Shirley de Charlotte Brontë

« Si vous croyez, ami lecteur, découvrir dans cette introduction le prélude à une sorte de roman, vous ne vous serez jamais aussi lourdement trompé. Vous attendez-vous à du sentiment, de la poésie ou du rêve ? Espérez-vous de la passion, du mouvement, du mélodrame ? Ne vous emballez pas trop vite. Quelque chose de réel, de froid, de solide se présente à vous, quelque chose d’aussi peu romanesque qu’un lundi matin, lorsqu’on s’éveille avec la conscience qu’il va falloir reprendre le collier. »

« Shirley » est en effet la participation de Charlotte Brontë au courant des romans industriels de l’époque victorienne. Le roman s’ouvre sur la lutte qui oppose Robert Moore aux ouvriers de sa filature. Ces derniers refusent les machines modernes qui, forcément, vont les mettre au chômage. Les ouvriers veulent détruire toutes les machines arrivant dans les usines. Le roman de Charlotte Brontë se situe en 1811-1812 au moment des violentes révoltes ouvrières, mouvement appelé luddisme, du nom de John Ludd ouvrier ayant détruit des métiers à tisser en 1780. S’inspirant de ce personnage, les ouvriers sabotent les tentatives de « modernisation » des usines. Robert Moore voit ses machines détruites par des hommes du village qui craignent la misère. Notre héros est détesté de tous à cause de ses machines mais également car il est étranger. Venant des Flandres, Robert veut à tout prix réussir et effacer la honte de la ruine familiale. Cette idée l’obsède, le préoccupe à tel point qu’il ne se rend pas compte de la pauvreté qui l’entoure. Il est hautain avec les ouvriers, ne comprend rien à leur révolte. Mais fort heureusement Robert Moore est un coeur honnête qui ne demande qu’à s’ouvrir aux autres. Car, malgré son désir de s’éloigner du romantisme avec « Shirley », Charlotte n’est pas une Brontë pour rien et le romantisme prend rapidement le pas sur le roman industriel. C’est donc l’amour qui va rendre meilleur Robert Moore et qui est le centre du roman.

L’histoire se concentre sur deux jeunes filles : Caroline Helstone et Shirley Keedar. La première est la nièce du pasteur Helstone, elle est orpheline et ne possède aucun bien. Caroline est éperdument amoureuse de Robert Moore qui est trop occupé par sa filature pour s’en apercevoir. Elle incarne totalement l’héroïne romantique puisqu’elle se meurt littéralement d’amour. « Elle dépérissait, perdait sa gaieté et pâlissait de jour en jour. Le nom de Robert Moore l’obsédait comme une mélopée. Sans trêve, l’élégie du passé chantait à ses oreilles : les débris de son rêve détruit passaient, de plus en plus lourds, sur sa jeunesse ardente qui se pétrifiait lentement, comme si l’hiver envahissait peu à peu son printemps et enserrait dans la stagnation stérile de ses glaces, ses trésors les plus purs qu’elle recelait en elle.  » Mais Caroline n’est pas qu’un coeur en souffrance, elle est aussi une jeune femme moderne. Elle soutient et comprend les ouvriers. Elle tente tout le long du roman d’adoucir les positions de Robert envers les pauvres. Sa condition sociale l’aide probablement à se sentir proche des démunis. Caroline est très consciente de sa position et elle compte y remédier en devenant préceptrice. Tout son entourage rejette cette idée mais la jeune femme souhaite devenir maîtresse de son destin.

Shirley Keedar est également un personnage très moderne. Elle est propriétaire terrienne et la filature de Robert Moore se trouve sur ses terres. Shirley est une jeune femme riche mais elle ne se contente pas du revenu de ses terres, elle aide Moore à gérer la filature. C’est un personnage extrêmement énergique, entier et attirant le respect par son charisme et son courage physique. Elle agit de même dans sa vie privée puisqu’elle refuse tous les riches prétendants proposés par son oncle. Shirley choisira son mari selon son coeur et non selon les diktats de la société. Il est bien entendu plus facile pour Shirley d’être indépendante puisqu’elle jouit de hauts revenus. La timide et discrète Caroline n’en est que plus méritante dans son envie d’indépendance.

« Shirley » n’est sans doute pas le meilleur des romans industriels, j’ai préféré celui de Elizabeth Gaskell qui d’ailleurs sera la biographe de Charlotte Brontë. Il n’en reste pas moins que ce roman est fort plaisant. Il dresse le portrait de deux jeunes femmes voulant suivre leurs aspirations, leurs désirs sans se plier aux volontés de leurs proches. Cette modernité des personnages m’a séduite et j’y retrouve un des thèmes privilégiés des soeurs Brontë. Contrairement à l’avertissement de départ, Charlotte a bien écrit un roman d’amour mais ce sont les femmes qui y mènent la danse et qui choisissent leurs maris ! La force du désir triomphe pour notre plus grand plaisir.

Lu avec Isil dans le cadre de notre club de lecture.

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Le tag des 15

Céline et Cryssilda m’ont taguée et je dois donner les 15 auteurs qui me viennent spontanément à l’esprit. Roulements de tambour….les voici, les voilà :

 

Edith Wharton est celle qui me vient toujours en premier lorsque je pense à mes écrivains préférés. « Le temps de l’innocence », « Chez les heureux du monde » et « Ethan Frome » font partie de mes romans favoris. J’aime son univers, son écriture, sa modernité et la délicatesse des sentiments qu’elle décrit. Edith Wharton c’est également une ville : New York qui me fascine et c’est l’un des écrivains qui en parle le mieux.

 

 

 

Dans mon esprit Edith Wharton ne va pas sans son cher maître Henry James. J’ai découvert ces deux auteurs en même temps et je suis totalement tombée sous le charme de l’un et de l’autre. Henry James a l’art des grandes fresques romanesques, il m’emporte totalement et j’apprécie tout particulièrement ses comparaisons entre l’Amérique et la vieille Europe qu’il aimait tant.

 

 

 

Ah Marcel Proust… J’ai toujours su que j’aimerais l’univers de Proust et ça s’est confirmé à la lecture. J’aime son écriture envoûtante, sa culture pléthorique, son humour  et son auto-dérision. Il ne me reste plus que deux tomes à lire et je sens qu’il va me manquer une fois « La recherche du temps perdu » achevée !

 

 

 

 

Virginia Woolf est l’un des plus grands génies de la littérature. Chacun de ses livres est un trésor, chacun est un monde à part et un délice pour le lecteur. Son écriture est puissante, profonde et infiniment sensible. La pure beauté de ses livres me ravit à chaque page.

 

 

 

 

 

Comme le dit si bien Jean-Pierre Ohl dans « Les maîtres de Glenmarkie » : « Un Dickens qu’on n’a pas lu, c’est comme une vie de rechange! » Charles Dickens est un immense conteur, son écriture ciselée me transporte dans le Londres victorien. Et ce qui m’a rendue accro à Dickens c’est son humour ! Il n’a pas l’air très drôle sur la photo mais son ironie est mordante.

 

 

 

 

C’est toujours un grand plaisir de lire Jane Austen et de la relire puisqu’elle n’a écrit que peu de romans. Comme pour Dickens, j’apprécie son ironie, son regard critique sur les bonnes moeurs de son temps. Contrairement à ce que beaucoup pensent, les livres de Jane Austen ne sont pas mièvres et sa vision du mariage n’est guère romantique.

 

 

 

 

J’ai découvert cette année l’univers de Elizabeth Gaskell avec « Nord et Sud » et « Femmes et filles ». Le premier a été un énorme coup de coeur, elle est capable de parler avec brio aussi bien d’histoires de coeur que des syndicats ouvriers. Comme Jane Austen, elle sait éviter toute mièvrerie et la psychologie de ses personnages est toujours très fine et très poussée.

 

 

 

 

Que dire sur l’immense William Shakespeare ? C’est un génie !! Il excelle autant dans les tragédies, que dans les comédies et ses personnages sont devenus des mythes.

 

 

 

 

 

 

« Les hauts de Hurlevent » d’Emily Brontë reste un grand souvenir de lecture de mon adolescence. J’hésite d’ailleurs à le relire, j’ai peur d’être déçue ! Me restent en mémoire la passion et la violence de Heathcliff, sa déchirante histoire d’amour avec Cathy, la sauvagerie de la lande et une atmosphère effrayante.

 

 

 

 

 

La grande Agatha Christie a toujours accompagné ma vie de lectrice. J’ai commencé à la lire à l’adolescence et elle fait partie des auteurs qui m’ont rendu la lecture si attractive, si plaisante. Je ne me lasse pas de ses intrigues, j’aime Poirot, Miss Marple et tous les autres.

 

 

 

 

Les premiers livres que j’ai lus toute seule comme une grande, ce sont ceux de Roald Dahl. J’en garde un souvenir très ému, très tendre et j’ai toujours un pincement au coeur en voyant les couvertures du « Bon Gros Géant » et de « Charlie et la chocolaterie ». Et il ne faut pas croire que Roald Dahl n’a écrit que des livres pour enfant, j’ai lu récemment « Matilda » et « Fantastic Mr Fox » et j’y ai pris beaucoup de plaisir. L’imagination de cet auteur est débordante et foisonnante, un régal !

 

 

 

 

Dostoïevski est pour moi le plus grand écrivain russe. L’âme russe est contenue toute entière dans ses romans. J’admire l’incroyable complexité de ses personnages. Il y a certes beaucoup de souffrance chez Dostoïevski mais il y a surtout une grande humanité.

 

 

 

 

 

Jean-Marie-Gustave Le Clézio est un écrivain qui a marqué ma vie de lectrice. Comme d’autres dans cette liste, je l’ai découvert à l’adolescence et il ne m’a plus quitté depuis. Le Clézio m’a fait voyager à travers le monde et le temps. Son écriture est d’une extraordinaire poésie et elle réussit toujours à m’emporter très loin.

 

 

 

 

Patrick Modiano c’est d’abord pour moi Paris, une ville qui n’existe plus d’ailleurs puisqu’il s’agit de celle de l’enfance de l’auteur. Patrick Modiano c’est également un style, une écriture tout en retenue et en mélancolie. Je suis envoûtée à chaque fois et c’est le signe d’un grand écrivain.

 

 

 

Francis Scott Fitzgerald est bien évidemment l’auteur d’un des plus grands romans des USA : « Gatsby le magnifique ». Rien que pour ce sublime roman il méritait d’être dans ma liste. Fitzgerald nous montre l’envers du décor des années folles et il sait de quoi il parle. C’est un écrivain de la désillusion, de la mélancolie mais toujours avec une classe incroyable.

 

 

 

Faire une liste de 15 auteurs c’est extrêmement difficile et j’aurais aimé pouvoir en rajouter bien d’autres qui peuplent mon imaginaire de lectrice. Mais c’est la loi du tag qui décide ! Je tague tous ceux qui souhaitent à leur tour nous faire partager leurs goûts et leurs coups de coeur !

 

Le secret de la Ferme-grise de Mary Elizabeth Braddon

Grâce aux Livres de George, j’ai découvert un court roman de Mary Elizabeth Braddon : « Le secret de la Ferme-Grise ».

Le livre s’ouvre sur l’enterrement du propriétaire de la Ferme-Grise, Martin Carleon. Son frère Dudley hérite des terres familiales. L’atmosphère à la ferme est morose et l’intendant semble quelque peu étrange. Partout où Dudley se trouve, Ralph l’intendant y est également. La vie semble pourtant suivre son cours et Dudley finit par épouser une ravissante jeune femme : Jenny. Rapidement la mariée va se sentir mal à l’aise à la Ferme-Grise. Pourquoi Ralph espionne-t-il tout le monde ? Pourquoi Dudley ne peut-il s’en séparer ? Quels secrets partagent les deux hommes ?

« Le secret de la Ferme-Grise » est un concentré de romans à mystères qui étaient la spécialité de Mrs Braddon. Tous les ingrédients sont réunis pour créer une ambiance inquiétante : une mort suspecte, un personnage d’intendant menaçant, de lourds secrets, une jeune femme innocente en danger, un lieu froid et hostile : « Le vent d’automne soufflait avec des hurlements tristes et étranges, et des sons inarticulés et plaintifs s’élevaient des champs plats et nus. Le brouillard sortait de ces terres dépouillées et des prairies basses, et s’étendait comme un funèbre voile, sous lequel la rivière coulait lentement pour aller se jeter au loin dans la mer. » Pas exactement un endroit paradisiaque cette ferme ! Mary Elizabeth Braddon met rapidement en place son intrigue et fait monter la tension, l’inquiétude en quelques pages. Ce petit livre me semble être une bonne introduction au genre des romans à énigmes chers aux auteurs victoriens comme Mrs Braddon ou Wilkie Collins. Je retrouve toujours avec grand plaisir cette ambiance mystérieuse, angoissante et je dévore chaque livre pour avoir le fin mot de l’histoire.

Après « Sur les traces du serpent » et « Le secret de Lady Audley », la lecture du « Secret de la Ferme-Grise » me conforte dans mon envie de lire toute l’oeuvre de Mary Elizabeth Braddon. Palpitations et plaisir assurés !

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La vie secrète de Walter Mitty de James Thurber

James Thurber (1894-1961) est peu connu en France, il était chroniqueur, illustrateur, humoriste et était l’un des piliers de la célèbre revue « The New Yorker ». Je dois la découverte de cet auteur à l’émission de France 5 « La grande librairie » qui a fait lire à l’inénarrable Jean Rochefort la nouvelle éponyme de ce recueil.  L’originalité et la drôlerie de celle-ci m’ont immédiatement séduite.

Le livre, publié par les éditions Laffont, est constitué de 22 nouvelles et de 6 fables. Le point commun de ses histoires est l’humour, l’absurde parfois et des situations très souvent loufoques. Les personnages de James Thurber sont très fréquemment confrontés à un quotidien qui les dépasse ou qui les ennuie. Certains décident alors de transcender leur vie. C’est le cas dans l’hilarante « Vie secrète de Walter Mitty ». Celui-ci fait des courses avec sa femme mais l’ordinaire de la situation ne lui suffit pas. Il devient alors successivement commandant d’un navire, chirurgien, accusé d’un meurtre et capitaine. L’imagination débordante de Walter Mitty le sauve de la monotonie du quotidien. C’est la même chose avec le héros de « L’amiral sur la bicyclette ». Il voit la réalité de manière très décalée suite à l’accident survenu à ses lunettes et il prend goût à sa nouvelle vision du monde qui l’entoure : « Celui dont la vue est parfaite est enfermé dans le monde de tous les jours, il est prisonnier de la réalité, il est aussi perdu dans l’Amérique de 1962 que Robinson sur son île déserte. Celui qui a un oeil de lynx ne voit pas la vie avec les contours estompés  qui me la rendent si attrayante. »

Un autre grand thème traité par les nouvelles de Thurber est la vie de couple et ses affres. Différentes sortes de couple s’offrent à nous. Nous avons à faire à un couple fusionnel dans « Le trottoir dans le ciel » puisque Dorothy Deshter finit systématiquement toutes les phrases de son mari ! Elle ira jusqu’à le corriger lorsqu’il raconte ses rêves… Un autre couple se met en péril dans « La séparation des Winship » car ils ne peuvent se mettre d’accord sur le talent d’actrice de Greta Garbo. En effet, le mari trouve que Donald Duck a beaucoup plus de talent que Greta… Le summum des problèmes de couple est atteint dans « Mr Preble se débarrasse de sa femme ». Le mari veut ici tout simplement enterrer son épouse dans leur cave afin de profiter de sa maîtresse. Mrs Preble est au courant et réagit de manière assez incongrue. Son mari lui ouvre la porte de la cave et elle répond : « – Brr ! dit Mrs Preble, en commençant à descendre les marches. Il fait rudement froid là-dedans. C’est bien de toi d’avoir une idée pareille à cette époque de l’année ! Un autre mari que toi aurait enterré sa femme en été. »

Je ne peux malheureusement pas détailler toutes les nouvelles de ce recueil mais j’aimerais encore en citer trois parmi mes préférées. « Le plus grand homme du monde » nous parle de la vanité, de l’orgueil et du ridicule de la célébrité et des honneurs. Le plus grand homme du monde est ici le type le plus insupportable qui soit ! « Imprudents voyageurs » tourne en ridicule les guides de voyage qui, si on les suit à la lettre, ne nous font pas passer de si bonnes vacances que cela. Enfin, ma nouvelle préférée est « Le mystère du meurtre de Macbeth » qui est une relecture de la pièce de Shakespeare à la manière d’un roman policier. « (…) D’abord, je ne crois pas une seconde que ce soit Macbeth qui a fait le coup. » Une nouvelle digne de Pierre Bayard !

Je vous recommande chaudement la lecture de ce recueil de nouvelles du malheureusement méconnu James Thurber. Après l’avoir lu, le quotidien vous apparaîtra sous un autre angle !

Loin de la foule déchaînée de Thomas Hardy

Ayant beaucoup apprécié « Tamara Drewe » de Posy Simmons et son adaptation par Stephen Frears, j’ai voulu remonter à l’oeuvre qui inspira les deux premières : « Loin de la foule déchaînée » de Thomas Hardy.

Gabriel Oak est berger à Norcombe. Il possède quelques moutons et espère prospérer afin de devenir propriétaire de sa propre ferme. C’est à Norcombe qu’il rencontre pour la première fois Barbara (Bethsheba en v.o.) Everdene. Il tombe éperdument amoureux d’elle et lui propose de l’épouser. La fière jeune femme refuse, espérant un parti plus enviable qu’un simple berger. Le destin frappe malheureusement Gabriel qui perd tout son troupeau et devient un pauvre hère. Cherchant du travail dans la campagne du Wessex, il finit à Weatherbury où il retrouve Barbara. Mais celle-ci a beaucoup changé. Ayant hérité de tous les biens de son oncle fortuné, elle est à la tête d’un important domaine et elle embauche Gabriel pour s’occuper de ses bêtes. Le berger n’a plus du tout le même rang que la jeune femme et se voit dans l’obligation de cacher son amour. D’ailleurs Barbara est rapidement courtisée par deux autres hommes.

Dans cette tranquille campagne du Wessex, l’amour fait des ravages. Trois hommes sont en lice pour conquérir le coeur de Barbara : Gabriel Oak, Boldwood le propriétaire terrien et le sergent Francis Troy. Tous trois souffriront en raison de leurs sentiments. Gabriel doit garder son amour secret en raison de son niveau social. Il sert fidèlement Barbara malgré son dédain pour les autres prétendants. Gabriel est la constance même et porte bien son nom (oak = chêne). Boldwood est au départ un homme froid et parfaitement maître de ses émotions. Mais un simple petit jeu lui fait perdre la tête pour Barbara. Ce grand fermier est rongé par cet amour, obnubilé par notre héroïne. Boldwood scellera le destin de tous par un acte de violence terrible. Quant au sergent Troy, il séduit facilement Barbara grâce à sa beauté et sa prestance. C’est avec lui qu’elle se marie mais elle fait erreur car Troy n’est pas amoureux d’elle.

Malgré leurs défauts, le lecteur est en empathie avec chacun des personnages. Thomas Hardy a fait en sorte que chacun, à un moment ou à un autre, nous inspire de la sympathie voire de la pitié. C’est le cas pour deux des hommes que l’on peut facilement opposer : Gabriel Oak et le sergent Troy. « Les défauts de Troy étaient soigneusement dissimulés et seul, le beau côté de son caractère paraissait à la surface, tout au contraire de l’honnête Gabriel Oak, dont les défauts sautaient aux yeux et les vertus étaient enfouies comme le métal dans une mine. » Troy est un personnage qui semble futile, aimant s’amuser et rapidement on l’imagine inconstant. Il est facile de détester Troy qui ravit Barbara au nez et à la barbe du fidèle Gabriel. Mais chez Thomas Hardy les choses ne sont jamais aussi tranchées. Troy est en réalité un amoureux transi, il est épris d’une jeune femme nommée Fanny Robin qu’il croyait avoir perdue.  On éprouve beaucoup de pitié pour Troy éperdu de douleur à l’annonce de la mort de sa bien-aimée. Nos sentiments sont également changeants à propos de Gabriel. Notre sympathie lui est acquise dès les premières pages. C’est un homme intègre, consciencieux et solide. Mais il est aussi rustre, timide et on aimerait le voir plus combatif. On désespère de le voir faire le premier pas vers Barbara ! Le talent de fin psychologue de Thomas Hardy est vraiment éclatant dans « Loin de la foule déchaînée ».

Enfin j’aimerais souligner l’importance de la nature chez Hardy. L’homme fait partie d’un tout, la nature l’englobe, sa beauté et sa puissance sont saisissantes. Elle est aussi le reflet des humeurs des personnages et accentue bien souvent leur terrible solitude. A l’image de nos amoureux, la nature apparaît désolée : « Le marais et la lande ne se couvraient du blanc tapis que pour paraître plus désolés encore. Les nuages étaient singulièrement bas  ; on eût dit qu’ils formaient la voûte d’une grande caverne sombre et, comme ils paraissaient se rapprocher de plus en plus de la terre, on était instinctivement porté à croire que la neige répandue sur le sol et celle qui se trouvait encore dans les nuages allaient bientôt s’unir sans laisser le moindre espace d’air. »

Pas étonnant que « Tamara Drewe » soit réussie avec une telle source d’inspiration ! Encore une fois, j’ai été séduite par Thomas Hardy. « Loin de la foule déchaînée » est une oeuvre moins tragique que « Jude l’obscur » mais elle est tout aussi riche et complexe. Hardy y fait magnifiquement l’apologie de la patience, de l’abnégation face à la passion dévorante.

Pour ceux qui liraient cette oeuvre en version française dans la version des éditions du Mercure de France, surtout ne lisez pas la quatrième de couverture ! Toute la trame du roman y est racontée et cela m’a fortement gâché la fin de ma lecture.

Une info de dernière minute : les excellentes éditions Sillages vont très bientôt faire paraître une nouvelle traduction de « Loin de la foule déchaînée ».

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