The snapper de Roddy Doyle

Retour dans le quartier de Barrytown à Dublin dans la famille Rabbitte, nous avions laissé Jimmy Jr en plein concert de son groupe de soul dublinoise dans « The commitments ». Nous découvrons le reste de la famille dans « The snapper ». Au début du roman, la soeur aînée, Sharon, annonce à ses parents, Jimmy Sr et Veronica, qu’elle est enceinte. Elle a 19 ans, travaille dans un supermarché et n’a pas de petit ami officiel. Mais Sharon se sent prête à être mère et elle attend les premiers signes de sa grossesse. « Elle éprouvait aussi un peu d’impatience. Parfois, elle se disait que rien n’allait se produire. Elle avait envie de constater des changements, vite. Elle se sentait prête. Prendre du poids, avoir mal au dos, et tout le reste. D’une certaine manière, elle le désirait. » Après un moment de stupeur, Jimmy Sr et Veronica acceptent la nouvelle et sont prêts à soutenir leur fille. Mais une question va rapidement semer la zizanie dans la famille et la vie du quartier : qui est le père ?

Comme dans le premier volet de la trilogie, « The snapper » est essentiellement composé de dialogues, ce qui rend la lecture très vivante, très dynamique. Les Rabbitte vivent en bande, en groupe. Les personnages sont rarement seuls. La mère, qui reste le plus souvent à la cuisine (à coudre des costumes aux jumelles qui changent d’activité sans arrêt), est néanmoins le centre de la famille, tous tournent autour d’elle. Jimmy Sr et Sharon ont leurs clans au pub. Là on retrouve l’ambiance des pubs : la bière et les vannes coulent à flot ! Le groupe de filles n’est effectivement pas à la traîne, elles boivent sec (la grossesse de Sharon est le résultat d’une cuite mémorable) et sont de vraies langues de vipère !

La vie sociale est toujours au cœur des livres de Roddy Doyle et celle-ci est perturbée par la grossesse de Sharon.  Ou plutôt par l’identité du père qui s’avère être un voisin, un père de famille. Sharon et Jimmy Sr se retrouvent mis à l’écart du quartier, de leur petite communauté. Elle le supporte assez bien, elle assume totalement. Mais il en est tout autrement pour son père. Il ne supporte plus les plaisanteries salaces sur sa fille mais il supportera encore moins de ne plus aller au pub ! Mais comme toujours, la bonne humeur reprendra rapidement le dessus.

L’univers de Roddy Doyle est proche de celui de Ken Loach : les personnages, de milieu modeste, passent leur temps au pub à se vanner mais ils sont d’une grande humanité et très attachants. Un livre très divertissant et très plaisant.

Une lecture commune avec ma copine Miss Léo.

Le peintre et la jeune fille de Margriet de Moor

Au printemps 1664, à Amsterdam, un peintre vieillissant va croiser le destin tragique d’une jeune danoise. Cette dernière, Elsje, est arrivée quinze jours auparavant dans la capitale hollandaise. Elle pense pouvoir y retrouver sa sœur venue pour trouver du travail. C’est en fait la mort qu’elle va trouver à Amsterdam. Elsje a fracassé le crâne de sa logeuse avec une hache. Pourquoi une jeune fille de 18 ans en est arrivée à une telle violence ? Le peintre n’assistera pas à l’exécution publique et pourtant il finira par dessiner la pauvre criminelle sur le gibet. La dernière journée de la jeune fille et « sa rencontre » avec le peintre sont le cœur du roman de Margriet de Moor.

L’intérêt du livre réside dans le récit de la vie du peintre : les commandes qu’on lui passe, sa recherche de couleurs, ses difficultés financières… Il est très aisé de comprendre que le peintre en question est Rembrandt. Et mon problème c’est que Margriet de Moor s’obstine à ne pas le nommer alors qu’elle fait tout pour qu’on le reconnaisse. Quel est l’intérêt de cette démarche ? La vie et les oeuvres sont clairement explicitées. Rembrandt est ruiné en 1664. Il a déjà perdu Saskia, sa première femme, de phtisie. Henrick, sa deuxième compagne, vient de mourir de la peste. Il ne lui reste plus que son fils Titus. Ses biens, ses collections d’art ont été saisis. Au début du livre est évoquée « La conjuration de Claudius Civilis » qui a été rejetée par le conseil municipal, une grosse commande qui aurait renfloué les caisses.  Au moment de la mort de Elsje, Rembrandt travaille sur « La fiancée juive » mais sont également évoquées d’autres célèbres toiles : la « Danaé » de St Pétersbourg, « La leçon d’anatomie » ou « Le bœuf écorché ». Le dessin de Elsje sur le gibet est conservé au MET de New York comme nous le signale l’auteur : « C’est ainsi qu’elle s’appellerait désormais, Elsje. Pour elle-même et pour le monde entier, ici et maintenant, mais aussi dans quelques siècles dans l’un des plus importants bastions culturels de ce temps, le Metropolitan Museum of Art, à New York. »  Non seulement la vie de Rembrandt est parfaitement reconnaissable, mais en plus l’auteur ne cesse de faire ce type de (pénibles) incursions dans notre présent pour que l’on comprenne bien de qui il s’agit et à quel point son talent est immense. Alors vraiment je ne comprends pas pourquoi son nom n’est jamais mentionné, c’est absurde et agaçant. C’est fort dommage car le portrait de Rembrandt est très réussi. Se dégage, de ce vieil homme fatigué, beaucoup de tristesse et de mélancolie qui transparaissent d’ailleurs dans les derniers autoportraits du maître.

« Le peintre et la jeune fille » est une lecture qui est loin d’être déplaisante, l’atmosphère du Amsterdam du 17ème et la vie de Rembrandt y sont bien rendues. Mais les tics de l’auteur (ne pas nommer le peintre et les nombreuses incursions vers le futur) ont gâché ma lecture.

Merci aux éditions Libella et à Bénédicte pour cette lecture.

Nouvelles de Pétersbourg de Gogol

Ce recueil de Gogol contient cinq nouvelles se déroulant dans l’ancienne capitale russe. Le point commun des différents récits est le fait que le quotidien des personnages tourne au fantastique. Akaky Akakiévitch, le héros pitoyable du « Manteau », revient hanter les habitants de son quartier après sa mort pour retrouver son fameux manteau. Dans « Le portrait », le tableau acheté par Tcharkov semble vivant et sortir de la toile pour effrayer son acheteur. Le portrait possède un pouvoir maléfique, il apporte richesse et succès au détriment du talent. Ce pacte faustien se terminera au couvent car la seconde partie de la nouvelle fut écrite par Gogol devenu dévot (jusqu’au fanatisme puisque l’écrivain se laissa mourir de faim en célébrant le carême).

Le fantastique chez Gogol peut aller jusqu’à l’absurde avec l’excellent « Nez ». Un homme prend son petit-déjeuner et découvre dans son pain un nez ! La situation est déjà totalement folle mais Gogol va jusqu’au bout du postulat de départ. L’homme qui a perdu son nez le cherche partout en ville et finit par le découvrir descendant d’une voiture : « Une calèche s’arrêta devant un perron…en ce monsieur son propre nez. (p92) » Cette nouvelle est vraiment la meilleure du recueil, d’une drôlerie irrésistible.

Le dérapage de la vie quotidienne peut mener à la folie et c’est explicitement le cas dans le célèbre « Journal d’un fou ». Avksénti Ivanovitch Popritchine est conseiller titulaire (8ème grade de la hiérarchie des fonctionnaires, c’est-à-dire en bas de l’échelle sociale) et il voudrait séduire la fille de son directeur. La réalité se dérobe petit à petit et le personnage se met à délirer : le chien de la jeune femme parle, la Chine et l’Espagne ne forment qu’un seul et même pays, les nez peuplent la lune et le cerveau ne se trouve pas dans la tête ! Notre pauvre Popritchine finit par se prendre pour le roi d’Espagne et est envoyé à l’asile. Les idées de plus en plus extravagantes du héros ne peuvent qu’amuser le lecteur.

Mais les cinq nouvelles ne sont pas que cocasses, elles sont aussi une critique de la société russe. Toutes les couches de la société sont étudiées sous la plume caustique de l’auteur. Le début de « La perspective Nevsky » le montre bien. Selon les heures de la journée, on y voit défiler toutes les catégories sociales : les élégants qui souhaitent se montrer, les artisans qui vont boire (« Ces respectables artisans étaient tous trois ivres,  comme toute la Pologne »), les petits fonctionnaires qui rejoignent leurs bureaux, les belles jeunes femmes qui à la tombée du jour vendent leurs charmes… Gogol conclut une chose de son observation de la perspective Nevsky : il ne faut pas se fier aux apparences, les catégories sociales ne veulent pas dire grand chose. L’auteur en montre toute l’absurdité notamment à travers le sort réservé aux fonctionnaires. Leur situation est grotesque : serviles, réduits à la misère comme Akaky Akakiévitch qui doit sauter des repas pour s’acheter un manteau neuf, leurs chances d’améliorer leur quotidien sont quasiment nulles. Une hiérarchie excessive qui avilit l’être humain.

« Nouvelles de Pétersbourg » recèle cinq bijoux d’humour, de fantastique et d’absurde. Une  lecture recommandée pour se tenir chaud pendant l’hiver !

Hiver russe

Un héros de notre temps de M.I. Lermontov

« Un héros de notre temps » de Mikhaïl Iourievitch Lermontov (1814-1841) est une oeuvre hétérogène autour du personnage de Grigory Alexandrovitch Petchorine. Lermontov avait fait apparaître son héros pour la première fois dans « La princesse Ligovskaïa » en 1836, récit malheureusement inachevé. Les différentes histoires qui composent ce livre, dressent donc le portrait de Petchorine supposé incarner son époque. Lermontov semble avoir eu peu de respect pour celle-ci car son héros a plus de défauts que de qualités et il le reconnaît sans peine. « Je suis un sot ou bien un scélérat… je ne sais pas. Mais il est certain que je mérite, moi aussi, beaucoup de pitié, peut-être plus qu’elle. L’âme est en moi corrompue par le monde, mon imagination est inquiète, mon coeur est insatiable ; donnez-moi tout, c’est encore trop peu. Je m’habitue aussi bien à la tristesse qu’au plaisir et mon existence devient de jour en jour plus vide. Il me reste une seule ressource : voyager. Dès que possible, je partirai – mais pas en Europe, que Dieu m’en garde ! – j’irai en Amérique, en Arabie, aux Indes. Je finirai bien, peut-être, par mourir quelque part en route ! Au moins suis-je sûr que cette ultime consolation ne s’épuisera pas vite, à la faveur des orages et des mauvais chemins. »

Menant une vie dissolue à St Pétersbourg dans la garde impériale, Petchorine est envoyé dans le Caucase que la Russie souhaite annexer. C’est dans ce cadre majestueux que prennent place les aventures de Petchorine : sa rencontre avec Bella une jeune et belle tcherkesse, sa découverte d’un trafic de contrebande, son séjour dans une ville d’eau et ses soirées de jeu entre officiers. S’en dégage un caractère désabusé, désinvolte dans ses sentiments envers les femmes, joueur même avec sa propre vie. Petchorine est mélancolique, incapable de stabilité et de satisfaction. Rien ne comble le vide qu’il ressent en lui. Petchorine est presque un personnage baudelairien et je ne l’ai pas trouvé si détestable que ça.

Malheureusement, la construction du livre ne met pas assez en valeur son personnage central. Lermontov a choisi dans un premier temps de nous présenter Petchorine par le biais d’un de ses anciens camarades Maxime Maximitch. Au bout de deux histoires, nous passons au journal de Petchorine et donc au je. Je trouve ce changement quelque peu artificiel comme si Lermontov n’avait pas su choisir son dispositif narratif. Cela produit une forte discontinuité dans le livre. Mon second bémol est la brièveté des récits, le personnage de Petchorine n’est pas assez développé sauf dans « La princesse Mary ». Cet excellent chapitre m’a montré ce qu’aurait pu être un roman consacré à Petchorine et je regrette que l’auteur n’ait pas fait ce choix.

Mes réserves peuvent être prises comme des compliments, j’aurais aimé passer plus de temps avec Petchorine en tant que narrateur. Un héros de notre temps particulièrement bien campé, à la psychologie si typiquement 19ème.

Hiver russe

Novecento : pianiste de Alessandro Baricco

En 1900, sur un paquebot reliant le vieux continent européen à New York, un bébé est abandonné sur le piano de la salle de réception. Un marin décide de l’adopter et le nomme Danny Boodman TD Lemon Novecento. L’enfant grandit sur le bateau et après la mort de son père adoptif, il se met au piano. Novecento se révèle être  un musicien d’exception, sa musique ne ressemble à aucune autre et enchante ceux qui l’entendent. Sa réputation dépasse le cadre du navire et un musicien de jazz reconnu fait la traversée juste pour mesurer l’ampleur du talent de Novecento. Il n’aurait pu entendre cette musique ailleurs car Novecento ne descend jamais du bateau. Toute sa vie se déroule entre l’Europe et New York et le monde se déverse à ses pieds par l’entremise des voyageurs. Grâce à cela, Novecento est capable de parler de n’importe quelle ville comme s’il l’avait visitée. Il n’a donc aucune raison de descendre sur la terre ferme.

« Novecento : pianiste » est un court monologue théâtral, l’écriture est très orale et à la lecture on imagine bien le comédien sur scène. L’histoire de Novecento nous est racontée par Tim Tooney, trompettiste qui fut engagé sur le même transatlantique et  qui se  lia d’amitié avec l’étonnant pianiste. L’histoire de Alessandro Baricco est très originale et poétique. Le personnage central est vraiment surprenant et attachant. J’ai beaucoup apprécié l’idée que le monde venait à Novecento. Rien qu’en écoutant les passagers, il voyage sur la terre ferme.  Il fait sans cesse travailler son imagination et c’est sans doute celle-ci qui l’empêche de descendre du bateau. Le rêve est préférable au réel. « C’est ça  que j’ai appris, moi. La terre, c’est un bateau trop grand pour moi. C’est un trop long voyage. Une femme trop belle. Un parfum trop fort. Une musique que je ne sais pas jouer. » La scène nous montrant Novencento jouant du piano durant une tempête est également très belle, le pianiste se laisse porter par le tangage et l’instrument fait de même. La musique en découlant est magique et envoûtante.

Un joli petit moment littéraire que je vous propose de gagner grâce au prix Campus en répondant à la question suivante :

-Quel est le titre original de ce livre ?

Je vous propose également de jouer pour gagner deux autres romans de la sélection du prix Campus que j’ai déjà chroniqués :

–La reine des lectrices d’Alan Bennett en répondant à cette question : quel est le livre qui donne envie à la reine d’en emprunté d’autres ?

–Les falsificateurs d’Antoine Bello : que signifie le sigle CFR ?

J’attends vos réponses à l’adresse suivante avant le 18 décembre : leprixcampus@yahoo.fr

Bonne chance à tous !

Proust contre la déchéance de Joseph Czapski

Joseph Czapski (1896-1993), peintre et théoricien de l’art, intègre l’armée polonaise le 1er septembre 1939. Il est fait prisonnier par les Soviétiques à la fin septembre et est interné à Starobielsk avec d’autres officiers polonais. Dans ce camp, 4000 officiers sont entassés et pour surmonter cette épreuve ils décident de se faire des conférences. Ces dernières étaient interdites et se faisaient en cachette. En avril 1940, les officiers polonais furent déplacés et des milliers d’entre eux furent exécutés dans la forêt de Katyn près de Smolensk. Joseph Czapski fit partie des survivants qui furent transférés au camp de Griazowietz où ils restèrent jusqu’en 1941. Dans ce camp, les conférences reprirent de manière plus officielle. Les gradés y parlaient de politique, d’histoire, de peinture et de littérature. Joseph Czapski décida quant à lui de parler de l’œuvre de Marcel Proust. Il le fit sans documentation, sans « La recherche du temps perdu », il faut donc souligner son extraordinaire travail de mémoire.

Joseph Czapski parle admirablement de Proust et de son œuvre. Proust le dandy, le mondain qui décida de se plonger corps et âme dans l’écriture : « Proust s’enfonce dans son travail littéraire. Il s’enterre depuis cette étape jusqu’à sa mort, de plus en plus, dans sa chambre de liège. » A contre-courant de ce qui se faisait (un style plutôt bref et pressé), Marcel Proust écrit son roman fleuve, décrit et invente un univers. A l’origine, la recherche était un flux continu sans interruption de chapitres, de volumes, sans alinéa, sans marges. Idée folle et parfaitement impossible à éditer, Proust devra découper son travail pour le faire accepter. Cette forme initiale, qui aurait été  illisible, est logique et correspond parfaitement au projet de Proust. La recherche est en effet un flot continu de pensées, de sensations, de vies. Le moindre sentiment, la moindre impression y sont disséqués pour rendre ce qu’est la complexité de l’être humain. Joseph Czapski l’exprime ainsi : « La forme du roman, la construction de la phrase, toutes les métaphores et les associations sont une nécessité interne, reflétant l’essence même de sa vision. Ce n’est pas le fait cru, je le répète encore, qui hante Proust, mais les lois secrètes qui le régissent, c’est le désir de rendre conscients les rouages secrets de l’être les moins définis. » La complexité de la phrase comme miroir de l’âme humaine.

Proust hanté, possédé par son œuvre, est présenté par Joseph Czapski comme un obsessionnel revenant toujours sur son travail. Proust avait l’obsession de la perfection, du mot juste, de la phrase exacte (on sait à quel point ses retouches ont pu rendre fous ses éditeurs). L’auteur cherche un absolu inatteignable, une perfection qu’il semble avoir bel et bien atteint si l’on écoute ses lecteurs.

« Proust contre la déchéance » est admirable, c’est une leçon de survie grâce à l’art et une excellente analyse du plus grand auteur français.

Merci aux éditions Phébus d’avoir édité cette belle conférence et à Bénédicte de me l’avoir envoyée.

Ma brillante carrière de Miles Franklin

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Sybylla Melvyn grandit dans le bush australien, dans la ferme de son père à Bruggabrong. Garçon manqué et en admiration devant son géniteur, l’enfant s’épanouit dans la nature. Malheureusement Richard Melvyn se rêve une situation sociale plus avantageuse. Il décide de se lancer dans le commerce du bétail et pour ce faire déménage à Possum Gully, petite ville morne et ennuyeuse. Les affaires ne prennent pas et la famille doit se reconvertir dans la laiterie. Le travail est harassant et même les enfants doivent mettre la main à la pâte. La misère s’installe, l’alcool détruit le père et l’amertume la mère. Sybylla exècre cette vie de labeur. Elle est devenue une jeune femme passionnée ayant soif de culture, de nourritures intellectuelles : « Une troisième part en moi demandait à être nourrie. J’éprouvais un fort penchant pour la littérature. J’étais passionnée de musique. J’empruntais des livres dans le voisinage et pour les lire volais des heures de repos. Cela affectait ma santé et me rendait les tâches physiques plus dures encore qu’aux enfants de mon âge vivant autour de moi. Cette troisième part était prépondérante. En elle je vivais mes rêves, côtoyant des écrivains, des artistes, des musiciens.  » Le caractère emporté de Sybylla et son manque de beauté ne permettent pas à sa mère d’espérer la marier. Elle s’en débarrasse donc en l’envoyant chez sa grand-mère à Caddagat. Une nouvelle vie commence alors pour Sybylla.

A travers ce roman, Miles Franklin (1879-1954) parle de sa propre vie. L’amour de l’art et la volonté d’écrire de Sybylla sont les siens. Le récit de Miles Franklin fait penser à ceux d’Edith Wharton ou à ceux de Jane Austen. Sybylla est une jeune femme déterminée à conquérir sa liberté, son indépendance à l’instar des héroïnes de la grande romancière américaine. Le cadre de vie de  Sybylla  à Caddagat nous y fait penser également : de belles toilettes, des soirées avec piano et récital, bal. La jeune femme peut laisser libre court à son esprit artistique et à son raffinement. Elle y fait la connaissance d’Harold Beecham, propriétaire terrien qui s’intéresse fortement à elle. Mais Sybylla refuse de céder à ses avances et se méfie du mariage. Un petit goût austenien se fait sentir dans leur relation tumultueuse. Mais la fin de l’histoire sera assez loin des intrigues de la demoiselle de Bath et déjouera nos attentes.

Avec ces références, nous sommes en terrain connu et pourtant non. L’Australie se rappelle toujours à nous. Les invités ne se promènent pas dans le jardin à cause des serpents, la chaleur est sans cesse accablante et la nature omniprésente. Miles Franklin la décrit avec infiniment de poésie et de tendresse :  » La course lente de la rivière, le parfum des arbustes, l’or du soleil couchant, la musique fracassante des sabots sur la route de temps à autre, les bruits légers des pêcheurs, le plouf d’un ornithorynque s’ébattant au milieu du courant m’arrivaient comme le plus doux des élixirs dans ce recoin idéal, rêvé pour un poète, au milieu des rochers gris, roses à leur base, tapissés de mousse. » Ces descriptions sensibles nous transportent dans l’Australie sauvage de cette époque.

Un roman fort plaisant et dépaysant.

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Allmen et les libellules de Martin Suter

Johann Friedrich von Allmen a hérité de la fortune de son père, entrepreneur agricole qui fit des millions grâce à son sens aigu des finances. Malheureusement, avant de décéder subitement, Kurt von Allmen avait oublié d’inculquer son talent pour les affaires à son fils. Johann Friedrich von Allmen était alors un étudiant international doué pour les langues et la vie dispendieuse. Arrivé à la quarantaine, Allmen a réussi à dilapider son capital. Mais il ne saurait abandonner son luxueux train de vie, il y a des limites qu’un homme ne saurait supporter et il décida de se séparer du superflu : villas, objets d’art et moins de voyages à l’étranger. Réduit à vivre dans la maison de son ancien jardinier, le laconique mais toujours serviable Carlos, Allmen se voit dans l’obligation de trouver un autre moyen de gagner de l’argent une fois sa collection épuisée. C’est ainsi qu’Allmen commence à voler des œuvres d’art, des antiquités, ce qui lui permet de garder son piano, son abonnement à l’opéra et ses cocktails dans les grands établissements suisses. Mais cela n’est plus suffisant puisque l’un de ses créanciers devient menaçant. C’est là que Allmen croise sur son chemin une coupe Gallé ornée d’une libellule.

Dans la famille des gentlemen cambrioleurs, je demande le suisse Johann Friedrich von Allmen. Je suis tombée sous le charme de ce dilettante raffiné. Quel beau personnage Martin Suter a inventé ! Comment résister à Allmen qui aime faire la sieste l’après-midi, non pas pour se reposer, mais pour avoir le plaisir de ne rien faire pendant que les autres s’agitent au-dehors. Et dont la passion principale est la lecture : « Allmen était un toxicomane de la lecture. Cela avait commencé dès ses premiers pas dans le livre. Il avait rapidement constaté que lire était la manière la plus simple, la plus efficace et la plus belle d’échapper à son environnement. » Ces aventures au milieu des coupes Art Nouveau est un véritable délice. Comme tout ce qu’il fait, Allmen pratique le vol en dilettante mais cette affaire va mettre à profit son intelligence et son sang-froid.  Il  s’y montre fin tacticien et s’ouvrent à lui de lucratives perspectives.

Ce premier volet des péripéties d’Allmen est parfaitement réussi. Le personnage de Martin Suter est élégant, distingué et séduisant. Un régal de petit livre qui donne envie de retrouver Allmen au plus vite et cela tombe bien puisque « Allmen et le diamant rose » est sorti il y a quelques mois.

Un grand merci aux éditions Points et à Jérôme pour cette découverte.

Paula Spencer de Roddy Doyle

Paula Spencer a aujourd’hui 49 ans, elle a arrêté de boire depuis quelques mois. Elle gagne sa vie en faisant le ménage dans des maisons ou des bureaux. Le travail ne manque pas, l’Irlande est en plein boom économique. Paula rentre éreintée chez elle mais est fière de subvenir seule à ses besoins et ceux de ses enfants. Leanne et Jack habitent encore chez leur mère. Les deux ainés ont créé leur propre famille. Paula prend plaisir à passer du temps avec ses petits enfants. Elle apprend à vivre normalement sans l’alcool. Même si ses enfants la surveillent toujours, même si l’envie de boire est toujours forte :  » Elle a envie d’un verre. Maintenant. Elle le sent déjà, ici, toujours frais à sa mémoire. Elle s’assoit parce qu’elle s’y force. Elle préfèrerait s’activer, elle est mieux en bougeant. C’est plus ou moins facile de sentir ça en ayant des trucs à faire. Elle aimerait se relaxer, elle aimerait bien apprendre. Mais la relaxation est un peu un piège. Elle se rassoit et ça s’assoit à côté d’elle. L’envie, la soif, c’est là, ici. » Alors Paula lutte jour après jour.

Roddy Doyle a eu l’excellente idée de reprendre le personnage de « La femme qui se cognait dans les portes » dix après. Contrairement au premier roman, Roddy Doyle emploie ici la troisième personne du singulier. J’avais peur de ne pas retrouver la puissance de la voix de Paula. Mais au bout de quelques pages, j’ai totalement retrouver le personnage, son franc-parler et sa gouaille ainsi que la capacité de l’auteur à se mettre dans la peau d’une femme.

Le roman a été écrit en 2006, durant la période du Tigre Celtique. L’Irlande devenait attirante économiquement, on sait aujourd’hui que cela n’a pas duré. Paula découvre un nouveau monde, une nouvelle Irlande. Au travail, elle est entourée d’immigrés venus tenter leur chance. Paula est étonnée, discute avec eux pour connaître leurs histoires. Il faut dire que l’Irlande a toujours plus été un pays d’émigration que l’inverse. D’ailleurs, les irlandais recommencent à quitter massivement leur pays depuis la crise financière. Paula découvre également la société de consommation par le biais de sa fille ainée Nicola. Cette dernière lui achète un frigo surdimensionné, un écran plat et même un téléphone portable pour surveiller ses faits et gestes. Paula s’émerveille de toute cette technologie et s’en amuse.

Mais le cœur du roman est une femme qui bataille pour reconstruire sa vie. Paula doit lutter contre son addiction, elle s’occupe l’esprit pour oublier l’envie et son passé. Les deux resurgissent sans cesse tout au long de l’année que nous passons avec elle. Paula s’accroche pour ses enfants. Elle doit regagner leur confiance et notamment celle de John -Paul qu’elle ne voyait plus. Courageusement, patiemment, elle renoue les liens brisés par l’alcool et la violence de son mari.

Le ton de Roddy Doyle dans « Paula Spencer » est une nouvelle fois très juste. Il y a beaucoup de tendresse, d’émotion dans les liens qui unissent Paula et sa famille. Lentement, Paula reprend goût à la vie et c’est tout simplement magnifique.

Un grand merci à Christelle et aux éditions Robert-Laffont.

La femme qui se cognait dans les portes de Roddy Doyle

« Je m’appelle Paula Spencer. J’ai 39 ans. La semaine dernière, c’était mon anniversaire. Je suis veuve. J’ai été mariée pendant dix huit ans. Mon nom de jeune fille est O’Leary. Mon mari est mort l’année dernière, il y a presque un an jour pour jour. Il a été abattu par les Guards. Il m’avait quitté un an avant cette histoire. Je l’ai mis à la porte. Son nom était Charles Spencer; tout le monde le surnommait Charlo. Sauf sa mère et son père. Et le prêtre chargé de ses obsèques. J’ai quatre enfants (Ils auraient pu être cinq; j’ai perdu un bébé.) » 

Au début du roman de Roddy Doyle, Paula Spencer reçoit la visite d’un guard chargé de lui annoncer le décès de son mari. Cette nouvelle plonge Paula dans ses souvenirs. Toute sa vie défile : son enfance plutôt heureuse avec ses nombreux frères et sœurs ; la dureté et la vulgarité du collège où elle devient une coriace ; la rencontre avec Charlo, l’homme de sa vie. Elle est fascinée par lui, tout le monde l’admire. Il est beau, dur à cuire mais il sait être tendre avec Paula. Ils se marient, Paula est aux anges. Tout semble aller pour le mieux jusqu’à ce que Paula ordonne à Charlo d’aller se faire son thé lui-même. Une gifle part, envoyant Paula au sol. Ce sera la première d’une longue liste.

« La femme qui se cognait dans les portes » est un roman magnifique, un bijou. Roddy Doyle a réalisé un véritable tour de force pour deux raisons. La première est de nous faire oublier que l’auteur du livre est un homme. L’histoire de Paula est racontée à la première personne du singulier et c’est totalement une voix de femme que l’on entend. Ses préoccupations, ses réflexions, ses sentiments sont ceux d’une femme.Elle raconte son histoire d’un seul trait comme pour un témoignage. Elle passe d’un sujet à un autre, d’un souvenir à un autre. La voix de Paula Spencer est très forte, très belle et elle nous entraîne complètement. On s’attache à ce personnage et on ne la lâche plus jusqu’à la dernière ligne.

Le second tour de force c’est de parler d’un tel sujet sans aucun pathos. Paula est une femme battue par son mari. La violence s’abat sur elle de manière imprévue, elle n’a pas vu venir les coups. Comme nous d’ailleurs, car malgré le titre qui laissait présager du sujet, la première gifle arrive tard dans le livre, elle est une déflagration aussi bien pour le lecteur que pour Paula. Mais elle ne quitte pas Charlo, elle l’aime passionnément. Et puis les enfants arrivent, Paula ne travaille pas. Elle encaisse, se taît, couvre son mari en expliquant aux médecins qu’elle se cogne dans les portes. Pour supporter la douleur, les os cassés, les cheveux arrachés, Paula plonge dans l’alcool. « La femme qui se cognait dans les portes » raconte la déchéance de Paula, sa descente en enfer. Et pourtant pas de mélodrame, pas de tire-larmes, Paula a beaucoup d’humour, beaucoup d’auto-dérision. Elle n’épargne ni son entourage, ni elle-même et son franc-parler est d’une grande fraîcheur.

J’avais découvert Roddy Doyle avec le premier volet de la trilogie de Barrytown qui m’avait enchanté par son énergie et son humour. Là je reste scotchée par « La femme qui se cognait dans les portes ». Le personnage de Paula Spencer est extrêmement touchant, c’est sans condescendance que Roddy Doyle fait le portrait de cette femme battue. La voix de Paula nous happe dès les premières pages et elle nous tient jusqu’au bout. Il est difficile de laisser un tel personnage mais heureusement Roddy Doyle a renoué avec Paula, dix ans après « La femme qui se cognait dans les portes. »