Les empreintes du diable de John Burnside

A Coldaven, en Ecosse, court une légende sur des traces de pas étranges laissées dans la neige épaisse. « Ils ne sauraient jamais jusqu’où cette ribambelle de nettes empreintes noires se poursuivait mais ils seraient tous fixés, ou tous d’accord plus tard, une fois la neige fondue, quand il n’y aurait plus aucune preuve du contraire, sur la nature de la bête qui les avait laissées. Ces empreintes-là n’étaient pas humaines, disaient-ils, et ce n’étaient les traces d’aucun animal, terrestre ou marin, qui ait jamais été vu dans ces parages. Pointues, fourchues, noires, c’étaient les empreintes d’un être agile aux mouvements rapides (…) qui avait traversé leur mince bourgade de bord de mer comme pour fuir, ou poursuivre, quelque terrible résolution surnaturelle. » Cette croyance en la venue du diable est profondément ancrée chez les habitants de Coldhaven. Un fait divers terrifiant en découle : une jeune femme nommée Moira met le feu à la voiture dans laquelle elle se trouve avec ses deux fils. Elle était persuadée que son mari violent était le diable et elle cherchait à lui échapper. Une chose étrange cependant est qu’elle a laissé sa fille aînée, Hazel, en vie. Cet événement va ébranler le narrateur, Michael Gardiner. Jeune homme, il a été le petit ami de Moira. Pourquoi celle-ci n’a pas tué Hazel ? Est-ce parce qu’elle n’est pas la fille du mari violent ? Toutes ces questions tournent dans la tête de Michael qui devient vite obsédé par l’idée de protéger Hazel. Cette rencontre permettra à Michael de régler ses comptes avec le passé.

L’atmosphère du livre de John Burnside est lourde, pesante. Michael se laisse totalement submerger par le poids de ses souvenirs. Ses parents et lui n’ont guère été heureux à Coldhaven. Les villageois détestent les étrangers et les Gardiner deviennent rapidement des souffre-douleur. Les parents, comme l’enfant, tâchent de faire front, de garder la tête haute face à la mesquinerie de leurs voisins. Michael apprend à se défendre, mais sa bravoure le conduira au drame. Le souvenir de Moira réveille tous les fantômes de Michael. Il est hanté par ses démons, comme Coldhaven l’est par les traces de pas laissées dans la neige. Ce village semble perdu au bout de la terre, coupé du reste du monde. Les superstitions envahissent l’endroit. Le livre est le chemin parcouru par Michael pour se retrouver, pour enfin savoir qui il est.

C’est avec une écriture envoûtante et poétique que John Burnside nous raconte l’histoire de Michael Gardiner. La nature est très présente, magnifiquement décrite et toujours apaisante pour le narrateur. L’ambiance sombre, habitée par les fantômes de Michael est extrêmement bien rendue. Je dois à Cryssilda la découverte de ce grand auteur écossais qui a reçu le prix Virgin/Lire pour son dernier romain « Scintillation ». Je la remercie pour cette belle découverte.

 

Le club du suicide de Robert Louis Stevenson

« Le club du suicide » comporte trois nouvelles de Robert Louis Stevenson. La première s’intitule « Le jeune homme aux tartelettes à la crème ». Le prince de Bohême Florizel est en voyage à Londres et s’ennuie quelque peu. Pour chasser son humeur mélancolique, il décide d’organiser une expédition nocturne avec le fidèle colonel Geraldine. Durant cette escapade, les deux hommes rencontrent un jeune homme proposant des tartes à la crème aux passants. Ils sympathisent et le jeune homme explique qu’il est ruiné, une seule issue lui reste : le suicide. « Je serais incapable de m’appuyer un pistolet sur la tempe et de presser la détente ; il y a quelque chose de plus fort que moi qui m’en empêche ; et bien que j’aie la vie en horreur, je n’ai pas en moi le courage physique nécessaire pour affronter la mort et en finir. C’est pour des gens comme moi, et pour ceux qui sont au bout du rouleau mais qui ont peur du scandale posthume, que le Club du Suicide a été fondé. » Intrigués, Florizel et Geraldine suivent le jeune homme. Ils découvriront vite l’horreur de ce club où chacun peut devenir victime ou assassin.

La deuxième nouvelle, « Le docteur et la malle de Saragota », se situe à Paris. Un jeune américain naïf pense avoir un rendez-vous galant avec une mystérieuse et séduisante inconnue. Celle-ci lui posera un lapin. Le jeune homme, dépité, rentrera à son hôtel et découvrira un cadavre dans son lit.

La dernière nouvelle, « Aventure en fiacre », s’ouvre sur des hommes enlevés dans un fiacre et menés à la soirée d’un dénommé Mr Morris. Ce mystérieux personnage sélectionne des hommes solides et fiables pour une mission très particulière.

Les trois histoires sont liées entre elles et sont les différents épisodes de la traque du président du club du suicide par le prince Florizel. Stevenson nous conte là un véritable feuilleton d’aventures avec rebondissements et situations rocambolesques. Il se sert d’archétypes pour ses personnages principaux : le président du club du suicide est le mal incarné et il s’oppose au très respectable et honorable prince Florizel. Ce dernier est accompagné d’un fidèle serviteur, prêt à tout sacrifier pour son prince : le colonel Geraldine. Bien entendu cette poursuite s’achèvera selon le code de l’honneur. Stevenson semble avoir pris beaucoup de plaisir à nous lancer à la suite du fantasque prince Florizel.

L’idée de départ m’a semblé très originale, elle est également très sombre, très pessimiste. Les deux nouvelles suivantes sont résolument tournées vers l’aventure et non dénuées d’humour. Un petit feuilleton bien rythmé et fort agréable.

Op Oloop de Juan Filloy

 

Optimus Oloop, dit « Op Oloop », est un statisticien finlandais qui vit dans le Buenos Aires des années 30. « Pourfendeur infatigable de la spontanéité, Op Oloop était la méthode incarnée, la méthode faite verbe, celle qui canalise en profondeur les espoirs, les sensations et les désirs pour éviter les sursauts de l’esprit et les frémissements de la chair. » « Fils unique de la méthode et de la persévérance, Op Oloop était une mécanique humaine des plus parfaites, la création humaine la plus insigne qu’ait connue Buenos Aires en matière d’autodiscipline. » Op Oloop est un psychorigide forcené. Sa vie est réglée comme du papier à musique, chacune de ses activités est planifiée et chronométrée. Cette « méthode » qu’il s’impose doit à son sens lui permettre de « sortir de l’insignifiance pour atteindre la grandeur ». Pourtant… « Et pourtant, je sens qu’un souffle de rébellion, hier timide, aujourd’hui implacable, cherche à s’immiscer dans mes pensées surpeuplées… et stériles. Car à trop vouloir devenir “ quelqu’un qui compte ” dans ce monde, je me suis castré moi-même. Je n’ai réussi à devenir qu’une boule d’angoisse, au sens pathologique du terme […] ». En effet, pendant les dix-neuf heures de cette journée d’Op Oloop, la mécanique bien huilée va se gripper.

Op Oloop ne serait qu’un personnage bouffon et pathétique s’il ne révélait ses failles au fil des pages. On apprend qu’il a quitté sa Finlande natale en 1919 après l’échec de la révolution bolchevique à laquelle il a pris part. Cet idéaliste contrarié qui croyait dominer sa vie par la force de l’habitude et de la routine prend peu à peu conscience de ses manques au cours de cette journée funeste. Mais c’est son amour pour Franziska, l’amour surtout, instinctif et qui « refuse de se laisser compter, coordonner, uniformiser, automatiser », qui finira de détraquer l’ « esprit géométrique » d’Op Oloop.

Le ton du livre se fait tantôt comique, tantôt sérieux, tantôt trivial, tantôt érudit. Un bien étrange livre qui fait souvent référence à la philosophie, la psychologie, et qui comporte des passages de pur lyrisme. Un livre composite donc, parfois complexe, indéniablement original, écrit par un auteur aimant jouer avec les mots. Juan Filloy (1894-2000), écrivain argentin méconnu, admiré par Borges, a été qualifié par certains critiques de « pré-oulipien ». Amateur de palindromes, il en a publié plusieurs milliers. Auteur de poésie, de pièces de théâtre, de nouvelles et de vingt-sept romans qui ont tous la particularité de n’avoir que des titres de sept lettres, il n’a jamais été traduit en français. Gageons que cet « Op Oloop » n’est que le début de la découverte chez nous de l’œuvre de cet ovni dans le monde des lettres.

Lu dans le cadre de Masse Critique de Babelio.

Op Oloop par Juan Filloy

Op Oloop

Juan Filloy

 

Critiques et infos sur Babelio.com

 

Muse de Joseph O'Connor

muse

C’est à Londres en 1952 que nous faisons la connaissance de Molly Allgood, une actrice de 65 ans dont le nom de scène était Maire O’Neill. Sa gloire s’est ternie, Molly vit dans un garni miteux de Brickfields Terrace. Elle n’a plus d’argent, plus de famille à proximité, la solitude et l’alcool la rongent. Surtout la solitude : « Partager sa chambre avec quelqu’un. Deux ou trois mots, le soir. Quelqu’un qui puisse te faire un thé quand tu es malade. Ces temps-ci tu te surprends à te plaindre aux murs, aux piles de livres de poche défraîchis aux aguets sur le plancher, à la lampe à l’abat-jour déchiré en équilibre précaire, aux patères nues du portemanteau. Les pensées nocturnes sont les pires. Tu ne peux parler à la nuit. Elle pourrait se mettre à répondre. » Mais en ce 27 octobre 1952, Molly reprend vie, elle va participer à l’enregistrement d’une pièce de théâtre pour la radio. Son talent n’a pas été oublié par tout le monde. En se préparant pour cet évènement, les souvenirs remontent, envahissent le présent. Molly fut une comédienne prometteuse à l’âge de 19 ans, elle était la tête d’affiche du célèbre Théâtre de l’Abbaye à Dublin tenu par W.B. Yeats et Lady Augusta. Cette notoriété, elle la doit à un homme  : le grand dramaturge John Millington Synge. Elle fut sa muse sur scène et à la ville.

Joseph O’Connor ressuscite dans « Muse » ce couple maudit du théâtre irlandais du début du siècle. Leur histoire d’amour était vouée à l’échec dès le départ. Tout opppose Molly et Synge : l’âge, la religion, le niveau social. Epouser Molly serait une terrible mésalliance, un déshonneur pour la famille de Synge. D’ailleurs le mariage n’aura jamais lieu. On sent le poids des traditions, de l’argent de la famille Synge qui pèse sur les épaules de l’auteur qui se croyait si libre. Malgré le succès, le théâtre est très mal vu par la haute société dublinoise. Le métier d’actrice n’est pas plus considéré que celui de prostituée. La maladie les éloigne également et le cancer de l’auteur conclue la romance de manière brutale.

Molly profitera encore quelques années de son succès au Théâtre de l’Abbaye. Puis comme une étoile filante, sa gloire déclinera. L’alcool, l’amertune de cette histoire d’amour avortée termineront de plonger Molly  dans la déchéance. Joseph O’Coonor alterne, tout au long du roman, le récit de son héroïne en 1952 et les souvenirs de son pygmalion tant aimé. La décrépitude et la solitude de l’ancienne actrice n’en sont que plus poignantes comparées à sa splendeur passée.

Le personnage tragique de Molly Allgood est le coeur du récit de Joseph O’Connor et il la rend terriblement touchante. Le roman est tour à tour mélancolique lorsque l’action se déroule en 1952 et lumineux lorsque Molly évoque son amour pour Synge. Sous la plume de Joseph O’Connor, le destin de Molly Allgood devient bouleversant.

Un grand merci à Denis et aux éditions Phébus pour ce beau livre.

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Molly Allgood en 1907.

Désir de mort de Joseph Sheridan Le Fanu

« Dieu merci, j’ai passé mon enfance dans un endroit tranquille, loin du tumulte effrayant du monde. Dans le paysage, pas de rôdeurs ; peu de capital ; aucune entreprise ; les bonnes gens, assoupis ! Les changements catastrophiques qui, ailleurs, apportent un impitoyable lot d’oubli sont ici impensables. Je regarde un paysage aussi immuable que le ciel lui-même. L’été arrive, puis disparaît ; l’automne fait tomber les feuilles, l’hiver voit venir la neige. Toutes choses demeurent ici telles que mes yeux arrondis de petite fille les ont contemplées, avec un naïf et délicieux étonnement, quand le monde s’est pour la première fois offert à eux. Les arbres, la tour, l’échalier, les pierres tombales mêmes sont mes premiers amis. Je tends les bras vers les montagnes comme si je pouvais les serrer contre mon coeur. Et, dans la trouée entre les vieux arbres, le grand estuaire s’étend vers le nord, de plus en plus large, pour se perdre à l’horizon de la haute mer. »

C’est à l’automne de sa vie qu’Ethel Ware, l’héroïne du roman de Sheridan Le Fanu, décide de jeter un oeil sur son passé tourmenté. Son enfance se déroule dans le superbe paysage gallois de la propriété familiale appelée Malory. Les journées s’y écoulent paisiblement, au milieu du paysage tant aimé par Ethel. Les parents sont très souvent absents, préférant le tumulte de la vie mondaine à l’isolement de la campagne. Ethel partage la propriété avec sa soeur Nelly, leur gouvernante Laura Grey, la vieille intendante Rebecca et un jeune jésuite, Mr Carmel, locataire d’une aile de Malory. Le calme, la tranquillité ne vont malheureusement pas durer et le ciel d’Ethel va terriblement s’assombrir. Ses malheurs débutent avec la mort de sa jeune soeur suite à un refroidissement. Le destin semble ensuite s’acharner sur la pauvre Ethel.

Joseph Sheridan le Fanu est un grand spécialiste du roman gothique et il sait utiliser tous les ingrédients nécessaires à sa composition. La jeune Ethel Ware voit son paisible destin totalement basculer. Elle doit seule faire face à la mort de ses proches et à la misère. Bien entendu, un ennemi terrifiant et séduisant se tient sans cesse dans l’ombre et met en place des plans machiavéliques pour nuire à l’innocente jeune femme. Le paysage gallois devient lui-même inquiétant ; le château de Malory est isolé, les éléments se déchaînent sous la forme d’une terrible tempête. Ajoutez à cela des moines étranges et suspicieux et vous obtiendrez une ambiance parfaite pour un roman gothique où chaque rencontre semble dangereuse. Le Fanu sait parfaitement distiller l’angoisse, le mystère. Le suspense augmente page après page pour piéger le lecteur. Sheridan Le Fanu est un excellent conteur qui sait nous mener par le bout du nez. De plus il y a dans « Désir de mort » une tonalité très sombre. Il se dégage du récit d’Ethel une très forte mélancolie. Sa vie s’est arrêtée avec les nombreux bouleversements décrits dans le roman. A 42 ans, lorsqu’elle commence ses mémoires, elle ne semble attendre que la mort. Le passé, la tristesse occupent seuls ses journées. On est loin des fins heureuses de Mary Elizabeth Braddon !

Sheridan Le Fanu est pour moi un auteur classique, vers lequel je me tourne avec plaisir lorsque l’envie me vient d’un roman gothique de qualité.

Merci à Denis des éditions Phébus. 

 

Crime et châtiment de Dostoïevski

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Rodion Romanovitch Raskolnikov est habillé de loques, il loue une chambre minuscule dans un des quartiers les plus malfamés de Saint Pétersbourg. Il est « (…) sombre, renfermé, hautain et fier, ces derniers temps (et peut-être bien avant), susceptible et hypocondriaque. (…) Parfois, du reste, il est tout sauf hypocondriaque, mais simplement froid et insensible jusqu’à être inhumain (…). » Cet être peu avenant est pourtant le héros d’un des plus grands chefs d’œuvre de la littérature russe : « Crime et châtiment ». Raskolnikov est une âme rongée par la pauvreté. Il a dû abandonner l’université faute de liquidités et depuis, il ressasse les idées les plus sombres. Une seule issue lui semble possible pour sortir de son marasme : assassiner une vieille usurière pour la voler et recommencer à vivre. Le crime, longuement préparé par le cerveau malade de Raskolnikov, est mis à exécution, mais ne se passe pas comme prévu. La sœur de l’usurière, Lizaveta, rentre plus tôt que prévu et meurt sous les coups de hache de Raskolnikov. Ce dernier s’en sort en apparence, mais son esprit, son âme ne vont plus cesser de le tourmenter.

« Crime et châtiment » raconte la longue rédemption de Raskolnikov, du crime vers le châtiment. Il ne tue pas la vieille usurière uniquement pour l’argent. C’est pour lui également une mise à l’épreuve : va-t-il franchir le pas ? Ce crime est très intellectualisé chez Raskolnikov. Il distingue les êtres supérieurs des êtres inférieurs, les premiers pouvant faire couler le sang des seconds si la nécessité les y oblige. Pourquoi un être comme Napoléon est-il admiré alors qu’il a fait couler autant de sang ? Parce que c’est un génie et Raskolnikov pense en être un également. L’ennui, c’est que notre jeune homme ne digère pas ses actes aussi bien qu’il l’avait pensé. Il ne peut se défaire de son crime, il est obsédé par lui. Ce qui est pour lui en contradiction avec son idée du génie, ce qui le dévore d’autant plus. Le chemin suivi par Raskolnikov lui apprendra à devenir tout simplement humain.

Cette résurrection de Lazare ne se fait pas seulement par la réflexion, mais surtout grâce aux gens qui l’entourent. Dostoïevski compose une fabuleuse galerie de personnages pour accompagner son héros vers la lumière. On ne peut tous les citer car ils sont nombreux, mais les plus importants sont Razoumikhine, la mère et la sœur de Raskolnikov, et surtout Sonia. Cette dernière vit également dans la misère la plus noire, devant se prostituer pour aider sa famille. Mais, son âme a su rester pure ; c’est sans conteste le plus beau personnage du roman. Humble, généreuse, douce, c’est la force de ses sentiments qui tirera notre Lazare de son tombeau psychologique. Ce sont tous ces personnages qui rendent Raskolnikov si touchant. Tant d’amour l’entoure, tant de fidélité que cet être-là ne peut pas être entièrement mauvais.

Tous ces personnages si parfaitement dessinés sont bien évidemment une des forces de « Crime et châtiment ». Mais il y a aussi l’écriture si puissamment évocatrice de Dostoïevski. André Markowicz, excellent traducteur, parle dans sa postface de la pesanteur qui nous écrase durant tout le roman. L’écriture de Dostoïevski rend parfaitement l’oppression qui accable Raskolnikov, le poids de la pauvreté puis du crime qu’il porte sur les épaules. Mais, toute la population des quartiers pauvres de Saint Pétersbourg semble totalement appesantie par la misère et l’alcool. Et ces gens parlent beaucoup, énormément même. « Crime et châtiment » est rempli de dialogues et de monologues fiévreux et exaltés. Ce qui nous donne notamment de splendides face-à-face entre Raskolnikov et le commissaire Porphiri Petrovich.

Les personnages et l’écriture de Dostoïevski sont habités, possédés par la soif de vivre. Malgré les épreuves, la pauvreté, rien ne semble plus important que de vivre. J’ai été bien entendu captivée par tous ces destins, par cette langue hypnotique. C’est tout simplement ce que j’appelle la Littérature, avec un grand « L ».

   

L'étrange disparition de Esme Lennox de Maggie O'Farrell

A Edimbourg, Iris possède un magasin de vêtements. Elle est une célibataire avec de multiples liaisons, a perdu son père étant enfant et vit une histoire compliquée avec Alex, le fils de son ex-beau-père. C’est alors qu’Iris reçoit un courrier d’un hôpital psychiatrique. Elle doit s’y rendre pour évoquer le cas de sa grand-tante Euphemia Lennox. Le problème c’est que la grand-mère d’Iris n’a pas de soeur. En tout cas c’est ce qu’elle a toujours dit à sa famille. Iris, relancée par l’hôpital, finit par s’y rendre afin d’éclaircir la situation. Il s’avère qu’Euphemia Lennox, dite Esme, est bien la soeur de la grand-mère d’Iris. Esme a passé 61 ans en hôpital psychiatrique et Iris ne comprend pas pourquoi sa grand-mère lui a caché son existence. Est-ce la honte d’avoir un membre de sa famille dans un asile ? Quelles histoires ont été cachées à Iris ?

J’ai découvert ce livre grâce à l’enthousiasme de Céline puis de Lou et j’ai été totalement conquise à mon tour. Le roman de Maggie O’Farrell nous fait entendre trois voix de femmes : celle d’Iris dont la vie est perturbée par l’arrivée de sa grand-tante, celle d’Esme qui sort enfin de l’hôpital et repense à sa vie et celle de Kitty, la soeur d’Esme atteinte par la maladie d’Alzheimer mais qui ressasse son passé. A travers leurs témoignages, on découvre petit à petit ce qu’a été la vie d’Esme. Les deux soeurs ont été élevées dans les années 30 en Inde. Esme vit assez librement, elle tente toujours de fuir les contraintes pour profiter du jardin ou de son petit frère. Jusqu’au drame, jusqu’à la mort du frère de la fièvre tiphoïde. La vie en Inde n’est alors plus possible. La famille rentre en Ecosse et le choc du retour est terrible. Il y a déjà la différence de température, de climat : « La première image qu’Esme eut de la terre que ses parents appelaient leur pays natal fut celle des plaines de la région de Tilbury, dont les contours vagues émergeaient d’une aube humide d’octobre. Kitty et elle guettaient sur le pont, scrutaient la brume. Elles s’attendaient  à des montagnes, des lochs, des glens, bref, à ce qu’elles avaient vu dans l’encyclopédie quand elles avaient cherché « Ecosse », et furent déçues par ces marais embrumés. » Mais s’il n’y avait que ça, Esme aurait pu s’adapter. C’est une société corsetée qui accueille les deux soeurs. Les femmes n’y ont qu’un seul rôle à jouer : épouse. Bien entendu cela ne convient absolument pas à Esme qui cherche l’indépendance. Elle ne veut pas se marier et veut poursuivre ses études. Esme ne rentre pas dans le moule, elle refuse de bien se tenir, d’obéir à sa famille. Même Kitty finit par se retourner contre elle, l’originalité de sa soeur lui fait honte et peut l’empêcher de trouver un bon parti. La brutalité des moeurs conduiront Esme au drame, à l’internement à l’âge de 16 ans. L’aveuglement de sa famille l’y fera rester durant des décennies. « L’étrange disparition de Esme Lennox » nous raconte cette vie gâchée, volée, réduite à néant par une société muselée par les bonnes manières. C’est également le récit d’un impossible retour à la vie, d’un impossible pardon.

Le roman de Maggie O’Farrell est de toute beauté. La construction du récit à travers les voix des trois femmes est extraordinaire. Le destin d’Esme est terriblement émouvant et sa douleur à s’insérer dans la société écossaise du début du XXème siècle est poignante. « L’étrange disparition de Esme Lennox » est une réussite totale, l’émotion affleure à chaque page tournée.  

Lu dans le cadre du mois écossais organisé par Cryssilda et Lou.

La magicienne de Robert Louis Stevenson

« La magicienne » est une nouvelle écrite par Robert Louis Stevenson à la fin de sa vie lorsqu’il vivait sur les îles Samoa. Lors d’une croisière, les invités devaient inventer une histoire à la façon du Decameron de Boccace et Stevenson écrivit « La magicienne ». La nouvelle fut donc rapidement rédigée, ce qui souligne le talent de Stevenson car l’histoire est excellente.

Le narrateur, Mr. Hatfield, est un jeune gentleman désargenté. Il est en France et a perdu tout son argent au jeu. Par désespoir, il décide de faire la manche. Il tombe alors sur une jeune femme, Miss Croft, qui semble prête à lui porter secours. Mais d’une bien étrange manière puisqu’elle lui propose rapidement de l’épouser.

Robert Louis Stevenson renverse totalement les rôles dans sa nouvelle. Le narrateur s’en rend d’ailleurs bien compte et c’est ainsi qu’il s’adresse à sa future épouse : « Mais vous en avez décidé autrement ; vous n’avez pas voulu demeurer inconnue et me voilà dans une drôle de posture, je n’aurais jamais cru pouvoir un jour m’abaisser à ce point ; vous êtes l’homme dans cette histoire, et moi la femme. Et que puis-je dire d’autre sinon Amen ! Vous avez ramassé un instrument Miss Croft ; que comptez-vous en faire ? Vous avez acheté un esclave ; j’espère que vous serez satisfaite de mes services. » Mr. Hatfield tombe sous le charme de Miss Croft, il est candide et romantique. La jeune femme est calculatrice et utilise le narrateur à des fins qui n’ont rien de sentimentales. Stevenson venge avec « La magicienne » toutes les femmes victoriennes ! Miss Croft sait utiliser les convenances de l’époque pour améliorer sa situation. L’ironie de l’histoire est qu’elle se marie pour se débarrasser du joug des hommes. Son cynisme est véritablement réjouissant, de telles héroïnes sont rares dans la littérature victorienne.

L’écriture de Stevenson est toujours aussi plaisante, les dialogues brillants. Cette magicienne est vraiment un petit bijou.

Lu dans le cadre du mois écossais organisé par Cryssilda et Lou.

44 Scotland Street de Alexander McCall Smith

Au 44 Scotland Street, nous faisons d’abord connaissance avec Pat, une jeune femme en 2ème année sabbatique (mon rêve…) et qui vient visiter un appartement en colocation. C’est là qu’elle rencontre Bruce, jeune homme séduisant, imbu de sa personne mais dont elle ne peut s’empêcher de tomber amoureuse. Dans l’immeuble, elle croise également Irene et son fils Bertie, enfant précoce obligé de parler italien, de jouer du saxophone alors qu’il rêve de rugby et de trains. Pat se lie d’amitié avec une autre locataire, Domenica, anthropologue et aventurière des tunnels sous-terrains d’Edimbourg. Beaucoup d’autres personnages croiseront le chemin de Pat : Matthew, propriétaire d’une galerie alors qu’il ne connaît rien à l’art, Big Lou, la barmaid dévoreuse de livres après le rachat d’une librairie, Angus Lordie l’excentrique amateur d’art aux dents en or.

Ce sont des tranches de vie de tous ces personnages et bien d’autres que nous conte Alexander McCall Smith. Inspiré par « Les chroniques de San Francisco » de Armistead Maupin, l’auteur écossais décide de faire un pendant édimbourgeois. il publie son récit sous la forme du roman feuilleton dans un quotidien, d’où un livre qui se découpe en courts chapitres.  

La vie au 44 Scotland Street est traitée avec beaucoup d’humour et de légèreté. Les personnages sont bien dessinés, bien caractérisés malgré leur nombre. Certaines scènes sont très réussies comme celle du bal organisé par le patron de Bruce dans un hôtel de luxe. Seulement six personnes sont présentes à ce bal, dont Bruce parti de chez lui en oubliant de mettre un slip sous son kilt ! (peut-être est-ce lui qui a posé pour le logo du mois écossais…) Une intrigue autour d’une oeuvre d’art (un Peploe ?) occupe un certain nombre de personnages et permet de se raccrocher à un fil narratif courant tout le long des chroniques.

Deux Samuel John Peploe, artiste écossais que j’ai découvert grâce à ce livre :

 

« 44 Scotland Street » est un livre plaisant mais dans lequel je me suis ennuyée par moments. Le papillonnage constant entre toutes les personnages même les plus secondaires, m’a un peu lassée. Je n’avais pas envie de les connaître tous (par exemple je me fichais pas mal de la famille du patron de Bruce) et aurais préféré que l’auteur se concentre sur les principaux. Vers le milieu du livre, j’ai été frustrée de passer 100 pages sans Pat à laquelle je m’étais bien attachée. Mais je n’oublie pas que ces courts chapitres étaient destinés à une publication quotidienne, ce qui devait éviter la lassitude.

« 44 Scotland Street » est un divertissement tout à fait sympathique malgré une trop grande galerie de personnages qui alourdit le rythme. Si je lis la suite, je me contenterai d’un ou deux chapitres par jour pour retrouver l’effet roman feuilleton. 

Lu dans le cadre du mois écossais organisé par Cryssilda et Lou.

 

Le nain noir de Walter Scott

Le moment tant attendu est arrivé, je vais vous parler de mon nain écossais ! Pascale, tu vas enfin faire la connaissance de Elshie !

Nous sommes au fin fond des Highlands, dans une province reculée. Hobbie Elliot, un fermier, et son ami Patrick Earnscliff se rencontrent dans la campagne, près d’un lieu nommé Mucklestane-Moor. Ce site est mystérieux et source de légende. On dit qu’une redoutable sorcière habitait les lieux et faisait avorter toutes les brebis et les vaches des fermiers. C’est sur cette lande sauvage que nos deux amis croisent un personnage étonnant : « Plus ils en approchaient, plus il leur paraissait décroître, autant que l’obscurité leur permettait de le distinguer. C’était un homme dont la taille n’excédait pas quatre pieds ; mais il était presque aussi large que haut, ou plutôt d’une forme sphérique qui ne pouvait être que le résultat d’une étrange difformité. » Il s’agit d’Elshie, connu dans le voisinage comme le nain noir. Près du site de Mucklestane-Moor, il se construit seul une maison où il vit retiré du monde et surtout loin des hommes. Ce comportement misanthrope inquiète les fermiers, Elshie est perçu comme maléfique et doté de pouvoirs néfastes. Mais il ne faut pas toujours se fier aux apparences.

« Le nain noir » est le premier Walter Scott que je lisais. Je m’attendais à un roman d’aventures et c’est exactement ce que j’ai trouvé. Le livre regorge de rebondissements et je ne me suis pas ennuyée auprès d’Elshie. Les personnages vivent dans un monde sauvage où les brigands sévissent et pillent les environs. C’est également un pays de croyances, de peurs incontrôlables pour expliquer les phénomènes étranges. La guerre sévit au loin et l’Ecosse se déchire entre les indépendantistes et les pro-anglais. L’ambiance est sombre, la lande inquiétante, les moeurs brutales.

Elshie est un personnage très intéressant. Sa solitude, son rejet des hommes est dû à des déceptions : « Qu’ont en commun ma voix aigre, ma figure hideuse, ma taille mal conformée, avec ceux qui se prétendent les chefs-d’oeuvre de la création ? Quand je rends service, ne le reçoit-on pas avec horreur et dégoût ? Pourquoi donc prendrai-je quelque intérêt à une race qui me regarde et qui m’a traité comme un monstre, un être proscrit ? «  Mais nous découvrirons que Elshie est plein de surprises et beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Il sera au coeur de toute l’intrigue et de son surprenant dénouement.

J’avais choisi ce court roman pour découvrir Walter Scott et j’ai été emballée par cette intrigue et par l’écriture très romanesque. L’atmosphère mystérieuse de la lande écossaise ne pouvait que me plaire. Et finalement mon nain bourru et misanthrope ne l’est pas tant que ça ! N’hésitez pas à faire sa connaissance !

Lu dans le cadre du mois écossais organisé par Cryssilda et Lou (et d’un challenge virtuel sur les nains dans la littérature…).