La Dame de pique et Les récits de feu Ivan Petrovitch Belkine de Pouchkine

« La Dame de pique et les Récits de feu Ivan Petrovitch Belkine » est un ensemble de six nouvelles écrites à Boldino à différents moments de la vie d’Alexandre Pouchkine. Cette forme courte lui permet de s’essayer à des genres très variés et de laisser les vers pour la prose.

« La Dame de pique » est la nouvelle la plus longue du roman et c’est celle que j’ai préférée. Hermann est au début de la nouvelle un jeune homme très responsable et qui se refuse à jouer au pharaon (un jeu de hasard très populaire en Russie) avec ses amis : « – Le jeu me passionne dit Hermann. Mais mon état m’interdit de sacrifier le nécessaire à l’espoir d’acquérir le superflu. » Lors d’une de leurs parties, l’un des camarades d’Hermann explique que sa grand-mère est capable de deviner la sortie de trois cartes gagnantes d’affilée. Lorsque l’on sait que l’on peut doubler ses mises au pharaon, le secret de la vieille dame est extrêmement lucratif. Hermann devient totalement obnubilé par cette idée et veut à tout prix connaître ce secret. La nouvelle semble au départ bien ancrée dans la réalité mais elle bascule rapidement dans le fantastique. Hermann se laisse aller entièrement à l’obsession d’amasser de l’argent mais il finit hanté par la folie de ses actes.

Dans « Les récits de feu Ivan Petrovitch Belkine », on trouve une autre nouvelle fantastique. Il s’agit du « Marchand de cercueils ». Le marchand en question convie à sa pendaison de crémaillère tous ses anciens clients, tous les trépassés pour lesquels il a travaillé. Lorsque cette boutade devient réalité, le marchand se trouve bien mal à l’aise. Contrairement à « La Dame de pique » qui se termine tragiquement, cette nouvelle est cocasse et le fantastique sert la comédie.

« La demoiselle paysanne » emprunte également le ton de la comédie mais ici nous sommes du côté de Marivaux ou de Molière. Lisa, fille d’un grand propriétaire terrien, se déguise en paysanne pour approcher et séduire le fils du propriétaire voisin, Alexeï. Les quiproquos se multiplient comme dans toute comédie romantique mais bien entendu tout finit bien.  Du moins on le suppose car, pour éviter tout lieu commun, Pouchkine achève ainsi sa nouvelle : « Le lecteur m’épargnera, je pense, l’inutile devoir de lui conter le dénouement. »

« La tempête de neige » reprend le thème des amours contrariées de manière plus tragique. Deux jeunes amoureux doivent se marier en cachette de leurs parents. Malheureusement pour eux, une tempête de neige se déchaîne le soir de leur rencontre et bouleverse leurs vies.

« Le maître de poste » est la nouvelle la plus déchirante. Le personnage principal fait partie de la lignée des hommes humiliés et offensés qui peuplent la littérature russe. Un brave maître de poste vit dans son relais avec sa fille adorée Dounia. Elle est douce, serviable et très belle. Un hussard, s’arrêtant lors d’un voyage, est sous le charme de Dounia et la kidnappe en repartant. Le père, au désespoir, fait tout pour retrouver sa fille qu’il découvre à St Pétersbourg. Le hussard le traite avec mépris et lui jette de l’argent pour que le maître de poste débarrasse le plancher. Il ne lui reste alors que son chagrin.

Je termine par « Le coup de pistolet » qui m’a beaucoup plu et qui entre en résonance avec la vie de Pouchkine puisqu’il y est question de duel. Le héros de la nouvelle, Silvio, est un immense tireur mais il semble se dégonfler lorsqu’il s’agit de défendre son honneur. En fait, Silvio cherche un homme qu’il a épargné lors d’un duel quelques années auparavant. Silvio veut sa revanche. On aimerait que Pouchkine ait rencontré un personnage si magnanime et si honorable.

Ce recueil de nouvelles est un régal, les récits sont très variés et très bien construits. Pouchkine réussit toujours à surprendre son lecteur, chaque nouvelle se termine par un rebondissement, un retournement de situation. Le terme utilisé en quatrième de couverture est très juste, les nouvelles de Pouchkine sont de véritables « miniatures » de roman. Le talent de l’auteur s’exerce dans tous les genres et c’est à chaque fois une réussite. 

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Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants de Mathias Enard

Le 13 mai 1506, Michelangelo Buonarroti débarque à Constantinople. Le sultan Bayazid l’a invité dans sa ville afin de construire un pont enjambant la Corne d’Or. La notoriété de l’artiste est alors grandissante. Après avoir sculpté par un tour de force et un coup de génie le David, symbole d’une Florence triomphante, Michel-Ange a été appelé à Rome par le pape Jules II. Ce dernier lui a commandé en 1505 la réalisation de son tombeau. Mais Jules II della Rovere est un homme ténébreux, colérique, à la recherche d’une exigence, d’une perfection artistiques impossibles à satisfaire même pour un génie comme Michel-Ange. Et la papauté ne paie pas, le florentin ne cesse de créer pour le tombeau sans recevoir le moindre sou. S’ajoutent à cela les nombreuses rivalités entre les artistes, les courtisans Raphaël ou Bramante s’adaptent mieux à la cour vaticane. Michel-Ange fuit donc les caprices du pape en répondant à l’appel de Bayazid. Malheureusement l’artiste ne tarde pas à retrouver les mêmes problèmes à Constantinople. Le sultan n’a fait appel à Michel-Ange qu’après avoir fait travailler Léonard de Vinci. Le florentin voit rouge mais il se pense supérieur : « D’instinct, Michel-Ange sait qu’il ira bien plus loin, qu’il réussira, parce qu’il a vu Constantinople, parce qu’il a compris que l’ouvrage qu’on lui demande n’est pas une passerelle vertigineuse, mais le ciment d’une cité, de la cité des empereurs et des sultans. Un pont militaire, un pont commercial, un pont religieux. Un pont politique. » La fortune n’est pas non plus au rendez-vous et Michel-Ange doit de nouveau se plier aux caprices des puissants.

Comme Michel-Ange avec son David, Mathias Enard réalise un tour de force avec « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants », titre magnifique emprunté à Rudyard Kipling. A partir de quelques détails dans la biographie du génie florentin, il reconstitue ce voyage peu connu à Constantinople. C’est toute l’ambiance du XVIème siècle qu’il arrive à reconstituer en quelques mots : la terrible concurrence entre les grands artistes qui se précipitent à Rome pour obtenir les faveurs de Jules II ; le caractère ombrageux du pape qui est aussi un amateur d’art éclairé ; la circulation rapide des oeuvres et des talents qui amène Michel-Ange à Constantinople. De même Mathias Enard rend parfaitement la ville turque à travers les promenades de Michel-Ange et du poète Mesihi. C’est une ville pleine de senteurs, de musique et de sensualité. Michel-Ange se confronte à ce monde nouveau, tente de s’ouvrir à cette sensualité. Mais le grand sculpteur n’est pas un être de chair. Tout son être est tourné vers l’art, il n’aspire qu’à la reconnaissance artistique. Mathias Enard a reconstitué un Michel-Ange à partir des biographies de ses contemporains. Et le grand intérêt de « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants » est de rendre le personnage de Michel-Ange parfaitement crédible. Il est à l’image du regard terrible de David ou de Moïse. C’est un artiste solitaire, colérique, sûr de lui et de son génie, austère jusqu’à l’ascétisme. Mathias Enard lui rend vie et force à travers son roman de manière magistrale.

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Le style de Mathias Enard est fluide et poétique. J’ai lu « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants » en quelques heures tant son sujet m’a plu et tant son style est agréable. Cette plongée dans le XVIème siècle de Michel-Ange est un véritable enchantement.

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La délicatesse de David Foenkinos

Grâce à « La délicatesse », j’ai enfin pu découvrir David Foenkinos et je regrette de ne pas l’avoir lu plus tôt.

L’héroïne du roman se prénomme Nathalie et l’on apprend au début du roman qu’elle est discrète, qu’elle aime lire et rire mais pas en même temps et qu’elle est rarement nostalgique (contrairement aux autres Nathalie). Elle se fait accoster dans la rue par un homme, François, avec lequel elle sympathise immédiatement. Ils se plaisent tellement qu’ils emménagent ensemble et se marient. Nathalie trouve sans peine un travail dans une entreprise suédoise, son bonheur est total et parfait. Trop parfait peut-être. Un dimanche matin, pendant que Nathalie lit un roman russe dans le canapé, François part faire son jogging. Il ne rentrera pas. Renversé par une voiture, il décède à l’hôpital. Nathalie se retrouve seule et ne semble pas capable de se reconstruire : « Elle prit conscience que ce serait terrible. En sept ans de vie commune, il avait eu le temps de s’éparpiller partout, de laisser une trace sur toutes les respirations. Elle comprit qu’elle ne pourrait rien vivre qui puisse lui faire oublier sa mort. » Le temps passe, Nathalie se plonge dans le travail et subitement elle se jette sur un de ses collègues, Markus, et l’embrasse.

Il y a deux David Foenkinos dans « La délicatesse ». Le premier accompagne le deuil de Nathalie avec beaucoup d’émotion et de justesse. Et puis, il y a le David Foenkinos qui raconte la renaissance de Nathalie grâce à sa rencontre (voire sa collision) avec Markus. Ce personnage m’a beaucoup plu, il est maladroit et sans arrêt décalé. Ses réponses, ses actions sont toujours surprenantes. Il n’est jamais où on l’attend et c’est ce qui intrigue et charme Nathalie. David Foenkinos a l’art de raconter une comédie sentimentale classique en la renouvelant totalement. L’histoire de Nathalie et Markus se déroule à l’envers, ils s’embrassent avant de se connaître et se séduisent ensuite. C’est ce décalage permanent qui est très plaisant.

Ce qui m’a vraiment emballé dans « La délicatesse » c’est l’humour de David Foenkinos. Il utilise beaucoup les aphorismes : « Nathalie avait lu la détresse dans le regard de Markus.  Après leur dernier échange, il était parti lentement. Sans faire de bruit. Aussi discret qu’un point-virgule dans un roman de huit cents pages. » David Foenkinos se sert de manière totalement décalée et souvent absurde des notes de bas de page : « Les sièges sont si étroits au théâtre. Markus était franchement mal à l’aise. Il regrettait d’avoir de grandes jambes, et c’était là un regret absolument stérile. 1 »

1-La location de petites jambes n’existe pas.  » 

David Foenkinos a écrit avec « La délicatesse » une comédie sentimentale délicieuse mélangeant le tragique et l’humour. Je compte bien découvrir d’autres romans de david Foenkinos car sa drôlerie m’a conquise.

Un grand merci à Lise et aux éditions Gallimard.
 

Les confessions de Mr Harrison de Elizabeth Gaskell

Les éditions de L’Herne font encore mon bonheur grâce à la sortie « Des confessions de MrHarrison » de Elizabeth Gaskell. Cette maison d’édition est déjà à l’origine de la réédition de « Femmes et filles » et de « Cranford », je les remercie de poursuivre la redécouverte de cet immense auteur de l’époque victorienne. « Les confessions de Mr Harrison » est un prologue aux chroniques de « Cranford » et a été publié en 1851.

Le court roman s’ouvre sur la visite de Charles à son ami Will Harrison et à son épouse. Mr Harrison a une vie bien établie et son ami aimerait en savoir plus : « Raconte-moi comment tu t’y es pris pour gagner son coeur. Je veux la recette qui me permettra d’avoir, moi aussi, une petite épouse aussi exquise que la tienne.  » Mr Harrison raconte donc à son ami son arrivée à Duncombe où il réside encore. Après ses études de médecine, il reçut une lettre du cousin de son père, Mr Morgan, qui souhaitait faire de lui son associé dans la petite ville de Duncombe. Rapidement le jeune médecin devient le centre d’intérêt de tous les habitants de la petite ville où résident de nombreux membres de la gente féminine. « Au bout de quelque temps, les habitants de Duncombe commencèrent à donner des fêtes en mon honneur. Ce fut Mr Morgan qui me dit qu’elles étaient organisées pour moi, car sans cela je crois bien que je ne m’en serais pas aperçu. Mais chaque nouvelle invitation le ravissait et il se frottait les mains, en gloussant de rire, comme si le compliment lui était destiné, ce qui, au fond, était précisément le cas. » Et chaque nouvelle invitation est l’occasion de présenter Mr Harrison à une jeune femme célibataire. Le pauvre jeune homme est rapidement à l’origine de quiproquos, de ragots et de malentendus en tout genre.

Comme dans « Cranford », Duncombe est une petite ville de province essentiellement matriarcale. Mr Harrison est totalement cerné par les femmes qui toutes rêvent de le voir rentrer dans leur famille par le mariage. Tous les moyens sont donc bons pour attirer le jeune médecin, certaines font semblant d’être malades, d’autres font croire à de fausses fiançailles. Les langues vont bon train à Duncombe ! Elizabeth Gaskell profite « Des confessions de Mr Harrison » pour critiquer la vie d’une petite ville de province et ses conventions rigides. Et notamment la course au mariage. L’arrivée du jeune homme met en émoi toute la communauté féminine. Les femmes sont assez ridicules, elles minaudent, elles montent en épingle le moindre incident et déforment toutes les actions du médecin. « Où donc aller pour être en sécurité ? Mrs Rose, Miss Bullock, Miss Caroline – elles habitaient, en quelque sorte, aux trois sommets d’un triangle équilatéral dont j’occupais le centre. Ma foi, j’allais me rendre chez Mr Morgan et prendre le thé en sa compagnie. Là, en tout cas, j’étais sûr que personne ne chercherait à m’épouser.  » Comme on le voit, la vie en province n’était pas des plus palpitante en 1851 et elle laissait beaucoup de place à l’imagination !

Cette courte chronique de la vie provinciale du XIXème siècle est un régal d’humour. Elizabeth Gaskell manie l’ironie avec brio et sa critique des conventions victoriennes est toujours très juste. C’est un vrai plaisir de voir ce pauvre Mr Harrison pris dans les filets des femmes de Duncombe. J’aurais bien aimé que ses mésaventures durent plus longtemps.

Merci à Babelio et aux éditions de L’Herne pour cette lecture.

Les confessions de Mr Harrison par Elizabeth Gaskell

Les confessions de Mr Harrison

Elizabeth Gaskell

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