaisse chevelure. Sa haute stature attire le regard des autres passants. Un bel homme qui ne paraît pas ses soixante dix ans. Il scrute chaque tronc d’arbre bordant le quai. Enfin, il s’arrête devant l’un d’eux et caresse du doigt l’un des nombreux graffitis qui marquent son écorce. Deux noms : Inès et Jorge, maladroitement encerclés d’un cœur. Incroyable, il l’avait retrouvé, la gravure était toujours là.

Cinquante ans auparavant, il était venu sur ce même quai avec Inès. Lui, Jorge, l’argentin venu à Paris pour des études d’architecture, avait réussi à plaire à la ravissante Inès. Il n’était pourtant pas le seul à lui faire les yeux doux. Elle travaillait dans un café non loin de Notre Dame pour payer ses études de lettres. Son père, veuf et ouvrier, ne pouvait se permettre de lui offrir l’université. Les grands yeux noirs et vifs d’Inès, ses pommettes roses et saillantes, son rire sonore et communicatif. Les jeunes étudiants de la Sorbonne étaient toujours après elle. Et pourtant, c’est bien Jorge qui la séduisit malgré sa maladresse et son français approximatif ou peut-être grâce à  cela. Leur amour était comme un tourbillon, une vague submergeant leurs êtres. Jamais Jorge n’avait ressenti cela, une passion aussi pure qu’évidente.

L’année universitaire passa rapidement entre les cours et les bras d’Inès. Le mois de juillet le ramena à Buenos Aires pour ne jamais le voir revenir. Son père, gravement malade, succomba peu de temps après son retour. Il fallut s’occuper de la succession. Jorge, fils unique, dût reprendre les reines de l’entreprise textile familiale. Les responsabilités ont plongé le doux visage d’Inès dans les limbes. La lâcheté le fit totalement disparaître. Jorge savait que sa famille n’aurait pas accepté les origines sociales d’Inès. Il fallait que Jorge tienne son rang maintenant qu’il était capitaine d’entreprise et ne pas décevoir.

Il ne déçut pas, l’entreprise devint encore plus florissante, son mariage l’associa à une autre grande et riche famille. Certes, il était fier de sa réussite, de ses trois enfants mais de temps en temps un sentiment diffus de culpabilité venait assombrir son regard. Qu’était-elle devenue ?

Et puis, cette lettre arrivée la semaine dernière en provenance de Paris avait ravivé ses souvenirs. Deux lettres dans une grande enveloppe. L’une venait d’un notaire, Maître Verdurin, qui lui expliquait que Mlle Inès Landel était décédée le mois dernier et qu’elle avait demandé dans son testament l’envoi de la lettre ci-joint à Jorge. Dans cette dernière y était dit toute la douleur, toute l’incompréhension dues à son absence. Elle disait aussi qu’Inès ne s’était jamais mariée et qu’elle avait un fils. Leur fils. Prénommé Victor, en hommage à Horta que Jorge admirait, il était devenu architecte et avait un cabinet à Sèvres. Un fils, cinquante ans à rattraper, à se faire pardonner.

Les passants, qui se promenèrent ce soir-là quai St Bernard, virent un homme élancé, distingué, le visage noyé par les larmes et s’accrochant désespérément au tronc d’un arbre.

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Une photo, quelques mots (151ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

13874594085_bf4818628c_o© Romaric Cazaux

Rose saumon, fuschia, rouge, turquoise, bleu ciel, bleu marine, jaune couleur des blés, vert émeraude, des couleurs vives, pimpantes, lumineuses ! Quel plaisir pour les yeux ! Un arc-en-ciel de culottes ! C’est vraiment amusant. J’avais repéré de loin cette vitrine de magasin. Elle m’avait tapé dans l’œil avec ces belles couleurs. Nous n’avions pas de si jolis sous-vêtements lorsque j’étais enfant. Tout était beaucoup plus austére, beaucoup plus sombre et uniforme. C’est peut-être pour cette raison  que je n’ai jamais porté de couleurs vives, la force de l’habitude qui prend ses racines dans l’enfance. C’est dommage. J’aurais dû me forcer. Je suis sûre que cela aide à voir la vie du bon côté de porter des couleurs si éclatantes. Ça égaie le quotidien. C’est dommage. Il est trop tard maintenant pour s’y mettre.

C’est trop tentant, il faut que je rentre dans cette boutique. Je vais acheter quelques bodys pour Chloé et des tee-shirts pour Charlotte. Elles seront à croquer mes petites-filles. Peut-être que cela leur donnera le goût de la couleur, de toutes les couleurs.

Après, j’aurai le temps de passer au Louvre. J’ai envie de contempler les noces de Cana. Ah les couleurs de Veronèse, c’est quand même quelque chose ! Ce jaune d’or du serviteur de vin, le rouge carmin du joueur de violone, ce vert forêt du personnage debout à gauche, le blanc éblouissant des marbres, c’est si beau, si chatoyant. Il faut que j’enregistre tout ça, que je mémorise les détails. J’ai le temps de l’examiner, de le scruter minutieusement. Mon rendez-vous chez l’ophtalmo n’est qu’à 11h30. J’ai le temps de flâner un peu, j’ai le temps avant qu’il ne m’annonce que la DMLA a progressé.

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Une photo, quelques mots (150ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

coeur-verrouille© Julien Ribot

J’aurais pu vous raconter une histoire légère, une histoire d’amoureux à Paris achetant un cadenas sur le pont des Arts. Mais cette grille me ramène inévitablement à ce terrifiant 7 janvier 2015 où l’on a voulu cadenasser la liberté d’expression ; où deux hommes aveuglés par la haine et l’ignorance ont cru pouvoir nous empêcher de rire.

Face à cette barbarie innommable, nous nous sommes rassemblés, nous avons pleuré. Nous nous sommes recueillis en pensant au courage sous-estimé de ses journalistes qui ne cédèrent jamais face à la menace, qui n’oublièrent jamais leur irrévérence, leur humour, leur esprit critique et qui étaient juste de joyeux histrions cherchant à faire tomber tous les tabous.

Comme le disait Francois Morel dans sa chronique de vendredi en citant Julos Beaucarne,  « il faut s’aimer à tort et à travers ». Soyons humanistes, curieux des autres. L’humour, l’intelligence, l’éducation, la culture sont nos armes pour briser les chaînes de l’obscurantisme. Continuons de les utiliser, chacun à notre échelle.

C’est toujours, inlassablement, vers la lumière que nous devons aller, jamais vers la nuit.

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Une photo, quelques mots (149ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

15961334320_6511b3e0a2_z© Julien Ribot

Un vent glacé s’engouffrait par bourrasques dans la gare. Richard remonta le col de sa veste. Il attendait son train pour rentrer chez lui. Il se sentait particulièrement seul. Sur le quai face à lui, une foule grandissante patientait, stoïque dans les courants d’air. Tous ces gens partaient pour les fêtes de fin d’année, rejoindre leurs familles quelque part en province.

Une vague d’infinie tristesse submergea Richard. Il n’aimait pas cette période de l’année. Il se sentait matraqué par les bons sentiments, les guirlandes, les lumières accrochées partout, les vitrines des magasins, les marchés de Noël qui pullulaient dans Paris. Impossible d’y échapper, d’oublier que la fin du mois de décembre approchait. Richard attendait avec impatience que cette période s’achève. Chaque année, le mois de décembre réveillait des souvenirs qu’il essayait d’oublier le reste de l’année.

Le réveillon de Noël de ses sept ans. Un sapin richement décoré et illuminé. Sa mère vêtue d’une robe de soirée rouge. Son rire forcé, ses yeux éteints. Son père lointain, boudeur. Et lui, trop excité pour se rendre compte du malaise, trop pressé d’aller se coucher pour être à demain. Puis, le sommeil interrompu par des lumières, des cris. L’escalier dévalé pour apercevoir ce qu’il croyait être le Père Noël. Son père en bas, en larmes qui le retient et l’étreint. Une ambulance, un corps, des policiers.

Richard ne comprit que plus tard les mots entendus ce soir-là : partie, dépression, suicide. Une seule certitude lui était apparue dans ce chaos : jamais, jamais plus, il ne pourrait fêter Noël.

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Une photo, quelques mots (148ème) – Atelier d’écriture de Leiloona

echiquier©Marion Pluss

Son jeu d’échec est posé là depuis des semaines. Des mois même. Les pièces ensommeillées sont méticuleusement rangées dans une boîte. Je n’ai personne avec qui jouer. Et je n’en aurais pas le cœur. C’est lui qui m’a appris à déplacer les pièces sur l’échiquier. Son jeu préféré. Il m’avait appris patiemment les règles et comment les dépasser. Il voyait les échecs comme une métaphore de la société : chaque pièce a son rôle à jouer, sa place immuable. Mais à l’intérieur de ces règles, tout était possible, chaque partie était différente de la précédente. Comme dans la vie quotidienne, il fallait y insuffler de la fantaisie. Et c’est exactement ce que je cherchais, un homme capable de rompre la monotonie des habitudes. J’avais gardé sur mon bureau une photo de mes parents sur la plage de Juan-les-Pins en 1973. Cette photo respire l’ennui et l’incommunicabilité. Tout ce que je souhaitais éviter dans ma vie de couple. Et pendant quinze ans, nous avons réussi à le faire, à lutter contre l’inévitable répétition des jours. Il faut beaucoup de créativité, d’imagination et d’énergie pour y parvenir.
Mais inévitablement, cela épuise, use même les plus résistants, les plus déterminés à lutter. Insidieusement la routine gagnait du terrain. Petit à petit, elle nous encerclait, nous enfermait. Une brume de morosité s’abattait sur nous.
C’est lui qui a réagi, qui s’est éloigné pour faire une pause. Du moins, c’est ce que j’espère. Nous nous sommes séparés en septembre en se donnant rendez-vous le 31 décembre. Une nouvelle année pour un nouveau départ. Un peu cliché mais il fallait bien se donner une date butoir.
Depuis, j’attends. Le temps s’est étrangement dilaté. L’attente m’anesthésie et me rend fébrile à la fois. Cette impression d’avoir vécu une vie entière en quatre mois qui pourtant ont passé si vite. La distorsion du temps, le quotidien et ses habitudes qui abrutissent et amollissent les repères temporels.
Et je suis là à attendre impatiemment. Les dernières heures auront été plus insupportables que les quatre derniers mois. La table est mise. J’ai fait les choses en grand. Notre plus belle vaisselle embellit la table du salon. Le champagne attend au frais. La dinde dore dans le four. Ce 31 décembre sera le plus beau ou le plus pitoyable s’il ne se montre pas. Les heures s’écoulent implacablement et toujours rien. J’entends les invités des voisins arriver les uns après les autres. Les rires en cascade, les bouchons qui sautent, les couverts qui s’activent. L’année se meurt dans les agapes.
Je guette ses pas dans l’escalier, surveille les allées et venues de la rue, vérifie que ma sonnette fonctionne bien. Que fait-il ? Les glaçons du seau à champagne ont tous fondu. Toujours pas là. J’ai envie de renverser la table, de balancer son fichu échiquier par la fenêtre !
Le décompte avant minuit…il ne manquait plus que ça pour m’achever…
5… 4… 3… 2… 1…
Driiiiiiiiiiing !!!!!!!!!

Je souhaite un excellent réveillon à mes petits camarades d’atelier d’écriture et merci à Leiloona de l’avoir créé !

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