Un autre amour de Kate O'Riordan

Connie et Matt Wilson sont partis en week-end à Rome. Ils ont suivi les conseils de leur amie Mary et se sont offerts quelques jours en amoureux loin de leurs trois fils. Mais à la fin du séjour, Connie rejoint seule le domicile conjugal. Matt est resté en Italie où il a retrouvé une vieille connaissance, Greta. En fait, elle était son premier grand amour. Greta était partie du jour au lendemain ce qui laissa un goût d’inachevé à Matt. Reste-t-il à Rome pour en finir avec son passé ou pour renouer avec Greta ? Ces questions tournent dans la tête de Connie à son retour à Londres. Que va-t-elle dire à ses fils ? Connie est une éternelle optimiste, elle ne peut croire que Matt va abandonner leur vie si réussie.  Elle décide donc de mentir à tout le monde et de dire que son mari est resté à Rome afin d’assister à un colloque. Plus les jours passent et plus le doute s’installe. Et si le couple ne pouvait se remettre de ce week-end dans la capitale italienne ?

Kate O’Riordan nous livre avec « Un autre amour » un roman subtil et fin qui monte en puissance au fur et à mesure. On pense tenir au départ un livre sur le délitement d’un couple, sur la rupture difficile entre un homme et une femme qui se connaissent depuis l’enfance. Petit à petit, le véritable sujet se dévoile. Kate O’Riordan parle en fait des vies ratées, manquées que l’on a laissées passer. Le roman se teinte alors de mélancolie, de nostalgie. « Dehors sur le balcon, un merle saluait le matin en chantant à tue-tête. Son chant laissait entrer le regret dans la pièce, le regret de ce qui a été perdu, du temps qui passe, de la souffrance subie et de la souffrance infligée, des vies qui ne se sont pas déroulées comme elles avaient autrefois été prévues avec une impatience fébrile, de l’occasion ratée quand tout aurait encore pu changer. » Le retour de Greta réveille les souvenirs, les blessures mais aussi les failles notamment celles de Connie qui est le personnage le plus complexe du livre.

Connie se présente comme une femme qui a réussi. Elle a monté sa propre entreprise de cartes de vœux décalées. Elle possède une belle maison, magnifiquement décorée. Sa famille est un modèle pour leur amie, Mary, célibataire malgré elle. Mais Connie n’est pas celle qu’elle semble être. On découvre une femme  qui a forcé le destin, qui a bâti sa vie au détriment de celle des autres. Et elle l’a fait dans la brutalité, la violence. Celle-ci est réveillée par Greta, la tension entre les deux femmes montent pour atteindre un pic à la fin du livre. Kate O’Riordan explore la psychologie de Connie, cette femme qui pensait avoir construit des remparts pour se protéger du passé. L’amertume, la frustration gagnent Connie et entraînent de terribles révélations.

« Un autre amour » dissèque un couple et son histoire avec beaucoup de force et d’émotion. Les personnages principaux comme les secondaires sont particulièrement bien dessinés et leur psychologie détaillée. A la manière de « Théorème » de Pasolini, un être vient bouleverser et faire imploser la vie d’une famille. Chacun sera amené à faire le bilan de sa vie, un roman tragique et sensible.

Merci à Lise des éditions Folio pour cette lecture qui m’a permis de découvrir Kate O’Riordan.

De grâce et de vérité de Jennifer Johnston

Sally est une actrice connue et reconnue. Après une longue tournée à jouer la Pegeen Mike du « Baladin du Monde Occidental », elle rentre chez elle à Dublin. Son retour ne se déroule pas tout à fait comme prévu. Son mari, Charlie, lui annonce qu’il la quitte. Cette rupture fait prendre conscience à Sally que sa vie n’a jamais été très heureuse et le douloureux passé refait surface. La mère de Sally s’est suicidée une fois sa fille adulte. L’actrice ne connaît pas le nom de son père, sa mère a tenu à garder son secret.

« Je suis allée à la préfecture. C’était là qu’il fallait se rendre pour obtenir un extrait de naissance. Il y a des années. 18 ans, c’est l’âge que je devais avoir alors. J’avais sans doute besoin d’un passeport. Elle ne voulait pas que j’y aille. Elle a tout fait pour m’en empêcher. (…) Elle ne voulait pas que je voie ce foutu extrait, voilà tout. De toute façon, c’était inscrit officiellement « père inconnu ». J’ai éprouvé un tel choc même si… en vérité c’était ce qu’elle avait toujours dit. « Tu n’as pas de père. » Je suis rentrée à la maison et lui ai posé la question à nouveau. Je lui ai montré le papier. Le lui ai fourré sous le nez. « Tu n’a pas besoin de savoir ! » a-t-elle hurlé. Mais j’en avais besoin. J’en avais réellement besoin. J’en ai toujours besoin. »

Ce nouveau drame dans la vie de Sally ravive la blessure, elle doit découvrir ses origines. Elle se tourne alors vers la seule famille qui lui reste, son grand-père, évêque bourru et totalement froid.

C’est un drame intime que nous livre Jennifer Johnston dans ce livre. Sally veut à tout prix découvrir la vérité, sa vérité, mais elle ne sait pas où elle met les pieds. C’est un terrible et lourd secret qui va lui être révélé. C’est une tragédie classique qui nous est contée, un drame des origines. Jennifer Johnston a l’élégance de ne pas en rajouter dans le pathos et son héroïne finit par être attachante. Le théâtre y joue un rôle important, Sally se fuit dans les rôles qu’elle interprète. Synge, Shakespeare et Becket sont notamment cités. Le théâtre, la fiction sont ici vus comme des thérapies, des moyens d’oublier sa réalité.

« De grâce et de vérité » se lit facilement, le style de l’auteur est fluide. Mais c’est loin d’être une lecture renversante, pas désagréable, mais l’intrigue n’est pas follement originale.

L'Antarctique de Claire Keegan

« L’Antarctique » est un recueil de 15 nouvelles de la jeune auteur irlandaise Claire Keagan. C’est grâce à Nuala O’Faolain et à Sabine Wespieser que nous pouvons découvrir ses perles. Je n’ai pas l’habitude de lire des nouvelles car il m’arrive bien souvent d’être déçue, mais là je me suis régalée. Claire Keagan nous entraîne entre l’Irlande et les Etats-Unis dans des univers très différents d’une nouvelle à l’autre. Les nouvelles décrivent au départ un quotidien, une journée ordinaires et qui basculent à un moment. Claire Keagan nous parle de destins fracassés, interrompus, contrariés. La violence, la mort font souvent irruption.

C’est le cas dans « Les palmiers en flamme » où un enfant perd brutalement sa mère ou dans « La soupe au passeport » où une petite fille disparaît.

La folie n’est jamais très loin non plus. Elle se cache sous un aspect quotidien comme dans « L’Antarctique » où le désir d’une femme lui sera fatal. Le choix du titre de cette nouvelle pour l’ensemble du recueil est très juste tant les histoires racontées sont glaçantes.

Claire Keagan parle souvent de destins de femmes qui rêvent d’autres vies et qui parfois franchissent le pas. C’est le cas dans « Les hommes et les femmes » où une femme décide de tenir enfin tête à son mari ou dans « Osez le grand frisson » où une femme rencontre un homme après avoir répondu à une petite annonce. Mais, la vie n’est pas toujours si clémente, elle peut aussi être cruelle. « L’amour dans l’herbe haute » est une nouvelle déchirante. Cordelia et le médecin de campagne ont une liaison ensemble, mais ils doivent l’interrompre. Ils se donnent RDV 10 ans après sur une plage. Cordelia vit ces longues années repliées sur elle-même, ne vivant que dans l’attente des retrouvailles.

L’écriture de Claire Keagan est d’une grande sobriété et d’une grande précision. Chaque détail a son importance et laisse affleurer la vie, la vérité des personnages. En peu de mots, l’auteur arrive à dessiner toute une vie, tout un univers. Chaque nouvelle est réussie, chaque nouvelle nous plonge dans la vie des personnages. Un régal absolu qui me réconcilie avec les nouvelles.

 

Exorcisme de Carlo Gébler

En mars 1895, un village du comté de Tipperary connût un terrifiant fait divers. Le corps de la jeune Bridget Cleary est retrouvé après avoir été enterré par son mari. Son corps est en grande partie calciné. Qu’a-t-il bien pu arriver les jours précédant le crime ?

Tout a commencé le jour où Bridget est allée vendre des oeufs. Ce matin-là, la jeune femme se sentait fiévreuse mais elle décide quand même de sortir. Le temps se déchaîne sur son trajet : « Elle s’engagea sur le sentier. Tout autour d’elle, ornières et pierres se noyaient dans la terre humide. Le vent lui crachait la pluie à la figure, lui cinglait la peau. Elle enfonça un peu plus son chapeau et contracta les épaules sous son manteau. Dans la lueur lugubre d’un petit matin terreux et douché par une pluie torrentielle, le paysage était comme exsangue, vidé de ses couleurs habituelles. Sur le chemin, la surface ridée des flaques avait des reflets vert-de-gris, l’averse drapait de marron et de noir les haies qui clôturaient les champs, et à côté de chaque barrière s’étalait une bouillie noirâtre et boueuse. » A son retour chez elle, Bridget se trouve encore plus souffrante. Elle tombe gravement malade et sans soins l’affection perdure. Bridget réclame les conseils du médecin. Son mari Michaël ne croit pas en ces pratiques modernes. Il veut faire venir le prêtre et va consulter un guérisseur. Rapidement les croyances irrationnelles de Michaël prennent le pas sur la raison.

Comme dans « Comment tuer un homme », Carlo Gébler s’est inspiré d’un véritable fait divers pour écrire son roman. A l’aube du XXème siècle, l’écrivain nous décrit une Irlande encore plongée dans les contes et légendes. Les paysages sont habités par des fés (Point de parité en Irlande, les fés sont uniquement masculins !) qui sont plutôt inamicaux. Michaël croit fermement en leur pouvoir. Enfant, il a voulu voir disparaître sa mère et pense que les fés ont exaucé son voeu.  Il imagine donc que Bridget est possédée. Il l’asperge d’eau bénite en pleine nuit et veut l’obliger à avaler les herbes du guérisseur. La croyance de Michaël s’affermit de jour en jour : un subrogé a remplacé sa femme. L’angoisse et la violence montent progressivement. La brutalité de Michaël et de son entourage est proprement effrayante. Carlo Gébler nous parle en fait de la lâcheté humaine qui pousse à accomplir le pire et à fermer les yeux sur la souffrance d’autrui. Bridget est abandonnée, livrée à la folie croissante de son mari.

C’est une nouvelle fois avec un formidable talent de conteur que Carlo Gébler nous livre cette histoire. La stupeur nous étreint au fur et à mesure des pages, au fur et à mesure du calvaire de Bridget. Un roman haletant et glaçant.

Une seconde vie de Dermot Bolger

Lors d’un brutal accident de voiture, Sean Blake est déclaré cliniquement mort pendant quelques instants. Le retour à la vie est aussi douloureux que l’accident lui-même. Sean s’est senti totalement apaisé lorsque son cœur s’est arrêté de battre. A son réveil, le passé ressurgit. Sean avait voulu effacer son histoire mais ses origines se rappellent à lui de manière obsessionnelle. Il a été adopté à l’âge de six semaines. Sa mère était une jeune fille forcée à accoucher dans un couvent. Jusqu’à l’accident, Sean n’avait jamais cherché sa véritable mère. La seconde vie, qui lui est offerte, va permettre à Sean de mettre sa vie en ordre et de se connaître enfin. Parallèlement à l’histoire de Sean se fait entendre la voix d’une femme âgée. Elle a abandonné son fils lorsqu’elle avait 19 ans. Elle a tiré un trait sur son passé, sa famille et l’Irlande. Mais elle reste hantée par son bébé et fait des fugues pour partir à sa recherche.

Le dernier livre de Dermot Bolger reprend en toile de fond le thème du film de Peter Mullan « Magdalene sisters ». Les jeunes irlandaises, qui avaient le malheur de tomber enceinte, étaient envoyées dans des couvents loin des regards des voisins. Les pauvres filles étaient maltraitées et devaient travailler dur malgré leur état.  Dermot Bolger trace le portrait d’une Irlande catholique et rétrograde dont la maître mot était respectabilité. Rien ne devait l’entacher aux yeux des autres. L’hypocrisie servait de ligne de conduite. Le rôle des femmes était confiné au foyer, aux enfants. « L’Irlande dans laquelle elle (la mère adoptive de Sean) vivait était infectée par un terrible virus appelé respectabilité. Dieu était souvent évoqué, mais pas à propos de l’amour qu’il fallait ressentir pour son prochain ni de l’éternelle damnation : la vie tournait uniquement autour de ce que tes voisins pensaient de toi, de secrets à garder, du scandale à éviter, il ne fallait donner à personne l’occasion de te mépriser. Ta mère avait honte de ne pas pouvoir mettre au monde. Elle se sentait inutile car à cette époque c’était le seul destin des femmes. Nous ne faisions pas carrière : nous nous mariions et élevions nos soldats de Dieu. » L’honorabilité des familles brisa de nombreuses vies. La mère de Sean, Lizzie, pensa toute sa vie à son bébé abandonné. Malgré son mariage, ses filles, rien ne réussit à la consoler et à lui faire oublier son fils.

Dermot Bolger explore les liens de filiation dans son dernier livre avec beaucoup de justesse et d’émotion. En quoi nos origines nous définissent lorsqu’on a été abandonné ? En cherchant sa mère, Sean découvrira surtout l’importance de sa propre famille et de son rôle de père.

Retour à Killybegs de Sorj Chalandon

« Maintenant que tout est découvert, ils vont parler à ma place. L’IRA, les Britanniques, ma famille, mes proches, des journalistes que je n’ai même jamais rencontrés. Certains oseront vous expliquer pourquoi et comment j’en suis venu à trahir. Des livres seront peut-être écrits sur moi, et j’enrage. N’écoutez rien de ce qu’ils prétendront. Ne vous fiez pas à mes ennemis, encore moins à mes amis. Détournez-vous de ceux qui diront m’avoir connu. Personne n’a jamais été dans mon ventre, personne. Si je parle aujourd’hui c’est parce que je suis le seul à pouvoir dire la vérité. Parce qu’après moi j’espère le silence. » En 2006, alors que sa collaboration avec les services secrets anglais a été révélée, Tyrone Meehan décide de s’expliquer. Il est revenu dans son village natal de Killybegs pour attendre la mort. Il sait qu’il va être exécuté, pas par l’IRA qui a déposé les armes, mais par d’autres, ennemis ou amis.

Sa vie commence dans le petit village de Killybegs au milieu d’une famille nombreuse et d’un père brutal. Un père que Tyrone admire néanmoins pour son amour immodéré de son pays et son courage à le défendre. L’Irlande est toute la vie de Patraig Meehan et il en sera de même pour son fils Tyrone. Ce dernier rejoint l’IRA dès l’âge de 16 ans. Il est de tous les combats, il est mis en prison à de nombreuses reprises sans charge ni procès. Il y est torturé, il y rencontre des frères d’armes comme Bobby Sands. Tyrone Meehan a dédié sa vie à l’Irlande et pourtant un jour il accepte de donner des renseignements au MI5. Pourquoi ?

En 2008, Sorj Chalandon avait écrit « Mon traître » où un luthier français tombait amoureux de l’Irlande, adoptait son combat et rencontrait Tyrone Meehan. « Mon traître » racontait la stupéfaction du français face à la découverte de la trahison de son ami. L’histoire était inspirée de faits réels. Sorj Chalandon a couvert les conflits irlandais en tant de journaliste. Il s’y fait un ami, un frère, Denis Donaldson, qui s’avéra être un traître.

Dans « Retour à Killybegs », Sorj Chalandon poursuit le deuil de son ami et de sa relation avec lui. Il veut faire entendre la voix du traître pour tenter de comprendre. Un homme ne naît ni traître, ni héros, les circonstances l’amènent à choisir son camp. Là c’est la lassitude qui fait baisser les bras de Tyrone Meehan. Sorj Chalandon nous rappelle la violence, la dureté des combats menés : les tortures en prison, les grèves de la faim et de l’hygiène, la présence de l’armée britannique dans les rues, la misère. Tyrone Meehan porte le poids de toute cette souffrance depuis l’enfance et il finit par céder face au chantage des agents de sa majesté. Ce qui est frappant c’est la perversité du gouvernement britannique. Alors que le processus de paix est enclenché, il donne le nom des traîtres pour que la méfiance s’insinue dans le Sinn Féin. Il fallait casser la dynamique de ce parti qui était en passe de devenir le 1er en Irlande. Totalement écœurant comme le reste de leur politique menée avant le cessez-le-feu.

« Retour à Killybegs » est un roman très émouvant sans être dans le pathos. On veut comprendre Tyrone Meehan, on aimerait lui pardonner, on aimerait qu’il ne soit pas tombé dans le piège des britanniques. Sorj Chalandon rend un hommage vibrant et plein d’humanité à son ami, à son combat et à la complexité de l’âme humaine.

Nuage de cendre de Dominic Cooper

« Dans la partie centrale du Mùlasysla, l’administration du comté était divisée entre les deux shérifs, dont les postes leur donnaient le droit d’exploiter certaines fermes et d’occuper les deux plus belles maisons de la région : celles de Hvannabrekka et de Hjardarhlid, toutes deux dans le district de la Fljotsdalur. » Jens Wium, le danois, et Thorstein Sigurdsson, l’islandais, se détestent et s’affrontent sans cesse. Thorsteinn accuse le shérif danois de piller les fermes dont il a la charge. En 1739 un évènement va exacerber la haine entre les deux hommes. Deux orphelins, Sunnefa et son frère Jon, sont accusés d’inceste. La jeune femme de 18 ans a mis au monde l’enfant de son frère. Les deux jeunes gens doivent s’expliquer devant le shérif de leur juridiction : Jens Wium. Celui-ci applique durement la loi, ça sera la peine de mort pour Sunnefa et Jon. Pour confirmer le verdict, la Grande Assemblée doit se réunir. Elle ne se réunit qu’une fois par an et tous les acteurs de l’affaire doivent pouvoir être présents. Les terribles conditions climatiques retardent souvent cette réunion. Avant que Sunnefa et Jon puissent être jugés, les deux shérifs décèdent. La rivalité entre les deux hommes se poursuit avec leurs deux fils : Hans et Pétur qui reprennent les charges de shérif. La tragédie couve sous le ciel plombé de cendres.

Dominic Cooper choisit de nous raconter  cette histoire à travers différents points de vue. Le livre se compose de témoignages, de journaux intimes, de lettres. Le récit fait également des aller-retours entre le passé et le présent. Cette construction élaborée rend l’histoire très vivante, très dynamique. Passées les premières pages et la difficulté des nombreux patronymes (je n’ai clairement pas l’habitude des sonorités islandaises mais Dominic Cooper a pensé à moi e expliquant en introduction la composition des noms de famille islandais), je ne me suis pas du tout perdue dans ces différentes voix.

Les deux histoires montrent bien la noirceur et la faiblesse humaines. L’amour incestueux de Sunnefa et Jon montre le désarroi de l’âme humaine face à l’isolement, à la solitude. Ils vivaient dans une ferme extrêmement reculée, presque coupée du monde. L’affrontement entre les deux shérifs est quant à lui le produit d’un fort ressentiment dû à l’annexion de l’Islande par le Danemark. Les relations humaines sont très tourmentées, violentes ; elles ont faites de jalousie, de mensonges, de non-dits.

La nature, essentielle dans ce livre, exacerbe et est le reflet des passions des personnages. Elle est sauvage, brutale et laisse la terre exsangue. Les populations souffrent du déchaînement des éléments, les famines se suivent. Dominic Cooper nous fait parfaitement sentir la dureté d’un tel pays, le poids du climat sur le quotidien des habitants. « La neige arriva dans le noir, portée par un vent de nord-est un soir que tout le monde était assis devant un bol de soupe préparée à base de mousse de montagne. Pendant tout la nuit, la neige continua de souffler sur la ferme si bien qu’aux premières lueurs du jour le demain matin, ils se retrouvèrent complètement enneigés, portes et fenêtres bloquées. Au-delà s’étendait un monde blanc chaotique et fumant balayé par des vents violents. »

« Nuage de cendre » est un très beau livre, les sentiments y sont aussi tourmentés et sauvages que la nature. L’intrigue est passionnante et je l’ai dévorée en trois jours !

Il s’agit de ma première lecture pour le very private prix kiltissime de la très écossaise Cryssilda et cela commence fort bien !

Les pauvres gens de Fédor Dostoïevski

« Les pauvres gens » est le premier roman de Fédor Dostoïevski et date de 1846. Les deux protagonistes, Makar Dévouchkine et Varenka Dobrossiolova, sont des parents éloignés vivant l’un en face de l’autre. Ils s’écrivent fréquemment et le livre est constitué presque uniquement de leurs lettres. Makar est un petit fonctionnaire pauvre comme on en trouve en nombre dans la littérature russe du XIXème (Makar lit d’ailleurs « Le manteau » de Gogol dont le héros est lui-même un fonctionnaire miséreux). Il tombe amoureux petit à petit de sa parente et il la couvre de cadeaux malgré son manque d’argent. Varenka est une jeune orpheline, déshonnorée par un propriétaire terrien M Bykov. Elle vient vivre à  Saint-Pétersbourg pour s’éloigner de sa honte. Le bon Makar la prend sous son aile allant jusqu’à mettre en péril sa situation.

A travers la correspondance sentimentale de Makar et Varenka se dessinent déjà les thèmes classiques de l’œuvre de Dostoïevski. l’auteur se livre à une étude de l’âme humaine. Makar est un homme sensible, prêt à tout pour le bonheur de Varenka. Il se met à lire, à fréquenter des cercles intellectuels pour séduire la jeune femme. Mais cette dernière ne semble jamais satisfaite. Makar en fait toujours plus jusqu’à sombrer. Il est difficile de savoir à quel jeu joue Varenka : est-elle une jeune femme naïve ayant souffert ou utilise-t-elle Makar ?

L’histoire de Makar et Varenka est l’occasion pour Dostoïevski de parler des quartiers les plus pauvres de Saint-Pétersbourg. Tout au long de sa vie d’écrivain, Dostoïevski s’intéresse à la misère humaine, au plus grand dénuement. Ses personnages habitent toujours des quartiers, des appartements sordides : « Oh le taudis dans lequel je me retrouve, Varvara Alexéïevna ! Oh quel appartement ! Avant, n’est-ce pas, je vivais comme une marmotte, vous savez bien ; tranquille, sans bruit ; une mouche volait, chez moi, avant, eh bien, je l’entendais, la mouche. Et là, le bruit, les cris, le tintamarre ! (…) Imaginez, plus ou moins, un long couloir, complètement sombre, et pas propre. (…) Ne demandez pas de calme, c’est une arche de Noé !  » C’est dans ce terreau de misère que germe la complexité de l’âme humaine chère au grand écrivain russe.

« Les pauvres gens » n’a pas encore la puissance des grands romans de Dostoïevski mais c’est une entrée en littérature qui contient déjà une étude intéressante de la nature humaine.

Quand j'étais Jane Eyre de Sheila Kohler

Les premiers chapitres de « Quand j’étais Jane Eyre » nous plonge dans l’obscurité d’une chambre occupée par une fille et son père. Ce dernier vient de subir une opération des yeux et sa fille veille sur lui. Nous sommes à Manchester en 1846, le père s’appelle Patrick Brontë et sa fille Charlotte. Dans la pénombre de la pièce, loin du presbytère familial de Haworth, Charlotte se met à écrire ce qui deviendra l’un des grands classiques de la littérature anglaise : « Jane Eyre ». Ce livre, largement inspiré par des épisodes de la vie de l’auteur, se construit peu à peu devant nous. Charlotte Brontë y transcende ses expériences malheureuses, ses souffrances. De retour à Haworth, Charlotte se battra sans relâche pour faire éditer son livre et ceux de ses sœurs : Emily et Anne.

« Quand j’étais Jane Eyre » est un vibrant hommage à Charlotte Brontë et à son chef-d’œuvre. Sheila Kohler mêle biographie et imagination comme l’a fait Charlotte dans son livre. Le processus créatif est au cœur de ce roman.  Charlotte se remémore sa vie : le pensionnat et ses conditions de vie déplorables, la Belgique et son professeur bien aimé, la jeunesse de son frère Branwell. Tout est inspirant et tout est transfiguré dans l’œuvre. Sheila Kohler s’insinue dans la tête de son personnage pour nous transmettre ses pensées, ses états d’âme avec beaucoup de finesse. On découvre une Charlotte Brontë blessée par la vie, féministe (« Elle aimerait toucher d’autres femmes, quantité de femmes. Elle aimerait les divertir, les éblouir, formuler ce qu’elles cachent dans le secret de leur cœur, leur faire sentir qu’elles appartiennent à une large communauté d’êtres en souffrance. Elle aimerait leur décrire tout ce que ressent une femme : l’ennui d’une vie réduite à de fastidieuses tâches domestiques. ») , solide et déterminée à publier son travail.

« Quand j’étais Jane Eyre » nous plonge également dans le quotidien d’une famille incroyablement créative. Depuis l’enfance, les enfants Brontë écrivent et inventent des mondes imaginaires d’une grande complexité. Chaque membre de la famille a du talent : Emily, Charlotte et Anne persistent dans l’écriture, Branwell écrit et peint mais sombre malheureusement dans l’opium. Daphné du Maurier a consacré un excellent livre à ce frère brillant intitulé « Le monde infernal de Branwell Brontë ».  Sheila Kohler nous montre aussi la rivalité entre les trois sœurs qui veulent chacune être publiée. Mais c’est aussi cette émulation  qui a permis la création de romans magnifiques comme « Les Hauts de Hurlevent », « Jane Eyre » ou « Agnès Grey ».

« Quand j’étais Jane Eyre » rend de manière très juste l’ambiance au presbytère de Haworth : l’extraordinaire imagination des enfants, l’austérité de cette vie, les tragédies si nombreuses. Sheila Kohler nous dépeint Charlotte Brontë avec délicatesse et sensibilité. Un roman très réussi qui me donne grandement envie de me replonger dans « Jane Eyre » et dans « Les Hauts de Hurlevent ».

Un grand merci à Babelio et aux éditions de la Table Ronde pour cette lecture.

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La carte du monde invisible de Tash Aw

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En Indonésie, en 1964, le jeune Adam voit Karl, son père adoptif, se faire enlever sous ses yeux. Karl est né en Indonésie mais il est d’origine hollandaise. Le président Soekarno décide d’expulser tous les Occidentaux de son pays et malheureusement Karl fait partie du lot. Adam n’a que seize ans et il se retrouve totalement seul sur l’île de Nusa Perdo. En fouillant dans les papiers de son père, il trouve des photos et des lettres d’une certaine Margaret Bates qui semblait très attachée à Karl. Adam décide de quitter Perdo pour chercher Margaret à Jakarta. Il arrive dans une ville plongée dans le chaos ; les émeutes anti-coloniales, anti-Malaisie, anti-communistes plongent la capitale indonésienne dans l’anxiété. Adam arrive à retrouver Margaret mais comment avoir des nouvelles de Karl alors que la révolte gronde ?

Grâce aux éditions Robert-Laffont, j’ai découvert ce deuxième livre de Tash Aw, écrivain indonésien qui vit actuellement à Londres.  J’ai été séduite aussi bien par les thèmes de son roman que par son style lyrique. Tash Aw mélange dans son récit les destins individuels et celui de l’Indonésie. Au début du roman, Adam ne sait plus qui il est ni où il va. Il  est seul une nouvelle fois. Sa mère l’a abandonné avec son frère Johan. Ce dernier fut adopté par une famille malaise. On peut noter le parallélisme entre l’histoire des deux frères séparés et celle de l’Indonésie et de la Malaisie. Les deux pays se déchirent dans les années 60. Le président Soekarno rejette la Malaisie qu’il considère à la solde de l’impérialisme américain. Il veut faire table rase de tout le passé colonial de l’Indonésie par la force. De nombreux Occidentaux, comme Karl et Margaret, avaient choisi l’Indonésie comme pays. Avec les expulsions mises en place par Soekarno, ils ne savent plus où aller. Leurs pays d’origine leur sont étrangers, ils ne connaissent plus que l’Indonésie. Mais ce pays est en plein bouleversement. « La carte du monde invisible » est celle de l’Indonésie disparue, celle que Karl et Margaret ont aimée. Tash Aw fait des aller-retours dans le passé des personnages pour nous faire comprendre leur choix de vivre dans ce pays. Tous les personnages de Tash Aw sont en quête de leur identité, de leur véritable maison. En cherchant sa place dans le monde, Adam va également permettre aux autres personnages de se retrouver.

J’ai beaucoup apprécié le style de l’auteur. Ces descriptions de l’Indonésie sont très réalistes, j’ai été plongée totalement dans l’atmosphère de ce pays en plein délitement. « Mais tout vieillissait tellement vite dans cette ville… Jakarta avait le don de tout engluer dans sa crasse visqueuse, pour faire paraître décaties les choses les plus neuves. La mousse poussait sur les surfaces de ciment lisse; le métal et la pierre rongés par le soleil et la pluie, prenaient un aspect sale. A Jakarta, on avait beau faire, on avait toujours la sensation d’être dans un bidonville. »  Tash Aw a un sens aigu de la description, il utilise beaucoup les sensations, les impressions pour rendre une atmosphère. Jakarta et Kuala Lumpur, où se trouve Johan, sont des personnages à part entière du roman.

« La carte du monde invisible » est une très belle découverte. La quête identitaire d’Adam dans un contexte politique troublé m’a passionnée. La subtile construction du livre entre passé et présent, l’écriture de Tash Aw m’ont conquise. Un auteur à découvrir et à suivre assurément.

Un grand merci à Christelle et Maggie Doyle de chez Robert-Laffont pour cette découverte et la rencontre passionnante avec Tash Aw.

 Le billet de ma copine Cryssilda.