L’affaire de Road Hill House de Kate Summerscale

Le 30 juin 1860, la maison de Samuel Kent à Road dans le Wiltshire, est en émoi. Saville, âgé de quatre ans, a disparu de sa chambre. La nurse , qui dormait dans la même pièce que l’enfant, pensait que Mrs Kent était venu le chercher après l’avoir entendu pleurer. Après de longues recherches, le corps de Saville est retrouvé dans la fausse des toilettes à l’arrière du jardin. Il a été poignardé et égorgé. La maison avait été entièrement fermée la veille au soir, personne ne pouvait y pénétrer de l’extérieur. L’assassin habite donc obligatoirement Road Hill House.

Kate Summerscale reconstitue de manière minutieuse ce fait divers qui marqua les esprits et fut à l’origine de plusieurs œuvres littéraires notamment « La pierre de lune » de Wilkie Collins. Le meurtre de Saville eut un écho retentissant dans la presse pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’enquête fut menée par un célèbre détective de Scotland Yard, Jack Whicher. Une unité de détectives en civil avait été fondée peu de temps auparavant en 1852. La figure du détective naît à cette époque et est rapidement transposée en littérature. Edgar Alan Poe fut le précurseur avec Dupin bien avant les anglais. C’est véritablement la naissance du corps d’élite londonien qui donne vie au détective intuitif, observateur, à l’affût du moindre détail et avec un sens élevé de la déduction. Cet archétype se retrouve dans « La maison d’Apre-vent » de Dickens avec l’inspecteur Buchet et bien entendu dans « La pierre de lune » où le personnage de Cuff est directement inspiré par Jack Whicher.

Ensuite la famille Kent semble au-dessus de tout soupçon. Il s’agit de la haute bourgeoisie issue de l’industrialisation. Comme pour l’affaire de l’assassinat de Mr Briggs dans un train de première classe, ce qui fascine c’est que les classes élevées soient vulnérables et touchées par le crime. L’intimité des Kent est rapidement mise à nu, la maison et les affaires personnelles de chacun sont fouillées. Cette recherche poussée est choquante à l’époque victorienne. La maison est un havre de paix, de repos qui doit être inviolable. Bien entendu la famille Kent se révèle plus complexe et moins lisse qu’il n’y paraissait. Saville, ainsi que deux autres enfants, est issu du second mariage de Samuel Kent. Quatre enfants du premier lit habitent également la maison. La deuxième Mrs Kent était la nurse des enfants et la première Mrs Kent était considérée comme folle. Les secrets de famille sont exposés aux yeux de tous et feront le sel des romanciers comme Mary Elizabeth Braddon dans « Le secret de Lady Audley ». « L’histoire familiale que Whicher reconstitua à Road Hill House donnait à penser que la mort de Saville s’inscrivait dans un tissu de tromperie et de dissimulation. Les romans policiers que l’affaire inspira, à commencer  par « La pierre de lune » en 1868, retinrent la leçon. Tous les suspects d’une énigme criminelle classique ont leur secret et, pour le garder, ils mentent, dissimulent, éludent les questions de l’enquêteur. Chacun a l’air coupable parce que chacun a quelque chose à cacher. »

Les enquêteurs et les journalistes vont faire leur miel des révélations sur la première Mrs Kent et sa soi-disant folie. La médecine aliéniste est en plein développement et tend à enfermer toute personne un peu fragile. Ses dérives sont pourtant connues et Wilkie Collins en avait fait le cœur de « La dame en blanc ». Mrs Kent était-elle vraiment folle ou a-t-elle été abusivement cloitrée chez elle ? Les révélations sur la vie antérieur de Samuel Kent sont bien évidemment le centre de l’affaire.

Tous les détails de ce fait divers concouraient à marquer les esprits et à attiser la curiosité morbide du public. Kate Summerscale retranscrit cette histoire et son contexte historique avec rigueur et précision. Le livre est extrêmement bien documenté et est aussi captivant qu’un roman policier.

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So shocking ! d’Alan Bennett

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« So shocking !  » d’Alan Bennett est composé de deux histoires : celle de Mrs Donaldson et celle de Mrs Forbes. La  première  est veuve, sa fille a quitté la maison depuis longtemps. Pour s’occuper, elle travaille à l’hôpital en tant que fausse patiente. Son jeu d’actrice est très apprécié des jeunes étudiants et surtout du docteur Ballentyne. Mrs Donaldson décide également de jouer une chambre à un jeune couple. Les deux jeunes gens ont du mal à payer leur loyer de manière régulière et propose une compensation surprenante à leur logeuse : la laisser les regarder faire l’amour.

Mrs Forbes se désespère du mariage de son fils Graham. Elle le trouve si parfait , si magnifiquement beau qu’elle ne comprend pas ce qu’il trouve à la fade Betty. Il faut dire aussi que Mrs Forbes connaît fort mal son entourage. Graham fête la fin de sa vie de garçon dans les bras d’un homme. Mr Forbes fait des rencontres coquines sur internet. Et Betty, la plus fine et intelligente, est loin d’être dupe et profite des défauts des autres pour avoir une vie agréable.

Ces deux histoires raillent le confort de ces deux bourgeoises et bousculent leurs mœurs. La sexualité des autres va perturber leur vie et surtout leur permet de nouvelles découvertes. Il y a comme toujours de l’humour dans l’écriture d’Alan Bennett mais aussi de la tendresse envers ces deux femmes. Malheureusement il n’y a pas grand chose à dire de plus sur ce petit livre.

« So shocking ! » est plaisant, amusant mais il ne me laissera pas beaucoup de souvenir. Le talent d’Alan Bennett m’avait beaucoup plus séduit dans « La reine des lectrices », le sujet y était sans aucun doute pour beaucoup.

Merci à Lise et aux éditions Folio.

Une lecture commune avec Miss Léo, Chroniques Littéraires et Maggie.

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Quatuor d’automne de Barbara Pym

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Dans un bureau londonien, quatre personnes travaillent ensemble depuis plusieurs années : Letty, Marcia, Edwin et Norman. Tous les quatre sont à l’automne de leur vie, la retraite approche. Tous les quatre sont célibataires et ont peu d’amis. Ils gardent une certaine distance les uns envers les autres. Ils ne mangent pas ensemble le midi et ne se voient pas en dehors du travail. Pourtant un lien les attache, les lie plus qu’ils ne pensent.

Le livre de Barbara Pym se découpe en deux moments. Dans la première partie sont décrites les habitudes, les manies des quatre personnages. Marcia refuse d’avoir des contacts avec les trois autres et avec l’assistante sociale de son quartier. Elle a gardé intacte la chambre où sa mère et son chat sont décédés. Elle entasse des boîtes de conserve et des bouteilles de lait vides en cas de pénurie. Letty essaie d’avoir une vie équilibrée et prévoit de passer sa retraite à la campagne avec sa seule amie Marjorie. Edwin passe son temps à l’église depuis le décès de sa femme. Norman est veuf également et il continue à rendre visite à son beau-frère plus par pitié que par réelle sympathie.

Dans la deuxième partie, les deux femmes prennent leur retraite. Marcia se terre de plus en plus. Letty est déçue par son amie qui la laisse tomber. La solitude envahit leur quotidien. Et les deux hommes ne prennent pas la peine ou n’osent pas les déranger. Un seul déjeuner sera organisé entre les quatre anciens collègues.

Ce roman de Barbara Pym s’attache à des petites choses et à des gens « ordinaires ». Rien de spectaculaire mais tous ces petits détails composent aussi nos vies et sont parfois des bouées de sauvetage dans un océan de solitude. Les quatre personnages passent leurs journées ensemble sans véritablement se connaître, sans exprimer le moindre sentiment. Tout le récit est emprunt d’une grande tristesse, d’une mélancolie qui finit par être poignante. On aimerait que la vie offre une seconde chance à ces quatre personnes.

L’atmosphère de « Quatuor d’automne » est un peu surannée mais il s’en dégage beaucoup de tendresse et d’humanité pour ces quatre collègues de bureau.

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L’affaire Protheroe de Agatha Christie

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Dans le petit village de St Mary Mead, le colonel Protheroe n’as pas bonne réputation. Son tempérament brusque et méprisant lui a mis tout le village à dos. Aussi les suspects ne manquent pas quand il est retrouvé mort dans le bureau du pasteur. Mais rapidement un jeune homme se dénonce. Il s’agit de Mr Redding, peintre, qui s’était disputé avec le colonel à propos du portrait de sa fille. La police semble satisfaite et l’affaire close. Malheureusement Mr Redding n’est pas le seul à s’accuser de ce crime et c’est au tour de Mrs Protheroe de se dénoncer. Heureusement pour l’inspecteur Flem, les vieilles demoiselles de St Mary Mead veillent au grain et notamment une voisine du presbytère où le crime a eu lieu : Miss Marple.

« L’affaire Protheroe » (« The murder at the vicarage » en vo) est la première histoire où apparaît la célèbre Miss Marple. Le récit se fait à la première personne mais c’est le pasteur Clemens qui nous raconte l’enquête. Il suit en effet tous les interrogatoires en tant que notable mais également parce que le meurtre a été commis dans son bureau. Il connait bien ses ouailles et en décrit les qualités comme les travers : « Miss Marple est une vieille demoiselle aux cheveux blancs et aux manières affables et distinguées, tandis que Miss Wetherby est d’un tempérament à la fois aigre et fleur bleue. Miss Marple est de loin la plus dangereuse des deux.  » Qui pourrait se méfier de cette femme frêle et fragile occupée par son jardin japonais et les commérages du village ? Pourtant elle sait toujours tout sur tout le monde comme s’en aperçoit le pasteur. Elle observe, écoute et elle a surtout un sens aigu de la déduction. En restant dans son cottage, elle connait l’humanité tout entière. Les petits travers ont les mêmes mécanismes que les grands crimes, l’homme est le même partout. La logique de la vieille dame est implacable. Sa curiosité, ses questions incessantes en agacent plus d’un mais le raisonnement final est toujours juste. Sa place dans l’intrigue de « L’affaire Protheroe » n’est pas prépondérante et l’on fait donc doucement connaissance avec ce fin limier caché dans un corps de vieille fille distinguée.

C’est toujours un véritable plaisir de lire Agatha Christie. J’ai toujours eu beaucoup de tendresse pour la pétillante et perspicace Miss Marple. L’atmosphère de St Mary Mead est terriblement anglaise et pleine d’humour. Vous reprendrez bien une tasse de thé en compagnie de Miss Marple ?

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Une autre histoire de Londres de Boris Johnson

L’excentrique maire de Londres, Boris Johnson, rend hommage à sa ville à travers dix-sept portraits  de personnages ayant influencé l’histoire de la ville. Ces chapitres sont entrecoupés par des découvertes faites à Londres comme le costume, le métro, l’autobus à impériale ou la chasse d’eau (moins classe je vous l’accorde mais néanmoins essentiel !). Boris Johnson aime sa ville, cela se sent à chaque page. Son enthousiasme est débordant, communicatif et parfois excessif. Il semble que les londoniens ont tout inventé ou presque ! Mais ce côté de Boris Johnson est plutôt sympathique puisqu’il traduit sa passion pour Londres.

Les dix-sept portraits sont fouillés, détaillés et érudits. L’histoire de Londres nous est présentée de Boadicée, la reine celte qui va détruire Londinium, à Keith Richards. Jusqu’au XIXème, les différents portraits montrent l’évolution architecturale de la ville qui est toujours mise en parallèle avec la période actuelle. On apprend par exemple que le London Bridge fut le premier pont construit en 43 par les romains et qu’il resta le seul jusqu’au XVIIIème siècle. L’opposition entre la City et Westminster date de Guillaume le Conquérant. Il fut couronné à Westminster en 1066 et y installa sa cour : « Non seulement  Guillaume décida de s’y faire couronner, mais il y établit la cour normande, c’est-à-dire le centre administratif et judiciaire du royaume. D’où l’identité bicéphale de Londres, avec un centre du pouvoir politique détaché du centre des affaires et du négoce. Pendant 1000 ans, ces deux centres ont communiqué entre eux mais sont resté géographiquement séparés. cette indépendance a certainement contribué au dynamisme commercial de la cité.  » Petit à petit le visage architectural se dessine et s’explique par les aléas de l’histoire. C’est très intéressant mais malheureusement ça s’arrête au XIXème. Les portraits restent érudits et on continue à découvrir des vies marquantes (Samuel Johnson, inventeur du conservatisme compassionnel, Turner ou Florence Nightingale et Mary Seacole). Mais j’ai cherché en quoi ces portraits apportaient quelque chose à l’histoire de Londres. Et je cherche encore. Pourquoi faire un portrait de WT Stead, l’inventeur du tabloïd ? Est-ce vraiment pertinent dans un livre sur Londres ? C’est dommage car j’avais été captivée par lé début du livre.

Maintenant parlons des choses qui fâchent vraiment. Vous n’êtes pas sans savoir que Boris Johnson est un conservateur, un libéral acharné. Tout est vu à l’aune de cette idéologie. Londres n’existe que grâce à l’argent, aux banquiers et la concurrence (Boris Johnson n’emploie jamais le mot émulation). Deux petits exemples : « C’est elle (révolution scientifique du XVIIème) qui a engendré la révolution industrielle, qui a propulsé l’Angleterre au plus haut de sa gloire et transformé Londres en métropole impériale. Et cette révolution scientifique avait recours au même carburant que le théâtre de Shakespeare -le désir de louanges, de reconnaissance et d’argent, l’ambition de quelques londoniens prêts à affronter la concurrence. » « La Grande-Bretagne acquit alors la réputation de pays stable, qui reste aujourd’hui bénéfique au commerce et aux services financiers. » Foin d’humanisme, la paix n’est importante que pour la bourse, le bon fonctionnement du commerce. Si vous êtes un libéral pur sucre, vous approuverez cette manière de voir l’histoire. Si, comme moi, vous placez l’homme avant l’argent, vous finirez par être agacé.

Mon avis est mitigé sur cette « Autre histoire de Londres » qui pourtant commençait fort bien. Malheureusement, Boris Johnson perd un peu de vue l’histoire de Londres au profit de ses admirations. Et surtout son libéralisme est beaucoup trop présent à mon goût.

Le billet de Miss Léo.

Merci à Christelle et aux éditions Robert-Laffont.

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Meurtres au manoir de Willa Marsh

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Lorsque Clarissa fait la connaissance de Thomas Mortimer, c’est une véritable aubaine pour elle. Elle est célibataire depuis bien longtemps et son appartement londonien est minuscule. Thomas est certes beaucoup plus âgé qu’elle, mais il a surtout un magnifique manoir Tudor qui devient rapidement sa qualité principale. « Lorsque Clarissa voit la maison pour la première fois, elle en a le souffle coupé. Le colombage, les tuyaux de cheminée en cuivre pur Tudor, les petits carrelages roses d’origine, les fenêtres à meneaux et la grande porte de chêne la font soupirer d’aise. »  Clarissa tombe amoureuse du manoir et réussit à pousser Thomas à l’épouser. Dans la demeure ancestrale, vivent également deux vieilles tantes tout de tweed vêtues : Olwen et Gwyneth. Deux charmantes mamies qui concoctent des potions et sacrifient des animaux aux fêtes païennes dans les bois. L’atmosphère du manoir devient de plus en plus étrange et inquiétante pour Clarissa.

Avec un tel titre, le roman de Willa Marsh ne pouvait que m’attirer. Je m’attendais à trouver une ambiance proche de « Arsenic et vieilles dentelles » où les tantes étaient meurtrières par pure charité. Un humour noir très anglais en somme. Mais Willa Marsh n’est pas là où je l’attendais. Elle choisit de se tourner vers la sorcellerie et s’en donne à cœur joie. Les tantes ne chôment pas dans leur manoir : tous les animaux domestiques du voisinage disparaissent mystérieusement, parfois ce sont les auto-stoppeurs, des accidents arrivent et arrangent toujours les plans d’Olwen et Gwyneth. Les deux femmes ont en effet une terreur, celle de ne pas être enterrées dans le bois sacré comme leurs ancêtres sorcières. Il leur faut donc trouver une descendance maléfique. Clarissa arrive à point nommé et elle va se retrouver plonger dans un remake de « Rosmarys’ baby ». « Meurtres au manoir » est fort plaisant par sa noirceur. Tout le monde manipule tout le monde, chacun peut être l’objet des plans des autres. L’égoïsme règne au pays des sorcières. Seule Megan, la fille de Thomas, se soucie du sort de la pauvre Clarissa mais elle veut aussi fuir ce monde de fantômes. Il faut dire que Clarissa est particulièrement cruche et incapable de prendre la moindre décision. Elle pourrait agacer à la longue (c’est le cas des tantes) mais le roman est assez court pour éviter cela. C’est le cas également des multiples manigances et rebondissements trop nombreux et de plus en plus prévisibles. Fort heureusement, « Meurtres au manoir » se lit facilement et rapidement.

Sombre et divertissant, « Meurtres au manoir » vous fera passer un bon moment de lecture.

logo Anne Claire

 

Dark Island de Vita Sackville-West

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Chaque été, la famille Wilson se rend au même endroit : Port-Breton. Ils y ont leurs habitudes et le lieu les séduit toujours autant. C’est surtout le cas de leur fille Shirin, envoûtée par la vue de l’île de Storn que l’on voit de Port-Breton : « Elle alla chercher, bien caché sous ses mouchoirs, un portefeuille en cuir dont elle retira une photo de la côte prise depuis Port-Breton, avec au premier plan la mer, immense, lumineuse, et tout au fond l’île beaucoup plus sombre de Storn. On ne discernait pas le détail, seulement une forme forme lointaine et les deux hautes tours rondes du château normand. Jamais elle n’avait regretté que sa photo ne soit plus précise. C’est ainsi qu’elle la préférait : obscure, mystérieuse, à l’écart des rayons de soleil trop directs, à l’opposé des contraintes prosaïques de la vie quotidienne, de sa médiocrité pénible, de ses faux-semblants. C’était son domaine privé, son refuge, qui la protégeait de sa famille, de Dulwich, et aussi d’elle-même. » Un été, le rêve de Storn se concrétise en la personne de Venn Le Breton, le futur propriétaire de l’île. Les deux jeunes gens passent la journée ensemble. Shirin découvre Storn de l’intérieur et s’imagine habitant les lieux. Shirin et Venn, en se séparant, n’imaginent pas qu’ils ne se reverront que dix ans plus tard et que cette rencontre sera décisive.

« Dark island » est l’occasion pour Vita Sackville-West de développer un personnage de femme flamboyant et viscéralement indépendant. Shirin m’a beaucoup fait penser à l’héroïne de « Paola ». L’auteur construit son roman son roman en suivant son personnage tous les dix ans en allant de 16 à 46 ans. Shirin n’est pas très sympathique au départ, son comportement surprend.  Elle a épousé en première noce Miles Vane-Merrick (celui de « Haute société ») et a eu des enfants avec lui. Sa présence est très courue dans les dîners, les soirées même après son divorce. Elle fascine, attire les hommes aussi bien que les femmes grâce à son charme et sa répartie. Mais sous le vernis social, Shirin ne semble être attachée à personne. Même ses enfants n’occupent que peu de place dans sa vie. C’est le prix de la liberté. Son indépendance ne supporte aucun lien, aucune obligation envers qui que ce soit. La seule chose qui touche véritablement Shirin est Storn. C’est ce point faible qui la fera céder aux avances de Venn Le Breton. Entre les deux époux s’engage un véritable combat. Venn cherche à dompter Shirin, il veut qu’elle lui appartienne pleinement. Elle se montre une épouse parfaite, attentive mais elle reste insensible à son mari. Son désir absolu de liberté finit par nous la rendre sympathique, on s’attache à ce personnage farouche. Shirin est une femme comme on en rencontre peu dans la littérature : mystérieuse, envoûtante, passionnée et tumultueuse. Comme dans « Toute passion abolie », « Haute société » ou « Paola », Vita Sackville-West crée une forte personnalité, une femme cherchant à être plus libre.

Comme l’indique son titre, « Dark island » est un roman à l’atmosphère sombre, tourmentée. Même si ce n’est pas mon préféré de Vita Sackville-West, je me suis laissée emporter par cette histoire et ce personnage féminin étonnant.Get dressed

L’agent secret de Joseph Conrad

Adolf Verloc tient un petit commerce avec sa femme Winnie dans Brett Street à Londres. Habitent également avec eux la mère de Winnie et son jeune frère un peu attardé. Mais Adolf Verloc cache une double vie. Il est en fait agent secret pour un pays étranger. Son rôle est d’infiltrer un groupe anarchiste afin de déstabiliser l’Angleterre. Au début du roman, Verloc est reçu à l’ambassade  du pays pour lequel il travaille. M. Vladimir le sermonne et exige des résultats concrets. Il faut une action marquante, frappante pour les esprits anglais endormis. Verloc est chargé de poser une bombe à l’observatoire de Greenwich, un symbole fort pour créer l’émotion.

Ma première lecture de Joseph Conrad fut intense et le talent de l’écrivain m’a impressionnée. Le point de départ du roman fut l’attentat de l’observatoire de Greenwich qui eut lieu le 15 février 1894. Cet évènement a durablement marqué l’écrivain qui souhaitait évoquer la menace terroriste qui planait au-dessus de l’Angleterre victorienne. « L’agent secret » est au départ un livre politique. Conrad évoque les différents courants anarchistes. Le groupe de Verloc n’est que dans le discours, ils veulent changer le monde depuis l’arrière de la boutique. D’autres en revanche, ne rêvent que de passer à l’acte. L’individu nommé le Professeur est un spécialiste des explosifs, il se balade d’ailleurs avec une bombe sur lui au cas où il serait interpellé par la police. Pour lui, seuls le désespoir et la folie peuvent régénérer le monde. Par moment, les discussions politiques sont un peu trop longues, un peu trop détaillées. Mais il faut vraiment prendre son mal en patience car l’intérêt du livre est ailleurs.

Au travers de « L’agent secret », Conrad nous parle surtout de la médiocrité des hommes. Je pense que l’anarchie est un prétexte de départ (je dirais même un MacGuffin puisque Hitchcock a adapté ce livre, je vous en reparle bientôt). Le groupe anarchiste, et Verloc en tête, est pitoyable, aucun de ses membres n’est à la hauteur de son engagement. Les personnages de Conrad semblent tous totalement englués dans la petitesse de leur quotidien, de leur vie.  Même la douce et candide Winnie ne sera pas sauvée. Elle pensait son mari généreux puisqu’il accepta d’héberger sa famille, elle le découvre vil et mesquin. La noirceur gagne le roman dans sa deuxième partie, après l’attentat, et Conrad est magistral dans sa manière de conduire une intrigue plus complexe qu’il n’y parait.

Le côté sordide de l’âme humaine déteint sur la ville. Conrad nous montre un Londres sombre, perpétuellement noyé dans le brouillard et la pluie. Une ville où rien de bon ne peut advenir. « Les vitres ruisselaient de pluie et la courte rue sur laquelle il abaissa son regard était mouillée et vide, comme si elle avait été soudain balayée par une grande inondation. La journée avait été très pénible, suffoquée tout d’abord par un âpre brouillard et maintenant noyée de pluie froide. La flamme tremblotante et brouillée des becs de gaz avait l’air de se dissoudre dans une atmosphère gorgée d’eau.  »

« L’agent secret » est l’unique roman londonien de Joseph Conrad, l’atmosphère y est noire et désespérée. Accrochez-vous si la première partie vous semble longue, ce roman en vaut vraiment la peine.This is England colors

  

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Pension de famille de Margaret Durrell

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Dans la famille Durrell, je demande la fille ! Margaret est la sœur de l’écrivain Lawrence Durrell et du naturaliste Gerald. Dans « Pension de famille », elle romance son aventure de propriétaire de pension.

Nous sommes en 1947, dans la petite ville balnéaire de Bournemouth. Margo est divorcée, a deux enfants et elle revient dans la demeure familiale. Elle doit néanmoins se trouver une occupation. Elle décide alors de faire l’acquisition d’une maison pour y recevoir des pensionnaires au grand dam de sa mère et de ses trois frères. La seule a la soutenir est sa tante Patience qui lui conseille de prendre des personnes de haute moralité et respectables. Margo va avoir beaucoup de mal à sélectionner ses clients selon les critères austères de sa tante.

Voilà un délicieux roman-témoignage qui montre la fantaisie de la famille Durrell. Les péripéties vont se succéder dans la pension de Bournemouth et mettre la patience de Margo à l’épreuve. La remise en état de la maison est déjà un parcours du combattant avec un plombier alcoolique qui inverse l’eau chaude et l’eau froide. Les pensionnaires, qui bientôt investissent les lieux, sont tous aussi farfelus les uns que les autres : un peintre spécialisé dans le nu et fin cuisinier, des infirmières aguicheuses, des musiciens de jazz, une mère et son fils obèse et facétieux, un maçon antipathique et misogyne. Sans oublier les visites des membres de la famille Durrell et notamment celles de Gerald qui apportent de nouveaux pensionnaires à sa sœur : une colonie de singes (qui visiteront Bournemouth après s’être évadés de leur enclos) et un python. Le voisinage, très bon chic bon genre, n’apprécie que très modérément l’arrivée de tous ces perturbateurs et énergumènes. Mais Margo tient bon, s’attache à toute sa petite troupe et les défend (même les singes !) : Même si j’étais d’accord avec Mrs Briggs sur certains points -concernant, par exemple les odeurs provenant des toilettes du jardin-, je ne pouvais admettre son attitude envers « les bohèmes » ou les singes : tout l’affection que je portais à mon frère, mes instincts d’amie des animaux et mon amour du non-conformisme ressurgirent pour défendre la liberté, l’esprit libre, et d’innocentes créatures à l’odeur délicate (car c’est ainsi qu’elles m’apparaissaient maintenant) contre le feu roulant des critiques lancées par des voisins fanatiques et étroits d’esprit. » Margo fait souffler un réjouissant vent de folie et d’excentricité dans la cité balnéaire.

« Pension de famille » est une sympathique chronique de la vie dans la maison de Margaret Durrell où les pensionnaires sont tous totalement extravagants à l’image des membres de la famille Durrell !

You're welcome

Luke et Jon de Robert Williams

Luke a 13 ans lorsque sa vie bascule. Sa mère meurt dans un accident de voiture. L’adolescent se retrouve seul avec son père qui sombre peu à peu dans l’alcoolisme pour calmer sa douleur. Faute d’argent, ils doivent déménager. Ils se retrouvent alors dans la banlieue d’une petite bourgade. La maison est fissurée de partout, remplie de vieux meubles et défraîchie. Luke et son père sont engourdis par leur chagrin. Mais un élément va doucement venir perturber leur triste quotidien et peu à peu l’illuminer. Jon, un voisin, commence à venir chez eux. Jour après jour, il s’installe et fait dévier le cours des choses.

« Luke et Jon » est le premier roman réussi de Robert Williams, libraire à Manchester. Le pari n’était pourtant pas évident. Tout d’abord Robert Williams choisit comme narrateur un adolescent, ce qui est souvent risqué car le ton sonne faux. Ici tout sonne juste : les préoccupations de Luke, ses réactions face au monde et sa langue sont parfaitement crédibles. Ensuite, Robert Williams prend le parti de bien charger la barque de ses personnages. Jon est dans une situation sociale encore plus désespérée que celle de Luke. Il est orphelin et vit avec ses grands-parents grabataires. Leur maison est au bord de la ruine et Jon craint la visite des services sociaux et son envoi à l’orphelinat. Cela fait beaucoup pour les deux jeunes personnages principaux ! Mais étonnamment cela passe très bien, Robert Williams use de beaucoup de délicatesse et de poésie pour décrire le quotidien des deux garçons.

L’amitié est leur bouée de sauvetage, elle leur permet d’affronter la dureté de leur situation, les brimades et les humiliations à l’école. Et chacun a une passion qui transcende le quotidien. Luke peint les paysages qui l’entourent, il s’absorbe dans leur contemplation. Jon lit tout ce qui lui passe par la main, sa mémoire phénoménale retient tout, il est une véritable encyclopédie. Le père de Luke va également s’en sortir grâce à son talent de sculpteur sur bois. Il a l’idée de réaliser un grand cheval qu’il déposera en forêt, caché. les promeneurs tomberont dessus par hasard, s’étonnant de découvrir l’œuvre au milieu de nulle part. Une idée magnifique qui montre bien toute la poésie de ce roman.

« Jon et Luke » est un très joli premier roman sur deux adolescents qui unissent leur solitude, leur souffrance pour affronter le monde.