Le séducteur de Jan Kjaerstad

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En rentrant d’un de ses voyages, Jonas Wergeland trouve son épouse, Margrete, gisant dans le salon, abattue par la balle d’un Luger. Homme de télévision charismatique et envié, Jonas suscite également des haines tenaces. Tétanisé devant le corps de sa femme, il tente de comprendre ce qui est arrivé, ce qui dans sa vie riche d’événements a pu le mener à vivre ce moment crucial et tragique.

Il est totalement impossible de résumer ce roman de Jan Kjaerstad tant il est foisonnant et intriguant. A partir de la scène inaugurale, un narrateur mystérieux et omniscient va nous raconter la vie de Jonas. Comme dans une roue (thème récurrent du roman), chaque histoire nous ramène au moyeu central qu’est la découverte du corps de Margrete. A l’image des histoires de Shéhérazade dans les « Mille et une nuits » ou des arabesques labyrinthiques des tapis orientaux de la tante de Jonas, le narrateur saute d’un souvenir à l’autre, entrelaçant les époques et les personnages sur presque 600 pages. Mais le lecteur n’est jamais perdu car les aventures de Jonas se répondent, elles se font écho les unes aux autres et il faut saluer la construction virtuose du roman.

« Qu’est-ce qui relie donc entre eux les petits et les grands événements d’une vie ? Qu’est-ce qui en détermine le cours ? » C’est ce que cherche Jonas et ce que nous montre le narrateur. Chaque événement de la vie de Jonas prend un jour son sens, parfois par anticipation ! Les femmes qu’il croise enrichissent sa personnalité, ses talents et sont un des liens qui relient les histoires entre elles. La plus importante de toutes est sans doute Nefertiti, l’amie d’enfance, qui donne le goût de l’aventure à Jonas. Cela l’emmènera en Antarctique, dans le désert des Touaregs, sur les rapides du Zambèze, toujours à la recherche d’idées pour son émission. Et c’est toujours en Norvège qu’il revient, le pays tient une place essentielle du roman. C’est une entité, un personnage souvent frileux, replié sur des valeurs conservatrices que Jonas tente de combattre dans son émission « Thinking big ». Individu singulier, Jonas tente d’élever les spectateurs par ce média de masse qu’est la télévision. Contrairement à ce qui se pratique, Jonas parie sur l’intelligence de ses concitoyens. Un pari qui lui vaudra bien des critiques et des inimitiés.

« Le séducteur » est le premier tome de la trilogie écrite par Jan Kjaerstad dans les années 90. Un travail impressionnant, colossal qui est tout à la fois un roman initiatique, une fausse biographie, un roman d’aventures et d’amour. Composé d’une myriade d’histoires, ce roman est également un hymne à l’imagination, à la création. Fascinant, hypnotique, réjouissant, voilà encore une pépite littéraire dénichée pour nous par Monsieur Toussaint Louverture.

Merci aux éditions Monsieur Toussaint Louverture pour cette merveilleuse lecture.

Le dernier arrivé de Marco Balzano

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Ninetto Giacalone a cinquante-sept ans et après dix ans de prison, il va bientôt sortir. En attendant sa libération prochaine, il repense à son enfance à San Cono en Sicile. Issu d’une famille très pauvre, Ninetto dit Sac-d’os n’a vécu que de morceaux de pain et d’anchois. Il vole parfois des fruits sur les étalages avec son copain Peppino, encore plus pauvre que lui. Ninetto aime l’école et apprendre, il admire son professeur M. Vincenzo. Il voudrait devenir enseignant à son tour. Mais lorsque sa mère fait une crise d’apoplexie, Ninetto est obligé de travailler et d’aider son père dans les champs. Lorsqu’il atteint l’âge de neuf ans, il doit quitter la Sicile pour trouver du travail à Milan. Dans la grande ville du Nord, il découvre le mépris pour les gens du sud qui viennent en masse pour gagner leur vie. Ninetto est débrouillard et il trouve un emploi de coursier pour une teinturerie. Il grandit dans des conditions précaires. A quinze ans, il rencontre Maddalena avec qui il se marie. Il trouve alors un travail stable à l’usine Alfa Romeo. Le couple donne naissance à une petite fille Elisabetta. La monotonie, l’abêtissement du travail à la chaîne gagnent alors Ninetto.

A travers son dernier roman, Marco Balzano veut rendre hommage à tous ces enfants, principalement du Sud de l’Italie, qui ont dû émigrer vers le nord pour trouver du travail. Souvent abandonnés à eux-mêmes, ils devaient faire preuve de beaucoup de courage et de maturité pour s’en sortir. Mais comme l’auteur l’explique dans sa postface, cette vie miséreuse et aventureuse laissait des souvenirs impérissables et vivifiants. Ninetto se remémore sa vie avant et après sa sortie de prison. Les souvenirs sont tous faciles à invoquer lorsqu’il s’agit de l’enfance mais ils se bloquent après l’entrée à l’usine. Son esprit, sa capacité à penser étaient annihilés par l’abrutissement du travail à la chaîne. « La vraie vie, pour moi, a été ma misère de petiot, mon émigration à Milan et ma survie au cours de ces années difficiles. Quand l’usine est arrivée, je me suis certes casé, mais je suis entré dans un tunnel sombre. Ça a été un chapelet, madame. Oui, vous avez bien compris, un chapelet, la prière la plus stupide qui soit, car à force de répéter machinalement une seule rengaine, la parole de Dieu tourne à vide, comme la voix dans une marmite en cuivre. Et la prison, chère madame, vous savez ce que la prison a été pour moi ? Un deuxième chapelet et un deuxième tunnel ! » A sa sortie de prison, Ninetto parcourt avec son vélo les rues de Milan comme il le faisait lorsqu’il était coursier. La ville a bien changé, la désindustrialisation a fermé de nombreuses usines. Les entreprises, où Ninetto cherche du travail, lui demandent un CV au format européen. Ninetto sait à peine ce qu’est internet. Le monde a continué sans lui qui était finalement protégé par les murs de la prison. La possible, ou plutôt impossible réinsertion de ce prisonnier de cinquante-sept ans est au cœur des passages contemporains du livre. La vie a passé et les rêves de Ninetto aussi.

C’est avec une langue gouailleuse, pleine de la naïveté de l’enfance que Marco Balzano nous raconte la vie dure, sans répit de Ninetto Giacalone. Un personnage auquel on s’attache dès les premières lignes et sur qui l’on aimerait voir apparaître un vrai et durable rayon de soleil.

Merci aux éditions Philippe Ray pour la découverte de cet auteur.

Le bel Antonio de Vitaliano Brancati

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Antonio Magnano est le célibataire sicilien le plus convoité, son extraordinaire beauté attire tous les regards et le désir féminins. « Les femmes se sentaient dominées et, en même temps, plongées dans une béatitude parfaite. A côté de lui, elles brûlaient d’un feu délicieux, souffraient, devenaient folles avec une suavité si profonde qu’il semblait qu’une grave anomalie se fût emparée d’elles. Alors, elles confondaient plaisir et douleur, en cette absence totale de discernement qui est le seul état où un être ose dire tout haut : « je me sens heureux ». » A Rome, Antonio profite de la vie, paresse voluptueusement. Le fascisme a conquis l’Italie sans que cela ne touche le beau jeune homme. De retour à Catane, il apprend que ses parents souhaitent le marier à Barbara Puglisi, la fille d’un riche notaire. Antonio refuse jusqu’à ce qu’il la voie et tombe sous son charme. Les deux jeunes gens se marient, ils sont beaux, ils s’aiment et tout Catane les envie. Mais trois ans après ce mariage idyllique vient le scandale. Barbara demande l’annulation. Elle est toujours vierge.

Je connaissais le film de Mauro Bolognini avec Claudia Cardinale et Marcello Mastroianni qui, après avoir joué le séducteur dans « La dolce vità », cassait son image en incarnant un mari impuissant (terme explicitement prononcé dans le film mais totalement absent du roman). Je ne savais pas à l’époque qu’il était tiré d’un livre.

Vitaliano Brancati peint un portrait acerbe de l’Italie fasciste, de ses mœurs machistes. Le cœur des traditions et de l’image de l’homme italien est ici moqué, tourné en dérision. L’impuissance d’Antonio blesse et discrédite la virilité de tous les hommes de Catane. Pour son père , il ne pouvait exister pire déshonneur, pire honte pour sa famille. A plus de soixante-dix ans, il choisit de mourir auprès d’une prostituée pour que Catane sache que sa virilité était toujours intacte. Antonio, véritablement amoureux de Barbara, souffre moralement de son incapacité. Il est rongé par le jugement des autres, de la société qui ne supporte aucune faiblesse chez l’homme.

En parallèle à cette réflexion, Vitaliano Brancati critique fermement le régime fasciste, notamment par le biais du cousin d’Antonio, Edoardo. Il est la voix de l’auteur : comme lui, Edoardo est séduit au départ par le régime puis il s’en détourne rapidement et démissionne de son poste de maire de Catane. Il fustige le manque de liberté, la violence du régime. Il finit d’ailleurs par ne plus comprendre son cousin qui se complaît dans sa mélancolie alors que son pays est en péril. Il l’accuse d’une paresse autant physique qu’intellectuelle qui sans aucun doute est celle d’un pays tout entier. Une Italie endormie par le pouvoir fasciste dont le réveil sera brutal.

« Le bel Antonio » est un roman exigeant mais aussi passionnant dans sa critique de la virilité, valeur fondamentale des mœurs de la Sicile et du régime fasciste.

Une lecture commune avec Emjy.

Le tour du cadran de Leo Perutz

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Stanislas Demba est amoureux de Sonia, malheureusement celle-ci le quitte pour Georg Weiner avec qui elle prévoit d’aller à Venise. Seule solution pour reconquérir sa belle : Stanislas doit trouver assez d’argent avant la fin de la journée pour emmener lui-même Sonia en voyage. La situation de Stanislas se complique lorsqu’il essaie de vendre à un brocanteur un livre emprunté à la bibliothèque universitaire. La police arrive chez le brocanteur et lui passe les menottes. Stanislas réussit à s’échapper. Commence alors une course contre la montre, Stanislas parcourt Vienne en tout sens pour récolter de l’argent, tout en essayant de masquer ses poignets entravés.

Leo Perutz, né à Prague en 1882, n’est pas aussi connu que son contemporain Frantz Kafka et c’est fort regrettable. « Le tour du cadran » est un véritable tour de force. En vingt chapitres, on suit les errances de Stanislas Demba, anti-héros par excellence. Chaque chapitre est une situation, une scène différente. Stanislas tente de se nourrir (formidable scène dans un café où Demba se construit littéralement une muraille avec des annuaires et des bottins mondains), de se faire payer son salaire de professeur (il se trouve ingénieux en bandant ses mains pour faire croire à une brûlure, il oublie seulement qu’il est précepteur chez un médecin qui veut bien évidemment le soigner), de gagner aux dominos, etc… Mais à chaque fois, la chance se dérobe sous les pieds de Stanislas, toutes ses tentatives échouent lamentablement et à la fin de la journée il n’a pas assez d’argent en poche pour partir en voyage avec Sonia. Pire ses mains sont toujours menottées et la police est à ses trousses. La fatalité semble poursuivre notre héros de manière implacable. Du rire à la tragédie, Leo Perutz entraîne Stanislas Demba dans un engrenage infernal où il perd pied et son calme au fur et à mesure de la journée. Les péripéties s’enchaînent à un rythme effréné : ni Stanislas ni le lecteur n’ont le temps de reprendre leur souffle. Alfred Hitchcock s’est intéressé et s’est inspiré de ce roman. Ce n’est guère étonnant car il appréciait les intrigues où un personnage lambda est plongé dans une situation extraordinaire.

« Le tour de cadran » est le récit rythmé d’une journée qui vire au cauchemar dans la vie de Stanislas Demba, étudiant en lettre à Vienne. L’originalité de sa construction, l’inventivité dans les situations, l’ironie et le grotesque de ces dernières faisaient déjà de ce roman un très grand livre, sa fin l’élève au niveau des chefs-d’oeuvre.

Les vies de papier de Rabih Alameddine

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Aaliya Saleh est une femme de 72 ans qui vit seule à Beyrouth. Divorcée d’un mari impuissant, elle a décidé de ne jamais se remarier et de profiter pleinement de son indépendance. Son appartement est comme un fort qui la protège du monde extérieur et de ses voisins parfois envahissants. Aaliya est animée par une passion qui occupe toute sa vie : la littérature. Elle travailla comme libraire et traduit en arabe ses auteurs préférés ; Tolstoï, Hamsun, Pessoa, Kertész ou Cortazar. Chaque 1er janvier, elle entame une nouvelle traduction. Son travail n’est pas destiné à la publication et ses manuscrits s’entassent dans sa petite salle de bain. Arrivant à la fin de sa vie, Aaliya repense à son existence, aux personnes qu’elle a croisées durant ses 72 ans, à sa ville tant aimée et qu’elle n’a jamais quittée.

« Les vies de papier » nous permet d’écouter la voix d’Aaliya. Nous sommes plongés, immergés dans son esprit. Comme chez Virginia Woolf, le lecteur suit les courants de pensées de Aaliya avec ses digressions, ses souvenirs qui font le va-et-vient entre passé et présent. On découvre une femme solitaire, misanthrope, peu aimable et ne mâchant pas ses mots. Son regard sur les autres est irrévérencieux et caustique. Mais Aaliya est avant tout un personnage passionné de culture. La littérature, la musique, la peinture remplissent sa vie et lui permettent de se tenir debout et de supporter les coups durs de la vie. Les livres sont un refuge et ont, pour Aaliya, souvent plus de réalité que sa propre vie : « J’ai beau connaître les personnages d’un roman en tant que collection de scènes, également en tant que phrases accumulées dans ma tête, j’ai le sentiment de les connaître mieux que ma mère. Je remplis les blancs avec les personnages littéraires plus facilement qu’avec des gens qui existent vraiment, ou peut-être est-ce que je fais plus d’effort. Je reconnais mieux le visage que Rembrandt a peint de sa mère que je ne reconnais le visage réel qui est le mien. » La beauté des œuvres d’art habite l’âme de Aaliya autant que ses souvenirs, que Hannah, sa seule véritable amie.

L’autre passion de Aaliya, c’est Beyrouth. Sa ville natale a été tant de fois martyrisée, bombardée, assiégée, Beyrouth est le symbole de toutes les guerres et tensions du Moyen Orient. Il y a dans « Les vies de papier » de magnifiques descriptions de la ville de Beyrouth. On sent, chez l’auteur, énormément d’empathie pour cette ville où il vit en alternance avec San Francisco. Beyrouth est le cadre de la vie d’Aaliya mais c’est aussi un personnage à part entière du roman. Comme Aaliya, Beyrouth fait face, s’écroule, se reconstruit et reste debout.

« Les vies de papier » est un hymne à la puissance, à la beauté des œuvres d’art. C’est aussi un superbe et touchant portrait de femme aux pensées bouillonnantes et passionnées.

Merci aux éditions Les Escales pour cette lecture.

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L’amie prodigieuse de Elena Ferrante

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 A Naples, dans les années 50, Elena fait la connaissance à l’école de Lila. Cette dernière est une enfant farouche, sauvage et extrêmement brillante. Elle effraie autant qu’elle fascine : « En outre, elle n’offrait aucune prise à la bienveillance. Reconnaître sa bravoure c’était, pour nous les enfants, admettre que nous n’y arriverions jamais et qu’il était inutile de rivaliser ; pour les maîtres et les maîtresses, c’était admettre qu’eux-mêmes avaient été des enfants médiocres. Sa vitesse de réaction tenait du sifflement, du jaillissement et de la morsure fatale. (…) Ses grands yeux très vifs pouvaient se transformer en fentes derrière lesquelles, avant chaque réponse brillante, perçait un regard qui non seulement n’avait pas grand chose d’enfantin, mais qui ne semblait pratiquement pas humain. Chacun de ses mouvements signifiait aux autres que lui faire mal ne servait à rien parce que, quoiqu’il arrive, elle trouverait toujours le moyen de leur en faire davantage. » C’est à cet être qu’Elena s’attache, se compare et se lance dans une amitié au long court tenant autant de l’amour que de la rivalité.

« L’amie prodigieuse » est le premier tome d’une tétralogie consacrée à l’amitié entre Elena et Lila. J’ai mis un peu de temps à entrer dans le roman, du temps à m’attacher aux personnages. Mais ce premier volume vaut vraiment la peine de s’accrocher. « L’amie prodigieuse » est le récit d’une amitié complexe. Lila mène la danse mais son caractère chantourné n’est pas toujours compréhensible pour Elena. Elle s’accroche pourtant, Lila devient un modèle, une étoile qu’il faut tenter d’atteindre. Et ce lien indéfectible va changer sa vie. Sa volonté forcenée à être aussi brillante que Lila à l’école va lui permettre d’avoir le niveau nécessaire pour continuer ses études. Chose rare et précieuse pour une jeune fille dans les années 50 née dans une famille pauvre. C’est d’ailleurs là que les voies se séparent, les deux amies bifurquent. Lila ne continuera pas ses études, le défi trop évident à relever ne semble plus l’intéresser. Elle devra trouver son chemin, sa façon de quitter son quartier, son milieu social.

Et Naples est bien le troisième personnage de l’histoire. Ses faubourgs modestes sont décrits avec beaucoup de justesse. Le quartier définit entièrement ses habitants, leur milieu social. C’est un cocon autant qu’une prison puisqu’on en sort rarement. Adolescentes, ni Elena  ni Lila n’avaient jamais vu la mer ou le Vésuve. Le quartier des deux filles limitent leur horizon, tout en étant un terreau fertile pour l’imaginaire. On y raconte des histoires, presque des légendes autour de certains habitants. Et bien entendu la misère sociale entraîne également la violence et la mafia n’est jamais bien loin pour faire régner l’ordre et la peur.

Un très beau et touchant roman sur le passage de l’adolescence à l’âge adulte, sur l’émancipation des femmes dans les années 50 à Naples.

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La faim blanche de Aki Ollikainen

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En octobre 1867, la famine qui frappe la Finlande oblige Marja a abandonné sa ferme et à y laisser dépérir son mari trop faible pour prendre la route. Marja veut sauver ses enfants : Mataleena et Juho. Elle veut les emmener à St Pétersbourg où elle pense que le Tsar ne laisse pas mourir ses sujets. La route vers la Russie se transforme rapidement en cauchemar. Outre la faim qui provoque des hallucinations, le froid qui engourdit, Marja est à la merci de ceux qui peuvent lui offrir un quignon de pain ou un abri pour la nuit. La misère réveille les instincts les plus bas, les plus vils. L’angoisse d’un hiver infini, d’une faim sans fonds étreint chacun. L’homme redevient un animal dont la violence exprime des instincts primaires non satisfaits. La politique d’austérité du gouvernement ne fait qu’aggraver cet état de fait. Le sénateur, bien seul, se demande comment tout cela va finir.

« La faim blanche » est le premier roman de Aki Ollikainen. Il est court, incisif, sa langue est âpre et lyrique à la fois. Le récit du voyage de Marja balance entre réalisme et onirisme. La faim provoque des rêves, des cauchemars, des réminiscences de la vie d’avant. C’est un texte brutal, violent où la mort peut surgir à tout moment. « Le soleil reste caché derrière un voile gris de nuages durant tout le trajet. Ils parviennent à un pré. Les arbres lourds de neige le bordent d’une ombre argentée, telle la frontière séparant le monde des vivants et celui des morts. Marja n’a plus confiance en cette frontière. L’ombre s’éclaircit et s’éclaircit encore, si bien qu’elle ne peut plus contenir le désert blanc entre ses bornes : les deux mondes ne font plus qu’un. »  Il y a peu de place à l’espoir dans ce livre implacable sur la survie où le paysage glacé devient vite étouffant et source de souffrance. Le style de Aki Ollikainen évoque avec force ces notions de froid, de douleurs physiques et mentales liées à la faim et de peur qui fatalement leur sont associées.

« La faim blanche » est un texte saisissant, à la langue puissante qui dépeint le calvaire d’une population face à une des plus grandes famines du XIXème siècle. L’écriture de l’auteur ronge jusqu’à l’os les espoirs de ses personnages. Et malgré tout, la force vitale et insatiable de vivre est au cœur de ce roman à la beauté noire.

Merci aux éditions Héloïse d’Ormesson pour cette découverte.

Nora Webster de Colm Toibin

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A Enniscorthy, dans le comté de Wexford, Nora Webster vient de perdre son mari Maurice. Celui-ci était un enseignant très apprécié, compétent et également politisé (il était membre du Fianna Fail). Nora se retrouve veuve à 46 ans avec ses quatre enfants : Fiona, Aine, Donal et Conor. Son insouciante et libre vie de femme mariée est terminée. Nora doit maintenant faire face seule aux dépenses, à l’éducation des enfants et aux regards de ses voisins qui sont, certes, bienveillants mais néanmoins très intrusifs.

Le résumé du dernier roman de l’Irlandais Colm Toibin pourrait même se réduire à quelques mots : la renaissance d’une femme. A partir de cette idée simple, l’auteur développe un magnifique et sensible portrait de femme. Le début du roman commence à la fin des années 60 et se termine en 1972 après le Bloody Sunday. C’est un tournant sociétal et historique pour l’Irlande. Le récit de la nouvelle vie de Nora Webster s’inscrit dans ce cadre. Connue dans tout le village de Enniscorthy en raison de la position de son mari, Nora reçoit énormément de visites après le décès de ce dernier, chacun s’empresse auprès de la veuve. Elle n’aspire pourtant qu’au calme et à la solitude. « A l’avenir, avec un peu de chance, elle aurait moins de visites. A l’avenir, quand les garçons seraient couchés, elle aurait plus souvent la maison pour elle. Elle apprendrait comment occuper ces heures. Dans la paix des soirées d’hiver, elle réfléchirait à la façon dont elle pourrait s’y prendre pour vivre désormais. » Et c’est ce que le roman nous montre, comment petit à petit Nora Webster prend en main sa vie au quotidien. Les débuts sont difficiles, elle doit vendre la maison de vacances de Cush, se remettre à travailler, ce qu’elle n’avait pas fait depuis 21 ans. L’acquisition de son indépendance passe par de petites choses, des petits changements qui peuvent déconcerter son entourage : une nouvelle teinture de cheveux, une nouvelle robe, participer à un club musical, prendre des cours de chant. Et surtout, Nora suit son instinct, notamment pour l’éducation des enfants. Contrairement à ce qu’on lui conseille, elle essaie de ne pas trop intervenir dans leurs vies, de les laisser libres d’exprimer leur chagrin comme bon leur semble. Elle ne veut surtout pas reproduire l’éducation stricte et rigide qu’elle même a reçue. Et c’est grâce à ces petits riens que Nora Webster réapprend à vivre.

 Le roman de Colm Toibin est le récit du quotidien d’une veuve, une femme ordinaire sublimée par l’écriture délicate et lumineuse de l’auteur. Par petites touches, il nous dévoile les sentiments, les questionnements de Nora qui apprend, dans une Irlande tourmentée, à ne plus simplement être « la femme de… ».

Merci aux éditions Robert Laffont pour cette très belle lecture.

Pique-nique à Hanging Rock de Joan Lindsay

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« Les élèves du pensionnat de jeunes filles de Mrs Appleyard s’étaient levées à six heures et depuis lors n’avaient cessé d’inspecter le ciel limpide et lumineux. Elles voltigeaient maintenant dans leurs mousselines de dimanche, tel un essaim de papillons en délire. Non seulement c’était un samedi et le jour tant attendu du pique-nique annuel, mais c’était également le jour de la Saint Valentin (…). » Les jeunes filles, de ce pensionnat australien, s’égaient en attendant le départ du pique-nique qui les mènera à Hanging Rock. Elles reçoivent et échangent des cartes follement romantiques pour célébrer la Saint Valentin. L’heure du départ sonne enfin et les jeunes filles partent dans une voiture tirée par des chevaux. Après le repas, les pensionnaires et leurs deux enseignantes s’amusent, s’assoupissent dans la plaine en bas du massif volcanique de Hanging Rock. Quatre d’entre elles, parmi les plus âgées et les plus admirées, décident d’aller voir de  plus près l’étonnant et impressionnant massif. Après plusieurs heures, une seule de ces jeunes filles revient auprès des autres. Elle arrive en courant et en hurlant. Elle est absolument incapable de dire ce qui s’est passé et surtout où se trouvent les trois autres. On découvre alors qu’une des deux enseignantes a également disparu. Des recherches vont rapidement être lancées dans Hanging Rock et ses environs.

Ce roman a été écrit en 1967 à partir d’un fait divers réel et il remporta un vif succès en Australie au point d’être adapté en 1975 par Peter Weir (l’adaptation est d’ailleurs très réussie). Pas étonnant que ce roman de Joan Lindsay ait connu tant de réussite car il s’agit d’un véritable bijou. L’ambiance du livre est envoûtante, fascinante. Cela tient à l’histoire elle-même. Ces jeunes filles fraîches, joyeuses nous semblent trop prometteuses, trop pleine de vie pour disparaître brutalement. Aucune trace n’est retrouvée, le mystère est total. Elles deviennent le symbole de la fin d’une époque. L’histoire se déroule le 14 février 1900, la pension de Mrs Appleyard est sur le modèle victorien, les jeunes filles portent des corsets malgré la chaleur du bush australien. Les trois jeunes filles semblent s’être échappées des carcans, des corsets et règles trop strictes de Mrs Appleyard qui les privaient de liberté.

C’est d’ailleurs plutôt son impact que la disparition en elle-même qui intéresse Joan Lindsay. La disparition des jeunes filles intervient très tôt dans le livre et c’est l’écho de cet évènement sur les survivants, l’entourage des filles qui va occuper le reste du roman. L’auteur, qui s’adresse régulièrement à ses lecteurs, parle d’un motif commencé avec le pique-nique et qui peu à peu s’étend. L’impossibilité du deuil, la culpabilité, l’énigme pèsent sur tous ceux qui connurent les filles ou les croisèrent à un moment. L’ombre du rocher d’Hanging Rock, du monolithe qui attiraient tant les trois jeunes filles, plane sur les vies et les assombrit en l’absence de réponses. Ces disparitions vont précipiter, accélérer les destinées des autres personnages. C’est le cas notamment pour Mrs Appleyard, symbole de l’ancien monde qui se délite et s’effondre.

Le roman de Joan Lindsay fascine également grâce à une écriture élégiaque, poétique et très cinématographique. Les descriptions de la nature, du bush sont particulièrement marquantes. « Enfin, le soleil disparut derrière le parterre de dahlias flamboyantes ; les hortensias luisaient comme des saphirs dans le crépuscule ; les statues de l’escalier brandissaient leurs torches pâles vers la nuit chaude et bleue. Ainsi s’acheva cette lugubre seconde journée. » Toujours plane sur les descriptions de la nature luxuriante, un malaise indicible, une forte mélancolie. Et malgré cela, malgré le drame, l’auteur réussit à distiller de l’ironie dans son texte.

« Pique-nique à Hanging Rock » fût un véritable coup de cœur, c’est un roman à l’atmosphère ensorcelante, captivante que vous ne voudrez plus lâcher et qui vous hantera longtemps après l’avoir refermé.

Plus haut que la mer de Francesca Melandri

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« Elle (l’île) se dressait au-dessus de la mer dans une succession sinueuse de petites baies. Certaines étaient des plages de sable blanc, là le bleu intense de la mer devenait turquoise. D’autres étaient parsemées de rochers rouges aux formes bizarres et dont la masse immergée restait parfaitement visible sous l’eau cristalline. Dans une crique abritée, un petit môle s’avançait devant un groupe de maisons basses aux teintes joyeuses : vert pâle, bleu ciel, rose. Au milieu poussaient des agaves, des bougainvillées, des figuiers. Rien ne faisait penser à une prison. » En 1979, lorsque Luisa rend visite à son mari sur cette île-prison, elle voit la mer pour la première fois. Son mari est incarcéré pour meurtre depuis de nombreuses années mais il a été transféré dans ce lieu hautement surveillé après avoir tué un gardien. Sur le bateau, Paolo la regarde s’émerveiller. Lui vient voir son fils en prison pour actes terroristes. Sur la berge, Pierfrancesco Nitti, gardien pénitencier, les attend pour les conduire à la prison. Durant toute la journée, le mistral se lève empêchant tout retour sur la terre-ferme. Luisa, Paolo et Pierfrancesco devront cohabiter jusqu’au lendemain.

Les années de plomb et l’assassinat d’Aldo Moro en 1978 hantent toujours l’Italie et sont la toile de fond de ce très beau roman de Francesca Melandri. Luisa, Paolo et Pierfrancesco sont liés par un point commun : leur confrontation à la violence la plus brutale. L’auteur donne la parole à ceux que l’on entend jamais : les parents des meurtriers, ceux qui sont aussi brisés que les parents des victimes et qui sont entachés par le crime de leurs proches. Et c’est l’excellente idée du roman que de montrer le poids infini de la culpabilité et de l’incompréhension. Luisa et Paolo sont finalement autant enfermés que leurs mari et fils, ils s’empêchent de vivre, d’avancer. Pierfrancesco est lui-même incarcéré avec les détenus auxquels il finit par ressembler. La violence le gagne chaque jour un peu plus.

Et malgré ce climat sombre, lourd, « Plus haut que la mer » est un livre lumineux. L’humain est au centre du roman. Ce huis-clos imposé va forcer les trois personnages à se livrer, à partager, leur souffrance. Et c’est avec beaucoup de subtilité, de nuances que Francesca Melandri les amènent à retrouver de l’espoir, à comprendre qu’ils ne sont pas seuls enfermés dans leur douleur. Un réconfort est enfin possible pour eux.

« Plus haut que la mer » ou comment une tempête peut alléger le fardeau de la culpabilité et apporter un peu de tendresse à des personnes qui en sont privées depuis trop longtemps. Francesca Melandri décrit ses vies broyées avec simplicité, empathie et douceur.

Merci aux éditions Folio pour cette découverte.