
Le dernier livre de Laurent Mauvignier s’ouvre sur un anniversaire, celui de Solange. Toute sa famille est présente et notamment Feu-de-Bois, le frère devenu SDF. La fête se passe bien jusqu’à ce que ce dernier offre une broche à sa soeur bien-aimée. C’est la stupeur parmi les invités, la rancoeur se réveille. » Lui qui n’a pas d’argent et vit au crochet des autres, tous les autres autour de lui, dont les regards allaient de la broche à lui et de lui à la broche, puis de la broche à eux entre eux, des regards qui posaient les mêmes questions et laissaient déjà voir la même stupéfaction, déjà la colère. » Les reproches affluent, les soupçons aussi : Feu-de-Bois a forcément volé l’argent qui lui permit d’acheter la broche. Et Feu-de-bois qui ne comprend pas cette fureur chez ses frères et soeurs ; qui, excédé, commettra l’irréparable.
Pendant tout le récit, Rabut, cousin de Feu-de-Bois, tente d’expliquer le comportement de son cousin, de retrouver la part d’humanité du paria de la famille. Feu-de-Bois vit à l’écart, dans une maison délabrée, il a perdu jusqu’à son prénom : Bernard. Rabut ne comprend pas son cousin qui a abandonné sans explication femme et enfants des années plus tôt pour revenir dans le village. Mais Rabut cherche plus loin dans ses souvenirs et se souvient de l’Algérie. Rabut et Bernard ont tous deux participé à la guerre d’Algérie, cette période de notre histoire dont on ne parle pas. C’est le cas de notre héros qui n’a jamais pu se libérer des horreurs de cette guerre. Ce silence s’est imposé à Bernard pour plusieurs raisons. A son retour, il a entendu les anciens lui dire « Ce n’est pas Verdun », il n’y a pas de raison de se plaindre d’une guerre dont on revient intact. Et puis il y a la honte d’y avoir participé. Bernard pense souvent à la seconde Guerre Mondiale et compare l’occupation allemande avec celle des Français en Algérie. Les Algériens fous de joie lorsque la guerre se termine, lui rappellent celle des Français à la libération. Bernard ne se débarrassera jamais non plus des images de violence, de torture. L’Algérie le poursuit à son retour, l’empêchant de reconstruire sa vie.
J’avais lu précédemment « Dans la foule » du même auteur et j’avais été impressionnée par son style. J’ai retrouvé dans « Des hommes » cette force de l’écriture. Laurent Mauvignier retranscrit le langage oral mais aussi les pensées de ses personnages avec des phrases hachées, extrêmement rythmées. Tous les signes de ponctuation du dialogue ont disparu pour donner un flux continu de mots. « On se souviendra que derrière Feu-de-Bois on pourrait retrouver Bernard. On entendra sa soeur l’appeler par son prénom, Bernard. On se rappellera qu’il n’a pas toujours été ce type qui vit aux crochets des autres. On l’observera en douce pour ne pas éveiller sa méfiance. On le verra avec toujours les mêmes cheveux jaunes et gris à cause du tabac et de ce charbon de bois, les mêmes moustaches épaisses et sales. Et puis les points très noirs sur le nez, ce nez grêlé, bulbeux, rond comme une pomme. Et puis les yeux bleus, la peau rosée et boursouflée sous les paupières. Le corps robuste et large. Et cette fois, si on y prêtait attention, on verrait les traces du peigne sur les cheveux coiffés en arrière, on devinerait l’effort de propreté. Et même, on se dirait qu’il n’a pas bu et qu’il n’a pas l’air trop mauvais. » Le style de Laurent Mauvignier est totalement hypnotique, le lecteur est totalement immergé dans ses mots. C’est également une écriture que l’on ressent physiquement, on se sent oppressé par ce flot de paroles ce qui correspond bien à l’horreur décrite durant la guerre d’Algérie.
« Des hommes » est un livre marquant par son style très travaillé mais aussi par ses personnages emprisonnés dans leurs souvenirs. Encore une fois, j’ai été enchantée par la lecture de Laurent Mauvignier que je vais continuer de suivre.











