Les causes perdues de Violet Trefusis

Emilie Rateau, jeune femme née à Poitiers, est embauchée comme préceptrice de la nièce de la comtesse Gertrude de Béanthes à Paris. Dans un hôtel particulier somptueux, la comtesse mène une vie très austère et sa pingrerie est légendaire. Elle veut conserver tout son héritage pour Ghislain, son neveu, qui la flatte à chacune de ses visites. Emilie et la jeune Yolande ont la vie dure : peu de nourriture, pas de chauffage, aucun amusement. C’est la baronne Solange de Petitpas, la cousine de la comtesse, qui a proposé ce poste à Emilie en pensant l’aider. La baronne vit à Poitiers et avait de l’affectation pour le père photographe de la jeune fille.

Violet Trefusis, membre de la haute société anglaise, a écrit ce roman en français en 1941 et il faut souligner la très grande qualité de son écriture. « Les causes perdues » est une étude de mœurs se déroulant dans l’aristocratie française. Le roman est composé de deux parties. La première est consacrée à la vie d’Emilie chez la comtesse alors que la deuxième se déroule à Poitiers dans l’entourage de la baronne (elle parle notamment de jeune femme qui héritera du frère de la baronne). Les portraits sont piquants, plein d’une ironie mordante. Mais l’ensemble est assez décousu, on perd totalement de vue Emilie Rateau dans la deuxième partie alors que son journal ouvre le roman.

Je découvre Violet Trefusis, qui fut l’amante de Vita Sackville-West, avec ce roman qui malheureusement ne m’a pas totalement convaincue malgré une écriture remarquable.

Absolument et pour toujours de Rose Tremain

Rose

A l’âge de 15 ans, Marianne Clifford tombe éperdument amoureuse de Simon Hurst, un jeune homme de 18 ans qu’elle a rencontré dans une boom. Il est beau, prometteur puisqu’il va tenter l’examen d’entrée à Oxford. Après avoir perdu sa virginité à l’arrière de la voiture de Simon, Marianne se languit de lui dans son pensionnat. Elle néglige ses études puisque son avenir est tout tracé : elle va épouser Simon. Malheureusement, le jeune homme rate son examen et déçoit profondément les espoirs de ses parents qui décident alors de l’envoyer à la Sorbonne. Loin des yeux, loin du cœur, Simon écrit peu à Marianne qui dépérit. L’avenir dont elle avait tant rêvé s’effondre.

« Absolument et pour toujours » nous permet de suivre le destin de Marianne à travers le temps et de voir le cours prit par sa vie après le départ de Simon. Une fois devenue adulte, Marianne continue à vivre avec le fantôme de la vie dont elle avait rêvé. Elle semble tout faire par dépit, sans réelle envie. Le personnage de Marianne est follement romanesque, plein de fantaisie, pétillant et avec un humour piquant. J’ai pris plaisir à la suivre durant le roman, à la voir chercher sa place, sa propre voix. Rose Tremain évoque également les relations parents-enfants dans les années 50 faites de non-dits, de secrets enfouis et d’une froideur qui est en fait de la pudeur.

J’ai été séduite par « Absolument et pour toujours », par son personnage principal attachant, par sa fin qui éclaire de manière différente l’histoire que l’on vient de lire.

Traduction Françoise du Sorbier

King Winter’s birthday de Jonathan Freedland et Emily Sutton

Winter

C’est l’anniversaire du roi Hiver et il souhaite organiser une fête spéciale. Il veut faire venir ses frères et ses sœurs : la reine Printemps, le roi Eté et la reine Automne. Le roi Hiver se souvient avec émotion des moments passés ensemble durant l’enfance et il est enchanté d’accueillir sa famille dans son palais. Mais pendant que la fratrie festoie, de drôles d’évènements se déroulent dehors. La nature est déboussolée.

« King Winter’s birthday » est un très joli conte qui met en avant le respect de la nature, du rythme des saisons. En prenant connaissance de l’origine de cette histoire, on peut y voir d’autres thématiques. Jonathan Freedland s’est inspiré d’un texte écrit par Ullrich Alexander Boschwitz, un juif allemand qui fut interné dans un camp sur l’île de Man en 1939. C’est là qu’il rédigea ce conte. « King Winter’s birthday » peut alors être lu comme un retour à l’ordre normal des choses après une période chaotique. Le texte évoque aussi le fait d’être séparé de ses proches et de les retrouver dans ses souvenirs. Le contexte historique de son écriture rend ce conte particulièrement émouvant. Il est sublimé par les splendides dessins d’Emily Sutton, l’une de mes illustratrices favorites. Les illustrations sont lumineuses, colorées et regorgent de détails.

Un véritable régal que cet album aussi bien pour sa beauté formelle que pour sa touchante histoire.

Le clarinettiste manquant de Cyril Hare

Hare

Francis Pettigrew, un ancien avocat, s’est installé à la campagne à la fin de sa carrière pour faire plaisir à sa jeune épouse. Celle-ci fait partie de l’orchestre du Markshire et, contre son gré, Francis a été désigné trésorier de l’association en charge de celui-ci. Il s’ennuie copieusement aux réunions préparatoires des concerts. Pour le prochain, le chef d’orchestre Clayton Evans souhaite inviter une violoniste de renom : Lucy Egal. Il se trouve qu’elle est l’ex-femme de Robert Dixon, membre également de l’association de l’orchestre de Markshire. Les choses se mettent peu à peu en place (le choix du programme, trouver un premier clarinettiste malgré les difficultés) et le concert peut enfin avoir lieu. Mais un tragique évènement va venir interrompre la représentation.

J’avais beaucoup apprécié « Meurtre à l’anglaise » qui reprenait les codes du whodunit de l’âge d’or. Et de nouveau, je me suis délectée de la lecture du « Clarinettiste manquant ». Le livre fut publié en 1949 et il fait partie d’une série mettant en scène Francis Pettigrew. Le personnage est un clin d’œil à la carrière de Cyril Hare qui fut lui-même magistrat. Le roman se situe dans la campagne anglaise dans une petite communauté qui offre une belle galerie de personnages. L’intrigue est bien menée avec son lot de fausses pistes et d’individus patibulaires. Et comme dans « Meurtre à l’anglaise », Cyril Hare fait la part belle à un humour subtil so british.

Ce roman de Cyril Hare s’inscrit parfaitement dans la tradition du whodunit anglais et il ravira les amoureux du genre.

Traduction Mathilde Martin

Mrs Miniver de Jan Struther

Mrs-Miniver

« Mrs Miniver » a été au départ publié sous forme de feuilleton dans le Times, à raison d’un chapitre tous les quinze jours entre 1938 et 1939. L’ensemble fut réuni en un seul volume en octobre 1939 et le livre de Jan Struther  connut un énorme succès. Le roman était comme un miroir pour les lecteurs anglais de l’époque. Chaque chapitre évoque un moment de la vie de Mrs Miniver, mariée à Clem, et mère de trois enfants : Vin qui est au collège à Eton, Judy 9 ans et le petit dernier Toby. Le roman parle du bonheur paisible de cette famille et des joies simples de leur quotidien. On suit l’héroïne et sa famille au retour de leurs vacances dans leur maison de campagne, lors des feux d’artifices du jour de Guy Fawkes, au moment de Noël, de l’achat d’une poupée ou d’un nouvel agenda. Jan Struther porte une attention toute particulière au passage des saisons, leurs signes avant-coureurs, leur frémissement dans l’air et leur beauté singulière.

Le public anglais ne pouvait que s’identifier à cette famille unie, à leur vie ordinaire qui tend à l’universel. Et comme dans la vie des contemporains de la publication de « Mrs Miniver », la menace de la guerre commence à poindre. La famille doit se doter de masques à gaz, la question de l’évacuation des enfants à la campagne et celle de la mise en place d’un blackout se posent. Mrs Miniver, qui observe beaucoup les personnes qu’elle croise, n’arrive pas à comprendre cette guerre, elle pense que les hommes ont plus de points communs qu’ils ne l’imaginent et elle continue à avoir foi en la nature humaine. « En outre, tout ce qui compte vraiment ne change pas : le plaisir de réfléchir sérieusement à quelque chose, et le bonheur d’en être tout simplement conscient, mais surtout la fascination sans fin des relations humaines. Sans parler de ces sujets insignifiants que sont l’amour, le courage, la gentillesse, l’intégrité et l’étonnante résilience de l’esprit humain. La guerre peut détruire les histoires personnelles mais elle ne peut rien contre la matrice de ces choses-là. » 

« Mrs Miniver » est un roman plein d’un charme désuet, qui met en lumière la douceur et le bonheur du quotidien d’une famille anglaise à l’aube de la 2nd guerre mondiale. L’attention aux petits détails, au variation de la lumière, au passage du temps, à la délicatesse des relations entre les membres de la famille Miniver m’ont enchantée et ravie.

Traduction Berthe Vulliemin et Josette Chicheportiche

Regardez-moi d’Anita Brookner

Brookner

Frances Hinton travaille dans une bibliothèque médicale où elle est responsable des archives photos. Il s’agit de reproductions d’œuvres d’art et de gravures représentant des médecins et des malades à travers les époques. A la mort de ses parents, elle a hérité de leur appartement à Maida Vale où elle vit seule avec Nancy, la domestique de la famille. Frances étouffe sous le poids des meubles anciens de ses parents, leurs bibelots, leurs vêtements que Nancy refuse de déplacer. Sa vie morne et un peu terne va changer lorsqu’elle va intégrer le cercle de Nick, un médecin qui fréquente la bibliothèque, et de sa femme Alix. Flamboyants, beaux et totalement charismatiques, ils l’entraînent dans des soirées, des pique-niques. Frances se sent vivre, enfin.

« Regardez-moi » a été publié en 1983 et Frances Hinton est une héroïne typique d’Anita Brookner. Elle observe beaucoup les autres, elle les décrit avec une très grande acuité. Elle qui se voudrait « (…) belle, paresseuse, gâtée et capricieuse » tombe sous le charme de ce couple fitzgeraldien, si vivant et qui semble la voir. « Regardez-moi » est véritablement tout l’objet de ce roman. Comme toujours chez Anita Brookner, Frances est un personnage plongé dans une immense solitude. Elle décrit avec lucidité son quotidien à la bibliothèque, ses soirées sans relief avec Nancy et son désarroi sentimental. « C’est pour ça que j’écris, c’est pour ça que j’en ai besoin. Quand la solitude m’enlise, me recouvre, me ternit, me rend pratiquement invisible, écrire est le moyen de me faire entendre. De rappeler aux autres que je suis là. » Le roman est aussi celui de l’avènement, douloureux, d’une écrivaine. Quand la vie la happe, l’écriture est suspendue. Alix et Nick éclairent et embellissent le quotidien de la jeune femme ; ses sentiments pour James, un médecin, lui font oublier son besoin d’écrire. Mais, on le sait, puisque le livre que nous tenons est celui écrit par Frances, l’euphorie ne durera pas.

Formidablement écrit, « Regardez-moi » est un roman d’une grande finesse psychologique, avec en son cœur une héroïne typique d’Anita Brookner, transparente, très seule, mais qui s’accomplit dans l’écriture.

Traduction Fanchita Gonzalez Battle

Une femme de demain de Coralie Glyn

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Miss Letitia Primington, née en 1856, est une vieille fille qui vit avec ses parents dans leur manoir du Quietshire. Les années s’écoulèrent paisiblement pour Letitia jusqu’à son 40ème anniversaire. Elle attrapa un rhume qui lui fut fatal. Pourtant, elle se réveille dans son cercueil, fort heureusement seulement déposé dans le caveau familial. Letitia retrouve le chemin du manoir de Primington et découvre qu’elle n’est pas en 1896 mais en 1996 ! Elle y rencontre son arrière-petite-nièce qui porte le même prénom qu’elle. La jeune femme est avocate et elle vit seule. Letitia est certes un peu choquée par les mœurs (pas de chaperon) et les vêtements (plutôt masculins) de sa descendante, mais elle est également pleine de curiosité pour les avancées de la société anglaise.

« Une femme de demain » fut écrit en 1896 par Coralie Glyn, militante féministe et cycliste émérite. Son roman est un récit d’anticipation qui plonge une femme de la haute société victorienne dans le 20ème siècle. Le début du roman est très amusant. Personne n’est véritablement interloqué par le retour d’une femme morte cent ans plus tôt. Son intégration se fait de manière parfaitement naturelle sans que son histoire ne soit remise en question. La bienséance et la morale victoriennes s’opposent aux nouvelles mœurs imaginées par Coralie Glyn et la confrontation des deux mondes est souvent cocasse. L’autrice imagine également une ville de Londres plus aérée, moins grise et morne, avec de belles places et de beaux boulevards ressemblant à ceux de Paris. Il est possible de s’y promener en taxis aériens, en voiture électrique ou en bateau sur la Tamise dont les berges sont joliment arborées. Un ravissement pour Letitia !

« Une femme de demain » est également et avant tout une critique sociale, et notamment concernant la place des femmes. L’autrice invente une société plus égalitaire avec des salaires et des logements plus décents. Elle n’est pas non plus naïve : « Des pauvres, il y en aura toujours. Le mode de fonctionnement du capital et du travail, de la demande et de l’offre est tel que l’argent ne sera jamais divisé en parts égales. » Les femmes sont plus indépendantes en 1996 ; il n’est pas choquant qu’elles ne soient pas mariées et n’aient pas d’enfant. La question de l’instinct maternel y est également posée. Des clubs de femmes existent pour leur socialisation ; des logements pour les femmes âgées, seules et pauvres, ont également été créés. Fervente suffragette, Coralie Glyn a d’ailleurs ouvert ces deux types d’établissements. Ce côté social est par moments trop démonstratif et appuyé (par exemple, la longue conférence de la petite nièce sur les femmes) ; il éclipse par moment la fiction elle-même.

« Une femme de demain » mélange le roman d’anticipation et la satire sociale. La confrontation du XIXème et du XXème siècles est distrayante et pleine de malice. Malheureusement, les thèses modernes défendues par Coralie Glyn sont exposées longuement au détriment de la partie fictionnelle.

Traduction Leslie de Bont

Ironopolis de Glen James Brown

Ironopolis

« Teeside était une ville de métallurgistes à l’époque, Ironopolis, on l’appelait : plus de 40 000 personnes à la fleur de l’âge qui travaillaient dans les forges, et le ciel rougeoyait toute la nuit. Par contre le boulot était rude. » Mais au fil du temps, des décisions politiques, les forges ont été démantelées plongeant les habitants dans la précarité. Les logements sociaux ne sont plus entretenus, la ville périclite. Et d’ailleurs, des promoteurs immobiliers ont décidé de racheter les vieux bâtiments pour en construire de plus modernes et surtout plus chers. Les anciens habitants vont devoir quitter la ville.

« Ironopolis » est le premier roman foisonnant et passionnant de Glen James Brown. Au travers de six chapitres, chacun dédié à un personnage, il raconte cette ville ouvrière sur plusieurs générations. S’entremêlent les histoires du caïd de la cité, de sa femme et de son fils, d’une coiffeuse accro aux courses de lévriers, d’un jeune homme découvrant l’Acid House, du libraire ambulant. Les histoires intimes de chacun se répondent, s’entrelacent au travers des lieux, des évènements marquants (accidents dans le puits de l’usine en ruines des eaux usées, disparition de jeunes filles). Au travers de ces vies, se dessine l’architecture d’Ironopolis, la mémoire du lieu.

« Non. Comme je le disais, je suis juste un mordu d’histoire locale. De l’histoire du logement social, pour être précis. Mais ça me fait de la peine que la cité soit détruite. Une fois que l’on brise une communauté, sa culture et ses histoires -ses histoires orales-, tout est perdu. J’essaie de faire ma part pour la préserver. » Le projet d’écriture de Glen James Brown est contenu dans cette phrase. Il veut souligner la richesse de ces lieux souvent méprisés et ignorés. Le folklore local est incarné dans le roman par Peg Powler, une sorte de sorcière qui vit dans la rivière et qui fait le lien entre les six personnages. Elle va elle aussi disparaître lorsque la cité ouvrière n’existera plus. Ironopolis est certes une ville fictive mais elle ressemble à toutes les villes anglaises qui se sont effondrées après une désindustrialisation massive. L’auteur raconte ce lieu, qui ressemble à celui où il a grandi, avec beaucoup de tendresse pour ses habitants.

« Ironopolis » est un premier roman à la construction époustouflante qui mélange les genres : réalisme social, fantastique, roman noir, interviews, lettres. Glen James Brown réussit avec brio son entrée en littérature en rendant hommage aux cités ouvrières du nord de l’Angleterre.

Traduction Claire Charrier

L’imposture de Zadie Smith

Version 1.0.0

Fin 19ème, Eliza Touchet est gouvernante chez son cousin par alliance William Ainsworth. Après avoir été mariée pendant trois ans, son mari avait kidnappé leur fils et tous deux sont ensuite morts de la scarlatine. Heureusement pour elle, son cousin décida de l’héberger. Jeune femme intelligente et déterminée, elle va également devenir la correctrice de ses romans, de qualité moyenne, et elle va côtoyer de grands écrivains dans le salon de William comme Charles Dickens et William Makepeace Thackeray. Au fil des années, Eliza reste auprès de la famille Ainsworth (elle sera très intime de Frances, la première femme de William mais de lui également !) même si la deuxième Mrs Ainsworth n’est pas à son goût. Elle vient en effet d’un milieu populaire et manque de finesse. Les deux femmes vont néanmoins se rapprocher à l’occasion d’un procès qui fit grand bruit : celui pour usurpation d’identité du supposé Sir Roger Tichborne qui était censé avoir péri en mer.

« L’imposture » est le premier roman historique de Zadie Smith qui s’amuse avec le roman victorien. Elle éclate la narration avec des aller-retours dans le temps, passant cent pages sur le destin de Mr Bogle ancien esclave jamaïcain, avec des chapitres courts, très courts parfois. Les personnages du roman sont fascinants. William Ainsworth (1805-1882) est aujourd’hui totalement oublié mais son roman « Jack Sheppard » s’est, à l’époque,  vendu davantage que « Oliver Twist ». Eliza Touchet est la véritable héroïne de ce roman, son esprit brillant, ses positions modernes et son ironie irriguent les 540 pages de « L’imposture ».

Outre celle mise en avant par le procès de Sir Roger, de nombreuses supercheries sont mises au jour dans le roman. Au cœur de celui-ci est l’abolition de l’esclavage, tout en sachant que les grandes fortunes de l’aristocratie anglaise repose sur les plantations de sucre et notamment en Jamaïque. Eliza, écossaise et femme, sait ce que veut dire être un citoyen de seconde catégorie. Mais au travers de Mr Bogle, elle découvre des vies plus humiliées que la sienne. Qui mieux que Zadie Smith pouvait évoquer toutes les hypocrisies de l’Angleterre victorienne et ses tabous notamment sur les liens qui unisse ce pays avec la Jamaïque.

« L’imposture » est un roman foisonnant à l’image des romans victoriens qu’il pastiche. Le sujet principal en est le passé colonial de l’Angleterre mais aussi le parcours d’une héroïne attachante et son chemin vers l’écriture.

Traduction Laëtitia Devaux

Les oracles de Margaret Kennedy

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Non loin de Bristol, dans la petite ville de Summersdown, un terrible orage éclate. Il frappe notamment le jardin de Conrad Swann, sculpteur bohême et désargenté. L’arbre où aiment jouer ses enfants est foudroyé, ainsi qu’une chaise de jardin qui sera rangée dans l’appentis où l’artiste travaille. Le soir suivant la tempête, Conrad devait présenter sa nouvelle sculpture appelée l’Apollon. Mais lorsque les invités arrivent, Conrad manque à l’appel. Parmi le cercle d’intellectuels gravitant autour de lui, Martha Rawson est la plus redoutable et elle s’est autoproclamée sa meilleure amie et sa représentante. Il est hors de question pour elle de faire une croix sur l’Apollon. Elle fouille donc l’appentis et trouve une pièce métallique déformée, monstrueuse. Elle s’en empare et tente de convaincre la municipalité d’acheter ce qu’elle prend pour l’Apollon. Le quiproquo fait naitre des tensions dans le village jusqu’à faire oublier les enfants Swann livrés à eux-mêmes depuis la disparition de leur père.

Le point de départ des « Oracles » m’a beaucoup fait penser à celui du « Festin ». Les deux romans s’ouvrent en effet sur un évènement naturel aux conséquences dramatiques (l’effondrement d’une falaise et ici un très fort orage). Autre point commun, Margaret Kennedy a écrit deux contes moraux où les enfants sont les victimes de la stupidité des adultes. Dans « Les oracles », l’avidité, le snobisme intellectuel, l’orgueil sont moqués par l’autrice avec toujours autant de sagacité et d’ironie. Certains personnages, incapables de se remettre en question, seront tournés en ridicule. Le roman interroge également ce qu’est une œuvre d’art contemporaine, doit-elle être belle pour avoir de la valeur ? (Ses interrogations m’ont fait repenser au procès intenté par les Etats-Unis au sculpteur Brancusi).

Le ton de Margaret Kennedy est toujours grinçant, la lecture est savoureuse et par moments très drôle. Mais « Les oracles » n’est pas aussi réussi que « Le festin ». Le roman souffre de longueurs, d’un manque de rythme peut-être dû à l’arrivée un peu tardive du quiproquo artistique dans l’intrigue.

Des quatre romans de Margaret Kennedy que j’ai lus jusqu’à présent, « Les oracles » est celui qui m’a le moins enthousiasmée même si la comédie mordante reste plaisante à lire.

Traduction Anne-Sylvie Homassel