L’accompagnatrice de Nina Berberova

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 Sonetchka a été élevée par sa mère, une professeur de piano célibataire. Une fois la naissance de Sonetchka dévoilée, sa mère perd peu à peu ses clients. La pauvreté, la misère deviennent le quotidien des deux femmes. La jeune fille se met bien évidemment à la musique et essaie d’en faire soin gagne-pain. « J’avais dix huit ans. J’avais terminé mes études au Conservatoire. Je n’étais ni intelligente ni belle ; je n’avais pas de robes coûteuses, pas de talent sortant de l’ordinaire. Bref, je ne représentais rien. La famine commençait. Les rêves que maman avait faits de me voir donner des leçons ne se réalisaient pas ; maintenant il y avait à peine assez de leçons pour elle. Moi, il m’arrivait de tomber sur un travail occasionnel dans quelque soirée musicale, dans des usines et des clubs. Je me rappelle que, plusieurs fois, pour du savon et du saindoux, j’étais allée jouer de la musique de danse, des nuits entières, quelque part dans le port. »  La chance de sa vie se présente pourtant. On propose à Sonetchka de devenir l’accompagnatrice d’une grande soprano : Maria Nikolaevna. Ce nouveau travail va lui permettre de voyager jusqu’à Paris.

Dans ce court roman, c’est toute la lutte des classes sociales qui se joue. Rapidement, la relation entre Sonetchka et Maria se complique. C’est la voix de la jeune femme que nous entendons puisque le texte est une sorte de journal. Sonetchka est au départ admirative du talent de Maria, de sa voix exceptionnelle. Elle est également sous le charme de son intérieur élégant et riche. La bâtarde n’a connu qu’économies et privations. L’admiration se mût en détestation, en jalousie. Sonetchka épie Maria cherchant les failles, les secrets qu’elle pourrait utiliser contre elle. Les sentiments de Sonetchka deviennent malsains, mauvais. Elle veut détruire son idole, la faire chuter pour se sentir au moins une fois supérieure. L’histoire de Sonetchka et de Maria se déroule sur fond d’exil de la bourgeoise pétersbourgeoise après la révolution d’octobre. L’opposition des deux femmes devient emblématique, elles sont l’incarnation de la fracture qui divise la Russie en 1917.

Dans un style concis, sans fioritures, Nina Berberova nous livre ce roman dense et intense sur la vénéneuse et politique relation d’une soprano et de son accompagnatrice.

Des mille et une façon de quitter la Moldavie de Vladimir Lortchenkov

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« Alors, qui souhaite partir travailler en Italie ? A Larga où vivaient cinq cent vingt-trois âmes, mille quarante cinq mains se levèrent. Par précaution, tous les adultes de l’assistance avaient levé les deux mains, le nombre impair résultant de la présence parmi eux du garde Sergueï Mocanu, qui avait perdu un bras à la guerre. » L’Italie, pour ce village moldave, est un véritable el dorado, un paradis dont certains mettent en doute l’existence. Tous les habitants de Larga vont tout mettre en œuvre pour rejoindre cette terre rêvée. Le premier d’entre eux est Séraphim Botezatu qui est tombé amoureux de l’Italie, de sa culture et a appris la langue grâce aux manuels de la bibliothèque. Il faudra beaucoup d’ingéniosité à Séraphim et ses compatriotes pour atteindre le pays de leurs rêves.

« Des mille et une façon de quitter la Moldavie » est une satire, une pochade qui en dit long sur l’état du pays au sortir de l’ex-URSS. La pays est tellement pauvre que personne ne veut y rester quelque soit le prix à payer ou l’endroit où l’on va. Les habitants de Larga se sont focalisés sur l’Italie, sur l’Europe impossible à atteindre alors que la Moldavie est censée rejoindre l’UE prochainement. Les aventures des habitants de Larga sont totalement rocambolesques et fantaisistes. Certains décident de monter une équipe de curling afin d’obtenir plus facilement des visas. D’autres, comme le pope, mèneront de saintes croisades contre l’impure Italie. Même le président de la Moldavie fera tout pour quitter son pays préférant ouvrir une pizzeria en Italie plutôt que de rester aux commandes d’un tel pays. Séraphim utilisera quant à lui des moyens plus originaux, plus poétiques.

« Des mille et une façons de quitter la Moldavie » est plein d’humour mais il nous fait également grincer des dents. L’auteur, moldave lui-même, pousse la critique et l’autodérision très loin. Après avoir lu ce roman décapant, vous n’aurez aucune envie d’aller faire un tour en Moldavie ! Pas étonnant que Vladimir Lortchenko ait du subir des interrogatoires du Procureur Général de la République. Les moldaves semblent finalement avoir moins d’humour que dans ce roman.

 

 

Les étranges talents de Flavia de Luce de Alan Bradley

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Le manoir georgien de Buckshaw appartient à la famille de Luce depuis des lustres. Les habitants actuels forment une famille atypique : le père, le colonel, passe son temps à collectionner les timbres ; Ophélia, 17 ans, se préoccupe essentiellement de son apparence ; Daphné, 13 ans, est toujours plongée dans un livre ; Flavia, 11 ans, est une chimiste chevronnée. Elle est notamment passionnée par les poisons et possède son propre laboratoire dans le manoir. Elle pratique d’ailleurs quelques unes de ses expériences directement sur ses sœurs qui ne cessent de la tourmenter ou de la moquer. Mais bientôt Flavia va pouvoir mettre en pratique ses talents  et son intelligence. Un matin est retrouvé devant la porte des cuisines un martin-pêcheur mort avec un timbre épinglé sur le bec. Quelques jours après cette découverte, c’est cette fois le corps d’un homme sans vie qui est retrouvé dans le jardin de Buckshaw. Le colonel de Luce est rapidement suspecté. Flavia décide de mener l’enquête.

« Les étranges talents de Flavia de Luce » est le premier volet des aventures de la jeune héroïne. Le charme du roman réside avant tout dans la personnalité de Flavia, la chimiste de 11 ans. D’une intelligence remarquable, elle est aussi impertinente, drôle, vive et elle parcourt la campagne anglaise en long et en large sur Gladys (son vélo) pour prouver l’innocence de son père. On suit ses péripéties avec amusement et sympathie. Elle arrive à rivaliser avec la police quelque peu étonnée de trouver cette gamine sur sa route !

Écrit au départ pour un public jeunesse, l’intrigue en est quand même assez intéressante pour un public adulte. Il y est question de tour de magie, de vie dans un college anglais, de timbres rares, de suicide. Les thèmes sont variés, peut-être un peu trop lorsque l’Histoire de l’Angleterre se mêle à celle de l’enquête. Il faut bien reconnaître que l’intrigue n’a pas été simplifiée à l’intention d’un public jeune, c’est sans doute pour cette raison que le roman est sorti dans la collection « Grands détectives » des éditions 10/18.

« Les étranges talents de Flavia de Luce » est un roman fort plaisant avec une jeune héroïne originale et attachante.

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Merci Alice de me l’avoir offert !

Le testament de Marie de Colm Toibin

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« Mais tout est peut-être simple, en réalité. Peut-être cela le sera-t-il plus encore après ma mort. Et je vais mourir bientôt. Alors, ce sera comme si tout ce que j’ai vu et ressenti n’avait pas eu lieu, ou avait eu lieu de la même façon qu’un petit oiseau bat des ailes par un jour sans vent dans le ciel immense. Ils veulent faire en sorte que ce qui s’est produit vive à tout jamais. C’est ce qu’ils m’ont dit. Ce qu’ils écrivent en ce moment me disent-ils, va changer le monde. » Et l’histoire que les deux hommes, qui protègent (ou gardent – la frontière entre les deux est floue) la narratrice, n’est pas ordinaire. Il s’agit de celle du fils de Dieu, de Jésus. Et la femme qui va bientôt mourir et dont nous lisons les derniers mots est bien Marie.

Pas étonnant que le texte de Colm Toibin, qui fut en 2012 une pièce de théâtre, ait fait scandale lorsqu’il fut monté à Broadway. Car sous sa plume, Marie a perdu sa sainteté. C’est une femme, une mère ordinaire qui a vu son fils devenir une sorte de gourou et proférer d’étranges paroles à ses disciples. Des choses extraordinaires lui furent rapportées : qu’il avait guéri un paralytique, qu’il avait marché sur l’eau ou encore qu’il avait ressuscité Lazare. Mais Marie n’était pas là, ce sont des personnes qui lui racontèrent ses évènements. La vieille femme se moque de ce qu’on lui rapporte, ce qui l’inquiète est le sort de son fils. Ce dernier est surveillé, il trouble l’ordre public. Et c’est comme une mère que Marie réagit en essayant de l’engager à fuir avec elle lors des noces de Cana. C’est également par le regard d’une mère pétrifiée que nous assistons à la crucifixion. Une scène de torture, de douleur nous est racontée et non celle magnifiée du Nouveau Testament. Et dans la foule, une mère regarde son fils agoniser et elle repense à son enfant, son bébé et aux moments heureux qu’ils vécurent ensemble avant, qu’adulte, il ne lui échappe.

L’auteur irlandais nous montre l’humanité derrière le mythe et la manière dont celui-ci se construit. Les hommes, qui sont aux côtés de Marie dans ses derniers jours, ne sont pas là pour recueillir son témoignage mais pour réinterpréter ce qu’elle a vécu.  Ils incorporent également ses rêves à leur récit, à ce qui restera lorsque les témoins ne pourront plus rétablir la vérité.

Le court texte de Colm Toibin est véritablement poignant, le témoignage de Marie est douloureux et se présente à nous comme une litanie, un chant d’adieu à son fils disparu.

Merci aux éditions Robert-Laffont pour cette lecture.

Le cœur par effraction de James Meek

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Ritchie Sheperd est le producteur d’une émission à succès « Relooking d’ados » où de jeunes musiciens débutants viennent prendre des conseils. Une reconversion lucrative pour cet ancien rockeur dont le groupe fondé avec sa femme Karin, les Lazygods, avait rencontré un certain succès. Une réussite qui lui permet de combler tous ses désirs et ceux de sa famille, mais cela ne suffit pas à Ritchie. Il aime à jouer avec le feu et trompe la belle Karin avec Nicole, 15 ans, rencontrée sur le plateau de son émission. Et il comptait bien en profiter aussi longtemps que possible. Mais cette incartade sera celle de trop. La sœur de Ritchie, Rebecca, vient de larguer Val, un journaliste people. Ce dernier le prend très mal et il menace Ritchie de révéler sa liaison s’il ne lui dévoile pas des secrets honteux sur sa sœur. Il finit d’ailleurs par mettre en place un site internet, « La fondation morale », où il érige cette idée en système : soit on dénonce une personne de son entourage, soit on est soi-même dénoncé. Ritchie a donc le choix entre trahir sa sœur ou ruiner sa famille.

James Meek nous livre un excellent page-turner avec « Le cœur par effraction ». La première partie du roman se développe à la manière d’un thriller avec Ritchie comme personnage principal. La deuxième partie change quant à elle totalement la perspective du roman en s’ouvrant sur d’autres personnages, notamment Alex, ancien batteur de Ritchie devenu un grand scientifique, et Rebecca, chercheuse ascétique d’un vaccin contre la paludisme. Le roman de James Meek prend alors une ampleur insoupçonnée dans ses premières pages et lui donne des allures de saga aux nombreuses ramifications.

Au cœur du roman est le mensonge, la trahison. Les personnages de James Meek recherchent les limites entre le bien et le mal. Comment fait-on la différence sans les tabous religieux ou les interdits sociaux combattus depuis les années 60 ? Qu’est-ce qui fait de nous des êtres bons ou méchants ? Malgré ses mensonges et trahisons envers sa femme, Ritchie se pense comme une personne bonne et généreuse. Le mal pour lui est incarné par l’assassin de son père, officier anglais torturé et tué durant le conflit irlandais. Le meurtrier en question était pourtant en guerre, n’est-il pas devenu mauvais en raison des circonstances, par obligation envers sa cause ? Mais une cause justifie-t-elle tous les moyens ? Ce sont toutes ces questions morales que va se poser la galaxie de personnages créée par James Meek. Chacun d’eux aura à s’interroger sur ses propres limites et sur l’idée qu’il se fait de lui-même.

Des destins qui se croisent et s’entrecroisent sous la plume maîtrisée de James Meek et qui questionnent la notion de la moralité, c’est ambitieux, réussi et ça se dévore !

Un grand merci aux éditions Points pour cette lecture.

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La mélodie du passé de Hans Meyer Zu Düttingdorf

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Après le décès de sa mère, Christina, une journaliste berlinoise, se charge de vider son appartement. C’est en rangeant les effets de sa mère qu’elle découvre une carte postale représentant un groupe de musicien de tango argentin avec au centre un bel homme jouant du bandonéon. Au dos de la carte, une inscription mystérieuse en Sütterlin (une ancienne écriture d’origine allemande utilisée dans les années 1920-30) y figure : le bandonéon porte ma vie. Une phrase qui éveille la curiosité de Christina et la pousse à s’interroger sur le passé de sa mère. Pourquoi celle-ci gardait-elle cachée derrière un meuble cette carte postale ? A sa connaissance, sa mère n’avait jamais mis les pieds en Argentine. Ses parents étaient morts pendant la guerre et elle avait été recueillie par un orphelinat de sœurs. Voilà ce que Christina savait sur l’enfance de sa mère. Il fallait donc commencer par l’orphelinat. C’est là qu’elle découvre que sa mère avait en fait été abandonnée par sa toute jeune mère à l’orphelinat. Pourquoi ce mensonge ? Que cache le passé de sa mère ? C’est ce que Christina a bien l’intention de découvrir.

« La mélodie du passé » est une véritable saga. L’enquête de Christina nous emmène jusqu’en Argentine sur les traces du joueur de bandonéon. Hans Meyer Zu Düttingdorf fait s’entrecroiser les époques. Selon les chapitres, nous sommes aux côtés de Christina qui obstinément cherche à comprendre les mots inscrits sur la carte postale, ou bien nous sommes avec Emma Von Schaslik en 1927 sur un paquebot traversant l’Atlantique. Deux chemins à travers le temps, deux jeunes femmes qui se cherchent, qui sont à des moments charnières de leur vie. Le récit est foisonnant, l’auteur nous plonge sans peine dans des pays et des époques différentes et construit son récit à l’aide de nombreuses voix, des monologues intérieurs qui émaillent le cours du récit. Ce dernier est bien mené, très romanesque, ce qui est idéal pour une lecture estivale.

Il y a néanmoins quelques facilités dans le récit. La scène d’amour entre Emma et Edouardo est plus mièvre que sensuelle par exemple. Les personnages sont également un peu trop caricaturaux, ils manquent de nuances dans leurs caractères et leurs actions. Le petit côté mystique de certaines scènes (Christina parlant à sa mère morte au cimetière) ne m’ont pas non plus convaincue.

Malgré ces bémols, j’ai envie d’être indulgente avec ce roman qui m’a finalement embarquée et j’ai apprécié le côté bien documenté sur l’Histoire de l’Argentine qui se mélange harmonieusement avec l’intrigue.

Merci aux éditions Les Escales pour ses quelques notes de tango argentin.

Le liseur de Bernhard Schlink

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A 15 ans, Michael fait la connaissance de Hanna Schmitz. Elle a vingt ans de plus que lui mais une relation amoureuse se noue entre eux. Un rituel se met d’ailleurs en place dans leur couple : l’adolescent arrive, tous deux se lavent, font l’amour et ensuite Michael fait la lecture à Hanna. Celle-ci est avide de découvrir de nouveaux ouvrages, elle écoute attentivement son « garçon ». Le jeune Michael tombe rapidement amoureux d’elle. Il est chaque jour plus impatient de la retrouver, il la suit dans le tramway où elle est contrôleuse. Hanna est une femme pleine de mystères et de sensualité, ce qui ne pouvait que fasciner ce jeune homme. Pourtant, leur relation se termine brutalement six mois après. Du jour au lendemain, Hanna disparait totalement de son appartement, de sa ville. Elle ne laisse aucun message au grand désarroi de Michael. Ce n’est que sept ans après qu’il la retrouve : « J’ai revu Hanna en cour d’assises. Ce n’était pas le premier des procès sur les camps de concentration, ni l’un des plus grands. Notre professeur à l’université, l’un des rares à l’époque qui travaillaient sur le passé nazi et sur les procès qui y avaient trait, avait fait de celui-là le sujet de son séminaire, en escomptant qu’avec l’aide d’étudiants il pourrait suivre et l’étudier de bout en bout ». Michael va assister à chaque journée du procès où Hanna comparait avec quatre autres anciennes surveillantes de camp.

Le livre de Bernhard Schlink interroge bien évidemment la responsabilité. En choisissant le personnage d’Hanna, il veut exprimer la difficulté dans certains cas à choisir son camp. La question que chaque allemand de cette génération aurait dû se poser était : qu’aurais-je fait à sa place ? Non que cette interrogation dédouane ou déculpabilise, mais elle peut permettre d’engager un véritable débat et de voir que tout n’est pas inévitablement noir ou blanc. L’histoire d’Hanna, son handicap social, que je ne dévoilerai pas pour ceux qui n’auraient pas lu le roman, expliquent ses choix sans pour autant les justifier. Le personnage d’Hanna est magnifique et d’une belle complexité. Les zones d’ombres de la première partie du roman s’éclairent dans la deuxième pour la rendre encore plus touchante et fragile. Cette femme, qui semble forte et parfois abrupte, se révèle en lutte perpétuelle, en fuite constante pour garder son secret. Elle tente de se rendre invisible et vit dans une grande solitude lorsqu’elle rencontre Michael. « Le liseur » est également le récit d’une belle et profonde histoire d’amour. Michael ne se remettra jamais de sa rencontre avec Hanna. Il ne l’oubliera jamais, elle le hantera et l’empêchera de vivre une autre histoire.

Le film où Hanna est interprétée par la toujours parfaite Kate Winslet m’a un peu gâché le livre puisque je connaissais le secret d’Hanna. J’ai néanmoins pris un grand plaisir à le découvrir et j’ai apprécié la délicatesse et la subtilité avec laquelle Bernhard Schlink abordait le sujet.

 

Nous sommes tous des féministes de Chimamanda Ngozi Adichie

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« Nous sommes tous des féministes » est un texte court tiré d’une conférence de décembre 2012 pour un colloque sur l’Afrique. Chimamanda Ngozi Adichie aborde le thème du féminisme, sur les rapports homme/femme notamment au Nigeria d’où l’auteur est originaire. Si le texte n’apporte pas d’idées nouvelles au débat, il a pour effet de nous faire aussi réfléchir sur la situation de la femme en occident. « Trêve d’ironie, cela montre à quel point le terme féministe est chargé de connotations lourdes et négatives. » On constate que cela est bel et bien valable également en Europe où le féminisme est toujours synonyme de détestation des hommes, de futilité et de revendications hystériques.

Chimamanda Ngozi Adichie parle par exemple des femmes célibataires mal vues à partir d’un certain âge et ne pouvant pas sortir en toute indépendance au Nigeria. Certes la deuxième partie de la phrase n’est heureusement plus d’actualité en Europe. Mais il suffit d’écouter son entourage lorsque l’on est une femme célibataire de 35 ans et plus pour comprendre que la situation est toujours socialement problématique voire anormale.

Lire ce texte court de Chimamanda Ngozi Adichie permet de se rappeler le chemin parcouru par les générations de femmes qui nous précèdent. Nous avons acquis de l’indépendance, de l’assurance mais il reste des combats à mener (comme celui de l’égalité des salaires à poste égal). L’auteur souligne également bien l’importance de l’éducation dans cette question de l’égalité homme/femme.

La deuxième partie du livre est une nouvelle intitulée « Marieuses ». Chinaza Agatha Okafor a épousé au Nigeria, un homme qu’elle ne connait pas. Ses parents l’ont choisi pour elle, il est médecin et vit aux États-Unis. Il vient de New York pour se marier et ramener sa femme. Une fois chez lui, il demande à son épouse d’oublier ses origines en ne parlant que l’anglais et en adoptant les mœurs locales. Agatha sympathise avec la voisine de dessous qui lui ouvre des perspectives, lui donne des envies d’indépendance. Mais une découverte va bloquer les espoirs d’Agatha. J’ai beaucoup aimé cette nouvelle qui reprend le thème du féminisme  avec subtilité et intelligence. Le ton est plein de déception, d’espoirs trahis et s’achève sur un sentiment prononcé d’amertume. Une nouvelle qui donne envie de découvrir l’auteur.

Merci aux éditions Folio.

Intempéries de Jésus Carrasco

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Un enfant se cache, des hommes sont après lui. Patient, il attend leur départ pour pouvoir fuir. Sous un soleil implacable et au milieu d’une terre desséchée, l’enfant veut couper les ponts avec sa famille et son village. Lors de son périple, il croise la route d’un vieux berger qui l’accepte auprès de lui. Ensemble, ils vont faire front face aux dangers qui les guettent : la sécheresse et leurs poursuivants.

Ce premier roman, très réussi, nous plonge dans un paysage totalement ravagé par une sécheresse inexpliquée. On ne saura pas s’il s’agit d’une catastrophe écologique, de la fin du monde, uniquement que les hommes ont déserté la région. On ne saura pas non plus à quelle époque se déroule l’histoire, ni le nom des différents protagonistes. A part la raison de la fuite de l’enfant, on ne saura rien non plus sur leurs vies. Deux solitudes, deux âmes fatiguées des hommes se trouvent et s’épaulent dans un paysage menaçant et dangereux. Cette terre brûlée ramène les hommes à des conditions de vie primitive. Le berger et l’enfant sont contraints à la transhumance pour trouver de l’eau et de la nourriture. Ils doivent lutter contre la violence des conditions climatiques, se protéger de la brutalité des autres hommes. Les deux personnages en sont réduits à l’assouvissement de leurs besoins vitaux.

La langue de Jesus Carrasco est au diapason de l’aridité de la plaine traversée par les deux personnages. Elle est âpre, rugueuse et tout en économie de moyens. L’intrigue est ramassée, réduite au strict minimum. Les dialogues sont quasiment inexistants et se font succincts comme pour épargner la précieuse salive du berger et du jeune garçon. La tension, la menace nous étreignent du début à la fin du roman.

« Intempérie » est un roman d’apprentissage fort, brutal, original qui marque la naissance d’un écrivain.

Un grand merci aux éditions Robert-Laffont pour cette découverte.

Les luminaires d’Eleanor Catton

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Le 27 janvier 1866, Walter Moody débarque à Hokitika, sur la côte Ouest de la Nouvelle Zélande. L’appel de l’or, de la fortune l’ont mené sur cette terre loin de son Écosse natale. Après un voyage mouvementé, Walter Moody se trouve un hôtel où se reposer. Avant d’aller se coucher, il décide de passer au fumoir. S’y trouvent déjà douze hommes. L’atmosphère est lourde, tendue et étrangement silencieuse. Un nommé Thomas Balfour, agent maritime de son état, finit par engager la conversation avec Moody. Il semble le sonder, le jauger. Rapidement, Walter Moody se rend compte que les douze hommes s’étaient réunis volontairement et qu’il est un intrus dérangeant. Après moults discussions, le nouvel arrivant est jugé fiable et digne d’entendre la raison de cette réunion nocturne. Le 14 janvier 1866, des évènements marquèrent le port d’Hokitika : Anna Wetherell, prostituée, avait failli mourir ; Crosbie Wells, un ancien prospecteur, était bel et bien mort chez lui ; Emery Staines, un jeune homme enrichi grâce à un bon filon, avait disparu. Chacun des hommes présents dans le fumoir (apothicaire, aumônier, fondeur d’or, journaliste ou encore vendeur d’opium) a eu un rôle durant le 14 janvier. Chacun va raconter sa vision de cette journée, chacun est une partie du puzzle que Walter Moody va tenter de reconstituer.

« Les luminaires » a obtenu en 2013 le célèbre Booker Prize, Eleanor Catton devenant ainsi le plus jeune auteur à l’obtenir. Son formidable roman est inspiré par la littérature du 19ème siècle. On pense bien entendu à Charles Dickens pour le souffle narratif, à Wilkie Collins pour le côté mystérieux et ésotérique et surtout à Robert Louis Stevenson. Car « Les luminaires » est avant tout un roman d’aventure. Celle des diggers nouvellement débarqués dans ce pays dans l’espoir d’un nouveau départ et de la fortune. Une bouillonnante nouvelle société se crée autour des recherches d’or. Eleanor Catton sait merveilleusement bien planter ce décor, faire revivre cette Nouvelle Zélande accueillant ceux qui fuient l’Europe, ceux qui veulent se réinventer. Hokitika et « Les luminaires » condensent ce qui peut advenir à ces hommes : mort, trahison, amour, complot, superstition, chantage, vengeance, jalousie.

Et pour conter cette fresque, Eleanor Catton utilise une narration audacieuse, ample et ambitieuse. Le livre comprend douze chapitres, douze comme les signes astrologiques. Chaque chapitre comporte  un thème astral qui semble présider à la destinée des différents personnages. Le premier chapitre fait 433 pages et les derniers seulement quelques pages, voire une seule. L’intrigue a besoin de temps pour se mettre en place et une fois l’énigme installée, le rythme peut s’accélérer. Les récits s’entrecroisent, les destins se chevauchent, le suspens se noue et se dénoue selon les points de vue présentés. « Les luminaires » est un enchevêtrement d’histoires et il faut s’accrocher pour les suivre, les comprendre mais cela en vaut la peine.

Voilà un livre à l’intrigue complexe, foisonnante, au souffle romanesque indéniable qui m’a conquise, emportée et que je vous conseille très fortement si vous rêvez d’aventures et d’énigmes.

Un grand merci aux éditions Phébus.