Tolstoï, oncle Gricha et moi de Lena Gorelik

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Sofia fait des listes, tout le temps et sur tout : « Les choses que j’aurais souhaité ne jamais avoir dites mais que je dis quand même », « Traits de caractère légèrement étranges que j’observe dans mon entourage », « Phrases typiques de grand-mère », « Scènes de ma vie dignes d’un film ». Elle fait des listes pour se calmer, s’apaiser, pour l’aider à affronter la réalité. Et Sofia en a bien besoin en ce moment. Sa petite fille Anna est née avec une grave malformation cardiaque et elle doit bientôt subir une très lourde intervention chirurgicale. La grand-mère de Sofia va elle aussi très mal, atteinte de la maladie d’Alzheimer, sa santé se dégrade. C’est dans cette période troublée de sa vie que Sofia va en apprendre plus sur ses origines russes, sur son père Sacha et sur son oncle Gricha dont elle ne connaissait pas l’existence.

Lena Gorelik nous livre à travers « Tolstoï, oncle Gricha et moi », une très belle galerie de personnages, très finement analysés, avec une écriture pleine de pudeur. Sofia, avec ses angoisses et sa manie des listes, est extrêmement attachante. Elle fait face avec beaucoup plus de force que ce qu’elle pense. Elle se retrouve coincée entre le passé et le futur, entre la vie de sa grand-mère qui s’achève et celle de sa fille qu’elle espère voir grandir. Un moment qu’elle aimerait bloquer dans le temps avant que les choses ne changent irrémédiablement.

Et c’est dans ce moment de temps suspendu que Sofia découvre la vie de Gricha. Elle trouve en rangeant l’appartement de sa grand-mère un coffret en bois contenant des listes ! Elle n’est donc pas la seule de la famille à raconter sa vie sous forme de listes. Petit à petit, l’histoire de Gricha va lui être dévoilée. Le flamboyant, l’extravagant, le charmant et remarquable conteur d’histoires (un autre point commun avec Sofia qui est romancière) qu’était Gricha. Mais aussi celui qui fait peur, qui inquiète par ses folles actions. Gricha fait des grimaces pendant l’enterrement de Staline pour faire rire ses petits camarades. Il participe à l’enterrement de Boris Pasternak où il fait la connaissance d’un groupe de dissidents. Gricha ne peut rester sans rien faire face au régime soviétique même si cela peut mettre en péril sa famille. Gricha est un très beau personnage, complexe pour lequel j’ai eu beaucoup de tendresse.

« Tolstoï, oncle Gricha et moi » est un très joli roman, qui par moments part un peu dans tous les sens, sur le souvenir et sur la manière dont le passé peut aider à affronter le présent.

Merci aux éditions Les Escales pour cette découverte.

La fille dans l’escalier de Louise Welsh

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Jane, une libraire écossaise enceinte, débarque à Berlin pour s’y installer avec son amie Petra. Cette dernière est allemande et les deux femmes ont décidé d’élever leur enfant à Berlin plutôt qu’à Londres ou elles vivaient auparavant. Malheureusement Petra travaille beaucoup et Jane ne parle pas encore l’allemand. Elle est un peu désœuvrée dans le grand appartement que Petra vient d’acquérir. Jane finit par guetter les va-et-vient de ses voisins et notamment de la jeune Anna vivant à côté avec son père médecin. L’adolescente semble avoir un comportement étrange et Jane entend de violentes disputes entre elle et son père. Elle s’inquiète, s’interroge sur la manière dont est traitée Anna. La vie de l’adolescente finit par l’obséder totalement.

J’avais déjà souligné dans mon billet sur « De vieux os », le talent de Louise Welsh à rendre, à créer une atmosphère. Son dernier roman « la fille dans l’escalier » en est encore l’illustration. Elle s’attaque cette fois au genre du thriller et met en place un cadre très sombre. En face de l’immeuble où habitent Petra et Jane, se trouvent un bâtiment délabré, à l’abandon mais également un cimetière inquiétant où se rassemblent les corbeaux : « Les corbeaux s’étaient calmés,  leurs cris refluant pour n’être plus qu’un murmure (…). Mais voilà qu’ils recommençaient, leur croassement enflait pour devenir un chœur inquiet. Jane leva les yeux, se demandant ce qui les avait perturbés. Le vent commençait à souffler et la cime des arbres tourbillonnait pour entamer une danse. » La vue de ce morne paysage aggrave le sentiment de solitude et de malaise de Jane.

Ce dernier va s’accentuer lorsque Petra part pendant une semaine à Vienne pour son travail. Le malaise, diffus jusque là, s’affirme pleinement. L’obsession de Jane pour Anna se transforme en paranoïa qui la ronge et l’aveugle complètement. Sa mission est de sauver Anna contre tous et contre son gré. Mais est-ce vraiment Jane qui est aveuglée par sa paranoïa ? Quelle vérité est la bonne ? À la manière de Dennis Lehane dans « Shutter Island », Louise Welsh laisse planer le doute quant à la santé mentale de son héroïne. Qui doit-on croire dans cette histoire ?

J’avais beaucoup aimé « De vieux os » mais « La fille dans l’escalier » est plus réussi. Tenu de bout en bout, le récit monte peu à peu en puissance et se fait haletant et angoissant. Mais Louse Welsh arrive également à semer le doute dans l’esprit de son lecteur. Un thriller parfaitement maitrisé.

L’île au trésor de Robert Louis Stevenson

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C’est à l’auberge de la famille Hawkins que le pirate Billy Bones a échoué. Il est violent, boit beaucoup et se méfie de ses anciens amis. Il craint surtout un homme à la jambe de bois. Il demande au jeune Jim Hawkins de le prévenir si l’individu se présente à l’auberge. Lorsque Billy Bones passe l’arme à gauche, Jim et sa mère découvrent dans ses affaires une carte au trésor. Ils la montrent au docteur Livesey et à Sir Trelawney. Ce dernier s’enflamme pour cette quête et décide de partir à la chasse au trésor. Grâce à ses biens, il achète un bateau, l’Hispniola, et monte un équipage avec le capitaine Smolett. Le cuisinier, Long John Silver, a une jambe de bois ce qui inquiète Jim. « Durant mon hésitation, un homme surgit d’une pièce intérieure, et un coup d’oeil suffit à me persuader que c’était Long John. Il avait la jambe gauche coupée au niveau de la hanche, et il portait sous l’aisselle gauche une béquille, dont il usait avec une merveilleuse prestesse, en sautillant dessus comme un oiseau. Il était très grand et robuste, avec une figure aussi grosse qu’un jambon – une vilaine figure blême, mais spirituelle et souriante. » Mais il est bien trop aimable et agréable pour être celui que craignait Billy Bones. Tout l’équipage, Jim Hawkins compris, embarque vers l’aventure, vers la fameuse île au trésor.

Voilà un beau roman d’aventures classique, tous les ingrédients sont réunis pour nous dépayser : une île déserte, un trésor caché, de viles pirates, un perroquet jacassant. Stevenson a vraiment écrit ce que l’on attend d’un récit de ce type. A partir du moment où l’Hispaniola prend la mer, de nombreux rebondissements nous attendent, relançant sans cesse le suspens. L’aventure nous est majoritairement racontée par le jeune Jim  Hawkins pour lequel on éprouve tour à tour de la sympathie, puis de l’inquiétude et l’on finit par admirer sa bravoure et son intelligence. Long John Silver est devenu l’archétype du pirate : cupide, rusé, manipulateur, à la réputation terrible mais avec du panache et un certain sens de l’honneur. Le parfait méchant que l’on n’arrive pas à détester totalement.

« L’île au trésor » est un roman palpitant, rythmé qui vous emmènera loin de votre quotidien aux côtés du terrifiant Long John Silver.

MaddAddam de Margaret Atwood

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Quand s’ouvre « MaddAddam », la majorité de l’espèce humaine a été exterminée par une épidémie. Un homme, Crake, ne croyait pas en la possibilité de rédemption de son prochain. Pour en finir avec cette humanité décadente, Crake diffusa une pandémie avec des pillules « JouissePlus ». Pour pallier à cette disparition, il créa des êtres purs, pacifistes et herbivores : les Crakers. Mais certains humains ont réussi à survivre et finissent par se regrouper dans un campement de fortune. Certains sont issus des MaddAddam, des terroristes biogénéticiens ; d’autres des Jardiniers de Dieu, une sorte de secte consacrée à la Terre. Tous doivent lutter contre les Painballers qui attaquent, brutalisent et violent les femmes. Ils doivent également affronter les porcons, des hybrides entre les humains et les cochons. Les survivants devront réussir à se défendre et à perpétuer l’espèce humaine.

  « MaddAddam » est le dernier roman de la trilogie d’anticipation créée par Margaret Atwood. Les deux autres volumes, « Le dernier homme » et « Le temps du déluge », sont résumés au début de ce dernier tome ce qui aide à s’y retrouver. Néanmoins, je dois bien avouer avoir eu beaucoup de mal à rentrer dans l’histoire. Le fait qu’il s’agisse de science-fiction  n’est sans doute pas étranger à cette difficulté. Pourtant le monde de « MaddAddam » est parfaitement cohérent et imaginatif. Margaret Atwood pousse à leur paroxysme nos habitudes, nos manies, nos modes. Le pétrole est devenu l’objet d’une Église avec site internet de donation et médias sociaux. Les hommes mangent des brochettes de Pas1GtteDe100VerC ou des cornets de SojaMiam-Miam. Les plus pauvres évoluent à la marge dans des Plèbezones. Tout cela sonne juste et semble possible.

Ce qui m’a beaucoup plu dans le roman de Margaret Atwood est la manière dont l’Histoire est réécrite. Toby, une ancienne des Jardiniers de Dieu, se fait conteuse chaque soir pour les Crakers. Ces derniers sont trop naïfs pour appréhender les réactions des hommes. Toby doit leur expliquer ce qui les entoure mais également leurs origines. Devant leur parfaite innocence, elle élude, réinvente les évènements. Cette transmission orale ne tarde pas à passer par l’écriture : « Qu’est-ce qui va venir ensuite ? Des règles, des dogmes, des lois ? Le Testament de Crake ? Combien de temps avant qu’il y ait des textes anciens auxquels ils se sentiront obligés d’obéir, mais en ayant oublié comment les interpréter ? Est-ce que je les ai détruits ? » Un questionnement qui porte sur nos propres origines et qui montre également que les hommes n’auraient sans doute pas pu se passer d’une réinvention de celles-ci.

Un roman que je n’ai sans doute pas apprécier à sa juste valeur mais dont l’univers est parfaitement construit et n’est pas si éloigné de notre réalité.

Merci aux éditions Robert-Laffont pour cette lecture.

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La lumière des étoiles mortes de John Banville

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Alex Cleave, un acteur de théâtre à la retraite, se remémore son premier amour lorsqu’il avait 15 ans. Mrs Gray était la mère du meilleur ami d’Alex et ils eurent ensemble une liaison de cinq mois. Le jeune homme découvre la sensualité, les premiers émois amoureux et les brûlures de la jalousie dans les bras de cette femme de vingt ans son aînée. Ses souvenirs envahissent son présent  au moment où un rôle inespéré au cinéma lui est proposé. Alex doit incarner Axel Vander, un critique littéraire à l’identité usurpée. Cette proposition ne peut que le chambouler. Axel Vander était en effet présent à Portovenere lors du suicide de Cass, la fille d’Alex, dix ans plus tôt. Elle aussi fait partie des fantômes du passé qui hantent les journées d’Alex.

Alex Cleave est un personnage récurrent dans les romans de John Banville. « Éclipse » raconte la fin de sa carrière théâtrale et « Impostures » est centrée sur Cass et son décès. Il semble que « La lumière des étoiles mortes » soit le dernier volet de ce triptyque consacré à Alex Cleave, d’où probablement sa tonalité mélancolique.

Mes lectures récentes se font écho, « La lumière des étoiles mortes » et « Une fille, qui danse » portent sur le même thème : la mémoire que l’on cherche à retrouver, à éclaircir. Deux hommes, âgés de la soixantaine, repensent à leur jeunesse et tentent d’établir la vérité de ce qu’ils ont vécu dans leur jeunesse. La mémoire est un leurre, elle ne délivre pas de vérité fiable. On la reconstruit après coup, on arrange nos souvenirs. Alex Cleave tente de coller au plus près de la réalité mais n’y arrive pas. Il modifie ses souvenirs de Mrs Gray, il n’est par exemple pas certain de se rappeler de la première fois où il l’a vue. Mais il se compose une image,  un souvenir auquel se raccrocher (Ce souvenir de Mrs Gray à bicyclette est d’ailleurs le premier émoi sensuel de ce jeune garçon). Comme le héros de Julian Barnes, Alex va être aidé dans sa recomposition du passé.

C’est au moment où il se retire dans ses souvenirs qu’Alex Cleave convoque le fantôme de Mrs Gray. Cette femme, la première de sa vie amoureuse, est restée essentielle pour lui. Elle l’initia non seulement à l’amour (John Banville nous offre de belles pages de sensualité frémissante) mais également à l’altérité. Alex découvre l’autre et ses mystères. Il ausculte, observe ce corps qui s’offre à lui. « Jamais encore, je n’avais eu aussi vivement conscience de la présence d’un autre être humain, cette entité distincte, cet incommensurable pas moi ; de ce volume qui déplaçait l’air, de ce poids doux qui s’enfonçait à l’autre bout de la banquette, de cet esprit occupé, de ce cœur qui battait. »  Et c’est sans doute pour cette raison que le souvenir de Mrs Gray reste aussi vivace et lumineux dans la mémoire d’Alex.

Mais cette ancienne amante n’est pas la seule étoile à distiller sa lumière morte dans le présent d’Alex. Cass, sa fille, est extrêmement présente. Elle l’est depuis son suicide mais le rôle proposé à Alex ravive les souvenirs. Elle est l’altérité dans ce qu’elle peut avoir de plus fort, celle sur laquelle Alex butte indéfiniment. Comment expliquer son suicide ? Comment comprendre son enfant lorsqu’il est atteint de schizophrénie ? Alex erre, s’enferme dans son passé pour tenter de saisir, d’appréhender ce qui lui a échappé à l’époque.

« La lumière des étoiles mortes » est un magnifique roman sur la mémoire servi par l’écriture précise et poétique de John Banville. Les images de Mrs Gray et de Cass se mélangent, s’associent pour composer le puzzle de la mémoire d’Alex et le constituer en tant qu’individu. « Étant donné qu’apparemment rien sur terre n’est jamais détruit, mais simplement démantelé et dispersé, ne pourrait-il en être de même pour la conscience de l’individu ? Où tout cela va-t-il donc quand nous mourons, tout ce que nous avons été ? »

Merci aux éditions Robert-Laffont.

Le théorème du homard de Graeme Simion

Don Tillman est professeur de génétique à l’université de Melbourne. C’est un vrai génie dans son domaine. Mais Don a un sérieux problème dans ses relations avec autrui, il est totalement inadapté à la vie en société. En fait, Don est atteint du syndrome d’Asperger, une forme d’autisme, mais il n’en a pas pris conscience. Son dernier projet n’est pas scientifique, il aimerait trouver une compagne. Pour se faire, il décide d’employer les grands moyens : il établit un questionnaire pour trouver la femme idéale. Les questions portent sur ses exigences (elle ne doit pas fumer, ne doit pas boire, ne doit pas être végétarienne) et s’inspirent de ses navrantes expériences passées (notamment une histoire de glace à l’abricot qui a fait échouer une possible histoire). Une fois le questionnaire finalisé, l’opération épouse peut commencer. Don participe à des soirées où il glisse discrètement ses questions, envoie le formulaire sur des sites de rencontres. Son ami Gene, lui aussi professeur, lui envoie une possible candidate : Rosie Jarman. Mais Don s’aperçoit vite que celle-ci ne va pas convenir : elle fume, boit, est serveuse dans un bar (elle n’a donc pas le niveau intellectuel suffisant), est désordonnée. Don va néanmoins la revoir car Rosie a un problème que ses compétences en génétique  peuvent résoudre : elle cherche son père biologique. L’opération père est alors lancé.

« Le théorème du homard » est un livre hautement sympathique et je vais vous expliquer pourquoi l’opération lecture s’est bien passé :

  1. Le personnage de Don est vraiment très réussi et sort totalement de l’ordinaire. « J’ai trente-neuf ans, je suis grand, en bonne santé et intelligent, j’occupe une position sociale relativement élevée et je touche un salaire supérieur à la moyenne en tant que professeur associé. En toute logique, un grand nombre de femmes devraient me trouver attirant. Dans le règne animal, je n’aurais pas de difficulté à me reproduire. » Voilà le type de raisonnement produit par le cerveau de Don et vous pouvez comprendre sa parfaite inadéquation avec les personnes qu’il croise sur sa route. Il les jauge à l’aune de leur poids et de leur IMC. Il vit dans un monde parfaitement régler, chaque minute de la journée fait partie d’un emploi du temps, chaque repas est normalisé. Il n’y a pas de place pour l’imprévu dans la vie de Don, seule la science à toute son attention. Et pourtant, Don va faire preuve d’une incroyable capacité d’adaptation en aidant Rosie à trouver son véritable père. Il va faire montre d’une imagination sans limité pour trouver des moyens de prélever l’ADN des pères putatifs de Rosie (il devra notamment apprendre à danser avec l’aide d’un squelette, apprendre à faire des cocktails). Il va même monter  un projet scientifique bidon pour expliquer son utilisation de la machine servant à identifier l’ADN. Quand Don se lance dans un projet, il ne le fait pas à moitié !
  2. Forcément, l’inadaptation de Don entraîne des quiproquos, des malentendus, des catastrophes. Le roman est ainsi émaillé de scènes et de réflexions très drôles. Car Don est du genre direct, il ne s’embarrasse pas de politesse pour dire ce qu’il pense. Et il est totalement incapable de déchiffrer les réactions d’autrui ! Quand Don doit se rendre à une soirée d’anciens étudiants, il y va très habillé, avec chapeau haut de forme et queue de pie !
  3. « Le théorème du homard » est un feel-good book ! Don est un personnage extrêmement attachant et positif. Au fil des pages, l’histoire avec Rosie se développe et ses efforts pour la conquérir sont dignes des comédies romantiques qu’il regarde pour comprendre le sentiment amoureux. Le livre est dans la droite ligne de films comme « Coup de foudre à Notting Hill » ou « Le journal de Bridget Jones ». Il allie l’humour et le romantisme sans verser dans le fleur bleue, dans le tire-larmes. D’ailleurs, Graeme Simion avait d’abord écrit son histoire sous la forme d’un scénario. Il semble qu’une adaptation soit déjà à l’étude.

Pour ses trois raisons, je vous conseille la lecture du « Théorème du homard » qui vous mettra du baume au cœur grâce aux péripéties rocambolesque de Don. Et le titre du roman m’a tout de suite fait penser à un passage de ma série culte « Friends » où Phoebe explique à Ross que Rachel est son homard. Il semble que Don, lui aussi, à trouver son homard femelle !
Merci aux éditions Nil pour cette découverte.

L’amour d’une honnête femme de Alice Munro

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Le blogoclub nous proposait ce mois-ci de lire un livre de la récente lauréate du Prix Nobel Alice Munro. J’avais déjà eu l’occasion de découvrir cet auteur à l’occasion d’un autre blogoclub, j’avais alors lu « Fugitives ».
« L’amour d’une honnête femme » est un recueil de huit nouvelles se déroulant au Canada entre 1950 et 1970. Comme toujours chez Alice Munro, il est y question du destin des femmes. Étant donné la période choisie, c’est la place de la femme dans la société qui est questionnée et les avancées sociétales lui permettant d’être libre. Trois nouvelles me paraissent bien éclairer la volonté d’Alice Munro de défendre la liberté des femmes.
« Avant le changement » évoque la question de l’avortement à une époque où il est encore clandestin. L’auteur souligne le risque sanitaire, la peur mais aussi le courage de celles qui tentent de garder la maîtrise de leur corps. Mais elle n’en oublie pas pour autant la douleur, la tristesse que ce choix engendre.
« Les enfants restent » est l’histoire d’une émancipation, celle de Pauline, mère de deux enfants sans travail, et qui s’ennuie. Pour se sortir de son quotidien, elle se met à faire du théâtre et tombe amoureuse du metteur en scène. Elle décide de quitter son mari mais celui-ci garde les enfants. Pauline est devant un choix impossible et cruel : être femme ou être mère.
« Le rêve de ma mère » nous présente la vie de Jill qui a épousé à la vieille de la seconde Guerre Mondiale George. Ce dernier meurt au combat. Jill déménage dans sa belle-famille. C’est la que naît sa fille. Mais Jill ne se sent pas tout de suite mère, elle ne sait comment s’occuper de son bébé. C’est l’une de ses belles-sœurs qui va prendre soin de l’enfant et l’accaparer jusqu’au drame. Jill passe pour une mauvaise mère comme s’il n’y avait qu’une manière d’élever un enfant.
Même si l’on peut admirer les choix de ces femmes, Alice Munro nous montre leur difficulté et l’amertume qu’ils engendrent bien souvent. L’émancipation de la femme fut un chemin long et douloureux. Le prix payé par certaines fut lourd. Les femmes de « L’amour d’une honnête femme » ont essayé de respecter la norme en se mariant et en ayant des enfants. Mais cela ne leur suffit pas et le temps s’écoulant elles ont peur de passer à côté de leur vie.
Alice Munro sait à merveille dessiner en quelques pages des personnages féminins, des vies aux trajectoires douloureuses qui espèrent que l’avenir leur sera clément.

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En cas de forte chaleur de Maggie O’Farrell

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En ce 15 juillet étouffant de 1976, Robert Riordan sort acheter le journal comme chaque jour depuis qu’il est à la retraite. Mais Robert ne rentre pas et ne donne pas de nouvelles. Gretta, sa femme, s’angoisse et finit par téléphoner à ses trois enfants. Monica, l’aînée, a épousé en deuxième noce un homme beaucoup plus âgé et ils habitent dans le Gloucestershire. Michael Francis habite Londres comme ses parents. Il est enseignant, s’est marié très (trop) tôt et a deux enfants. La petite dernière est atypique, Aoife était une enfant agitée, perturbée, colérique. Elle vit à New York et travaille comme assistante pour une photographe de renom. Les enfants rejoignent leur mère pour quatre jours de recherche, quatre jours épuisants et décisifs où l’histoire familiale va  être mise à jour.

Le thème central de « En cas de forte chaleur » est la famille et ses secrets comme dans « L’étrange disparition de Esme Lennox » et « Cette main qui a pris la mienne ». Maggie O’Farrell aime construire ses romans autour de cette thématique et des non-dits qui en découlent. Ici nous arrivons dans une famille en crise, le père a disparu du jour au lendemain. Chaque membre de la famille est stressé par cette situation. Mais on découvre rapidement que la famille était déjà en crise avant le départ de Robert. Elle n’avait pas été réunie depuis des années, chacun des enfants se débattant avec des situations personnelles très compliquées. La mère elle-même, est un personnage en crise perpétuelle : elle fuit toujours les problèmes, se sert de la religion à outrance, prend beaucoup de médicaments. Comme toujours chez Maggie O’Farrell, le passé explique tout et celui de Robert va peu à peu refaire surface.

L’auteure en profite pour évoquer la vie des irlandais en Angleterre dans les années 50. Robert, qui se nommait Ronan avant son arrivée à Londres, y vient avec Gretta pour trouver du travail. Mais l’intégration est extrêmement difficile : « Ses enfants s’imaginaient qu’ils avaient souffert parce qu’on les injuriait à l’école, qu’on racontait toujours les mêmes blagues sur les Irlandais, que certains gosses du voisinage avaient interdiction de jouer avec de sales catholiques. Mais ils n’avaient aucune idée de ce que ça représentait d’être irlandais en Angleterre à l’époque, à quel point ils étaient détestés, raillés et méprisés. (…) On vous crachait à la figure dans le bus en entendant votre accent, on refusait de vous servir dans les cafés, on vous chassait si vous essayiez de vous reposer sur un banc dans un parc ou bien on écrivait « Les Irlandais ne sont pas acceptés » dans les vitrines des magasins. »


Maggie O’Farrell nous raconte l’histoire de cette famille avec les points de vue de ses différents membres, elle entrelace les récits. Chaque personnage est très bien dessiné, sa vie nous est racontée de manière détaillée. Cela donne de l’épaisseur, de l’authenticité à chacun et les rend attachants.

Maggie O’Farrell nous offre un livre sensible, touchant sur une famille irlandaise rattrapée par son passé douloureux.

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Instinct primaire de Pia Petersen

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Il y a un an, l’église, l’autel et le marié s’offraient à la narratrice d' »Instinct primaire ». Mais devant la foule des amis et de la famille rassemblés, l’évidence lui apparaît soudain : elle ne veut pas se marier et ne l’a jamais voulu. Elle s’enfuit, laissant en plan l’homme qu’elle aime. Après avoir vainement essayé de le contacter pour s’expliquer, c’est une longue lettre qu’elle lui écrit.

Leur histoire est au départ passionnée, un amour total même si l’homme est marié. « J’étais ivre en permanence, je pouvais déplacer des montagnes et j’avais des ailes, je me sentais extra-lucide, rien que des lieux communs et j’en voulais encore. » Entre eux d’eux, l’amour était libre : pas de contrat, pas de jalousie, pas d’exigences du quotidien, juste le plaisir d’être ensemble quand on le souhaite. La narratrice, écrivain, a besoin de cette liberté pleine et entière. Elle se pensait comprise par l’autre mais on échappe pas si facilement aux conventions sociales.

Cette lettre d’une centaine de pages est un  magnifique plaidoyer pour la liberté en amour et pour celle des femmes. A l’heure du mariage pour tous et de l’explosion démographique, la narratrice constate qu’il est toujours problématique pour une femme de ne pas vouloir d’enfants. Elle entend les mots d’incomplétude, de non accomplissement. Les femmes ne sont toujours pas débarrassées des stéréotypes de la femme au foyer devant obligatoirement fonder une famille. Et il est très difficile de faire front : « J’aime ma liberté, j’aime ma vie, je t’aimais toi et j’assumais tout ça. Mais il y a les autres. Ce n’est pas si évident d’être affranchi des normes, ce n’est pas si simple de créer sa propre ligne de vie. Et dis-moi, comment est-ce que la société et la représentation que nous avons de nous-mêmes peuvent évoluer et s’adapter au monde tel qu’il est, si nous, à titre personnel, on continue à fuir dans les convenances du passé ? » Les hommes rentrent eux aussi dans les normes ou s’imaginent que la femme qu’ils aiment le souhaite. La narratrice nous montre qu’il y a d’autres voies possibles, d’autres manières d’être en couple, qu’il faut innover pour réinventer l’amour.

« Instinct primaire » est un vrai livre féministe où la narratrice assume avec courage sa vision libre du couple et de l’amour. C’est également une très émouvant déclaration d’amour. Et pour cela, je la remercie sincèrement.

Un grand merci à Cécile et Christelle et aux éditions Nil.

Tyrannicide de Giulio Minghini

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« Tyrannicide » est le titre du roman de Gérard Joyau, œuvre refusée à six reprises par les éditions Gallimard. Excédé par ces multiples rebuffades, l’auteur décide d’écrire une lettre à Philippe Sollers, éditeur chez Gallimard. La lettre est d’une virulence incroyable, critiquant les méthodes expéditives de lecture de la prestigieuse maison d’édition. Car notre auteur se refuse à envoyer son manuscrit ailleurs. Son livre est brillant, génial et il mérite Gallimard. Philippe Sollers n’est lui non plus pas épargné par la verve acide de Gérard Joyau : « Vous, l’écrivain le moins doué de sa génération, la pathétique girouette mondaine, le champion même du ridicule. Vous le faux agitateur des lettres françaises, l’expérimentateur repenti, le subversif en pantoufles… Tâchez de me répondre sincèrement : n’éprouvez-vous pas une certaine gêne de voir vos livres classés entre Shakespeare et Sophocle ? « .

Giulio Minghini s’amuse avec les clichés à travers ce court texte très réjouissant. Il y a tout d’abord celui de l’écrivain du dimanche qui se pense incompris par la grande maison d’édition. Mais au fur et à mesure que le roman nous est décrit, nous comprenons pourquoi il a été refusé ! Personne n’aurait envie de lire une histoire aussi abracadabrante.

Minghini joue également avec le cliché de l’éditeur germano-pratin et l’image véhiculée par Philippe Sollers dans les médias. L’éditeur est présenté comme mondain, arrogant et méprisant pour notre pauvre Gérard Joyau. Ce dernier est en réalité totalement obsédé par P. Sollers qu’il vénérait littéralement. Son refus de l’éditer n’en est que plus cruel, plus humiliant pour notre écrivaillon. Et la lettre prend un ton de plus en plus menaçant et Gérard Joyau semble absolument dérangé ! La fin en est d’ailleurs la preuve, je vous laisse la découvrir, elle vaut le détour.

Cette lettre féroce est un règlement de compte entre deux archétypes : l’écrivain provincial et l’intellectuel parisien. Giulio Minghini signe là un texte surprenant, détonnant et désopilant. Un texte bref que Asphodèle, George et moi-même avons trouvé déroutant au départ mais que nous avons joyeusement analysé ensemble. Un objet littéraire qui ne laisse donc pas indifférent.

Merci à Christelle, Cécile et aux éditions Nil.