Des hommes de Laurent Mauvignier

Le dernier livre de Laurent Mauvignier s’ouvre sur un anniversaire, celui de Solange. Toute sa famille est présente et notamment Feu-de-Bois, le frère devenu SDF. La fête se passe bien jusqu’à ce que ce dernier offre une broche à sa soeur bien-aimée. C’est la stupeur parmi les invités, la rancoeur se réveille.  » Lui qui n’a pas d’argent et vit au crochet des autres, tous les autres autour de lui, dont les regards allaient de la broche à lui et de lui à la broche, puis de la broche à eux entre eux, des regards qui posaient les mêmes questions et laissaient déjà voir la même stupéfaction, déjà la colère. » Les reproches affluent, les soupçons aussi : Feu-de-Bois a forcément volé l’argent qui lui permit d’acheter la broche. Et Feu-de-bois qui ne comprend pas cette fureur chez ses frères et soeurs ; qui, excédé, commettra l’irréparable.

Pendant tout le récit, Rabut, cousin de Feu-de-Bois, tente d’expliquer le comportement de son cousin, de retrouver la part d’humanité du paria de la famille. Feu-de-Bois vit à l’écart, dans une maison délabrée, il a perdu jusqu’à son prénom : Bernard. Rabut ne comprend pas son cousin qui a abandonné sans explication femme et enfants des années plus tôt pour revenir dans le village. Mais Rabut cherche plus loin dans ses souvenirs et se souvient de l’Algérie. Rabut et Bernard ont tous deux participé à la guerre d’Algérie, cette période de notre histoire dont on ne parle pas. C’est le cas de notre héros qui n’a jamais pu se libérer des horreurs de cette guerre. Ce silence s’est imposé à Bernard pour plusieurs raisons. A son retour, il a entendu les anciens lui dire « Ce n’est pas Verdun », il n’y a pas de raison de se plaindre d’une guerre dont on revient intact. Et puis il y a la honte d’y avoir participé. Bernard pense souvent à la seconde Guerre Mondiale et compare l’occupation allemande avec celle des Français en Algérie. Les Algériens fous de joie lorsque la guerre se termine, lui rappellent celle des Français à la libération. Bernard ne se débarrassera jamais non plus des images de violence, de torture. L’Algérie le poursuit à son retour, l’empêchant de reconstruire sa vie.

J’avais lu précédemment « Dans la foule »  du même auteur et j’avais été impressionnée par son style. J’ai retrouvé dans « Des hommes » cette force de l’écriture. Laurent Mauvignier retranscrit le langage oral mais aussi les pensées de ses personnages avec des phrases hachées, extrêmement rythmées. Tous les signes de ponctuation du dialogue ont disparu pour donner un flux continu de mots. « On se souviendra que derrière Feu-de-Bois on pourrait retrouver Bernard. On entendra sa soeur l’appeler par son prénom, Bernard. On se rappellera qu’il n’a pas toujours été ce type qui vit aux crochets des autres. On l’observera en douce pour ne pas éveiller sa méfiance. On le verra avec toujours les mêmes cheveux jaunes et gris à cause du tabac et de ce charbon de bois, les mêmes moustaches épaisses et sales.  Et puis les points très noirs sur le nez, ce nez grêlé, bulbeux, rond comme une pomme. Et puis les yeux bleus, la peau rosée et boursouflée sous les paupières. Le corps robuste et large. Et cette fois, si on y prêtait attention, on verrait les traces du peigne sur les cheveux coiffés en arrière, on devinerait l’effort de propreté. Et même, on se dirait qu’il n’a pas bu et qu’il n’a pas l’air trop mauvais. » Le style de Laurent Mauvignier est totalement hypnotique, le lecteur est totalement immergé dans ses mots. C’est également une écriture que l’on ressent physiquement, on se sent oppressé par ce flot de paroles ce qui correspond bien à l’horreur décrite durant la guerre d’Algérie.

« Des hommes » est un livre marquant par son style très travaillé mais aussi par ses personnages emprisonnés dans leurs souvenirs. Encore une fois, j’ai été enchantée par la lecture de Laurent Mauvignier que je vais continuer de suivre. 

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Le Club des Incorrigibles Optimistes de Jean-Michel Guenassia

L’action débute en 1959, à Paris. Michel Marini a douze ans. L’école l’ennuie, il préfère lire, écouter du rock’n’roll et jouer au baby-foot. Au « Balto », bistrot à Denfert-Rochereau où il a l’habitude de se mesurer aux meilleurs joueurs de baby, il remarque derrière un rideau une porte par laquelle passent des hommes d’âge mûr. Intrigué, il finit un jour par pousser la porte où est inscrit « Club des Incorrigibles Optimistes »,  et découvre une assemblée d’hommes occupés à jouer aux échecs ou à bavarder. « C’étaient quasiment tous des gens des pays de l’Est. Des Hongrois, des Polonais, des Roumains, des Allemands de l’Est, des Yougoslaves, des Tchécoslovaques, des Russes, pardon, des Soviétiques reprenaient certains. Il y avait aussi un Chinois et un Grec. » Communistes de la première heure ou opposants, ils ont fui un système devenu inhumain. Ils ont laissé au pays famille et amis. Ils étaient médecins, hauts fonctionnaires, ingénieurs, en France ils ne sont plus rien. Ils se retrouvent alors dans cette arrière-salle pour chasser la solitude et oublier un instant la dureté de leur vie de parias. Michel fait peu à peu leur connaissance et devient leur ami.

De 1959 à 1965, il fréquente le club et découvre l’histoire personnelle de ses membres, et leurs blessures. Celles-ci répondent parfois aux évènements qui surviennent dans la vie de Michel. Car il s’agit aussi d’une chronique personnelle et familiale dont les épisodes alternent avec les tranches de vie des réfugiés. Son père, descendant d’immigré italien, a épousé la fille de son patron lorsqu’il était apprenti plombier. Ils ont ensuite hérité de l’entreprise familiale. Les tensions sont vives dans ce couple socialement mal assorti. Le grand frère de Michel, Frank, communiste et anticolonialiste convaincu, s’engage contre toute attente pour la guerre d’Algérie et abandonne sa petite amie, Cécile, avec laquelle Michel noue alors une grande complicité.

Voilà pour le décor. En 750 pages passionnantes et d’une grande clarté, Jean-Michel Guenassia fait le récit authentique d’une trajectoire adolescente. C’est certainement ce qui a séduit le jury du prix Goncourt des lycéens qui a couronné ce roman. Les préoccupations des adolescents ne changent pas tellement d’une époque à l’autre, et ceux du jury se sont à coup sûr reconnus dans le personnage de Michel Marini. Le livre intéressera donc aussi un public adulte qui y retrouvera peut-être les bonheurs et les affres de cette période difficile mais passionnante de notre vie. Et puis les thèmes abordés : les joies et déceptions de l’amour et de l’amitié, la brûlure de la trahison, sont universels et de tout temps. Certains, comme la douleur de l’exil et du déracinement, entrent même en résonance avec notre époque, même si le contexte est, certes, fort différent. Quoiqu’il en soit, par ce choix les lycéens ont montré qu’ils avaient énormément de goût et savaient reconnaître une œuvre de qualité. Qui a dit que les jeunes ne lisaient plus ?

Pour conclure, je ne saurais trop vous recommander la lecture de l’excellent billet d’Arnivi, pour achever de vous convaincre.

Le portrait de Pierre Assouline

J’ai reçu « Le portrait » de Pierre Assouline dans le cadre du swap « Un livre, un peintre » grâce à la gentillesse de Karine. L’idée de départ de ce livre est très originale.

La baronne Betty de Rothschild meurt le 1er septembre 1886 et son esprit passe dans le portrait que fait d’elle Ingres entre 1844 et 1848. C’est alors le portrait qui nous parle et nous raconte l’histoire de cette dynastie de banquiers jusqu’en 2007. Les titres des chapitres correspondent aux différentes demeures « habitées » par le portrait : rue Laffitte, rue Saint-Florentin, au château de Ferrières, au château de Neuschwanstein, au Louvre et à l’Hôtel Lambert. Le roman de Pierre Assouline est extrêmement documenté et nous promène dans l’Histoire de France, l’histoire des Rothschild et l’histoire culturelle.

Betty de Rothschild et son portrait traversent la grande histoire : 1848 qui supprime la Monarchie de Juillet et met en place la deuxième République, la venue au pouvoir de Napoléon III, la commune de 1871, l’affaire Dreyfus, toutes les révoltes et les changements du XIXème sont évoqués. La première guerre mondiale achève de transformer le monde qu’a connu Betty. « Houle de souvenirs, vase de la mémoire. Un étrange sentiment m’envahit jusqu’à me hanter la nuit, la conviction qu’un monde s’achève et que l’inconnu nous guette. Je le perçois à un signe infime, à une note très personnelle surgie de la coulée des siècles, le souvenir d’une image qui me renvoie au regret d’un instant ; une douce nostalgie m’étreint alors, cette affection si particulière que l’on nomme la fièvre des feuilles mortes. » Avant de connaître enfin un monde de paix, le portrait de Betty connaîtra l’infamie, la spoliation des biens de la famille Rothschild par les nazis. Famille de collectionneurs, les Rothschild étaient la cible rêvée pour Hitler qui de longue date avait repéré leurs différentes propriétés en France. Fort heureusement, le portrait de Betty traverse cette période tourmentée pour revenir indemne.

A travers les siècles, se construit la dynastie Rothschild. Betty nous donne toute la généalogie de cette famille ambitieuse. Le fondateur était déjà un fils de banquier et il s’appelait Meyer. C’est grâce à une enseigne placée au-dessus du ghetto de Francfort qu’il transforma son nom en baron Von Roten Schild puis Von Rothschild. Betty épousa son oncle James et tous deux fondèrent la branche française de la famille. Il était préférable de rester entre Rothschild, la confiance et la solidarité allaient alors de soi. Ils établirent un véritable code de conduite pour la pérennité de leurs affaires. « S’il est une valeur, une seule, qu’il (James) voulut transmettre à ses héritiers, c’est bien celle-là, la solidarité au sein d’une famille envisagée comme un réseau. De la dispersion elle a fait un ciment : cinq frères dans cinq capitales associés dans des participations croisées et des décisions collectives. De l’humilité, une règle intangible. » La discrétion fait également partie des qualités nécessaires à un Rothschild. La dynastie a réussi sans fracas ni scandale.

James Rothschild était un immense collectionneur et sa femme tenait un salon réputé. Cela nous permet de croiser de grands artistes comme Balzac, Offenbach, Chopin, Heine ou les frères Goncourt. Certains côtoient les Rothschild par amitié, d’autres par ambition. Ingres est bien entendu très présent, Betty nous expliquant par le menu la genèse de son portrait. L’exposition du tableau à notre époque nous permet de croiser d’autres personnalités comme Henri Cartier-Bresson ou l’immense Daniel Arasse.

Malgré une écriture fluide et plaisante, j’ai eu du mal à entrer dans le roman de Pierre Assouline. J’ai trouvé les premières parties laborieuses, les très nombreuses anecdotes m’ont un peu perdue. J’ai préféré l’histoire moderne du tableau, de la seconde guerre mondiale à nos jours. Il reste que l’idée de départ est fort séduisante et qu’au final le voyage dans le temps  proposé par Pierre Assouline n’est pas désagréable.

Ce livre a également été lu par Lou dans le cadre d’une lecture commune.

Banlieue sud-est de René Fallet

Ils ont entre dix-sept et vingt ans et comptent bien profiter de leur jeunesse. Nous sommes en 1944, à Villeneuve-Saint-Georges, dans la banlieue ouvrière de Paris. Bernard, Claude, Cous, Alix, Pépito, Jo, Pépée, Noëlle, Roger, Cricri, Zézette et les autres se préoccupent plus de sexe et de jazz que de la guerre. Les petites combines qui aident à améliorer l’ordinaire, les virées entre potes, les coups à boire la relèguent à l’arrière-plan, comme un élément de décor, malgré les privations, la peur du STO, l’occupation. Il faut vivre avant tout, si possible intensément : « Il est préférable de mourir à cinquante ans en ayant usé, abusé de l’existence sous toutes ses coutures, à l’envers, à l’endroit, couché, n’importe comment, pourvu qu’elle ait servi à quelque chose, que de la terminer à quatre-vingts ans sans un souvenir qui en vaille la peine, après avoir besogné comme un con pour des prunes, fait trente-six gosses à une rémouleuse de lentilles et avoir décroché des certificats de bonne conduite, de bonne tenue, de bon travail, à en fournir ses cabinets de papier hygiénique pour l’éternité… » 

René Fallet avait vingt ans lui-même lorsqu’il écrivit son premier roman en 1946. On y trouve déjà la gouaille poétique, cet esprit libertaire, tendance partisan-du-moindre-effort plutôt qu’activiste, qui font le sel de ses livres les plus connus comme « Le Beaujolais nouveau est arrivé », « Le braconnier de Dieu » ou « Les vieux de la vieille ». Ses personnages y sont animés d’un anarchisme viscéral, irréfléchi, non pas théorisé mais simplement vécu au quotidien et allant de soi, parce qu’inhérent à la nature humaine pour peu qu’on y regarde d’un peu plus près.

Avec « Banlieue sud-est », René Fallet avait l’ambition de faire le portrait de la « jeunesse 1944 », cette jeunesse qui entend jouir de ses meilleures années et pour cela rejette les valeurs de ses aînés qu’elle juge responsables d’une situation qu’elle n’a pas choisie. Le travail, l’autorité, le sens du sacrifice, très peu pour ces jeunes. Ni collabos ni résistants, simplement attentistes (comme l’immense majorité de la population française), ils portent avec eux l’insouciance, la débrouille, l’entraide, l’amitié et l’amour pour tout bagage moral. Pourtant, il arrive que les évènements entraînent dans leur tourbillon même ceux qui s’en tiennent à l’écart…

Ainsi le livre se fait plus grave au fil des pages, introduisant des éléments dramatiques qu’on a peu l’habitude de rencontrer dans l’œuvre de René Fallet, même si on perçoit toujours sous la joie de vivre de ses romans un fond de désespoir lié à la conscience qu’on ne laissera jamais vivre en paix les réfractaires, les insoumis, les anticonformistes, même pacifiques. « Les braves gens n’aiment pas que / l’on suive une autre route qu’eux », comme dit la chanson. Il n’en reste pas moins que cet ami de Georges Brassens, de Jean Carmet et de Pierre Brasseur, cet autodidacte dévoreur de livres, chérissait plus que tout la poésie et la liberté. « Oublier la liberté… La bafouer, passe encore, c’est un acte conscient, mais l’oublier, quelle tristesse… ». Un livre à lire et à méditer.

La vie mode d'emploi de Georges Perec (Blog-o-trésors)

Avec « La vie mode d’emploi », Georges Perec a réalisé un véritable tour de force littéraire. Rien d’étonnant pour ce membre de l’Oulipo (OUvroir de LIttérature POtentielle), mouvement littéraire (bien qu’il s’en défende) expérimental qui se propose d’écrire en s’inventant des contraintes, bien souvent fondées sur des problèmes mathématiques, faisant de l’auteur oulipien « un rat qui construit lui-même le labyrinthe dont il se propose de sortir ». Fondé par Raymond Queneau et par un mathématicien, Marcel Duchamp et Italo Calvino, pour les plus connus, en ont également fait partie.

Perec décrit un immeuble parisien de huit étages, au 11 rue Simon-Crubellier dans le 17ème arrondissement, tel qu’il se présente le 23 juin 1975 à huit heures du soir. Comme si la façade en avait été retirée et que son intérieur se dévoile à nos yeux, Perec nous raconte ce qu’il y voit à cet instant précis. Tout, des caves aux combles, en passant par le hall d’entrée, les escaliers et chaque pièce de chaque appartement, y passe : décoration, sols, meubles, tableaux, livres, le moindre objet, mais aussi les personnes qui s’y trouvent, leur physique, comment elles sont habillées, ce qu’elles font, leur attitude, tout est méticuleusement décrit. Mais fort heureusement pour le lecteur, cet inventaire maniaque alterne avec l’histoire de ses habitants actuels et de ceux qui les ont précédés. On trouve ainsi des nantis et des pauvres, des antiquaires, un médecin, une ancienne cantatrice, un artisan, un producteur de télévision, un expert international, un peintre, un chimiste, une concierge, un serveur, des domestiques, des retraités, et bien d’autres encore. Leur histoire personnelle ou celle de leurs ancêtres, l’évocation de leurs relations conflictuelles, amicales, amoureuses ou professionnelles se mêlent à des anecdotes, des légendes ou autres fictions tirées de livres ou de tableaux imaginaires, ou bien encore de l’esprit des personnages.  Le sous-titre du livre, romans (vous avez noté le pluriel) s’en trouve pleinement justifié, tant les récits qui le composent sont nombreux.

Perec fait également référence à tous ces jeux de l’esprit chers aux oulipiens : échecs, énigmes, devinettes, rébus, jeux de mots, anagrammes, mots croisés, puzzle. Ce dernier offre d’ailleurs une métaphore utile à « La vie mode d’emploi » : comme les pièces au départ éparses du puzzle, toutes les histoires éparses, tous ces romans dans le roman, une fois assemblés, reliés les uns aux autres, finissent par composer un tableau d’ensemble qui donne alors son sens à chacun des éléments. Le puzzle achevé, c’est la vie d’un immeuble et de ses habitants depuis sa fondation en 1875 jusqu’à ce jour de juin 1975, les pièces, ce sont les hommes, les femmes, les animaux, les objets, les évènements, l’imaginaire, les actions, les pensées, toutes choses qui constituent la vie même.

On sent que Perec s’est beaucoup amusé avec cette œuvre monumentale, érudite et unique. Le jeu n’est-il pas, d’ailleurs, au cœur même du principe oulipien ? Cette lecture reste toutefois exigeante, on peut se perdre dans cette succession d’histoires et la pléthore de personnages. Mais cela vaut la peine de s’accrocher car on en sort avec la sensation d’avoir embrassé la totalité de la vie.

P.S. : sur le cahier des charges (les fameuses contraintes) qui ont présidé à la composition du texte (l’ordre des chapitres, les éléments, évènements, objets, personnages, histoires, etc. qu’ils doivent contenir), et pour ceux que ça intéresse, cliquez ici.

 coffretrsors31.jpg4/4 : Challenge terminé aussi !

Le Père Goriot d'Honoré de Balzac

Il faut toujours laisser une seconde chance aux livres étudiés à l’école. Le roman de Balzac, au programme de la classe de troisième, m’avait laissé un souvenir déplorable : descriptions interminables, intrigue alambiquée, sentiments exacerbés, « Le père Goriot » n’avait pas grand-chose pour séduire un élève de quinze ans obligé de se coltiner cette « vieillerie » très XIXème. Des années – et beaucoup de livres – plus tard, c’est avec grand plaisir que je me suis replongé dans ce classique, avec l’impression de le lire pour la première fois.

Il commence avec une longue description de la miteuse pension bourgeoise de madame Vauquer, sise dans un quartier misérable de Paris. Trois de ses pensionnaires sont les personnages principaux de cette histoire qui commence en 1819 : Goriot, Vautrin et Rastignac.

Goriot est un ancien commerçant qui s’est considérablement enrichi pendant la Révolution, et qui s’est retiré dans cette pension après avoir marié ses deux filles, Delphine et Anastasie, la première à un riche banquier, l’autre à un aristocrate. Il idolâtre ses filles au point de se ruiner pour elles, mais celles-ci en retour n’ont que dédain pour ce père aimant jusqu’à la bêtise. Vautrin est un forçat évadé, recherché par la police, un homme révolté contre la société mais lucide sur son compte, qui ne connaît de morale que son intérêt. Il cherche le coup qui lui permettra de se retirer aux Etats-Unis, dans une plantation avec des esclaves. Eugène de Rastignac pourrait lui en fournir l’occasion.

Rastignac est le personnage central du roman. Issu d’une noblesse provinciale peu fortunée, il est monté à Paris faire son droit et tenter de se faire une place. Ebloui par la haute société dans laquelle il est introduit par une vague parente, il rêve d’en faire partie et de s’y faire un nom. Il comprend vite que le moyen le plus sûr pour gravir les échelons passe par les femmes. Sa route croisera celle d’Anastasie, puis celle de Delphine, les propres filles de Goriot qu’il tentera d’utiliser à ses propres fins avec la bénédiction de ce dernier.

Balzac fut un fin observateur de la société de son temps. Le Paris qu’il décrit est peu reluisant et tient plus de la jungle que d’une cité civilisée. Tout n’y est qu’ambition, intérêt, tromperie, calomnie, manipulation et corruption. Le mariage n’est qu’une forme déguisée de prostitution, et tout sentiment noble passerait pour un aveu de faiblesse. La médiocrité règne partout en maître, chez les nantis comme dans le peuple. Rastignac, qui ne manque pourtant pas de cœur, en fera l’expérience et retiendra la leçon.

C’est cette férocité, cette cruauté dans les rapports sociaux qui m’ont tant plu dans ce chef-d’œuvre. Bien sûr on peut déplorer le côté outrancier et quelque peu théâtral des dialogues et des situations. Mais ce défaut propre aux œuvres de cette époque ne parvient pas à éclipser à mes yeux la finesse psychologique et le sens de la dramaturgie. Un livre à découvrir donc – ou à redécouvrir.

La diagonale du vide de Pierre Péju

J’ai reçu « La diagonale du vide » dans le cadre de l’opération masse critique de Babelio. J’avais choisi ce livre car j’étais attirée par l’histoire et que j’avais entendu parler en bien de Pierre Péju. J’ai été quelque peu déçue.

Marc Travenne est designer, son entreprise fait beaucoup de bénéfices. Après la mort de son associé, Marc est plongé dans le doute : n’est-il pas passé à côté de sa vie ? C’est à l’aéroport qu’il prend sa décision : « Minuscule voyageur de l’aéroport Charles-de-Gaulle, je renonçais à un énième voyage en Extrême-Orient. Au moins le vingtième ! En dix ans, douze ans, je ne sais plus. Tantôt Shanghai, tantôt Hong-Kong. Parfois Singapour. « Pour affaires », comme on dit, même si le fait d’être devenu « homme d’affaires » me semblait toujours aussi incroyable et comique. J’étais un champion du décalage horaire. Un champion de l’attente et de la somnolence dans des fauteuils qui vous cassent les reins. Sur la terre comme en plein ciel. Un masque de tissu bleu ou blanc sur les yeux. Mais c’était fini. J’arrêtais pour de bon. »  Marc laisse toute sa vie derrière lui pour un gîte en Ardèche, sur la diagonale du vide qui est la zone la moins peuplée de France.

Cette première partie du roman me plaisait bien. L’histoire de Marc Travenne me touchait, il avait le courage de repartir à zéro, de s’interroger sur ses choix de vie. Les descriptions de l’Ardèche sont très belles et l’on comprend que l’on puisse s’y ressourcer, y faire le point : « Il est vrai qu’en été, par grand beau temps, un tel paysage peut faire naître l’exaltation, surtout lorsque la vue se perd en glissant sur toutes ces rondeurs, et que le crépuscule compose à l’ouest un subtil dégradé de bleus tandis qu’à l’est la chaîne des Alpes pourtant lointaine semble se rapprocher au fur et à mesure qu’elle devient plus rose. Quand miraculeusement le vent tombe, l’ivresse de cette nature qui cesse un moment de lutter contre les éléments devient contagieuse. »

Le livre commence à moins me plaire avec l’arrivée des deux femmes. L’une est randonneuse, elle est craintive, se méfie de toute personne l’approchant. Pierre Péju fait naître alors un suspense, Marc Travenne part à la recherche de la jeune femme après son départ du gîte. Son histoire nous emmène jusqu’en Afghanistan, dans l’armée de terre. Mais on abandonne assez vite Marion, la randonneuse, pour faire la connaissance d’Irène qui vivait à New York et nous raconte son 11 septembre. Entre la guerre en Afghanistan et l’effondrement du World Trade Center, cela fait déjà beaucoup pour un seul homme mais il faut y rajouter un enfant caché, un village d’enfance où eurent lieu de nombreux suicides et une mère qui perd la tête. Pierre Péju multiplie les histoires, s’éparpille et me perd en route. Marc Travenne, face à ces nombreuses péripéties, ne réagit pas. Il semble totalement en dehors de sa propre histoire qu’il tente pourtant de reconstruire. Il est distant face aux récits terribles de Marion et d’Irène et j’avais hâte de le quitter.

Une lecture très mitigée donc, je me suis perdue dans les méandres des histoires des différents personnages. L’écriture de Pierre Péju est plaisante, pleine de belles métaphores, mais elle n’a pas suffi à me convaincre.

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Les falsificateurs d'Antoine Bello

Sliv Dartunghuver, jeune Islandais tout juste diplômé en géographie, est engagé dans un cabinet d’études environnementales de Reykjavik. Son supérieur, Gunnar Eriksson, lui apprend un jour qu’il travaille parallèlement pour une « organisation internationale occulte », le CFR (le Consortium de Falsification du Réel), dont les agents « échafaudent des scénarios parfaitement plausibles, auxquels ils donnent ensuite corps en altérant des sources existantes, voire en en créant de nouvelles. Autrement dit, ils modifient la réalité. » Parmi les hauts faits d’armes du CFR : la chienne Laïka, envoyée dans l’espace par les Soviétiques en 1957, n’a jamais existé ! Eriksson souhaite recruter Sliv, voyant dans le jeune homme un agent plein d’avenir. D’abord réticent, ce dernier accepte par curiosité intellectuelle et par goût du jeu.

Quel but poursuit le CFR ? Qui est à sa tête ? Depuis quand existe-t-il ? Antoine Bello nous trimbale pendant presque 600 pages avec ces questions dans la tête, et dans celle de son héros. Sliv aimerait percer le secret et doit pour cela gravir les échelons de l’organisation. Le CFR ne semble motivé ni par l’argent et ni par le pouvoir, mais plutôt par des considérations humanistes comme en attestent les « trois binômes de valeurs fondatrices » : « tolérance et relativité, liberté de corps et d’esprit, science et progrès ». Cependant, il n’hésite pas à employer des méthodes radicales lorsqu’il est menacé d’être découvert. Sliv navigue alors entre son attirance pour un travail intellectuellement stimulant et ses doutes quant aux buts ultimes de l’organisation.

Le mode d’organisation du CFR s’apparente plus à celui d’une grande multinationale ou d’une haute administration qu’à celui d’une société secrète. Il  motive ses agents par d’alléchantes perspectives de carrière et un travail à forte dose d’adrénaline. La rivalité fait rage pour parvenir aux meilleurs postes. Sliv est d’ailleurs toujours en compétition avec la belle et ambitieuse Lena Thorsen. Comme les autres, il se grise de pouvoir influencer le cours de l’histoire et de provoquer les évènements. Ce qui amène cette réflexion : notre connaissance du monde se base-t-elle sur des faits avérés ? Qu’est-ce que la vérité ? Qui écrit l’Histoire ? Où se situe la frontière entre fiction et réalité ? De tout cela il ressort du moins que la manipulation de l’information semble bien être à la base de tout pouvoir.

Antoine Bello, lorsqu’il invente cette histoire, n’agit-il pas comme Sliv lorsqu’il écrit ses scénarios et fabrique les preuves qui les rendront viables ? L’écrivain lui aussi mobilise toutes les ressources de son imagination pour créer un univers qui emportera l’adhésion de son lecteur. Vu sous cet angle, ce livre sonne comme un hommage à la littérature et au pouvoir de la création. Mais il reste avant tout un thriller accrocheur, malgré quelques longueurs, suffisamment pour donner envie de lire la suite, « Les éclaireurs », et percer enfin le mystère du CFR.  

Bleu de chauffe de Nan Aurousseau

Daniel, le narrateur, est employé dans une entreprise de plomberie. Son patron s’appelle Dolto, « un petit homme suave d’une cinquantaine d’années assez rond à l’extérieur mais géométriquement pourri et sans pitié à l’intérieur ». Dolto exploite ses ouvriers, dédaignant leurs conditions de travail, les forçant à bâcler les chantiers pour réduire les frais et maximiser les gains. Il a également arnaqué Dujardin, dont il a fait son associé, laissant ce dernier sur la paille, sans maison et sans sa femme partie avec les enfants. Dujardin, une Winchester dans le coffre de sa voiture, recherche pour se venger un Dolto devenu insaisissable. Ecoeuré par les magouilles et la morgue de son patron, Daniel craque et obtient un arrêt-maladie de six mois, mais en profite pour surveiller Dolto. Il le surprend une nuit en train de déménager le coffre-fort de la boîte. Daniel le suit, bien décidé à le faire payer.

Comme Nan Aurousseau, Daniel est un ancien taulard. Issu d’un milieu ouvrier honnête et travailleur, il refuse le destin de prolétaire qui lui semble promis, et se lance très jeune dans les braquages. C’est en prison qu’il apprend la plomberie afin d’obtenir une liberté conditionnelle (« avec eux la liberté était toujours associée à des mots tels que « provisoire », « conditionnelle », « semi »… »). Bien des années plus tard, toujours révolté mais décidé à échapper au RMI, et pour aider sa femme à subvenir aux besoins du ménage, il est contraint d’accepter ce boulot. Le piège  « c’est comme ça qu’on pourrait nommer la société » – a fini par se refermer  sur lui.

L’intrigue principale du roman alterne avec des réminiscences de Daniel sur son expérience des chantiers, monde impitoyable dans lequel la soif de profit pousse à rogner sur la qualité du travail. Les premières victimes de ce système en sont les habitants pauvres des quartiers sensibles – « d’ailleurs on devrait dire « quartiers à vif » » -, un juteux marché pour les entreprises du BTP. Daniel doit également souvent se battre contre de petits chefs tyranniques et incompétents. Pour couronner le tout, il ne peut que faire le constat amer du délitement des valeurs de la classe ouvrière : « Ne me parlez pas de la classe ouvrière. Jamais. » Ou bien : « Vous ne l’aimez pas le prolo à ce moment-là, la très fameuse classe ouvrière des révolutionnaires romantiques de salon… »

Comme dans tout bon roman noir, l’intrigue est prétexte à la dénonciation d’un système inique qui broie les plus faibles et les moins adaptés. Ouvrier doué d’une conscience forte, mais brisé par la vie, Daniel ne semble avoir le choix qu’entre violence et folie. L’écriture sèche et nerveuse est l’exact reflet de sa colère, et les quelques détournements d’expression pleins d’humour (« Pas de quoi casser trois pattes à un connard », « On n’est jamais si bien asservi que par soi-même », « Une gueule longue comme un jour sans femme ») ne suffisent pas à masquer la tonalité tragique de cette histoire. Ce percutant roman donne envie de découvrir les autres œuvres de Nan Aurousseau, ex-taulard et véritable écrivain.

Le pressentiment d'Emmanuel Bove

Nous sommes en 1931, à Paris. Voilà un an, Charles Benesteau, avocat, a tout quitté, sa femme, ses enfants, ses amis, son grand appartement du boulevard de Clichy, son travail. Pourquoi ? « Il trouvait le monde méchant. Personne n’était capable d’un mouvement de générosité. Il ne voyait autour de lui que des gens agissant comme s’ils devaient vivre éternellement, injustes, avares, flattant ceux qui pouvaient les servir, ignorant les autres. Il se demandait si vraiment, dans ces conditions, la vie valait la peine d’être vécue et si le bonheur n’était pas plutôt la solitude que ces misérables efforts qu’il lui fallait faire pour tromper son entourage ». Il vit désormais seul dans un trois-pièces rue de Vanves, dans un quartier populaire et sinistre près de la gare Montparnasse. Il consacre son temps à lire, se balader et écrire ses mémoires.

« En rompant avec le passé, il s’était imaginé qu’aucun de ses gestes aurait de conséquences, qu’il serait libre, qu’il n’avait plus jamais de comptes à rendre. Or, il s’apercevait à présent qu’il lui était impossible de ne pas se singulariser, où qu’il se trouvât. » Loin de trouver l’effacement auquel il aspire, Charles Benesteau devient bientôt le « Monsieur » du quartier, objet de toutes les attentions. Un jour, un jeune ouvrier vient lui demander un conseil car il veut divorcer de sa femme qui le trompe. En l’aidant, Charles Benesteau met le doigt dans l’engrenage : sa vie ne sera plus désormais que demandes, intrusions, soupçons et calomnie.

C’est que le monde des « petites gens » n’est pas plus reluisant que celui des bourgeois que Charles cherche tant à fuir. On y est aussi envieux, avide, calculateur, hypocrite et ingrat. « Il n’y a rien de plus trompeur que la bonne intention, car elle donne l’illusion d’être le bien lui-même. » Charles pensait qu’il aurait une nouvelle vie, qu’il se fondrait dans le décor, « qu’il serait une fourmi dans une fourmilière », alors la réalité est bien cruelle. Celle-ci se rappelle à lui également sous la forme de ses frères et sœur, ou de son ex-femme, qui ne cessent de le solliciter pour le ramener à son existence antérieure et qui ne lui pardonnent pas, plus que de les avoir fuis, d’être venu s’installer dans ce quartier misérable.

Charles Benesteau se demande d’ailleurs s’il en fait assez pour rompre avec son passé. « Le pressentiment » est le récit sensible et émouvant d’un homme ordinaire à qui toute quiétude est refusée. Le style est sans fioriture, simple, descriptif et linéaire, monocorde presque, mais n’en fait que mieux ressortir la violence des rapports humains cachée derrière les mots. Un style qui n’est pas sans rappeler celui de Simenon. Emmanuel Bove a aussi l’art, comme Simenon, de révéler les bassesses de la nature humaine. On a le pressentiment, grandissant au fil des pages, que le malheur va frapper, que les espérances de Charles Benesteau sont vouées à l’échec. Et la certitude, une fois le livre refermé, d’avoir lu un grand texte au réalisme noir.