La magicienne de Robert Louis Stevenson

« La magicienne » est une nouvelle écrite par Robert Louis Stevenson à la fin de sa vie lorsqu’il vivait sur les îles Samoa. Lors d’une croisière, les invités devaient inventer une histoire à la façon du Decameron de Boccace et Stevenson écrivit « La magicienne ». La nouvelle fut donc rapidement rédigée, ce qui souligne le talent de Stevenson car l’histoire est excellente.

Le narrateur, Mr. Hatfield, est un jeune gentleman désargenté. Il est en France et a perdu tout son argent au jeu. Par désespoir, il décide de faire la manche. Il tombe alors sur une jeune femme, Miss Croft, qui semble prête à lui porter secours. Mais d’une bien étrange manière puisqu’elle lui propose rapidement de l’épouser.

Robert Louis Stevenson renverse totalement les rôles dans sa nouvelle. Le narrateur s’en rend d’ailleurs bien compte et c’est ainsi qu’il s’adresse à sa future épouse : « Mais vous en avez décidé autrement ; vous n’avez pas voulu demeurer inconnue et me voilà dans une drôle de posture, je n’aurais jamais cru pouvoir un jour m’abaisser à ce point ; vous êtes l’homme dans cette histoire, et moi la femme. Et que puis-je dire d’autre sinon Amen ! Vous avez ramassé un instrument Miss Croft ; que comptez-vous en faire ? Vous avez acheté un esclave ; j’espère que vous serez satisfaite de mes services. » Mr. Hatfield tombe sous le charme de Miss Croft, il est candide et romantique. La jeune femme est calculatrice et utilise le narrateur à des fins qui n’ont rien de sentimentales. Stevenson venge avec « La magicienne » toutes les femmes victoriennes ! Miss Croft sait utiliser les convenances de l’époque pour améliorer sa situation. L’ironie de l’histoire est qu’elle se marie pour se débarrasser du joug des hommes. Son cynisme est véritablement réjouissant, de telles héroïnes sont rares dans la littérature victorienne.

L’écriture de Stevenson est toujours aussi plaisante, les dialogues brillants. Cette magicienne est vraiment un petit bijou.

Lu dans le cadre du mois écossais organisé par Cryssilda et Lou.

44 Scotland Street de Alexander McCall Smith

Au 44 Scotland Street, nous faisons d’abord connaissance avec Pat, une jeune femme en 2ème année sabbatique (mon rêve…) et qui vient visiter un appartement en colocation. C’est là qu’elle rencontre Bruce, jeune homme séduisant, imbu de sa personne mais dont elle ne peut s’empêcher de tomber amoureuse. Dans l’immeuble, elle croise également Irene et son fils Bertie, enfant précoce obligé de parler italien, de jouer du saxophone alors qu’il rêve de rugby et de trains. Pat se lie d’amitié avec une autre locataire, Domenica, anthropologue et aventurière des tunnels sous-terrains d’Edimbourg. Beaucoup d’autres personnages croiseront le chemin de Pat : Matthew, propriétaire d’une galerie alors qu’il ne connaît rien à l’art, Big Lou, la barmaid dévoreuse de livres après le rachat d’une librairie, Angus Lordie l’excentrique amateur d’art aux dents en or.

Ce sont des tranches de vie de tous ces personnages et bien d’autres que nous conte Alexander McCall Smith. Inspiré par « Les chroniques de San Francisco » de Armistead Maupin, l’auteur écossais décide de faire un pendant édimbourgeois. il publie son récit sous la forme du roman feuilleton dans un quotidien, d’où un livre qui se découpe en courts chapitres.  

La vie au 44 Scotland Street est traitée avec beaucoup d’humour et de légèreté. Les personnages sont bien dessinés, bien caractérisés malgré leur nombre. Certaines scènes sont très réussies comme celle du bal organisé par le patron de Bruce dans un hôtel de luxe. Seulement six personnes sont présentes à ce bal, dont Bruce parti de chez lui en oubliant de mettre un slip sous son kilt ! (peut-être est-ce lui qui a posé pour le logo du mois écossais…) Une intrigue autour d’une oeuvre d’art (un Peploe ?) occupe un certain nombre de personnages et permet de se raccrocher à un fil narratif courant tout le long des chroniques.

Deux Samuel John Peploe, artiste écossais que j’ai découvert grâce à ce livre :

 

« 44 Scotland Street » est un livre plaisant mais dans lequel je me suis ennuyée par moments. Le papillonnage constant entre toutes les personnages même les plus secondaires, m’a un peu lassée. Je n’avais pas envie de les connaître tous (par exemple je me fichais pas mal de la famille du patron de Bruce) et aurais préféré que l’auteur se concentre sur les principaux. Vers le milieu du livre, j’ai été frustrée de passer 100 pages sans Pat à laquelle je m’étais bien attachée. Mais je n’oublie pas que ces courts chapitres étaient destinés à une publication quotidienne, ce qui devait éviter la lassitude.

« 44 Scotland Street » est un divertissement tout à fait sympathique malgré une trop grande galerie de personnages qui alourdit le rythme. Si je lis la suite, je me contenterai d’un ou deux chapitres par jour pour retrouver l’effet roman feuilleton. 

Lu dans le cadre du mois écossais organisé par Cryssilda et Lou.

 

Le nain noir de Walter Scott

Le moment tant attendu est arrivé, je vais vous parler de mon nain écossais ! Pascale, tu vas enfin faire la connaissance de Elshie !

Nous sommes au fin fond des Highlands, dans une province reculée. Hobbie Elliot, un fermier, et son ami Patrick Earnscliff se rencontrent dans la campagne, près d’un lieu nommé Mucklestane-Moor. Ce site est mystérieux et source de légende. On dit qu’une redoutable sorcière habitait les lieux et faisait avorter toutes les brebis et les vaches des fermiers. C’est sur cette lande sauvage que nos deux amis croisent un personnage étonnant : « Plus ils en approchaient, plus il leur paraissait décroître, autant que l’obscurité leur permettait de le distinguer. C’était un homme dont la taille n’excédait pas quatre pieds ; mais il était presque aussi large que haut, ou plutôt d’une forme sphérique qui ne pouvait être que le résultat d’une étrange difformité. » Il s’agit d’Elshie, connu dans le voisinage comme le nain noir. Près du site de Mucklestane-Moor, il se construit seul une maison où il vit retiré du monde et surtout loin des hommes. Ce comportement misanthrope inquiète les fermiers, Elshie est perçu comme maléfique et doté de pouvoirs néfastes. Mais il ne faut pas toujours se fier aux apparences.

« Le nain noir » est le premier Walter Scott que je lisais. Je m’attendais à un roman d’aventures et c’est exactement ce que j’ai trouvé. Le livre regorge de rebondissements et je ne me suis pas ennuyée auprès d’Elshie. Les personnages vivent dans un monde sauvage où les brigands sévissent et pillent les environs. C’est également un pays de croyances, de peurs incontrôlables pour expliquer les phénomènes étranges. La guerre sévit au loin et l’Ecosse se déchire entre les indépendantistes et les pro-anglais. L’ambiance est sombre, la lande inquiétante, les moeurs brutales.

Elshie est un personnage très intéressant. Sa solitude, son rejet des hommes est dû à des déceptions : « Qu’ont en commun ma voix aigre, ma figure hideuse, ma taille mal conformée, avec ceux qui se prétendent les chefs-d’oeuvre de la création ? Quand je rends service, ne le reçoit-on pas avec horreur et dégoût ? Pourquoi donc prendrai-je quelque intérêt à une race qui me regarde et qui m’a traité comme un monstre, un être proscrit ? «  Mais nous découvrirons que Elshie est plein de surprises et beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Il sera au coeur de toute l’intrigue et de son surprenant dénouement.

J’avais choisi ce court roman pour découvrir Walter Scott et j’ai été emballée par cette intrigue et par l’écriture très romanesque. L’atmosphère mystérieuse de la lande écossaise ne pouvait que me plaire. Et finalement mon nain bourru et misanthrope ne l’est pas tant que ça ! N’hésitez pas à faire sa connaissance !

Lu dans le cadre du mois écossais organisé par Cryssilda et Lou (et d’un challenge virtuel sur les nains dans la littérature…).

 

L'étrangleur d'Edimbourg de Ian Rankin

A Edimbourg, une fillette est retrouvée étranglée dans un terrain vague. La police est en alerte maximale. L’inspecteur adjoint John Rébus fait partie de l’équipe qui doit mener les recherches. Celles-ci n’avancent pas beaucoup, les pistes sont extrêmement minces. Malheureusement la première victime ne sera pas la seule à rencontrer le mystérieux étrangleur d’Edimbourg.

Il n’est pas besoin d’en raconter plus sur cette enquête qui n’est pas le coeur du livre de Ian Rankin. C’est d’ailleurs ce qui fait la force et l’originalité de ce polar. L’enquête passe au second plan pendant presque la totalité du livre. Ce qui intéresse Ian Rankin c’est de créer son personnage principal, qui deviendra par la suite récurrent. John Rébus nous est ainsi décrit par l’un de ses collègues : « – Oh, il n’est pas si méchant que ça au fond, mais faut sacrément y mettre du sien pour le trouver sympathique. » Rébus est un personnage solitaire et sombre. Sa femme l’a quitté, sa fille ne vit pas avec lui et il voit très peu son frère (ce qui s’avèrera assez judicieux finalement). Il a beaucoup de mal à communiquer, sauf avec son collègue Jack Morton qui est l’auteur de la phrase citée plus haut. Il faut dire que tous deux partagent un amour immodéré pour la boisson. Rébus écume tous les bars d’Edimbourg la cigarette à la bouche ! L’impassible Rébus laisse par moments tomber ses défenses et nous permet de mieux le cerner. Ian Rankin développe profondément la psychologie de son personnage principal. Beaucoup d’éléments sur lui nous sont délivrés dès cette première enquête. L’intrigue semble être un écrin pour nous présenter Rébus. L’empathie est bien évidemment totale. Le lecteur voit évoluer Rébus dans cette histoire à rebondissements qui finira par être très personnelle pour notre inspecteur adjoint. A la fin de l’enquête, Rébus est en miettes et on se demande bien comment il va tenir jusqu’à la prochaine fois. Le talent de Rankin c’est de nous donner l’envie de retrouver John Rébus très rapidement.

L’autre personnage central c’est la ville d’Edimbourg. Elle est essentielle et très décrite par Ian Rankin. Mais la capitale écossaise n’est pas présentée côté face, « L’étrangleur d’Edimbourg » n’est pas une carte postale pour touristes. C’est une ville sombre, lugubre et interlope qui nous est montrée. Déjà, il y pleut sans discontinuer : « A Edimbourg, la pluie était digne du Jugement Dernier. Elle imprégnait les os, les murs des immeubles et la mémoire des touristes. Elle s’attardait des jours entiers, martelait les flaques au bord des routes et provoquait des divorces – une présence glaciale, meurtrière et envahissante. » Rébus évolue dans cette cité poisseuse, les bas-fonds sont son cadre habituel. Edimbourg réserve le pire comme le meilleur, c’est vraiment la ville du Docteur Jekyll et de Mr Hyde (Ian Rankin évoque à plusieurs reprises le chef-d’oeuvre de Stevenson et parle souvent de littérature : Dostoïevsky, George Eliot, Shakespeare, cet homme a des goûts excellents !). Edimbourg n’est pas juste un décor de fond, elle participe totalement à l’intrigue et à l’atmosphère.

J’ai beaucoup aimé l’ambiance et l’intrigue mises en place par Ian Rankin. Mon seul problème c’est que j’avais découvert le fin mot de l’histoire à la page 170 sur 285, je préfère en général que l’auteur me mène en bateau jusqu’au bout. Mais comme l’enquête n’est pas le plus important dans « L’étrangleur d’Edimbourg », je ne suis pas trop déçue ! L’essentiel c’est John Rébus et j’ai bien envie de savoir ce qu’il va devenir.

Lu dans le cadre du challenge Kiltissime is the world de Cryssilda et Lou.


 

Le vent dans les saules de Kenneth Grahame

C’est un vent de fraîcheur que fait souffler Kenneth Grahame sur la littérature avec ce roman. Il nous conte les palpitantes aventures de quatre amis : Mr Taupe, Mr Rat, Mr Blaireau et Mr Crapaud. Tout commence lorsque Mr Taupe sort de son terrier pour profiter du printemps. Il rencontre rapidement Mr Rat avec qui il se lie d’amitié. Ce dernier fait découvrir à son compagnon son habitat : la rivière. Mr Taupe s’adapte très rapidement à la vie de Mr Rat, il l’apprécie même énormément : « Mr Taupe n’avait rien entendu de ce qu’on lui avait dit. Absorbé par la nouvelle vie qui s’ouvrait à lui, enivré par le clapotis et le chatoiement du courant, par les bruits, les senteurs de la nature et la lumière du soleil, il laissait traîner une patte dans l’eau tout en s’abandonnant à ses rêveries. Mr Rat d’eau, en bon camarade qu’il était, continuait de ramer sans le déranger. » Au fil de l’eau, nos deux inséparables amis vont croiser le chemin du sage et imposant Mr Blaireau, du pédant et irresponsable Mr Crapaud, d’un bélier mystique, de mulots chanteurs de cantiques de Noël, de loutres et autres animaux de la rivière. Mr Taupe, Mr Rat, Mr Blaireau et Mr Crapaud seront également confrontés à bien des dangers et l’un d’entre eux se retrouvera même en prison ! Mais leur courage est à la hauteur de toutes ces péripéties.

Au départ, les histoires du « Vent dans les saules » étaient destinées à Mouse (surnom du fils de Kenneth Grahame qui se prénommait Alastair). Le caractère de l’enfant était des plus intrépide et son père voulait, à travers le personnage du crapaud, lui montrer qu’il fallait maîtriser sa fougue. Mais, à l’instar des Fables de La Fontaine, le livre de Grahame ne s’adresse pas uniquement aux enfants. L’auteur écossais ne cherche pourtant pas à nous faire la morale. Ce sont leurs vies au quotidien qui nous sont racontées, leurs habitats, l’hibernation, les dangers de la forêt. Malgré l’anthropomorphisme, nos quatre héros ont bien gardé les caractéristiques du règne animal. Il n’en reste pas moins que Kenneth Grahame défend certaines valeurs à travers les aventures de ces personnages. C’est avant tout l’histoire d’une amitié indéfectible, tout d’abord entre Mr Taupe et Mr Rat puis avec les deux autres compères. Ces quatre là ne se quittent plus et sont prêts à tout les uns pour les autres. On le constate avec Mr Crapaud qui ne perd pas ses amis malgré ses trop nombreuses incartades. Quelle exemplaire fidélité les unit tous les quatre !

« Le vent dans les saules » est également un livre hédoniste. Les quatre animaux savent vraiment profiter des joies offertes par la vie. Ils ne se privent d’aucun plaisir, Mr Rat et Mr Taupe organisent des pique-niques en bord de rivière et cuisinent régulièrement pour leurs amis. Ils savourent l’existence dans une nature bienveillante et luxuriante. Kenneth Grahame célèbre la campagne anglaise qu’il aimait tant : « Une brise légère caressait son front brûlant (celui de Mr Taupe), mais les rayons du soleil lui cuisaient le pelage et le joyeux gazouillis des oiseaux résonnait à ses oreilles engourdies par des mois de vie souterraine comme un horrible tintamarre. Gambadant aussitôt sur ses quatre pattes, tout à la joie de vivre et au ravissement du printemps (…), il poursuivit son chemin à travers la prairie jusqu’à la haie qui la bordait. »

« Le vent dans les saules »  est un livre lumineux, jubilatoire. C’est une ode à la joie de vivre, à la nature et à l’amitié. J’ai passé des moments délicieux en compagnie de Mr Taupe, Mr Rat, Mr Blaireau et Mr Crapaud. Ils vivent dans un monde merveilleux qu’on ne peut que leur envier. Et si vous souhaitez voir cet univers, ouvrez l’adaptation en bande dessinée de ce livre qui est très joliment illustré par Michel Plessix.

Un immense merci à Denis et aux éditions Phébus pour cette délicieuse découverte.

Un monde d'amour de Elizabeth Bowen

La propriété de Montefort en Irlande est plongée dans la torpeur. L’été, la chaleur écrasent pour une fois cette région : « C’était le mois de juin, d’un été tel qu’on n’en avait presque jamais vu dans cette Irlande du Sud, stupéfaite elle-même d’être sans nuages, tant cette région était accoutumée aux éveils tardifs, aux aurores humides et nébuleuses. » Les habitants de Montefort sont accablés par la chaleur, l’atmosphère est pesante, encore plus que d’habitude. Lilia, son mari Fred et leurs deux filles vivent là et doivent entretenir la propriété. Celle-ci ne leur appartient pas, c’est celle de tante Antonia. En réalité aucun lien familial ne les unit. Lilia devait épouser le cousin d’Antonia, Guy. Malheureusement il mourut pendant la première Guerre Mondiale et laissa Montefort à Antonia. Cette dernière, attristée par le destin de Lilia, décida de la prendre sous sa coupe et alla jusqu’à lui choisir un nouveau mari. Les vies des deux femmes sont depuis  inextricablement liées et cela ne va pas sans regret ou rancune. Cette situation tendue est brusquement chamboulée par la découverte de lettres d’amour par la fille aînée de Lilia, Jane. Ces lettres dormaient dans le grenier et avaient été écrites par Guy. Mais le nom de la destinataire n’est pas mentionnée. A qui le jeune homme écrivait-il si passionnément avant son départ au front ?

Elizabeth Bowen était passée maître dans l’art d’installer des ambiances pesantes et délétères. Ici il n’y a pas que la chaleur qui étouffe les personnages, leurs souvenirs le font tout autant. La tension entre Lilia et Antonia est sans cesse palpable et pourtant le lien créé entre elles est profond. Leur relation est extrêmement complexe et repose essentiellement sur l’absent : Guy. C’est son fantôme que va réveiller la découverte de Jane. Guy semble revivre à travers ses lettres et hante tout le roman. Chacun se remémore Guy et ce qu’aurait été Montefort s’il n’était pas mort. Chez Lilia et Antonia, ce sont les échos de la jeunesse qui resurgissent. Toutes deux étaient fascinées et amoureuses de Guy, de son enthousiasme, de sa fougue. Même Fred, qui ne l’a pas connu, semble l’admirer. Lilia est celle qui est la plus amère. Le mariage avec Guy lui promettait beaucoup de bonheur, de prospérité, de hauteur sociale. Sa mort semble avoir stoppé net le destin de Lilia, que de possibles envolés !

« L’affux des souvenirs provoque une émotion dont l’intensité vous épuise ; il consume les cellules du cerveau, sinon le corps lui-même. La vérité se met ensuite à ronger la structure affaiblie. » Car la douloureuse évocation du passé ne sera pas vaine. La découverte de Jane va permettre de briser l’immobilisme du présent. Guy n’avait pas dit tout ce qu’il avait à dire le matin de son départ sur le quai de la gare où étaient venues à tour de rôle Lilia et Antonia. Il semble revenu clarifier les choses et libérer l’esprit des deux femmes. La lumière est pour une fois au bout du roman d’Elizabeth Bowen, l’avenir s’ouvre à nouveau pour les femmes de la famille.    

Le talent d’Elizabeth Bowen sait rendre parfaitement la lourdeur de l’atmopshère, en tant que lectrice j’ai ressenti cette pesanteur, ce délitement des corps et des âmes. Le passé, comme une chape de plomb, immobilise les destinées. Comme souvent chez Elizabeth Bowen et les écrivaines de la même époque, ce sont les rêves enfuis qui gâchent la vie des femmes. Moins touchant que « Emmeline » , « Un monde d’amour » reste quand même une bonne démonstration du talent de cette grande dame de la littérature irlandaise.

Un grand merci à Jérôme et aux éditions Points.

La beauté sur la terre de Charles-Ferdinand Ramuz


Peu connu, l’écrivain suisse francophone Charles-Ferdinand Ramuz (1878-1947) est pourtant l’auteur d’une œuvre forte et originale, à l’atmosphère noire et au style poétique.

Ses histoires se déroulent dans les Alpes natales de l’auteur, et mettent en scène des personnages écrasés par un destin funeste comme par les montagnes qui les entourent. « La beauté sur la terre » en est un nouvel exemple. Milliquet, tenancier d’un café dans un village au bord du lac Léman, apprend la mort de son frère, émigré depuis de nombreuses années à Cuba. Ce dernier laisse une orpheline de 19 ans, Juliette, qu’il demande à son frère, dans ses dernières volontés, de recueillir. L’arrivée de la jeune fille, extraordinairement belle, va provoquer un grand trouble dans la petite communauté. Tous les hommes, jeunes ou vieux, la convoitent, les femmes s’en méfient. Non loin vit Urbain, un ouvrier cordonnier, immigré italien et bossu, un joueur d’accordéon dont la musique et la marginalité attirent Juliette.

Après une rixe dans le café, Juliette est chassée de chez son oncle sous la pression de la femme de celui-ci. Elle trouve refuge chez Jules Rouge, pêcheur de soixante ans qui la prend sous sa coupe, heureux de combler sa solitude. Mais Milliquet, pressé par des problèmes d’argent, veut récupérer la jeune fille qui peut lui attirer une nombreuse clientèle. Il met le juge aux trousses de Rouge pour détournement de mineure. Juliette risque de se retrouver dans un orphelinat. Rouge propose alors à la jeune fille de fuir en France. Dans le même temps, d’autres villageois décident d’enlever Juliette pour la mettre en pension chez la tante de l’un deux. De son côté, Urbain décide d’unir leurs deux solitudes et de partir sur les routes avec elle.

« Car est-ce qu’on sait que faire de la beauté parmi les hommes ? » Ramuz interroge la place de la beauté (de la poésie ? de l’art ?) parmi des hommes qui ne rêvent que de la posséder, et par là de l’abîmer. Juliette en est une sorte de figure allégorique, car jamais Ramuz ne nous dit à quoi elle ressemble exactement. Seuls Urbain et Rouge sont capables de la respecter et de la préserver, peut-être parce qu’ils partagent cette solitude qui hante les personnages de Ramuz et les condamne à ne jamais pouvoir s’unir.

Le tragique est au cœur des romans de Ramuz. Ce qui frappe chez cet auteur par-dessus tout, c’est un style incomparable, qui n’est pas sans analogie avec celui de Giono pour ce côté « régionaliste », par ailleurs totalement artificiel (on ne s’exprime pas comme ça dans la Provence de Giono ou la Suisse romande de Ramuz). Ce qui fait illusion, c’est cette façon de « mal écrire exprès » que lui reprochaient tant les critiques, de malmener la syntaxe et la grammaire, de mêler sans transition passé et présent, etc., mais qui crée une langue puissamment évocatrice et lyrique.

Après avoir lu il y a bien longtemps « Jean-Luc persécuté », la lecture de « La beauté sur la terre » m’a plus que jamais donné envie de poursuivre la découverte de l’œuvre de Ramuz, en particulier avec « Derborence », considéré comme son chef-d’œuvre.

 

Un grand merci à Lise des éditions Gallimard.

L'éventail de Lady Windermere de Oscar Wilde

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« L’éventail de Lady Windermere » est une pièce en quatre actes qui a été jouée pour la première fois le 22 février 1892 au St James Theatre de Londres. Elle a ensuite été publiée en 1893.

Le premier acte s’ouvre dans le salon de Lady Windermere à Carlton House Terrace, un quartier chic de la capitale anglaise.  Lady Windermere prépare une soirée pour son anniversaire, elle a 21 ans et est mariée depuis deux ans. Elle reçoit un ami, Lord Darlington, qui aimerait la séduire. Mais notre héroïne résiste à son charme  et montre une moralité, une pureté qui semblent inébranlables. Dans l’après-midi, elle reçoit également la visite de la Duchesse de Berwick qui lui annonce que Lord Windermere a une aventure. Ce dernier a été vu à plusieurs reprises chez une femme de mauvaise réputation : Mrs Erlynne. Il semble qu’il lui ait également donné beaucoup d’argent. Lady Windermere ne peut croire une telle rumeur mais Lady Berwick lui explique que tous les hommes agissent de la sorte et qu’il n’y a là rien de surprenant. Une fois sa visiteuse partie, Lady Windermere fouille les affaires de son mari et découvre le chéquier utilisé pour donner de l’argent à Mrs Erlynne. Dès le retour de Lord Windermere, sa femme cherche à avoir une explication. Il ne nie pas les visites à Mrs Erlynne mais ne veut pas se justifier. Lord Windermere va même jusqu’à inviter la dame en question à la soirée anniversaire de son épouse. Celle-ci lui annonce alors qu’à l’arrivée de Mrs Erlynne, elle la frappera avec l’éventail  que son mari vient de lui offrir. Lady Windermere risque de ruiner sa réputation en faisant un tel scandale.

Cette pièce fut le premier grand succès d’Oscar Wilde, le lançant ainsi comme auteur à la mode. Cet engouement était sans doute dû au mélange entre tension dramatique, critique sociétale et esprit. La pièce est assez courte mais elle comporte plusieurs pics de tension dramatique comme dans l’acte II lorsque Mrs Erlynne arrive chez les Windermere (Lady Windermere osera-t-elle la frapper ?) ou dans l’acte III dans l’appartement de Lord Darlington (Lady Windermere va-t-elle se compromettre ?). C’est une pièce très rythmée avec de nombreux rebondissements et qui est marquée par les secrets entretenus entre les personnages. Lord Windermere cache la raison de sa relation avec Mrs Erlynne qui elle-même ment à Lady Windermere. Cette dernière, malgré son attachement à la vérité, finira par avoir des secrets envers son époux.

Bien entendu, à travers ces chassés-croisés, c’est le puritanisme des moeurs victoriennes qui est attaqué. La façade est lisse, respectable mais ce qu’il y a derrière n’est pas joli à regarder. Le mariage, la vie de famille sont des leurres et tout le monde semble parfaitement s’en accommoder. Les maris trompent leurs femmes qui sont au courant mais sans jamais le montrer. La réputation est plus importante que tout, il faut sauver les apparences. C’est pourquoi l’idée de Lady Windermere de frapper sa rivale en public serait un tel scandale. Elle est bien naïve au début de la pièce et petit à petit  ouvre les yeux sur l’hypocrisie de son monde. Oscar Wilde s’amuse avec les principes moraux de l’époque victorienne et il n’hésite pas à les retourner. Mrs Erlynne, dont le passé effraie les ladies corsetées, est celle qui montrera le plus de courage, de droiture et d’abnégation. Néanmoins, à la fin de la pièce, l’ordre moral ne sera pas bouleversé, Wilde ne voulant sans doute pas trop choquer son public.

Outre l’intérêt de la critique sociétale, ce qui m’a le plus enthousiasmée est l’esprit d’Oscar Wilde. On trouve dans « L’éventail de Lady Windermere » quelques-uns des plus célèbres aphorismes de l’auteur irlandais : « Je peux résister à tout sauf à la tentation » ; « Parce que je trouve que la vie est une chose bien trop importante pour qu’on en parle jamais sérieusement  » ; « Les hommes deviennent vieux, mais ils ne deviennent jamais bons. » L’humour, fin, raffiné de Oscar Wilde est vraiment une merveille. J’aimerais avoir seulement un dixième de son sens de la repartie.

« L’éventail de Lady Windermere » est une pièce extrêmement plaisante, les personnages sont plus complexes qu’ils n’y paraissent (surtout les femmes qui seules se remettent en question) et l’hypocrisie victorienne est mise à nu avec l’élégance de l’humour.

 

 

 

Comment tuer un homme de Carlo Gébler

Thomas French est un administrateur de biens irlandais. Son rôle est de rétablir les créances des propriétaires et de régler le problème des loyers impayés par les exploitants des terres (les tenanciers). Thomas est habile dans son métier et il a jusque là réussi les missions qu’on lui confiait. En 1854, il arrive à Dublin dans l’espoir de travailler pour Mrs Beaton dont les terres se situent dans la province de Beatonboro’. Ses tenanciers ont de nombreux loyers en retard et Thomas comprend rapidement la situation : « Elle désirait vendre ses terres et le travail de Thomas était de mettre de l’ordre dans ses affaires. Elle avait fini par détester la campagne : trop de dur labeur et trop peu de distractions. Il avait vu nombre de propriétaires terriens éprouver le même sentiment. Ils prenaient goût à Dublin ou à Bath et abandonnaient leurs domaines.  » Mrs Beaton souhaite donc que Thomas expulse les mauvais payeurs mais son idée est toute autre. Il veut proposer à chaque tenancier la possibilité de repartir à zéro en Amérique, le voyage serait payé, les dettes effacées, la possibilité de vendre son bétail pour son profit et d’emporter tout ce qu’il possède. Cette idée, qui semble séduisante pour un paysan couvert de dettes, se confronte à deux choses : le droit des tenanciers et le ribbon. Ce droit est un usage du Nord de l’Irlande qui veut qu’un tenancier quittant sa terre reçoit une somme équivalente à plusieurs années de loyer  afin de le dédommager des aménagements réalisés sur sa ferme. Bien entendu Thomas French a l’intention de donner beaucoup moins. Le ribbon est une société secrète agraire qui fait régner la terreur dans la région. L’administrateur va vivre à Beatonboro’ les pires heures de sa vie.

« Au fond, tous les récits sont des histoires de meurtre. » C’est ainsi que s’ouvre le roman noir de Carlo Gébler, fils de la grande romancière Edna O’Brien. Outre le fait que cette entrée en matière est géniale, elle correspond bien à l’atmosphère plombée de « Comment tuer un homme ». Car le ribbon fait régner la terreur de manière particulièrement atroce. Les membres de cette société secrète n’hésitent pas à employer la torture et le meurtre pour faire fuir les indésirables dont Thomas French va rapidement faire partie. Le roman s’ouvre sur une scène qui place tout de suite le lecteur dans l’ambiance. Une voiture se fait attaquer brutalement au détour d’une route. La personne visée est McGuinness, le patron du pub. Il est touché par une balle composée de clous, vis, morceaux de fer blanc qui lui lacèrent le visage et lui crèvent les yeux. Le tort du cafetier ? Avoir repris un pub que d’autres considéraient comme le leur, les ribbonistes voulaient donner l’établissement à un de leurs membres. McGuinness résista et devait en payer le prix. Les victimes des ribbonistes sont des Irlandais, des paysans, des travailleurs qui osent les affronter. C’est bien tout le problème, sous couvert de la défense de l’Irlande, ces hommes protègent avant tout leurs intérêts. Les terres irlandaises ont été cédées aux Anglais plusieurs siècles avant le début du roman de Carlo Gébler et Mrs Beaton est l’une de leurs descendants. Mais les ribbonistes ne s’en prennent pas aux propriétaires, ils s’attaquent à leurs compatriotes aux risques de créer une guerre civile. La Grande Famine a sévi peu de temps avant, de nombreux Irlandais y ont succombé. Au lieu de réunir les forces irlandaises restantes, le ribbon ne fait que diviser. Cet épisode peu connu de l’histoire irlandaise montre à quel point la construction de ce pays s’est faite dans la douleur, le sang et la division.

« Comment tuer un homme » est un livre que j’ai dévoré grâce à son thème passionnant, romanesque, et au style totalement fluide de Carlo Gébler. Les personnages sont bien campés, attachants et j’ai suivi leur destinée avec un plaisir mêlé d’inquiétude.

Un immense merci à Denis des éditions Phébus pour cette formidable découverte.

Un autre avis enthousiaste chez Mobylivres. 

 

 

 

La tour de guet de Ana Maria Matute

Lorsque l’on ouvre « La tour de guet », on ne sait  pas dans quel pays se situe l’action ou à quelle époque. Le jeune narrateur évolue sur des terres gouvernées par des seigneurs qui sont assujettis à un roi extrêmement lointain et cela nous fait immanquablement penser au Moyen-Age. Il naît alors que son père, un petit noble, est déjà âgé et ses trois frères en âge de quitter la maison. La mère rechigne à s’occuper de son dernier enfant affligé d’une laideur repoussante. Rapidement l’enfant est totalement  seul : la mère part dans un couvent, les frères commencent leur apprentissage de chevalier et le père se laisse aller à ses vices en dépensant tout son argent. Il apprend alors à se débrouiller seul, à chasser, à monter à cheval, à se servir d’une épée. Tout cela lui est très utile lorsqu’il doit quitter la demeure familiale pour le château du baron Mohl où il doit faire son apprentissage de chevalier. Notre jeune héros est totalement fasciné par ce nouvel univers : « Peu de temps dut s’écouler après mon arrivée pour que me sautât aux yeux la différence qu’il y avait entre le château, ses us et coutumes fastueux, et le climat, les usages, la maison et la personne de mon père. De plus lourdauds que moi auraient apprécié sans grande difficulté un tel fossé, et supporté, comme je le faisais moi-même, l’étourdissement et la confusion que cela provoquait dans mon esprit. » Notre narrateur va devoir s’adapter à ce nouveau monde sous l’autorité du baron Mohl et sous le regard menaçant de ses trois frères.

« La tour de guet » de la grande romancière espagnole Ana Maria Matute est un roman d’éducation. Nous suivons l’évolution du narrateur, son apprentissage. Dès sa naissance, il vit dans un monde brutal, ses frères surtout le maltraitent : « S’ils me rencontraient, ils m’administraient des coups de pied, des insultes et des crachats (…). » La seule forme d’éducation qui apparaît dans le récit est la scène du bûcher. Des femmes sont accusées de sorcellerie et brûlées vives. La mère y traîne le narrateur pour l’effrayer, l’éducation se fait par la peur. L’enfant est profondément marqué par ce châtiment, le lecteur aussi d’ailleurs car le récit en est magistral. Il doit évoluer dans un monde cruel aux moeurs monstrueuses. Tout au long du roman, le narrateur cherche un sens à sa vie, il questionne sans cesse le bien et le mal. Il pense trouver des réponses en entrant au service du baron Molh qui le prend sous sa protection. Le baron est un personnage fascinant, imposant, puissant. Il s’impose vite comme une figure paternelle. Mais l’enfant, en entrant dans son intimité, découvre que le géant a des pieds d’argile.  Le baron est vieillissant, il aime les jeunes adolescents, sa chair est finalement aussi faible que celle du père du narrateur. Le jeune héros se retrouve plongé dans un abîme d’interrogations, de visions prémonitoires dont il ne sait comment sortir.

Ana Maria Matute crée un monde fantasmagorique pour raconter l’histoire de son héros. On se trouve plongé en plein Moyen-Age, une époque de transition entre la sauvagerie et la culture. Le baron Mohl le symbolise très bien, lui qui est capable de tuer violemment un jeune amant en le donnant en pâture à ses chiens et qui est également extrêmement raffiné dans sa vie quotidienne. C’est également le moment du passage du paganisme au christianisme. Se confrontent les dieux anciens, perdus, et le dieu unique. L’univers où évoluent les personnages est encore en grande partie irrationnel, peuplé de monstres comme le dragon, d’ogre et d’ogresse (le baron et sa femme), de cavaliers blancs et noirs personnifiant le bien et le mal, de chèvres sacrées. L’écriture de Ana Maria Matute est puissamment évocatrice et elle nous plonge dans ce monde halluciné . Le style est riche, expressif, imagé et il accompagne parfaitement ce monde brutal et changeant. C’est la grande force de ce livre.

Si vous ouvrez « La tour de guet », vous vous retrouverez plongés dans un univers effrayant, violent qui évoque un tableau de Jérôme Bosch. Mais ne vous y trompez pas, Ana Maria Matute ne parle pas uniquement du Moyen-Age et une des résolutions de son héros est très actuelle :  » Je me promis de ne jamais plus participer à une vie qui n’était pas ma vie, me mêler et me confondre à une race qui subsiste et gravit à force de coups, de ruses, de renoncements, de désespoir, de haine, d’amour et de mort (…). Jamais ils ne feront de moi une autre outre mordue, sacrifiée à l’incurie de l’esprit, humiliée par la stupidité, calcinée par la terreur. »  

Un grand merci à Denis des éditions Phébus.