On s’est déjà vu quelque part ? de Nuala O’Faolain

image

« On s’est déjà vu quelque part ? » est l’autobiographie de Nuala O’Faolain (1940-2008). Celle-ci fut rédigée en 2002 et fut le premier livre de l’écrivain qui se tourna ensuite vers la fiction. Ce livre fut un énorme succès à sa sortie comme en témoigne la très émouvante postface. Nuala O’Faolain a reçu des centaines de témoignages d’affection de gens ayant été touchés par sa vie ou ayant connu les mêmes problèmes.

Nuala O’Faolain est la deuxième d’une famille de neuf enfants vivant dans le comté de Dublin. Son père, journaliste, est séduisant, charmant mais peu préoccupé par sa famille. Sa mère se perd dans l’alcool et ne trouve aucun réconfort dans ses enfants. Nuala réussit néanmoins à s’extirper de ce milieu sans argent et sans espoir. C’est l’amour de la littérature qui la porte. Sa mère est une lectrice compulsive et rapidement Nuala le devient à son tour. « J’ai dû voir déjà chez ma mère que lire est un refuge. Qu’on ne peut pas vous atteindre quand vous avez un livre. Bien sûr, dans mon cas, ma mère était le « on ». Tout ce qu’elle me demandait de faire – chercher des brindilles pour démarrer le feu, aller promener le bébé dans la poussette – dérangeait ma lecture. Dans les livres, je trouvais le bien-être et le réconfort. » Cette passion l’amène a l’université de Dublin puis à Oxford. Elle devient journaliste, productrice à la radio puis à la télévision et enfin chroniqueuse à l’Irish Times. Une belle carrière mais qui ne suffit pas à cicatriser les plaies de l’enfance.

Nuala O’Faolain a toute sa vie cherché l’amour : « Des millions de gens, en dehors de moi, ont pensé qu’un autre être humain était ce dont ils avaient besoin pour combler leur vie et pour combler celle de l’autre – que, ensemble, on peut découvrir le meilleur côté du monde et le meilleur de soi-même. »  Élevée dans une Irlande patriarcale, Nuala O’Faolain reste prisonnière de l’idée qu’une femme doit se trouver un homme, un mari. Malgré son indépendance, malgré son féminisme, elle recherche cela. Et ses relations avec le hommes furent loin d’être satisfaisantes. Nuala se désespère, boit beaucoup et finit par ressembler à sa mère. C’est finalement l’écriture de « On s’est  déjà vu quelque part ? » qui la sauve d’elle-même et qui devient un vibrant hommage aux mots et à l’écriture.

Nuala O’Faolain nous livre un très touchant témoignage sur une femme qui cherche sa place dans une Irlande entrant lentement dans la modernité et voulant conserver ses traditions. Une femme d’une incroyable honnêteté, ne cachant rien de ses fêlures, de ses erreurs et de ses joies. Une femme magnifique dont le parcours m’a vraiment émue.

image

La femme comestible de Margaret Atwood

Marian est une jeune canadienne travaillant dans une société d’enquêtes. Elle vit en colocation avec Aisnley, totalement farfelue et foutraque. La vie de Marian semble sur des rails, elle fréquente Peter qui lui demande rapidement de l’épouser. Mais le comportement de la jeune femme déraille petit à petit à partir des fiançailles : elle quitte une soirée en courant, se cache sous un lit pour éviter Peter, cherche à revoir Duncan rencontré lors d’une enquête et surtout elle arrête de s’alimenter. Son organisme refuse toute nourriture et Marian est totalement perdue.

« La femme comestible » est le premier roman de Margaret Atwood et fut publié en 1969. La construction est habile et significative. La narration commence à la 1ère personne puis passe à la 3ème personne lorsque Marian se fiance, pour s’achever avec un retour à la 1ère personne. Elle suit le parcours de vie de Marian qui se perd pour finalement s’affirmer pleinement. Le roman de Margaret Atwood interroge bien entendu la place de la femme à la fin des années 60. Marian est autonome, elle travaille, loue un appartement. Mais les femmes sont loin d’être libres et le mariage est toujours nécessaire. Personne ne se voit vieillir en restant célibataire. Et il faut trouver la personne adéquate. L’amour entre Marian et Peter semble plus tenir de l’arrangement, du moins mauvais choix possible : « Elle piqua une olive noire dans sa salade et la dévora. Ce devait être ça. Il l’évaluait comme il aurait évalué un nouvel appareil photo, essayait de repérer le coeur des rouages et des minuscules mécanismes, les éventuels points faibles, le genre de performances qu’il pouvait escompter dans l’avenir : les ressorts de la mécanique. Il voulait savoir comment elle fonctionnait. » Dès les fiançailles, Marian démissionne de son travail, sa mission est simple : faire des enfants et créer un foyer. Devant cette pression sociale, devant la disparition de son être, Marian se rebiffe et son corps se bloque. Inconsciemment elle refuse de se faire manger par les autres et d’abdiquer sa personnalité. Elle cherche une autre voie pour s’épanouir, où elle aura de véritables choix.

Ce premier roman de la grande romancière canadienne est très dense, par moments un peu long, et militant. Margaret Atwood fait déjà preuve d’une grande maîtrise dans la construction de son intrigue et de son écriture.

Le séducteur de Richard Mason

le séducteur

En 1907 à Amsterdam, le jeune et extrêmement séduisant Piet Barol se fait engager comme précepteur chez la famille Vermeulen-Sickerts. Issu d’un milieu pauvre, Piet souhaite s’élever socialement et il se sent rapidement très à l’aise dans le luxe de la demeure des Vermeulen-Sickerts. Ses charmes et sa bisexualité lui permettent de se faire accepter partout : aussi bien auprès des domestiques que de la riche famille. Son changement de vie semble bien amorcé.

Commençons par ce qui m’a plu dans ce roman. Richard Mason a une écriture très fluide, agréable et son roman se lit sans peine. La construction est intéressante car elle alterne les points de vue et on passe de l’étage des domestiques à celui de des maîtres à la manière de Julian Fellowes. Richard Mason met en place toute une galerie de personnages secondaires plutôt attachants comme Didier, le valet de pied enthousiaste et naïf, ou Egbert Vermeulen-Sickerts, le dernier de la famille qui se bat contre une ribambelles de tocs.

Le personnage central, Piet Barol, avait au départ une ambiguïté source possible de rebondissements et de manipulations. Il est beau comme un Dieu, aime le luxe, a les dents longues et il est prêt à payer de sa personne. Malheureusement il manque cruellement de relief, il est finalement très lisse et ne séduit que la maîtresse de maison. Quoi de plus banal ? Il n’est pas non plus assez machiavélique pour le rôle que l’auteur lui assigne, il a même des regrets pour ses mauvaises actions !

De même, l’intrigue manque d’aspérités.  Les moments de tension se résolvent comme par enchantement. Deux exemples pour étayer mon reproche : Piet force Egbert à sortir, c’est un drame colossal, personne n’a jamais rendu l’enfant aussi hystérique. Là, le lecteur craint le renvoi de Piet mais non, le problème est balayé en deux paragraphes, une petite discussion et on repart comme si de rien n’était ! (D’ailleurs, les tocs sont également éliminés comme par magie…) De même, lorsqu’une des filles Vermeulen-Sickerts révèlent à l’ensemble de la famille que sa mère couche avec Piet, point d’esclandre. Le mari cocu n’est pas offusqué, il s’excuse même auprès de sa femme de l’avoir délaissée. Je connais peu de gens aussi magnanime ! Ce manque de rebondissements nuit bien évidemment à l’intérêt que l’on porte à l’intrigue.

Et cela ne s’arrange pas dans la dernière partie. Piet Barol s’embarque pour l’Afrique du Sud grâce à la prime donnée par M. Vermeulen-Sickert (vraiment pas rancunier le mari cocu..) et part tenter l’aventure. C’est alors presque un nouveau roman qui commence où il n’est plus du tout question des Vermeulen-Sickerts. Mais pourquoi ne pas avoir terminé ce roman-ci avec le départ en bateau et commencé le prochain (le livre se clôt par un « A suivre ») avec le voyage ?  Cela donne quelque chose de très bancal, de mal équilibré, cette dernière partie dure en effet une centaine de pages.

Beaucoup de défauts dans « Le séducteur » qui n’est pourtant pas déplaisant à lire mais Piet Barol n’est pas assez manipulateur et aventurier à mon goût !

Un grand merci à Christelle et aux éditions Robert Laffont pour cette découverte.

Le baron perché d’Italo Calvino

le_baron_perche_italo_calvino-1bb36

C’est à 12 ans que le fils aîné du baron Laverse du Rondeau va transformer le cours de sa vie. Après avoir refusé de manger un plat d’escargots, le jeune Côme fait une fugue dans les arbres. Il y grimpe pour échapper aux contraintes familiales et décide de ne plus jamais mettre un pied à terre. Mais Côme n’y est pas coupé du monde, loin de là. Il participe activement tout au long de son existence au quotidien de son village du nord de l’Italie. Il crée un système d’arrosage, empêche un incendie de s’étendre, met en place un cahier de doléances, etc…Du haut de son arbre, Côme connaît également l’amour passionnel avec sa voisine Violette. Et même Napoléon vient le saluer !

Ce formidable récit d’Italo Calvino fait partie d’une trilogie nommée Nos ancêtres et qui comporte également « Le vicomte pourfendu » et « Le chevalier inexistant ».

Le début de l’histoire se déroule dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle et c’est le frère cadet qui nous raconte la vie de Côme. Celle-ci est pleine de péripéties, d’exploits. Le cadet rapporte souvent des bruits, des on-dit courant sur son frère, la vie de Côme est devenu légendaire. « Le baron perché » est très marqué par le siècle des Lumières, il s’agit d’ailleurs d’un conte philosophique à la Voltaire. Les aventures de Côme sont aussi invraisemblables que celles de Candide ! Côme incarne la liberté de penser (et de vivre comme on l’entend), la soif de connaissances propres aux Lumières. Il lit d’ailleurs toute l’Encyclopédie et écrit à Diderot ainsi qu’à Rousseau. L’arrière-plan historique est d’ailleurs toujours bien présent. Le livre débute après la Guerre de Succession d’Autriche, se poursuit à la Révolution française et s’achève aux moments des guerres napoléoniennes. La Révolution offre la possibilité à Côme de mettre en pratique ses idéaux démocratiques et de liberté pour chacun. Côme semble se mettre à l’écart du monde dans le feuillage des Yeuses mais c’est pour mieux le voir et l’apprécier.

« Le baron perché » est également une ode magnifique à la nature et au respect de celle-ci. Le cadet de Côme regrette qu’après la disparition de celui-ci, les arbres aient été coupés. Comment aurait pu s’exprimer la révolte de son frère sans les forêts et les parcs arborés ? Une réflexion on ne peut plus actuelle sur la conservation de la nature. « Il est un moment où le silence de la campagne se forme, au creux de l’oreille, d’une menue poussière de bruits : un croassement, un glapissement, un froissement furtif dans les herbes, un clapotis dans l’eau, un piétinement entre terre et cailloux, et, dominant tout autre son, le crissement des cigales … Les bruits se mêlent l’un à l’autre, l’ouïe parvient toujours à en discerner de nouveaux, comme, sous les doigts qui cardent un flocon de laine, chaque nœud se révèle fait de brins plus fins, plus impalpables encore. Les grenouilles ne cessent de coasser et cette basse continue ne trouble pas plus le fourmillement sonore que la continuelle palpitation des étoiles ne change la lumière de la nuit. Mais que s’élève ou que passe le vent, tous les bruits aussitôt se transforment et se renouvellent. Seul le reste, au plus profond de l’oreille, l’ombre d’un mugissement ou d’un murmure – celui qui vient de la mer. »

« Le baron perché » est une fantaisie extrêmement plaisante et poétique. Un très bel hymne à l’indépendance d’esprit, à l’intelligence et à la passion.

Un lecture commune avec Noctenbule avec qui je lirai probablement la suite de cette jolie trilogie.

De vieux os de Louise Welsh

Le professeur Murray Watson enseigne la littérature à l’université de Glasgow. Souhaitant effectuer des recherches approfondies en vue d’un livre, il prend une année sabbatique. Le sujet de son travail est un poète écossais méconnu : Archie Lunan. Ce dernier n’a en effet écrit qu’un seul et unique recueil de poèmes. Lunan est mort noyé à 25 ans. Murray souhaite rédiger une biographie de Lunan et part à la recherche de ceux qui aurait pu croiser sa route. Les archives de la bibliothèque d’Édimbourg étant bien minces et les personnes interrogées restant dans le vague, Murray décide de se rendre sur l’île de Lismore où Lunan perdit la vie en mer. Il espère pouvoir y rencontrer Christie Graves, la petite amie de Archie Lunan au moment de son décès.

« De vieux os » allie deux genres littéraires qui me plaisent beaucoup : le roman universitaire à la David Lodge et le roman à suspense. Murray s’absorbe complètement dans ses recherches, la littérature est tout sa vie. On voit bien qu’il est perdu dans sa vie personnelle, il couche avec la femme de son responsable, il ne s’est toujours pas remis de la mort de son père et se dispute sans cesse avec son frère Jack. Se plongeant dans la vie d’Archie Lunan pour mieux oublier la sienne, Murray fait en réalité le point sur sa propre existence.

Et cette quête identitaire et littéraire se fait sous la forme d’une enquête. Murray (le Dr Watson, un joli clin d’œil qui m’a beaucoup amusé) interroge des témoins de la vie d’Archie, recoupe les différents évènements, épluche les archives et finit par explorer le lieu où le poète est mort. Cette manière de mener l’intrigue est très ludique et rend rapidement le lecteur captif du livre.

Louise Welsh a également un sens aigu de l’atmosphère. Elle sait rendre l’ambiance des différents lieux parcourus par Murray. Revenant moi-même d’Écosse, j’ai été particulièrement sensible au rendu des lieux. J’ai, par exemple, parfaitement retrouvé l’ambiance de la capitale écossaise durant son grand festival d’été. L’île de Lismore m’a évoqué l’île de Lewis chère à Peter May et  l’île de Skye. On y trouve plus de moutons que d’habitants, le vent et la pluie sont omniprésents et il n’y a même pas de pub pour se réchauffer !

Louise Welsh a l’art de raconter une histoire, son roman à énigme est parfaitement maîtrisé et une fois ouvert il est impossible de le lâcher. Une belle découverte littéraire que je dois à ma kiltissime copine Cryssilda.

Allmen et le diamant rose de Martin Suter

Allmen

Johann Friedrich von Allmen ne change pas ses habitudes : il est totalement ruiné mais il garde  son train de vie luxueux. Certes il vit dorénavant dans la maison du jardinier, le précieux Carlos, mais cela de l’empêche pas d’avoir un abonnement à l’opéra, de fréquenter les palaces et de boire du champagne. Nous l’avions pourtant quitté avec de l’argent plein son compte en banque. Mais Allmen a fini par tout dépenser. Le voici donc contraint à créer une entreprise de détective : Allmen International Inquiries. Enfin créer est un bien grand mot, sans Carlos rien n’aurait pu se faire : « Pour être précis, ce n’était pas Allmen International qui avait réalisé les investissements. C’était Carlos. Il avait – et ce n’était pas le première fois depuis la création de l’entreprise – concédé à l’agence un prêt sur sa part  de la prime reçue pour les coupes aux libellules et sur ses économies personnelles. (…) A proprement parler, Allmen International Inquiries appartenait à Carlos Santiago de Leon. Mais comme son statut de clandestin le contraignait à rester un partenaire « silencieux », le registre du commerce n’avait gardé aucune trace de cette froide expropriation.  » Notre fine équipe réussit à se faire engager par un certain Montgomery qui la charge de retrouver un diamant rose de trente millions de livres. Montgomery connaît le contact de ceux qui ont fait le coup : un russe du nom de Sokolov. Allmen se met à sa poursuite.

Un mot me semble parfaitement convenir aux aventures d’Allmen : l’élégance. Le personnage l’est indéniablement, il est un véritable dandy aux goûts raffinés. L’argent est un détail, une préoccupation accessoire. L’affaire du diamant rose lui permet de continuer à fréquenter les palaces où il réussit à lier connaissance avec Sokolov. Bien entendu, la désinvolture et l’indolence d’Allmen font toujours irrésistiblement penser à notre Arsène Lupin national. Ils ont beaucoup en commun même si notre suisse a finalement choisi la légalité pour tenter de renflouer ses caisses. L’histoire du diamant rose va lui faire découvrir les méandres de la finance internationale et le pouvoir infini de l’informatique. Pour résoudre cette affaire, Allmen passera des ors de la haute société au glauque de bars de striptease tout en gardant un flegme parfait. Et rien de tout cela ne serait possible sans le talent discret de Carlos qui assure les arrières de son patron. Un duo qui reste efficace et cocasse.

L’élégance d’Allmen c’est également celle de Martin Suter et de son écriture. L’intrigue est rythmée et bien ficelée. Allmen est décidément un personnage séduisant et attachant que j’ai eu plaisir à retrouver. Si vous n’avez pas encore fait connaissance avec Allmen, je vous propose de le faire grâce à un jeu concours ouvert en priorité aux personnes ayant déjà laissé un commentaire sur ce blog.

Voici la question à laquelle vous devez répondre pour remporter l’un des cinq exemplaires :

Quel artiste est le créateur des coupes aux libellules qui étaient au centre du premier volet des aventures d’Allmen ?

J’attends vos réponses jusqu’au 29 mai à l’adresse suivante : plaisirsacultiver@yahoo.fr

Merci à Julie et aux éditions Points.

LOGO_Points

Crime d’honneur de Elif Shafak

Des filles, des filles, rien que des filles. Dans le village de Mala Çar Bayan près de l’Euphrate, Naze espérait avoir enfin un fils. Mais elle accouche de jumelles : Jamila et Pembe. Une véritable malédiction pour cette famille très traditionnelle : encore deux filles qu’il faudra marier. Des deux sœurs, seule Pembe se marie. Jamila devient sage-femme aux fins fonds de la Turquie, aidant et guérissant ceux qui viennent la chercher. Pembe épouse Adem qui l’emmène à Istanbul. Iskender et Esma naissent dans la capitale turque, avant que leurs parents ne décident de s’installer à Londres. Un eldorado où la vie sera forcément plus douce et où Pembe met au monde un dernier enfant : Yunus. Mais le mirage londonien est de courte durée. Adem se perd dans les salles de jeu, Iskender dans la colère jusqu’au terrible drame qui le conduit en prison.

« Crime d’honneur » est une formidable saga familiale couvrant plusieurs générations (des années 50 au début des années 90) et plusieurs pays. Les chapitres alternent les époques, les points de vue et nous transportent des bords de l’Euphrate à ceux de la Tamise où la famille de Pembe est venue vivre. A travers la trajectoire de Pembe et des siens, Elif Shafak aborde de riches thématiques : le poids des traditions, du déracinement, la place des femmes, l’éducation. Les trois enfants de Pembe incarnent les différentes réactions des immigrés. Iskender, l’aîné et « sultan » de sa mère, est le plus perdu. Il n’arrive pas à trouver sa place à Londres, il se cherche et pense trouver des réponses dans le repli communautaire. Ce retour irréfléchi aux traditions l’amènera à commettre un crime d’honneur impensable et impardonnable. Yunus, le cadet, est né à Londres et la question de l’intégration ne se pose pas pour lui. Ses souvenirs sont ancrés dans les rues et les squats londoniens. Esma est entre les deux mondes. Jeune femme moderne, elle n’a pas pour autant oublié ses racines turques : « Istanbul … Dans les circonvolutions de ma mémoire, le nom de la ville se distingue des centaines de mots que j’ai rangés tout au fond, au fil de ma vie. Je le pose sur ma langue, je le déguste lentement, avec envie, tel un bonbon. Si Londres était un bonbon, ce serait un caramel – riche, intense et traditionnel. Istanbul, par contre, serait un morceau de réglisse à la cerise – un mélange de saveurs opposées, capable de transformer l’aigreur en sucre, la douceur en amertume. » Les femmes de la génération précédente n’auront pas la chance de profiter de la libération de la femme. Pembe et sa sœur Jamila sont les deux sacrifiées, leurs vies gâchées et gaspillées par l’impossibilité d’échapper à la tradition.

« Crime d’honneur » est l’histoire déchirante de deux sœurs, de leur famille cherchant désespérément la liberté, le bonheur et qui ne trouve que la violence et la peur.

I love London logo

Le Maître de Ballantrae de Robert Louis Stevenson

« Le Maître de Ballantrae » s’ouvre sur l’Écosse de 1745, un pays divisé entre le roi George, protestant, et Charles Edouard Stuart, catholique. Les Durie de Durrisdeer et de Ballantrae sont une famille puissante, Lord Durisdeer a deux fils : James, Maître de Ballantrae, et son cadet Henry. Tout oppose les deux frères. James est un libertin, un joueur, un manipulateur et un grand séducteur. Henry est l’honnêteté incarnée, la droiture sous un aspect austère. Au moment  du conflit de 1745, le Maître de Ballantrae est supposé soutenir le roi George et rester au domaine tandis que son cadet devrait partir en guerre aux côtés des Stuart. Mais le Maître est un homme d’action et il joue son destin à pile ou face. C’est lui qui part sur le champ de bataille. Il est présumé mort après la défaite de Culloden. Henry prend alors le titre de Lord Durrisdeer, gère le domaine et épouse l’orpheline qui était promise à James. Il paiera tout cela extrêmement cher lorsque le Maître de Ballantrae réapparaîtra.

Autant vous le dire d’entrée, « Le Maître de Ballantrae » est un chef-d’œuvre. Les différentes inspirations de Robert Louis Stevenson y sont présentes. « Le Maître de Ballantrae » est un roman d’aventures à l’image de « L’île au trésor ». L’intrigue nous entraîne sur les champs de bataille, un bateau pirate, en Amérique, en Inde, dans une forêt sauvage où le Maître a caché un formidable trésor. Mais ce livre est également plus psychologique. L’affrontement entre les deux frères n’est pas sans évoquer « L’étrange cas du docteur Jekyll et M. Hyde ». L’opposition entre le bien et le mal, bien marquée au début, tend à s’atténuer au fur et à mesure. Dès le départ, on sent que le falot Henry ne fera jamais le poids face au charisme du Maître. Même mort, il reste le préféré de tous. Henry, droit et généreux, pêche par excès de timidité et de modestie. La dévotion imméritée portée au Maître finit par l’obséder. La haine le ronge petit à petit. Face à lui, le Maître apparaît comme le mal incarné, voire le diable puisqu’il ressuscite à plusieurs reprises. Mais il finit par séduire M. Mackellar, narrateur-régisseur et seul ami d’Henry. Il faut dire que le Maître a un charme et un panache insensés. Plusieurs fois, il joue sa vie à pile ou face car pour lui il s’agit du « meilleur moyen de manifester son mépris de la raison« .  La détestation, la jalousie, la volonté de détruire l’autre amènent les deux frères à un terrible affrontement final.

Robert Louis Stevenson livre là un récit haletant, enlevé et brillant. « Le Maître de Ballantrae » se dévore, les péripéties des deux frères sont captivantes. On tient là du grand art, une perfection littéraire. Inutile de vous préciser que je vous conseille de le lire de toute urgence !

La prisonnière de la tour de Boris Akounine

« La prisonnière de la tour » de Boris Akounine est un recueil de trois nouvelles dont le héros est Eraste Pétrovitch Fandorine. Un homme possédant des dons analytiques remarquables et une « beauté suffocante ». Akounine rend hommage à trois grands auteurs de romans noirs à travers ses nouvelles.

La première, intitulée « Conversation de salon », est dédiée à Edgar Allan Poe. Lors d’une réunion mondaine, Fandorine va résoudre une énigme qui défraya la chronique. Une jeune aristocrate a disparu du jour au lendemain sans laisser de trace. La vérité se révèlera des plus macabres.

La deuxième nouvelle, « De la vie des copeaux », est un hommage à Georges Simenon. Fandorine est engagé pour découvrir la cause du décès de trois personnes. L’une d’elles est un chef d’entreprise dans les chemins de fer et son fils soupçonne un concurrent de l’avoir éliminé. Fandorine se fait alors passer pour un stagiaire afin d’espionner l’entourage du défunt. Il s’avèrera que la raison des décès n’a pas grand chose à voir avec les chemins de fer mais beaucoup plus avec la passion amoureuse.

La dernière, qui donne son titre au livre, est la plus longue et la dédicace est pour Maurice Leblanc. Vont se rencontrer dans cette histoire trois génies : Sherlock Holmes, Arsène Lupin et Eraste Fandorine. Les petites cellules grises fonctionnent à plein régime. Nous sommes le 31 décembre 1899 et un navire, portant à son bord Holmes et Watson, fait escale à St Malo. Ils ont été appelés par M. des Essars, châtelain menacé par Arsène Lupin. Il doit remettre toute sa fortune à notre gentleman cambrioleur sans quoi son château explosera à minuit. Le problème c’est que sa fille est immobilisée suite à une chute et est intransportable. Elle se trouve dans une tour au passage quasiment impraticable. Sherlock doit trouver une machine infernale dans le dédale du château. Mais il ne sera pas seul à la chercher puisque des Essars a également engagé Fandorine. Watson est vexé et veut rentrer à Londres, ce qui n’est pas le cas de Holmes. « – Pour rien au monde ! Désormais, la tâche qui m’attend devient encore plus intéressante. Fandorine est un détective extrêmement expérimenté, je m’intéresse depuis toujours à ses exploits. (…) Ce qui me manque le plus dans mon activité de détective c’est l’émulation intellectuelle. Avec qui voulez-vous que je rivalise, avec l’inspecteur Lestrade ? Et vous voudriez que je renonce à une telle affaire ! »  Nous assistons alors à une véritable course contre la montre à la recherche de la bombe du nouvel an.

Même si les deux premières nouvelles sont très agréables, c’est bien entendu à la lecture de la dernière que j’ai pris le plus de plaisir. Tour à tour, le récit se fait sous la plume de Watson ou sous celle de Massa, l’ami de Fandorine. Celui-ci découvre que Watson réussit à publier les aventures de son ami et décide d’en faire de même. Chacun défend bien entendu son poulain et le trouve plus intelligent que l’autre. C’est finalement à une bataille d’orgueil que nous assistons sous le regard amusé et filou de Lupin. C’est un pur régal de les voir s’affronter tous les trois et vraiment très drôle. Les personnages sont bien campés : Sherlock est toujours aussi secret et ironique, Arsène est malicieux et roublard (une bonne connaissance du personnage nous aide d’ailleurs à percer une partie du problème) et Fandorine est élégant et vif. Boris Akounine s’est beaucoup amusé à écrire cette nouvelle, ça se sent puisque nous nous amusons également à la lire.

Merci aux éditions Points et à Jérôme.

Hiver russe

L’idiot de Fédor Dostoïevski

Trois inconnus se retrouvent dans le même wagon d’un train se dirigeant vers St Pétersbourg. Ces trois hommes vont faire connaissance durant leur trajet. Leurs vies seront inextricablement liées à partir de cet instant : le prince Mychkine, Parfione Semionovitch Rogojine, un jeune marchand, et Lebedev un petit fonctionnaire. Le prince revient d’un long séjour en Suisse où il soignait son épilepsie. De retour en Russie, il va prendre contact avec le général Epantchine dont la femme serait de sa famille. Lors de son voyage en train et de sa visite chez le général, Mychkine entend parler d’une jeune femme d’une beauté extraordinaire : Nastassia Filippovna. Le soir même, elle organise une soirée pour son anniversaire. Le prince Mychkine la rencontre alors et en tombe amoureux. Mais il n’est pas le seul : Gania Yvolguine, le secrétaire du général, veut l’épouser, Rogojine veut l’acheter cent mille roubles, le général aimerait l’avoir comme maîtresse. Les choix de Nastassia Filippovna scelleront les destinées des autres personnages.

« L’idiot » est un immense roman, extrêmement dense et fourmillant de personnages. Il y a tout d’abord le quatuor central dont je reparlerai : le prince Mychkine, Rogojine, Nastassia Filippovna et Aglaïa Ivanovna Epantchine. Et autour d’eux, une myriade de personnages secondaires se déploie. Je tiens à préciser que l’on ne s’y perd pas car les personnages secondaires existent complètement, ce ne sont pas simplement des ombres évoluant autour des héros. Ils ont tous une voix bien déterminée et à ce titre on peut parler de roman choral. C’est d’autant plus vrai que les dialogues sont nombreux. Il y a beaucoup de scènes de groupe où les discussions sont passionnées. Elles se finissent très souvent par l’éclat d’un personnage, par un paroxysme dans son exaltation. Les thématiques abordées, lors de ces rencontres, sont très variées. Mais ce qui en ressort c’est une critique de la société russe. Dostoïevski constate un nihilisme grandissant parmi ses contemporains (c’est ce que reprochait également Lermontov à son héros Petchorine). Lui, le grand croyant, ne peut que déplorer cet abaissement de la spiritualité du peuple russe.

Revenons au coeur du livre, au quatuor amoureux et à celui autour de qui tout ce petit monde tourne : le prince Lev Nicolaevitch Mychkine. Pour Dostoïevski, il est l’image du Christ, un messie épileptique qui va semer le chaos autour de lui. Mychkine est en effet un être pur, humble, naïf, pardonnant à tous. D’où l’impression qu’il peut donner aux autres d’être un idiot alors qu’il s’agit de grandeur d’âme. Celle qui le définit le mieux est Aglaïa : « – Ici, il n’y a personne qui soit digne de ces paroles ! éclatait Aglaïa. Ici, personne, personne ne vaut même votre petit doigt, ni votre intelligence, ni votre cœur ! Vous êtes plus honnête que tous les autres, plus noble, vous êtes meilleur, vous êtes plus gentil, vous êtes plus intelligent ! Ici il y a des gens qui sont indignes de se baisser pour ramasser ce mouchoir que vous venez de faire tomber… Pourquoi vous humiliez-vous donc, pourquoi vous placez-vous plus bas que tous les autres ? Pourquoi avez-vous donc dénaturé ce que vous avez en vous, pourquoi n’avez-vous donc aucune fierté ? »

Face au prince, Rogojine est son double sombre, aussi brun que Mychkine est blond, aussi voyou que le prince est honnête. Les deux hommes se déchirent pour la même femme, la sublime Nastassia Filippovna. C’est l’âme perdue du roman. Rogojine veut la posséder, allant donc jusqu’à l’acheter. Mychkine veut la sauver. Il a de la compassion pour elle, même s’il pense qu’elle est folle et qu’il a peur de son visage. Nastassia aime le prince mais elle refuse de causer sa perte en l’épousant. Son admiration pour lui l’amène à se sacrifier. Au milieu de ce trio se trouve Aglaïa, la fille du général Epantchine. Double de Nastassia, elle est elle-même amoureuse du prince tout en refusant de l’admettre. L’incandescence de leurs sentiments, leurs revirements ne peuvent que les conduire à la tragédie.

L’écriture de Dostoïevski, au rythme épileptique et à l’oralité forte, transcrit magistralement l’exacerbation des sentiments, l’excès si russe des personnages. J’ai été happée par le flux de mots et la puissante incarnation des personnages. Mychkine, à l’instar de Raskolnikov, reste un personnage inoubliable.

Un lecture commune avec ma chère Romanza.

Hiver russe