La reine des pommes de Chester Himes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jackson, employé des pompes funèbres, est un homme naïf, crédule même. La reine des pommes c’est lui. En témoigne la scène d’ouverture du roman de Chester Himes. Jackson pense pouvoir faire transformer ses billets de 10 dollars en billets de 100. L’arnaqueur empoche bien entendu toutes les économies du pauvre bougre. Jackson se fait ensuite arrêter par un flic, il lui faut donc encore de l’argent pour payer ce dernier. A Harlem, les flics sont toujours à vendre. Jackson va se mettre sacrément dans le pétrin en volant l’argent à son patron et en essayant de retrouver celui qui l’a arnaqué.

« La reine des pommes » est le premier roman policier de Chester Himes et il a été publié en 1958. Dès ce livre, l’écrivain impose son univers, sa patte. Il mélange la violence la plus brutale à l’humour de ses dialogues argotiques. L’intrigue est ici complexe, pleine de rebondissements. Jackson passe d’un arnaqueur à un autre, personne ne semble honnête à Harlem.

Le quartier est d’ailleurs au cœur de l’univers de Chester Himes. Il en est un personnage central. Ce quartier noir de New York est le lieu symbolique de la violence faite aux noirs et perpétuée par eux. C’est un lieu glauque où règnent la fatalité et le crime.  « Si on regarde vers l’est, du haut des tours de la cathédrale Riverside, perchée au milieu des bâtiments universitaires, sur la rive haute de la rivière Hudson, on voit tout en bas, dans la vallée, les vagues des toits gris, qui, comme celles de l’océan, faussent la perspective. Sous cette étendue mouvante, dans les eaux troubles des garnis crasseux, une dense population noire se convulse dans une frénésie de vivre, à l’image d’un banc grouillant de poissons carnassiers qui parfois, dans leur voracité aveugle, dévorent leurs propres entrailles. On plonge la main dans ce remous et on en retire un moignon. C’est Harlem. »

Chester Himes c’est aussi une galerie de personnages loufoques, improbables. « La reine des pommes » est le théâtre de la première apparition de Fossoyeur Jones et Ed Cercueil, flics à Harlem, qui deviendront des personnages récurrents. Ils sont inquiétants, patibulaires et désabusés. Et comme tout bon flic noir de Harlem, ils ont un principe : « (…) on tire d’abord et on interroge le cadavre ensuite. » En face d’eux, il y a le pauvre Jackson, gros nounours innocent, prêt à tout pour garder son Imabelle à la peau couleur de banane. Une fine embrouilleuse  cette Imabelle ! Heureusement Jackson n’affronte pas tous ses problèmes seul, il peut compter sur son frère Goldy. Ou devrais-je dire sœur Gabrielle puisqu’il passe son temps habillé en bonne-sœur pour faire la quête et soutirer des informations. Dans le quartier interlope d’Harlem, on ne peut se fier à personne et surtout pas à une bonne-sœur !

Un roman noir très réussi qui nous plonge dans une ambiance pittoresque et brutale. Ça castagne, ça flingue sans vergogne. Aucun temps mort dans les rues de Harlem. Fossoyeur Jones et Ed Cercueil ont encore du pain sur la planche…

Tirez sur le pianiste ! de David Goodis

« Il n’y avait pas de réverbère, aucune lumière dans cette rue étroite du quartier de Port Richmond, à Philadelphie. Une bise glaciale soufflait du Delaware tout proche, faisant fuir les chats errants vers les caves chauffées. La pluie de fin novembre cinglait par rafales les fenêtres obscurcies par la nuit, aveuglant l’homme qui venait de tomber. A genoux sur le bord de la chaussée, la respiration haletante, il crachait du sang et se demandait s’il n’avait pas une fracture du crâne. Fonçant à l’aveuglette, tête baissée, il s’était écrasé le front contre un poteau télégraphique (…). »

Cet homme fuyant dans la nuit se nomme Turley Lynn. Il est suivi par deux hommes en voiture et a trempé dans une affaire louche. Il cherche de l’aide et pense la trouver auprès de son frère Eddie, pianiste dans un bar, le Hut. Mais ce dernier ne veut surtout pas être impliqué dans les affaires de ses deux frères, il sait à quel point ils sont doués pour se fourrer dans le pétrin. Eddie ignore donc copieusement Turley quand celui-ci arrive au Hut. Mais il ne peut finalement s’empêcher de donner un petit coup de main à son frère. Il pousse des caisses devant les poursuivants afin de les ralentir et permettre à Turley de leur échapper. Un tout petit geste qui va pourtant bouleverser le cours de la vie d’Eddie.

David Goodis est un grand maître du roman noir. L’atmosphère sombre, désespérée est mise en place en quelques lignes. On comprend tout de suite que les personnages que l’on va croiser sont des losers, des hommes et des femmes blessés par la vie. La galerie de portraits est d’ailleurs éblouissante. David Goodis décrit ses personnages avec beaucoup d’acuité et de mansuétude pour leurs faiblesses. On rencontre dans « Tirez sur le pianiste » une patronne de bar jalouse et vieillissante, un ancien catcheur nommé l’Ours se croyant toujours aussi fort, Clarice la prostituée occasionnelle et Lena la serveuse généreuse qui n’a pas froid aux yeux. Et puis il y a Eddie, le personnage central du roman. On le découvre à son piano, il est décrit comme un pauvre bougre : « Sa veste et son pantalon étaient fripés, rapiécés. Ses vêtements paraissaient sans âge et trahissaient son indifférence pour les indications du calendrier et les impératifs de la mode. Il s’appelait Edward Webster Lynn et gagnait sa vie en jouant du piano au « Hut » six jours sur sept, de neuf heures du soir à deux heures du matin. Son salaire était de trente dollars ; pourboires compris il devait gagner trente-cinq à quarante dollars par semaine. Ça lui suffisait amplement. Il n’avait ni femme, ni voiture, pas de dettes, ni de charges. » Eddie est un Bartleby, tout lui semble indifférent et rien ne le touche. Il est retiré dans sa bulle, dans sa musique. Eddie est un mystère pour tous ceux qui le côtoient. Mais au fur et à mesure, le masque impassible se fendille et les drames de la vie d’Eddie se font jour. Comment Edward Webster Lynn, concertiste de renom, est devenu Eddie, pianiste dans un rade miteux ? C’est ce que David Goodis nous dévoile au fil du roman. Eddie a une destinée tragique, la poisse lui colle aux basques comme du goudron chaud. Rien à faire, il finit toujours par se faire embringuer par ses frères à qui la chance n’a jamais souri non plus. Des ratés, des paumés que rien ne sauvera jamais.

« Tirez sur le pianiste » est un chef-d’oeuvre du roman noir américain. Aucune lueur d’espoir chez David Goodis, tout est noir et désespéré. La fatalité implaccable s’abattra une nouvelle fois sur Edward Webster Lynn pour lequel j’ai éprouvé une immense sympathie. Après la lecture du roman de Goodis, je vous conseille l’excellente adaptation réalisée par François Truffaut.

Sur l'autre rive du Jourdain de Monte Schultz

 

Alvin Pendergast, jeune fermier de l’Illinois, assiste à un marathon de danse. Dans les gradins, il fait la connaissance d’un jeune type, Chester Burke. Celui-ci lui propose de l’emmener dans sa Packard, avec un travail à la clé, là-bas de l’autre côté du Missouri. Fasciné par la prestance de Chester, Alvin accepte. « Jamais Alvin n’avait vu des yeux aussi bleus que les siens. Chester se rasait chaque matin. Sentait l’eau de Cologne. Arborait des faux cols impeccables et des costumes chics. Donnait ses chaussures à cirer avant le petit déjeuner. Souriait à tous ceux qu’il croisait, n’avait jamais l’air d’avoir peur, pensa Alvin. Il  se dit qu’il pouvait en prendre de la graine. Après tout, comme modèle, il aurait pu trouver pire. »

Mal lui en a pris. Nous sommes à l’été 1929. Alvin est tuberculeux, et a fait un séjour traumatisant d’un an dans un sanatorium quelques années auparavant. Sentant renaître la maladie, il craint d’y être renvoyé. Il cherche également à fuir la vie de la ferme familiale pour laquelle il ne se sent pas fait. Mais il ne tardera pas à découvrir la véritable personnalité de Chester, gangster sans état d’âme et fou criminel. Les deux comparses croisent la route de Rascal, un nain très volubile, qui se joint à eux.

Les titres de chapitre – pour chacun le nom d’une localité : Farrington, Illinois ; Hadleyville, Missouri ; Harrisson, Kansas ; etc. – dessinent la carte de l’errance criminelle du trio. « Leur périple était devenu bien morbide et étrange depuis qu’ils avaient quitté Hadleyville, se disait Alvin dont le cœur recommençait à se serrer. Un lacis de détours, de marches arrière, de vieilles routes où ils étaient les seuls à s’aventurer. […] Chester avait passé son été à se fondre parmi ces gens et à prendre la vie ceux qui avaient eu le malheur de croiser son chemin, tel un ange des ténèbres au jour du Jugement dernier. Alvin savait que son âme avait été souillée par sa complicité et qu’aucune excuse aux familles des victimes ne le rachèterait. Accablé par tout ce qu’il avait vu depuis Hadleyville et convaincu que le coupable paierait un jour ou l’autre, il avait parcouru ces kilomètres en silence sans provoquer Chester. Pourquoi ? »

Rongé par la peur et la culpabilité, Alvin est dans le même temps effrayé à l’idée de retourner à son ancienne vie. Il faudra la détermination de Rascal et l’aide des saltimbanques d’un cirque pour se défaire de l’emprise de Chester. La fin du roman se teinte alors de fantasmagorie. On pourrait d’ailleurs reprocher au roman de ne pas entrer de plain-pied dans la noirceur et le tragique. Autre réserve : on ne comprend jamais vraiment l’ascendant de Chester sur ses deux compagnons, la faute sans doute à une psychologie succincte des personnages. Cependant le livre reste d’une lecture agréable, en particulier par son évocation du Midwest des années 20. Même s’il m’a un peu laissé sur ma faim, ce roman m’a suffisamment intéressé pour que j’aie envie de découvrir la suite de la trilogie que Monte Schultz (fils du créateur des Peanuts) a consacré aux années 1920-1930, dont « Sur l’autre rive du Jourdain » est le premier volet. 

Merci à Denis des éditions Phébus.

Le démon dans ma peau de Jim Thompson

Attention, ce livre n’est pas à mettre entre toutes les mains. C’est un roman noir, extrêmement noir, sans doute l’un des plus sombres que j’ai lus.

Lou Ford est adjoint du shériff dans une petite ville du Sud des Etats-Unis, à Central City. On y vit surtout grâce au pétrole et à l’entreprise de Chester Conway qui l’exploite. Ici tout le monde connaît tout le monde et tous apprécient Lou. C’est vrai que c’est un chic type, toujours prêt à rendre service, un peu benêt mais avec un bon fond. En tout cas, Lou se donne beaucoup de mal pour que les autres pensent du bien de lui. Parce que Lou est loin d’être stupide, il joue les péquenots à l’accent du Sud traînant pour mieux se fondre dans le décor. Il a quelque chose à faire oublier, un incident arrivé dans sa jeunesse. Mais Lou semble insoupçonnable, il joue bien, très bien la comédie. « J’en remettais un peu, mais je ne pouvais pas me retenir. Assommer les gens de cette façon-là, c’est presque aussi agréable que de l’autre, la vraie. Celle que je m’étais donné tant de mal à essayer d’oublier. J’y étais même presque arrivé ; mais il a fallu que je fasse la connaissance de cette sacrée fille… » Oui le sympathique Lou a juste un petit problème : c’est un dangereux psychopathe qui aime battre les femmes…

La grande force du livre de Jim Thompson c’est que le narrateur est Lou Ford. Tout le long du livre le lecteur partage son point de vue, sa violence, ses pulsions meurtrières. Thompson nous plonge dans un cerveau malade, ce qui nous met dans une position extrêmement inconfortable. Lou nous annonce ses prochains crimes sans que l’on puisse l’en empêcher. Nous sommes totalement impuissants devant ce déchaînement de brutalité. Le livre est très dur, très cru. Puisque nous voyons l’histoire par les yeux de Lou, rien ne nous est épargné, nous assistons à tous les meurtres. Et il y en aura plus d’un. Lou s’était contenu durant de longues années et la rencontre avec une prostituée, Joyce, va rompre toutes les barrières. Plus rien ne peut retenir Lou, même pas son intelligence perverse, et son déferlement de violence l’entraîne vers sa propre fin.

Et il le sait. A travers les monologues intérieurs, c’est tout une psychologie qui se dessine. Lou Ford s’analyse très bien. C’est un épisode traumatique de son enfance qui dérangea son esprit.  Comme souvent, Lou ne fait que revivre ce qu’il a vécu et son moteur est avant tout la vengeance. Mais Jim Thompson ne cherche pas à justifier les actes de Lou Ford. Comme à son habitude, il sonde les tréfonds les plus noirs de l’âme humaine. Et à aucun moment il ne nous fait ressentir de l’empathie pour ce monstre. Ce qui est bien différent de la série « Dexter » où le héros est également un psychopathe mais pour qui le lecteur ou le spectateur éprouve de la sympathie.

« Le démon dans la peau » est un roman noir implacable, terrible, qui remue son lecteur. Jim Thompson est un grand maître du thriller que je recommande à tous ceux qui n’ont pas l’âme trop sensible. J’en profite pour rappeler qu’il existe une adaptation récente de ce livre réalisée par Michael Winterbottom. Le film est très fidèle au livre donc très violent par moments. Je tenais à souligner l’incroyable performance de Casey Affleck qui incarne un Lou particulièrement glaçant.

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Le secret de Chimneys de Agatha Christie

Avec « Le secret de Chimneys », Agatha Christie s’est amusée à nous concocter une intrigue tarabiscotée et exotique. Le livre débute au Congo où un jeune aventurier anglais, Anthony Cade, promène un groupe de touristes. Dans un bar, il rencontre par hasard un ancien camarade, James McGrath. Ce dernier a un service à demander à Anthony. James a entre les mains un manuscrit explosif : les mémoires de l’ancien premier ministre d’Herzoslovaquie. La situation de ce pays des Balkans (inventé de toute pièce à l’image de la Syldavie d’Hergé) est très tendue, le roi y a été assassiné mais la République est instable et pourrait l’être encore plus à cause des révélations contenues dans les mémoires. Or James McGrath doit livrer le manuscrit chez un éditeur londonien  en échange de mille livres. Etant très occupé, il demande à Anthony de s’en charger en prenant son identité. Les ennuis et les embroglios commencent dès qu’Anthony pose un pied dans la capitale britannique.

Cette intrigue va se complexifier avec l’entrée en jeu du Foreign Office. En effet, le prince déchu d’Herzoslovaquie souhaite récupérer son trône et le gouvernement britannique souhaite l’aider en échange de contrats pétroliers. Qu’est-ce que la démocratie face aux barils de l’or noir ?! George Lomax du Foreign Office organise une petite réunion entre le prince et le gouvernement anglais. S’y ajoutent Anthony Cade, à qui l’on veut racheter le manuscrit, et Virginia Revel supposée amadouer ce dernier. Tout ce joli monder se retrouve  dans la propriété de Lord Caterham : Chimneys. Les cadavres, les fausses identités vont se multiplier comme des petits pains dans cette demeure ancestrale ! Scotland Yard prêtera main forte au Foreign Office, ainsi que la police française pour des bijoux volés. Il commence à y avoir beaucoup de monde à Chimneys…

« Le secret de Chimneys » est un livre virevoletant à l’ambiance so british. L’action est menée tambour battant, les cadavres et les révélations s’enchaînent sans temps mort. Enfin, il y a quand même des temps morts pour le thé et le petit déjeuner, il y a des institutions dont on ne saurait se passer. Surtout Lord Caterham qui aspire à retrouver le calme de sa propriété.

Les personnages sont très flegmatiques, les évènements ne semblent ni les surprendre, ni les perturber outre mesure. Mrs Revel et Mr Cade sont légers et totalement impulsifs. Pour preuve cette discussion entre ces deux personnages :

« – Il y a un cadavre dans la pièce voisine, dit Virginia. Un homme a été assassiné et je ne sais qu’en faire.

Elle prononça ces mots avec une parfaite ingénuité, et, par sa réaction, le jeune homme grimpa considérablement dans son estime. On aurait cru qu’il entendait ce genre de déclaration tous les jours.

– Magnifique ! s’écria-t-il avec enthousiasme. J’ai toujours voulu jouer les détectives amateurs. »

Ce court extrait vous permet de voir la tonalité joyeuse du livre. Tout se déroule avec une certaine frivolité. « Le secret de Chimneys » est donc un livre extrêmement plaisant à lire où Lady Agatha a su déployer son humour pince-sans-rire.

Lu dans le cadre du challenge Agatha Christie de George Sand et moi.

Et d’un hommage au Docteur Who qui a eu l’honneur de rencontrer Agatha ! Les autres Who girls : Fashion, Karine:), Isil, Pimpi et Yueyin.

Le pacte des quatre de Arthur Conan Doyle

« Mon esprit, expliqua-t-il, se révolte contre la stagnation. Qu’on me donne le cryptogramme le plus abscons, l’analyse la plus complexe, et me voilà dans l’atmosphère qui me convient. Je puis alors me passer de stimulants artificiels. Mais je hais la morne routine de l’existence. Je soupire après l’exaltation mentale. C’est pour cette raison que j’ai choisi la profession que j’exerce, ou que j’ai créée plutôt, car je suis le seul homme au monde à l’exercer ».

C’est dans cet état d’inoccupation et d’ennui que nous découvrons Sherlock Holmes au début du « Pacte des quatre ».  Fort heureusement le mystère et l’investigation frappent rapidement à la porte du 221b Baker Street sous la forme de Miss Morstan. Dix ans auparavant, le père de la jeune femme, un militaire revenant des Indes, a disparu à Londres. Quatre ans après, Miss Morstan reçoit dans une petite boîte en carton une grosse perle. Et depuis tous les ans, un paquet arrive chez elle contenant toujours une perle splendide. Sa venue chez Sherlock Holmes fait suite à une missive lui donnant rendez-vous le soir même devant un théâtre. La lettre est signée : votre ami inconnu. Qui est ce mystérieux bienfaiteur ? Est-ce lui qui a envoyé les perles à Miss Morstan ? Et a-t-il un lien avec la disparition du commandant Morstan ?

C’est toujours avec plaisir que je retrouve le duo Holmes/Watson (et j’aime faire partager cette joie avec mes amies même si elles ne le veulent pas !) surtout lorsqu’il s’agit d’une aventure aussi rocambolesque. Il y est question de trahison, d’un magnifique trésor, d’un pacte inviolable passé dans le sang et d’un règlement de compte. Les méchants, un homme à la jambe de bois et un nain venu des Indes (décidément ils sont partout !), sont totalement terrifiants et extrêmement rusés. Leur capture donne lieu à une course épique en canots sur la Tamise. Sherlock Holmes doit déployer des trésors d’intelligence et de déguisements pour arriver à ses fins. Et tout cela se passe sur fond de révolte en Inde contre l’armée britannique, un soupçon d’exotisme pimente la résolution de l’énigme. Cette affaire est d’autant plus intéressante qu’elle va changer la vie de nos deux compères. Le Docteur Watson va en effet trouver l’amour durant l’enquête et quitter le 221b Baker Street.

L’intrigue est complexe et originale, les personnages toujours aussi attachants, je ne suis pas prête d’arrêter de lire les aventures de Sherlock Holmes et son fidèle Watson.  

Lu dans la cadre du mois écossais organisé par Cryssilda et Lou.

La fille dans le verre de Jeffrey Ford

L’action de « La fille dans le verre » se situe en 1932 aux Etats-Unis, au moment de la Grande Dépression qui touche durement le pays. Thomas Schell est un illusionniste, organisant des séances de spiritisme pour des nantis de Long Island, avides de renouer un contact par delà la mort avec de proches défunts. Il berne ses clients à grand renfort de trucages et de tours de passe-passe, mais aussi grâce à son sens aigu de l’observation et de la psychologie. Il est assisté dans ses prestations par Antony Cleopatra (un nom de scène), ancien hercule de foire, aussi débonnaire et bienveillant que baraqué, et par Diego (le narrateur), un jeune Mexicain de dix-sept ans que Schell a recueilli enfant dans la rue, et qui se déguise en Ondou le fakir pour apporter cette petite touche d’exotisme et de mysticisme oriental propice à renforcer la crédulité des riches pigeons.

Lors de l’une de ces séances, organisée pour le riche M. Parks qui désire entrer en communication avec sa défunte mère, Schell aperçoit dans une vitre l’image d’une fillette, « comme si elle était à l’intérieur du verre ». Son trouble à la vue de l’apparition manque de faire capoter la séance. Il faut dire que Schell est un homme tout ce qu’il y a de plus rationnel, il ne croit ni aux fantômes ni aux esprits, mais plutôt à la science et au pouvoir de l’illusion. Quelques jours plus tard, Schell découvre dans le journal la nouvelle de la disparition de Charlotte Barnes, la fille âgée de sept ans d’un riche couple de Long Island. Et la fillette sur la photo est celle que Schell a vue dans le verre ! Il décide alors d’aider les parents à retrouver leur fille, toujours en se faisant passer pour un médium.

Le charme de cette histoire tient pour moi tout d’abord au contexte dans lequel elle prend place : le début des années 30 aux Etats-Unis, la prohibition, le chômage, le marasme économique – sauf pour quelques privilégiés qui sont une cible toute désignée pour Schell et sa bande. L’illusionniste arnaqueur, bouleversé par l’histoire de la petite fille, et lassé sans doute par une vie de faussaire, offre gratuitement ses services. Cela le conduira à aborder le versant obscur de la société américaine, où se mêlent politique, finances, thèses racialistes et eugénisme. Malgré une tonalité souvent sombre et mélancolique, le livre offre aussi quelques moments lumineux, comme l’affection paternelle de Schell pour Diego et les histoires d’amour qui se nouent au cours de l’aventure, et surtout la solidarité des artistes de cirque et de music-hall, bonimenteurs, prestidigitateurs et autres monstres de foire qui, tels des super héros de comics luttant contre un savant fou menaçant l’humanité, viendront apporter leurs talents au secours de Schell.

Malgré quelques invraisemblances et facilités, le livre a pour mérite de procurer un excellent divertissement mêlant enquête policière, fantaisie et quelques leçons d’histoire des Etats-Unis. Ainsi apprend-on que le Ku Klux Klan fut fortement implanté sur Long Island ( ! ) dans  les années 20, et que dans les années 30 les immigrants mexicains furent les boucs émissaires de la crise et furent « rapatriés » (doux euphémisme pour expulsés) en masse au Mexique, y compris des enfants nés aux Etats-Unis. Tiens donc, drôle comme l’histoire peut avoir tendance à se répéter. Et ceci n’est malheureusement pas une illusion…

 Merci encore à Lise des éditions Gallimard pour cette lecture.

Sukkwan Island de David Vann

 « Sukkwan Island » a eu les honneurs de la blogosphère, ce premier roman de David Vann a déjà beaucoup été commenté. Je l’ai, pour ma part, reçu dans le cadre de l’opération Masse Critique de Babelio.

Jim et son fils Roy débarquent sur une île sauvage du Sud de l’Alaska. Le père a décidé de passer une année entière avec son fils sur cette île loin de tout. « Ils s’installaient à présent dans une petite cabane en cèdre au toit pentu en forme de A. Elle était blottie dans un fjord, une minuscule baie du Sud-Est de l’Alaska au large du détroit de Tlevak, au Nord-Ouest du parc national de South Prince of Waves et à environ 80km de Ketchikan. Le seul accès se faisait par la mer, en hydravion ou en bateau. Il n’y avait aucun voisin. » Jim souhaite passer du temps avec son fils de 13 ans afin de se réconcilier avec lui, de mieux le connaître. Roy habite en effet avec sa mère et sa soeur. Le père et fils organisent leur vie dans cette nature sauvage : ils aprennent à construire un abri pour le bois, à pêcher, à chasser l’ours. Le séjour, qui commençait bien, tourne rapidement au cauchemar.

David Vann met en place un suspense psychologique qui monte en puissance jusqu’à la fameuse (et terrible) page 113. Rapidement l’ambiance de camping sympathique du début disparaît pour laisser place à une atmosphère inquiétante. Ce changement vient essentiellement du comportement du père. C’est lui qui est à l’initiative de ce voyage, lui qui a poussé son fils à le suivre. Mais une fois arrivé sur l’île, il semble n’avoir rien prévu, rien anticipé et il est incapable de s’organiser correctement. Très vite, Jim se met à pleurer toutes les nuits. Roy l’entend, est gêné de voir son père si faible, si instable. Son père finit par s’expliquer : « Je ne sais pas pourquoi je suis devenu comme ça. Je me sens si mal. Ca va pendant la journée, mais ça me prend la nuit. Dans ces moments-là, je ne sais plus quoi faire, dit son père, et cette dernière phrase le fit gémir une nouvelle fois. Je suis désolé, Roy. J’essaie de toutes mes forces. Je ne sais pas si je vais tenir le coup. » Et c’est ce qui nous inquiète durant cette première partie du roman, le père va-t-il craquer et va-t-il abandonner son fils au milieu de cette nature hostile ?

La nature est d’ailleurs le troisième personnage de ce roman, les éditions Gallmeister ont publié « Sukkwan Island » dans leur collection « nature writing ». Elle est au début de l’histoire accueillante, belle et généreuse. Les deux hommes n’ont pas de mal à se nourrir, la pêche se fait facilement et les réserves s’accumulent. Puis l’hiver approche et s’installe. La nature devient hostile et dure. Le père et le fils ne peuvent plus sortir de chez eux, ils vivent totalement en huis-clos. Cette situation ne fait qu’aggraver l’état du père qui n’avait pas anticipé la rudesse du climat. Le drame semble vraiment inéluctable.

J’ai lu « Sukkwan Island » sans connaître la vie de David Vann et j’ai apprécié la tension grandissante de ce huis-clos psychologique. J’ai été soufflée par le basculement de la situation qui rend l’atmosphère totalement irrespirable. Mais la vie de l’auteur donne une épaisseur inattendue, la fiction se fait l’écho de la réalité. Son père lui avait proposé de partir un an en Alaska lorsque David Vann avait 13 ans. Ce dernier a refusé et quinze jours plus tard son père s’est suicidé. « Sukkwan Island » est donc beaucoup plus qu’un roman à suspense, c’est avant tout une incroyable catharsis.

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Sukkwan island par David Vann

Sukkwan island

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David Vann

 

Critiques et infos sur Babelio.com

 

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Manhattan nocturne de Colin Harrison

Porter Wren est journaliste à New York spécialisé dans les faits divers. Ses chroniques décrivent les vies des victimes tuées dans les rues de la Grosse Pomme. Porter est confronté à la noirceur de l’homme, mais en dehors des scènes de crime, sa vie est plutôt paisible. Il vit dans une maison ancienne avec sa femme Lisa, chirurgienne de la main, et leurs deux enfants. Malheureusement, Porter fait la connaissance, lors d’une réception, de Caroline Crowley. Celle-ci se dirige vers lui pour lui parler de la mort de son mari Simon. Ce dernier était un jeune cinéaste et il fut retrouvé dans un immeuble quelques mois plus tôt. Porter se laisse totalement séduire par l’envoûtante Caroline. « J’étudiais attentivement son visage, le front lisse – plus jeune que celui de ma femme – les sourcils, les grands yeux bleus – pétillants, amusés -, les pommettes hautes, le nez légèrement accusé, la bouche à la moue suggestive, puis de nouveau les yeux. Si bleus qu’on pouvait s’y perdre. (…) Elle inspira légèrement, se figea, me regarda. Elle venait de ce lieu où je désirais aller ; elle savait pourquoi les gens s’y rendaient, elle était en mesure de me révéler mon moi véritable, mon trouble l’amusait, elle s’attendait à ce que je succombe à ses charmes, et cependant elle ne voulait pas me jauger à cette aune, car c’était dans l’ordre naturel des choses.«  Porter se trouve alors mêlé à une histoire complexe dont les différentes strates se révèlent au fur et à mesure de ses découvertes.

« Manhattan nocturne » est un roman noir, très noir, à l’instar des nuits new-yorkaises. Colin Harrison réussit à créer une atmosphère pesante, sans espoir. Porter Wren connaît la misère, la violence des nuits ; il côtoie pour ses chroniques le meurtre,  la trahison, les accidents, les vies qui se terminent douloureusement. L’ambiance est d’autant plus sombre que Porter nous raconte son histoire a posteriori. Plane sur son récit l’annonce de ses futures péripéties, des futures catastrophes qui vont lui tomber dessus. « Comment débutent tous les récits malheureux ? Quand on ne s’y attend pas, qu’on regarde ailleurs, qu’on pense à d’autres problèmes, aux problèmes ordinaires. A l’époque – cela remonte à janvier dernier – la ville reposait sous des amoncellements de neige sale, les camions-poubelles passaient en gémissant dans les rues boueuses, des gens achetaient des billets d’avion pour Porto-Rico, les Bermudes, n’importe où loin de ce froid qui les gelait jusqu’aux os, loin de la vie trépidante de Manhattan.« 

La construction du roman est extrêmement travaillée. Au fur et à mesure de son enquête sur la mort de Simon Crowley, Porter Wren rencontre d’autres problèmes notamment liés aux cassettes vidéos réalisées par la victime. Simon filmait les gens à leur insu, prenait sur le vif la vie des personnes qui croisaient sa route. Porter regarde ces cassettes et en trouve une sur le meurtre non élucidé d’un policier ; une autre concerne un magnat de la presse, M. Hobbs. Ces différentes affaires s’emboîtent comme des poupées gigognes sans que les lecteurs ne soient perdus. Colin Harrison prend son temps pour construire ses intrigues, pour décrire minutieusement tous les personnages.

New York a une place prédominante dans ce polar, il ne s’agit pas seulement d’un décor de fond. La ville est un personnage à part entière dans l’intrigue. Colin Harrison rend parfaitement l’atmosphère de cette ville en plein hiver : « Le taxi descendit l’avenue sous les lumières mouchetées de neige ; de rares silhouettes avançaient courbées sur les trottoirs entièrement blancs ; la ville avait quelque chose d’onirique, comme si l’aube n’allait jamais venir. » L’écriture de Colin Harrison est belle, très précise dans ses descriptions et d’une grande fluidité.

Je ne connaissais pas cet auteur avant ma lecture de « Manhattan nocturne » et je remercie Amanda pour cette découverte. Je reste imprégnée de l’atmosphère sombre de New York et de la force d’évocation de l’écriture de Colin Harrison. Un auteur que j’aimerais lire de nouveau.

Elles se rendent pas compte de Boris Vian

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Le blogoclub m’a permis de relire un auteur que je n’avais pas lu depuis plusieurs années : Boris Vian. Je voue une grande admiration à ce personnage de la littérature française (de la culture française même étant donné ses multiples talents) et l’écoute de « J’suis snob » me remplit toujours de bonheur. « Elles se rendent pas compte » a été publié en 1950 sous le nom de Vernon Sullivan et c’est un polar.

L’histoire commence avec un bal masqué, Francis Deacon se rend chez son amie Gaya, habillé en femme. Il prend son déguisement très au sérieux, il fait tout pour être pris pour une femme (épilation comprise) et cela s’avèrera une idée fort utile dans la suite du roman. Au cours de la soirée, Francis se rend compte que Gaya se drogue à la morphine et qu’elle est sous la coupe de gars pas nets. Heureusement pour Gaya, notre héros est un chic type et il décide de la sortir de cette mauvaise passe. Il tente vainement de la faire parler : « (…) malgré quelques nouvelles tentatives, rien pu réussir à tirer de Gaya. Elle est bouclée comme un coffre de la Banque Fédérale, celui qui la fera parler sera plus malin que moi ; ce qui m’entraîne à conclure que c’est impossible parce que je n’aime pas cette idée de quelqu’un de plus malin que moi. » Francis ne renonce pas pour autant à sauver Gaya, il mène l’enquête avec son frère pour démasquer le groupe de voyous qui fournit la drogue à la jeunesse dorée de Washington.

Le roman de Boris Vian est court et son rythme effréné. Francis Deacon rencontre un nombre incalculable d’obstacles durant son enquête. Il se bagarre beaucoup, se déguise, est accusé de meurtre, simule sa mort, défonce la vitrine d’une boucherie, couche avec de nombreuses femmes, etc, etc… Francis est infatigable tant que le travail n’est pas fini. Ses méthodes sont d’ailleurs peu orthodoxes. Gaya est au prise avec un groupe de lesbiennes. Afin de faire parler l’une d’elle, Francis et son frère lui font l’amour à tour de rôle ! Ils en profitent pour la faire revenir dans « le droit chemin »… Boris Vian s’en donne à coeur joie, il en fait des tonnes en multipliant les actions, les coups pris par Francis.

« Elles se rendent pas compte » est un polar hilarant. L’humour de Boris Vian est une de ses grandes qualités. Les situations dans lesquelles se retrouve Francis sont souvent drôles. Mais surtout la langue argotique employée par Boris Vian est extraordinairement vivante et poilante. Lisez ce roman le matin dans le métro et vous aurez le sourire pour la journée ! Le lecteur participe pleinement aux aventures de Francis puisque celui-ci l’interpelle sans cesse : « Vous ne croyez tout de même pas que je vais rester dans les pommes assez longtemps pour que vous ayez le loisir d’aller boire un verre au bistrot du coin. Non. En plus, ils m’ont versé une bouteille de Seven up dans le cou, et je vous assure que ça réveille. Ca doit être les bulles. » Ou « Vous me direz que les souris, on a peut-être été un peu fort avec elles… Mais, qu’est-ce que vous voulez, aussi, elles se rendent pas compte. »

Mes retrouvailles avec Boris Vian furent donc des plus réjouissantes. La quatrième de couverture parle de classique du polar noir mais je trouve qu’il s’agit plutôt d’une parodie de polar. Boris Vian joue avec les codes du genre grâce à son sens de l’humour dévastateur et provocateur. « Elles se rendent pas compte » est réjouissant, enlevé et trop court !