Bilan livresque et cinéma d’octobre

En faisant le bilan de mes lectures du mois d’octobre, je me rends compte qu’il a été placé sous les signes des autrices françaises et étrangères avec des univers très variés :

– « La dernière des Wilberforce » m’a permis de retrouver Julia Kerninon dont j’apprécie le travail depuis longtemps et qui cette fois nous offre un thriller psychologique plutôt réussi sur une presqu’île ;

– « Les grues volent vers le sud » fut une merveille découverte où Lisa Ridzén aborde avec délicatesse et tendresse la fin de vie d’un homme qui ne veut pas être séparé de son chien ;

– « Le voyage à Paimpol » nous raconte la fugue d’une femme mariée qui étouffe entre son travail à l’usine et ses tâches domestiques, l’écriture vive et juste de Dorothée Letessier m’a totalement embarquée ;

– « West » est le deuxième roman de Carys Davies que je lis et qui confirme mon envie de tout lire de cette autrice ;

– « Je » de Lilia Hassaine est une réécriture de « Jane Eyre » qui ne m’a pas complétement convaincue.

Côté cinéma, j’ai vu 11 films dont voici mes préférés :

Henry Marre a dilapidé l’argent de sa femme et il essaie désespérément de se placer dans l’administration du gouvernement de Vichy. Il ne ménage pas sa peine en participant à des soirées, en forçant les portes des ministères en zone libre et en laissant son livre « Notre salut » un peu partout. Cela finit par payer puisqu’il est embauché au Commissariat à la lutte contre le chômage et il prend la direction de l’antenne de Limoges. Le voilà installé derrière un beau bureau où il pourra mettre en œuvre ses idées sur la rationalisation du travail. Pendant ce temps, sa femme Paulette est restée à Paris avec leurs trois enfants en attendant de pouvoir rejoindre son mari et retrouver une vie plus confortable.

Il y a tant à dire sur le film remarquable d’Emmanuel Marre qui m’a hantée durant plusieurs jours après la séance de cinéma. « Notre salut » est un film historique mais la reconstitution des années 1940-44 n’est jamais appuyée. Bien au contraire, Emmanuel Marre fait le choix de la modernité pour souligner l’actualité de ce qu’il nous montre. La réalisation en caméra embarquée, la musique (Pop Corn, Alphaville, « Life is life » qui accompagne des images glaçantes), le langage du management (les propos sur les chômeurs sont toujours les mêmes) et les dialogues improvisés contribuent à l’effacement des codes du film historique. Il y a aussi des idées brillantes de mise en scène comme celle des coups de projecteur sur les personnages comme s’ils étaient pris dans les phares d’une voiture, aveuglés totalement. Henri Marre est de ceux que ne voient pas ou ne veulent pas voir. L’arrière-grand-père du réalisateur était un pétainiste convaincu, un arriviste sans envergure, un fonctionnaire obéissant et veule. L’homme verra la débâcle de Pétain ainsi que celle de son couple. L’histoire de Paulette et Henri est illustrée par les belles et littéraires lettres qu’ils échangent. Bien entendu, il faut également souligner la fascinante performance de Swann Arlaud qui incarne parfaitement cet homme sans charisme. Et il ne faut pas oublier la remarquable Sandrine Blancke dans le rôle de Paulette. « Notre salut » est un film admirable, sûrement l’un des meilleurs de l’année 2026.

 

Christophe, 11 ans, penche dangereusement. Il n’y peut rien mais tout le monde pense qu’il fait l’andouille. Sur les photos de classe, il sort systématiquement du cadre. Il se fait disputer à l’école comme à la maison où ses parents agriculteurs ont d’autres soucis à gérer. Le problème devenant récurrent et dramatique, Christophe passe enfin des radios et sa scoliose est enfin visible pour tous. Le traitement ne vas pas beaucoup plaire au jeune garçon puisqu’il va devoir porter un corset jour et nuit.

Ce dessin-animé est une pure merveille visuelle puisque les dessins sont réalisés à l’aquarelle. Le film aborde plusieurs sujets graves. Il y a celui de l’adolescence et des premiers émois amoureux en plein cœur de la Beauce. Dans les années 80, la campagne propose peu d’occupations aux jeunes gens qui vivotent entre l’arrêt de bus et la piscine. L’adolescence de Christophe se complique avec le port du corset qui le stigmatise. Mais l’imagination peut améliorer le quotidien et lorsqu’il est en colère, Christophe imagine que le monde chavire à l’instar de sa colonne vertébrale. Ces scènes sont particulièrement réjouissantes surtout quand le héros veut venger son père. Car « Le corset » évoque aussi la situation des agriculteurs à qui qu’il a été conseillé de passer à l’agriculture intensive des céréales. Ce qui ici sera une catastrophe. Enfin, il y a la musique qui permet de s’évader : Christophe apprend à jouer de l’orgue à l’église et son père écoute avec émotion « Comme un ouragan » de Stéphanie de Monaco. Toute une époque ! Infiniment poétique, plein de tendresse pour ses personnages, « Le corset » est un régal.

 

Une classe de terminale part en voyage scolaire à Naples et Pompéi. Leur professeur de latin, Mme Mercier, les accompagne. Entre découverte de la ville, visite de la Villa des Mystères, les escapades nocturnes, le voyage est mouvementé : les adolescents se charrient, se rapprochent et s’interrogent sur leur avenir. James et Toni sont inséparables, le premier est le beau gosse de la classe à qui personne ne peut résister alors que le second est tourmenté et turbulent. Il a également un penchant pour son meilleur ami. Un troisième personnage va peu à peu s’infiltrer dans ce duo. Suzanne est une jeune femme intelligente, sensible et taciturne qui peine à nouer des amitiés.

Dans « La gravida », Marine Altan filme merveilleusement bien ce moment de bascule entre l’adolescence et l’âge adulte. Sous le soleil de Naples, c’est un tourbillon d’émotions, de désir qui emportent nos adolescents. Dans notre trio de héros, Toni est sans aucun doute le plus touchant. Sous ses airs nonchalants, il est en quête de ses origines car sa grand-mère, morte avant sa naissance, est originaire de Naples. Des photos de la villa, où elle était bonne, accompagnent le jeune homme dans son voyage. On devine rapidement que sa situation familiale est instable et douloureuse. De toute la classe, Toni est le seul a ne pas savoir ce qu’il fera après le bac. Tous les jeunes acteurs du film sont d’une grande justesse, tout comme leur professeur qui oscille entre enthousiasme et profonde lassitude. La belle escapade aura malheureusement des airs de tragédie antique et on quitte cette classe de terminale le cœur serré.

Et sinon :

  • « Les roches rouges » de Bruno Dumont : Geo, 5 ans, et ses copains passent leurs journées à crapahuter sur les roches rouges de leur coin de méditerranée, à plonger du haut des falaises et parfois à piquer dans les voitures ouvertes des touristes. Ce jeune garçon énergique va bientôt tomber sous le charme d’Eve qui appartient à une autre bande venue des quartiers huppés. Au milieu de ces paysages sublimes, inondés de lumière, Bruno Dumont rejoue « Roméo et Juliette » en miniature. Le naturel, la grâce des enfants sont sidérants avec en tête Kaylon Lancel qui est éblouissant. Les adultes sont quasiment absents comme si les enfants étaient seuls au monde et le réinventaient.

 

  • « Raison et sentiments » de Georgia Oakley : Difficile de rivaliser avec l’adaptation d’Ang Lee mais le film de Georgia Oakley a beaucoup d’atouts: sa mise en scène élégante, l’importance de la nature, une ambiance mélancolique et un casting de qualité. Daisy Edgar-Jones (Elinor) et George McKay (Edward Ferrars) forment un couple parfait, pudique et sensible. Herbert Nordrum est également à la hauteur en colonel Brandon. Malheureusement le couple Marianne/ Willoughy est inconsistant et leur passion est peu crédible (Frank Dilane n’a que peu de scènes pour faire exister son personnage). Cette adaptation n’en reste pas moins très plaisante à regarder.

 

  • « Butterfly jam » de Kantemir Balagov : New Jersey, Pyteh, 16 ans, vit seul avec son père Azik issu de la diaspora Tcherkesse. Le premier est un prometteur champion de lutte, le second est chef dans le restaurant de sa sœur. Pour Pyteh, son père manque d’ambition. « Butterfly jam » est un récit d’apprentissage entre profonde tendresse et violence brutale. Les héros évoluent dans une ambiance de masculinité exacerbé que Pyteh voudrait déconstruire. Le réalisateur introduit des scènes fantaisistes (le Pélican ou la présence de Monica Bellucci) qui illuminent la noirceur de l’intrigue. Barry Keoghan est encore une fois d’une rare intensité.

 

  • « Rose » de Markus Schleinzer : Un soldat prussien revient de la guerre de Trente ans et récupère la ferme abandonnée qu’il a reçu en héritage. Il fait prospérer son exploitation, se marie, devient père. Une réussite trop éclatante qui attise les jalousies. On le pense imposteur mais la vérité sera encore plus terrible car le soldat est en réalité une femme. Inspiré de faits réels, le film magnifie le talent de Sandra Hüller qui livre ici une performance impressionnante. Le personnage de Rose est extrêmement touchant, elle explique, dans un monologue devant le juge, que porter des pantalons signifiait qu’elle était libre.

 

  • « Irish travellers » d’Alexander Murphy : Dans un mobile home en bord de route du comté de Tipperary vit la famille O’Reilly. Ils sont dix dans cet espace étroit et rongé par la rouille. Le père, Patrick, est descendant de travellers, des nomades aujourd’hui sédentarisés. Le réalisateur les suit au fil des saisons. Les difficultés matérielles sont importantes ; le père, dépressif, est fragile et il a régulièrement à faire avec la justice. Malgré cela, la famille est incroyablement unie, les enfants s’épanouissent dans la nature alentour et avec leurs animaux (des lévriers et des chevaux). La famille O’Reilly est attachante, bouleversante et on espère qu’ils pourront longtemps continuer à vivre comme ils le souhaitent.

 

  • « Shaun le mouton : la bêêête d’Halloween » de Steve Cox et Matthew Walker : le mouton le plus drôle et le plus futé des studios Aardman est de retour pour notre plus grand plaisir ! Cette fois, l’intrigue nous plonge dans l’ambiance d’Halloween avec un terrifiant Big Foot. Comme toujours, les rebondissements s’enchainent, les clins d’œil aux cinéphiles aussi, de quoi satisfaire les grands comme les petits !

 

  • « The social reckoning » d’Aaron Sorkin : Seize ans après « The social network », Aaron Sorkin revient sur le sujet de Facebook et de Mark Zuckerberg. Il s’inspire d’une série d’articles publiés par le Wall Street Journal en 2021. La lanceuse d’alerte Frances Haugen a détaillé la manière dont les algorithmes entrainaient la radicalisation des utilisateurs. Le film est un dossier enquête comme les américains savent si bien les faire : rythmé, aux dialogues ciselés et au casting impeccable (Jeremy Strong est un glaçant Zuckerberg). « The social reckoning » est efficace et inquiétant quant au pouvoir des réseaux sociaux à façonner nos esprits et nos convictions.

 

  • « L’espèce explosive » de Sarah Arnold : Felda, un gendarme corse, est muté dans les Ardennes. Dépressif, il peine à s’intégrer jusqu’à ce qu’un conflit entre agriculteurs et chasseurs dégénèrent. Ce premier film est totalement décalé, frappadingue et est un petit cousin du « P’tit Quinquin » de Bruno Dumont. Les dialogues sont savoureux, piquants, les situations improbables et extravagantes. Les casting, seconds rôles compris, est particulièrement réussi.

 

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